2002
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
Immigrés en souffrance :
traiter la différence ou soigner l’accueil ?
Nshimirimana Léandre
[1]
Tout en affirmant l’intérêt de l’ethnopsychiatrie dans certaines situations de
souffrance des immigrés, l’article attire l’attention sur les souffrances engendrées
par la société d’accueil, sur l’implication du thérapeute lui-même dans la création
de la différence, et sur l’intérêt, dans nombreuses situations, de substituer une
clinique de l’accueil à la clinique coutumière de la différence.
Par rapport aux approches habituelles qui insistent sur la culture de
l’immigré, l’article invite les cliniciens à tourner leur regard d’abord sur eux-
mêmes et sur leur propre culture. L’idée centrale est qu’un accueil valorisant et
intégrant est la meilleure clinique pour l’immigré.Mots-clés :
Ethnopsychiatrie, Psychopathologie, Accueil, Intégration, Prévention, Politique.
Many writings insist on the importance of the culture of the immigrant: this
article invites the clinical workers to turn their look on themselves and on their own
culture. Of course, it is important to understand and help suffering immigrants in
respect of their own cultural believes and practices. But, I’d like here to draw
attention to the sufferings inflicted on the immigrant by the society in which he seeks
refuge, and to emphasize that, in many situations, a clinic of welcome should be more
efficient than a clinic based on cultural differences. Consequently, to improve his
welcome should be the best clinic for the immigrant.Keywords :
Ethnopsychiatry, Psychological pathology, Welcome, Integration, Public health politics.
L’anthropologue français Claude Lévi-Strauss a souligné en termes
très clairs le caractère d’illusion (au sens freudien, de réalisations d’un désir
inconscient) que revêtent certaines théories ou descriptions « exotiques » où
nous espérons confiner l’étranger. Pour cet éminent savant – qui savait bien
de quoi il parlait, puisqu’il a consacré lui-même sa vie à la compréhension
de la pensée sauvage – de nombreuses constructions théoriques constituant
le savoir anthropologique moderne ne sont, au fond, que des exercices
d’exorcisme par lesquels les anthropologues se sont ingéniés à expulser hors
de leur univers culturel les attitudes ou les croyances qu’ils considéraient
comme incompatibles avec l’élogieuse image qu’ils voulaient proposer
d’eux-mêmes. Ainsi donc, le discours anthropologique qui se veut « discours
sur l’autre », ne serait au fond que discours inconscient de l’anthropologue
sur lui-même !
Une analyse qui s’applique bien à d’autres sciences humaines qui
prennent l’étranger, le fou, le sauvage…comme leur « objet » d’étude, avec
l’objectif clair de le construire comme radicalement différent de celui qui
l’étudie. « Les théories scientifiques, dit Lévi-Strauss, sous couvert
d’objectivité, cherchent souvent à rendre les hommes étudiés – malades ou
primitifs – plus différents qu’ils ne le sont réellement de ceux qui les étudient.
La science du XIXe siècle a excellé dans le sens de chercher à constituer
séparément […] des phénomènes humains que les savants préféraient tenir
pour extérieurs à leur univers moral, afin de protéger la bonne conscience
qu’ils ressentaient vis-à-vis de celui-ci » (1974, pp. 5-6). C’est ainsi que les
recherches sur le totémisme, fort abondantes dans l’anthropologie du début
du siècle, furent progressivement abandonnées à partir du jour où R. Linton,
étudiant le comportement des soldats américains au cours de la première
guerre mondiale, releva des ressemblances frappantes de leurs croyances et
de leurs coutumes relatives à l’emblème de chaque division, avec « le
complexe totémique » que les anthropologues proposaient, jusque-là, comme
un caractère définitoire des sociétés primitives. En faisant du totémisme un
fait (aussi) américain, Linton l’a rendu incapable de maintenir à distance
l’étrangeté que les anthropologues avaient la mission de situer le plus loin
possible d’eux-mêmes et de leur culture. La question perdit du coup son
attrait et son intérêt, et l’on se mit en quête de nouvelles preuves de la
différence radicale entre cultures, avec apparemment la même satisfaction
de pouvoir dire aux sauvages : « Vous êtes complètement différents de moi,
mais je vous pardonnons… » (selon un beau mot de Roheim, 1967: 416).
L’analyse de Lévi-Strauss me permet aujourd’hui de questionner les
théories et pratiques qui prétendent s’occuper du patient immigré en
souffrance, tout en négligeant de prendre en considération ou en laissant sous
silence la place qui lui est accordée dans la société d’accueil. Les enjeux
socio-politiques de la santé (mentale) de l’immigré méritent pourtant la
même attention que l’étude de sa différence
[2]. Face à un immigré qui
« décompense », comme disent les « psy », on ne peut se limiter à analyser
les croyances et les pratiques thérapeutiques de sa culture d’origine, en
feignant d’oublier que sa « gueule de métèque » est agitée sur la scène
publique (à des fins de prise de pouvoir) pour susciter des peurs, des
angoisses et des fantasmes d’invasion que la
doxa
[3] coutumière se charge de
justifier et de légitimer.
Je voudrais soutenir donc que pour l’immigré, comme pour le pays
d’accueil, l’intégration, par le travail et l’accès à la citoyenneté, est la
première clinique qui vaille.
Je voudrais montrer également que ce n’est pas seulement au nom de
l’humanitarisme ou de la charité que l’on doit se préoccuper de l’accueil de
l’immigré, mais aussi au nom de la conviction que cela est bon pour la santé
mentale de celui qui l’accueille !
Je montrerai d’abord que l’intérêt pour la culture de l’immigré a
détourné le regard des ethnopsychiatres des facteurs structurels de la société
d’accueil, facteurs pourtant générateurs de souffrance. L’ethnopsychiatrie
mérite donc d’être interrogée, et je marquerai mes réserves par rapport à
certaines de ses thèses pourtant « si bonnes à penser… ». J’aborderai enfin
la question de l’accès aux soins des immigrés en souffrance, en partant des
études empiriques connues sur la relation entre santé et précarité. Dans la
relation thérapeutique entre un clinicien occidental et un patient immigré,
j’insisterai sur l’importance des croyances du clinicien lui-même, sur ses
réticences à analyser ses rapports à sa propre culture, et bien entendu, sur le
fait qu’il est interpellé, en tant que citoyen, par « le traitement » que son
patient subit, du fait de sa différence, dans sa vie quotidienne.
2. Du « culturalisme » aux « facteurs structurels »
Chercher à comprendre la souffrance d’un humain et à la prendre en
charge dans des termes et des actes qui ont du sens pour lui, est une attitude
clinique adéquate. Mais il serait simpliste de réduire l’immigré à sa culture
en oubliant ce fait souligné par Didier Fassin, que «être en permanence en
quête de ressources financières, ne pas avoir de titre de séjour, subir des
discriminations au quotidien, sont des éléments qui peuvent souvent rendre
compte de comportements en matière de santé et de soins, bien mieux que
tout essentialisme de la différence » (Fassin, 2000).
N’est-il pas cynique d’exalter la différence d’un homme quand, en
même temps, c’est au nom de cette différence qu’on lui refuse l’accès au
travail et à la citoyenneté ? Les embauches au nom et au faciès ne sont un
secret pour personne, comme le rappelle Nasser Negrouche (2002). Albert
Martens note également que l’emploi des immigrés a perdu, depuis 1974,
son caractère d’évidence et que «l’insertion par l’emploi devient un problème
d’autant plus crucial que l’offre d’emploi s’est considérablement réduite,
même pour ceux qui ont acquis entre temps quelque niveau de scolarité. Pour
beaucoup d’immigrés de la première génération un double rêve s’évanouit
ainsi: celui de pouvoir augmenter leur pouvoir d’achat ou de poursuivre leur
réussite sociale par un travail régulier et celui d’espérer que leurs enfants
réussiront mieux qu’eux-mêmes parce que (mieux) scolarisés.» (1999,
p. 124).
Or, c’est à des patients provenant de ces couches de la population
« dont le rêve s’est évanoui… », les Noirs et les Arabes en Europe, les
Indiens en Amérique, que s’adresse l’ethnopsychiatrie, en laissant sous
silence les conditions réelles de leur existence.
J’insiste: il serait irresponsable, pour un thérapeute familial recevant
un couple de Japonais, d’ignorer quel est le modèle de la parenté et de la
famille dans leur culture d’origine, comment se définissent les rapports entre
les conjoints et entre les générations, etc., quel est le style traditionnel
d’exercice de la paternité et de la maternité au Japon, autour de quelles
valeurs s’organise l’éthique familiale, etc. De même, si un patient sénégalais
affirme qu’il est possédé, ensorcelé, victime d’un maraboutage, le minimum
est de chercher à comprendre à quelles réalités culturelles il se réfère pour
donner un sens à ces expressions culturelles de la détresse psychologique
(Massé, 1998). Et si l’on s’aventure à analyser ses rêves, le minimum est de
se demander quel est le sens culturel des matériaux symboliques qui y sont
utilisés. Cela permet d’éviter aussi bien les interprétations sauvages que des
erreurs de diagnostic. Mais cette sensibilité anthropologique louable a été
tellement mise en avant, que l’on a fini par oublier le contexte social de la
souffrance de l’immigré – j’en conviens, cela est nettement moins agréable
à penser – un contexte où souvent, chômage, précarité et exclusion
s’entrelacent dans un piège sans fin, un piège confectionné et dressé, non par
la culture de l’immigré, mais par la société de son thérapeute !
Pourquoi a-t-on oublié, comme si elles étaient « politiquement
incorrectes », les approches sociologiques qui, dans les années 60 déjà,
attribuaient les souffrances des immigrés et des autres groupes marginalisés
à ce qu’elles appelaient « un retard structurel » ? L’insécurité que ressent
l’immigré de par son statut, l’inconfort qu’il éprouve entre la position qu’il
occupe et celle à laquelle il avait rêvé, son incertitude quant aux attentes vis-
à-vis de son pays d’accueil : tout cela trouve son origine dans des facteurs
structurels qui retardent ou s’opposent à son « inclusion », et doit par
conséquent chercher réponse à ce niveau (Martens, 1976, p.15 ss.).
Aujourd’hui, l’argument sécuritaire fait et défait les gouvernements, et
partout l’on montre l’immigré comme l’âne de la fable, « ce pelé, ce galeux
d’où vient tout le mal ». Mais on oublie que, dès les années 60, des analystes
pragmatistes proposaient déjà d’aborder « l’intégration harmonieuse des
immigrés », d’un point de vue du maintien de l’ordre public, en avançant
l’argument que les immigrés marginalisés pouvaient constituer des ghettos
où risquait de régner une agitation permanente (Martens, ibid.).
Dans les recherches que Rose avait menées, dans les années 60, sur
l’immigration en Europe, et que rapporte Albert Martens, la conclusion était
très claire : «Nous avons montré que ce qui est important en vue de
l’intégration et l’adaptation, c’est l’ouverture du pays d’immigration –
particulièrement sa politique, ses programmes et son action officiels et
probablement aussi ses attitudes non officielles » (Martens, ibid.).
Par attitudes non officielles, on entend la tradition en matière d’accueil
ou de rejet des étrangers, l’esprit d’ouverture ou de tolérance, la capacité à
accepter les marginaux…
Dans les recherches de Rose, aucune preuve n’avait pu être donnée
que l’intégration serait fonction de l’importance du degré d’attachement de
l’étranger à son pays d’origine ou de la similitude des cultures respectives
des pays d’émigration et du pays d’immigration.
Il suffit de lire Martens pour s’en rendre compte : de nombreuses
recherches en sociologie de l’immigration ont montré depuis longtemps que
l’intégration des étrangers au sein d’une société était fonction de l’ouverture
de la société d’accueil et non des caractéristiques « culturelles » propres à
l’étranger lui-même.
L’approche psychologique quant à elle, montre que l’intégration est
un
processus dynamique et réciproque entre l’immigré et la société d’accueil.
Le rapport subjectif de l’immigré à ses origines, le poids qu’il accorde à sa
différence culturelle dans ses stratégies identitaires, tout cela intervient dans
son intégration. On peut dire que la psychologie interculturelle confirme la
pertinence de la piste des facteurs structurels tout en la complexifiant. Les
recherches portant sur la santé des migrants, notamment sur ce que le
psychologue social canadien John Berry a appelé
le stress acculturatif
[4]
(Berry, 1989 ; Dasen, 2001) – suggèrent qu’un des facteurs majeurs impliqués
dans cette souffrance serait, comme l’avaient vu les sociologues, les
caractéristiques de la société dominante. Berry montre dans ses nombreux
travaux que l’intégration serait, pour la santé mentale de l’immigré, un mode
d’acculturation plus sain que l’assimilation ou la marginalisation, mais elle
ne serait qu’un effet secondaire, «
les deux variables principales étant la
disponibilité d’un réseau de soutien au migrant, et l’attitude plus ou moins
favorable de la société d’accueil» (Dasen, 2001 : 199). Si l’on comprend
l’intégration comme cette stratégie d’acculturation dans laquelle l’immigré
conserve son identité et sa différence culturelle (langue, habitudes
alimentaires, fêtes…)
tout en participant aux structures économiques,
politiques et juridiques avec les autres groupes ethniques de la société
nouvelle (Berry, 1989; et pour une analyse détaillée du concept voir Manço,
1999), elle n’est possible, par définition, que si l’immigré souhaite garder sa
différence culturelle (ce qui n’est pas vrai pour tous les immigrés !) et si la
société nouvelle
lui permet de conserver cette différence tout en lui garantissant
les mêmes droits et les mêmes devoirs (respect des lois et des valeurs
fondamentales de la société d’accueil ) que les autres membres de la société.
L’intégration est donc un processus réciproque et conflictuel, dans lequel
l’immigré et la société d’accueil sont impliqués dans une négociation, une
conversation, en vue d’arriver à un équilibre avantageux pour tous. On
comprend que
toute prescription de la différence est aussi violente que toute
assimilation forcée, ou tout rejet.
3. Questions à l’ethnopsychiatrie
a. L’appellation est malheureuse !
On a longtemps parlé «d’ethnosciences », et ceux qui parlent
aujourd’hui d’ethnopsychiatrie éludent la question du sens du concept ethnie
quand il est utilisé en l’appliquant exclusivement à des cultures non
occidentales. Le terme est en fait très malheureux, et je me demande si, sous
le masque de la scientificité, il ne sert pas d’abord à maintenir la bonne
distance nécessaire entre le « nous » et « les autres ». Les dictionnaires et les
encyclopédies nous rappellent que le terme ethnie, d’origine grecque, fut très
longtemps d’usage strictement ecclésiastique : chez les premiers chrétiens,
ethnos désignait les populations païennes, « les gentils », que dans le langage
séculier on désignait par « les peuples » ou « les nations ». Ce sont ces
peuples qui seront plus tard qualifiés d’ethnies et feront l’objet de
l’ethnographie, qui naîtra au début du XIXe siècle.
Sans entrer ici dans le détail de l’histoire de l’anthropologie, rappelons
que durant des années, des savants occidentaux s’émerveillèrent devant « le
bon sauvage » à qui ils attribuaient une santé inaltérable, une longévité et une
robustesse hors norme. Il fallait absolument aller l’étudier pour lui voler le
secret de ses performances. Mais avec l’industrialisation qui commence au
milieu du XIXe siècle, avec sa double nécessité de trouver des matières
premières et des marchés pour écouler ses produits, le bon sauvage sera mis
à mort, au profit d’un mauvais sauvage, stupide et arriéré, un enfant à
éduquer, un païen à évangéliser (Copans, 1975 ; Copans & Jamin, 1978).
Or, c’est justement à cette époque, en 1896 précisément, que le terme
« ethnie » est réintroduit dans le langage français, avec un déplacement
sémantique qui en fait une caractéristique des populations sauvages (les
termes de nations ou de peuples, considérés comme nobles, étant réservés
aux cultures occidentales).
On notera donc que le terme ethnie, que ce soit chez les premiers
chrétiens ou chez les anthropologues du début du vingtième, sert toujours à
désigner l’autre en tant qu’il lui manque un élément fondamental qui serait
la marque de la plénitude humaine, la foi ou la civilisation… On comprend
que ceux qui utilisent ce mot ne s’inquiètent guère de savoir si son usage est
justifié ou non. On lit par exemple dans le Dictionnaire d’Anthropologie et
d’Ethnologie, au terme ethnie : « Dans l’usage scientifique courant, le
terme “ ethnie ” désigne un ensemble linguistique, culturel et territorial
d’une certaine taille, le terme de tribu étant généralement réservé à des
groupes de plus faible dimension. » Si l’on accepte cette définition, on doit
conclure que les Wallons et les Flamands de Belgique sont des ethnies
authentiques, tandis que les Bahutu et les Batutsi du Rwanda et du Burundi,
qui parlent la même langue et habitent le même territoire, forment un seul
peuple ! Et pourtant, dans les textes anthropologiques ou politiques, on
appelle les Wallons et les Flamands des « communautés », et les Bahutu et
les Batutsi des ethnies ! De toute évidence, il y a là une autre logique qui n’est
pas du tout scientifique.
Ce banal exemple montre bien que si officiellement la notion d’ethnie
sert à rendre intelligible la réalité sociale des peuples, officieusement elle a
la fonction de marquer une différence ontologique entre les occidentaux et
les autres. Nous revenons au constat de Lévi-Strauss : certains mots, théories
ou pratiques portant sur l’autre, l’étranger, ont un objectif caché, qui est
d’assigner à la différence culturelle une fonction subjective de preuve ou
d’assurance dans la quête identitaire du chercheur lui-même. Francis Martens
faisait un clin d’œil spirituel à ses concitoyens : « Attention ! Un étranger
peut en cacher un autre. » Il disait : « Notre intérêt croissant pour
l’éthnopsychiatrie n’est pas sans ambiguïté : on peut y voir, quelquefois,
comme une façon détournée d’aborder nos propres questions d’identité
culturelle par étranger interposé. Dans ce cas, elle peut devenir, sous couvert
d’un intérêt sincère pour la santé de l’immigré, comme le visage déguisé de
sa diabolisation. Il n’est jusqu’au terme d’ethnopsychiatrie qui ne soit
potentiellement ravageur. On peut y lire, en effet, la conjonction de deux
altérités inquiétantes : celle du « fou » et celle de « l’étranger » (Martens,
1998).
Pourquoi, malgré des débuts prometteurs, l’ethnopsychiatrie n’a-t-
elle jamais pris d’essor en Afrique ? Même à ses heures de gloire, elle était
portée par des psychiatres et des psychologues occidentaux, notamment
Collomb et ses collaborateurs au Sénégal. Depuis que la psychiatrie africaine
est aux mains des africains eux-mêmes, l’ethnopsychiatrie a perdu du terrain
et de l’intérêt. Une des raisons est peut-être que ces africains refusent ce
qu’ils perçoivent clairement comme « une psychiatrie pour ex-colonisés… »,
pour reprendre une expression de Francis Martens. Certes, la question est
plus complexe, et le désir du psychiatre africain de s’afficher d’abord comme
médecin, en marquant clairement ses distances par rapport au guérisseur
traditionnel n’est pas à sous-estimer. Il y a aussi le fait que les Africains
prennent au sérieux « les réalités africaines » : il ne s’agit point de croyances,
d’hypothèses, de concepts, mais d’êtres réels, maléfiques ou bénéfiques, de
forces occultes, de divinités et d’esprits. Qu’un homme qui n’a jamais subi
la moindre initiation, qui ignore les interdits et les protections d’usage, les
formules magiques et les gestes appropriés, que cet homme donc puisse
s’improviser comme connaissant et maîtrisant ce monde-là, peut paraître
simplement comme une profanation. Que dirait un patient catholique si,
perdu dans la brousse, il rencontrait un guérisseur païen se vantant de
fabriquer des médailles et autres chapelets, de les prescrire aux européens,
et même de leur distribuer de temps en temps quelques sacrements…? Ne
parlerait-il pas d’usurpation de compétences ? Ne demanderait-il pas de quel
droit, de quelle autorité, le guérisseur n’ayant suivi la moindre initiation au
christianisme, ose fabriquer et manipuler devant ses patients des objets
sacrés ? Et que répondrait ce patient si le guérisseur lui disait : « J’ai passé
quelques jours chez vous, et j’ai vu comment font vos prêtres. Et puis, je me
suis documenté, et j’ai lu pas mal de bouquins sur vos croyances… J’en ai
moi-même écrit pas mal sur vous… » ?
J’ai rencontré au Cameroun un européen qui a acquis la réputation
d’être un grand guérisseur, au point que de nombreux malades viennent chez
lui, en le préférant aux nganga africains. Mais ce guérisseur, le prêtre Éric
de Rosny, a suivi une longue initiation auprès des nganga traditionnels (de
Rosny, 1981). Et puis, et cela mérite d’être marqué, de Rosny commence ses
entretiens en rappelant clairement à ses patients qu’il est prêtre. Certes, on
peut se demander si, chez lui, une connaissance intime de la culture
camerounaise n’est pas d’abord au service d’un projet missionnaire :
comprendre pour mieux évangéliser… Ses consultations, où il mobilise des
mythes et des croyances traditionnelles, commencent par une prière, et se
terminent par une autre. Mais il a au moins le mérite de ne pas faire de
confusions entre ses statuts de prêtre et de guérisseur, et de donner à ses
patients un message clair : attention, vous ne venez pas voir un ethnoprêtre
mais un jésuite européen qui connaît votre culture.
Pourquoi, contrairement à Éric de Rosny, les ethnopsychiatres sont-
ils si discrets sur leur identité de « psy occidentaux » ? Se demandent-ils,
lorsqu’ils prescrivent ou manipulent des rites traditionnels, à quelle place ils
sont mis par leur patient ?
b. Et la culture du thérapeute ?
Lorsque l’on parle de l’importance des facteurs culturels dans la prise
en charge des patients immigrés, beaucoup pensent uniquement à la culture
du patient immigré, comme s’il était entendu que celle de son thérapeute ne
pouvait poser problème. Devereux affirmait pourtant que les problèmes
qu’il avait rencontrés dans sa clinique psychanalytique avec les Indiens «se
présentent sur un mode encore plus critique et avec un caractère d’urgence
encore plus marqué dans une relation analytique où n’intervient pas d’écart
culturel que dans la psychanalyse d’un patient appartenant à une culture
étrangère» (Devereux, 1970 : 341).
Le fondateur de l’ethnopsychiatrie affirmait donc que les facteurs
culturels sont plus délicats à manier dans une rencontre thérapeutique entre
thérapeute et patient provenant d’une même culture. Et pourquoi cela ? Parce
que, disait-il en partant de sa double pratique d’analyste et d’anthropologue,
dans une rencontre thérapeutique avec un patient provenant d’une culture
différente « l’exotisme de sa culture permet à l’analyste de s’affranchir de
ses propres scotomisations
[5] d’origine culturelle et favorise, dans une certaine
mesure tout au moins, sa neutralité culturelle qui est tout autre chose que le
relativisme culturel » (
ibid.).
On comprend donc pourquoi Devereux recommandait aux thérapeutes
analystes de résoudre leurs conflits sur deux plans, l’affectif et le culturel,
s’ils souhaitaient parvenir à la neutralité qu’exige leur travail. Il ne suffit pas
par exemple qu’un thérapeute ait analysé, lors de son analyse didactique, son
propre conflit oedipien, encore lui faut-il analyser la forme que prend ce
conflit dans sa culture, « c’est-à-dire les moyens qu’emploie sa culture pour
inhiber d’une façon et favoriser d’une autre, les manifestations oedipiennes,
ainsi que le mode d’intégration du conflit oedipien à l’ensemble de sa
culture ». Tant que ce travail n’aura pas été fait, « des scotomisations et des
contre-transferts d’origine purement culturelle viendront considérablement
entraver son travail analytique, et cela surtout lorsqu’il aura affaire à des
patients appartenant à son propre milieu socioculturel».
Il y a un autre fait, souligné par Devereux, qui mérite attention :
l’intérêt accru pour les données exotiques, au lieu de servir la cure, peut jouer
un rôle de frein, de résistance, qui permet au patient de satisfaire la curiosité
de son thérapeute sans pour autant évoluer lui-même. Dans ce piège subtil,
le thérapeute ne décèle pas la réaction négative du patient à l’intérêt porté
exclusivement sur sa différence culturelle. «Le patient non occidental, dit
Devereux, qui est rapidement au fait de l’intérêt qu’il éveille chez son
interlocuteur, met au point une forme de « résistance par excès de docilité »
qui consiste à noyer l’analyste sous un débordement de matériaux culturels
plus ou moins pertinents du point de vue analytique. Ces matériaux sont
autant de leurres destinés à détourner l’analyste de ses devoirs thérapeutiques
en sollicitant sa curiosité en matière culturelle» (1970, pp. 343-345).
Certes, on peut être Devereux et se tromper royalement, et je conçois
que c’est mal récompenser un maître que de ne rester que son disciple,
comme disait Zarathoustra. Mais je m’étonne de voir que la contestation du
maître n’a porté que sur la partie gênante de son enseignement, celle qui
insistait sur l’étrangeté du thérapeute lui-même par rapport à son propre
inconscient et à sa propre culture, sur la grande difficulté à écouter avec
neutralité des patients de sa propre culture, et sur le danger de résistance de
l’immigré « par excès de docilité ». Est-ce vraiment un hasard si tout cela a
été gentiment « scotomisé » dans l’enseignement de Tobie Nathan par
exemple, qui d’ailleurs récuse un autre apport essentiel de Devereux,
l’universalité du psychisme humain (Nathan, 1991) ? J’observe que tout ce
qui peut rapprocher le patient du thérapeute dans une même humanité a été
oublié au profit de ce qui atteste leur différence. Il y a là un parti pris unilatéral
pour la différence humaine qui me fait penser à cet objectif inconscient de
l’anthropologie occidentale dénoncé plus haut par Lévi-Strauss : « rendre
les hommes étudiés plus différents qu’ils ne le sont de ceux qui les
étudient »…
Si l’on avait pris au sérieux l’enseignement de Devereux, c’est toute
la psychiatrie qui serait devenue « ethnopsychiatrique » et pas uniquement
celle qui s’occupe des étrangers. Comprendre et situer une souffrance dans
l’univers des croyances et des pratiques d’un patient, lui proposer un
accompagnement qui a du sens pour lui, devrait concerner tout homme en
souffrance. Une approche comme celle que propose Evelyne Pewzner
(1992), qui consiste à analyser les relations entre les axes fondamentaux de
définition de la personne dans une culture donnée – l’importance accordée
au péché et à la culpabilité dans les cultures occidentales – et le type de
troubles humains que l’on y rencontre est, rigoureusement parlant, une
approche ethnopsychiatrique puisqu’elle cherche à articuler les formes de
maladies mentales et la culture où elles se manifestent. De même, le
classique bien connu de Michel Foucault, Histoire de la folie à l’âge
classique (1961) est un ouvrage éminemment ethnopsychiatrique, puisqu’il
analyse au fond les déterminants socioculturels de la définition et du
traitement de la folie en Occident à une époque déterminée. Les exemples
sont nombreux. Mais pour des raisons de délimitation imaginaire des
identités, il serait injurieux pour certains d’accoler le vocable d’ethnie à une
pratique ayant l’homme occidental comme objet.
Non, je ne nie pas les différences qui s’observent au niveau des signes
et des idiomes culturels de la souffrance. Même dans les pathologies qui
atteignent l’homme dans ce qui le spécifie comme humain, le malade reste
finalement en harmonie avec sa culture qui lui propose des « modèles de
comportements pathologiques » à travers lesquels il exprimera son mal-être,
ses tensions et ses conflits psychiques, ses angoisses et son désarroi sans trop
surprendre son entourage. Tout se passe comme si, en choisissant son
symptôme, le malade donnait une preuve supplémentaire de la cohérence et
de la justesse des représentations culturelles sur la maladie. Linton appelait
modèles culturels d’inconduite ces comportements prévisibles qui définissent
la manière attendue d’exprimer son trouble dans une culture particulière.
Mais devons-nous en conclure que les pathologies humaines varient dans les
processus impliqués, d’une culture à l’autre, et prendre pour tâche, comme
le suggère Tobie Nathan, d’élaborer autant de traités de psychiatrie qu’il
existe d’ethnies ? J’en doute.
c. Des pathologies différentes ?
Certains anthropologues ont naguère soutenu que par rapport aux
sociétés industrielles actuelles, les cultures traditionnelles auraient une
orientation thérapeutique : elles favoriseraient l’insertion de l’individu dans
son groupe, elles libèreraient des émotions et des tensions – refoulées dans
la société occidentale – par une communication constante, par le chant, par
la danse et divers autres jeux purgatifs. Ces cultures institueraient également
des fêtes et manifestations populaires qui seraient fondées sur une philosophie
optimiste et une confiance totale dans la vie… Comparant l’enfance du petit
Australien à celle d’un occidental, Geza Roheim écrivait : «La différence
entre le développement du moi d’un enfant australien et celui d’un enfant de
notre civilisation est tout à fait frappante. Les petits Australiens s’adaptent
à la réalité à partir de leurs activités ludiques : ils n’ont jamais à apprendre
de nouvelles techniques, de nouvelles tâches, de nouveaux ajustements.
Grandir n’a jamais le sens d’une restriction, d’un renoncement à un paradis
infantile, de l’acceptation de règles prescrites par des adultes : c’est
simplement un but désirable, vers lequel les êtres humains sont portés par
la libido génitale… » (1967, p. 109). L’indigène adulte, ayant forgé sa
personnalité dans un climat de grande sécurité que lui assurait le comportement
de sa mère, ayant été élevé dans le sens de la générosité, devenait à la fois
un « donneur généreux » et un « optimiste oral ». (…) «Que l’indigène soit
un “ optimiste oral ”, une personne toujours assurée d’avoir ce dont elle a
besoin, qui ne se soucie pas du futur et voit la nature comme une mère
bienfaisante, est un fait trop bien connu pour qu’il faille le prouver
davantage» (p. 93). Si l’on ajoute à tout cela que «les activités anales,
urétrales, tout comme les orales, sont pratiquement exercées sans
restriction…» (ibid., p. 105), on ne sera pas surpris que ces « bons sauvages »
soient des gens «manifestement généreux, insouciants, dépourvus d’avarice
et de mesquinerie, et qui ne se préoccupent pas de l’avenir» (p. 106). Les
veinards !
En bon analyste, Roheim a reconnu son
contre-transfert
[6] très positif
sur certaines populations Australiennes : « Nous nous sommes aperçus,
écrit-il, que même lorsque nous avons affaire à des groupes primitifs nous
n’arrivons pas à nous débarrasser complètement de nos déterminations
subjectives. Chacun de nous a tendance à projeter son propre idéal du moi sur
un groupe primitif particulier, qui est d’habitude le premier avec lequel il
entre en contact. Je ne cacherai pas mon propre point faible : je fais
un contre-
transfert très positif sur les Aranda et les Pitjentara. » (
ibid., pp. 418-419).
Une nouvelle raison de méfiance. Tant que l’anthropologie errera entre deux
bords fantasmatiques, celui de la figure idéalisée du « bon sauvage »,
heureux et sain, évoluant dans un paysage de rêve, et celui de la figure
abhorrée du « mauvais sauvage », stupide et puéril, visage négatif de la
culture occidentale, elle ne sera qu’un produit illusoire, excellent sans doute
pour l’entretien du fantasme, mais sans la moindre valeur nutritive pour la
pensée critique, à moins que, faisant retour sur lui-même, l’anthropologue
n’analyse froidement – même si son narcissisme en saigne – en quoi son
discours sur le sauvage, l’immigré, le fou… est au fond un discours sur lui-
même.
S’agissant donc des pathologies ou des souffrances de l’immigré, je
me méfie des discours qui tendent à idéaliser les cultures étrangères, comme
si elles étaient foncièrement préventives contre la maladie mentale, ou
comme s’il suffisait de se replonger dans cet univers culturel pour maîtriser
les souffrances mentales de l’Occident moderne. Ce qui ne se dit pas
officiellement dans ce genre d’hypothèses, c’est qu’elles ne sont qu’un
avatar de l’ancienne anthropologie évolutionniste qui attribuait « la santé
presque inaltérable et la longévité presque miraculeuse dont jouissent les
peuples sauvages ou plutôt les nations qui s’éloignent le plus de la civilisation
européenne » à leur défaut de civilisation !! On lit dans un des textes
fondateurs de l’anthropologie française : « Quelle cohorte effroyable de
maladies de toute espèce qui n’ont d’autre source que les progrès même de
notre civilisation…! (…) N’est-ce pas dans le sauvage seul qu’on peut
retrouver encore les traces de la robuste majesté de l’homme naturel (…). Par
quels moyens parviennent-ils à ce haut degré de perfection physique ? Ne
pourrait-on pas faire l’application heureuse de quelques-uns de ces moyens
à nos établissements sociaux …? » (Cfr. Copans & Jamin, 1978, pp.182-
184). Ce mythe suscita de nombreux débats en Occident, dans les milieux
aliénistes, tout au long du XIXe siècle. Il fut bien sûr énergiquement réfuté,
en 1912, par deux aliénistes français, Reboul et Régis (voir Bégué, 1997).
Mais le besoin de croire est insensible aux démonstrations logiques.
Les études menées en Afrique sur les procédés employés par les
guérisseurs traditionnels dans le traitement de la maladie mentale – techniques
d’apaisement, exutoires verbaux et gestuels, rites initiatiques, techniques de
maternage… – conduisirent les observateurs occidentaux à conclure :
« La déviance, la singularité, l’aventure individuelle que nous
décrivons dans nos sociétés comme folies n’ont guère de place dans les
sociétés qui combinent les structures familiales et sociales pour éviter
l’isolement et permettre à la fois la soumission et la perméabilité à
l’environnement. C’est dans le groupe que se développent et se restaurent les
déséquilibres mentaux. Aussi la pathologie, nullement absente, est-elle
différente de nos “ modèles” » (Ey et al., 1978, pp. 989-990).
L’affirmation selon laquelle la pathologie africaine diffère des modèles
occidentaux – mais existe-t-il encore une culture africaine qui n’ait été
affectée, d’une façon ou d’une autre, par sa rencontre avec l’Occident ? – est
vraie si l’on se limite à la description des symptômes observables, mais elle
est très discutable si l’on s’interroge sur les fonctionnements implicites que
le symptôme révèle tout en les masquant. La revue Psychopathologie
Africaine a publié de nombreux articles portant sur les expressions africaines
de la maladie mentale, notamment les articles du docteur Henri Collomb
(Collomb, 1966, 1965 ; Collomb, Martino, Zempléni, 1965 ; Collomb et al.,
1965) et qui montrent que les outils nosologiques occidentaux restent utiles,
même en Afrique, pour autant que l’on prenne au sérieux l’enseignement
bien connu des cliniciens à savoir que le symptôme n’est pas la maladie. Les
recherches de psychopathologie comparée ont depuis longtemps souligné la
rareté de certains symptômes (obsessions, anorexies…) et l’absence d’autres
(délires d’auto-accusation, vécus douloureux de péché ou d’indignité
personnelle). Mais on aurait tort de conclure rapidement que l’africain serait
immunisé contre l’obsession ou contre la dépression dans sa forme
mélancolique (Pewzner, 1992 ; Weil, 2000). Même dans la culture occidentale,
aucune névrose ni aucune psychose ne se répète à l’identique chez deux
sujets humains. Cela n’empêche pas de se placer à un niveau d’analyse où des
structures et des processus généraux identiques peuvent être dégagés. Un
mouton n’est pas une chèvre, et pourtant, disent les paysans du Burundi «Ce
qu’il y a dans le mouton, c’est aussi ce qu’il y a dans la chèvre !!»
On sait que la sorcellerie est un des systèmes explicatifs du mal le plus
répandu en Afrique. Mais quand j’entends certains parler, en s’extasiant, de
cas de sorcellerie anthropophage rapportés par leur patient, comme s’ils
tenaient là un symptôme absolument singulier, je me demande toujours si la
sorcière qui voulait manger Hansel et Gretel, dans le conte bien connu de
Grimm, était une zaïroise ! Geza Roheim (1967, p. 447) disait avec humour
qu’au fond, « La marmite de la sorcière contient les mêmes ingrédients : il
peut seulement y avoir plus de crapauds dans l’une et plus de lézards dans
l’autre, ou plus probablement, le mode de cuisson peut être différent ». En
d’autres termes, dans la culture comme dans la vie privée, on retrouve
toujours la combinaison des mêmes forces psychiques, des mêmes complexes
et des mêmes mécanismes de défense, qui peuvent bien sûr travailler dans
des sens multiples, voire opposés, sans pour autant changer de nature.
On l’aura compris, je l’espère, ce n’est pas l’engouement de
l’ethnopsychiatre européen pour la sorcellerie africaine que je critique : c’est
sa cécité et son mutisme face à la sorcellerie dans sa propre culture (Favre-
Saada & Contreras, 1981), comme si seule la sorcellerie des autres était
bonne à penser, ou comme si l’on devait aller si loin des siens pour découvrir
des pratiques que l’on aurait pu aussi bien observer dans son propre village.
d. Des processus humains implicites…
Une belle illustration de la nécessité d’aller au delà des faits culturels
observables pour interroger les processus humains qui y sont à l’œuvre, nous
est donnée par la célèbre querelle qui opposa Malinowski et les psychanalystes
au sujet de l’universalité du complexe d’Œdipe.
Dans son ouvrage polémique (1980), Malinowski ne cache pas qu’il
est « excédé des prétentions exorbitantes de la psychanalyse, de ses arguments
chaotiques et de sa terminologie embrouillée »(p.5), même s’il confesse par
ailleurs, « une profonde reconnaissance » pour l’action stimulante que la
psychanalyse exerce sur son esprit, et s’il affirme qu’il se propose simplement
de « mettre les conceptions psychanalytiques en harmonie avec les découvertes
de l’anthropologie » (p. 126). Au fond, il s’agit de montrer que la psychanalyse
appliquée de Freud, telle qu’elle est exposée dans Totem et tabou, est
inadaptée aux données anthropologiques du terrain.
Dans Totem et tabou, en effet, Freud (1912) avait posé le complexe
d’Œdipe non seulement comme structure universelle, mais comme le pivot
de toute anthropologie, puisqu’il serait la condition même d’émergence à
l’humanité (phylogénétiquement et ontogénétiquement). Or, ce que
Malinowski (1980) veut prouver, c’est précisément que « les répressions de
l’instinct sexuel et certains “ complexes ” [en l’occurrence le complexe
d’Œdipe] constituent des sous-produits mentaux, en rapport avec la culture »
Malinowski affirme que le complexe d’Œdipe – ainsi que toutes les
autres manifestations de l’inconscient – ne se présente pas sous la même
manière dans l’Occident patrilinéaire et dans une culture « matrilinéaire »,
celle des Trobriandais par exemple, où le mari ne se croit pas responsable de
la naissance d’un enfant et occupe une place discrète dans la famille.
L’autorité serait assumée par l’oncle maternel, et l’obéissance aux ascendants
ne serait pas obligatoire. Aucune « horreur morale » n’est éprouvée à l’idée
de la sexualité infantile et les jeux sexuels sont permis chez les enfants des
deux sexes. Ici donc, pas de complexe d’Œdipe, mais plutôt un complexe
« familial » ou « nucléaire » (p. 69). En effet, « les Trobriandais ne connaissent
pas de frictions entre père et fils ; quant à l’attraction que la mère exerce sur
l’enfant, on n’y oppose aucune entrave, laissant les choses suivre leur cours
naturel, spontané ! L’attitude ambivalente de vénération et d’antipathie
apparaît ici dans les rapports entre le jeune homme et son oncle maternel,
tandis que la répression porte seulement sur les tentations incestueuses ayant
pour objet la sœur. » (p. 73). Malinowski reconnaît que, d’une certaine
manière, ses études confirment l’enseignement de Freud. Il voudrait seulement
donner « une certaine élasticité » aux formules des psychanalystes : « au lieu
de faire du complexe d’Œdipe un phénomène d’une portée universelle, nous
devons nous attacher à étudier chaque type de civilisation, en recherchant le
complexe qui y prévaut » (p. 75).
Les psychanalystes répondent : « ce n’est pas parce qu’on aime sa
sœur et qu’on est en rivalité ambivalente avec son oncle qu’on ignore le
complexe d’Œdipe ». En effet, ajoutent-ils, leurs concepts doivent être
entendus dans leur portée structurale et dialectique, et non dans leurs
contenus culturels particuliers. Ce qui compte dans le complexe d’Œdipe, ce
ne sont pas les géniteurs et leurs rejetons, mais la relation triangulaire entre
un enfant, un-père et une-mère, peu importent les « substituts » (personnes
ou institutions) qui assument culturellement les fonctions de père ou de mère.
Pour Malinowski, le postulat central de l’anthropologie
psychanalytique – le complexe d’Œdipe est la source, ou origine de toute
culture – n’est que la conséquence d’une culture patriarcale particulière.
Inversant ainsi la formulation freudienne qui pose la culture comme
« psychisme projeté à l’extérieur », le culturaliste et l’ethnopsychiatre
diraient plutôt que « le psychisme est de la culture introjetée ».
Il faut reconnaître à l’anthropologie culturaliste le grand mérite
d’avoir sensibilisé les psychanalystes à la complexité des interactions entre
le fonctionnement psychique et le milieu où il s’opère, et d’avoir ainsi limité
la propension aux généralisations hâtives. Ainsi, les crises et les angoisses
qui semblent être le lot de l’adolescence occidentale ne sont pas l’apanage
de toute humanité. Elles n’existent que dans les sociétés où le jeune est
tiraillé entre des exigences contradictoires : la société attend de lui un
comportement d’adulte tout en le maintenant dans le statut d’enfant. On voit
que ce qui est culturellement « normal » peut se révéler psychologiquement
malsain! Ce n’est pas parce que la possession est un mode d’expression
« normal » en Afrique que l’on doit conclure qu’elle y est toujours saine,
alors qu’elle serait pathologique en Occident, symptôme d’une souffrance
hystérique, voire psychotique (Nshimirimana, 1997). L’éthique commerciale
qui réduit le sujet humain à un producteur-consommateur, qui pousse les
individus à chercher toujours plus de profits et plus de richesses, qui fait de
la possession d’objets périssables une drogue comparable à celle de
l’héroïnomane, qui écrase et exclut ceux qui n’adhèrent pas à cet idéal, cette
éthique est bien « normale » en certains pays, mais je doute fort qu’elle soit
saine (Suzuki, 2001) ! Il est intéressant de noter que de nouveau, ce point de
vue « métaculturel » qui permet de comprendre et de soigner la maladie
mentale, non en fonction des contenus particuliers à chaque culture, mais en
fonction de catégories culturelles universelles, est récusé au nom du fait que
« culture et psychisme sont identiques ». Les hommes, on le sait, ne parlent
pas « l’hominien » : chaque tribu se définit pas sa langue. Mais comment se
fait-il que tous donnent sens au monde en recourant à un signe linguistique
structuré de la même manière (par articulation du son et du sens) ? Les
morales varient avec le temps et avec les cultures : mais connaît-on une seule
culture qui ignore l’exigence éthique ? Une seule culture qui ne distingue
entre bien et mal (peu importe si le bien des uns est le mal des autres) ? Qui
ignore la catégorie de « loi sociale » ? Qui ne charge certaines personnes ou
institutions d’assumer la responsabilité parentale vis-à-vis des jeunes ?
Toute culture élabore sa réalité, mais la perte de la réalité est un fait
inhérent à toute humanité. On rencontre partout des personnes qui échouent
dans la gestion de leur désir individuel, soit par une auto-contrainte paralysante,
soit par l’incapacité d’accepter la moindre contrainte. Que l’identité soit
clanique ou individuelle, sa perte ou son emballement marque une souffrance
humaine. Les figures de l’angoisse varient, mais l’angoisse est contemporaine
de toute humanité.
Je penche personnellement vers la position de François Laplantine
(1976, p. 23) quand il affirme :
« Il y a une unité profonde des processus de la maladie mentale. La
structure et l’économie d’une psychose ou d’une névrose varient peu,
finalement d’une société à l’autre. […] Mais ce qui est différent, en revanche,
c’est le contenu, c’est-à-dire les matériaux avec lesquels se construisent les
grands processus psychopathologiques. Il faut donc affirmer à la fois
l’identité des tableaux cliniques dans leur structure et leur économie (ce qui
peut être repéré par n’importe quel psychiatre, et pas seulement européen) et
la différence au niveau de leur fréquence et au niveau des manifestations
avec lesquelles ils se construisent, et tacher de tenir les deux bouts de la
chaîne. »
Devereux (1970, p. 217) enseignait également que les désordres
fonctionnels sont aussi communs dans les sociétés primitives que dans les
modernes. Mais il ajoutait : « une distinction subsiste : c’est l’absence quasi
totale de la schizophrénie dans les sociétés véritablement primitives ». Si la
schizophrénie est une maladie humaine, pour quelle raison certaines cultures
seraient-elles immunisées contre elle ? À force d’insister sur les spécificités
culturelles des symptômes, les chercheurs ont négligé cet autre aspect des
choses, formulé déjà en 1971 par Pfeiffer : «au travers des cultures, les
malades mentaux se ressemblent plus entre eux que les individus mentalement
sains» (cité par Ey et al., 1978, p. 992). On connaît justement la métaphore
freudienne selon laquelle c’est quand le cristal se brise qu’il révèle ses lignes
de structure. Si Pfeiffer voit juste, la ressemblance des malades mentaux à
travers les cultures est la meilleure preuve de l’unicité de ce qui nous
constitue en tant qu’humains.
Les recherches portant sur la relation entre précarité et santé mentale
soulignent que non seulement les personnes précarisées présentent en
général plus de souffrances psychiques et sociales que les autres couches de
la population, mais aussi qu’elles rencontrent de nombreux obstacles
(linguistiques, économiques, juridiques et politiques…) qui limitent leur
accès aux services d’aide et de soins ouverts en leur faveur (Wood, 1988 ;
Kovess-Masféty, 2001 ; Jaeger, 2000). La situation paradoxale des personnes
précarisées – ce sont elles qui ont le plus besoin de soins, et ce sont elles qui
n’y ont pas accès ! – est donc fort interpellante, aussi bien pour le politicien
que pour le clinicien.
Certes, on ne peut assimiler toute personne immigrée à une personne
précarisée. Wresinski définit la précarité comme «l’absence d’une ou de
plusieurs des sécurités permettant aux personnes et aux familles d’assumer
leurs responsabilités élémentaires et de jouir de leurs droits fondamentaux.
L’insécurité qui en résulte peut être plus ou moins étendue et avoir des
conséquences plus ou moins graves et définitives. Elle conduit à la grande
pauvreté quand elle affecte plusieurs domaines de l’existence, quand elle
devient persistante, qu’elle compromet les chances de ré-assumer ses
responsabilités et de reconquérir ses droits par soi-même, dans un avenir
prévisible » (cité par Kovess-Masféty, 2001, p. 7). Si l’on accepte cette
définition, on doit admettre en effet que tous les immigrés ne se retrouvent
pas fatalement dans cette situation : on connaît des immigrés bien intégrés
dans la culture d’accueil, et des sujets autochtones qui sont exclus, exilés
dans leur propre culture. La précarité, on le sait, ne frappe pas une population
aux contours bien délimités. Mais on ne peut nier que de nombreux immigrés
dépendent des services d’aide sociale, que certains vivent dans l’insécurité
totale quant à leur avenir dans le pays d’accueil, que certains sont sans
papiers, et que tous les immigrés non européens sont jusqu’à aujourd’hui, en
Belgique en tout cas, exclus de la gestion politique de leur communauté.
C’est à ces immigrés précarisés que nous pensons quand nous disons qu’il
est plus utile d’interroger et de soigner la manière dont ils sont accueillis dans
les centres d’aide et de soins, que de se focaliser sur leur différence culturelle.
Beaucoup de cliniciens pourraient être surpris par mon insistance sur
l’accueil : « Ne sont-ils donc pas bien accueillis, nos patients immigrés ?
N’avons-nous pas prévu un secrétariat pour leur souhaiter la bienvenue, et
une salle d’attente avec journaux, et même une salle de jeux pour leurs
enfants ? Que faudrait-il encore pour qu’ils se sentent bien dans nos centres ? »
Un fait particulièrement intéressant, souligné par les chercheurs, est
que, contrairement à ce que l’on serait tenté de croire, la grande difficulté
d’accès aux soins des patients précarisés n’est pas imputable à « leur
demande » (supposée différente de celle des personnes non précarisées),
mais plutôt aux représentations des thérapeutes eux-mêmes et à leur
implication dans la construction du patient précarisé comme « différent »
des autres.
Les hypothèses « classiques » avancées pour rendre compte de la forte
prégnance de souffrances chez les personnes précarisées n’ont pas été
convaincantes. En gros, ces hypothèses sont biologiques (insistant sur la
fragilité constitutionnelle), sociologiques (allant de la sélection naturelle des
plus aptes à la fragilisation sociale par les conditions d’existence),
psychologiques mettant en avant le « sens de cohérence » et du sentiment de
maîtrise sur les événements (cf. Fortin, 1981 ; Contandriopoulos, 1999).
La surprise est venue des recherches portant sur la nature même de la
rencontre entre les patients précarisés et les professionnels des services de
soins et d’aide. Ces recherches tendent à montrer que la forte prégnance de
souffrances chez les personnes précarisées s’expliquerait par le fait que,
même quand elles recourent aux services d’aide et de soins, elles n’y
reçoivent ni le même accueil, ni le même traitement.
Cette « hypothèse des soins inégaux », a été étayée sur des recherches,
surtout en Amérique, qui établissent que les personnes précarisées reçoivent
moins de soins que les autres, ou que les soins qu’elles reçoivent sont moins
adéquats. Ainsi, le lieu des soins, la nature et la durée d’un traitement
varieraient en fonction de la classe sociale du patient (cf. par exemple Fortin,
1981 ; Gagnon, 1989a et b ; Kovess-Masféty, 2001).
Kovess-Masféty (2001) donne une synthèse éclairante des différences
établies par les chercheurs, non pas dans la demande de soins, mais dans
l’offre qui est proposée aux personnes précarisées. Revenant sur les travaux
de Hollingshead et Redlich à New Haven, elle rappelle que dans l’étude
classique des deux chercheurs, Social class and mental illness, il est apparu
ce qui suit :
« Les patients ne sont pas traités dans les mêmes lieux suivant leur
appartenance sociale : pour une même névrose, les patients des classes aisées
sont traités par des psychiatres privés et dans des cliniques privées, tandis que
les patients des milieux défavorisés le sont dans les hôpitaux ou centres de
consultations ambulatoires publiques. Les types de traitement sont aussi
différents : les patients des classes favorisées suivent des psychothérapies,
et ceci quel que soit le diagnostic, tandis que les patients des milieux
défavorisés ont des soins basés sur les médicaments ou sur une hospitalisation
de type “ gardiennage ”. De plus, quand les patients des milieux défavorisés
suivent une psychothérapie, il s’agit d’une psychothérapie de groupe alors
que les patients des milieux favorisés suivent des psychothérapies
individuelles. On estime en effet, a priori, que les patients des milieux
défavorisés sont moins ouverts à la verbalisation de leurs émotions. Pour une
dépression névrotique, les patients des milieux aisés sont moins fréquemment
hospitalisés que les autres et sont plutôt traités en ambulatoire. Enfin, la
durée des soins n’est pas la même : les patients névrotiques des milieux
défavorisés sont suivis moins longtemps que les autres, tandis que cette
relation s’inverse pour les patients psychotiques pour lesquels la durée
moyenne de traitement est de dix ans en milieu défavorisé et de trois ans en
milieu favorisé. » (Kovess-Masféty, 2001, p. 37).
Le non-accrochage des personnes précarisées aux psychothérapies a
également été l’objet d’autres recherches. Certains ont fait l’hypothèse que
ces personnes auraient une demande de type « médical », que l’on répondrait
mieux à leurs attentes en leur prescrivant des médicaments et des traitements
brefs. Or, nous apprend Kovess-Masféty, toutes les études qui ont tenté de
tester le bien fondé de ces hypothèses (sur la demande différente) ont conclu
qu’elles étaient fausses et que «les patients défavorisés souhaitaient autant
que les autres parler de leurs émotions et de leur passé en cas de souffrance
psychologique. (…) Les différences résidaient dans leur manque d’information
sur les traitements de ce type et dans les a priori des thérapeutes, venant
généralement de classes sociales plus élevées et qui ne leur proposaient pas
de tels traitements» (Ibid., p. 38).
Il se dégage de ces recherches que les attentes des patients ne varient
pas tellement en fonction de leur statut socioprofessionnel, mais plutôt en
fonction d’autres variables, telles que le sexe (les femmes attendent plus de
directivité que les hommes) ou la personnalité du patient (les personnes
« passives » n’attendent pas la même chose que les « proactives », quelle
que soit leur condition sociale…). De même, quelle que soit leur catégorie
sociale, tous les patients attendent des résultats rapides.
On pourrait résumer tout cela en disant que s’il existe bien une
différence d’usage des systèmes de soins en fonction des catégories
socioprofessionnelles, le problème ne vient pas tant d’une demande différente,
mais plutôt d’une offre différenciée en fonction des a priori des thérapeutes.
On comprend la nécessité, pour le thérapeute occidental, de questionner sa
propre construction de l’immigré, son implication active dans la construction
de la différence, imputée ensuite, après coup, à l’immigré lui-même.
Ces études ont donc un certain « air de famille » ou une convergence
d’esprit avec celles que nous évoquions plus haut portant sur les facteurs
structurels de la société d’accueil. Dans les deux cas (sans pour autant nier
les caractéristiques propres à l’immigré ou à la personne précarisée), la
question est renvoyée aux thérapeutes et à la société d’accueil : comment les
construisez-vous ? Que croyez-vous qu’ils attendent de vos services ? Quelle
citoyenneté leur accordez-vous dans votre société ?
McCord et Freeman ont montré que le taux de décès chez les noirs
habitant les quartiers pauvres de New York était largement supérieur à celui
des américains blancs avec des différences parfois surprenantes dans les
causes spécifiques du décès. Ainsi, le décès par abus de drogues était trois
cents fois plus élevé, quatorze fois plus par homicides, dix fois plus
par cirrhose du foie. On trouvait également une prégnance plus grande
de souffrances somatiques telles que les cancers, les maladies
cardiovasculaires…
Il serait puéril, devant un pareil constat, de se réfugier derrière
l’hypothèse de la différence raciale ou culturelle en refusant obstinément
d’interroger les situations d’injustice sociale et économique qui frappe
majoritairement ces populations : « On peut penser que la souffrance (…)
dont est porteuse la personne que l’on met à l’écart, dont on n’a plus besoin
sur le marché du travail ou que l’on maintient dans la dépendance, finit par
la fragiliser, par détruire ses défenses et par provoquer en elle mal-être,
malaise et maladie. » (Bibeau, 1999, p. 222).
La théorie de la différence raciale ou culturelle devient dans une
pareille situation un simple alibi pour ne pas voir « la souffrance sociale »
[7]
que l’on inflige à certaines couches de la population. Prendre au sérieux une
pareille question n’est pas une exigence de charité, mais de clairvoyance
politique.
5. L’accueil des immigrés précarisés, charité
ou clairvoyance politique ?
La fondation Julie Renson, en collaboration avec la Ligue Nationale
Belge d’Hygiène mentale, avait organisé du 15 au 17 avril 1975, à Bruxelles,
trois journées d’études consacrées au thème de la « SANTE MENTALE
DES MIGRANTS ». Dans son allocution d’ouverture, M. P. Marchand,
président de la fondation, avait dit ces mots :
« Les difficultés multiples que rencontrent les migrants (…) sont
probablement à l’origine de certaines difficultés d’adaptation chez nous. Des
solutions doivent être recherchées et concrétisées. Mais il faut au préalable
que nous prenions conscience de nos propres défaillances et que nous les
dépassions. Alors seulement, nous pourrons avoir une politique d’ensemble
envers les problèmes des migrants et organiser la façon de les accueillir ».
M. Marchand ajoutait que cette politique devait se préoccuper
également de questions concrètes concernant le logement des immigrés, la
scolarisation de leurs enfants, l’accompagnement social et juridique dans
diverses formalités administratives. Il terminait son discours en ces termes :
« Que l’accueil que nous réserverons à l’avenir aux migrants, quel que
soit le motif de leur présence dans notre pays ou leur origine, soit animé du
désir profond de les intégrer dans notre communauté en respectant leur
personnalité, en essayant pour notre part de nous rapprocher d’eux dans un
effort véritable de compréhension. Rappelons aussi qu’aucune assistance
sociale, matérielle ou autre ne serait valable, si elle ne s’accompagne d’une
approche affective où seules les qualités du cœur peuvent rompre certaines
barrières qui séparent parfois les hommes ».
Rien ne permet de penser que l’appel de M. Marchand ait été entendu.
Mais surtout, il importe de dire que les arguments du cœur, qui témoignent
sans doute de la générosité de ceux qui les avancent, ne suffisent pas. Comme
le rappelle Isabelle Stengers (2001) :
« La question des immigrés n’est pas (seulement) une question
d’humanité, de compassion, de solidarité. C’est aussi de notre problème,
celui de l’assassinat de la politique telle que la définit un régime démocratique,
qu’il s’agit. Il n’y a pas de démocratie au sein de forteresses assiégées aussi
bien de l’extérieur qu’à l’intérieur. Lorsque l’on habitue le peuple belge à ce
que des mesures inhumaines soient prises en son nom, ce qui se prépare est
la manière dont seront gérées – il ne s’agira plus de politique – les populations
à qui l’on devra demander de faire confiance dans un monde de plus en plus
désespéré et effrayant ».
La journaliste Laurence Vanpaeschen (2002), rejoint Stengers : elle
se demande si la dérive policière de la politique belge envers les étrangers ne
préfigurerait pas « la mise sous silence des citoyens européens ». Des
questions qui rejoignent celles soulevées en 1998, lors d’un colloque
consacré justement à la question de l’accueil et du rejet des étrangers
(Presvelou & Steichen, 1998), où Xavier De Beys (1998) avait posé un
regard inquiet sur la législation belge. Il se demandait si la Belgique, en face
de certaines catégories de personnes, les étrangers, les chômeurs, les réfugiés,
les minimexés, les indésirables, allait vers une société d’accueil, de tolérance
et d’intégration, ou plutôt vers le rejet et l’exclusion. Analysant l’évolution
de la loi du 15 décembre 1980 portant sur l’accès au territoire, l’établissement
et l’éloignement des étrangers, il faisait le constat amer que « les différentes
modifications apportées à la loi et leurs mises en application ont été dans le
sens d’une plus grande rigidité, d’une répression accrue, voire dans une
perspective et par une pratique policières ». Ou encore que « la diminution
drastique du nombre de demandeurs d’asile s’est principalement faite sous
l’impulsion de lois nouvelles et successives allant toutes dans un sens
restrictif face à une opinion publique qui, perturbée par les graves crises
économiques et sociales, adoptait une attitude mitigée ou même hostile
envers les réfugiés et les étrangers en général» (De Beys, 1998 : 212-213).
Au nom de la chasse « légitime » aux abus, on a fini par oublier que ce
fameux concept d’abus – et c’est toujours l’autre, bien sûr, qui est abusif –
est producteur d’exclusions en cascades : «exclusion de l’autre comme
demandeur d’identité, de l’autre comme inférieur, prédateur de notre
sécurité sociale et de notre aide sociale, de l’autre comme violent et
délinquant, de l’autre comme personne coupable…» (Ibid.: 216).
Il faudrait donc une bonne dose d’hypocrisie pour penser que la
question qui nous occupe a été définitivement réglée. Mais, d’après Xavier
De Beys, l’hypocrisie est justement la règle en ce domaine : «Toute la
matière des réfugiés est placée sous le signe d’un cynisme et d’une hypocrisie
qui du niveau mondial persiste jusqu’au niveau local» (ibid : 216).
Rappelons justement, pour mieux souligner ce caractère cynique et
hypocrite, l’analyse pertinente proposée par Emmanuel Terray (1999, 2001),
qui dénonce la fausseté et le caractère trompeur des thèses officielles sur
lesquelles les politiques européennes de l’immigration prétendent être
fondées. Ainsi, certains politiques affolent leurs citoyens avec le spectre
d’un raz-de-marée qui risque de tout balayer sur son passage, mais ils
oublient de dire qu’un des facteurs majeurs qui sont à la base de la migration,
c’est « l’existence permanente, dans les pays d’accueil, d’une offre importante
de travail destinée de façon privilégiée aux migrants » (Terray, 2001 : 101).
L’auteur montre bien que de nombreux secteurs économiques en Occident
sont exposés à la concurrence, notamment les industries d’exportation, et ont
besoin d’une « main-d’œuvre aussi peu onéreuse aussi flexible que possible » :
« Il est donc tentant de recruter parmi les étrangers, dont le licenciement
est plus facile et politiquement moins risqué que celui des nationaux (…).
Du point de vue de l’entrepreneur soumis à la logique du marché,
l’étranger en situation irrégulière constitue le travailleur idéal : aucune
charge, aucune rigidité ne pèse sur son travail ; en tant qu’illégal, il ne
bénéficie d’aucune des règles, d’aucune des protections juridiques ou
sociales qui couvrent le travail légal. Il forme donc une main d’œuvre
privilégiée pour toutes les entreprises qui sont exposées en première ligne à
la concurrence et qui sont immédiatement sensibles aux fluctuations de la
conjoncture. Lorsque à ces avantages vient s’ajouter l’extrême mansuétude
des pouvoirs publics en matière d’infractions à la législation du travail, on
comprend que des secteurs comme le bâtiment, les travaux publics, la
confection, la restauration – pour ne citer que les plus importants – aient très
largement recours au travail des illégaux » (Terray, 2001 : 103-104).
Ainsi donc, les mesures restrictives qui réduisent au minimum l’accès
légal au territoire, ont un résultat effectif mais contraire à celui qui est
officiellement proclamé : «mettre à la disposition des employeurs clandestins
la main-d’œuvre taillable et corvéable à merci dont ils ont besoin»… pour
le plus grand bien du PNB national. Nous sommes précisément face à une
politique de « délocalisation sur place » : sans quitter son pays, l’entrepreneur
obtient tous les avantages de la délocalisation traditionnelle (salaires bas et
travail long, ouvriers sans protection légale, sociale ou syndicale, charges
sociales inexistantes, conditions minimales de travail, etc.). Mais tout cela
n’est possible que si les politiques organisent d’abord de manière efficace
« la vulnérabilité administrative » des immigrés au moyen d’un ensemble de
mesures répressives.
Face à ces pratiques qui brisent, délibérément, des sujets « coupables
de vouloir exister », le clinicien doit-il se contenter de souffler sur les
fractures, comme s’il avait le rôle du « bon bourreau » ? Doit-il se réfugier
derrière les textes officiels qui proclament généreusement « le droit universel
à la santé… » ? S’agissant des personnes précarisées, et des immigrés en
l’occurrence, il convient de ne pas se cacher qu’il existe parfois un hiatus
entre la réalité du terrain et les textes et conventions qui proclament le droit
universel aux soins de santé. Une recherche effectuée en 1995 par l’Institut
de Sociologie de l’Université Libre de Bruxelles (pour le compte du
ministère de l’intégration sociale, de la santé publique et de l’environnement)
portant sur « la santé des populations indigentes », avait souligné que le non-
recours à certains soins (dentaires, oculaires, gynécologiques…), peut avoir
des causes multiples telles que les difficultés financières, une perception
différente des problèmes de santé, mais aussi une méconnaissance des droits
et des procédures pour accéder à ces soins, une carence culturelle et
éducationnelle, sans négliger une certaine politique délibérée de non-
information du citoyen. L’étude pointait en effet que très peu de centres
publics d’aide sociale informaient systématiquement les personnes qui les
sollicitent de leurs possibilités d’intervention en matière de santé. Par
manque de sensibilisation du personnel aux problèmes de santé des personnes
précarisées, ou par choix délibéré d’une politique de non-information ?
Des enquêtes menées en France vont dans le même sens. On a
remarqué, note Fassin (2000) : « qu’il existait un défaut de compétence ou
une mauvaise volonté de la part de nombre d’agents administratifs, médicaux
ou sociaux, qui répondent aux étrangers, surtout en situation irrégulière,
qu’ils n’ont droit à rien».
Malgré les circulaires rappelant que l’accès aux soins dans les
institutions publiques doit être assuré pour tout patient, quelle que soit sa
condition, les étrangers seraient quand même proportionnellement dix fois
plus dans les centres de soins gratuits que dans le régime général d’assurance-
maladie (Fassin, 2000).
En d’autres mots, des initiatives visant une meilleure information de
l’immigré sur ses droits, seraient déjà une façon de bien accueillir.
Il y a quelques années, le professeur Michel Tousignant et ses
collaborateurs de l’Université du Québec à Montréal (1999) ont mené une
étude dont les conclusions, quoique limitées, confirment que la première
manière d’aider une personne immigrée, c’est d’abord de bien l’accueillir.
Il s’agissait d’une recherche d’épidémiologie psychiatrique, portant sur une
population de 203 adolescents ayant des parents réfugiés, provenant de 35
pays différents. Les chercheurs voulaient savoir s’il existait des facteurs
favorisant une adaptation saine des réfugiés, et si l’âge d’arrivée en exil avait
un impact important sur la santé mentale du réfugié. Plus concrètement, ils
examinaient les corrélations possibles entre les souffrances des adolescents
et certaines variables familiales, en partant de l’hypothèse que les conditions
de vie, après l’arrivée dans un nouveau pays, auraient plus d’impact sur la
santé mentale de l’immigré que celles d’avant l’arrivée.
L’étude confirme ce que d’autres chercheurs avaient déjà noté et que
nous soulignions plus haut, à savoir la prévalence plus grande de souffrances
psychiques dans les populations immigrées par rapport aux populations
autochtones : sur les 203 adolescents examinés, âgés de 13 à 19 ans, le niveau
de souffrances psychopathologique était de 21%, alors qu’il n’était que de
11% dans une population témoin représentative du Québec : les adolescents
immigrés au Québec étaient donc deux fois plus vulnérables que leurs
condisciples originaires du Canada.
À quoi était dû cette vulnérabilité si élevée ? Les chercheurs constatèrent
que, contrairement à ce que l’on était tenté de croire, il n’y avait pas de
corrélation significative entre le statut des parents (au moment de l’enquête)
et la pathologie de leurs enfants. Les jeunes les plus souffrants ne venaient
pas de familles les plus pauvres. Par contre, et c’est cela qui mérite toute
l’attention du lecteur, il existait une relation significative entre ce que les
parents avaient vécu à leur arrivé dans le nouveau pays et les troubles
psychopathologiques de leurs enfants. En d’autres termes, si les indicateurs
du statut socioéconomique des parents, tels l’éducation, le chômage, la chute
du niveau professionnel… n’avaient pas d’impact significatif sur la pathologie
des adolescents au moment de l’enquête, le fait d’avoir passé, au moment de
l’arrivée au Canada, plus de six mois d’inactivité, sans occupation et sans
emploi, avait quant à lui un impact sur la santé des adolescents des deux
sexes.
La période qui suit l’arrivée d’un réfugié dans un pays, période où il
est le plus fragile et le plus anxieux quant à son avenir, revêt une importance
critique : toute difficulté sévère et durable survenant dans cette période est
susceptible d’avoir des conséquences néfastes sur le climat familial et la
santé des enfants.
Bien accueillir la personne immigrée est une opération de prévention
en santé mentale !
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[1]
Docteur en psychologie, psychologue au Service de Santé Mentale le Méridien à
Bruxelles et assistant à l’Université Catholique de Louvain.
[2]
La revue
Hommes et Migrations. N° 1225, Mai-Juin 2000-5, a été consacrée
justement au thème de la santé et du traitement du migrant: « SANTÉ : LE
TRAITEMENT DE LA DIFFÉRENCE ».
[3]
La doxa, dans le sens que lui donne I. Stengers (2001), est « une opinion qui se donne
comme plausible et de bon sens, mais qui dissimule un refus de penser, d’apprendre
ce qu’exige un problème ou une situation ». Par exemple, l’opinion selon laquelle si
on ne ferme par les frontières de manière rigide, on verra déferler sur l’Europe la
cohorte des miséreux du monde !
[4]
Par stress acculturatif, Berry entend la tension psychologique éprouvée par l’immigré
en conflit avec les normes de comportement, les paramètres de socialisation, les
exigences économiques de la société d’accueil, tension qui se manifeste par des
problèmes de santé mentale (angoisse, confusion, dépression…), de marginalité et
d’aliénation mentale, des difficultés identitaires, etc.
[5]
Mécanisme psychique inconscient consistant en un aveuglement spécifique et
sélectif par lequel un sujet fait disparaître du champ de sa conscience certains faits,
certains souvenirs porteurs d’une charge affective pénible ou désagréable.
[6]
Les analystes appellent transfert le processus par lequel, au cours d’une relation
analytique, les désirs inconscients de la personne analysée s’actualisent sur certains
objets, notamment sur la personne même de l’analyste. Le contre-transfert est quant
à lui l’ensemble des réactions inconscientes de l’analyste à la personne de l’analysé,
et plus particulièrement la réaction à son transfert. Roheim utilise ici la notion de
transfert et contre-transfert dans un sens large, celui des désirs inconscients impliqués
dans la relation qui lie l’anthropologue occidental à une population «primitive».
[7]
Par «souffrance sociale» on entend « les blessures communes dévastatrices que
l’ordre social, politique et économique vient infliger, à des degrés variant selon les
situations locales, tant aux personnes individuelles qu’à des groupes sociaux particuliers
et parfois à des communautés entières », (Bibeau, 1999: 220).