2001
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
Carte des intimités dans la famille et différenciation sexuelle de l’enfant
Hervé Sitbon
[*]
L’enfant, représenté comme un acteur isolé de son propre développement,
peut dramatiser la découverte des aspects finis de sa condition humaine d’être
sexué. Le sentiment subjectif d’être un garçon ou d’être une fille se conçoit comme
l’acquisition d’une croyance sur soi et la validation d’une appartenance.
L’intervention d’un thérapeute homme auprès de familles avec un enfant souffrant
d’un trouble de l’identité de genre est rapportée. Elle s’appuie sur la recherche d’un
équilibre entre les différentes intimités reconnues dans la famille pour favoriser la
différenciation sexuelle de l’enfant et aider un garçon ou une fille à se sentir en
harmonie avec son sexe de naissance.Mots-clés :
Enfant, Identité sexuelle, Intimité, Trouble de l’identité de genre, Approche familiale, Thérapeute-homme.
The child, as an actor isolated from his own development, can dramatize the
discovery of the completed aspects of its condition of sexual human being. The
subjective feeling of being a boy or a girl is conceived as the acquisition of a belief
about oneself and on the validation of a membership. The intervention of a male
therapist in families with a child presenting a gender identity disorder is reported.
It relies on the research of a balance between the various intimacies recognized in
the family to support the sexual differentiation of the child and to help a boy or a girl
to feel in harmony with its own gender at birth.Keywords :
Child, Sexual identity, Intimacy, Gender identity disorder, Family approach, Male therapist.
Le petit d’homme, né inachevé, va pouvoir se développer, se
construire et s’humaniser en utilisant les ressources relationnelles émergeant
des liens tissés avec son entourage. Le concept d’épigenèse interactionnelle
(Cosnier et Charavel, 1998) rend compte de cette construction dans laquelle
les caractères phénotypiques sont intégrés dans le jeu des interactions
sociales. Les partenaires de l’interaction activent leurs compétences propres
qui se révèlent et s’articulent dans une spirale épigénétique.
[1]
Ce faisant, l’enfant découvre progressivement, selon son
développement cognitif (accès à une pensée représentationnelle) et ses
événements de vie, parfois avec effroi, les données de sa condition humaine.
Il explore les possibilités et les limites de ce qu’il a reçu avec la vie et
qu’il n’a pas choisi, pour se le réapproprier en terme d’appartenance et
d’identité. Si ce travail actif d’adhésion réussi, il se donne l’illusion positive
d’un choix, d’une maîtrise de son propre destin. Il cherche une mise en
adéquation de ce qu’il sait ou apprend de lui et de ce qu’il vit. Au mieux, il
découvre une congruence, se vit en harmonie dans un soi en permanente
construction par lequel il se sent pouvoir exister. Au contraire, ressentant un
décalage, il va s’en défier comme si l’engagement dans lequel la vie l’avait
situé ne pouvait pas se valider, ce qui fera le lit des doutes dans ses
appartenances, d’une peur d’exister habituellement traduite dans des conduites
immatures, des angoisses de grandir et des confusions identitaires.
Accéder à une place existentielle humainement tenable est essentiel à
l’envie de grandir qui signe son engagement dans la vie.
Accepter sa condition humaine n’est donc pas toujours aisé, surtout
quand l’enfant arrive à en saisir sa finitude. Des interrogations solitaires
portant sur la différenciation sexuelle peuvent l’emporter dans des angoisses
existentielles. Les repères apportés par l’entourage familial ou social vont
alors l’aider. Cependant, les parents les plus attentifs à guider leur enfant
dans la vie pour le sécuriser et le motiver à grandir, ne peuvent pas contrôler
les interprétations et l’idée que se fait l’enfant de sa condition humaine dans
le dialogue intérieur qu’il élabore. Ce qu’il comprend de sa position
existentielle à partir de ce qu’il vit dans son expérience relationnelle avec ses
proches, vient attiser ou calmer ses craintes, l’orienter dans des impasses et
influencer profondément son destin, mais échappe dans sa plus grande part
à la meilleure vigilance parentale. L’enfant est alors un acteur trop isolé de
son propre développement. Peut-on être co-responsable pour le soutenir ?
Comment l’accompagner dans les narrations qu’il élabore, comment sans
être intrusif, en lui laissant l’intimité de sa propre pensée et de ses dialogues
intérieurs, se rendre disponible pour un dialogue intersubjectif qui se
voudrait fondateur d’une intimité relationnelle ? Comment l’aider à se
construire une identité narrative (Goolishian, 1994) qui lui donne envie
d’exister ?
La famille au fonctionnement suffisamment souple, s’offre comme
une appartenance, non choisie, qui se transforme en abri pour la réalisation
optimale psychique, biologique et sociale de ses participants (Caillé, 1999).
Cet abri devient un piège si face à une demande de changement, et les étapes
développementales des enfants en produisent de nombreuses, il se rigidifie
pour éviter sa dissolution au lieu de se transformer. Sa finalité est détournée
vers le seul but de se maintenir. La relation, pour rester au service de ses
membres, mérite d’être redéfinie. L’asymétrie de la relation parent-enfant
n’exclut pas une co-responsabilité dans cet effort de définition. Gardons
néanmoins à l’esprit la qualité inégale de ce dialogue à la fois dans ses
moyens et dans ses délais, l’enfant étant soumis à des pressions
développementales qui s’expriment de manière parfois urgente.
Bowlby ( 1988) a montré comment les liens d’attachement répondaient
au besoin fondamental de sécurité permettant la survie. La sécurité, la
confiance intérieure et relationnelle est favorisée par l’expérience de l’intimité
par laquelle se vit le partage d’états internes dans une relation engagée entre
deux personnes. Le mot « intimité » est soit utilisé par les partenaires d’une
relation pour traduire ce qu’ils vivent de leur proximité qu’ils ne livrent
qu’avec pudeur, soit employé par ceux qui les observent et reconnaissent
entre eux l’existence d’un lien profond, privilégié et approprié. Elle détermine
un territoire limité par une frontière entre un dedans et un dehors. Chevalerias
( 1999) la décrit en écoutant le discours de mères parler de ce qu’elles vivent
avec leur nouveau-né et la façon dont elles créent un cadre approprié, privé,
« intime », à sa survenue au moyen d’un certain isolement; retirée d’une
activation ambiante dérangeante sans être fermée sur elle-même, elle peut
s’élaborer en présence du père. Elle répond au désir de ces mères d’engager
un processus de connaissance et de reconnaissance mutuelle avec leur bébé.
L’intimité vécue aidera l’humain à accepter la solitude de sa condition, tout
en s’intégrant dans son appartenance à la communauté humaine. Pour Pasini
( 1991) l’intimité, impliquant la capacité à se mettre dans la peau de l’autre
sans perdre la sienne, réclame un sens aigu de l’individualité.
1. La carte familiale des intimités :
les dyades dans l’équilibre familial
La recherche d’une intimité valorise les dyades dans l’ensemble
familial, obtenue de façon plus dense par la relation de soi à l’autre que par
la relation au groupe. Si une carte familiale fonctionnelle des intimités se
dessinait, un équilibre serait recherché entre les différentes dyades d’un
ensemble familial disposant d’un outil de redéfinition des relations. Il ne
laisserait aucun individu dans la solitude ou l’isolement et ne susciterait pas
de sentiment de jalousie ou de collusion. Il permettrait le développement de
l’identité personnelle par l’expérience d’une pluralité de liens interpersonnels.
Il préserverait une carte familiale structurale fonctionnelle (Minuchin,
1983), considérant dans leur spécificité tant la dyade et l’intimité conjugale
que les dyades et les intimités parent-enfant ou fraternelles, tout en les
encourageant à se définir en tant que sous-système par la souplesse de leur
ouverture vers une appartenance de leurs membres au groupe familial.
Parfois, c’est la dyade qui se constitue en tant que membre de la famille,
renforçant l’appartenance dyadique par le regard d’autrui au dépens de la
différenciation de ses membres.
Les dyades fraternelles créées par les jumeaux arrivent, par exemple,
à créer un déséquilibre qui peut faire vivre à une mère le sentiment
d’inutilité; elle pensera qu’ils se comprennent dans leur autarcie et n’ont
donc pas besoin d’elle. Zazzo ( 1992) explique que cette autosuffisance n’est
pas un jeu de miroir car il faut avoir une représentation de soi pour connaître
son propre visage, ce qui n’apparaît qu’à partir de 18 mois. Il n’est pas
nécessaire de se voir pour éprouver sa propre existence, et se lier, voire se
fondre, avec celle de l’autre. Le couple gémellaire donne un modèle des
effets de couple qui peuvent jouer pour tout individu dans tout type de
couple. Caricatural, il peut produire un jargon compris seulement d’eux
même : la cryptophasie qui révèle l’importance de leur lien interpersonnel
dans des échanges intersubjectifs qui existaient avant le langage. Zazzo
( 1992) favorise la création de la double appartenance pour pondérer cet
univers clos. Il incite à créer une autre dyade privilégiée parent-enfant : « La
politique de “à chacun son jumeau” me paraît bonne à condition que le
partage ne soit pas radical, que chacun des parents ne se centre pas
exclusivement sur son jumeau, que le couple gémellaire ne soit pas détruit
par ce partage » (p. 213).
Si la dyade peut répondre au besoin d’intimité, elle s’épuise en se
confinant, et nécessite le recours à un ensemble plus large la transformant au
moins en triade pour s’enrichir de nouvelles possibilités (Haley, 1980).
Bowen ( 1984)décrit le système relationnel à deux comme stable tant que
l’angoisse ne le déborde pas ; le tiers le plus sensible de
l’entourage, « l’outsider », est intégré quand la tension augmente pour
former un triangle, cette configuration triangulaire constituant l’élément de
base du système émotif familial. Corboz-Warnery & Fivaz ( 1994) et Fivaz
& Corboz-Warnery ( 1999) observent la triade familiale précoce et décrivent
le jeu père, mère, bébé comme un ensemble coordonné tenant compte des
trois partenaires dans lequel le bébé a le choix d’accepter ou de refuser l’offre
interactive parentale. Watzalwick et al. ( 1972) situent un système d’interaction
dyadique dans une hiérarchie de sous-totalités autonomes. Ils voient dans les
relations entre les personnages George, Martha et Nick de la pièce d’Albee
« Qui a peur de Virginia Woolf ?» un triangle de dyades labiles dans lequel
deux s’unissent contre un troisième. Il évoque sans les détailler des relations
de dyade (Nick-Honey) à dyade (George-Martha).
2. Devenir un garçon, devenir une fille
Les conflits d’identité sexuelle de l’enfant illustrent de manière
pathétique la façon dont l’enfant doit pouvoir accepter la limitation des choix
dans l’orientation de son propre destin et la façon dont les parents peuvent
y répondre : il ne lui est pas donné d’attendre une vie menée dans une identité
sexuelle différente de son état biologique initial, mâle ou femelle. Pour
valider cette appartenance, il doit considérer qu’elle est acceptable, ce qui
signifie en premier lieu qu’elle lui permet de se sentir aimé et estimé.
Nous supposons que les territoires d’intimités, leur qualité et leur
poids relatif sur la carte familiale des intimités, constituent des bases
d’expériences facilitant ou dissuadant le travail de validation par l’enfant de
son appartenance sexuelle.
La différence des sexes a été associée par les sociétés à une hiérarchie
de valeur rendant le mâle supérieur à la femelle dépréciée. Le masculin et le
féminin varient selon les cultures, les organisations sociales peuvent modifier
les rôles respectifs qu’y jouent les hommes et les femmes ( cf. « la valence
différentielle des sexes » mentionnée par Héritier, 1996). Dans les transactions
entre filles et garçons d’âge scolaire, être supérieur ou inférieur est parfois
négocié de manière subtile : telle fille choisit stratégiquement une position
« basse » mais non dépréciée comme outil relationnel; on sait que les filles
montrent une meilleure réussite dans les apprentissages de base (Zazzo,
1993), l’utilisation qu’elles en font peut être stratégique dans les transactions
avec les garçons : une fillette de neuf ans, brillante à l’école, me racontait
comment elle faisait semblant de ne pas comprendre un exercice pour
rechercher la proximité d’un garçon et le placer en situation qu’il le lui
explique. Se montrer vulnérable pour être protégée et se sentir en sécurité,
place l’échange au-delà d’un potentiel conflit de pouvoir et privilégie la
recherche d’intimité, d’un « être avec », à l’affirmation de sa supériorité;
mais le garçon peut le vivre à un autre niveau, puisqu’il doit être à la hauteur
pour lui répondre. En attendant l’adolescence où s’exprimera le pouvoir d’un
sourire enjôleur, d’une moue ou d’un battement de cil. L’autre sexe devient
aussi le sexe opposé quand se manifeste le besoin d’affirmer et de renforcer
son identité à l’intérieur de son groupe de pairs ; l’apprentissage de l’altérité
peut être sacrifié au profit de la recherche d’un sentiment de supériorité. Ceci
est parfois exploité commercialement comme dans une publicité récente
pour la poupée « Barbie » qui fait dire à une fillette : « c’est tellement mieux
d’être une fille ». Le groupe des enfants rejette avec force celui qui se conduit
de manière trop atypique, par exemple le garçon qui ne se sépare pas de la
poupée précitée. Les recours au thérapeute arrivent en règle dans ce contexte
d’échec d’intégration au groupe des pairs.
On parle « d’identité degenre » pour traduire l’expression anglophone
« gender identity » qui définit l’identité sexuelle subjective et socioculturelle,
pour la différencier du sexe, identité sexuelle biologique (Money, 1994).
Chiland ( 1997,1999) parle d’identité sexuée pour mieux la différencier du
sexuel (Hayez & Anselot, 1998). Ainsi, un garçon se découvre être un mâle
à l’exploration de son anatomie, se sent être masculin, se comporte selon les
stéréotypes sociaux de son « rôle » de garçon. Il préfère les mêmes jeux,
partage les mêmes intérêts, la même façon d’être que les autres garçons dans
l’appropriation de la masculinité enfantine et quelle que soit la liberté qu’il
prend par rapport aux stéréotypes (animer plus ou moins la bousculade des
cours de récréation), il ne remet pas en question son appartenance à son sexe,
s’imagine être plus tard comme papa, et recherche la fréquentation des autres
garçons dans le groupe des pairs. Il en est de même pour la fille. La perception
des sensations du corps et de la différence des sexes sur laquelle insiste la
théorie freudienne, est révisée comme modèle explicatif de la différenciation
selon le genre. Le moteurde cette différentiation serait la désignation de soi
par l’enfant comme mâle ou femelle, procurant un noyau précoce du
sentiment d’identité de genre – « core gender » – qui dépendrait de l’expérience
et de l’apprentissage social et pas d’un conflit (Stoller, 1978). Ce n’est que
plus tard que l’enfant pourra symboliser son identité sexuelle représentée par
ses organes génitaux. La fille n’est plus réduite à l’envie du pénis. Eve
Ensler, dans sa pièce, « Les Monologues du Vagin », exhorte avec humour
les femmes à prendre conscience de façon valorisante de leurs organes
génitaux. Masculinité et féminité s’en trouvent libérés d’un lien dépréciatif
et pourront sans mépris, jouer divers registres de la symétrie et de la
complémentarité.
Cette appartenance initiale irrévocable – la transsexualité ne l’abolit
pas (Bureau, 1997; Chiland, 1997) – lui attribue une place sociale et
familiale qu’il doit tenir pour humainement supportable pour la valider et
développer son sentiment subjectif d’identité masculine ou féminine. Elle va
orienter sa relation à la vie, au monde relationnel, voire au monde intellectuel
et aux apprentissages (Kugler et al., 2000).
L’acquisition de l’identité sexuée est progressive. Dès 18 mois,
l’enfant a des représentations de lui-même et des autres, il sait qu’il est fille
ou garçon, se nomme et catégorise autrui grâce à la possibilité d’étiquetage
apparaissant avec le langage. Je voyais récemment un garçon de deux ans et
quatre mois pour un problème de bégaiement transitoire, qui jubilait en
répétant « garçon » quand sa mère voulait qu’il me dise son prénom. Il
semblait que cette représentation de lui était plaisante au point de l’intéresser
plus que son prénom. Sa mère, déçue, s’obstinait à vouloir lui faire dire son
prénom Pierre. J’ai applaudi en disant que j’étais content de connaître le
garçon Pierre. Dans mon intervention, je me demandais ce qu’allait faire
l’enfant de la déception et de l’indifférence de sa mère à son plaisir de se
savoir garçon. D’innombrables malentendus quotidiens ponctuent ainsi le
développement des enfants. Je proposais alors à sa mère de profiter de cette
occasion pour lui dire qu’elle l’aimait en tant que garçon, ce qu’elle fit bien
volontiers.
Selon Green ( 1994), à trois ans, un enfant répond correctement aux
questions suivantes : es-tu un garçon ou une fille ? Es-tu comme cette
poupée (garçon) ou comme celle-là (fille)? Vas-tu devenir un papa ou une
maman ? Vers cinq ou six ans, il acquiert l’idée de la constance de genre (je
suis un garçon ou une fille pour toujours). Green montre une forte corrélation
entre l’identité sexuelle de l’enfant et l’orientation sexuelle à l’adolescence.
Ceci suggère qu’il puisse exister une forme émergente d’orientation sexuelle
avant la puberté. A partir de cette identité sexuelle peuvent fonctionner les
identifications au parent du même sexe. De façon plus large, l’enfant pourra
modeler sa propre identité en réponse ou en réaction aux adultes proches de
l’un ou l’autre genre.
Parallèlement, il a appris de quelle façon on est traité en tant que
garçon ou fille, homme ou femme, dans son environnement, à la fois par sa
propre expérience et par l’observation de la relation conjugale de ses parents,
de la relation d’un frère ou d’une sœur avec son père ou sa mère. La famille
apporte son propre système de valeur et de croyance. Les adultes proches
vont autoriser, faciliter la masculinité ou la féminité. Ils vont subtilement
l’influencer, en renforçant les comportements typiques du même sexe par
des récompenses éventuellement affectives (lui faire vivre qu’ils l’aiment
plus intensément) et en désapprouvant les conduites qui s’approchent trop
de celles typiques de l’autre sexe (comportements dit« croisés ») ( DeFranck-Lynch, 1988).
Entre deux et quatre ans, l’enfant ne conceptualise pas qu’il est garçon
ou fille de manière invariable, comme il le fera plus tard avec le développement
de la pensée opératoire. Ceci facilite l’apparition de fantaisies de changement
de genre sexuel dans la pensée de l’enfant (Coates, 1990). Les attitudes
parentales de tolérance à l’égard des comportements « croisés » (féminins
pour le garçon, masculins pour la fille), pourraient amener une confusion en
ne facilitant pas cette étape du développement cognitif. D’autres données
vont dans le même sens : on montre ainsi que le renforcement par la mère des
jeux typiques du sexe, est corrélé positivement à l’acquisition du concept de
constance de genre de l’enfant. Des caractéristiques parentales comme « les
pères engagés plus souvent dans des activités masculines à la maison » ont
été associées à un développement avancé de la capacité à se donner la bonne
étiquette d’identité de genre chez l’enfant de deux et trois ans (Zucker et al,
1999).
3. La force de cette croyance : le sentiment subjectif
l’emporte sur la réalité biologique
Des personnes présentant à la naissance un état intersexué, ont été
désignées mâle ou femelle selon l’apparence de leurs organes génitaux, et
élevées dans un sexe d’assignation différent de leur sexe biologique,
chromosomique et gonadique. Quand elles apprennent cette réalité, elles
refusent une réassignation, faisant valoir leur sentiment d’appartenance au
sexe dans lequel elles ont grandi.
La force relative de cette croyance reste l’objet de controverse. Selon
sa théorie d’une neutralité sexuelle à la naissance, Money ( 1994) considérait
qu’un garçon peut développer une identité sexuelle féminine. Cohen-Kettenis ( 2000) analyse l’ouvrage de J. Colapinto ( 2000) qui rapporte que
Money conseilla aux parents d’un garçon jumeau amputé de son pénis à la
suite d’un accident de circoncision survenu à l’âge de 8 mois, de l’élever
comme une fille. Il se développa comme une fille contrairement à son frère
jumeau mais à l’âge de 14 ans, informée de son sexe à la naissance, elle
décida de vivre à nouveau comme un garçon. Diamond & Sigmundson
( 1997) publient un suivi de ce cas quand le patient a 30 ans ; il est marié à
une femme. Ils relancent l’hypothèse selon laquelle l’identité masculine est
déterminée en période prénatale, via une exposition aux androgènes.
Le transsexuel adulte, dans sa demande de réassignation hormonochirurgicale, tranche en vue de résoudre sa souffrance, pour une mise en
adéquation de son corps à son sentiment subjectif d’appartenance sexuelle.
4. Quand le développement devient
une psychopathologie :
les « troubles » de l’identité de genre
Le cheminement de la différenciation psycho-sexuelle subit des aléas
traduits subjectivement en conflits d’identité sexuelle. La souffrance exprimée
par le garçon comme la fille résulte de l’écart entre la connaissance que
l’enfant a de son appartenance sexuelle et son ressenti. Le DSM IV (A.P.A.,
1994) formalise des critères de troubles de l’identité de genre (F64) comme
un ensemble de comportements de l’autre sexe pour un sujet d’un sexe, de
façon persistante et intense dans les domaines variés des jeux, de l’habillement,
des rôles imaginaires dans les jeux et dans les choix des compagnons de jeu.
Il est précisé que cette identification à l’autre sexe ne concerne pas
exclusivement le désir d’obtenir les bénéfices culturels dévolus à l’autre
sexe.
Ces enfants rejettent ou évitent les activités typiques de leur sexe. Le
sentiment d’inconfort par rapport à son sexe ou le sentiment d’inadéquation
par rapport à l’identité de rôlesemanifeste pour le garçon par l’assertion que
son pénis ou ses testicules sont dégoûtants ou vont disparaître, ou qu’il
vaudrait mieux ne pas avoir de pénis, ou une aversion envers les jeux brutaux
et un rejet des jouets, jeux et activités typiques d’un garçon. La fille peut
refuser d’uriner en position assise, prétendre qu’elle a un pénis ou que celui-ci va pousser, dire qu’elle ne veut pas avoir de seins ni de règles, avoir une
aversion marquée pour les vêtements conventionnellement féminins.
La détresse subjective est un critère fondamental, souvent verbalement
exprimée par des souhaits répétés de devenir membre de l’autre sexe.
Si le syndrome du garçon efféminé tel qu’il est décrit par Stoller
( 1978) reste rare, les enfants vivant un conflit d’identité sexuelle répondant
aux critères du DSM IV sont plus couramment rencontrés. Les garçons sont
sur-représentés ( 7 fois plus que les filles) dans les populations cliniques, ce
que Zucker et al. ( 1997) attribuent à un plus grand délai à consulter. La fille
au comportement garçonnier est mieux tolérée socialement.
Le devenir à long terme dans les deux principales études publiées
concerne les garçons féminins. Elles rapportent des évolutions majoritairement
vers l’homosexualité ou la bisexualité ( 3/4 sur 44 garçons féminins contre un
seul dans le groupe témoin pour Green en 1987,2/3 sur 39 garçons en âge
d’être évalués pour leur orientation sexuelle pour Zuger en 1984). Plus
rarement on constate une évolution vers le transsexualisme (un cas dans
chacune des deux études précédentes) et vers le transvestisme (un cas pour
Lebovitz, 1972). Bradley & Zucker ( 1998) ont enregistré 6 demandes de
changement de sexe sur 45 enfants suivis. L’étude de référence de Green
( 1987) menée sur quinze ans, ne trouve pas de différence entre le groupe des
enfants traités par des interventions psychothérapiques et le groupe non traité
pour l’orientation sexuelle ultérieure. Zucker ( 2000) estime qu’une
intervention thérapeutique proposée précocement (dès trois ans) au cours de
l’enfance réduit la probabilité de la persistance du trouble de l’identité
sexuelle à l’adolescence et à l’âge adulte. A partir de l’adolescence, le
pronostic s’assombrit au point de discuter parfois une réassignation hormonochirurgicale du sexe. On ne dispose toujours pas de preuve indiquant qu’un
traitement mis en place dans l’enfance influence l’orientation sexuelle
ultérieure (hétérosexualité ou homosexualité).
Les buts du traitement à court terme répondent à la souffrance de
l’enfant dans son conflit d’identité actuel pour le guider vers son sexe de
naissance, à sa souffrance sociale pour lui permettre une meilleure intégration
dans le groupe des pairs. Le travail avec les parents les soutient dans les
façons de limiter les conduites atypiques de l’enfant. On constate souvent un
silence ou une passivité de la part des parents au moment de détourner ou de
dissuader l’enfant de comportements de l’autre sexe (Bradley & Zucker,
1998; Green, 1987). On peut attendre de cette intervention un effet favorable
sur l’image qu’a l’enfant de lui-même et une meilleure intégration sociale.
L’influence directe de l’identité sexuelle des parents n’est pas évidente.
Green ( 1994) ne retrouve qu’un seul parent bisexuel dans les familles avec
des garçons féminins, aucun travesti ni de transsexuel. A l’inverse, le suivi
du développement d’enfants de parents avec une identité sexuelle atypique
montre qu’ils ont un développement typique. Ce fut le cas pour 16 enfants
élevés par des parents transsexuels ( 7 transsexuels homme vers femme et 9
femmes devenues hommes).
Dans les familles homoparentales lesbiennes, il n’a pas été détecté de
troubles de l’identité de genre des filles ni des garçons (Golombok, 2000)
5. La prise en compte du sexe du thérapeute
et le dimorphisme sexuel dans la relation d’intimité
La démarche des familles vers un thérapeute homme ou femme pour
un problème d’enfant est courant. La demande la plus typique que je
rencontre, est celle d’une mère pour son fils en fin de cycle de classe
maternelle ou en début de cycle primaire, auprès d’un thérapeute homme.
Elle vient présenter une situation qui l’amène à reconnaître ses limites de
parent de sexe féminin à pouvoir comprendre et aider son fils. Le père est
absent de la vie de l’enfant ou jugé incompétent, voire nocif, par sa mère qui
attend du thérapeute un apport masculin positif pour son fils – ce qu’elle n’a
pu lui donner ni par son père ni par d’autres hommes de son entourage – ou
une réparation d’une « image masculine » défaillante et dévalorisée. Le
thérapeute est alors souvent jaugé, et pour être validé, il doit convenir à la
mère comme à l’enfant en tant personne à qualité masculine pour des
interactions thérapeutiques imprégnées d’un style masculin. Les symptômes
d’appel sont des plus variés avec un accent mis sur la souffrance relationnelle
entre mère et fils ou plus particulièrement sur des conduites immatures dans
le développement (énurésie, encoprésie), un retard d’acquisition scolaire,
une obésité dans un contexte d’attitudes marquées par la passivité et le laisser
aller de l’enfant. Les conflits d’identité sexuelle ne sont pas portés en
thérapie par une telle démarche mais viennent prioritairement par les
difficultés d’intégration dans le groupe des pairs. Susan Coates (Coates &
Person, 1985) traite des garçons féminins en travaillant l’anxiété de séparation
d’avec leur mère, Colette Chiland ( 1997) estime nécessaire l’intervention
d’un thérapeute du même sexe. Dans un cadre de rencontre individuelle avec
l’enfant, on peut en effet espérer des échanges thérapeutiques avec un
thérapeute du même sexe, une ouverture vers une féminité, ou une masculinité
introduite par la création négociée d’une relation thérapeutique connotée au
masculin ou au féminin. Le thérapeute qui travaille avec la famille, peut
chercher à créer pour l’enfant des occasions de vivre des expériences
relationnelles partagées avec des personnes de même sexe du réseau relationnel
de l’enfant, suivant ce que Elkaïm ( 1998) appelle « défamilialiser la thérapie
familiale », en travaillant avec elles la possibilité d’aider l’enfant à habiter
son appartenance sexuée. On sera aussi attentif à la constitution d’un groupe
de pairs adéquat. Nous tiendrons compte du sexe du thérapeute dans la
construction de notre cadre thérapeutique pour imprégner la thérapie de
l’esprit de la finitude (accepter la limite liée au fait qu’on appartient à un
sexe), tout en densifiant ce qu’on peut réellement faire de la place d’un
thérapeute sexué, positionné clairement dans le respect et la valorisation des
différences (Bureau, 1994), favorisant la différenciation à l’égard de l’autre
sexe (complémentation, Bureau, 1998b).
J’ai rencontré des patientes qui viennent en thérapie individuelle chez
un thérapeute homme, souhaitant être traitées par un homme, et se plaignant
auprès de lui d’être incomprises, jamais vraiment écoutées par les partenaires
masculins de leur vie. J’ai pensé qu’elles pouvaient justement chercher à
vivre ce paradoxe en thérapie. Quand elles se montrent satisfaites de l’écoute
thérapeutique, elles donnent communément comme explication qu’elles
considèrent le thérapeute comme un homme féminin. La déstabilisation de
leur conviction est souvent opérante, elles parviennent progressivement à
accepter qu’un homme puisse être capable d’une écoute appropriée, en
passant par une étape où elles se représentent le thérapeute comme un
homme masculin mais formé professionnellement – donc artificiellement –
à l’écoute. La capacité à rejoindre l’autre dans sa subjectivité n’est pas une
exclusivité féminine; n’y aurait-il pas une manière masculine d’aborder la
rencontre intersubjective (Bureau, 1998a) ?
Déjà bébés, des différences dans le style émotionnel existent selon le
sexe. Les filles se montrent expertes dans la communication émotionnelle et
les garçons dans l’intensité expressive (Braconnier, 1996). Plus tard cette
altérité devient insupportable dans le couple en souffrance, l’homme se
plaint souvent d’être frustré de sexualité, et la femme de tendresse; les
attentes déçues figent chacun sur lui-même, sans disponibilité pour « l’êtreensemble ».
L’intersubjectivité se ressent et procure une expérience « d’être
ensemble » qui se situe à un niveau infra-langagier. L’attitude empathique
qui y conduit, l’expérience d’être ensemble elle-même, n’ont pas a priori de
connotation sexuée mais peuvent être interprétées comme telle.
Ce besoin de communion permet de rejoindre et connaître l’autre en
partageant avec lui à ce niveau, de se sentir reconnu affectivement donc aimé
et estimé pour ce qu’on est, parfois jusqu’à ressentir l’autre en soi comme une
partie de soi.
La quête d’une intersubjectivité réussie, satisfaisante pour les
partenaires, présente des similitudes dans la relation parent-enfant et dans la
relation de couple. Elle traduit un degré d’intimité qui préserve l’identité
propre, voire la stimule. Des femmes le mentionnent au cours de thérapies
de couple en précisant qu’elles attendent d’un couple intime une stimulation
de leur identité féminine. L’appartenance au couple crée l’identité de
conjoint qui renforce l’appartenance au couple dans un processus autoréférentiel (Caillé, 1991; Elkaïm, 1989; Neuburger, 1997)
Stern ( 1989) place la capacité du nourrisson au partage d’expériences
interpersonnelles, après une période pendant laquelle l’essentiel de la
relation parent-nourrisson est consacré à la régulation par l’autre des
expériences de soi qu’il nomme le lien interpersonnel- noyau. Entre 7 et 9
mois émerge la possibilité du partage de l’expérience subjective entre soi et
l’autre, et l’influence de l’expérience subjective de l’autre dans un lien
interpersonnel subjectif qui coexiste avec le lien précédent et devance
l’apparition du lien interpersonnel verbal. Sans avoir recours au langage, les
nourrissons partagent une attention conjointe, des intentions, des états
affectifs avec leurs partenaires. Une mère rejoint et partage, par l’accordage
affectif, les états internes ressentis par son enfant de façon presque continue.
Ce sens d’un soi subjectif est suivi et complété par un soi objectif après dix
huit mois qui le fait se traiter comme s’il était une catégorie externe étiquetée
par les pronoms, et se catégoriser en garçon ou en fille. Au moyen de
l’accordage, la mère sélectionne ce qui fait partie du champ du partageable,
elle modèle l’expérience interne de son enfant et donne des indications sur
ce qui est acceptable ou non pour elle.
Stoller ( 1978) a insisté sur l’interaction corporelle cutanée maintenue
pendant des années comme modalité prévalente à un point exclusif, de la
mère du garçon efféminé avec son fils, un contact peau à peau prolongé,
vécu comme une symbiose bienheureuse sans conflit. La mère n’accorde
pas sa différence sexuée à son fils, et ce d’autant plus que le père absent laisse
développer cette intimité. La féminité maternelle imprègne le noyau de
genre du fils qui se sent d’essence féminine. L’autonomie du garçon, en tant
que garçon, par rapport à sa mère est subtilement refusée.
6. Une tâche spécifique au garçon :
sortir de l’univers féminin maternel
Grandir pour le garçon, c’est modifier son intimité à sa mère en sortant
de son univers féminin. Acquérir son sentiment d’appartenance à son sexe,
est une tâche développementale qui réclame un surcroît d’autonomie rendant
le sujet particulièrement vulnérable. Se différencier au point d’appartenir à
l’autre genre sexué, attise potentiellement une anxiété de séparation. La
présence de personnages masculins existant dans le réseau relationnel, prêts
à s’engager dans une relation qui donne à vivre un type d’intimité à
connotation masculine, va faciliter la différenciation sexuelle du garçon. Le
père réel, connu dans l’expérience relationnelle, est requis ici plus que le père
symbolique. Le garçon doit accepter que ce qu’il vit avec son père puisse être
différent, et oser persister à l’expérimenter même s’il ne retrouve pas le
confort vécu dans la relation à sa mère. Des garçons rapportent qu’ils
trouvent leur père distant et froid. Ceux qui persistent découvrent souvent un
type d’intimité qui laisse plus de place à l’autonomie, à l’intimité individuelle
par rapport à l’intimité relationnelle.
Si les pères d’aujourd’hui ne rechignent plus à s’aventurer dés le
premier âge comme un partenaire fiable de l’enfant, ils demeurent une figure
d’attachement secondaire (Dubeau et Moss, 1998). Le père présent et
impliqué affectivement, parent de sexe masculin, sensible et attentif à son
nourrisson, « paterne » dans un style différent de la mère (Le Camus, 2000),
il apporte une façon masculine de s’occuper de l’enfant (Zaouche-Gaudron,
1997). Sortir de l’univers féminin devient une tâche plus ou moins largement
pondérée.
L’absence du père est une circonstance reconnue comme associée au
trouble de l‘identité de genre chez le garçon, les troubles étant plus sévères
dans les familles dans lesquelles le père est absent, quand il n’y a pas
d’homme en position parentale ni de frère plus âgé (Reckers, 1995; Green,
1987). Par leur présence, les pères renforcent fortement le comportement
typique du sexe chez le garçon. La relation père-fils est une variable
essentielle, associée au comportement féminin du garçon, mais aussi à
l’orientation sexuelle ultérieure. L’importance donnée par les deux parents
à l’étendue du temps passé entre père et fils dans les quatre premières années
est moins grande dans les familles avec un garçon au comportement
« croisé ». De plus, dans une même famille, quand la fratrie comprend
plusieurs fils, il y a moins de temps partagé entre père et fils au comportement
féminin qu’entre le père et ses autres fils. A long terme, de plus hauts taux
de fantaisies et de conduites homosexuelles sont associés avec « moins de
temps partagé entre père et fils dans les premières années » dans le groupe de
garçons au comportement croisé (Green, 1987).
7. Illustrations cliniques
L’approche thérapeutique cherche à favoriser la différenciation sexuelle
de l’enfant en travaillant la qualité et l’équilibre des intimités dans la famille.
Esquisser la carte des intimités de la famille qui consulte, conduit le
thérapeute à s’intéresser d’une part à la dyade« privilégiée » (la plus intime)
pour l’enfant, habituellement la dyade mère-enfant; d’autre part à élargir son
champ d’investigation aux autres ressources d’intimité dans la famille. Dans
le travail avec les familles on se demande souvent qui est proche de qui et
comment ? Se poser la question « qui est intime de qui, et de quelle façon ?»
en est un prolongement.
Dans la dyade privilégiée pour l’enfant portant le symptôme,
l’investigation portera sur la qualité de ce qui est vécu par chacun, pour qui
se développe cette intimité, la place laissée à une existence propre, le contenu
de ce qui est laissé hors du partage, les domaines partagés, et les possibilités
chez chacun d’ouverture vers d’autres lieux d’intimités.
Dans la famille ou le réseau affectif, on recherche pour chacun quels
sont les liens procurant ce vécu. Se retrouve-t-on un à un ? Qui et de quelle
façon ? Quel degré d’autonomie existe-t-il à l’égard de ces liens, quels sont
les autres partenaires potentiels pour chacun ? La dyade privilégiée s’est-elle
constituée de manière défensive comme l’absence ou l’échec d’appartenances
relationnelles susceptibles de donner un vécu d’intimité ? Certains s’excluent-ils ou sont-ils exclus de telles relations ? Respecte-t-on une pluralité de
formes d’intimités, comment apprécie-t-on la différence des styles individuels
d’engagement relationnel, et quelle est la valeur accordée à la différenciation
sexuée ?
Cette carte s’élabore progressivement et s’étend parfois au niveau
transgénérationnel. Elle peut rester implicite, en filigrane des entretiens.
Cette approche influence le cadre thérapeutique qui soulignera l’existence
des sous-systèmes par des rencontres du thérapeute avec les dyades de son
choix.
– Le thérapeute homme sans accès au père, la dyade mère-garçon féminin,
une carte familiale des intimités limitée à cette relation :
Le thérapeute-homme devient, au cours de son engagement
thérapeutique, une personne masculine impliquée dans une double rencontre
intersubjective avec la mère comme avec l’enfant. Il contribue à une
redéfinition de la relation dyadique pour aider les partenaires à prendre en
compte les besoins développementaux de chacun. Il offre son soutien pour
modifier l’intimité construite, figée temporellement et devenue inadaptée.
Sa présence peut notamment pondérer l’anxiété de séparation de chacun,
attisée par la peur de la solitude ou la crainte de la découverte de nouveaux
territoires d’intimité.
Jean a 5 ans quand sa mère nous l’amène pour des difficultés de
socialisation en grande section de maternelle. Il est craintif, ne participe pas
aux jeux physiques, évite les bousculades au point de rester isolé, ou se
retrouve avec les petits. Il recherche en permanence la présence de sa
maîtresse qui a convoqué sa mère. Sa conduite est efféminée dans le ton de
sa voix, sa démarche et ses postures. Il joue de manière sélective avec les
poupées et prend plaisir à se maquiller, il sait qu’il est un garçon mais il dit
que plus tard, il sera une femme, et si on prétend le contraire, il s’attriste et
ferme le dialogue.
Il vit seul avec sa mère, elle-même isolée, déprimée, en rupture avec
sa famille d’origine. Son père ne s’est plus manifesté depuis plus de trois ans.
Jean dit ne pas le connaître et le réclame à sa mère car il se sent anormal à
l’école de ne pas avoir de papa.
La dyade mère-fils est conflictuelle, l’objet du conflit est le père.
Quand sa mère se déprime, Jean se rapproche d’elle, les échanges deviennent
câlins et apaisants pour tous les deux. Sa mère raconte combien cet enfant est
gratifiant depuis sa naissance, elle ne s’était jamais sentie vraiment proche
de quelqu’un auparavant. Jean a connu une nourrice stable. La séparation du
couple parental lui a fait perdre son père et sa nourrice; sa mère est depuis lors
déprimée chroniquement.
Elle veut que son fils évolue, se socialise et se masculinise. Elle
reconnaît n’avoir rien fait pour l’empêcher de se parer de ses habits, d’utiliser
son maquillage ou de jouer avec des poupées. Elle tient à ce que son fils ne
soit pas trop viril, mot qui signifie pour elle violent. À cette nuance près, elle
est disposée à donner à son fils accès à des mondes masculins.
Dans les premiers entretiens, j’aidais la mère à raconter à son fils son
histoire. Elle put lui montrer des photos de son père, elle visionna aussi des
films. Jean fut rapidement apaisé de « voir » son père et améliora son angoisse
à l’école et la tension avec sa mère. Celle-ci en voulait à cet homme de « sa
désertion », et avait évacué, en changeant d’appartement, tout ce qui pouvait
l’évoquer. J’intervins ensuite régulièrement, individuellement, auprès de la
mère d’un côté, et de l’enfant de l’autre, avec des moments de réunion à trois
plus occasionnels. On créa deux dyades thérapeutiques ouvertes, ponctuées
de moments triadiques.
La mère n’avait jamais connu de personne authentiquement proche,
elle avait perdu accidentellement son père à l’âge de cinq ans, puis avait été
confiée à ses grands-parents paternels pour des raisons obscures, apparemment
un manque de moyens matériels tandis que sa mère continuait à élever sa plus
jeune sœur. Son père était lui-même en conflit avec sa famille d’origine : fils
de policier, il devint délinquant. Notre patiente souffrit de l’éducation rigide
et sans affection de ses grands-parents paternels, fugua à 17 ans et devint
prostituée. Elle ne connut jamais d’intimité relationnelle avec un homme.
Elle n’éprouvait pour eux que du mépris. Elle avait rêvé, en rencontrant le
père de son fils, lui-même en quête d’une famille idéale, construire une
famille. Son mythe s’écroulait, l’emportant dans une dépression et activant
sa rancœur envers les hommes.
Jean trouva un homonyme complémentaire, un garçon « trop » viril qui
devint pour un temps son compagnon de jeu favori et l’initia à des modalités
interactives plus agressives. Il avait pour cet ami des sentiments ambivalents.
Il est vrai qu’il eut une dent cassée au cours de leurs échanges, mais il était
satisfait de réussir parfois à le surpasser physiquement. Son univers masculin
s’étoffait par son maître, un jeune homme qui le gardait. L’évolution de sa
conduite efféminée fut favorable, il se conduisit en garçon typique au bout
d’un an, et son intégration scolaire fut réussie avec une difficile période où
il se montra un enfant « terrible » sollicitant en permanence les limites.
Je continuais à suivre sa mère qui avait beaucoup de mal à faire bouger
sa vie, sa méfiance envers autrui limitant ses possibilités de construire un
réseau relationnel sécurisant.
– Le thérapeute homme avec le père impliqué, la dyade mère-garçon
féminin, une carte familiale des intimités mobile :
Marc, a 5 ans, et est le cadet d’une fratrie de deux; il vit entre sa mère
avec qui il a une relation proche « au point qu’ils se comprennent sans avoir
besoin de se parler » et sa sœur aînée avec qui il partage sa chambre. Celle-ci, âgée de huit ans, est une fillette gracieuse et intelligente que Marc admire
et dans laquelle il se voit quand il envisage son avenir proche. Son père est
peu présent au foyer, absorbé par son travail dans la restauration. La vie
relationnelle est organisée autour de la mère qui en est satisfaite, et depuis
peu, le père se sent écartelé entre la pression de son travail et sa participation
à la vie familiale.
La première consultation s’inscrit dans un contexte évolutif familial
mobile et favorable; la construction familiale se précise, comme en témoignent
l’évolution de la relation conjugale avec un engagement dans le mariage qui
a eu lieu deux mois auparavant, après dix ans de vie commune, et un projet
de déménagement pour permettre à chaque enfant d’avoir sa chambre. Le
père, présent à la consultation, prend au sérieux la démarche réclamée par
l’institutrice de grande section de maternelle. Celle-ci prend la peine d’écrire
un mot descriptif mentionnant « un manque total d’autonomie : il se conduit
comme un tout petit qui ne sait pas faire, donne l’impression de ne pas être
concerné par les apprentissages, ni intéressé par la vie de la classe. Il pleure
beaucoup et ne trouve plaisir qu’au dessin, aux arts plastiques et à la
fréquentation des filles ».
Les parents demandent un avis et une guidance. Marc tient
passionnément une poupée Barbie. Sa mère me précise qu’il refuse d’être un
garçon, voudrait être une fille et le revendique clairement depuis qu’il a 3 ans
et demi. Cette préoccupation occupe une part croissante de la vie de l’enfant
qui veut s’habiller en fille; il est apaisé si on le suit. L’ensemble de sa
conduite est régressif, de manière à se faire entièrement porter par sa mère
pour le repas, lavé et habillé par elle. Depuis deux mois, cette dernière qui
s’amusait de ces conduites estimant que cela passerait avec l’âge, a réagi en
tentant de demander à son fils plus d’autonomie; il y a répondu par une
anxiété de séparation.
Au cours de l’entretien, Marc organise son exploration de la pièce à
partir du siège de sa mère sans prendre en compte son père, lui-même en
retrait, discret mais attentif. Marc rejoint la maison de poupée, sourit, s’ouvre
et n’accepte d’échanges qu’autour de ce jeu, négligeant les jeux typiques de
garçons disponibles près de lui. Son père n’a pas d’idée sur ce qu’on peut
penser du développement de son fils qu’il a suivi de loin, et se retourne vers
sa femme.
Je définis son problème comme une hésitation à grandir, comme si
devenir un garçon lui causait une trop grande inquiétude par rapport au
confort du monde partagé avec sa mère et sa sœur. Il aurait préféré écouter
en lui l’illusion de ne jamais le quitter en voulant devenir féminin. Je
recommandai d’agir de manière à le guider vers le monde masculin et
suggérai que son père puisse l’aider. Sa mère intervint pour dire qu’elle ne
souhaitait pas que son fils deviennent violent ou brutal. Le père répondit qu’il
n’avait jamais été brutal et s’engagea dans un jeu de puzzle avec l’enfant qui
accepta l’offre qui lui fut faite après avoir scruter le visage approbateur de
sa mère. Renforcé par la dynamique qui émergeait, je dis à Marc que je savais
qu’il était prêt à rendre à sa mère tout ce qu’il lui avait emprunté sans s’en
rendre compte : j’estimais que la poupée qu’il tenait toujours près de lui ne
lui appartenait pas, mais appartenait à sa mère. Surpris, l’enfant marqua un
temps d’arrêt à la faveur duquel la mère prit la poupée sans commentaire, et
la rangea dans son sac. Je proposais à chacun d’aider Marc à faire le tri de ce
qui lui appartenait vraiment au cours du prochain déménagement.
Un mois plus tard, la mère me présente pour un avis, sa sœur qui
s’ennuie en classe, et on discute les différents ajustements pour adapter les
stimulations scolaires. La mère investit plus la relation à sa fille, passe plus
de temps avec elle et s’intéresse de manière plus patiente et approfondie à ses
problèmes. J’apprends que Marc a gagné en autonomie; sa maîtresse est
satisfaite de son travail et de son comportement. Elle note aussi qu’il prend
plus de risque avec son corps, et que son père s’occupe plus de lui. Le
déménagement doit être retardé pour des raisons matérielles. Marc est
difficile à la maison, il est comme entré en rébellion, excité, capricieux ou
agressif. Il parle de son envie de jouer avec les poupées et de s’habiller en fille
sans la réaliser.
Trois mois plus tard, Marc est moins dépendant de son monde
féminin, mais se montre réticent à s’engager dans la relation à son père. Ce
dernier ne veut pas s’imposer, il ne s’impose d’ailleurs dans aucune relation
et a besoin d’être pleinement accepté par autrui. Les parents précisent à Marc
qu’ils l’aiment en tant que garçon. Ils décident de surveiller l’attitude de leur
fille qu’ils ont surpris à pousser son frère à essayer ses vêtements et à lui
procurer des poupées.
Sept mois plus tard, le déménagement est réalisé, les progrès sont réels
et stables avec une bonne socialisation dans les groupes des garçons,
scolaires et extrascolaires. Une crise survient alors, suscitée par le père qui
ne supporte pas le manque d’entrain de son fils vers lui. En colère, il lui donna
une poupée Barbie, et Marc répondit qu’il préférait devenir une fille et
régressa transitoirement dans son autonomie. J’intervins pour aider le père
et le fils à s’engager dans une relation qui ouvre sur un certain vécu
d’intimité. Le père n’a jamais vécu d’intimité avec les hommes de son
entourage, son propre père ayant quitté sa mère quand il avait trois ans. Le
lien discontinu qu’il a vécu lui a laissé un sentiment douloureux
d’inauthenticité. Sans l’obstination de sa mère, son père l’aurait facilement
oublié. Il ne s’entendait pas avec son beau-père qui était violent envers lui.
Marc et son père parvinrent à trouver une façon proche d’être ensemble, par
le biais de la cuisine, métier du père.
De son côté, sa mère se sentit coupable d’avoir favorisé la féminisation
de son fils. Elle avait voulu faire perdurer une relation dans laquelle elle se
sentait reconnue. Elle avait échoué à trouver cette reconnaissance auprès de
son père. Elle souhaita entreprendre une thérapie individuelle.
– Le thérapeute homme, la dyade mère-fille masculine, une carte familiale
déséquilibrée des intimités :
Clara, 9 ans et demi, deuxième enfant d’une fratrie de trois, a déjà
consulté une thérapeute pour le même motif de refus de féminité et
développement d’une masculinité. Elle a refusé la thérapie individuelle qui
lui était proposée. Sa mère, qui l’amène, est suivie individuellement depuis
deux ans par un psychiatre qui a suggéré une démarche pour sa fille sans la
rencontrer. Elle estime que la première thérapeute a fait quelque chose
d’utile en voyant les deux parents ; le père est pourtant absent.
Le refus de féminité s’est extériorisé à la naissance de son petit frère,
il y a 3 ans et demi, et s’est amplifié depuis. Clara, scolarisée en CM 2, n’a
aucune amie fille, ne fréquente que les garçons dont elle partage les jeux et
les intérêts. Ceux-ci l’acceptent car elle joue remarquablement au football,
et chacun veut la prendre dans son équipe. Elle se fond dans leur groupe et
laisse la confusion s’installer quand on s’adresse à elle. Au premier contact,
je croyais moi-même que je m’adressais à un garçon; c’est sa mère qui me
dit qu’il s’agissait précisément du motif de consultation. Elle montra les
photos de ses trois enfants : Anna son aînée, jolie, très féminine, cheveux
longs, en robe, est apprêtée comme une poupée; Clara, moins gracieuse,
cheveux courts et pantalon, et son fils en garçon typique. Une photo de Clara
bébé la montre en robe bleue, à côté de sa sœur tout de rose vêtue. La mère
n’a pas eu de désir de garçon, pense avoir été influencée par la joliesse
d’Anna pour avoir très tôt développé sa féminité.
Au dessin de sa famille, Clara se représente en garçon comme son
frère et son père. Elle se situe au centre, entre son père et sa sœur. Elle cherche
une relation à son père, elle souhaite devenir comme lui, ingénieur, et
déprécie la position de sa mère, femme au foyer. Le père est décrit comme
absent des relations familiales, personne n’aurait l’expérience de se sentir
proche de lui. La mère précise que son vécu de solitude est douloureux et a
déterminé sa propre démarche en thérapie individuelle. La seule personne
qui la comprend vraiment, c’est Clara en qui elle se reconnaît. Déprimée, elle
a senti un grand réconfort à la présence de sa fille avec qui elle partage ce
qu’elle ressent. Lors de la naissance de son fils, elle a ouvert son champ
relationnel « intime » à ce dernier et reconnaît que Clara en a souffert comme
« quelqu’un qu’on laisse tomber ». J’apprendrais ultérieurement que cette
période a vu apparaître un amant, collègue du père. Cette relation l’a
bouleversée en lui donnant une reconnaissance en tant que femme. Je dis que
je pense que l’orientation masculine qu’a pris Clara est une solution solitaire
au problème de sa recherche d’une place satisfaisante dans sa famille. Je
propose une mobilisation familiale pour l’aider. La mère se souvient d’avoir
une licence de psychologie, elle est motivée par ce travail. Elle lui dit qu’elle
l’aime en tant que fille. Je précise qu’en tant qu’homme, je pourrais
seulement orchestrer les ressources de féminité dans la famille. Cette
métaphore plaît à la mère qui est pianiste.
A l’entretien suivant, le père vient avec Clara. C’est un homme plus
âgé que sa femme de quinze ans. Il estime que la conduite garçonnière de sa
fille est préoccupante, il pense qu’elle souffre et est d’accord de participer à
des entretiens. Il est flatté de son besoin désormais exprimé de lui ressembler.
Ils n’ont pas l’habitude d’échanger leurs idées, il sait peu de choses la
concernant mais veut s’intéresser à ce qu’elle vit. C’est en tant que fille qu’il
l’aime, comme en témoigne sa présence à cette séance; il fait également
confiance à sa mère pour la guider vers une féminité.
Je rencontre ensuite le couple. Ils se sont mariés tardivement pour
fonder une famille; c’était un mariage de raison. Ils ont des problèmes
depuis le début de leur union. Monsieur a une vie sexuelle extraconjugale que
sa femme a du tolérer. Il prend soin de ne jamais y mettre aucun sentiment
pour ne pas s’attacher. C’est une sexualité sans intimité, avec des
professionnelles. Il pense que sa femme est une bonne mère qui a toute son
affection, elle devrait seulement être plus patiente avec les enfants. Il
n’attend pas d’elle de sexualité : elle a reçu une bonne éducation mais n’a pas
été éveillée à la sensualité. Il consent à une sexualité pour elle et par devoir
conjugal. Madame dit qu’elle souffre plus de l’absence d’échanges et de
partage, et ne tient que grâce au soutien de son thérapeute, et auparavant de
Clara. Le couple conjugal se sent en crise, ni l’un ni l’autre ne souhaitent se
séparer. Ils veulent privilégier leur collaboration de parents.
L’entretien suivant réunit toute la famille. Les parents sont très
soudés, le père exprime son estime pour sa femme en tant que femme et incite
ses filles à s’identifier à elle. La mère veut profiter de la réunion pour dire à
ses enfants que leur grand-mère maternelle, décédée il y a trois ans, l’avait
adoptée à l’étranger après être devenue veuve. Elle ne s’est pas sentie
comprise par elle et lui en a voulu de s’être remariée avec un homme qui l’a
rejetée. Les enfants ne trouvent pas si extraordinaire le secret de leur mère;
le père parvient à soutenir sa femme dans ces moments chargés
émotionnellement. La mère a cherché à organiser un sous-groupe de filles en
les réunissant régulièrement autour d’elle. Clara a montré de la bonne
volonté, mais le plus difficile pour elle serait de laisser son groupe de foot car
elle s’y sent bien; elle veut continuer à se conduire comme les autres pour
ne pas être rejetée. Elle n’a pas d’amie, et sa sœur, de deux ans son aînée,
accepte de l’inclure dans certaines activités de son réseau relationnel. Clara
reste réservée, ne se reconnaissant pas dans le style des filles fréquentées par
sa sœur.
On organise alors des séances mère-fille, parfois élargies à la sœur
aînée, et des séances pour le couple. Une nouvelle expérience relationnelle
dans laquelle la mère se retrouve disponible pour Clara donne à chacune le
sentiment d’une intimité plus positive, dans une tonalité thymique plus
légère, et augmente la confiance envers sa mère bien utile pour surmonter
l’angoisse de trouver des conduites plus féminines et surtout le regard social.
Le rapport à l’intimité dans le couple est plus complexe à travailler. Le
questionnement relationnel autour de la féminité de Clara a crée un espace
commun d’engagement et de partage. Mais tout se passait comme si
l’intimité avait été exclue des fondements de cette relation. Monsieur
craignait tout engagement affectif qui l’amène à trop dévoiler ses sentiments,
et Madame, malgré ses demandes, surdéterminait les raisons d’une prudence
d’engagement en référence à son passé où les hommes l’avaient rejetée ou
abandonnée, citant le suicide de sa meilleure amie après l’abandon par un
homme. Au bénéfice de l’amélioration de Clara, ils parvinrent à se fixer un
objectif pour aider Madame à gagner un espace plus personnel. Ils achetèrent
un studio à son nom pour qu’elle y exerce comme professeur de piano. Quand
ses parents se retrouvaient ensemble, Clara manifestait une anxiété de
séparation à l’égard de sa mère. Elle avait acquis une place importante auprès
d’elle du fait de la vacuité laissée par son père et montrait sa crainte à
modifier l’équilibre des intimités.
Un an plus tard, Clara entre en sixième dans un nouvel établissement
scolaire et se crée facilement un réseau relationnel féminin, différent de celui
de sa sœur; elle ne fait plus partie de l’équipe masculine de football, elle
porte des cheveux plus longs, et souvent des jupes. Elle se sent être une fille.
Le couple recherche toujours une intimité intégrant une sexualité
partagée, dans une ambiance moins tendue. Ils envisagent de créer ensemble
un commerce.
La différentiation sexuelle de l’enfant est un processus complexe,
influencé par des facteurs biologiques, psychologiques et relationnels, qui
peut subir un aléa psychopathologique précoce et envahissant : le trouble de
l’identité sexuelle.
Son traitement ne doit pas être négligé afin de soulager la souffrance
de ces enfants et leur permettre une meilleure socialisation.
Un abord familial de ces difficultés permet de questionner
collectivement chez l’enfant son processus solitaire de reconnaissance de soi
en tant que garçon ou en tant que fille, en le considérant dans le contexte de
l’intimité relationnelle.
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[*]
Psychiatre, thérapeute de couple et de famille
[1]
Emprunté à l’embryologie causale, le terme d’épigenèse désigne la façon dont un
organisme se construit par différenciation à partir de matériaux progressivement
orientés et spécialisés sous l’influence de facteurs organisateurs environnants. Un
même groupe de cellules aura un destin différent selon la place à laquelle il se trouve
à certains moments de son évolution