Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux
De Boeck Université

I.S.B.N.2804136175
226 pages

p. 217 à 222
doi: 10.3917/ctf.027.0217

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no 27 2001/2

2001 Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau

Le C.A.M.S.P  [1] de Roubaix : 20 ans d’action et de réflexion

Maurice Titran  [2]
L’auteur présente les éléments pris en compte dans une pratique pédiatrique intégrant les différents contextes en présence: la famille, les institutions sociales et les systèmes d’intervention.Mots-clés : Compétences des familles, Compétences des professionnels, Pédiatrie sociale. Abstract The author presents aspects to be taking in account in a pediatric practice using the competencies of different contexts : family, social institutions and intervention systems.Keywords : Family competencies, Professional competencies, Social pediatric.
Le C.A.M.S.P de Roubaix accueille en ambulatoire des enfants de moins de 6 ans chez lesquels ont été repérés une déficience sensorielle, motrice, un déficit cognitif, un trouble de compréhension ou d’expression du langage oral ou de la communication. Parfois, il s’agira de troubles envahissants du développement de la personnalité dont les étiologies sont complexes et souvent associées : micro-délétions, séquelles d’encéphalopathie, troubles réactionnels à un environnement perçu comme hostile.
Certains enfants ont des troubles associés entrant dans le cadre du polyhandicap. D’autres voient l’origine de leurs difficultés provenir de particularités génétiques avec risques de récurrences pour les enfants à naître.
D’autres troubles observés sont secondaires à des séquelles d’embryofoetopathie toxique et méritent alors une triple action très spécifique :
  • Aider les parents à accéder aux soins complexes que leur état requiert.
  • Prévenir la récurrence de l’intoxication à la grossesse suivante.
  • Réduire les conséquences de la déficience de l’enfant atteint ce qui requiert une participation des familles.
Enfin, certains enfants seront suivis car c’est dans les difficultés des interrelations précoces que s’origine le trouble dont ils sont porteurs. C’est souvent la pathologie complexe de l’environnement qui se place alors au-devant de la scène, avec son cortège où l’on retrouve misère, exclusion, défaut d’accès aux soins, manque de ressources, angoisse et tous les troubles annexes parmi lesquels les déficits cognitifs des adultes sont présents.
Le travail du C.A.M.S.P dans sa diversité demande donc une forte tradition de savoir faire pour diagnostiquer et traiter les troubles du développement des enfants donc les origines sont maintenant bien connues.
Nos interventions s’adressent à différents niveaux et couvrent les actions très précoces, la prévention primaire, l’accompagnement à la vie, le dépistage dans des milieux aux vulnérabilités multiples, l’accès aux soins des parents et l’émergence des familles et des professionnels à des nouvelles compétences.
Il nous est donc nécessaire d’inventer de nouvelles stratégies telles que l’action médico-sociale intégrée et la création d’un réseau et d’une chaîne de soins en articulant le savoir faire de différentes structures et de différents professionnels. Nous avons ainsi à recourir à plusieurs services : gastro-entérologie , alcoologie, suivi des grossesses, périnatologie, pédiatrie, médecine interne, addictologie (hospitalière et associative C.C.A.A. et association comme le Relais), psychiatrie adulte et infantile, actions de la ville D.G.A.S., maison de santé, vie culturelle, éducation nationale, vie associative, justice, police…
Une telle diversité du réseau implique que celui-ci soit préétabli et activable en temps réel, qu’on tienne compte des personnes qui le constituent, qu’on prévoie des changements éventuels de partenariat (mutation, départ en retraite, etc.), et enfin qu’on s’inscrive dans les logiques historiques de fonctionnement des différentes administrations qui gèrent ses différents partenaires, tenant compte de l’histoire des familles : administrations hospitalière et municipale, C.C.A.S., éducation nationale, police, justice, Conseil Général, professions libérales, médicales et paramédicales.
Devant la complexité d’un tel réseau, on mesure donc le temps qui sera nécessaire et obligatoire à consacrer pour permettre une activation en temps réel des différents partenaires du réseau pour l’intérêt des enfants, de leurs familles et des différents professionnels qui les accompagnent.
En effet, les stratégies mises en place s’appuient sur trois notions :
  1. Le diagnostic guidance qui consiste à élaborer, en un temps donné, un diagnostic sur lequel les professionnels pourront s’appuyer pour mener une action concertée (entre différents professionnels et avec les parents) pour atteindre le pronostic fixé en veillant à ce que la révélation des informations soit fondée sur une connaissance scientifique suffisante et que, dans nombre de cas, ce n’est qu’en cheminant et avec le temps que l’élaboration du diagnostic se fera (dysphasie de développement, autisme, trisomie, déficit cognitif) .
  2. Rien ne sert de porter un diagnostic qui laisse les professionnels perplexes et la famille atterrée.
  3. La révélation du diagnostic doit être l’occasion d’une exaltation des capacités de chacun selon son savoir, son histoire, ses traditions, ses capacités, ses désirs, ses craintes.
  4. C’est là que la notion de guidance est tout à fait fondamentale aussi bien pour l’enfant, ses parents et les différents professionnels qui les accompagneront et ceci sur de très longues périodes en sachant qu’un certain nombre de diagnostics ne sont élaborables que dans l’observation à des temps différents de l’enfant avec sa famille et avec les professionnels.
  5. Le diagnostic débouche donc progressivement sur une forme d’alliance à trois niveaux que nous qualifierons d’alliance thérapeutique. Le premier niveau d’alliance est avec cet enfant qui peut enfin, malgré ses vulnérabilités, s’appuyer sur un environnement qui le porte et l’aide à advenir. Un autre est l’alliance avec cet environnement, qui nous fait découvrir les capacités surprenantes révélées par l’enfant, et enfin le dernier s’articule avec les professionnels qui, sur de longues périodes, voient et apprécient le fruit de leur action autant sur l’enfant et sa qualité de développement que sur les parents qui sortent transformés de cette épreuve et émergent à de nouvelles compétences (notion de résilience).
  6. C’est donc naturellement que du diagnostic guidance à l’alliance thérapeutique, on aboutit à l’émergence des compétences réciproques :
  7. – les compétences de l’enfant qui, malgré sa ou ses déficience(s), évolue vers l’inaptitude la moins forte possible.
  8. – les compétences des parents qui, à travers leurs peurs, leurs angoisses, leurs dépressions, leurs colères, émergent, petit à petit, à des compétences suffisantes pour devenir les parents dont, tout à la fois, leurs enfants et les professionnels qui les aident, ont besoin.
Ceci implique des actions de promotion, de protection, de réassurance, d’apaisement et de stimulation vis-à-vis de leur enfant, des actions de négociation, de discussion, de promotion vis-à-vis des professionnels mais aussi de limite des pouvoirs de ces derniers, et surtout le maintien de la cohérence du réseau.
En effet, ce sont les parents qui sont à l’origine de la création de leur réseau. C’est par eux que le réseau se constitue, qu’il évolue, qu’il se transforme.
C’est par eux aussi que les différents professionnels qui le constituent, apprennent à se connaître, à se faire confiance, à comprendre, à connaître et respecter les limites de chacun. Et nous en arrivons donc naturellement à l’émergence des compétences.
Du diagnostic guidance à l’alliance, voilà qu’avec le temps, chacun émerge à une compétence suffisante dont les professionnels doivent se saisir pour informer, en leur domaine propre, leurs collègues et leur hiérarchie.
Si on reconnaît aux professionnels le droit d’avoir des limites, il faut aussi reconnaître aux familles les mêmes droits. Des évènements de la vie seront en effet pour les familles le révélateur de leur vulnérabilité. Certaines d’entre elles sont connues comme étant porteuses d’un grand nombre de vulnérabilités. Jusqu’à présent, on incriminait l’exclusion, la pauvreté, les addictions, la maladie mentale, le manque d’accès aux soins...
Je voudrais insister aujourd’hui sur ce profil tout à fait particulier que nous observons chez certains parents présentant un ensemble de troubles tout à fait étranges et répétitifs, comme s’ils nous soumettaient sans cesse aux mêmes constatations :
  • peurs et angoisses difficilement contrôlables,
  • difficultés à se structurer dans le temps, rendant les rencontres prévues d’avance aléatoires,
  • difficultés de compréhension du langage parlé, écrit et mathématique (passage à l’euro ?),
  • difficultés d’accéder à l’abstraction,
  • difficultés à maintenir, pour des périodes longues, des stratégies et des conduites de vie cohérentes et stables.
Dans leurs antécédents, on retrouve des échecs massifs d’apprentissage de la lecture, de l’écriture, du calcul ayant souvent entraînés une déscolarisation et une orientation dans des établissements type I.M.E. où ils ont passé toute leur enfance.
Ces parents, par ailleurs, sont très sensibles à l’ambiance. Ils recherchent désespérément la reconnaissance sociale et montrent un besoin de tendresse, de réassurance. Or, le comportement de leurs enfants les laisse souvent perplexes. Il leur est bien difficile de leur offrir un cadre éducatif suffisamment stable pendant suffisamment de temps.
Tous ces signes sont la suite logique des expériences d’être au monde auxquelles ces adultes sont confrontés depuis leur vie anténatale. Il s’agit d’une véritable neuropathie chronique qui s’exprime par des difficultés éducatives ou psychologiques et qui trouvent bien leurs origines dans les séquelles à l’état adulte de l’embryofœtopathie alcoolique.
Innocents de leurs blessures, ils doivent en subir sans arrêt les conséquences par une enfance brisée, une famille éclatée. Devenus adultes, ils risquent d’être perçus comme des parents incompétents ne sachant éduquer leurs enfants et entraînant dans leurs échecs les différents professionnels.
Cette neuropathie à l’expression psychosociale est fréquente. Elle mérite d’être reconnue et traitée de manière adaptée par des stratégies nouvelles que nous préconisons. Il ne s’agit pas bien sûr pour chacun de disposer d’un savoir plus grand, il est simplement différent et tient compte de la prise de conscience des limites de chacun : limites de cet enfant, de ses parents, et enfin des hiérarchies et de la société.
La bientraitance en ce domaine est de reconnaître que chacun a le droit d’atteindre sa limite, que les hiérarchies autorisent leurs collaborateurs à reconnaître qu’ils ont atteint leurs limites tout en restant de bons professionnels car, bien souvent, si les hiérarchies ne reconnaissent pas ce droit aux professionnels, ce sont alors les familles qui risquent de faire les frais au prix de leur disqualification.
Mais que faire alors quand le professionnel, avec l’aide de sa hiérarchie, a la possibilité de reconnaître qu’il a atteint sa limite ? Et bien, ceci devrait constituer pour lui l’occasion d’être encouragé à rechercher les partenaires dans son environnement qui peuvent initier l’émergence de compétence au moment où lui a atteint sa limite. Une telle stratégie évite la disqualification des professionnels et donc des familles qui ont besoin d’être aidées.
La bientraitance doit donc en priorité s’appliquer aux professionnels à l’aide de stratégies qui existent et que l’on se doit de promouvoir. Par des stratégies efficaces, nous permettons aux professionnels de disposer d’une réserve de compétences et de savoir faire.
Il relève spécifiquement de la responsabilité de la hiérarchie de permettre à chaque professionnel de s’inscrire dans une stratégie sécurisante et sécurisée. Le problème est alors l’organisation par les différentes hiérarchies de cette stratégie. Ce n’est plus le professionnel qui repère un problème qui est forcément le plus apte à le traiter, mais il a la capacité par ces stratégies, d’aller activer dans le réseau, l’intervenant compétent qu’il pourra, par sa médiation, aider à naître à une forme suffisante de compétence.
Enfin, dernier point : la mise en œuvre des facteurs de résilience pour l’enfant, ses parents, les différents professionnels qui les aident, les hiérarchies qui les gèrent, la société qui les porte. Les facteurs de résilience sont de mieux en mieux connus : permettre à l’individu d’être écouté et compris, d’espérer et d’être soutenu dans ses tentatives d’actions, d’être reconnu avec ses valeurs, les siennes et celles qui viennent de ses ancêtres, de ses traditions et de leurs croyances ; la foi en l’avenir et la capacité d’être reconnu comme celui qui sait ce qu’il sait et qui peut transmettre son savoir à ses enfants, à ses pairs et aux professionnels ; les capacités de rire et d’émerveillement, d’humour par rapport à sa propre situation, et ses croyances religieuses ou philosophiques, sont tous des facteurs de résilience comme la paix, la démocratie et la justice sociale qui débouchent par leur application stricte à une remise en cause de tous les pouvoirs qui ne s’appuient pas sur un savoir reconnu et sur une loi juste.
Diagnostic-guidance, alliance thérapeutique, émergence des compétences, bientraitance et résilience : voilà les différents concepts sur lesquels s’appuie, chaque jour, l’action médico-sociale précoce qu’avec l’ensemble de l’équipe, ses partenaires, les bénévoles des associations, nous menons chaque jour.
 
NOTES
 
[1] Centre d’action médico-sociale précoce.
[2] Praticien hospitalier au Centre Hospitalier de Roubaix (France).
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