Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux
De Boeck Université

I.S.B.N.2804138704
210 pages

p. 1 à 7
doi: en cours

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no 28 2002/1

2002 Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau

D’une culture à l’autre, d’une famille à l’autre

Edith Goldbeter-Merinfeld  [1] Christine Vander Borght  [2]
Faut-il quitter son pays pour rencontrer l’altérité ? Notre culture nous porte et nous structure à travers une totalité complexe constituée d’une langue, d’un système de parenté, d’un ensemble de manières de faire et de techniques, d’usage et de coutumes.
Les définitions de ce concept se sont succédées depuis plus d’un siècle, chaque discipline mettant l’accent sur ce qui lui paraît le plus déterminant pour son approche.
Le champ de la thérapie familiale croise le contexte culturel sur bien des points : le système de parenté, les manières de se parler, le partage des rôles au sein des familles et les rituels, les modèles d’éducation et de soins, etc.
En même temps, chaque famille s’inscrit avec sa propre singularité dans le tissu des transmissions culturelles et affronte les défis de la vie en métabolisant à sa façon les règles culturelles en vigueur dans son propre contexte. On pourrait donc considérer la famille comme un système crucial dans la création, la protection, et la préservation de la culture.
Nous aimerions ouvrir ici une réflexion sur les échanges entre différents systèmes culturels et sur les manières de penser l’intervention thérapeutique dans la rencontre entre un thérapeute de famille ou un formateur de ce champ, et des familles ou des stagiaires de différentes cultures. Nous avons conscience que les termes de « groupe culturel » désignent souvent ceux que nous ressentons comme irrémédiablement autres et étrangers à nos conceptions du monde. En même temps, nous perdons souvent de vue que ceux qui nous paraissent « autres » nous voient, eux aussi, comme « autres » par rapport à eux.
Certaines familles vivent depuis plusieurs générations sur un même territoire, d’autres se sont déplacées et ont dû apprendre des langues qui leur étaient étrangères, de nouvelles manières d’accommoder les aliments, etc. Elles sont donc des « familles émigrées ». Pour celles qui sont restées au pays, le statut social a pu se modifier au cours du temps : les riches ont perdu leur fortune, les pauvres sont devenus des nantis, les villageois sont « montés » à la ville, les agriculteurs sont devenus commerçants ou exercent une profession libérale, les artisans sont devenus professeurs, les universitaires ont engendré des chevriers, etc. Elles ont donc contribué à construire une nouvelle culture au sein d’un territoire qu’elles n’ont pas quitté.
Les familles qui changent de culture au sein de leur région aussi bien que celles qui émigrent, conservent l’empreinte de leurs traditions et de leurs coutumes. Mais celles qui migrent, portent en plus de ce bagage culturel, la trace d’une fracture plus ou moins apparente, et se sentent orphelines de leurs racines…
Un pays peut abriter plusieurs cultures dites « minoritaires ». La désignation d’une sous-culture au sein d’une macro-culture amplifie les différenciations : chez les membres de la culture dominante surgissent des peurs de se faire progressivement envahir par l’autre, entraînant une volonté d’assimilation et des réactions xénophobes ou racistes ; ces dangers sont bien présents à l’heure actuelle.
Par ailleurs, un groupe culturel minoritaire peut craindre de se voir imposer les règles d’un groupe culturel plus important, et peut se sentir dès lors non reconnu, le droit à sa spécificité, et en quelque sorte celui de poser une revendication identitaire lui paraissant refusé.
Il est de plus en plus fréquent que des familles qui ont besoin d’aide psycho-médico-sociale, se retrouvent face à un intervenant provenant d’une culture différente de la leur. Comment aborder ces situations et exploiter les ressources portées par les différences, plutôt que de les subir comme autant d’indices d’incompréhension incontournables ? Comment former de futurs thérapeutes familiaux en enseignant un modèle issu d’une autre culture que la leur, alors qu’ils devront eux-mêmes intervenir auprès de familles ayant un autre mode de pensée que celui des formateurs ?
Si toute constitution de famille s’initie dans la rencontre de deux personnes qui vont engager une relation affective autour d’un projet de vie, il y a là aussi rencontre de deux cultures, celles des familles d’origine dont sont issus les deux partenaires. Pensons ici à cette expression couramment utilisée de « pièce rapportée » pour désigner dans une famille d’origine ces brus et gendres venant de chez « les autres », étrangers aux traditions du cercle familial qui les accueille plus ou moins bien.
Dans ce numéro des Cahiers, nous aborderons trois aspects de la dimension culturelle :
  1. La rencontre de formateurs en thérapie familiale occidentaux avec des stagiaires-thérapeutes vivant et travaillant dans d’autres pays, et leur découverte à cette occasion du regard de l’autre posé sur les étrangers pour ceux qu’ils visitent.
  2. La manière dont d’autres cultures s’approprient, en les modifiant, les modèles d’interventions psychothérapeutiques importés vers leurs contrées.
  3. Une réflexion sur notre rapport avec les cultures identifiées comme minoritaires dans nos propres pays.
Ainsi, le Français Philippe Caillé a longtemps vécu et travaillé en Norvège. Il souligne l’importance d’un langage commun pour concrétiser un échange inter-culturel, mais il relève aussi combien il faut « du temps, de l’intérêt et des efforts pour acquérir la connaissance subtile d’un langage ». Selon lui, l’acquisition de la maîtrise du code linguistique d’un pays représente un signe d’affiliation bien plus qu’une marque d’appartenance culturelle, car il crée du « familier » entre les hommes.
Mais en même temps, conscient qu’en ce qui concerne la psychothérapie, le langage se révèle souvent peu nuancé ou trop catégorique, il réaffirme l’importance de l’échange non verbal et des méthodes d’exploration analogiques qui touchent, selon lui, un fond commun affectif et cognitif au- delà de l’évidente différence des cultures. Il nous rappelle que le langage corporel est chez nous inné et universel, et qu’il constituerait dès lors, pour tous, un domaine plus familier qu’un vocabulaire nouvellement appris.
Geneviève Plateau et Romano Scandariato vont également avoir recours en partie au langage analogique pour avoir accès aux stagiaires qu’ils forment à la thérapie familiale dans la région de Dakar. À l’aide d’exercices non-verbaux, ils amèneront les stagiaires à représenter une métaphore de la rencontre de deux cultures à partir d’un travail de sculpturation.
En plus de l’utilisation classique du génogramme pour enrichir la réflexion des stagiaires sur leur pratique, ces auteurs souligneront l’importance d’être attentif à l’intersection entre les histoires singulières, l’appartenance culturelle et le cadre général de la formation.
Au cours de la formation qu’ils dispensent, Geneviève Plateau et Romano Scandariato vont prendre conscience qu’ils effectuent eux aussi un processus d’apprentissage qui leur fait découvrir la culture et les traditions sénégalaises et les valeurs familiales et individuelles qui prédominent dans ce pays.
Thérapeute et formateur britannique, Hugh Jenkins décrit ses expériences de formation dans trois pays dont les cultures sont fort différentes : le Singapour, la Hongrie, et la Norvège. Chacune de ses expériences a renvoyé vers lui, tel un boomerang, une vision nouvelle de sa propre culture, et l’a enrichi dans sa manière de comprendre et de sentir l’autre... et donc d’aller à sa rencontre.
Selon lui, le privilège de former à l’étranger, implique que le formateur puisse « s’ouvrir au risque de se montrer vulnérable », et « reste tout le temps attentif aux faux-pas qu’il commettra forcément » ; il devrait être prêt à les utiliser comme des opportunités lui donnant l’occasion d’examiner plus à fond ce qu’il prenait jusque-là pour avéré…
Des pratiques traditionnelles existent dans chaque contrée. Exporter nos modèles thérapeutiques occidentaux dans des pays où d’autres approches existent, peut être en porte-à-faux avec le contexte et le modèle de soins en vigueur, et ce risque est augmenté s’il n’y a pas de rencontre réelle entre le formateur et la culture de ceux qui l’invitent. Ceci implique un échange dans la confiance et le respect. À ce propos, Jean-Marie Lemaire se demande comment on peut, lorsqu’on travaille à l’étranger, être considéré comme une “bonne personne » avec qui les pratiques traditionnelles peuvent être partagées ; de plus, qu’est-ce qu’être « la bonne personne », et comment le devenir quand on travaille dans une culture autre que la sienne ?
Ici encore, les coutumes de ceux que rencontre Jean-Marie Lemaire le renvoient en miroir à lui-même et l’amènent à prendre conscience de sa propre étrangeté tissée de traditions culturelles occidentales.
Des thérapeutes marocaines formées selon les modèles systémiques issus du monde occidental (américain et européen) tentent, avec beaucoup de créativité, d’intégrer à leur pratique thérapeutique, les théories acquises de telle sorte qu’elles soient fructueuses pour les populations auxquelles elles s’adressent. Elles essayent, en quelque sorte, de marier deux cultures différentes.
Les textes de nos collègues marocaines nous dévoilent le Maroc comme un état riche d’enchevêtrements culturels divers et de régions dont les particularités sociologiques et géographiques impriment des configurations singulières aux traditions de ceux qui y vivent.
Ainsi ces thérapeutes familiales du Maroc témoignent des découvertes et des tâtonnements méthodologiques inhérents à la transplantation de l’approche systémique des familles dans leur culture. Travaillant à Casablanca, à Rabat ou ailleurs, elles sont à chaque fois confrontées à des micro-cultures spécifiques …
Pour Leïla Gharbi, l’outil puisé dans le registre socioculturel est indéniablement intéressant et prometteur pour le thérapeute, car il apporte non seulement l’information indispensable pour la compréhension du symptôme dans sa fonction au sein de son contexte d’apparition, mais il permet aussi de rassurer le système (famille nucléaire et famille élargie) car il s’appuie sur des « représentations familières et donc inoffensives ».
Marya Jaidi-Elalami relève l’existence dans son pays, d’une hiérarchisation culturelle qui entraîne une forme de suprématie d’une culture d’élite favorisant le modèle occidental importé au détriment du modèle d’origine. Ceci l’a amenée à poser l’hypothèse que dans un tel contexte d’adoption d’une culture dominante, certaines familles pourraient manifester par le biais de symptômes, un sursaut identitaire lié à des comportements de loyauté cachée envers leur culture d’origine.
Partant de cette réflexion sur les rapports identitaires qu’ont les individus avec leur langue et leur culture, Marya Jaidi-Elalami a été conduite à s’interroger sur sa double identité d’appartenance propre (professionnelle et familiale), et sur les aspects actuels de la transmission de la culture et de l’identité au sein de l’école et de la famille.
Aïcha Rabeh Sijelmassi souligne la dimension innovante que comporte le fait de recourir à un psychologue plutôt qu’à des soutiens plus classiques dans sa culture, comme les marabouts ou les guérisseurs. Elle décrit son institution de Casablanca où elle intègre une grille systémique dans un environnement où les rôles familiaux, les représentations des « psy » et des problématiques psychologiques sont différents de ceux rencontrés en Europe. L’illustration clinique qu’elle propose, montre toute la richesse de cette recherche.
Salima Mrini nous présente une intervention inspirée par l’approche de Mara Selvini-Palazzoli qu’elle intègre dans son contexte culturel.
Soulignant combien il est important de prendre en compte le rythme des familles, elle relève la nécessité d’adapter son rythme de travail à la connaissance que l’on a du contexte arabo-musulman et des différents facteurs qui l’influencent (socio-politiques, économiques, et religieux), afin de pouvoir travailler dans le respect des différences.
Enfin, d’autres difficultés sont rencontrées lorsque des familles non européennes décident d’engager un parcours d’immigration en Europe.
Alain Marteaux et Léandre Nshimirimana abordent les processus qui se développent dans le cadre des contacts de familles émigrées avec le pays sensé les accueillir.
Léandre Nshimirimana se montre préoccupé de la manière dont sont accueillis les immigrés et leur famille. Cet auteur souligne que si l’on veut prendre en compte les facteurs culturels dans la prise en charge des patients immigrés, il ne faut pas occulter le fait que la culture de leur thérapeute peut aussi poser problème.
Trop souvent, « l’intérêt pour la culture de l’immigré a détourné le regard des ethnopsychiatres des facteurs structurels de la société d’accueil, facteurs pourtant générateurs de souffrance », ajoute-t-il.
Il souligne enfin l’importance de la période qui suit l’arrivée d’un réfugié dans un pays, période où il est le plus fragile et le plus anxieux quant à son avenir, ses chances d’adaptation (ou les risques de son expulsion) : toute difficulté sévère et durable survenant alors, est susceptible d’avoir des conséquences néfastes sur le climat familial et la santé future des enfants. La conclusion s’impose d’elle-même, conclut-il : «Bien accueillir la personne immigrée est une opération de prévention en santé mentale ! »
Alain Marteaux observe que la perte d’autorité parentale est fréquemment constatée dans ces familles et qu’elle favorise une parentification de l’enfant ou de l’adolescent qui devient alors le messager, l’intermédiaire entre ses parents et les institutions sociales, et de ce fait, dévalorise ces derniers et entraîne fréquemment une démission de l’autorité paternelle.
En réponse aux risques d’une telle situation, Alain Marteaux propose de valoriser le rôle du père, de le rétablir dans ses fonctions de loi, de protection, de contrôle, mais également de le valoriser pour lui-même afin qu’il remplisse un rôle social consistant (comme celui de travailleur par exemple) et que surtout, il transmette ses valeurs culturelles et religieuses à ses enfants ; il souligne combien il est nécessaire que cette transmission ne soit pas formelle mais constitue un réel étayage affectif de l’identification de l’enfant au père et à sa culture d’origine et non le reflet de l’imposition du partage de notre propre carte du monde.
Pierre Fontaine nous propose de réfléchir à la culture de la pauvreté : il constate qu’en particulier ici, le rapport au temps est singulier ; cet auteur évoque les conceptions différentes du temps qui parfois nous heurtent lorsque nous sommes confrontés à des milieux défavorisés.
Il souligne aussi la valeur particulière que représente la famille au sein des milieux où règne la précarité : selon lui, elle y est centrale car « elle est la dernière barricade contre la misère ». Elle est la réalisation principale de ces personnes pour qui rester ensemble est souvent le projet essentiel.
Les derniers textes présentés ici attirent donc notre attention sur ces « autres » que nous ignorons, ou que notre regard rend transparents car nous avons probablement peur d’appréhender un monde où l’inconfort et la souffrance font le quotidien.
Nous espérons que ce cahier incitera le lecteur à plus d’ouverture, de curiosité et de respect dans ses rencontres avec l’Etranger.
Et si nous acceptions de tenir la différence pour une richesse essentielle au monde ?
 
NOTES
 
[1] Institut d’Études de la Famille et des Systèmes Humains, Bruxelles. Hôpital Erasme, ULB, UMH.
[2] Centre de Formation et de Recherche en Systémique, Bruxelles. Institut de la Famille, Toulouse.
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