2001
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
La place des aînés lors des séparations et des recompositions de familles
Maggy Siméon
[1]
L’auteur décrit l’approche thérapeutique qui accompagne les aînés de la
séparation et de la recomposition dans les redéfinitions de leur place.Mots-clés :
Aînés - Séparation - Famille recomposée - Place - Rôle - Thérapie familiale.
The autor describes the therapeutic approach of the oldest in the process of
the family separation and the building of step family and redefinition.Keywords :
The oldest - Separation - Step family - Place - Rule - Family therapy.
J’ai mal à ma place
- a dit le grand quand son père est parti en lui disant « Aide ta mère ! »
- a-t-il répété en retenant sa mère déprimée qui se noyait dans ses
larmes.
- a-t-il murmuré en assumant les tâches domestiques et en aidant les
petits.
- a-t-il soupiré en renonçant au sport pour ses nouvelles fonctions de
baby-sitter.
- a-t-il râlé quand il a entendu les confidences/critiques de sa mère
concernant son père.
- a-t-il pensé quand il a surpris son père qui embrassait furtivement sa
collaboratrice… tout en lui faisant un clin d’œil pour qu’il se taise.
- a-t-il étouffé en mangeant, un peu, beaucoup, tout le temps, pour ne
pas dire ce qu’ils n’aimeraient pas entendre, pour ne pas les rendre
nerveux, pour continuer à les protéger.
- a-t-il marmonné quand on lui a annoncé qu’il aurait bientôt des grands
frères à la maison.
- a-t-il sangloté quand il a dû gagner sa chambre - trop tôt - pour les
laisser. Qui donc ? Mais ces adultes qui n’avaient brusquement plus
besoin de lui.
J’ai mal à ma place
C’est bien de cette place, la place des aînés des fratries lors de la
séparation et de la recomposition des familles que nous aimerions vous
entretenir.
- place de la souffrance trop souvent tue par la/le « grand, raisonnable,
confident des chœurs antiques » que notre pratique clinique nous a
conduit à côtoyer;
- place des souffrances silencieuses, trop souvent noyées dans l’épaisseur
des centimètres excédentaires, cachées derrière les pare-chocs des
obésités réactionnelles et inscrites psychosomatiquement dans le
corps ;
- place des aînés, devenus brusquement seconds, derniers au sein d’un
nouveau clan, ayant perdu les rôles et fonctions qui confortaient leur
identité ;
- place enfin des innovateurs débrouillards, que la vie a bousculés sans
les déraciner.
J’ai mal à ma place
- places instituées, places relationnelles que traitent les sociologues
- places évolutives que rencontrent les psychologues dans ce long
processus créatif et/ou douloureux que peut être celui des séparations
et des recompositions.
Sociologues, psychologues l’utilisent abondamment, exprimant ainsi,
rôles, fonctions, rangs, missions, délégations. Avec le public de cette revue,
il n’est pas utile de préciser... peut-être, parce que nous l’aborderons nous
aussi dans plusieurs de ces différentes acceptions.
La place, vécu intériorisé et contextualisé d’un positionnement, d’un
rang, d’une attente parentale, fraternelle, sociale, d’une mission à remplir,
d’une délégation qui traverse les générations et est confiée à l’aîné…
Place symbolique, places affectives et relationnelles des membres de
nouvelles familles, en quête de droits et devoirs reconnus et institués par le
Droit.
Dans le cas des recompositions, droits et liens n’étant pas institués, les
nouvelles fratries et nouvelles familles se voient trop souvent condamnées
à être sur le pont de la relation.
Le moment des recompositions est pour Théry ( 1995) ce moment où
doivent se refonder les places pour libérer les sentiments explicitant « que ce
qui est commun à toutes les recompositions familiales, au-delà de leur infinie
diversité, c’est justement de confronter ceux qui les vivent à la nécessité de
dépasser la dimension relationnelle, sous peine de s’y engloutir en
d’insupportables conflits affectifs. C’est de leur apprendre qu’il n’y a pas
seulement dans une famille des individus uniques, qui ont à se comprendre
et à s’accepter, mais des places à trouver. Seules ces places permettent de
donner sens à l’expérience particulière en la situant dans le monde commun.
Dire qu’il n’a plus de rôles mais des individus, plus de places mais des
relations interpersonnelles, c’est renoncer à transmettre la signification du
monde. »
Fourez ( 1999) dirait qu’il y a emballement de l’horizontalité et du
relationnel aux dépens du vertical et du lien symbolique.
Place de la filiation, places de l’affiliation que les adultes livrés à eux-mêmes ne cessent de redéfinir et pour lesquelles les enfants, les aînés
notamment, les questionnent.
Comme nous l’écrivions (Siméon 1995), les enfants - tout
particulièrement les aînés - tout comme les étudiants Erasmus, vont d’une
famille à l’autre, d’une culture à l’autre, traduisant les langages des uns et des
autres, officiant comme maîtres de cérémonies lors des rencontres familiales
élargies en rassurant les adultes un peu perdus : « T’en fais pas maman, tu
pourras être près de papa. Je l’ai vu chez mon copain : son papa avait pris ses
deux femmes ! »
Plus âgés, ils peuvent parfois en rire, rappelant leur plaisir à corriger
le professeur encombré dans ses définitions :« Tu diras à ton frère ! » « Quel
frère ? Je n’ai pas de frère dans l’école. »
D’autres fois encore, les nouveaux conjoints qui interpellaient « Dites
les grands ! » se voyaient rappelés à l’ordre avec un plaisir non-dissimulé par
l’aîné devenu le 3e « Ouuiii … qu’est-ce que vous voulez ?»
Les fratries et leurs aînés en tête, ont beaucoup appris de l’incertitude
et tracent des voies, entraînant dans leur sillage des adultes parfois plus
démunis qu’eux. On s’arrange, on s’accommode, on rate et on rattrappe, on
se débrouille, on se place on se déplace, on se replace, on prend sa place.
3. Contexte social, contexte professionnel
Dans le contexte actuel, l’accent est particulièrement mis sur la valeur
de la négociation, de la médiation, du consensus, notamment au sein de nos
groupes d’appartenance. Nous nous devons cependant de rester critiques par
rapport aux croyances qui colorent nos interventions.
Comme l’écrit le sociologue Guillaume ( 1995): « nous sommes
membres de professions intermédiaires, ceux-là qui, dans l’exercice de
leurs tâches professionnelles, plongés au cœur des relations, sont amenés à
gérer la matière humaine. Ceux-là, peut-être plus que d’autres, semblent
préférer une économie domestique de réflexion au cadre traditionnel où les
rôles sont clairement définis. Dans le champ des professions intermédiaires,
la négociation semble être la règle, chacun des partenaires devant pouvoir
expliciter ses besoins, évaluer sa position et celle de son partenaire dans la
relation ».
C’est une façon de penser, de voir, de souligner. Elle est peut-être
propre à notre époque, à ce groupe d’appartenance. En tout cas, elle se doit
d’être contextualisée.
Nos systèmes de valeurs, nos idéologies, peuvent faire oublier d’autres
références culturelles où les rôles sont davantage définis, oublier aussi les
régimes de terreur que peuvent connaître conjoints et fratries dans des
systèmes totalitaires de pensée, du pouvoir de l’argent ou de manipulations
perverses.
Que de souffrances, drames cachés derrière les hautes murailles de
nos belles maisons bourgeoises. Nos regards se laissent plus volontiers
distraire par les drames de la rue, des familles défavorisées offertes aux bons
soins des professionnels de la santé. Rassurés par la réputation, le contexte,
l’appartenance sociale, nous oublions parfois de rester curieux et sensibles
aux signes que lancent certaines familles et, comme nous le disions plus haut,
de rester critiques aussi quant aux croyances qui colorent nos interventions.
Le mouvement de pensée actuel rassure, l’évolution du
droit familial également
On rend aux familles leur droit à décider de leur nouveau contrat de
vie quand elles le peuvent et le veulent, encoreaccompagnées de leurs
médiateurs et de leurs avocats; on rend aux familles le pouvoir de se changer
et de redessiner le chemin de vie, accompagnées de leurs thérapeutes.
Nous relisions un exposé que nous faisions à une Journée du Jeune
Barreau il y a 15 ans d’ici, où nous espérions qu’on en vienne à oublier les
coupables et les malades de nos deux disciplines, pour rencontrer et soutenir
dans les processus de séparation, des parents présumés compétents. C’est
chose faite. Droit et Psychologie ont évolué, les dispositifs ont changé.
Plus récemment (Siméon, 1995), nous nous invitions en tant que
professionnels à enlever les lunettes-divorce pour aborder les enfants et leur
famille et souligner leur créativité et leur courage dans la course d’obstacle
des procédures juridiques et la complexité des démarches administratives,
psychologiques, sociales qui accompagnaient les séparations et
recompositions.
La compétence des familles (Ausloos , 1995) a amplifié ce mouvement
de pensée à un niveau international, mouvement qui a rendu la baguette
magique non plus au thérapeute mais à l’alchimie de la rencontre famille-thérapeute. L’ouvrage collectif (Tilmans & Meynckens, 1999) et le livre de
Cyrulnik( 1999) le confirment. Cyrulnik écrit qu’il est difficile d’avoir une
enfance fracassée, mais que c’est loin de la tragédie transgénérationnelle que
notre discours sociétal récite actuellement. La personnalité résiliente se
faufile à travers les coups du sort pour se tricoter quand même des appuis
solides. Itinérance n’est pas errance dit-il, car les enfants peuvent être
bousculés sans être ballotés.
Que sont ces appuis ? D’une part, l’ordre donné par notre filiation,
mais aussi le nouvel ordre donné par nos alliances, comme dans les familles
et fratries de la recomposition; d’autre part l’appui du contexte, de
l’environnement familial et professionnel qui entourent les enfants et leurs
familles dans leur recherche du bonheur au-delà du malheur.
Toutes ces problématiques, nous les avons rencontrées bien
évidemment dans notre consultation courante du Service de Santé Mentale
de l’U.C.L., mais également à travers les expertises psychosociales faites à
la demande de la Justice de Paix pour les mesures urgentes et provisoires et
au cours de la consultation intégrée pédiatre-psychologue pour enfants
obèses de la clinique Universitaire St Luc à Bruxelles (Siméon 1990,1996).
La clinique universitaire est un bon observatoire des difficultés biopsychosociales de la population belge. Ils viennent de partout, toutes classes
sociales confondues, consultent pour raisons médicales, parfois seule
motivation encore acceptable pour oser demander et publier le drame
familial. La co-intervention médicale et psychologique, cette consultation
intégrée, permet évidemment de traiter le corps, porte-parole de ce mal-vivre
personnel et familial, mais aussi ouvre l’accès à une demande d’aide, que
toute une frange de la population n’aurait jamais adressée dans un lieu défini
comme psychologique.
Dans cette consultation, nous avons retrouvé beaucoup d’aînés de la
séparation et de la recomposition, devenus parfois tristes et muets, s’étant
construit des « pare-chocs » pour se protéger des coups de la vie, cacher les
bleus du cœur, prenant du poids pour faire le poids.
Leurs dépressions silencieuses à symptômes psychosomatiques leur
permettent de garder ce silence qui protège, ce silence qui ne trahit personne,
ce silence du médiateur plongé dans la guérilla conjugale.
5. La place de l’aîné et le processus de séparation
Lorsque le conflit surgit, l’aîné est très rapidement « ameuté, informé,
branché, triangulé » par et dans ce conflit qui n’est pas le sien.
Nous le reconnaissons bien là,
- assis sur la marche supérieure de l’escalier pour écouter,
- pour intervenir si maman était en danger,
- pour rassembler la fratrie affolée,
- pour téléphoner à Mamie et l’informer du chagrin maternel, que ses
baisers ne consolent plus.
Il est là, observant, réagissant à une situation qui de plus en plus l’isole
et l’angoisse, devenu toute écoute des histoires des grands, scanner de leurs
problèmes, baxter de leurs blessures de l’âme.
Comme nous l’écrivions (Siméon 1999)les aînés sont invités, dans un
appel contre-oedipien, à combler les vides affectifs et à remplir les fonctions
laissées vacantes par l’absent(e).
Trop vieux, trop responsables, trop au courant des tragédies vécues
par les adultes et les effets sur les frères et sœurs, ils écoutent comme le(la)
confident(e) des chœurs antiques, consolent et protègent les plus jeunes et en
oublient leur propre fratrie sociale .
Les drames tus, les secrets trop lourds pour eux, et les situations de
double-contrainte, les isolent progressivement de leur propre réseau d’amis.
Car, que dire ? Et a qui ? Pour quelle loyauté ?
a) Une situation d’expertise
Nous sommes en 1990, Marie-Jo a 13 ans. Après la dernière grosse
bataille, sa mère est partie en catastrophe pour éviter de nouvelles violences.
Quand elle a voulu revenir trois jours plus tard, son mari lui a claqué la porte
au nez en hurlant : « Appelle ton avocat ! Je ne te veux plus ici ». Depuis lors,
tous les soirs, Marie-Jo fait des pâtes pour Gaëtan ( 10 ans) et Sandrine
( 9ans). Après quelques jours, les petits ont pleuré le soir, réclamant leur
mère et Marie-Jo a timidement abordé son père : « Dis papa, quand verra-t-on maman ? Sandrine et Gaëtan voudraient qu’elle revienne ». Son père
a hurlé : « Ne me parle plus de cette g… Et si vous voulez la voir, je vous fous
tous dehors ! » Et Marie-Jo s’est tue, et en silence, a continué les pâtes et les
tartines. Son père, ingénieur de renom, que les collègues surnomment « le
Boche », a étoffé son dossier et, comme il aime le publier autour de lui, il a
veillé à ce que sa femme n’obtienne durant la séparation « qu’un droit de
visite, n’ayant pas la capacité maternelle ni les moyens de les héberger ».
Marie-Jo assume les repas, une femme de ménage faisant deux fois par
semaine lessives et grands nettoyages. Chaque soir, son père la questionne
sur les messages téléphoniques reçus, les devoirs scolaires de tous, et son
intention quant au droit de visite qui a été accordé à la mère, signifiant par
le ton employé, qu’il va de soi que ce ne serait pas sa place. Il l’invite à rester
avec lui le soir et l’informe aussi des actions menées contre sa mère, aimant
comme il dit « parler avec une grande ».
Les petits veulent voir leur mère… et Marie-Jo rassure son père
qu’elle restera avec lui. Sa présence le calme et il laisse finalement partir les
petits. La situation est telle durant 4 mois, quand un professeur de religion
qui parlait de relations et des amours des jeunes voit brusquement s’écrouler
Marie-Jo en sanglots, hoquetant : « Je veux mourir, je veux mourir ». Cet
éclat autorisera l’école à provoquer une intervention et à aider Marie-Jo à
sortir du huis clos dans lequel elle s’était laissée enfermer pour aider tout
le monde.
Nous retrouvons tous les éléments d’une situation douloureuse et
pathogène : loyauté clivée, double-contrainte, régime de terreur au sein d’un
triangle pervers. Marie-Jo a une place d’aînée qui protège les petits, épargne
la violence paternelle à sa mère, se prête aux « soirées confidences », où
l’attachement bat la mesure en même temps que le malaise ressenti.
Qu’est-ce qui peut protéger Marie-Jo d’une nouvelle maltraitance qui
serait celle des soignants ? Une action concertée du réseau. C’est ce qui se
fera, dans une approche psycho-juridique très contenante.
Tout d’abord, l’école ne cède pas aux stratégies de l’indifférence,
mais prend position, interpellant la médecine et la psychologie pour initier
une action conjointe auprès des deux parents.
La crise de larmes publie la souffrance, sans en dire le contenu, mais
signale suffisamment à travers la peur de dire et la panique, que Marie-Jo doit
être protégée.
Tout l’enjeu de la démarche consistera à protéger et maintenir le lien
familial, sortir du huis-clos sans entrer dans une lutte symétrique avec le
papa; rappeler le droit à être protégé de l’enfant comme celui aux relations
personnelles des uns et des autres; enfin resituer dans le temps de la
séparation - 6 mois se sont écoulés - les derniers événements pour requestionner
le droit en vue d’une organisation du futur .
Le père est valorisé pour son attachement aux enfants en même temps
que lui sont rappelées les échéances convenues de la séparation. Son souci
de rester maître d’une situation qui, sinon pourrait lui échapper, lui permet
d’accéder à la proposition d’une expertise acceptée par les deux parties, lieu
où se déposera l’histoire de Marie-Jo.
b) Une consultation intégrée pédiatre-psychologue
Antoine, 12ans, aîné d’un frère de 9 ans, se présente spontanément à
la consultation avec sa grand-mère, car tous deux sont préoccupés par
l’augmentation du poidsde l’enfant. À part l’excès de poids, l’examen
médical se révèle sans éléments significatifs. Le pédiatre et la psychologue
s’interrogent alors devant eux : qu’est-il donc arrivé ? Comment s’expliquer
cette prise de poids ? Quelque chose a-t-il changé dans leur vie ?
Tout a changé, raconte Antoine : ses parents se sont séparés et ça a
fait des histoires; maman vit à l’étranger avec son copain; papa les voit tous
les 15 jours et ils vivent chez les grands-parents, faits que la grand-mère
confirme.
La grand-mère complète que les parents sont actuellement en instance
de divorce, ce qui angoisse particulièrement Antoine. Pourquoi cette nouvelle
inquiétude ? Qu’est-ce qui lui a été dit et qu’est-ce qui pourrait inquiéter les
adultes en présence ?
Antoine intervient avec une voix blanche « Si les parents divorcent et
que les grand-parents meurent, mon frère et moi, où va-t-on aller ?»
Le pédiatre et la psychologue sont touchés par la question « de ce
grand responsable » qui interpelle la responsabilité des parents et l’éthique
relationnelle. Alors que dire, que faire ?
Nous essayons de le rejoindre au creux de son questionnement, en
utilisant nos zones de compétence et nos résonances.
La psychologue interroge le pédiatre :« Professeur, Antoine est le
grand, il ne sait pas ce qui pourrait arriver à son frère et à lui-même;
pouvons-nous le rassurer ? Au fond, Antoine est-il en bonne santé ? Et ses
grands-parents le sont-ils également ?»
Le pédiatre a compris la demande de la psychologue et questionne la
grand-mère sur son état de santé et celui de son conjoint, et conclut devant
Antoine à un excellent état général de la famille, Antoine souffrant seulement
d’un excès de poids.
Ensemble, poursuit la psychologue, nous avons compris qu’Antoine
s’était fait beaucoup de soucis à la séparation de ses parents, et depuis lors,
il s’est mis à manger quand il était trop nerveux, trop triste, ou trop inquiet
de ce qui allait arriver.
Nous pensons que les parents, même quand ils divorcent, continuent
à être responsables de leurs enfants. Est-ce que la grand-mère pourrait
transmettre aux deux parents notre message ? Nous avons constaté qu’Antoine
s’est fait beaucoup de soucis, et aujourd’hui, il nous montre avec son poids
et avec ce qu’il nous confie, qu’il a besoin d’être rassuré. Il a besoin
d’entendre de leur part comment, même divorcés, ils vont continuer à
s’occuper de leurs enfants. Que feraient-ils si les grands-parents étaient
malades ? Antoine doit le savoir pour rester à sa place.
Doit-on s’engager dans un régime ? Non, concluent pédiatre et
psychologue : Antoine est en bonne santé et doit garder toute son énergie
pour traiter les problèmes de la vie. Mais nous n’aimerions pas que plus tard,
on se moque de lui au collège, aussi nous lui proposons deux ou trois trucs
et astuces pour manger bien ... et vivre mieux !
Itinérance qui ne soit pas errance dit Cyrulnik ( 1999). Quand les
relations, les lieux de vie se mettent à changer, les aînés du divorce
questionnent leur environnement sur le devenir de la sécurité pour la fratrie
qu’ils prennent en charge, sécurité liée au lieu de vie et aux relations.
Une des interventions thérapeutiques est de questionner avec eux et
pour eux les dispositions légales existantes, les intentions explicites des
adultes, les recours possibles en situation d’insécurité dans le réseau qui est
le leur.
Cela va un peu à l’encontre d’une certaine idéologie de protection de
l’enfant ou de l’adolescent que nous aurions à tenir en-dehors du conflit
parental. L’idée est excellente, mais les réalités sont souvent très différentes.
D’emblée, les aînés sont informés, directement ou indirectement, et se
donnent pour mission de sauver le bateau, sans avoir le gouvernail et encore
moins les informations sur les types de tornades ni les ressources exactes du
navire.
Quand l’angoisse est très forte, liée ou non à des loyautés clivées et des
situations de double contrainte, quand les parents sont trop désinvestis ou
trop en conflit, l’équipe peut proposer à l’aîné en souffrance deux semaines
d’hospitalisation pour cure de jeûne. La dramatisation qu’offre
l’hospitalisation peut remobiliser les parents séparés qui viennent le soutenir
à l’hôpital et lui rendent ainsi sa place d’enfant, digne de leur attention et de
leurs soins.
c) Une consultation au SSM-UCL-Bruxelles
Vincent a 13 ans. Il vit avec sa mère séparée, et son jeune frère, âgé
de 11 ans. Ils voient leur père tous les 15 jours. Très actif et solidaire, il
apporte un soutien très important à sa mère dans l’organisation de la
maison. Il est soucieux de son frère qui ne jure que par lui. Depuis quelques
temps, il est plus silencieux, ce qui incite sa mère à nous consulter. Elle vient
seule tout d’abord, s’interrogeant sur les raisons de ce changement, craignant
que la puberté n’écarte les fils de leur mère, ce qu’une copine bien
intentionnée lui a livré après l’une de ses lectures.
Elle a bien connu un conflit conjugal de ses parents à son adolescence
et elle se souvient qu’elle avait dû prendre du recul devant les confidences
des uns et des autres, apartés qui la mettaient très mal à l’aise. Mais les
choses se sont bien terminées et le couple a perduré. À part quelques éclats
où elle a lâché des critiques virulentes à l’égard du père des enfants, elle
préfère généralement se taire à son sujet et veille à ne pas se livrer à des
apartés. Le père est sans doute assez dévalorisant à son égard, mais elle
l’excuse encore, le sachant déprimé.
Invités en famille monoparentale, l’autre configuration n’étant pas
recevable à ce moment, ils viennent à trois, le second observant où l’aîné
allait prendre place avant de décider de prendre une chaise à ses côtés.
Amusée, la thérapeute souligne la solidarité des frères, le plus jeune
recherchant visiblement la compagnie du grand. Cela confirme, dit-elle, ce
que maman lui a déjà dit de leur entente et de leur solidarité. Elle invite la
maman à redire ce qui l’inquiète, profitant de l’occasion pour informer les
garçons que ce qui les concerne leur sera rapporté pour que l’on puisse créer
un espace de confiance.
Questionné sur ce qui pourrait l’inquiéter dans sa situation familiale,
Vincent confie qu’il n’aime pas les accidents de voiture. En a-t-il vus ?
« Je ne sais pas, interrompt la mère, mais un chauffard m’a raccourci
ma voiture. Plus de peur que de mal. » Mais qu’a pu penser ou craindre
Vincent ?
« Si ma mère a un accident, on devra aller vivre chez mon père, et lui,
il dit toujours qu’il va crever ! » Est-ce cela qui le préoccupait ? Pourquoi
ne pas en parler à sa Maman ?
« Je ne veux pas le dire, sinon, ils vont se disputer pour l’argent de la
voiture, ça fera des histoires et lui, il ne me dira plus ce qu’il pense ».
Pouvait-on imaginer tout ce que Vincent avait décidé de garder pour
lui, pour que ses parents ne se disputent plus, pour que son père continue à
lui parler de ses idées noires, tout en étant seul à gérer la peur de les voir
disparaître tous les deux et de garder son petit frère ?
La maman est très émue et vient le prendre dans ses bras, avant qu’il
ne se mette à pleurer silencieusement, suivi par le frère qui à son tour se met
à pleurer en lui tenant la main.
La thérapeute vit avec eux ce moment de grande émotion, s’interrogeant
tout haut ultérieurement sur la manière de remercier Vincent pour tout ce
qu’il a fait pour la famille et pour le rassurer sur ce que les enfants peuvent
avoir comme protection quand des malheurs surgissent dans les familles.
Quels pourraient être les membres de la famille de maman en qui les
enfants ont confiance ? S’il arrivait quelque chose à maman, qui pourrait les
accueillir ou les assumer ? Qui pourrait être son tuteur ? Vincent cite un
frère de la maman qui se met à sourire en l’écoutant et lui répond : « J’y
avais pensé. Nous lui demanderons dimanche, et si ça te rassure, nous ferons
un papier et tu garderas la photocopie ».
Que dire à papa de tout cela ? La thérapeute estime que papa doit
savoir tous les efforts que fait Vincent pour les aider tous, ce dont il doit être
remercié mais que « ce qu’on se raconte fait peur aussi » et que Vincent a
besoin d’être encore protégé par ses parents, dans sa place de grand mais
aussi d’enfant. C’est ce qu’elle rédige devant Vincent qui signe la lettre avec
un « lu et approuvé » et s’engage à la remettre personnellement à son père.
Un seul entretien d’évaluation se fera avec la mère : Vincent n’avait
vraiment plus le temps de venir à l’entretien car son stage sportif était bien
plus important ! Il avait retrouvé sa place, sa verve et des copains et on ne
parlait plus de tout cela. Même son père, toujours déprimé, avait décidé de
se soigner et de prendre des antidépresseurs prescrits par son généraliste.
Dans cette situation, Vincent doit retrouver sa place d’enfant, de
neveu de son oncle, de fils de son père et de sa mère. Il apprend en même
temps les dispositions légales existantes, les rôles d’éducation et de protection
d’un tuteur.
Il revient aux intervenants et thérapeutes qui rencontrent les aînés, de
les aider à imaginer ce qu’en situation, ils auraient comme ressources dans
leur contexte; ils ont à organiser avec eux « le service d’urgence ou le plan
catastrophe » en leur faisant découvrir leurs ressources et celles de leur
environnement; il leur incombe de les aider à prendre la place qu’ils peuvent
ou doivent occuper, et de repréciser celles qu’ont à prendre ou à reprendre
leurs parents déboussolés; ils se doivent d’aider les parents à reconnaître les
services rendus par les enfants et à leur exprimer leur gratitude, un merci
ritualisé restaurant l’éthique relationnelle et ramenant le sourire des aînés-Calimero.
6. La place de l’aîné et le processus
de recomposition familiale
La recomposition est un long processus que traversent des familles
aux histoires singulières, et des fratries aux dynamiques particulières (Siméon,
1999). La richesse des processus d’affiliation ne peut en aucun cas être
réduite à un syndrome. Nous ne pourrions qu’admirer la créativité et les
ressources que montrent les familles et leurs fratries dans cette construction
complexe des nouveaux clans familiaux, dans l’infinie diversité de leur
parcours, dans leur recherche obstinée de leur place.
Nous avons admiré la débrouillardise, les capacités d’adaptation des
membres de ces familles, confrontés tant à la recherche de lieux de vie que
de liens familiaux, la place à trouver ornant leur étendard.
Ceci dit, nous avons particulièrement été touchés par le vécu
particulièrement douloureux des aînés aux débuts des recompositions, aînés
que nous avons rencontrés très souvent lors des consultations pour patients
souffrant d’excès de poids ou dans d’autres consultations plus classiques. Au
moment même de la recomposition, le rôle assumé par l’aîné est
particulièrement menacé, tant à l’égard des adultes qu’envers les membres
de la fratrie (Siméon, 1995 ; Van Cutsem, 1998).
J’ai mal à ma place. « Tout ce que je faisais avant, ce n’est plus bien ! »
disent-ils amers.
Evidemment, en un temps record, ils perdent le rôle de confident, sont
renvoyés dans le groupe social dont ils se sont exclus par « obligation morale
de soutien parental ». Ils sont soumis à la question par le parent absent, ce qui
accroît leurs conflits de loyautés. En fonction des variations de constellations
familiales liées aux gardes alternées, ils occupent la moitié du temps la place
de l’aîné, retrouvant à contrecœur un deuxième ou troisième rang pour
l’autre mi-temps. Le regard mouillé de reconnaissance des petits frères
s’estompe petit à petit au fil des nouvelles alliances avec les autres membres
de la fratrie élargie... et c’est la dépression, dépression larvée,
psychosomatiquement inscrite au creux des kilos, scolairement dénoncée à
travers la chute scolaire.
Notre consultation intégrée en a rencontré beaucoup, venus déposer
leurs maux du cœur au travers d’une plainte somatique.
Juan ( 15 ans) n’a rien à dire. Il hausse les épaules quand le pédiatre
l’informe d’un excès de poids important, de vingt kilos. Il regarde, impavide,
la courbe de poids que le pédiatre dessine. Il ne veut rien, ne demande rien,
attend que ça se termine, avec un air présent-absent.
Nous parlons de notre impuissance à comprendre ce qui lui est arrivé,
mais lui demande à s’absenter un moment aux toilettes. Sa maman qui
l’accompagne, profite de son absence pour nous confier « Vous savez, je
crois que c’est depuis le remariage de son père : ça ne va plus du tout quand
il revient de son séjour chez lui, il ne fait que manger. Il a toujours été un peu
fort, mais maintenant, ça ne s’arrête plus. Son humeur a complètement
changé. »
Lorsque Juan revient, nous lui parlons de ce qui nous a été confié.
Avec un mouvement d’humeur à l’égard de sa mère qui a parlé, il dit avec
colère« Je m’en fous » puis fond en larmes.
Et se dépose son histoire douloureuse. Juan, aîné de deux enfants,
aimait beaucoup son père que, depuis la séparation parentale, il aidait à
l’atelier régulièrement. Une connivence s’était nouée entre eux, Juan se
trouvant très à l’aise d’aller d’une maison à l’autre, l’entente parentale
étant restée très cordiale durant la séparation.
Lorsque son père recrée une famille, sa compagne prend ombrage de
cette entente, estimant que dans ces conditions, son compagnon ne pourra
jamais s’occuper et investir sa fille de 8 ans et l’enfant à naître qu’elle attend
de lui. Juan n’a plus de place. La tension monte, on regrette sa présence aux
repas familiaux, et il est invité à venir moins souvent, uniquement comme le
prévoyait l’accord de divorce. Juan mange, Juan se tait, Juan éclate et se
fâche sur la belle-mère qui oblige son père à trancher « Choisis », dit-elle.
Et il choisit, en demandant à Juan de ne plus venir chez lui momentanément.
Six mois déjà, l’enfant est né, le cercle de famille s’est refermé en l’excluant,
de même que sa petite sœur. Juan s’est tu, Juan a mangé, Juan a pris 12 kg,
Juan est triste à mourir.
Le pédiatre et la psychologue accueillent ce mal-vivre qu’il dépose et,
en accord avec lui et sa mère, rédigent une lettre pour le papa, donnant les
résultats de la consultation, exprimant la gravité de la situation et l’appel au
père qui nous a été confié, proposant une hospitalisation.
« Monsieur, nous avons besoin de vous pour aider votre fils pour qui
vous êtes très important ! ».
La dramatisation qu’offre l’hospitalisation d’un enfant peut remobiliser
les parents séparés qui viennent le soutenir à l’hôpital et lui rendent ainsi sa
place d’enfant, digne de leur attention et de leurs soins. C’est ce qui est fait,
psychologue et pédiatre profitant de ce moment pour inviter le père à prendre
conscience de la souffrance engendrée par la situation – il a mal à sa place–
et à oeuvrer à d’autres remaniements relationnels au sein de la famille
élargie, ce qui sera poursuivi en ambulatoire au sortir de la clinique, tant avec
les parents réunis pour leur fils qu’avec la famille recomposée paternelle.
Dans ces prises en charge des familles recomposées, une règle d’or
nous guide : souplesse du format, rigueur quant à la clarification du cadre et
les retransmissions des échanges entre sous-systèmes. Dans ce cas de figure,
nous pourrons recevoir les parents séparés et leur fils; le père et son fils; le
père, sa compagne et son fils; la famille recomposée paternelle. Nous
pourrions nous interroger en fin de séance : « Qu’avons-nous compris
ensemble ? Que devrions-nous retransmettre aux autres en fonction du projet
qui nous rassemble ?»
La création d’un espace de confiance au contenant très clair, est
fondamental pour maintenir un engagement suffisant dans les processus
thérapeutiques auprès de familles vivant les processus de séparation et de
recomposition. Les méfiances engendrées par les traumatismes des
expériences antérieures - familiales et/ou professionnelles - nous y incitent.
Les processus thérapeutiques sont généralement très courts, et nous
les qualifions d’ailleurs d’interventions thérapeutiques systémiques
brèves. Cela a d’ailleurs quelque chose de paradoxal et d’amusant. En effet,
devant le caractère instantané des changements de rôle des aînés, nous avons
à sortir du temps paroxystique de l’événementiel, du temps de l’horloge pour
rendre le temps au temps, pour retrouver le temps émotionnel de l’expérience,
le temps de la place à retrouver.
La souffrance des aînés - aînés déplacés et mal placés - souffrance
que nous avons découverte dans nos consultations psychosomatiques, n’est
pas une vision misérabiliste du divorce quand il serait de bon ton de ne parler
que de résilience. Elle est là, à resituer dans le temps du changement, là,
surtout au début des séparations et recompositions.
Les aînés itinérants se soucient pour eux-mêmes et leur fratrie de la
sécurité des lieux de vie et des relations. Informer des dispositions légales,
des recours possibles du réseau de vie leur rend la sécurité d’un futur
imaginable et donc maîtrisable, les resituant face à la responsabilité parentale
et familiale et dans une société organisée où ils peuvent reprendre place.
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Psychologue, psychothérapeute. Formatrice dans le Groupe de Formation et de
Recherche en Approche Systémique et Thérapie Familiale au SSM ChapelleauxChamps.