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S'inscrire Alertes e-mail - Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezL’enfant consultant[1] [1] Traduit de l’italien par Angela Macciocchi. ...
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AuteurMaurizio Andolfi[2] [2] Directeur de la Accademia di psicoterapia della famiglia,...
suitedu même auteur
Préambule
L’expérience clinique montre l’importance de l’enfant dans la vie relationnelle de la famille et par conséquent sa place centrale dans la thérapie. Les problèmes d’ordre somatique ou psychologique de l’enfant motivent les parents à demander une aide. Face à une crise conjugale ou à une séparation conflictuelle, l’enfant devient un arbitre; ceci fait de lui un interlocuteur d’extraordinaire importance. Dans les familles dites reconstituées, dans les familles adoptives ou d’accueil, les émotions, les vides existentiels ainsi que les espoirs des adultes circulent autour de l’enfant. Il arrive parfois que les adultes aient presque besoin de « la permission » des enfants pour s’autoriser un rapport d’intimité. Ajoutons encore « l’importance » de l’enfant, malheureusement en termes de victime, dans les situations de maltraitance ou d’abus sexuel de la part de parents immatures et irresponsables.
2 Toutes ces raisons m’ont toujours amené à penser que la collaboration active de l’enfant, en lui rendant sa voix, représente la meilleure façon, d’une part, de prendre soin de lui, et d’autre part, d’évaluer le degré de flexibilité du système envers le changement. Valoriser l’enfant en thérapie a comme effet de restituer, indirectement, compétence et responsabilité aux parents.
3 Personnellement, je suis arrivé à la conclusion que la forme de co-thérapie la plus efficace unit les connaissances et l’expérience professionnelle du thérapeute aux expériences humaines, vécues sur le terrain à travers la souffrance de la famille dont l’enfant est sans doute le porte-parole privilégié.
4 Penser à l’enfant symptomatique en tant que voie pour atteindre les dilemmes existentiels et évolutifs de la famille est une manière de reformuler un concept élaboré antérieurement (Andolfi et al. 1985; Andolfi & Angelo, 1989) où l’enfant est considéré comme la porte d’entrée dans le système familial. À cette époque, nous faisions l’hypothèse qu’il était le régulateur du processus thérapeutique. Sorte de fil d’Ariane, l’enfant permettait au thérapeute d’entrer dans le labyrinthe de la famille et de maintenir un lien avec elle tout en gardant la possibilité d’en sortir.
5 Nous avons toujours travaillé avec cette idée même si, à ce sujet, nous avons reformulé nos positions théoriques. Nous allons maintenant présenter cette transformation que nous avons divisé en trois étapes.
La phase du signal
6 Au début de notre travail clinique avec les familles, nous recherchions le sens relationnel des difficultés exprimées par l’enfant (Andolfi, 1982). L’hypothèse du départ était que l’enfant « n’était pas le problème » mais le signal d’alerte d’un malaise plus profond de toute la famille. Les symptômes auraient centralisé la tension sur l’enfant, l’intérêt de tout le monde étant focalisé sur son comportement problématique. Un tel déplacement aurait permis de ne pas s’occuper d’un mariage malheureux, d’une frustration professionnelle ou de coupures émotionnelles jamais résolues avec les familles d’origine. Dans cette optique, nous nous demandions ce que l’enfant voulait signifier à un moment précis, et à qui le message était adressé. L’idée du signal nous poussait à rechercher des corrélations sans rester sur l’équivalence trop facile, problème – patient.
7 Cette recherche qui avait sollicité notre curiosité relationnelle, ne fut pas toujours acceptée par les familles qui se sentaient menacées par une telle vision du problème. Les institutions de soin l’acceptaient encore moins, car l’enfant était considéré exclusivement comme le patient, au delà d’une compréhension relationnelle du problème.
8 L’hypothèse du symptôme/signal présentait donc des limites renforcées par l’absence d’intérêt envers la spécificité des symptômes; une phobie, une énurésie, un trouble de l’alimentation ou un comportement violent étaient traités selon la même logique. Nous prêtions attention à l’intensité du signal plus qu’à ses propriétés intrinsèques. L’organisation familiale dans son ensemble était plus importante que ses composantes individuelles et, par conséquent, la souffrance exprimée à travers le comportement restait en deuxième plan.
9 Les familles se sentaient « attaquées » par cette vision élargie du problème et résistaient aux hypothèses du thérapeute; elles ne comprenaient pas ce qu’il était en train de chercher au lieu de s’occuper de l’enfant. Plus les familles résistaient à nos idées, plus nous donnions des explications pour obtenir leur collaboration, au point que nos hypothèses du départ se rigidifiaient.
10 Par ailleurs, il n’était pas rare que l’enfant qui sentait l’harmonie familiale menacée, développait une stratégie défensive, consistant à recentraliser sur lui l’attention par une intensification des symptômes.
11 En conclusion, alors que nous essayions d’élargir la perspective familiale (hypothèse relationnelle du problème individuel), la famille ne nous aidait pas, et l’enfant ramenait sur lui l’attention de tout le monde.
La phase fonctionnelle
12 Dans un second temps, nous avons étudié l’aspect fonctionnel des symptômes de l’enfant au sein du système émotionnel de la famille. Nous sommes partis de l’idée que la fonction exercée par chaque membre de la famille représente le point de connexion spécifique entre l’identité individuelle et le rôle social. Nous avons donc prêté plus d’attention à l’ensemble des règles qui, plus ou moins explicitement, relient le comportement individuel au réseau de fonctions « attribuées » par le système familiale à ses membres. Nous sommes ainsi passés de l’idée initiale de « patient désigné » a l’idée d’une « organisation familiale désignée »; par conséquent, nous avons étudié les différentes typologies familiales possibles selon le degré de rigidité des fonctions présentes. En partant de la théorie structurale de Minuchin ( 1983) et de la distinction entre familles désengagées et familles enchevêtrées, nous avons commencé à utiliser un critère basé sur la corrélation entre la persistance des symptômes individuels et les fonctions complémentaires exercées par les autres membres de la famille. Le niveau de flexibilité des fonctions familiales ainsi que le degré de réversibilité des symptômes nous amenèrent à faire la différence entre les familles à risque et les familles à désignation rigide. Dans « La forteresse familiale » (Andolfi et al., 1985), nous citions à titre explicatif que le système peut réagir au changement vécu comme traumatique, de telle sorte que l’un des ses membres – l’enfant en particulier – absorbe tout le stress, lequel s’exprimera à travers le symptôme.
13 Le comportement symptomatique de l’enfant et du patient en général, catalysait la tension à un moment particulièrement critique pour la stabilité du groupe. Dès qu’on attribue au patient une fonction transitoire qui maintient le système stable, les fonctions des autres membres de la famille s’intègrent et se modèlent sur celle du patient. Cette désignation reste fluctuante jusqu’au moment où elle peut se déplacer sur une autre personne; cela permet aux membres du système d’expérimenter une alternance de fonctions selon la réversibilité santé/maladie. Dans le cas où ce mécanisme de désignation, réversible et transitoire, n’assure pas à la famille une organisation structurelle satisfaisante, il risque de se rigidifier. Alors, l’identité du patient et des autres membres de la famille est remplacée progressivement par des fonctions répétitives et prévisibles. La transformation du mécanisme de désignation de fluctuant en figé, peut être renforcée par des éléments extérieurs au système, ce qui confirmera pour la famille l’inéluctabilité de ses propres solutions. Une famille où un enfant persiste dans ses difficultés, peut penser à ce qui se passera dans dix ans avec le même problème. Il s’agit dans ce cas d’une pensée rigide qui anticipe la pathologie; l’incertitude du présent est niée et laisse la place à une certitude du futur basée sur une re-proposition du passé. L’utilisation de la provocation thérapeutique, forme d’intervention élaborée avec d’autres auteurs (Andolfi, 1982; Andolfi et al., 1990), doit être resituée dans ce contexte idéologique. L’objectif était d’induire une crise thérapeutique de façon à reconduire la tension dans le présent au lieu d’assister, impuissants, à une rigidité familiale « sans temps ». Un des risques de l’hypothèse fonctionnaliste était l’interventionnisme excessif du thérapeute qui, en défiant les fonctions statiques et prévisibles, se substituait à l’enfant-problème en prenant sa place centrale en séance. En d’autres termes, le thérapeute , au lieu de l’enfant, représentait le lien avec la famille.
Troisième phase : retour à une perspective évolutive
14 L’expérience clinique et l’étude longitudinale des familles nous ont amenés à faire de plus en plus référence à une théorie évolutive des relations familiales, aussi bien au niveau diagnostic qu’à celui de l’intervention (Andolfi & Angelo, 1985,1989, Andolfi et al., 1990 ). Nous avons considéré la famille comme un système émotionnel avec une histoire sur au moins trois générations, comme un tout intégré sur un plan longitudinal, composé de sous-systèmes et d’individus qui, selon Whitaker et Keith ( 1982) se relient à une famille intra-psychique, sorte d’ethos historique. Scabini affirme également que la famille psychologique est toujours une famille élargie ( 1984).
15 Au cours de ces dernières années la psychologie relationnelle à orientation psycho-dynamique (Boszormenyi-Nagy & Spark, 1973; Bowen, 1984; Stierlin, 1981; Williamson, 1982), a élaboré les concepts de mythes familiaux, de loyautés invisibles, de dettes multi-générationnelles et de projection des processus d’immaturité intergénérationnelle. On retrouve dans ces thèmes, d’une part l’influence de la famille d’origine sur la génération plus jeune, et d’autre part, une transmission inconsciente d’attitudes, de règles, d’interdits et d’attentes sur plusieurs générations. Ces prémisses nous aident à comprendre que l’histoire individuelle du symptôme prend forme et consistance à travers son histoire multigénérationnelle : le cours de la vie élabore la signification des symptômes. Le modèle trigénérationnel permet de dépasser une crise « congelée » sur l’individu pour aborder la crise évolutive « d’un groupe avec une histoire ». Pour comprendre la relation parents-enfants, nous avons introduit les grands-parents ; ainsi nous avons pu observer les interactions entre plusieurs membres de la famille, mais surtout appréhender l’individu au sein de sa crise évolutive. Le rapport dynamique entre appartenance et séparation, aussi bien sur un plan horizontal (couple, fratrie etc.) que vertical (les différentes générations) a guidé notre observation. Nous avons fait une distinction entre famille harmoniques, instables et dysharmoniques (Andolfi, 1994).
16 Dans les familles harmoniques, les valeurs transmises par les familles d’origine respectives n’interférent pas avec l’intimité et la confiance vécues au sein du couple. En présence d’un traumatisme, d’une crise évolutive ou de l’apparition de difficultés chez l’enfant, la famille harmonique sera en mesure d’utiliser ses propres ressources, et si nécessaire, de demander de l’aide à l’intérieur comme à l’extérieur du système.
17 Dans les familles instables, le monde affectif du couple est « adopté » par la famille d’origine de l’un des deux partenaires. Dans cette configuration, un membre du couple reste dépendant de sa propre famille d’origine, tandis que l’autre opère une coupure émotionnelle des liens avec ses propres parents et son histoire. Il est possible que l’enfant issu d’un tel couple, soit mêlé à la distorsion affective dont l’origine se situe dans les générations précédentes; il arrive qu’en grandissant, celui-ci amplifie cette distorsion à travers des symptômes, tant somatiques que de type identitaire. Par ses symptômes, il montre son immaturité, ce qui n’exclut pas pour autant le processus qui l’a mis précocement en position d’adulte. L’inversion des rôles dans la relation parent-enfant, a fait que l’enfant a pris soin de ses parents à un moment où lui-même aurait eu besoin d’assistance.
18 Dans les familles dysharmoniques, nous arrivons par un autre chemin, à une situation similaire. Ici, les deux partenaires ont expérimenté une carence affective, un déracinement précoce de la famille avec une perte du sentiment d’appartenance. Comme deux « orphelins », ils attendront de l’enfant la sécurité qu’ils n’ont pas réussi à s’offrir mutuellement. L’enfant se préoccupera alors du bien-être de ses parents au détriment du sien. Bien évidemment, l’immaturité des parents n’est pas forcément la cause des symptômes psychologiques ou psychosomatiques de l’enfant. Nous pensons plutôt qu’une maladie, une perte importante, un déracinement, une débâcle financière, une séparation de couple etc., sont capable de rompre des équilibres émotionnels et d’être déchargés sur une personne, par exemple un enfant, qui présente un terrain émotionnel vulnérable.
L’enfant en séance
19 La présence de l’enfant en séance nous permet d’établir avec lui une alliance thérapeutique, et en collaboration avec lui, nous pouvons aider la famille. Il devient ainsi le lien privilégié pour envoyer des informations aux parents. Ce type d’intervention suscite un sentiment général d’espoir et constitue un message qui montre à l’enfant sa compétence. Il ne faut pas oublier que le contexte thérapeutique fait toucher à la vulnérabilité et au sentiment profond d’incompétence des adultes ; complimenter l’enfant et faire appel à ses ressources signifie de façon implicite qu’on reconnaît les capacités des parents pour avoir élevé un enfant compétent et sensible.
20 À travers l’enfant, nous pouvons accéder à la mémoire et aux expériences des générations passées et entrer en contact avec les parents en tenant compte des phases évolutives antérieures. Il est par exemple possible de demander à un enfant de parler de ce qu’il imagine de la relation entre son grand-père et son père quand ce dernier avait son âge; nous pouvons poser des questions sur la rencontre de ses parents , sur comment il « nageait » dans le ventre de sa mère, sur le prénom qu’il aurait eu si, au lieu d’un garçon, une petite fille était née.
21 L’enfant devient central dans la construction de la carte émotionnelle de la famille et il est valorisé en tant que personne compétente. De cette manière, le thérapeute peut tester si l’enfant lui fait confiance au point de lui laisser la tâche de s’occuper de ses propres parents voire même du bien-être de la famille. Il sera également intéressant pour le thérapeute, d’observer les réactions des adultes aux questions posées à l’enfant.
22 Comme nous l’avons déjà mentionné, dans les familles dysharmoniques, il y a un déséquilibre entre les deux familles d’origine : d’un côté un hyper-engagement, et de l’autre une coupure émotionnelle. Dans d’autres familles, la coupure émotionnelle est bilatérale, comme si la génération précédente était inexistante. Le territoire du couple est alors surchargé d’attentes et de tensions, mais celui de l’enfant l’est encore plus : ce dernier risque de « nourrir » ses propres parents, et il intériorise la distorsion relationnelle.
23 La collaboration de l’enfant est très précieuse dans la phase d’évaluation, et nous pouvons l’utiliser pour inviter en séance, la partie de la famille qui semble éloignée ou silencieuse. La réaction de l’enfant à ce propos a une valeur diagnostique. S’il est curieux et se mobilise, cela signifie que la famille possède les ressources pour se transformer. Si au contraire, l’enfant se montre indifférent ou clairement hostile à une ouverture envers la famille d’origine, il est probable qu’il soit en train de protéger les différents membres de la famille de ce qu’il perçoit comme un danger émotionnel. Dans ce cas, la rigidité face au changement risque d’être plus importante.
24 Pour réactiver des systèmes de communication interrompus durant des années d’incompréhension et de refus, le thérapeute recherche activement, mais de façon progressive, les forces du groupe familial. Il ne doit pas séparer, comme cela se fait couramment, le groupe en générations ; les conflits ne seront pas éliminés mais reliés au passé et au future.
25 Dans le cas où les adultes refusent de demander de l’aide aux familles d’origine, on peut inviter l’enfant à amener en séance des photos de famille datant par exemple, de l’époque où maman et papa avaient son âge; à la maison, les parents l’aideront dans cette recherche. Nous commençons ainsi à introduire la famille élargie, et à réactiver les sentiments d’appartenance sur trois générations. Regarder les photos en séance, permet d’entrer davantage dans le monde relationnel de la famille et de saisir les connexions utiles pour la mobilisation des ressources du système. La photo de famille n’est qu’un support pour passer plus facilement à l’analyse des interactions actuelles, et envisager les transformations possibles au niveau individuel et du groupe.
26 À la différence des enfants, les adolescents sont moins disposés à accepter le rôle de consultant en thérapie. La plupart du temps, ils testeront la capacité du thérapeute à tenir tête à leur apparente indifférence. Par ailleurs, nous avons constaté que l’adolescent collabore dans la mesure où il perçoit de la part du thérapeute un intérêt réel à aider sa famille.
27 Laura est une jolie jeune fille âgée de seize ans, que nous avons invitée en séance avec sa petite sœur, pour aider le thérapeute. Les parents s’étaient séparés une première fois quelques année auparavant; aujourd’hui, leur mariage est à nouveau en crise. Laura accepte de venir, mais une fois en séance, elle proteste car elle est obligée de « perdre son temps pour quelque chose qui ne l’intéresse absolument pas », « peut-être que ma petite sœur peut vous aider, car elle a encore besoin d’eux » nous dira-t-elle. Le contenu contraste avec le message non-verbale exprimé par Laura, surtout avec le regard. Le thérapeute souligne cette ambivalence et demande s’il doit croire la bouche qui dit « non » ou les yeux qui semblent intéressés. À la suite de cette intervention, Laura participe plus activement au processus thérapeutique. L’intervenant de son côté, s’allie avec les yeux de la jeune fille et les utilise comme guides pour explorer la problématique familiale.
28 Voici quelques questions qui ont permis de créer une alliance thérapeutique avec Laura : « Comment étaient les yeux de ta mère quand elle était encore amoureuse de ton père ?» ; « Ont-ils commencé à changer parce qu’elle a perdu un compagnon ou un soutien à la maison ?»; « Tes yeux sont-ils tristes parce que tu vois une crise insurmontable, ou parce que tu voudrais être nourrie comme une petite fille et tu t’aperçois que personne n’est à ta disposition ?»; « Quels yeux avait ta mère quand elle avait seize ans ?»; « Était-elle intéressée de la même manière que toi au mariage de ses parents ? »
29 Nous sommes frappés de constater que les adolescents deviennent une ressource si l’adulte interagit avec leur façade d’arrogance et d’indifférence sans la mettre d’emblée en question. Il est important de comprendre leur souci de l’harmonie familiale sans les obliger à dévoiler leurs états d’âme. Le stéréotype social qui voit dans l’adolescence une phase évolutive de « détachement de la famille », néglige l’existence du besoin complémentaire d’appartenance, besoin qui devra être réajusté par rapport au passé.
L’enfant à problème comme consultant
30 Les parents amènent l’enfant en thérapie et ils décrivent ses difficultés. Il peut être d’accord ou pas avec la définition du problème donnée par ses parents; il peut aussi montrer son désintérêt envers des choses qui concernent les adultes.
31 Qu’est-ce qui change si, au lieu de penser que la famille nous amène l’enfant, nous considérions que c’est l’enfant qui amène la famille en thérapie ? Quel sens cela a-t-il de démarrer le premier entretien en demandant à l’enfant : « Que pouvons-nous faire, toi et moi, pour ta famille ?» ou encore : « Si les rencontres pouvaient servir, que veux-tu qui change ?». Nous pouvons aussi donner à l’enfant une« baguette magique » pour le faire modifier ce qui ne va pas à la maison.
32 La question qui se pose au thérapeute est : où et comment chercher la compétence.
33 Compernolle (sous presse) affirme que la thérapie familiale est trop centrée sur l’adulte et sur ses formes d’expression alors que l’enfant et son monde relationnel sont négligés. De la même manière, l’enfant, à cause de l’égoïsme de l’adulte, est privé de l’opportunité de grandir et d’apprendre auprès de ses grands-parents; on assiste à une sorte de « grands-parentectomie », une coupure chirurgicale entre petits-enfants et grands-parents.
34 Quand le thérapeute s’adresse en tant qu’adulte à d’autres adultes – les parents – pour se renseigner sur les difficultés de l’enfant, il crée un contexte où les grands savent et où les petits, surtout s’ils ont des problèmes, sont un objet d’observation.
35 Poser des questions aux enfants sur les adultes n’est pas une stratégie destinée à impliquer davantage la famille à la thérapie, mais une proposition de travail différente où on considère les problèmes de l’enfant comme un accident évolutif capable de favoriser le changement non seulement chez l’enfant, mais aussi dans la famille toute entière. L’enfant devient ainsi un point de passage fondamental pour la voie qui va de la pathologie à la santé.
36 Mon attitude thérapeutique a profondément changé quand j’ai renoncé à vouloir contrôler ou minimiser les troubles de l’enfant, et j’ai pu en saisir la richesse lorsque je les ai « épousés » sans préjugé ni moralisme.
37 Face aux conduites destructrices de l’enfant, le thérapeute arrive à contenir sa propre souffrance et à jouer avec les aspects symboliques des problèmes, la famille pourra se confier à lui pour découvrir ses propres forces et compétences.
38 Sandro est un enfant obèse âgé de onze ans; il a le visage d’un bébé et une attitude colérique. Ses parents l’ont amené en thérapie, effrayés par son comportement violent à l’école comme à la maison. Pendant la séance, Sandro est arrogant et agressif envers ses parents et le thérapeute. Cette attitude commence à changer quand ce dernier dit d’un ton calme et sûr en même temps : « Sandro a ingurgité lait et rage pour trop longtemps ». La mère de Sandro, Giovanna, parle de la grand-mère paternelle de Sandro, qui serait la cause de tous les malheurs dans la famille. Le thérapeute invite Sandro à observer son propre corps et à explorer quelle partie lui appartient et quelle partie appartient à sa grand-mère colérique. Au cours de la thérapie, il apparaît que Betta, la grand-mère en question, avait obstrué le mariage de son fils qui, à son tour, s’était montré incapable de se défendre et de protéger sa nouvelle famille des attaques de Betta. Sandro, conçu avant le mariage, devint le dépositaire d’une colère qui ne lui appartenait pas, et le gardien du lien du couple, lien qu’il sauvegardait déjà avant sa naissance. Cette « dette d’amour » rend les parents de Sandro impuissants face à son agressivité qui souvent s’adresse à eux. Le thérapeute transforme la violence de Sandro en kilos de rage qui peuvent être rendus. Sandro, soutenu par le thérapeute, commence à maigrir… ce qui prouve sa collaboration au processus thérapeutique. Mais le virage de la destruction relationnelle vers la transformation évolutive de la famille a lieu quand, avec l’aide de Sandro, on accepte d’inviter en séance Betta, qualifiée par Giovanna comme le « monstre de la maison », « violente comme Sandro ». La présence de Betta dénoue les incompréhensions et les rancunes accumulées pendant de longues années par au moins trois adultes de la famille, et ensuite transmises « presque génétiquement » au système émotionnel d’un enfant trop important pour tout le monde. Une incompréhension plus ancienne existe entre Betta et Luigi, le père de Sandro, resté très tôt orphelin de père. La barrière de protection érigée par Betta et Luigi devant un abandon commun prématuré, tombe. Luigi exprime en pleurant à sa mère son sentiment d’avoir été trahi quand, tout petit, elle l’avait envoyé en pension tout en gardant sa petite sœur à la maison. Betta explique de son côté la souffrance que lui avait causé ce choix incontournable vu les circonstances du moment. Elle ajoute que l’envahissement ressenti par Luigi et Giovanna n’était que le reflet de sa tentative tardive et maladroite, de récupérer un contact avec son fils. Giovanna a le sentiment qu’un roc a été ôté au couple, ce qui la rend plus disponible. L’histoire évolutive de la famille, bloquée pendant longtemps, peut reprendre son cours et permettre de découvrir d’autres modes de relation. Une fois l’écheveau démêlé, il est plus facile de dénouer les nœuds qui avaient emprisonné les ressources de la famille.
39 À partir des problèmes de Sandro, trois générations ont dû s’interroger sur un cycle de vie surchargé de peur d’abandon et de perte, et d’attentes de reconnaissance excessive. La violence a retrouvé sa place; aux trois générations de trouver maintenant un équilibre nouveau entre appartenance et séparation. Sandro peut retourner à l’école plus tranquille, sans se sentir obligé d’agresser pour défendre son intégrité. Cependant, il devra résoudre le problème difficile de remplir ses vides de personnalité et de renoncer à être un fils extraordinaire, pour découvrir sa propre adolescence.
L’enfant imaginaire comme ressource dans la thérapie de couple
40 Le thérapeute peut utiliser la construction d’un enfant imaginaire comme ressource pour un couple sans enfant. En introduisant une réalité « comme si », on explore la qualité de la relation par le biais d’un tiers, ce qui permet de connaître plus profondément les attentes respectives des deux partenaires.
41 Bien évidemment, on pourrait questionner directement le couple, mais les implications seront différentes si on demande à chacun de s’adresser à une troisième réalité, ici l’idée d’un enfant. Voici à titre d’exemple, quelques questions : « Si vous aviez un enfant, qu’est-ce qu’il penserait du fait que vous demandez d’être aidés pour vos difficultés de couple ?», « Avec son langage, qu’est-ce qu’il dirait de vos problèmes ?», « Si on l’invitait en séance, où serait-il assis, entre vous deux, à côté de sa maman, à côté de son papa ou tout seul dans un coin ?», « Qu’est-ce qu’il pourrait nous dire de vos disputes ?», « Que pourrait-il dire du climat affectif présent chez vous dans votre enfance ?», « Si vous aviez un enfant, comment pourrait-il m’aider à toucher davantage votre souffrance ? «
42 Questionner de façon indirecte l’enfant intériorisé du couple, a une force émotionnelle incroyable, et par conséquent, les défenses diminuent. Les deux partenaires du couple s’exposent plus facilement face à un petit enfant que directement entre eux; en effet, il ne s’agit plus de parler exclusivement de la relation conjugale déjà alourdie par des tensions et attentes excessives, mais d’introduire l’idée d’un jeu qui d’une part, favorise la création d’un contexte de collaboration, et d’autre part, permet d’élargir le champ d’observation et de s’écouter mutuellement sans préjugés.
43 Le thème de l’enfant peut être introduit de façon plus réaliste et donc plus prévisible. Nous pouvons par exemple explorer si le couple a envisagé l’idée d’un enfant, s’il en a imaginé le sexe, le prénom, la façon de l’éduquer, les relations avec les grands-parents, oncles, tantes etc. Ces questions touchent des points névralgiques du couple, surtout si le désir d’enfant n’est pas partagé, et réveille des zones douloureuses si la procréation est impossible.
44 Dans tous les cas, utiliser l’image de l’enfant permet d’évaluer la flexibilité du couple ainsi que les motivations profondes à la thérapie. Souvent, pour rendre plus concret « la présence » de l’enfant, on introduit un objet métaphorique : un poupon, une peluche ou une affiche représentant un adulte ou deux parents qui embrassent un enfant. L’impact émotionnel puissant qui se produit, définit clairement le contexte où va s’élaborer un projet thérapeutique.
45 Nous pouvons également utiliser l’enfant imaginaire avec un couple qui a déjà un enfant. Dans ce cas, la réalité « comme si » élargit l’imagination « au niveau de la fratrie » et pousse les parents et l’enfant unique à chercher une organisation émotionnelle différente, incluant des alliances et des responsabilités nouvelles.
46 L’introduction de l’enfant imaginaire permet au thérapeute de communiquer différemment avec l’enfant réel et le couple.
47 Nous recevons ainsi des informations utiles à plusieurs niveaux :
- Hiérarchie dans le sous-système de la fratrie : le thérapeute explore comment la responsabilité et le partage de l’amour s’organisent dans le cas où l’enfant imaginaire est plus âgé ou plus jeune que l’enfant réel. Les questions « Si dans la famille, il y avait un autre enfant, il serait plus âgé ou plus jeune ? » ou « Comment les parents se partageraient-ils les tâches ? », produisent parfois des réponses dissemblables du côté du père, de la mère et de l’enfant. L’analyse d’une telle différence est très intéressante.
- Stéréotype sur le genre sexuel : le thérapeute explore l’imagination au niveau du sexe de l’hypothétique deuxième enfant avec les questions suivantes : « Tu aimerais avoir un petit frère ou une petite sœur ?», « Quel prénom tes parents choisiraient-ils pour lui/elle ?», « Que changerait-il/elle à la maison si c’était un garçon ou une fille ?». Nous pouvons aussi demander à l’enfant si une petite sœur serait plus proche de la mère ou si un petit frère comprendrait papa dans les moments où ce dernier se sent seul ou a besoin d’aide.
- Les mythes familiaux : le deuxième enfant imaginaire nous informe sur les valeurs et sur le poids des mythes familiaux dans l’évolution du couple. Si par exemple, la mère s’est toujours montrée surimpliquée et dépendante vis-à-vis de sa famille d’origine, nous pouvons demander à l’enfant si un petit frère serait utile à « détacher maman de chez elle ». Dans le cas où le père s’est prématurément détaché de sa famille d’origine, le petit frère pourrait l’aider à retisser des liens. Nous pouvons aussi expliquer à l’enfant qu’à deux, il est plus facile de partager la tâche de « prendre soin des parents ».
- Angoisse de séparation : l’image d’un(e) frère/sœur aide le thérapeute à mieux comprendre les sentiments de perte et les peurs d’une séparation conjugale possible. L’anticipation de ces sentiments permet d’observer les ressources du couple pour reconstruire une relation ou pour se séparer sans hostilité : « Si vos parents se séparent, ça serait peut être plus facile pour tout le monde. L’un pourrait s’occuper de la mère et l’autre du père. Comment feriez-vous le choix ?»
48 Dans une dimension « comme si », l’adulte écoute plus objectivement le contenu et les affects exprimés par l’enfant. À travers cette « fiction », la voix de l’enfant arrive plus facilement aux parents, lesquels seront moins résistants et participeront avec plus d’authenticité à la thérapie. De son côté, l’enfant réel, par le biais de l’enfant imaginaire, exprimera librement ses désirs, ses peurs et ses besoins, sans se sentir responsable des réponses sensées appartenir à quelqu’un d’autre. Cette méthode a aussi l’avantage d’introduire une dimension de jeu souvent absente quand on travaille avec les familles en crise.
49 En élargissant l’unité familiale, le thérapeute aide chaque membre à récupérer sa propre personnalité.
L’enfant en tant que consultant en thérapie de couple
50 Ce dernier paragraphe décrit l’utilité de convoquer l’enfant en qualité de consultant au sein d’une thérapie de couple. Dans ce cas, il ne présente pas de difficultés et a été identifié comme une ressource au début, pendant ou à la fin d’une thérapie sollicitée pour des problèmes conjugaux. Sa présence en séance sera discontinue mais très efficace, ainsi que nous le montrons dans la suite.
51 Dans l’ouvrage « La coppia in crisi », nous affirmions la nécessité de connaître le développement familial d’un point de vue historique pour aborder les problèmes du couple. Nous voulions dégager les ressources mobilisées dans chaque famille d’origine au moment de crises évolutives. Ceci nous a amené à convoquer déjà dans la phase diagnostique, les familles d’origine respectives et les enfants.
52 En général, la proposition qui suscite le plus de perplexité est celle où on invite la fratrie et les parents en même temps, car le passé, sorte de royaume de la culpabilité et du sentiment d’abandon, est souvent chargé de valeurs négatives. En revanche, proposer une rencontre avec les enfants soulève moins de « résistance », sauf s’il s’agit de situations d’abus ou de forte hostilité au sein du couple, faisant craindre que l’enfant se range du côté de l’un contre l’autre. Enfin, quand la thérapie est demandée pour des problèmes d’ordre sexuel, le couple peut se sentir gêné d’amener les enfants en séance. Cependant, l’embarras initial laisse place à l’évidence que la présence de ceux-ci aide à élargir le champ d’observation en passant des problèmes de couple aux ressources familiales.
53 Nous présentons maintenant un cas clinique qui montre comment l’enfant devient consultant au sein d’une thérapie de couple.
54
Le thérapeute choisit le thème de la dépression pour démarrer un dialogue >avec Andrea qui est âgé de neuf ans. Avec l’aide de l’enfant, il déplace la dépression du couple vers un contexte intergénérationnel. Andrea arrive à percevoir les besoins que sa mère n’a jamais pu satisfaire au sein de sa famille d’origine; il aide ensuite le thérapeute à mobiliser le père, très dépendant de sa famille d’origine.
Thérapeute : D’après toi, quand ta maman était jeune, où a-t-elle appris à être déprimée ?
Andrea (sans hésitation ) : de mamie … sur les photos, elle ne rigole jamais.
Elle s’habillait toujours en noir !
Thérapeute : Nous avons de la chance alors, car si maman ne sourit jamais, au moins elle s’habille avec de belles couleurs !
Andrea : Maman nous achète à moi et à papa des tee-shirts magnifiques.
Thérapeute : Mais ta grand-mère s’habillait en noir, même quand, à ton âge, elle allait à l’école ?
Mère (très émue, comme si soudainement on touche à des points sensibles de son enfance): ma mère a arrêté très tôt l’école. À l’époque, ils n’avaient pas beaucoup d’argent, et ma mère aidait ses parents dans un petit commerce de fruits et légumes. Elle se levait de bonne heure et n’avait pas de temps pour elle. Elle n’a pas eu non plus de temps pour s’occuper de moi quand j’étais petite. Je n’ai pas le souvenir d’avoir joué avec elle.
Thérapeute ( en s’adressant à Andrea ) : Etais-tu au courant de cela ? Peut-être que ta mère est déprimée car, comme ta grand-mère, elle a dû s’occuper de tout le monde sans jamais être une « petite fille » et sans pouvoir s’appuyer sur personne.
Peut-être que les couleurs de ses habits servent à attirer un peu l’attention, mais à l’intérieur, elle ne se sent pas « colorée ». Qui pourrait l’aider à se sentir plus vivante ?
Andrea : Moi et papa !
Thérapeute : Donc, on doit recharger les batteries du mariage pour faire en sorte que la lumière revienne. Parfois il est utile de faire un pas en arrière, pour récupérer les énergies d’autres sources. On pourrait inviter ensemble ta grand-mère pour voir s’il lui reste un peu d’énergie pour sa fille.
Andrea : Peut-être aussi que maman peut aider mamie à s’habiller avec des couleurs plus vives.
Thérapeute (en s’adressant à Andrea) : As-tu remarqué que papa se ranime quand on aborde la dépression de maman, et qu’il amène un peu de lumière ? Ton papa pense vraiment que ta maman est le baromètre de la famille ?
Andrea : Si maman est de bonne humeur papa rigole, joue avec moi, et on s’amuse. Si maman est déprimée, alors il a mal à la tête, il dort durant des heures devant la télé ou il lit le journal. Il semble très vieux.
Thérapeute : D’après toi Andrea, où papa a-t-il appris à être si dépendant de l’état d’âme des femmes ? Quand il était dans le ventre de sa maman ou après ?
Andrea (qui commence à rigoler et à taquiner son père) : Quand papa, quand ?
Thérapeute : Andrea, finalement tu peux m’aider dans deux sens : à éliminer la dépression de maman et à réduire la dépendance de papa. Peut-être devrions-nous essayer de comprendre si papa est différent quand il n’y a pas de femmes autour de lui. J’ai une idée : peut-on se voir une seule fois entre hommes, toi, moi, papa, papi et ton oncle ? Qu’est-ce que tu en penses ?
Andrea : Je pense qu’ils viendront avec beaucoup de journaux. Papa a un tas de livres aussi.
Thérapeute : Dans ce cas, tu amèneras tes revues et moi les miennes. On démarrera par une belle séance de lecture. Une fois qu’on aura terminé de lire, on essayera de comprendre comment les hommes de cette famille peuvent prendre des
initiatives et faire confiance à leurs propres sentiments … alors maman pourra se reposer et économiser un peu d’énergie sans devoir toujours donner, donner, à tout le monde.
55 La collaboration active de l’enfant a permis au thérapeute d’aborder la dépression de la mère et la dépendance du père et d’envoyer indirectement aux parents des messages à deux niveaux : en tant qu’adultes et en tant qu’enfants. Il se dégage l’idée que leurs problématiques ne sont pas nées au sein du mariage mais que chacun les a héritées de l’enfance.
56 En d’autres termes, comme l’affirmait souvent Whitaker, si nous arrivons à dégager le terrain et à ressaisir les files, nous retrouvons deux personnes et non plus deux rôles.
57 Comme nous l’avons déjà évoqué, l’enfant peut être invité à n’importe quel moment du processus thérapeutique. Par exemple, à un moment d’impasse, l’enfant donne aux adultes – parents et thérapeute – des suggestions sur comment virer de cap.
58 Il n’est pas rare que j’implique les enfants à la fin d’une thérapie de couple. Dans ce cas, j’aime construire un contexte scolaire où les rôles sont inversés ; les enfants donnent des notes aux adultes par rapport aux progrès faits en thérapie. Il est stupéfiant de voir le sérieux et l’excitation avec lesquels les parents accueillent les critiques de leurs enfants. Nous sommes toujours étonnés de la capacité innée de ces derniers à aller au cœur des problèmes, sans hypocrisie; cela s’accompagne d’un grand sens d’honnêteté et de justice. L’évaluation que l’enfant fait du thérapeute est aussi très utile : qu’est-ce qu’il a su élaborer et où il aurait pu mieux faire ?
59 Les appréciations des enfants ne sont jamais statiques, leurs notes, à la différence de celle données par les enseignants, sont flexibles sans jamais devenir des étiquettes apposées sur la personne. Pour un enfant, il y a toujours de l’espoir ! Là où il y a de l’engagement, on passe facilement d’un quatre à un vingt. L’enfant est prêt à indiquer la voie et à offrir des suggestions pour avancer.
60 Malheureusement, quand le couple est en émoi, la voix de l’enfant est généralement, ignorée ou sous-estimée. Beaucoup de thérapeutes partagent avec les couples l’idée qu’il vaut mieux ne pas mêler les enfants « au champ de bataille ».
61 L’expérience m’a appris que « l’exclusion dans un but de protection » se base sur la méconnaissance des ressources de l’enfant ou sur l’incapacité à les utiliser, à jouer avec lui, à saisir son langage direct. Si nous sommes prêts à l’écouter, l’enfant devient une source d’information et d’espoir précieuse.
Conclusion
62 Le contexte de la thérapie familiale est un lieu où plusieurs langages se rencontrent et parfois se surperposent : celui des adultes, des générations, du genre sexuel, des enfants (ludique), des adolescents (critique), des thérapeutes et des institutions (technique).
63 Dans les familles dysharmoniques où les différents idiomes sont peu intégrés et ont tendance à rentrer en collusion, le thérapeute doit accomplir un travail patient et compétent de « médiation culturelle » entre les générations. Dans ces contextes rigides, la communication se base sur le sens du devoir, sur la loyauté et la censure; la pensée sélectionne sur la base d’un critère de protection et de convenance, les réponses aux questions que le thérapeute pose, avec par conséquent, une perte de spontanéité. En même temps, le style du langage est très concret, descriptif, et limite les choix de l’individu; il s’agit d’un langage riche uniquement au niveau conceptuel et terminologique, qui risque d’intimider l’enfant (Andolfi & Angelo et al., 1990 ).
64 Au contraire, le langage de l’enfant est le plus souvent magique, créatif, ludique et s’intègre mal à celui des adultes qui, généralement, ne savent ni jouer, ni apprendre le vocabulaire de l’enfant.
65 La présence des grands-parents en séance introduit le langage de la génération plus ancienne, langage qui a une tonalité romantique, chargée de mémoire et d’histoire, et riche d’une élaboration, fruit de l’expérience. À travers ce langage se propage l’écho de la culture, des valeurs, des mythes et des rituels familiaux. Ainsi, au sein d’un rituel où plusieurs générations se rencontrent, le thérapeute peut avoir accès à la mythologie de la famille.
66 La traduction d’un monde familial à l’autre et le passage d’un contexte social donné au suivant nécessitent que le thérapeute se libère de ses propres stéréotypes, c’est-à-dire d’un langage qui se base sur des théories, des objectifs, une logique et une stratégie qui, trop souvent, oublient et éloignent l’enfant. L’intervenant doit apprendre à traduire les modalités de pensée et de communication des différents membres de la famille. Tout en encourageant l’interaction entre adultes, le thérapeute considère l’enfant comme une personne à part entière, capable de montrer et d’exprimer ses pensées et sentiments. ( Andolfi & Angelo, et al. 1990) . Le thérapeute doit donc écouter son propre langage et reconnaître ses résonances internes qui se manifestent à travers les mots mais aussi à travers le corps et le silence.
67 Si nous considérons la psychopathologie familiale comme une sorte de synthèse d’un trou inter-générationnel que l’enfant essaye de combler à la place de l’adulte, alors, la meilleure façon de vérifier à long terme l’efficacité d’une thérapie est de découvrir que l’enfant est redevenu, enfin, un enfant … et un bon thérapeute sait reconnaître un vrai enfant.
68 Un enfant est réellement un enfant dans la mesure où il n’a plus besoin de penser à la place des parents, ni d’être attiré par ce que ceux-ci font ou ne font pas. Dès que les parents ont accès à « l’étage supérieur », l’enfant peut parler avec sa propre voix.
Bibliographie
Références
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Notes
[ 1] Traduit de l’italien par Angela Macciocchi.
[ 2] Directeur de la Accademia di psicoterapia della famiglia, Rome. Professeur Ordinaire, faculté de Psychologie, Université « La Sapienza », Rome. Directeur de la revue Terapia Familiare
Résumé
Partant du constat que l’enfant est souvent mis dans un rôle déterminant lors de bouleversements familiaux (crises de couples, séparation, reconstitution de famille), l’auteur propose de reconnaître pleinement celui-ci comme interlocuteur en l’invitant à collaborer activement comme consultant au sein du processus thérapeutique.
Mots clés
Enfant, intergénérationnel, co, thérapeute, couple, ressourceConsidering the significant role attributed to the child when the family is in crise, the author proposes to recognise the child as a significant participant and to invite him to collaborate actively as a consultant in the therapeutical process.Key Words
Child, intergenerational, co, therapist, couple, resource
PLAN DE L'ARTICLE
- Préambule
- La phase du signal
- La phase fonctionnelle
- Troisième phase : retour à une perspective évolutive
- L’enfant en séance
- L’enfant à problème comme consultant
- L’enfant imaginaire comme ressource dans la thérapie de couple
- L’enfant en tant que consultant en thérapie de couple
- Conclusion
POUR CITER CET ARTICLE
Maurizio Andolfi « L'enfant consultant », Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux 2/2001 (no 27), p. 99-116.
URL : www.cairn.info/revue-cahiers-critiques-de-therapie-familiale-2001-2-page-99.htm.
DOI : 10.3917/ctf.027.0099.




