Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux
De Boeck Université

I.S.B.N.2804136175
226 pages

p. 35 à 58
doi: en cours

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no 27 2001/2

2001 Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau

Anciens pères et nouveaux pères  [1]-  [2]

Matteo Selvini  [3]
La thérapie familiale apparaît dans le contexte de la transition d’un type de père autoritaire à un père démocratique, avec l’affirmation de son rôle stratégique et la remise en question de la conception exclusivement dyadique du rapport mère-enfant qui caractérise la psychanalyse. Les pères que nous avons rencontrés en thérapie familiale semblent être plus archaïques que la moyenne; ils paraissent affectivement autarciques, et se subdivisent en trois catégories : sacrificiel, hédoniste et névrotique. Quel type de relation un nouveau père qui partage la responsabilité parentale et prend soin de ses enfants, établit-il ou établira-t-il avec ses enfants ? Quels en sont les risques ? Celui du court-circuit anxieux, de la permissivité sous diverses formes, de l’excès de loyauté, de l’inversion des rôles, d’une surcharge entraînant des comportements chaotiques et imprévisibles.Mots-clés : « Nouveau » père, Rôle parental, Rôles familiaux. Family therapy starts with the transition from the authoritative father to the democratie one, in the affirmation of this strategie role and in open contrast with dyadie mother-child model which is peculiar of psychoanalysis. The fathers we encounter in family therapy appear to be more of an archaic mode than the average: they are affectively autarchic and can be classified within three types : sacrificial, hedoniste and neurotic. The « new» father cares for the offspring and shares parental responsability, what kind of a relationship (entailing the risks) does he set up and maintain with his children? Those involving a short circuit of anxiety, various forms of permissive behaviour, an excess of loyalty, a switching of roles and overload that gives rise to discontinuity and unforeseeable behaviour.Keywords : « New» father, Parental role, Family role.
 
1. Du père autoritaire au père démocratique
 
 
Au cours de ce siècle, le rôle du père dans la famille s’est transformé de manière lente, stratifiée, socialement et géographiquement différenciée. L’industrialisation et en général, toutes les mutations de l’organisation du travail, éloignent physiquement l’homme de sa famille. Le père était bien plus présent lorsqu’il s’occupait de l’activité agricole encore largement prédominante au XIXe siècle.
À cette époque, le climat affectif va exactement dans la direction opposée. Le père patriarcal traditionnel est distant, autoritaire, affectivement autarcique et délègue totalement aux femmes (mère, grand-mère, sœur plus âgée) les soins et l’éducation des enfants, même s’il se réserve le dernier mot sur toutes les décisions les plus importantes (études, travail, mariage).
Des hommes archaïques de ce type existent encore mais sont de moins en moins nombreux. À la fin des années 70, il m’est arrivé d’en rencontrer encore un certain nombre dans un centre psychiatrique public pour adultes (Covini et al., 1985). Nés durant les deux premières décennies du XXe siècle, ils étaient habituellement issus de zones rurales reculées du sud de l’Italie, et vivaient très mal nos convocations systématiquement élargies à l’entièreté du noyau familial. Ces réunions représentaient pour eux un manque de respect offensant, lésant leur dignité car ils étaient mis implicitement sur le même plan que leur femme et leurs enfants.
La thérapie familiale ne pouvait apparaître qu’avec la crise de cette culture masculine débouchant sur l’affirmation progressive d’un père plus démocratique, disposé à écouter et à négocier tant avec sa femme qu’avec ses enfants, moins distant et autarcique sur le plan affectif, mais toujours plus impliqué dans une culture « pédocentrique » qui le responsabilise et lui donne une place dans les soins quotidiens et dans les stratégies éducatives.
Nous observons une évolution d’abord lente, qui s’accélère brutalement durant les années 70; par conséquent, elle influence surtout la génération née durant les années 50– 60, la marquant ainsi d’une conception anti-autoritaire, anti-machiste, psychologisante ( cf. les mouvements et groupes de « conscience de soi »). Cette génération rencontre ces nouvelles cultures justement à l’adolescence, c’est-à-dire, au moment où la sensibilité est maximale et où se forme l’identité personnelle et culturelle.
 
2. Thérapie familiale et modèle psychanalytique traditionnel
 
 
Dans la théorie freudienne de l’Œdipe, c’est fondamentalement un vieux père autoritaire qui se révèle, vécu surtout comme une menace de castration. Pensons à la célèbre citation de Sartre : « Mon père était officier en Indochine, il est mort très jeune, j’ai eu de la chance : il n’a pas eu le temps de m’écraser ».
Déjà chez un grand psychanalyste contemporain comme Kohut, nous trouvons une image du père bien plus bienveillante; cet auteur est favorable à une tentative de remplacement du mythe du père absent et cruel d’Œdipe, par celui d’Ulysse qui est affectueux et protecteur envers son petit garçon Télémaque (Kohut, 1982).
Ce n’est pas un hasard si le modèle familialo-systémique a vu le jour sur le terrain de la contestation anti-psychanalytique, défendant une conception au minimum triadique de la communication et de la relation (Ricci & Selvini-Palazzoli, 1984; Ugazio, 1985).
La redécouverte du père et de son rôle actif, fondateur et complexe, est ainsi à la base de la naissance de la thérapie familiale; elle s’exprime dans la critique du réductionnisme dyadique de la plus grande partie de la littérature psychanalytique qui tend à reléguer le père dans un rôle subalterne, derrière la dyade mère-enfant considérée comme primordiale. Dans cette vision, le père semble ne pas avoir de relation directe avec son enfant; il peut tout au plus entrer en jeu comme « séparateur » de la dyade primaire, ou encore dans le rôle négatif de légataire d’un Surmoi rigide et culpabilisant. Dans la pratique, la thérapie familiale naît véritablement en convoquant les pères et en les faisant devenir beaucoup plus actifs, tant à l’aide des méthodes structurales plus directes de Minuchin, qu’avec les provocations paradoxales et non paradoxales utilisées par Selvini-Palazzoli, Whitaker et d’autres pionniers.
La critique du point de vue psychanalytique de la dyade primaire mère-enfant a gagné du terrain et l’a emporté, même si elle a eu quelques effets néfastes, comme de retarder la prise en considération des travaux importants de Bowlby et de son école, qui ont susciter longtemps de la méfiance compte tenu précisément de leur vice caché dyadique.
 
3. Les pères rencontrés durant les cinq dernières années
 
 
Un thérapeute familial qui travaille durant les vingt dernières années comme moi, avec des patients adolescents et jeunes adultes, a rencontré surtout des pères nés durant les années 30 et 40.
On parle d’hommes « affectivement autarciques » parce qu’ils n’ont jamais expérimenté une relation intime et personnelle avec leur mère, et sont incapable de manifester une quelconque faiblesse ou de demander de l’aide. Ils ont été habitués à ne compter que sur leurs propres ressources, sans dépendre affectivement de quiconque, ou plutôt, ils ont l’illusion de ne dépendre affectivement de personne, ils sont émotionnellement autosuffisants, incapables d’exprimer leurs sentiments, souvent en proie à la nécessité narcissique de se sentir « spécial », et avides de compétition, ayant l’obsession du succès (plus ou moins ouvertement machistes de surcroît). Durant leur enfance, ces hommes ont fréquemment souffert de graves traumatismes, de négligences, d’abandons, de séparations longues et précoces de leurs parents (et ceci dans une proportion largement supérieure à ce qui a été vécu par leurs femmes ( cf. les données que nous avons présentées in Selvini-Palazzoli et al., 1998, p. 152)
J’ai cherché à étudier d’un peu plus près et d’une manière systématique le portrait psychologique des pères rencontrés durant les dernières années. J’ai pris en considération toutes les familles suivies par notre équipe où j’ai assuré le rôle de thérapeute en direct, durant cinq années allant de 1994 jusqu’au printemps 1999. Cette population est composée de 47 familles dont le patient est un adolescent ou un jeune adulte. L’âge des patients varie de 14 à 27 ans, avec une moyenne d’âge de 20 ans et demi.

Tableau 1.
Diagnostics *
IMGIMGTableau 1. Diagnostics * 
Anorexie/b...IMGIMF
Tableau 1. Diagnostics * Anorexie/boulimi 20 Psychose 14 Déviance 4 Trouble grave de la personnalité 3 Autre 6 *Parmi ces patients, 29 sont de sexe féminin et 18 de sexe masculin.

En observant cet échantillon, j’ai été frappé par le fait que dans neuf de ces familles, les parents étaient séparés (trois couples se sont séparés après la thérapie), ce qui constituait une différence par rapport aux cas traités dans notre Centre où, traditionnellement, nous avons traité très peu de familles dont les parents étaient séparés (Selvini-Palazzoli, et al., 1988).
J’ai essayé d’évaluer parmi les pères, combien d’entre eux avaient été considérés comme une ressource importante pour la thérapie, ou plutôt, quel était le nombre de ceux sur lesquels nous avions « investi » en termes de temps de séance, de prescriptions, de stratégies thérapeutiques et psychopédagogiques ; voici les résultats :


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une longue période 
9
 Duran...IMGIMF
Durant une longue période 9 Durant une certaine phase 14 Jamais 17 Indécidables 7

Tout d’abord, j’ai été frappé par le contraste existant entre le petit nombre de pères appréhendés par notre équipe comme une ressource, alors que nous les avons pourtant fréquemment considérés comme déterminant dans le processus relationnel qui avait fait émerger la souffrance de l’enfant : dans les cas de déviances, ils présentent un refus important à l’égard de leur enfant (Cirillo et al., 1994); dans l’anorexie, on observe leurs carences non reconnues et non élaborées entraînant une surcharge chez la mère qui se trouve paralysée dans les soins à prodiguer aux enfants (Selvini-Palazzoli et al., 1998); dans les toxicomanies, on relève « l’indifférence » typique du père à l’égard du jeune homme (Cirillo et al., 1994; Cirillo et al., 1996); dans les psychoses, on souligne des aspects de destructivité / répulsion du père envers l’enfant, dissimulés dans des interventions prétendument pédagogiques, dont la mère ne se désolidarise pas (Selvini, 1994; Selvini, 1999)
J’ai essayé ensuite d’apprécier combien de ces 47 pères avaient aidé, durant la thérapie, à instaurer un changement utile menant au dépassement de la souffrance de l’enfant; les résultats sont les suivants :


IMGIMGUn changement 
décisif 
3
 Un change...IMGIMF
Un changement décisif 3 Un changement significatif 12 Un changement minime ou nul 24 Indécidables 8

Si on considère mon travail comme représentatif, ces résultats confirmeraient le sentiment de difficulté éprouvé par les thérapeutes familiaux à collaborer avec les pères dans un climat de satisfaction mutuelle. J’ai tenté d’effectuer un classement de ces pères sur base de l’identité socio-psychologique de leur rôle, en les différenciant en trois catégories (très différentes de celles de personnalité que nous verrons plus loin):
  1. Le père autoritaire, distant et traditionnel, évoqué en début d’article.
  2. Le père égalitaire, le nouveau père, qui partage la responsabilité parentale, participe aux soins quotidiens, dans une relation de couple fondamentalement symétrique/égalitaire, avec une organisation à double carrière.
  3. Le père de transition, qui se situe entre les deux catégories précédentes.
  4. Il partage seulement partiellement la responsabilité parentale; il ne s’occupe pas des soins quotidiens par exemple, mais joue avec ses enfants et partage avec eux une part significative de son rare temps libre. Nous l’appellerons nouveau père « à dimension réduite ». Il est habituellement un mari peu égalitaire, engagé dans une carrière beaucoup plus prenante que celle de sa femme.
Voici la répartition obtenue:


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28 
 Nouveaux p...IMGIMF
Pères traditionnels 28 Nouveaux pères 2 Nouveaux pères « à dimension réduite » 17

Pour rendre plus complète la définition des rôles psychosociaux, j’ai également classé les typologies de la relation de couple.


IMGIMGDouble carrière 
13 
 Double carrièr...IMGIMF
Double carrière 13 Double carrière avec une forte différence à l’avantage de l’homme 16 Traditionnel 18

J’ai eu ainsi la confirmation chiffrée qu’il y a très peu de nouveaux pères dans les familles qui sont en thérapie avec moi. Les nouveaux pères « à dimension réduite » sont également peu nombreux.
 
4. Le groupe contrôle
 
 
Comment comparer les pères de l’échantillon avec les pères de la population générale ?
Dans l’annuaire ISTAT [4] 1999, on peut déduire qu’à l’échelle nationale, 20% des pères d’enfants de 2 ans maximum, présentent les caractéristiques des nouveaux pères (données sur les comportements paternels concernant les soins quotidiens).
J’ai constitué un groupe contrôle, (nord de l’Italie, classe moyenne/ haute et enfants de 20 ans) afin d’évaluer d’une manière plus appropriée les pères en thérapie. Chacun des étudiants d’un groupe de formation de notre école de psychothérapie a classé, en utilisant les critères exposés plus haut, les cinq pères les plus proches, d’amis ou de parents, qui appartiennent à la génération correspondant dans les grandes lignes à celle des pères en thérapie. Nous avons obtenu un échantillon de 59 pères classés ainsi :


IMGIMGPères 
traditionnels 
9 
Nouveaux
 p...IMGIMF
Pères traditionnels 9 Nouveaux pères 1 Nouveaux pères « à dimension réduite » 31 Couple à double carrière 26 Couple à double carrière avec une forte différence à l’avantage de l’homme 24 Traditionnel 9

La comparaison apparaît significative : dans les familles qui ne sont pas en thérapie, les nouveaux pères sont très nombreux et les pères traditionnels fort rares. Ceci conforte l’hypothèse selon laquelle la présence d’un nouveau père est un facteur protecteur à l’égard des risques de psychopathologie des enfants, alors qu’au contraire, le fait d’appartenir à une famille plus archaïque que la moyenne dans une zone géographique donnée, pourrait être un facteur de risque.
Tant la référence ISTAT que notre groupe contrôle sont intéressants. En fait, le pourcentage de nouveaux pères n’est pas tellement éloigné (ISTAT : 20 %, groupe contrôle : 32 %); le fait d’être père de petits enfants et donc d’appartenir à une génération plus jeune, devrait augmenter le nombre de nouveaux pères, ainsi que les facteurs géographiques et culturels qui caractérisent notre population, d’où la relative proximité des données, en contraste fondamental avec le pourcentage ( 4%) de nouveaux pères en thérapie.
 
5. Les pères séparés
 
 
Cette thématique du rapport modernité/pathologie dans les familles en thérapie sera mise en évidence lors de résultats ultérieures chez les 47 pères en thérapie. En fait, comme je l’évoquais plus haut, neuf d’entre eux sont séparés de leur épouse au moment de la consultation chez nous : trois ont abandonné à peu près totalement leur enfant, trois autres ont été présents dans la vie de celui-ci, mais avec une relation très formelle et distante, mais trois présentent un certain nombre de caractéristiques des nouveaux pères (deux nouveaux pères, un nouveau père « à dimension réduite »): ceux qui ont été « famille d’accueil » pour leurs enfants, tant avant qu’après la séparation. Nous pouvons faire l’hypothèse que pour les pères autarciques traditionnels, c’est justement l’absence d’une relation directe avec leurs enfants qui a été un frein à la séparation conjugale, du fait d’un vécu plus ou moins conscient qu’une telle séparation aurait impliqué pour eux la perte de tout rapport significatif avec leur progéniture.
Ces éléments rendent le cadre plus complexe; en effet alors que le nouveau père constitue en général une ressource utile pour la thérapie, il semble aussi plus susceptible de se séparer de sa femme, ce qui constitue statistiquement un facteur de risque notoire pour les enfants.
 
6. Les pères autarciques sacrificiels
 
 
À ce point, il est sans doute utile de tenter une classification plus précise du type de personnalité de nos 47 pères.
Vingt-cinq d’entre eux illustrent ce que nous avons défini comme « narcissique sacrificiel » dans notre dernier livre (Selvini-Palazzoli et al., 1998), ce qui signifie un type de père proche du modèle archaïque, patriarcal, traditionnel et autoritaire évoqué au début de cet article. Ces hommes patriarcaux sont conformes à un modèle dont les racines remontent au XIXe siècle, mais ils sont déjà nés au sein d’une culture industrielle des années 1900, descendants de nos arrières-grands-parents paysans, et donc liés aussi à l’exploitation de la terre. Ils présentent des aspects sacrificiels en ce qui concerne l’éthique du travail, ainsi qu’un sens marqué des devoirs familiaux; ils laissent peu d’espace aux gratifications individuelles.
À leur sujet, nous avons évoqué le narcissismecar ils sont affectivement autarciques, incapables d’avoir confiance en autrui, et donc autosuffisant, ne croyant qu’en eux-mêmes ; inconsciemment, ils exploitent les autres sur le plan affectif, tout en étant des « durs » qui ne peuvent jamais demander de l’aide ni manifester leurs sentiments ; ils doivent dissimuler tous les signes de fragilité ou de faiblesse, et sont habitués à agir bien plus qu’à parler.
En réalité, ce sont des carencés : ils ont vécu la misère, le pensionnat, l’émigration ou la guerre dans un contexte où ils ont été précocement responsabilisés et exposés à des contraintes d’adultes. Ils ont l’illusion d’être des supermen alors qu’émotionnellement, ils dépendent énormément de leur femme. Avec ces dernières, ils finissent par mettre en place un « échange injuste » étant donné qu’ils demandent plus qu’ils ne sont en mesure de donner. Ils n’ont pas connu une relation de dialogue, de solidarité et d’intimité avec leur mère (et naturellement encore bien moins avec leur père); c’est cela qui les différencie très nettement de leurs sœurs ( op. cit. p. 157-158).
 
7. Digression terminologique
 
 
Nous avons évoqué le narcissisme à propos des caractéristiques observées chez ces pères, surtout du fait de l’existence d’un noyau d’identité fondé sur le vécu d’être spécial. Pour être alimenté, ce noyau a besoin d’être soutenu et renforcé par le contexte relationnel (femme et enfants en premier lieu). Toutefois, le terme narcissique est sujet à de nombreuses équivoques.
Par exemple, la définition du narcissisme en tant que trouble de la personnalité, telle que nous la trouvons dans le DSM IV, présente des similitude avec notre description, mais insiste tellement sur les traits de grandiosité, de demande d’être admiré, d’exploitation des autres, et de manque d’empathie, qu’elle finit par s’éloigner fortement des caractéristiques de notre population d’hommes. Un discours analogue se retrouve dans d’autres textes de référence, comme celui de Gabbard ( 1997). Pour éviter les confusions, il serait plus opportun de notre part, de parler d’autarcie affective avec une dimension relationnelle de méfiance de base à l’égard de l’autre (il n’y a donc pas ici de lien avec le continuum classique introversion - extraversion qui décrit exclusivement un comportement d’interaction avec l’environnement).
Le narcissisme apparaît ainsi comme un sous-type appartenant à un pôle autarcique plus large; il côtoie des sous-types plus autarciques – schizoïdes, paranoïdes, et schizo-typiques – et d’autres sans doute moins autarciques, tels que ceux des antisociaux et des obsessionnels.
Sur le versant opposé à l’autarcie, celui de la confiance plus ou moins anxieuse en l’autre, nous trouvons le pôle de la dépendance avec ses différents sous-types : histrioniques, « évitants », borderlines et dépendants proprement dit.
Si on considère nos 47 pères sous l’angle de la personnalité au sens large, sans encore s’enferrer dans une description plus spécifique et détaillée, il apparaissent tous sur le versant autarcique, ce qui me fait penser qu’il existe des modèles culturels très puissants. En fait, même les deux nouveaux pères sont certainement de nouveaux maris, du fait du couple à double carrière et du partage des responsabilités parentales, mais ils restent fondamentalement autarciques, car ils sont incapables de vivre une intimité vraie et une réciprocité affective.
 
8. Les autarciques hédonistes
 
 
Comme nous venons de le voir, j’ai classé 25 de ces 47 pères comme traditionnels et sacrificiels.
Par contre, 10 autres pères semblent fortement influencés par une culture encore autarcique, quoique historiquement plus moderne, empreinte de l’hédonisme et l’individualisme dur qui s’est affirmé à partir des années 60 parallèlement au mouvement anti-autoritaire déjà cité (Lasch, 1979). Ces 10 hommes se différencient des 25 autres surtout par la réduction de l’importance qu’ils accordent à l’unité familialeet à la nécessité de se sacrifier pour la famille; leur sentiment d’appartenance et de devoir est fort pauvre.
Dans leur cas, on peut parler d’individualisme dur. On constate parfois chez eux une forte tendance à la compétition sur le plan professionnel, mais ce n’est pas toujours le cas. En effet, on observe d’autres variantes - hippie, artiste, activiste politique, etc. - qui permettent la recherche de succès et de confirmations sexuelles. La quête de gratifications plus immédiates dans des domaines soumis aux nouvelles valeurs de la culture de l’image ou du « paraître », entraîne la mise à l’écart ou la minimisation des responsabilités liées à l’appartenance résultant d’un lien filial, conjugal ou paternel. L’appartenance est vécue comme une restriction abusive de la liberté. Pensons aux conclusions saisissantes d’une recherche italienne sur les effets de la séparation : en cinq ans de séparation, 50% des pères qui n’ont pas la garde de leurs enfants perdent tout contact stable avec eux.
Douze de nos 47 pères se situent de manière intermédiaire entre les deux catégories sacrificielle et hédoniste, présentant des traits de chacune d’elle.
Quant aux deux individus classés « nouveaux pères », ils sont certainement beaucoup plus proches du type hédoniste de l’individualisme dur : par exemple, ils ont cherché confirmation de leur identité masculine dans des relations extraconjugales (se séparant finalement de leur femme).
 
9. Les autarciques névrotiques
 
 
Dans notre échantillon de 47 pères, nous n’avons pas rencontré de représentant d’un troisième type d’homme sur le versant autarcique, ce dernier étant pourtant largement représenté parmi les psychothérapeutes familiaux ou non : le type défini par Alice Miller ( 1981) comme narcissique névrotique dans son ouvrage « Le drame de l’enfant doué ».
Pour des raisons que nous venons de développer, nous pourrions rebaptiser ce dernier type comme « autarcique névrotique », même si Miller a raison d’affirmer que ce genre de personne éprouve le besoin de se sentir « spécial » – elle est dès lors narcissique – au niveau de sa capacité de comprendre et d’aider les autres. Il s’agit en fait pour elle, de trouver des gratifications dans un rôle empathique de soutien et d’aide envers autrui, mais à sens unique, sans être capable de montrer une véritable réciprocité dans la relation intime (il s’agit d’une sorte de syndrome du « je te sauverai »). En ce sens, je voudrais citer l’expérience significative qui m’a été racontée par Manuel Gener, un collègue de Barcelone : il avait constitué un groupe de conscience de soi, exclusivement masculin, basé sur l’acquisition de la capacité à parler entre hommes, non seulement de femmes, de football et de voitures, mais aussi de difficultés propres, de doutes, de sentiments, de fragilité. Cette expérience exigeait aussi de chacun l’effort de maintenir une égalité absolue entre les participants, sans que personne ne prenne une position de leader ou de thérapeute. Ce type de travail de ré-élaboration de l’identité de l’homme rappelle le mouvement américain mené par le poète Robert Bly ( 1990,1996) et repris en Italie par Claudio Risé ( 1993).
L’autarcique névrotique se voit donc assigné le rôle de sauveur, mais est incapable d’une réciprocité affective coopérante et authentique.
L’apprentissage de l’autarcie névrotique a lieu au sein de la relation intime, personnelle, et de confiance établie avec une mère sacrificielle, mais incapable d’accepter la réciprocité; l’enfant y est valorisé comme soutien tout en se désintéressant de sa mère, puisqu’elle est déjà surchargée par un mari traditionnel, de vieux parents, des enfants à problèmes, etc... Ce qui est nouveau dans la génération née dans les années 50-60, c’est qu’une telle relation intime, valorisante et « excitante » avec la mère, s’élargit et se renforce pour les filles et apparaît pour la première fois dans l’histoire (dans des proportions sociologiquement significatives) chez les garçons. C’est la naissance de ce que Bly ( 1996) a appelé le « soft male », ce nouveau type d’homme et de père largement représenté parmi les thérapeutes contemporains, et dont moi-même par exemple, je suis un prototype : un homme qui dans sa jeunesse, a eu un contact personnel, étroit et intime avec sa mère, au moins dans la phase de post-adolescence, qui a grandi en plein boom féministe et est devenu beaucoup plus féministe que sa propre mère ; un homme théoriquement féministe comme sa femme, et qui cherche à pratiquer au maximum l’interchangeabilité des rôles avec elle, tant au niveau des travaux ménagers que dans la relation affective avec les enfants ; un homme qui a toutefois ses problèmes, qui a aussi été le fils d’un père plutôt émotionnellement distant, mais est convaincu de vouloir être différent de lui, tout en ne sachant pas très bien comment faire étant donné l’influence en sens contraire de la culture individualiste hédoniste. Il en résultera de toute évidence que le père autarcique névrotique sera certainement un nouveau père.
 
10. Le mammismo [5] des hommes italiens
 
 
En résumé, « l’autarcie » désigne donc l’illusion de l’autosuffisance affective, le sentiment de ne dépendre de personne, qui peut aussi aboutir à l’instrumentalisation de la relation avec l’autre en raison du besoin que cet autre nous fasse nous sentir spécial d’une certaine manière (variante autarciconarcissique).
Comme nous l’avons vu plus haut, il y a au moins trois types d’autarcie :
  1. l’autarcie machiste et sacrificielle, typique des pères de nos patients nés dans les années 20-40,
  2. l’autarcie hédoniste, observée chez les pères nés dans les années 40-50,
  3. l’autarcie névrotique, certainement assez rare chez les pères, puisque le phénomène est plus typiquement féminin.
Toutefois les deux dernières catégories paraissent liées au phénomène bien connu des hommes italiens nés dans l’après-guerre : le « mammismo ». En fait, durant la transition entre le déclin du père patriarcal traditionnel et l’émergence du nouveau père, un long vide s’est installé dans la paternité, au cours duquel la mère a fini par être très souvent un parent seul. Et ici certainement, l’absence de la plupart des pères a fait collusion avec la possessivité et le rôle prépondérant des mères.
Tout ceci a produit une génération de fils dont les mères sont encore des femmes au foyer et donc dévalorisées vu leur manque de réalisation professionnelle. Elles ont souvent fini par être trop centrées sur leurs enfants. Mais ce phénomène appartient désormais au passé, à la génération des fils nés dans les années 40-50. À partir des deux décennies qui ont suivi, les mères sont entrées de plus en plus dans la vie professionnelle, anéantissant la base structurelle du « mammismo ». Dans mon cas, j’ai eu, en avance sur mon temps, une mère valorisée et impliquée dans une profession; je crois avoir déjà fait l’expérience, désormais commune pour la génération née dans les années 80-90 : j’ai vécu une enfance plus orientée vers la solitude, ne me sentant pas tellement important pour mes propres parents, vu que mes père et mère avaient beaucoup d’autres choses plus importantes que moi auxquelles ils devaient accorder toute leur attention.
Cela semble à nouveau un contexte d’apprentissage de type autarcique, similaire à celui dans lequel ont grandi les pères traditionnels. En réalité, c’est différent, parce que les parents d’autrefois, c’est-à-dire nos arrière-grands-parents, produisaient une autarcie vraie, prévue, exempte de toute trace de culpabilité. Aujourd’hui au contraire, lorsque les choses vont mal, les parents encore surchargés mais de manière totalement différente que dans le passé, produisent, comme nous le verrons, une autarcie beaucoup moins linéaire, plus chancelante et contradictoire.
 
11. Les nouveaux pères : la question de la surcharge
 
 
Aujourd’hui, beaucoup d’hommes ont vécu des formes de relation personnelle et de rapprochement avec leurs mères, dans un contexte trop égalitaire voire même d’inversion des rôles. Ceci les prédispose certainement à être différents de leurs pères, lesquels ont rarement eu ce type d’expérience. Toutefois, en plus de leur vécu de fils, ils sont également influencés actuellement par le fait d’être aussi de nouveaux maris, ou plutôt des hommes mariés avec une femme « féministe » qui mène une vie familiale « à double carrière ».
Cependant, un nouveau père potentiel n’a pas seulement subi l’influence de sa relation intime à la mère (contexte potentiel d’apprentissage de l’autarcie névrotique) et du boom féministe, mais aussi celle du triomphe de l’individualisme dur des années 70 - 80 (autarcie hédoniste). Il en découle un risque de surcharge de rôles pour le nouveau père contemporain; en effet, il veut assister aux naissances de ses enfants, changer leurs langes, promener ses bambins pendant ses loisirs, se lever la nuit, jouer avec eux, les impliquer pendant son temps libre à ses intérêts. Mais par ailleurs, il ne veut pas glisser dans la pure sacrificialité, bien décidé à défendre ses espaces de gratification personnelle dans sa carrière, sa vie sociale et son temps libre.
Il est évident que ce n’est pas un équilibre facile à réaliser, et je pense précisément à ma propre expérience, à la manière dont j’ai passé les vacances de Pâques 1998 en écrivant le premier jet de cet article, tout en m’occupant de mes enfants, de ma femme et de ma mère. Je me sentais plutôt comme un équilibriste, un funambule poursuivant les moindres minutes dans le but de tout caser, même le temps que je voulais me réserver en propre !
Pour rester dans le témoignage personnel, j’ai essayé de rationaliser mes incertitudes et mes doutes à l’égard de l’utilisation de mon temps en les notant sur une page hebdomadaire de mon agenda : j’ai pu définir dix espaces au moins partiellement distincts, parmi lesquels j’ai été contraint de choisir pour réaliser l’essentiel de mes objectifs et de mes priorités :
  1. Le travail : combien de temps travaillerais-je ? Durant quelles plages horaires ? Pour quel salaire ? Combien de samedis consacrerais-je au travail ?
  2. Ma femme : réussirais-je à passer quelques heures seul avec elle et à défendre mon principe selon lequel la baby-sitter est la première thérapeute de couple ?
  3. Et avec Emilio, 14 ans, mon fils aîné, que ferais-je ? Quand l’aiderais-je à étudier son cours d’anglais ? Combien de fois réussirais-je à assister à ses matchs de volley-ball ou aux réunions scolaires ou de scouts ? Et ici pèse l’énorme pression que la société met sur les parents : la quantité incroyable de réunions, accompagnements, initiatives, que les écoles, les associations sportives, les mouvements de jeunesse nous mettent sur le dos, à nous, pauvres parents !
  4. Et Maddalena, 13 ans, avec laquelle bavarder est un vrai plaisir, quand la verrais-je au-delà du temps nécessaire à la préparation de son petit-déjeuner ? Quand trouverais-je le temps de l’accompagner voir un film de son acteur préféré Brad Pitt ?
  5. Pietro, 7 ans, combien de fois trouverais-je le temps de l’accompagner à l’école ? Et la promesse de amener à Gardaland ou à Eurodisney ?
  6. Les personnes âgées de ma famille : je devrais également leur consacrer un temps.
  7. Mon frère et ma sœur, mon beau-frère et ma belle-sœur : cela me déplaît de les voir si peu; en définitive, nous sommes en si bons termes.
  8. Les amis : je ne voudrais pas m’isoler d’eux. Ce sont pratiquement des frères et des sœurs ; et puis, c’est en leur compagnie que peuvent se faire les choses les plus « légères » de la vie.
  9. Pour les autres, que pourrais-je faire ? Oui, le privé est politique, cependant je me sentirais mal si je trahissais mon histoire, si je ne réalisais plus rien d’un point de vue social et politique.
  10. Enfin, j’en viens à moi-même. Quand pourrais-je jouir de la vie ?
  11. Quand pourrais-je me permettre de « perdre » du temps pour moi seul ? En jouant au tennis ? En lisant Camilleri ? En faisant du zapping ?
À la fin de cette liste (dans laquelle j’ai inclus seulement les personnes importantes, et pas la banque, le dentiste, le mécanicien, les courses, etc. !), je me sens épuisé et même un peu grotesque ! Et franchement, je ne crois pas que mon père, et encore moins mon grand-père, à mon âge, aient vécu des incertitudes semblables.
À leur époque, l’éthique du travail dominait tranquillement et de manière incontestée, le temps libre des hommes avait un caractère institutionnel (le « repos du guerrier » qui ne devait pas être dérangé par les enfants… ); la vie de couple présentait souvent une consistance douteuse et faite d’anciennes habitudes, les personnes âgées mourraient habituellement vingt ou trente ans plus tôt !
Ce doute chronique sur l’utilisation du temps libre est sans doute une autre des caractéristiques de base du nouvel homme.
 
12. Les premiers pères non autarciques sont-ils en train d’arriver ?
 
 
Pouvons-nous penser que tous les pères sont autarciques ? Et que les nouveaux pères sont peut-être les premiers de l’histoire à être un peu moins ou plus du tout autarciques ?
À cette question, je répondrai par l’affirmative puisque la culture de l’identité masculine est fondamentalement une culture d’autarcie, même si dans les trois variantes précitées, il existe une constante : l’homme ne doit jamais demander pourquoi c’est tellement dur, tellement brillant ou tellement bon; en somme, il doit être un combattant, ou une star, ou un prêtre.
Cependant, un nouveau père peut moduler l’extrémisme autarcique; en effet, la culture de l’intimité, de l’égalité et de la solidarité au sein des nouveaux couples lui permet de montrer ses faiblesses à sa femme et de lui demander de l’aide. Nous pourrions alors faire l’hypothèse qu’un mariage réellement égalitaire, basé sur une nouvelle expression de l’affection réciproque, peut « soigner » l’autarcie de l’homme contemporain, même si des nouvelles formes de groupement masculin ne sont pas à négliger. Nous faisons allusion ici aux expériences thérapeutiques proposées par Bly (qui organise par exemple des rassemblements dans les bois pour faire redécouvrir l’aspect positif de l’âme « sauvage » masculine), au groupe cité par Manuel Gener, ou plus simplement aux tentatives de construire des relations entre hommes qui sortent des stéréotypes habituels : femmes, sports, voitures.
 
13. Quels sont les risques encourus par les enfants des nouveaux pères ?
 
 
Revenons à ma modeste recherche dont il ressort – comme nous l’avons vu – que je n’ai rencontré que deux nouveaux pères, parmi les quarante-sept familles citées.
Ma pratique semble démontrer que le nouveau père et le père « à dimension réduite » représentent des ressources positives pour la thérapie, (dans la mesure où mon analyse basée sur un échantillon réduit, puisse être significative). Il est clair qu’une extension et un approfondissement de la recherche seraient utiles. Des études sont menées actuellement dans des centres de santé mentale pour enfants ; elles soulignent la relation étroite entre la participation active du père à la consultation et l’efficacité de l’intervention (Gonzales Ibanez et al., 1998; Rodrigo Tortosa, 2000). Il serait utile de mener des recherches auprès de familles comportant des enfants en difficulté : les nouveaux pères y sont-ils plus ou moins nombreux que les 20% indiqués par ISTAT ?
Mes observations montrent de manière empirique que dans les thérapies familiales, les nouveaux pères comme les pères « à dimension réduite », constituent une ressource. Mais ceci ne résout pas une question de fond difficile : les pères modernes sont-ils vraiment des personnes possédant plus de ressources empathiques et psychologiques pour aider leurs enfants en difficulté ? Ou est-ce l’existence d’une plus grande affinité culturelle et générationnelle avec leur thérapeute, qui a été le facteur décisif motivant leur investissement dans le processus ? Il est évident que les deux choses peuvent être vraies : la nouvelle culture pédagogique a encouragé ces hommes à être plus attentifs à leurs enfants, et la proximité culturelle et générationnelle avec le thérapeute les a aidés à s’identifier plus facilement à lui.
 
14. Les risques du court-circuit anxieux
 
 
J’ai expérimenté personnellement et j’ai vu arriver autour de moi le phénomène du court-circuit anxieux, cependant, je ne l’ai pas observé en tant que thérapeute familial.
Dans les nouvelles familles centrées sur les enfants, l’arrivée du premier d’entre eux est un événement bouleversant bien plus que le mariage ou la cohabitation, événements qui ont aujourd’hui moins de valeur émotionnelle vu la plus grande liberté des jeunes adultes.
Le père de ces nouvelles familles, est beaucoup plus impliqué dans la grossesse et dans l’accouchement; il se sent plus responsable de son enfant, et parallèlement, l’importance du rôle de soutien accordé par la grand-mère maternelle à la jeune mère se réduit, du fait que cette aïeule a encore fort probablement, une occupation professionnelle (de même que les éventuelles sœurs de la maman). De manière générale, l’impact de la culture psychologique rend les nouveaux parents beaucoup plus attentifs, mais aussi par conséquence, plus anxieux.
J’ai fait cette expérience à la naissance de mon premier-né lorsque, victime du feu sacré du « fondamentalisme de la psychologie relationnelle », j’ai demandé à ma belle-mère de ne plus être dans nos pieds, et de nous laisser seuls avec le nouveau-né. Ainsi, les classiques coliques du soir et les contretemps de l’allaitement purent rapidement nous réduire à des conditions psychologiques pénibles.
Je crois que l’on peut généraliser l’observation suivant laquelle l’émergence de familles plus nucléaires, où les liens de clan avec les femmes plus expertes s’atténuent, présente des risques, surtout pour les premiersnés. En effet, ces derniers se trouvent face à des « néo-parents » sous le choc, qui s’effraient mutuellement plus qu’ils n’arrivent à s’épauler.
Ce choc n’est pas seulement lié au manque d’expérience, mais il résulte également du grand changement existentiel provoqué par l’arrivée d’un formidable lien qui met fin aux nombreuses années de liberté vécues par l’étudiant et le jeune travailleur qui sortent tous les soirs et font tout ce qu’ils veulent de leur temps libre. C’est le début du processus de surcharge qui ensuite-comme nous l’avons vu- augmentera au fil des ans.
 
15. Les risques de la permissivité
 
 
La position autoritaire du père s’étant effondrée, la culture de l’écoute, du respect, de la non-violence, et de la protection des mineurs a pris sa place. C’est sans doute la principale conquête de la civilisation de ces dernières décennies. Mais ces nouvelles attitudes comportent inévitablement un risque tout comme la position antérieure et ces deux risques semblent s’opposer. On a souvent souligné le danger d’avoir des pères trop « copains » ou trop « mammo » [6], incapables de donner des règles, des contenants, des valeurs. Le rapport du Minestero degli Affari Sociali [7] sur le statut de l’enfance et de l’adolescence évoque une « certaine tendance des parents d’aujourd’hui à renoncer à assumer le rôle de parent » (cité dans l’Unità du 12 février 1998, page 9); il s’agit de parents qui ne réussissent pas à dire « non » parce qu’ils craignent de reproduire l’éducation répressive dont ils se sont vécus victimes. L’enfant omnipotent d’aujourd’hui, qui tient la famille en échec, sera demain un adulte faible et manquant de confiance en lui.
Charmet, auteur du livre intitulé précisément « Un nuovo padre » [8] s’est exprimé ainsi dans une interview récente : « Du père absent, nous sommes passés au père faible. Plus présent qu’autrefois sur la scène éducative, il possède un profil flou. La paternité reste pour lui un casse-tête. Sa plus grande aspiration est d’avoir les applaudissements et l’ovation de ses enfants. Séducteur et fragile, ce brave narcissique ne réussit pas à se refléter dans le miroir des besoins de sa progéniture. Et, il fini par être parfois un père méprisant. S’il a plus de chance et une pincée d’empathie, il sera par contre protégé et rassuré par ses enfants. Cela vaut toujours mieux que la dureté pratiquée par les pères d’autrefois. L’enfant super - nouveau devra savoir se réjouir des caractères faibles du modèle masculin. »
Je me suis senti réellement impliqué dans ces propos lorsque mon fils Emilio qui depuis toujours, n’est pas un modèle d’obéissance, m’a vraiment surpris vers l’âge de onze ans, en affirmant avec conviction : « quand je serai grand, je serai un père beaucoup plus sévère que toi ! ».
Sur la « permissivité » il faut cependant faire la clarté puisqu’elle change totalement de signification psychologique suivant le contexte relationnel dans lequel elle s’insère.
  1. Charmet fait justement référence au père que j’ai défini plus haut comme « autarcique hédoniste » : un type de père qui est surtout intéressé par une admiration superficielle de la part de ses enfants, mais qui en réalité, est désengagé dans la relation qu’il entretient avec eux. La permissivité naît ici d’un désir de résister à la progéniture pour pouvoir vaquer tranquillement à ses occupations. Elle s’inscrit dans le registre affectif d’une indifférence subtile.
  2. La permissivité peut par contre naître sur le terrain d’une difficulté conjugale, d’une recherche de complicité/alliance avec un ou plusieurs enfants contre une épouse vécue négativement (comme prévaricatrice, ou qui ne fait pas part de son affection, etc.). C’est ici le concept historique de la thérapie familiale, qui part du triangle pervers de
  3. Haley ( 1970) et que nous retrouvons également dans le concept d’instigation (Selvini-Palazzoli et al., 1988).
  4. La permissivité peut aussi prendre forme sur le terrain de la faiblesse du père, dans le cadre d’une sorte d’inversion des rôles où le fils devient le parent de l’adulte. Charmet, comme nous l’avons vu, fait également allusion à ce thème; c’est un facteur de risque important que j’aborderai plus loin; il s’agit sans doute du thème le plus traité dans les narrations récentes au sujet de la relation père-fils (Doner, 1994; Nata, 1994; Stark, 1995).
  5. La permissivité peut enfin être le fruit des excès d’une culture psychologique. Le père se sent trop important dans tout ce qui arrive à son enfant, puisque tout est attribué à l’influence de facteurs familiaux; cela risque de déresponsabiliser gravement l’enfant, en le privant du vécu essentiel d’être, en définitive, « le capitaine de son âme ».
À propos de la permissivité, ajoutons qu’en général, elle fait partie d’une relation saine père-fils où il reste possible que le parent s’énerve sur son enfant et que de la même manière, l’enfant soit capable de se disputer avec lui et de lui tenir tête.
Ce type d’expérience est essentiel pour le développement des sentiments d’estime de soi, d’auto-valorisation, et de force, au cours de la formation de la personnalité durant l’adolescence.
 
16. Le risque de l’excès de loyauté
 
 
La dynamique « œdipienne » d’une passion excessive sur un mode égalitaire entre un père et une fille (ou parfois un fils) a toujours existé. Même dans le domaine politique, nous en trouvons une infinité d’exemples : il suffit de penser au lien de l’ex-Président de la République Italienne Scalfaro avec sa fille. Nous pouvons cependant penser qu’avec les nouveaux pères, le risque qu’un enfant reste « marié » avec son père augmente encore.
Ce risque me fait penser au cas des anorexiques/boulimiques que nous avions définies comme étant de type B (Selvini-Palazzoli et al., 1998), c’est-à-dire, orientées surtout vers le père comme figure de référence affective. Ce père est généralement un nouveau père « à dimension réduite ». Le cas le plus emblématique est celui de cet homme qui, peu avant son mariage avec sa fiancée de toujours, tombe amoureux d’une collègue. Avec beaucoup de difficulté, il garde son amour secret, acceptant même de se marier pour ne pas blesser la fiancée, et par assujettissement envers sa famille d’origine. Après la noce, la jeune femme ne comprend plus rien, mais est déconcertée par l’inexplicable métamorphose de son mari : il devient triste, renfrogné, irascible. À la naissance du premier enfant, une fillette merveilleuse, voici que notre homme commence à retrouver le sourire; il reste très souvent auprès d’elle, lui consacre presque tout son temps libre, assez rare d’ailleurs. Inconsciemment se développe ainsi une sorte d’« anti-femme », une enfant très rapidement soumise à des attentes d’adulte, fort sensible aux désirs paternels ; elle devient une sorte de « belle-mère » de sa mère, et durant la fin de son adolescence, elle s’enfoncera dans l’anorexie/boulimie.
Nous avons ici un « jeu relationnel » très fréquent aujourd’hui, mais qui était certainement peu probable à l’époque des pères absents, distants, et centrés uniquement sur la vie extérieure.
 
17. Le risque de l’inversion des rôles
 
 
Nous avons donc vu que la fragilité psychologique du nouveau père constitue un important facteur de risque, favorisant les conditions nécessaires à une prise de responsabilité excessive de l’enfant dans la protection et la défense de son père et déterminent aussi chez lui un certain nombre de problèmes d’identification.
De ce point de vue, un article récent de Cirillo & Sardella ( 1999) m’a beaucoup touché : ces auteurs décrivent et commentent les cas de trois petits garçons encoprétiques. De fait, ils sont tous trois, fils de nouveaux pères, et ces derniers présentent des problèmes significatifs de personnalité : le premier surtout sur le versant sexuel (il a subi des abus et présente des problèmes d’identité sexuelle), les deux autres sur le plan de l’échec professionnel. J’ai été particulièrement sensible à ce dernier aspect car l’un des deux nouveaux pères de notre échantillon, suivi en thérapie, avait lui aussi une histoire chargée d’échecs professionnels, et avait été utilisé comme « mammo » de remplacement d’une femme qui avait réussi.
L’article de Cirillo & Sardella aborde également les difficultés liées aux mères présentant, elles aussi, des problèmes affectifs significatifs (abandons subis, pertes) pouvant faire obstacle à leur possibilité d’offrir la sécurité de base à leurs enfants. Le nouveau père peut se trouver ainsi contraint à renforcer son rôle de « mammo » à cause de difficultés de sa femme. Il peut s’agir d’un jeu positif de compensation réciproque, mais l’équilibre en est plutôt compliqué, et le diagnostic différentiel n’est pas simple à établir pour le thérapeute de la famille : le père compense-t-il vraiment les carences de sa femme, ou est-il en train de détruire l’image de celle-ci aux yeux de ses enfants ?
Dans le cas d’une grande fratrie présentant des aspects psychopatholgiques graves et multiples, venue en consultation à notre Centre il y a des années, un père marié avec une femme d’affaire riche et peu affectueuse, devint un « mammo » incestueux, ce qui entraîna des conséquences extrêmement dramatiques.
Le problème de l’inceste est assez complexe. Les pères incestueux sont souvent décrits comme des « mammo » (Malacrea , communication personnelle, Barcelone, 1997) et l’on pourrait donc faire l’hypothèse que la culture contemporaine qui favorise l’intensification des rapprochements entre pères et enfants, finit par faciliter les risques d’inceste.
D’autre part, Stefano Cirillo m’a fait remarquer que fréquemment, le père abuseur n’a connu la victime que lorsqu’elle était déjà grande car il était absent au moment de sa naissance, ou parce qu’en réalité, il est un beau-père qui a rencontré la maman quand l’enfant était déjà né. Dans tous les cas, il est évident que l’inceste ne peut se déterminer que si celui qui exerce un rôle parental est psychologiquement fort loin de se sentir dans un rôle d’adulte protecteur et responsable des soins envers l’enfant. De ce point de vue, il est alors tout le contraire d’un nouveau père.
 
18. Pères (parents) surchargés et discontinuités
 
 
Comme je l’ai présenté plus haut et à maintes reprises, y compris sous un aspect autobiographique, la surcharge actuelle des rôles, non seulement chez les pères mais également chez les mères, semble produire chez leurs enfants le sentiment subtil mais profondément ancré de ne pas être réellement intéressants et importants aux yeux de leurs parents.
Le vécu est bien différent de celui de beaucoup de patients des années 50-60 : à l’inverse, ils subissaient l’envahissement de leurs mères, femmes au foyer frustrées, ce qui semblait être pour eux un facteur de risque décisif. Aujourd’hui, pour le parent, l’enfant représente rarement l’agent unique d’une réalisation personnelle.
Toutefois, le phénomène social de l’effondrement de la natalité semble rééquilibrer de façon logique l’indifférence potentielle des parents envers leurs enfants. De même, la culture contemporaine mettant l’enfant au centre de la famille, n’est certainement pas en crise, bien au contraire ! Donc, la surcharge de rôles et la culture « pédocentrique » semblent se compenser réciproquement, mais ne s’agit-il pas ici d’un équilibre nébuleux et chancelant ?
Aujourd’hui, le diagnostic le plus souvent posé semble être celui de « trouble borderline » avec accentuation et association de comportements automutilatoires, boulimiques, toxicodépendants, déviants, agressifs, etc… Entre 1991 et 1996, le nombre de suicides de jeunes garçons de 10 à 17 ans est passé de 11,6 à 23,02 par million.
En étudiant l’histoire personnelle de nos patients borderline, nous avons été frappés par l’extrême instabilité de leurs relations avec leurs parents ou avec figure parentale de référence : ils ont vécu durant l’enfance des périodes d’absence totale de protection, suivies de phases de rapprochement égalitaire extrême, et plus tard de forte colère et d’agressivité réciproque (Selvini, 1999).
La discontinuité, l’imprévisibilité, et l’intermittence de la présence empathique des parents – funambules surchargés de rôles et dont les objectifs risquent finalement de se révéler inconciliables – constituent sans doute un ensemble de facteurs de risque importants.
Ces nouvelles familles, où la culture de la nouvelle paternité se mêle à des éléments d’individualisme hédoniste et aux exigences de double carrière, risquent d’engendrer des contextes interactionnels oscillants et confus, où des modes de relation différents se chevauchent : protection et séduction, expulsion hostile et amitié complice.
Nous trouvons précisément un vécu relationnel compliqué chez beaucoup de ceux qu’on appelle jeunes « borderlines ».
 
19. Conclusions
 
 
Le succès de la thérapie familiale est apparue à une époque où il existait un vide historique important : celui de la société sans père. Le rôle paternel devait être restauré car la femme se trouvait chargée de trop de responsabilités.
La thérapie familiale s’affirma parallèlement à la révolte de la jeunesse contre les vieux pères autoritaires/absents.
Aujourd’hui, cette révolte est dépassée mais un problème important demeure : la distinction entre « maternel » et « paternel » a-t-elle encore un sens ? Les mères qui dialoguent et les pères silencieux mais qui jouent avec leurs enfants, ne deviennent-ils pas l’héritage d’un passé désormais destiné à s’éteindre ? Ne sommes-nous pas aussi face à une « carrière » unique où seul compte cet amour « co-thérapeutique » (Canevaro, 1999) au sein du couple, qui permet un bon travail d’équipe ?
 
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NOTES
 
[1] L’aide de Stefano Cirillo m’a été précieuse dans la rédaction de cet article; en ce qui concerne la partie recherche sur les pères, je dois remercier Luisa Blasi, Stefania Capelli, Franca Corbia, Daniela Fabrizi, Elvira Fernandez, Andrea Gazziero, Filippo Giulioni, Fabio Malfitano, Claudio Pianca, Mila Riscassi.
[2] Traduction de l’article « Vecchi e nuovi padri » ( Ecologia della mente 2000 ( 2) : 144-163), réalisée par Dominique Wathelet.
[3] Psychologue, thérapeute de famille, École de thérapie de la famille « Mara Selvini-Palazzoli » de Milan. « Nuovo Centro per lo Studio della Famiglia di Milano » (Nouveau Centre pour l’Étude de la Famille de Milan).
[4] Institut Italien de Statistique.
[5] Ndt : il nous paraît important d’expliquer ce concept de mammismo; ce concept d’usage courant en italien est utilisé pour désigner la relation entre une mère et son enfant, essentiellement son fils, et a deux acceptions : 1) l’attachement exagéré à la mère; 2) la préoccupation excessive ou l’attention outrancière portée par la mère envers ses enfants.
[6] Ndt : mammo est le masculin de mamma, formé avec la terminaison “o” pour marquer ici le masculin.
[7] Ndt : Ministère des affaires sociales.
[8] Ndt : Un nouveau père.
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L’aide de Stefano Cirillo m’a été précieuse dans la rédacti...
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[2]
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[3]
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Institut Italien de Statistique. Suite de la note...
[5]
Ndt : il nous paraît important d’expliquer ce concept de ma...
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Ndt : mammo est le masculin de mamma, formé avec la termina...
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Ndt : Ministère des affaires sociales. Suite de la note...
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Ndt : Un nouveau père. Suite de la note...