2001
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
Le C.A.M.S.P
[1] de Roubaix : 20 ans d’action et de réflexion
Maurice Titran
[2]
L’auteur présente les éléments pris en compte dans une pratique pédiatrique
intégrant les différents contextes en présence: la famille, les institutions sociales
et les systèmes d’intervention.Mots-clés :
Compétences des familles, Compétences des professionnels, Pédiatrie sociale.
Abstract
The author presents aspects to be taking in account in a pediatric practice
using the competencies of different contexts : family, social institutions and
intervention systems.Keywords :
Family competencies, Professional competencies, Social pediatric.
Le C.A.M.S.P de Roubaix accueille en ambulatoire des enfants de
moins de 6 ans chez lesquels ont été repérés une déficience sensorielle,
motrice, un déficit cognitif, un trouble de compréhension ou d’expression du
langage oral ou de la communication. Parfois, il s’agira de troubles
envahissants du développement de la personnalité dont les étiologies sont
complexes et souvent associées : micro-délétions, séquelles
d’encéphalopathie, troubles réactionnels à un environnement perçu comme
hostile.
Certains enfants ont des troubles associés entrant dans le cadre du
polyhandicap. D’autres voient l’origine de leurs difficultés provenir de
particularités génétiques avec risques de récurrences pour les enfants à
naître.
D’autres troubles observés sont secondaires à des séquelles
d’embryofoetopathie toxique et méritent alors une triple action très spécifique :
- Aider les parents à accéder aux soins complexes que leur état requiert.
- Prévenir la récurrence de l’intoxication à la grossesse suivante.
- Réduire les conséquences de la déficience de l’enfant atteint ce qui
requiert une participation des familles.
Enfin, certains enfants seront suivis car c’est dans les difficultés des
interrelations précoces que s’origine le trouble dont ils sont porteurs. C’est
souvent la pathologie complexe de l’environnement qui se place alors au-devant de la scène, avec son cortège où l’on retrouve misère, exclusion,
défaut d’accès aux soins, manque de ressources, angoisse et tous les troubles
annexes parmi lesquels les déficits cognitifs des adultes sont présents.
Le travail du C.A.M.S.P dans sa diversité demande donc une forte
tradition de savoir faire pour diagnostiquer et traiter les troubles du
développement des enfants donc les origines sont maintenant bien connues.
Nos interventions s’adressent à différents niveaux et couvrent les
actions très précoces, la prévention primaire, l’accompagnement à la vie, le
dépistage dans des milieux aux vulnérabilités multiples, l’accès aux soins
des parents et l’émergence des familles et des professionnels à des nouvelles
compétences.
Il nous est donc nécessaire d’inventer de nouvelles stratégies telles
que l’action médico-sociale intégrée et la création d’un réseau et d’une
chaîne de soins en articulant le savoir faire de différentes structures et de
différents professionnels. Nous avons ainsi à recourir à plusieurs services :
gastro-entérologie , alcoologie, suivi des grossesses, périnatologie, pédiatrie,
médecine interne, addictologie (hospitalière et associative C.C.A.A. et
association comme le Relais), psychiatrie adulte et infantile, actions de la
ville D.G.A.S., maison de santé, vie culturelle, éducation nationale, vie
associative, justice, police…
Une telle diversité du réseau implique que celui-ci soit préétabli et
activable en temps réel, qu’on tienne compte des personnes qui le constituent,
qu’on prévoie des changements éventuels de partenariat (mutation, départ en
retraite, etc.), et enfin qu’on s’inscrive dans les logiques historiques de
fonctionnement des différentes administrations qui gèrent ses différents
partenaires, tenant compte de l’histoire des familles : administrations
hospitalière et municipale, C.C.A.S., éducation nationale, police, justice,
Conseil Général, professions libérales, médicales et paramédicales.
Devant la complexité d’un tel réseau, on mesure donc le temps qui sera
nécessaire et obligatoire à consacrer pour permettre une activation en temps
réel des différents partenaires du réseau pour l’intérêt des enfants, de leurs
familles et des différents professionnels qui les accompagnent.
En effet, les stratégies mises en place s’appuient sur trois notions :
- Le diagnostic guidance qui consiste à élaborer, en un temps donné,
un diagnostic sur lequel les professionnels pourront s’appuyer pour
mener une action concertée (entre différents professionnels et avec les
parents) pour atteindre le pronostic fixé en veillant à ce que la
révélation des informations soit fondée sur une connaissance
scientifique suffisante et que, dans nombre de cas, ce n’est qu’en
cheminant et avec le temps que l’élaboration du diagnostic se fera
(dysphasie de développement, autisme, trisomie, déficit cognitif) .
- Rien ne sert de porter un diagnostic qui laisse les professionnels
perplexes et la famille atterrée.
- La révélation du diagnostic doit être l’occasion d’une exaltation des
capacités de chacun selon son savoir, son histoire, ses traditions, ses
capacités, ses désirs, ses craintes.
- C’est là que la notion de guidance est tout à fait fondamentale aussi
bien pour l’enfant, ses parents et les différents professionnels qui les
accompagneront et ceci sur de très longues périodes en sachant qu’un
certain nombre de diagnostics ne sont élaborables que dans
l’observation à des temps différents de l’enfant avec sa famille et avec
les professionnels.
- Le diagnostic débouche donc progressivement sur une forme d’alliance
à trois niveaux que nous qualifierons d’alliance thérapeutique. Le
premier niveau d’alliance est avec cet enfant qui peut enfin, malgré ses
vulnérabilités, s’appuyer sur un environnement qui le porte et l’aide
à advenir. Un autre est l’alliance avec cet environnement, qui nous fait
découvrir les capacités surprenantes révélées par l’enfant, et enfin le
dernier s’articule avec les professionnels qui, sur de longues périodes,
voient et apprécient le fruit de leur action autant sur l’enfant et sa
qualité de développement que sur les parents qui sortent transformés
de cette épreuve et émergent à de nouvelles compétences (notion de
résilience).
- C’est donc naturellement que du diagnostic guidance à l’alliance
thérapeutique, on aboutit à l’émergence des compétences réciproques :
- – les compétences de l’enfant qui, malgré sa ou ses déficience(s),
évolue vers l’inaptitude la moins forte possible.
- – les compétences des parents qui, à travers leurs peurs, leurs angoisses,
leurs dépressions, leurs colères, émergent, petit à petit, à des
compétences suffisantes pour devenir les parents dont, tout à la fois,
leurs enfants et les professionnels qui les aident, ont besoin.
Ceci implique des actions de promotion, de protection, de réassurance,
d’apaisement et de stimulation vis-à-vis de leur enfant, des actions de
négociation, de discussion, de promotion vis-à-vis des professionnels mais
aussi de limite des pouvoirs de ces derniers, et surtout le maintien de la
cohérence du réseau.
En effet, ce sont les parents qui sont à l’origine de la création de leur
réseau. C’est par eux que le réseau se constitue, qu’il évolue, qu’il se
transforme.
C’est par eux aussi que les différents professionnels qui le constituent,
apprennent à se connaître, à se faire confiance, à comprendre, à connaître et
respecter les limites de chacun. Et nous en arrivons donc naturellement à
l’émergence des compétences.
Du diagnostic guidance à l’alliance, voilà qu’avec le temps, chacun
émerge à une compétence suffisante dont les professionnels doivent se saisir
pour informer, en leur domaine propre, leurs collègues et leur hiérarchie.
Si on reconnaît aux professionnels le droit d’avoir des limites, il faut
aussi reconnaître aux familles les mêmes droits. Des évènements de la vie
seront en effet pour les familles le révélateur de leur vulnérabilité. Certaines
d’entre elles sont connues comme étant porteuses d’un grand nombre de
vulnérabilités. Jusqu’à présent, on incriminait l’exclusion, la pauvreté, les
addictions, la maladie mentale, le manque d’accès aux soins...
Je voudrais insister aujourd’hui sur ce profil tout à fait particulier que
nous observons chez certains parents présentant un ensemble de troubles tout
à fait étranges et répétitifs, comme s’ils nous soumettaient sans cesse aux
mêmes constatations :
- peurs et angoisses difficilement contrôlables,
- difficultés à se structurer dans le temps, rendant les rencontres prévues
d’avance aléatoires,
- difficultés de compréhension du langage parlé, écrit et mathématique
(passage à l’euro ?),
- difficultés d’accéder à l’abstraction,
- difficultés à maintenir, pour des périodes longues, des stratégies et des
conduites de vie cohérentes et stables.
Dans leurs antécédents, on retrouve des échecs massifs d’apprentissage
de la lecture, de l’écriture, du calcul ayant souvent entraînés une déscolarisation
et une orientation dans des établissements type I.M.E. où ils ont passé toute
leur enfance.
Ces parents, par ailleurs, sont très sensibles à l’ambiance. Ils recherchent
désespérément la reconnaissance sociale et montrent un besoin de tendresse,
de réassurance. Or, le comportement de leurs enfants les laisse souvent
perplexes. Il leur est bien difficile de leur offrir un cadre éducatif suffisamment
stable pendant suffisamment de temps.
Tous ces signes sont la suite logique des expériences d’être au monde
auxquelles ces adultes sont confrontés depuis leur vie anténatale. Il s’agit
d’une véritable neuropathie chronique qui s’exprime par des difficultés
éducatives ou psychologiques et qui trouvent bien leurs origines dans les
séquelles à l’état adulte de l’embryofœtopathie alcoolique.
Innocents de leurs blessures, ils doivent en subir sans arrêt les
conséquences par une enfance brisée, une famille éclatée. Devenus adultes,
ils risquent d’être perçus comme des parents incompétents ne sachant
éduquer leurs enfants et entraînant dans leurs échecs les différents
professionnels.
Cette neuropathie à l’expression psychosociale est fréquente. Elle
mérite d’être reconnue et traitée de manière adaptée par des stratégies
nouvelles que nous préconisons. Il ne s’agit pas bien sûr pour chacun de
disposer d’un savoir plus grand, il est simplement différent et tient compte
de la prise de conscience des limites de chacun : limites de cet enfant, de ses
parents, et enfin des hiérarchies et de la société.
La bientraitance en ce domaine est de reconnaître que chacun a le
droit d’atteindre sa limite, que les hiérarchies autorisent leurs collaborateurs
à reconnaître qu’ils ont atteint leurs limites tout en restant de bons
professionnels car, bien souvent, si les hiérarchies ne reconnaissent pas ce
droit aux professionnels, ce sont alors les familles qui risquent de faire les
frais au prix de leur disqualification.
Mais que faire alors quand le professionnel, avec l’aide de sa hiérarchie,
a la possibilité de reconnaître qu’il a atteint sa limite ? Et bien, ceci devrait
constituer pour lui l’occasion d’être encouragé à rechercher les partenaires
dans son environnement qui peuvent initier l’émergence de compétence au
moment où lui a atteint sa limite. Une telle stratégie évite la disqualification
des professionnels et donc des familles qui ont besoin d’être aidées.
La bientraitance doit donc en priorité s’appliquer aux professionnels
à l’aide de stratégies qui existent et que l’on se doit de promouvoir. Par des
stratégies efficaces, nous permettons aux professionnels de disposer d’une
réserve de compétences et de savoir faire.
Il relève spécifiquement de la responsabilité de la hiérarchie de
permettre à chaque professionnel de s’inscrire dans une stratégie sécurisante
et sécurisée. Le problème est alors l’organisation par les différentes hiérarchies
de cette stratégie. Ce n’est plus le professionnel qui repère un problème qui
est forcément le plus apte à le traiter, mais il a la capacité par ces stratégies,
d’aller activer dans le réseau, l’intervenant compétent qu’il pourra, par sa
médiation, aider à naître à une forme suffisante de compétence.
Enfin, dernier point : la mise en œuvre des facteurs de résilience pour
l’enfant, ses parents, les différents professionnels qui les aident, les hiérarchies
qui les gèrent, la société qui les porte. Les facteurs de résilience sont de mieux
en mieux connus : permettre à l’individu d’être écouté et compris, d’espérer
et d’être soutenu dans ses tentatives d’actions, d’être reconnu avec ses
valeurs, les siennes et celles qui viennent de ses ancêtres, de ses traditions et
de leurs croyances ; la foi en l’avenir et la capacité d’être reconnu comme
celui qui sait ce qu’il sait et qui peut transmettre son savoir à ses enfants, à
ses pairs et aux professionnels ; les capacités de rire et d’émerveillement,
d’humour par rapport à sa propre situation, et ses croyances religieuses ou
philosophiques, sont tous des facteurs de résilience comme la paix, la
démocratie et la justice sociale qui débouchent par leur application stricte à
une remise en cause de tous les pouvoirs qui ne s’appuient pas sur un savoir
reconnu et sur une loi juste.
Diagnostic-guidance, alliance thérapeutique, émergence des
compétences, bientraitance et résilience : voilà les différents concepts sur
lesquels s’appuie, chaque jour, l’action médico-sociale précoce qu’avec
l’ensemble de l’équipe, ses partenaires, les bénévoles des associations, nous
menons chaque jour.
[1]
Centre d’action médico-sociale précoce.
[2]
Praticien hospitalier au Centre Hospitalier de Roubaix (France).