2001
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
L’enfant consultant
[1]
Maurizio Andolfi
[2]
Partant du constat que l’enfant est souvent mis dans un rôle déterminant lors
de bouleversements familiaux (crises de couples, séparation, reconstitution de
famille), l’auteur propose de reconnaître pleinement celui-ci comme interlocuteur
en l’invitant à collaborer activement comme consultant au sein du processus
thérapeutique.Mots-clés :
Enfant, intergénérationnel, co, thérapeute, couple, ressource.
Considering the significant role attributed to the child when the family is in
crise, the author proposes to recognise the child as a significant participant and to
invite him to collaborate actively as a consultant in the therapeutical process.Keywords :
Child, intergenerational, co, therapist, couple, resource.
L’expérience clinique montre l’importance de l’enfant dans la vie
relationnelle de la famille et par conséquent sa place centrale dans la thérapie.
Les problèmes d’ordre somatique ou psychologique de l’enfant motivent les
parents à demander une aide. Face à une crise conjugale ou à une séparation
conflictuelle, l’enfant devient un arbitre; ceci fait de lui un interlocuteur
d’extraordinaire importance. Dans les familles dites reconstituées, dans les
familles adoptives ou d’accueil, les émotions, les vides existentiels ainsi que
les espoirs des adultes circulent autour de l’enfant. Il arrive parfois que les
adultes aient presque besoin de « la permission » des enfants pour s’autoriser
un rapport d’intimité. Ajoutons encore « l’importance » de l’enfant,
malheureusement en termes de victime, dans les situations de maltraitance
ou d’abus sexuel de la part de parents immatures et irresponsables.
Toutes ces raisons m’ont toujours amené à penser que la collaboration
active de l’enfant, en lui rendant sa voix, représente la meilleure façon, d’une
part, de prendre soin de lui, et d’autre part, d’évaluer le degré de flexibilité
du système envers le changement. Valoriser l’enfant en thérapie a comme
effet de restituer, indirectement, compétence et responsabilité aux parents.
Personnellement, je suis arrivé à la conclusion que la forme de co-thérapie la plus efficace unit les connaissances et l’expérience professionnelle
du thérapeute aux expériences humaines, vécues sur le terrain à travers la
souffrance de la famille dont l’enfant est sans doute le porte-parole privilégié.
Penser à l’enfant symptomatique en tant que voie pour atteindre les
dilemmes existentiels et évolutifs de la famille est une manière de reformuler un concept élaboré antérieurement (Andolfi et al. 1985; Andolfi &
Angelo, 1989) où l’enfant est considéré comme la porte d’entrée dans le
système familial. À cette époque, nous faisions l’hypothèse qu’il était le
régulateur du processus thérapeutique. Sorte de fil d’Ariane, l’enfant
permettait au thérapeute d’entrer dans le labyrinthe de la famille et de
maintenir un lien avec elle tout en gardant la possibilité d’en sortir.
Nous avons toujours travaillé avec cette idée même si, à ce sujet, nous
avons reformulé nos positions théoriques. Nous allons maintenant présenter
cette transformation que nous avons divisé en trois étapes.
Au début de notre travail clinique avec les familles, nous recherchions
le sens relationnel des difficultés exprimées par l’enfant (Andolfi, 1982).
L’hypothèse du départ était que l’enfant « n’était pas le problème » mais le
signal d’alerte d’un malaise plus profond de toute la famille. Les symptômes
auraient centralisé la tension sur l’enfant, l’intérêt de tout le monde étant
focalisé sur son comportement problématique. Un tel déplacement aurait
permis de ne pas s’occuper d’un mariage malheureux, d’une frustration
professionnelle ou de coupures émotionnelles jamais résolues avec les
familles d’origine. Dans cette optique, nous nous demandions ce que l’enfant
voulait signifier à un moment précis, et à qui le message était adressé. L’idée
du signal nous poussait à rechercher des corrélations sans rester sur
l’équivalence trop facile, problème – patient.
Cette recherche qui avait sollicité notre curiosité relationnelle, ne fut
pas toujours acceptée par les familles qui se sentaient menacées par une telle
vision du problème. Les institutions de soin l’acceptaient encore moins, car
l’enfant était considéré exclusivement comme le patient, au delà d’une
compréhension relationnelle du problème.
L’hypothèse du symptôme/signal présentait donc des limites
renforcées par l’absence d’intérêt envers la spécificité des symptômes; une
phobie, une énurésie, un trouble de l’alimentation ou un comportement
violent étaient traités selon la même logique. Nous prêtions attention à
l’intensité du signal plus qu’à ses propriétés intrinsèques. L’organisation
familiale dans son ensemble était plus importante que ses composantes
individuelles et, par conséquent, la souffrance exprimée à travers le
comportement restait en deuxième plan.
Les familles se sentaient « attaquées » par cette vision élargie du
problème et résistaient aux hypothèses du thérapeute; elles ne comprenaient
pas ce qu’il était en train de chercher au lieu de s’occuper de l’enfant. Plus
les familles résistaient à nos idées, plus nous donnions des explications pour
obtenir leur collaboration, au point que nos hypothèses du départ se
rigidifiaient.
Par ailleurs, il n’était pas rare que l’enfant qui sentait l’harmonie
familiale menacée, développait une stratégie défensive, consistant à recentraliser sur lui l’attention par une intensification des symptômes.
En conclusion, alors que nous essayions d’élargir la perspective
familiale (hypothèse relationnelle du problème individuel), la famille ne
nous aidait pas, et l’enfant ramenait sur lui l’attention de tout le monde.
Dans un second temps, nous avons étudié l’aspect fonctionnel des
symptômes de l’enfant au sein du système émotionnel de la famille. Nous
sommes partis de l’idée que la fonction exercée par chaque membre de la
famille représente le point de connexion spécifique entre l’identité individuelle
et le rôle social. Nous avons donc prêté plus d’attention à l’ensemble des
règles qui, plus ou moins explicitement, relient le comportement individuel
au réseau de fonctions « attribuées » par le système familiale à ses membres.
Nous sommes ainsi passés de l’idée initiale de « patient désigné » a l’idée
d’une « organisation familiale désignée »; par conséquent, nous avons
étudié les différentes typologies familiales possibles selon le degré de
rigidité des fonctions présentes. En partant de la théorie structurale de
Minuchin ( 1983) et de la distinction entre familles désengagées et familles
enchevêtrées, nous avons commencé à utiliser un critère basé sur la corrélation
entre la persistance des symptômes individuels et les fonctions
complémentaires exercées par les autres membres de la famille. Le niveau
de flexibilité des fonctions familiales ainsi que le degré de réversibilité des
symptômes nous amenèrent à faire la différence entre les familles à risque
et les familles à désignation rigide. Dans « La forteresse familiale » (Andolfi
et al., 1985), nous citions à titre explicatif que le système peut réagir au
changement vécu comme traumatique, de telle sorte que l’un des ses
membres – l’enfant en particulier – absorbe tout le stress, lequel s’exprimera
à travers le symptôme.
Le comportement symptomatique de l’enfant et du patient en général,
catalysait la tension à un moment particulièrement critique pour la stabilité
du groupe. Dès qu’on attribue au patient une fonction transitoire qui
maintient le système stable, les fonctions des autres membres de la famille
s’intègrent et se modèlent sur celle du patient. Cette désignation reste
fluctuante jusqu’au moment où elle peut se déplacer sur une autre personne;
cela permet aux membres du système d’expérimenter une alternance de
fonctions selon la réversibilité santé/maladie. Dans le cas où ce mécanisme
de désignation, réversible et transitoire, n’assure pas à la famille une
organisation structurelle satisfaisante, il risque de se rigidifier. Alors,
l’identité du patient et des autres membres de la famille est remplacée
progressivement par des fonctions répétitives et prévisibles. La transformation
du mécanisme de désignation de fluctuant en figé, peut être renforcée par des
éléments extérieurs au système, ce qui confirmera pour la famille
l’inéluctabilité de ses propres solutions. Une famille où un enfant persiste
dans ses difficultés, peut penser à ce qui se passera dans dix ans avec le même
problème. Il s’agit dans ce cas d’une pensée rigide qui anticipe la pathologie;
l’incertitude du présent est niée et laisse la place à une certitude du futur basée
sur une re-proposition du passé. L’utilisation de la provocation thérapeutique,
forme d’intervention élaborée avec d’autres auteurs (Andolfi, 1982; Andolfi
et al., 1990), doit être resituée dans ce contexte idéologique. L’objectif était
d’induire une crise thérapeutique de façon à reconduire la tension dans le
présent au lieu d’assister, impuissants, à une rigidité familiale « sans temps ».
Un des risques de l’hypothèse fonctionnaliste était l’interventionnisme
excessif du thérapeute qui, en défiant les fonctions statiques et prévisibles,
se substituait à l’enfant-problème en prenant sa place centrale en séance. En
d’autres termes, le thérapeute , au lieu de l’enfant, représentait le lien avec
la famille.
Troisième phase :
retour à une perspective évolutive
L’expérience clinique et l’étude longitudinale des familles nous ont
amenés à faire de plus en plus référence à une théorie évolutive des relations
familiales, aussi bien au niveau diagnostic qu’à celui de l’intervention
(Andolfi & Angelo, 1985,1989, Andolfi et al., 1990 ). Nous avons considéré
la famille comme un système émotionnel avec une histoire sur au moins trois
générations, comme un tout intégré sur un plan longitudinal, composé de
sous-systèmes et d’individus qui, selon Whitaker et Keith ( 1982) se relient
à une famille intra-psychique, sorte d’ethos historique. Scabini affirme
également que la famille psychologique est toujours une famille élargie
( 1984).
Au cours de ces dernières années la psychologie relationnelle à
orientation psycho-dynamique (Boszormenyi-Nagy & Spark, 1973; Bowen,
1984; Stierlin, 1981; Williamson, 1982), a élaboré les concepts de mythes
familiaux, de loyautés invisibles, de dettes multi-générationnelles et de
projection des processus d’immaturité intergénérationnelle. On retrouve
dans ces thèmes, d’une part l’influence de la famille d’origine sur la
génération plus jeune, et d’autre part, une transmission inconsciente
d’attitudes, de règles, d’interdits et d’attentes sur plusieurs générations. Ces
prémisses nous aident à comprendre que l’histoire individuelle du symptôme
prend forme et consistance à travers son histoire multigénérationnelle : le
cours de la vie élabore la signification des symptômes. Le modèle
trigénérationnel permet de dépasser une crise « congelée » sur l’individu
pour aborder la crise évolutive « d’un groupe avec une histoire ». Pour
comprendre la relation parents-enfants, nous avons introduit les grands-parents ; ainsi nous avons pu observer les interactions entre plusieurs
membres de la famille, mais surtout appréhender l’individu au sein de sa
crise évolutive. Le rapport dynamique entre appartenance et séparation,
aussi bien sur un plan horizontal (couple, fratrie etc.) que vertical (les
différentes générations) a guidé notre observation. Nous avons fait une
distinction entre famille harmoniques, instables et dysharmoniques (Andolfi,
1994).
Dans les familles harmoniques, les valeurs transmises par les familles
d’origine respectives n’interférent pas avec l’intimité et la confiance vécues
au sein du couple. En présence d’un traumatisme, d’une crise évolutive ou
de l’apparition de difficultés chez l’enfant, la famille harmonique sera en
mesure d’utiliser ses propres ressources, et si nécessaire, de demander de
l’aide à l’intérieur comme à l’extérieur du système.
Dans les familles instables, le monde affectif du couple est « adopté »
par la famille d’origine de l’un des deux partenaires. Dans cette configuration,
un membre du couple reste dépendant de sa propre famille d’origine, tandis
que l’autre opère une coupure émotionnelle des liens avec ses propres
parents et son histoire. Il est possible que l’enfant issu d’un tel couple, soit
mêlé à la distorsion affective dont l’origine se situe dans les générations
précédentes; il arrive qu’en grandissant, celui-ci amplifie cette distorsion à
travers des symptômes, tant somatiques que de type identitaire. Par ses
symptômes, il montre son immaturité, ce qui n’exclut pas pour autant le
processus qui l’a mis précocement en position d’adulte. L’inversion des
rôles dans la relation parent-enfant, a fait que l’enfant a pris soin de ses
parents à un moment où lui-même aurait eu besoin d’assistance.
Dans les familles dysharmoniques, nous arrivons par un autre chemin,
à une situation similaire. Ici, les deux partenaires ont expérimenté une
carence affective, un déracinement précoce de la famille avec une perte du
sentiment d’appartenance. Comme deux « orphelins », ils attendront de
l’enfant la sécurité qu’ils n’ont pas réussi à s’offrir mutuellement. L’enfant
se préoccupera alors du bien-être de ses parents au détriment du sien. Bien
évidemment, l’immaturité des parents n’est pas forcément la cause des
symptômes psychologiques ou psychosomatiques de l’enfant. Nous pensons
plutôt qu’une maladie, une perte importante, un déracinement, une débâcle
financière, une séparation de couple etc., sont capable de rompre des
équilibres émotionnels et d’être déchargés sur une personne, par exemple un
enfant, qui présente un terrain émotionnel vulnérable.
La présence de l’enfant en séance nous permet d’établir avec lui une
alliance thérapeutique, et en collaboration avec lui, nous pouvons aider la
famille. Il devient ainsi le lien privilégié pour envoyer des informations aux
parents. Ce type d’intervention suscite un sentiment général d’espoir et
constitue un message qui montre à l’enfant sa compétence. Il ne faut pas
oublier que le contexte thérapeutique fait toucher à la vulnérabilité et au
sentiment profond d’incompétence des adultes ; complimenter l’enfant et
faire appel à ses ressources signifie de façon implicite qu’on reconnaît les
capacités des parents pour avoir élevé un enfant compétent et sensible.
À travers l’enfant, nous pouvons accéder à la mémoire et aux
expériences des générations passées et entrer en contact avec les parents en
tenant compte des phases évolutives antérieures. Il est par exemple possible
de demander à un enfant de parler de ce qu’il imagine de la relation entre son
grand-père et son père quand ce dernier avait son âge; nous pouvons poser
des questions sur la rencontre de ses parents , sur comment il « nageait » dans
le ventre de sa mère, sur le prénom qu’il aurait eu si, au lieu d’un garçon, une
petite fille était née.
L’enfant devient central dans la construction de la carte émotionnelle
de la famille et il est valorisé en tant que personne compétente. De cette
manière, le thérapeute peut tester si l’enfant lui fait confiance au point de
lui laisser la tâche de s’occuper de ses propres parents voire même du bien-être de la famille. Il sera également intéressant pour le thérapeute, d’observer
les réactions des adultes aux questions posées à l’enfant.
Comme nous l’avons déjà mentionné, dans les familles
dysharmoniques, il y a un déséquilibre entre les deux familles d’origine :
d’un côté un hyper-engagement, et de l’autre une coupure émotionnelle.
Dans d’autres familles, la coupure émotionnelle est bilatérale, comme si la
génération précédente était inexistante. Le territoire du couple est alors
surchargé d’attentes et de tensions, mais celui de l’enfant l’est encore plus :
ce dernier risque de « nourrir » ses propres parents, et il intériorise la
distorsion relationnelle.
La collaboration de l’enfant est très précieuse dans la phase
d’évaluation, et nous pouvons l’utiliser pour inviter en séance, la partie de la
famille qui semble éloignée ou silencieuse. La réaction de l’enfant à ce
propos a une valeur diagnostique. S’il est curieux et se mobilise, cela signifie
que la famille possède les ressources pour se transformer. Si au contraire,
l’enfant se montre indifférent ou clairement hostile à une ouverture envers
la famille d’origine, il est probable qu’il soit en train de protéger les différents
membres de la famille de ce qu’il perçoit comme un danger émotionnel. Dans
ce cas, la rigidité face au changement risque d’être plus importante.
Pour réactiver des systèmes de communication interrompus durant
des années d’incompréhension et de refus, le thérapeute recherche activement,
mais de façon progressive, les forces du groupe familial. Il ne doit pas
séparer, comme cela se fait couramment, le groupe en générations ; les
conflits ne seront pas éliminés mais reliés au passé et au future.
Dans le cas où les adultes refusent de demander de l’aide aux familles
d’origine, on peut inviter l’enfant à amener en séance des photos de famille
datant par exemple, de l’époque où maman et papa avaient son âge; à la
maison, les parents l’aideront dans cette recherche. Nous commençons ainsi
à introduire la famille élargie, et à réactiver les sentiments d’appartenance
sur trois générations. Regarder les photos en séance, permet d’entrer davantage
dans le monde relationnel de la famille et de saisir les connexions utiles pour
la mobilisation des ressources du système. La photo de famille n’est qu’un
support pour passer plus facilement à l’analyse des interactions actuelles, et
envisager les transformations possibles au niveau individuel et du groupe.
À la différence des enfants, les adolescents sont moins disposés à
accepter le rôle de consultant en thérapie. La plupart du temps, ils testeront
la capacité du thérapeute à tenir tête à leur apparente indifférence. Par
ailleurs, nous avons constaté que l’adolescent collabore dans la mesure où
il perçoit de la part du thérapeute un intérêt réel à aider sa famille.
Laura est une jolie jeune fille âgée de seize ans, que nous avons invitée
en séance avec sa petite sœur, pour aider le thérapeute. Les parents s’étaient
séparés une première fois quelques année auparavant; aujourd’hui, leur
mariage est à nouveau en crise. Laura accepte de venir, mais une fois en
séance, elle proteste car elle est obligée de « perdre son temps pour quelque
chose qui ne l’intéresse absolument pas », « peut-être que ma petite sœur
peut vous aider, car elle a encore besoin d’eux » nous dira-t-elle. Le contenu
contraste avec le message non-verbale exprimé par Laura, surtout avec le
regard. Le thérapeute souligne cette ambivalence et demande s’il doit croire
la bouche qui dit « non » ou les yeux qui semblent intéressés. À la suite de
cette intervention, Laura participe plus activement au processus thérapeutique.
L’intervenant de son côté, s’allie avec les yeux de la jeune fille et les utilise
comme guides pour explorer la problématique familiale.
Voici quelques questions qui ont permis de créer une alliance
thérapeutique avec Laura : « Comment étaient les yeux de ta mère quand elle
était encore amoureuse de ton père ?» ; « Ont-ils commencé à changer parce
qu’elle a perdu un compagnon ou un soutien à la maison ?»; « Tes yeux sont-ils tristes parce que tu vois une crise insurmontable, ou parce que tu voudrais
être nourrie comme une petite fille et tu t’aperçois que personne n’est à ta
disposition ?»; « Quels yeux avait ta mère quand elle avait seize ans ?»;
« Était-elle intéressée de la même manière que toi au mariage de ses
parents ? »
Nous sommes frappés de constater que les adolescents deviennent une
ressource si l’adulte interagit avec leur façade d’arrogance et d’indifférence
sans la mettre d’emblée en question. Il est important de comprendre leur
souci de l’harmonie familiale sans les obliger à dévoiler leurs états d’âme.
Le stéréotype social qui voit dans l’adolescence une phase évolutive de
« détachement de la famille », néglige l’existence du besoin complémentaire
d’appartenance, besoin qui devra être réajusté par rapport au passé.
L’enfant à problème comme consultant
Les parents amènent l’enfant en thérapie et ils décrivent ses difficultés.
Il peut être d’accord ou pas avec la définition du problème donnée par ses
parents; il peut aussi montrer son désintérêt envers des choses qui concernent
les adultes.
Qu’est-ce qui change si, au lieu de penser que la famille nous amène
l’enfant, nous considérions que c’est l’enfant qui amène la famille en
thérapie ? Quel sens cela a-t-il de démarrer le premier entretien en demandant
à l’enfant : « Que pouvons-nous faire, toi et moi, pour ta famille ?» ou
encore : « Si les rencontres pouvaient servir, que veux-tu qui change ?».
Nous pouvons aussi donner à l’enfant une« baguette magique » pour le faire
modifier ce qui ne va pas à la maison.
La question qui se pose au thérapeute est : où et comment chercher la
compétence.
Compernolle (sous presse) affirme que la thérapie familiale est trop
centrée sur l’adulte et sur ses formes d’expression alors que l’enfant et son
monde relationnel sont négligés. De la même manière, l’enfant, à cause de
l’égoïsme de l’adulte, est privé de l’opportunité de grandir et d’apprendre
auprès de ses grands-parents; on assiste à une sorte de « grands-parentectomie », une coupure chirurgicale entre petits-enfants et grands-parents.
Quand le thérapeute s’adresse en tant qu’adulte à d’autres adultes – les
parents – pour se renseigner sur les difficultés de l’enfant, il crée un contexte
où les grands savent et où les petits, surtout s’ils ont des problèmes, sont un
objet d’observation.
Poser des questions aux enfants sur les adultes n’est pas une stratégie
destinée à impliquer davantage la famille à la thérapie, mais une proposition
de travail différente où on considère les problèmes de l’enfant comme un
accident évolutif capable de favoriser le changement non seulement chez
l’enfant, mais aussi dans la famille toute entière. L’enfant devient ainsi un
point de passage fondamental pour la voie qui va de la pathologie à la santé.
Mon attitude thérapeutique a profondément changé quand j’ai renoncé
à vouloir contrôler ou minimiser les troubles de l’enfant, et j’ai pu en saisir
la richesse lorsque je les ai « épousés » sans préjugé ni moralisme.
Face aux conduites destructrices de l’enfant, le thérapeute arrive à
contenir sa propre souffrance et à jouer avec les aspects symboliques des
problèmes, la famille pourra se confier à lui pour découvrir ses propres forces
et compétences.
Sandro est un enfant obèse âgé de onze ans; il a le visage d’un bébé et
une attitude colérique. Ses parents l’ont amené en thérapie, effrayés par son
comportement violent à l’école comme à la maison. Pendant la séance,
Sandro est arrogant et agressif envers ses parents et le thérapeute. Cette
attitude commence à changer quand ce dernier dit d’un ton calme et sûr en
même temps : « Sandro a ingurgité lait et rage pour trop longtemps ». La mère
de Sandro, Giovanna, parle de la grand-mère paternelle de Sandro, qui serait
la cause de tous les malheurs dans la famille. Le thérapeute invite Sandro à
observer son propre corps et à explorer quelle partie lui appartient et quelle
partie appartient à sa grand-mère colérique. Au cours de la thérapie, il
apparaît que Betta, la grand-mère en question, avait obstrué le mariage de
son fils qui, à son tour, s’était montré incapable de se défendre et de protéger
sa nouvelle famille des attaques de Betta. Sandro, conçu avant le mariage,
devint le dépositaire d’une colère qui ne lui appartenait pas, et le gardien du
lien du couple, lien qu’il sauvegardait déjà avant sa naissance. Cette « dette
d’amour » rend les parents de Sandro impuissants face à son agressivité qui
souvent s’adresse à eux. Le thérapeute transforme la violence de Sandro en
kilos de rage qui peuvent être rendus. Sandro, soutenu par le thérapeute,
commence à maigrir… ce qui prouve sa collaboration au processus
thérapeutique. Mais le virage de la destruction relationnelle vers la
transformation évolutive de la famille a lieu quand, avec l’aide de Sandro, on
accepte d’inviter en séance Betta, qualifiée par Giovanna comme le « monstre
de la maison », « violente comme Sandro ». La présence de Betta dénoue les
incompréhensions et les rancunes accumulées pendant de longues années
par au moins trois adultes de la famille, et ensuite transmises « presque
génétiquement » au système émotionnel d’un enfant trop important pour
tout le monde. Une incompréhension plus ancienne existe entre Betta et
Luigi, le père de Sandro, resté très tôt orphelin de père. La barrière de
protection érigée par Betta et Luigi devant un abandon commun prématuré,
tombe. Luigi exprime en pleurant à sa mère son sentiment d’avoir été trahi
quand, tout petit, elle l’avait envoyé en pension tout en gardant sa petite sœur
à la maison. Betta explique de son côté la souffrance que lui avait causé ce
choix incontournable vu les circonstances du moment. Elle ajoute que
l’envahissement ressenti par Luigi et Giovanna n’était que le reflet de sa
tentative tardive et maladroite, de récupérer un contact avec son fils.
Giovanna a le sentiment qu’un roc a été ôté au couple, ce qui la rend plus
disponible. L’histoire évolutive de la famille, bloquée pendant longtemps,
peut reprendre son cours et permettre de découvrir d’autres modes de
relation. Une fois l’écheveau démêlé, il est plus facile de dénouer les nœuds
qui avaient emprisonné les ressources de la famille.
À partir des problèmes de Sandro, trois générations ont dû s’interroger
sur un cycle de vie surchargé de peur d’abandon et de perte, et d’attentes de
reconnaissance excessive. La violence a retrouvé sa place; aux trois
générations de trouver maintenant un équilibre nouveau entre appartenance
et séparation. Sandro peut retourner à l’école plus tranquille, sans se sentir
obligé d’agresser pour défendre son intégrité. Cependant, il devra résoudre
le problème difficile de remplir ses vides de personnalité et de renoncer à être
un fils extraordinaire, pour découvrir sa propre adolescence.
L’enfant imaginaire comme ressource
dans la thérapie de couple
Le thérapeute peut utiliser la construction d’un enfant imaginaire
comme ressource pour un couple sans enfant. En introduisant une réalité
« comme si », on explore la qualité de la relation par le biais d’un tiers, ce qui
permet de connaître plus profondément les attentes respectives des deux
partenaires.
Bien évidemment, on pourrait questionner directement le couple, mais
les implications seront différentes si on demande à chacun de s’adresser à
une troisième réalité, ici l’idée d’un enfant. Voici à titre d’exemple, quelques
questions : « Si vous aviez un enfant, qu’est-ce qu’il penserait du fait que
vous demandez d’être aidés pour vos difficultés de couple ?», « Avec son
langage, qu’est-ce qu’il dirait de vos problèmes ?», « Si on l’invitait en
séance, où serait-il assis, entre vous deux, à côté de sa maman, à côté de son
papa ou tout seul dans un coin ?», « Qu’est-ce qu’il pourrait nous dire de vos
disputes ?», « Que pourrait-il dire du climat affectif présent chez vous dans
votre enfance ?», « Si vous aviez un enfant, comment pourrait-il m’aider à
toucher davantage votre souffrance ? «
Questionner de façon indirecte l’enfant intériorisé du couple, a une
force émotionnelle incroyable, et par conséquent, les défenses diminuent.
Les deux partenaires du couple s’exposent plus facilement face à un petit
enfant que directement entre eux; en effet, il ne s’agit plus de parler
exclusivement de la relation conjugale déjà alourdie par des tensions et
attentes excessives, mais d’introduire l’idée d’un jeu qui d’une part, favorise
la création d’un contexte de collaboration, et d’autre part, permet d’élargir
le champ d’observation et de s’écouter mutuellement sans préjugés.
Le thème de l’enfant peut être introduit de façon plus réaliste et donc
plus prévisible. Nous pouvons par exemple explorer si le couple a envisagé
l’idée d’un enfant, s’il en a imaginé le sexe, le prénom, la façon de l’éduquer,
les relations avec les grands-parents, oncles, tantes etc. Ces questions
touchent des points névralgiques du couple, surtout si le désir d’enfant n’est
pas partagé, et réveille des zones douloureuses si la procréation est impossible.
Dans tous les cas, utiliser l’image de l’enfant permet d’évaluer la
flexibilité du couple ainsi que les motivations profondes à la thérapie.
Souvent, pour rendre plus concret « la présence » de l’enfant, on introduit un
objet métaphorique : un poupon, une peluche ou une affiche représentant un
adulte ou deux parents qui embrassent un enfant. L’impact émotionnel
puissant qui se produit, définit clairement le contexte où va s’élaborer un
projet thérapeutique.
Nous pouvons également utiliser l’enfant imaginaire avec un couple
qui a déjà un enfant. Dans ce cas, la réalité « comme si » élargit l’imagination
« au niveau de la fratrie » et pousse les parents et l’enfant unique à chercher
une organisation émotionnelle différente, incluant des alliances et des
responsabilités nouvelles.
L’introduction de l’enfant imaginaire permet au thérapeute de
communiquer différemment avec l’enfant réel et le couple.
Nous recevons ainsi des informations utiles à plusieurs niveaux :
-
Hiérarchie dans le sous-système de la fratrie : le thérapeute explore
comment la responsabilité et le partage de l’amour s’organisent dans
le cas où l’enfant imaginaire est plus âgé ou plus jeune que l’enfant
réel. Les questions « Si dans la famille, il y avait un autre enfant, il
serait plus âgé ou plus jeune ? » ou « Comment les parents se
partageraient-ils les tâches ? », produisent parfois des réponses
dissemblables du côté du père, de la mère et de l’enfant. L’analyse
d’une telle différence est très intéressante.
-
Stéréotype sur le genre sexuel : le thérapeute explore l’imagination
au niveau du sexe de l’hypothétique deuxième enfant avec les questions
suivantes : « Tu aimerais avoir un petit frère ou une petite sœur ?»,
« Quel prénom tes parents choisiraient-ils pour lui/elle ?», « Que
changerait-il/elle à la maison si c’était un garçon ou une fille ?». Nous
pouvons aussi demander à l’enfant si une petite sœur serait plus
proche de la mère ou si un petit frère comprendrait papa dans les
moments où ce dernier se sent seul ou a besoin d’aide.
-
Les mythes familiaux : le deuxième enfant imaginaire nous informe
sur les valeurs et sur le poids des mythes familiaux dans l’évolution
du couple. Si par exemple, la mère s’est toujours montrée surimpliquée
et dépendante vis-à-vis de sa famille d’origine, nous pouvons demander
à l’enfant si un petit frère serait utile à « détacher maman de chez
elle ». Dans le cas où le père s’est prématurément détaché de sa famille
d’origine, le petit frère pourrait l’aider à retisser des liens. Nous
pouvons aussi expliquer à l’enfant qu’à deux, il est plus facile de
partager la tâche de « prendre soin des parents ».
-
Angoisse de séparation : l’image d’un(e) frère/sœur aide le thérapeute
à mieux comprendre les sentiments de perte et les peurs d’une
séparation conjugale possible. L’anticipation de ces sentiments permet
d’observer les ressources du couple pour reconstruire une relation ou
pour se séparer sans hostilité : « Si vos parents se séparent, ça serait
peut être plus facile pour tout le monde. L’un pourrait s’occuper de la
mère et l’autre du père. Comment feriez-vous le choix ?»
Dans une dimension « comme si », l’adulte écoute plus objectivement
le contenu et les affects exprimés par l’enfant. À travers cette « fiction », la
voix de l’enfant arrive plus facilement aux parents, lesquels seront moins
résistants et participeront avec plus d’authenticité à la thérapie. De son côté,
l’enfant réel, par le biais de l’enfant imaginaire, exprimera librement ses
désirs, ses peurs et ses besoins, sans se sentir responsable des réponses
sensées appartenir à quelqu’un d’autre. Cette méthode a aussi l’avantage
d’introduire une dimension de jeu souvent absente quand on travaille avec
les familles en crise.
En élargissant l’unité familiale, le thérapeute aide chaque membre à
récupérer sa propre personnalité.
L’enfant en tant que consultant
en thérapie de couple
Ce dernier paragraphe décrit l’utilité de convoquer l’enfant en qualité
de consultant au sein d’une thérapie de couple. Dans ce cas, il ne présente pas
de difficultés et a été identifié comme une ressource au début, pendant ou à
la fin d’une thérapie sollicitée pour des problèmes conjugaux. Sa présence
en séance sera discontinue mais très efficace, ainsi que nous le montrons dans
la suite.
Dans l’ouvrage « La coppia in crisi », nous affirmions la nécessité de
connaître le développement familial d’un point de vue historique pour
aborder les problèmes du couple. Nous voulions dégager les ressources
mobilisées dans chaque famille d’origine au moment de crises évolutives.
Ceci nous a amené à convoquer déjà dans la phase diagnostique, les familles
d’origine respectives et les enfants.
En général, la proposition qui suscite le plus de perplexité est celle où
on invite la fratrie et les parents en même temps, car le passé, sorte de
royaume de la culpabilité et du sentiment d’abandon, est souvent chargé de
valeurs négatives. En revanche, proposer une rencontre avec les enfants
soulève moins de « résistance », sauf s’il s’agit de situations d’abus ou de
forte hostilité au sein du couple, faisant craindre que l’enfant se range du côté
de l’un contre l’autre. Enfin, quand la thérapie est demandée pour des
problèmes d’ordre sexuel, le couple peut se sentir gêné d’amener les enfants
en séance. Cependant, l’embarras initial laisse place à l’évidence que la
présence de ceux-ci aide à élargir le champ d’observation en passant des
problèmes de couple aux ressources familiales.
Nous présentons maintenant un cas clinique qui montre comment
l’enfant devient consultant au sein d’une thérapie de couple.
Sara, âgée d’une quarantaine d’années, se sent déprimée face à des problèmes conjugaux et à un sentiment d’inutilité. Le couple demande une thérapie à cause d’une relation qui s’est vidée depuis longtemps.
Le thérapeute choisit le thème de la dépression pour démarrer un dialogue >avec Andrea qui est âgé de neuf ans. Avec l’aide de l’enfant, il déplace la dépression du couple vers un contexte intergénérationnel. Andrea arrive à percevoir les besoins que sa mère n’a jamais pu satisfaire au sein de sa famille d’origine; il aide ensuite le thérapeute à mobiliser le père, très dépendant de sa famille d’origine.
Thérapeute : D’après toi, quand ta maman était jeune, où a-t-elle appris à être déprimée ?
Andrea (sans hésitation ) : de mamie … sur les photos, elle ne rigole jamais.
Elle s’habillait toujours en noir !
Thérapeute : Nous avons de la chance alors, car si maman ne sourit jamais, au moins elle s’habille avec de belles couleurs !
Andrea : Maman nous achète à moi et à papa des tee-shirts magnifiques.
Thérapeute : Mais ta grand-mère s’habillait en noir, même quand, à ton âge, elle allait à l’école ?
Mère (très émue, comme si soudainement on touche à des points sensibles de son enfance): ma mère a arrêté très tôt l’école. À l’époque, ils n’avaient pas beaucoup d’argent, et ma mère aidait ses parents dans un petit commerce de fruits et légumes. Elle se levait de bonne heure et n’avait pas de temps pour elle. Elle n’a pas eu non plus de temps pour s’occuper de moi quand j’étais petite. Je n’ai pas le souvenir d’avoir joué avec elle.
Thérapeute ( en s’adressant à Andrea ) : Etais-tu au courant de cela ? Peut-être que ta mère est déprimée car, comme ta grand-mère, elle a dû s’occuper de tout le monde sans jamais être une « petite fille » et sans pouvoir s’appuyer sur personne.
Peut-être que les couleurs de ses habits servent à attirer un peu l’attention, mais à l’intérieur, elle ne se sent pas « colorée ». Qui pourrait l’aider à se sentir plus vivante ?
Andrea : Moi et papa !
Thérapeute : Donc, on doit recharger les batteries du mariage pour faire en sorte que la lumière revienne. Parfois il est utile de faire un pas en arrière, pour récupérer les énergies d’autres sources. On pourrait inviter ensemble ta grand-mère pour voir s’il lui reste un peu d’énergie pour sa fille.
Andrea : Peut-être aussi que maman peut aider mamie à s’habiller avec des couleurs plus vives.
Thérapeute (en s’adressant à Andrea) : As-tu remarqué que papa se ranime quand on aborde la dépression de maman, et qu’il amène un peu de lumière ? Ton papa pense vraiment que ta maman est le baromètre de la famille ?
Andrea : Si maman est de bonne humeur papa rigole, joue avec moi, et on s’amuse. Si maman est déprimée, alors il a mal à la tête, il dort durant des heures devant la télé ou il lit le journal. Il semble très vieux.
Thérapeute : D’après toi Andrea, où papa a-t-il appris à être si dépendant de l’état d’âme des femmes ? Quand il était dans le ventre de sa maman ou après ?
Andrea (qui commence à rigoler et à taquiner son père) : Quand papa, quand ?
Thérapeute : Andrea, finalement tu peux m’aider dans deux sens : à éliminer la dépression de maman et à réduire la dépendance de papa. Peut-être devrions-nous essayer de comprendre si papa est différent quand il n’y a pas de femmes autour de lui. J’ai une idée : peut-on se voir une seule fois entre hommes, toi, moi, papa, papi et ton oncle ? Qu’est-ce que tu en penses ?
Andrea : Je pense qu’ils viendront avec beaucoup de journaux. Papa a un tas de livres aussi.
Thérapeute : Dans ce cas, tu amèneras tes revues et moi les miennes. On démarrera par une belle séance de lecture. Une fois qu’on aura terminé de lire, on essayera de comprendre comment les hommes de cette famille peuvent prendre des
initiatives et faire confiance à leurs propres sentiments … alors maman pourra se reposer et économiser un peu d’énergie sans devoir toujours donner, donner, à tout le monde.
La collaboration active de l’enfant a permis au thérapeute d’aborder
la dépression de la mère et la dépendance du père et d’envoyer indirectement
aux parents des messages à deux niveaux : en tant qu’adultes et en tant
qu’enfants. Il se dégage l’idée que leurs problématiques ne sont pas nées au
sein du mariage mais que chacun les a héritées de l’enfance.
En d’autres termes, comme l’affirmait souvent Whitaker, si nous
arrivons à dégager le terrain et à ressaisir les files, nous retrouvons deux
personnes et non plus deux rôles.
Comme nous l’avons déjà évoqué, l’enfant peut être invité à n’importe
quel moment du processus thérapeutique. Par exemple, à un moment
d’impasse, l’enfant donne aux adultes – parents et thérapeute – des suggestions
sur comment virer de cap.
Il n’est pas rare que j’implique les enfants à la fin d’une thérapie de
couple. Dans ce cas, j’aime construire un contexte scolaire où les rôles sont
inversés ; les enfants donnent des notes aux adultes par rapport aux progrès
faits en thérapie. Il est stupéfiant de voir le sérieux et l’excitation avec
lesquels les parents accueillent les critiques de leurs enfants. Nous sommes
toujours étonnés de la capacité innée de ces derniers à aller au cœur des
problèmes, sans hypocrisie; cela s’accompagne d’un grand sens d’honnêteté
et de justice. L’évaluation que l’enfant fait du thérapeute est aussi très utile :
qu’est-ce qu’il a su élaborer et où il aurait pu mieux faire ?
Les appréciations des enfants ne sont jamais statiques, leurs notes, à
la différence de celle données par les enseignants, sont flexibles sans jamais
devenir des étiquettes apposées sur la personne. Pour un enfant, il y a toujours
de l’espoir ! Là où il y a de l’engagement, on passe facilement d’un quatre à
un vingt. L’enfant est prêt à indiquer la voie et à offrir des suggestions pour
avancer.
Malheureusement, quand le couple est en émoi, la voix de l’enfant est
généralement, ignorée ou sous-estimée. Beaucoup de thérapeutes partagent
avec les couples l’idée qu’il vaut mieux ne pas mêler les enfants « au champ
de bataille ».
L’expérience m’a appris que « l’exclusion dans un but de protection » se
base sur la méconnaissance des ressources de l’enfant ou sur l’incapacité à
les utiliser, à jouer avec lui, à saisir son langage direct. Si nous sommes prêts
à l’écouter, l’enfant devient une source d’information et d’espoir précieuse.
Le contexte de la thérapie familiale est un lieu où plusieurs langages
se rencontrent et parfois se surperposent : celui des adultes, des générations,
du genre sexuel, des enfants (ludique), des adolescents (critique), des
thérapeutes et des institutions (technique).
Dans les familles dysharmoniques où les différents idiomes sont peu
intégrés et ont tendance à rentrer en collusion, le thérapeute doit accomplir
un travail patient et compétent de « médiation culturelle » entre les générations.
Dans ces contextes rigides, la communication se base sur le sens du devoir,
sur la loyauté et la censure; la pensée sélectionne sur la base d’un critère de
protection et de convenance, les réponses aux questions que le thérapeute
pose, avec par conséquent, une perte de spontanéité. En même temps, le style
du langage est très concret, descriptif, et limite les choix de l’individu; il
s’agit d’un langage riche uniquement au niveau conceptuel et terminologique,
qui risque d’intimider l’enfant (Andolfi & Angelo et al., 1990 ).
Au contraire, le langage de l’enfant est le plus souvent magique,
créatif, ludique et s’intègre mal à celui des adultes qui, généralement, ne
savent ni jouer, ni apprendre le vocabulaire de l’enfant.
La présence des grands-parents en séance introduit le langage de la
génération plus ancienne, langage qui a une tonalité romantique, chargée de
mémoire et d’histoire, et riche d’une élaboration, fruit de l’expérience. À
travers ce langage se propage l’écho de la culture, des valeurs, des mythes
et des rituels familiaux. Ainsi, au sein d’un rituel où plusieurs générations
se rencontrent, le thérapeute peut avoir accès à la mythologie de la famille.
La traduction d’un monde familial à l’autre et le passage d’un contexte
social donné au suivant nécessitent que le thérapeute se libère de ses propres
stéréotypes, c’est-à-dire d’un langage qui se base sur des théories, des
objectifs, une logique et une stratégie qui, trop souvent, oublient et éloignent
l’enfant. L’intervenant doit apprendre à traduire les modalités de pensée et
de communication des différents membres de la famille. Tout en encourageant
l’interaction entre adultes, le thérapeute considère l’enfant comme une
personne à part entière, capable de montrer et d’exprimer ses pensées et
sentiments. ( Andolfi & Angelo, et al. 1990) . Le thérapeute doit donc écouter
son propre langage et reconnaître ses résonances internes qui se manifestent
à travers les mots mais aussi à travers le corps et le silence.
Si nous considérons la psychopathologie familiale comme une sorte
de synthèse d’un trou inter-générationnel que l’enfant essaye de combler à
la place de l’adulte, alors, la meilleure façon de vérifier à long terme
l’efficacité d’une thérapie est de découvrir que l’enfant est redevenu, enfin,
un enfant … et un bon thérapeute sait reconnaître un vrai enfant.
Un enfant est réellement un enfant dans la mesure où il n’a plus besoin
de penser à la place des parents, ni d’être attiré par ce que ceux-ci font ou ne
font pas. Dès que les parents ont accès à « l’étage supérieur », l’enfant peut
parler avec sa propre voix.
·
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[1]
Traduit de l’italien par Angela Macciocchi.
[2]
Directeur de la Accademia di psicoterapia della famiglia, Rome. Professeur Ordinaire,
faculté de Psychologie, Université « La Sapienza », Rome. Directeur de la revue
Terapia Familiare