Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux
De Boeck Université

I.S.B.N.2804138704
210 pages

p. 165 à 192
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

no 28 2002/1

2002 Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau

À la rencontre du temps des familles défavorisées

Pierre Fontaine  [1]
Parmi les éléments qui caractérisent les familles exposées à la précarité et à la pauvreté, la notion du temps vécu est ici particulièrement étudiée. L’auteur explore les différentes manières pour ces familles, de se situer entre individuation et socialisation, entre chaos et rigidité, dans leur rapport au temps linéaire ou circulaire. Enfin, l’auteur évoque un cheminement de recherche-formation-action dont l’objet était de croiser les savoirs acquis par le vécu, par l’action et les savoirs abstraits. Mots-clés : Pauvreté, Exclusion, Culture, Temps linéaire, Temps circulaire, Croisement de savoirs. Among de different elements that characterizes families exposed to poverty, the question of time is particularly studied. The author studies different ways used by those families to set themselves between individuation and socialization, chaos and rigidity, in relation with linear or circular time. The author presents also his own research-training-action which aims at creating a cross between knowledge and experience trough action and abstract knowledge. Keywords : Poverty, Exclusion, Culture, Linear time, Circular time, Crossing knowledge.
If two people aknowledge each other differing awareness of time i.e., different time units, dialogue is possible.
If they don’t, and prefer to believe that there is only one way (the right way) of experiencing time, then the dialogue is impossible [2] .
Boscolo, L. and P. Bertrando (1993 p. 47)
Les familles qui vivent dans la pauvreté sont-elles différentes ? Elles sont perçues comme telles. S’agit-il d’une autre culture ? Y a-t-il une culture dominante et une « sous-culture marginale » ?
Le vécu du temps apparaît souvent comme un élément culturel significatif de cette différence : « Ils n’ont pas notion du temps, ils ne sont jamais à l’heure. Ils nous invitent en même temps que le voisin. Ils ne sont pas prévoyants ». On peut tâcher de décrire ces comportements de l’extérieur, mais nous réalisons que nous les percevons à partir de notre propre vécu familier et inconscient du temps. Dans ce sens, c’est un sujet interculturel.
 
1. Introduction
 
 
1.1 Pauvreté-exclusion
1.1.1. Caractéristiques de la pauvreté-exclusion
Nous relevons, avec Vranken et al. (1997), quatre caractéristiques de la pauvreté-exclusion. Les trois premières sont de type synchronique et spatial, la dernière est liée au temps.
Son caractère multi-facial
C’est une pauvreté, une précarité, un non-accès aux droits, une exclusion dans différents domaines : revenus, emploi, habitat, enseignement, santé, droit, services, culture, psychopédagogie,... Ces domaines s’enchevêtrent et rendent une approche globale nécessaire.
La faiblesse des moyens
Défavorisés par une inégalité du partage de la richesse économique, sociale et culturelle, ils sont impuissants à « y arriver » par leurs propres moyens. Y répond une impuissance de la société à les comprendre, les rejoindre, les aider. D’où l’utilité d’un empowerment, d’une appropriation de la maîtrise sur leur propre vie.
La fracture sociale
Il y a coupure entre « ces gens-là » et nous, entre nous et eux. L’accès aux biens sociaux est contrôlé par des systèmes gardiens dans les écoles, l’habitat, l’emploi. Il y a fracture de barreaux sur l’échelle sociale et « dualisation » de la société.
La reproduction
La pauvreté peut être vue comme un processus dans le temps à travers les stades de la vie. Les handicaps se cumulent et le compteur ne se remet pas à zéro. Il y a tendance à la reproduction transgénérationnelle, non seulement en famille, mais à l’école et dans les lieux de placement.
1.1.2. Dysfonctionnement de société
Ces caractéristiques qui identifient la pauvreté-exclusion sont pour nous les symptômes d’un dysfonctionnement de la société que la personne pauvre exprime et dont elle souffre tout comme un patient identifié. Plus exposées, les familles pauvres signalent les premières ce qui ne marche pas dans notre société. Ainsi leurs enfants, en échec scolaire et dégoûtés de l’école, signalent bien avant les grèves des enseignants, les manifestations des lycéens et le manque de candidats enseignants, que quelque chose ne tourne pas rond dans l’enseignement et la cité.
Si nous utilisons une métaphore, nous dirions que dans le corps sociétal, les familles défavorisées ne seraient pas le cerveau ou la musculature, mais pourraient représenter la peau, en interface intérieur/extérieur. Quand les mains deviennent bleues, elles peuvent signaler le froid environnant qui menace le corps, mais aussi la possibilité de troubles internes de la circulation ou de l’alimentation.
1.1.3. Les familles en situation de pauvreté
Certes, la personne ou la famille qui vit la pauvreté-exclusion souffre. La misère qui lui colle à la peau peut la détruire, mais il faut aussi regarder le côté « sain ». La personne lutte contre la pauvreté et peut ainsi mettre des forces en œuvre. Une des ressources de beaucoup de familles pauvres, c’est leur solidarité, leur manière de s’entraider, qui fait par exemple, qu’elles partagent leur petit logement afin qu’un autre ne soit pas à la rue, même si la situation finit par exploser. C’est aussi leur capacité d’adaptation. Nous voyons que dans ces familles, les enfants sont souvent une force qui motive et peut mettre en mouvement.
Pourquoi parler de familles plus que de personnes ? Même si elle souffre, la famille est centrale dans la pauvreté, elle est la dernière barricade contre la misère. Elle est la réalisation principale de ces personnes, et dans la mesure du possible, rester ensemble est leur projet.
1.1.4. Mode de vie ou culture de pauvreté ?
On rencontre certains modes de vie plus fréquemment dans la population pauvre. Ceci ne veut certes pas dire que toutes ces familles présentent des comportements semblables. Peut-on parler de culture de pauvreté ? Ce dernier concept a été avancé par Lewis (1963, p. 29). Comme anthropologue, il utilise le terme « culture » dans le sens d’« une certaine tradition du mode de vie retransmis de génération en génération » ( id., p. 29) « avec des similitudes frappantes (...) entre les milieux pauvres de Londres, Glasgow, Paris, Harlem et Mexico » (id., p. 30).
Cette appellation « culture de pauvreté » a été critiquée et combattue. Le terme culture, dans le langage courant, désigne plus un patrimoine intellectuel et artistique à respecter. Dans ces modes de vie décrits de l’extérieur, on retrouve plutôt des difficultés typiques que des modes de vie dont, de l’intérieur, on pourrait être fier ; on s’y tient car ce sont des pis-aller, des solutions de survie utilisées faute de mieux.
Les personnes pauvres se sentent différentes et parlent « d’eux et nous » (Hoggart, 1970 : 115), mais désirent être « comme eux », reconnus comme tout le monde, alors que les classes dites supérieures ne souhaitent justement pas être comme tout le monde mais font beaucoup d’effort pour se distinguer et se démarquer. Les uns ont besoin d’être acceptés et inclus ; les autres, les inclus, préféreraient être individualisés, reconnus dans leur originalité.
1.2. Le temps
L’espace et le temps sont des dimensions constitutives de la culture. Elles sont aussi fondamentales pour la famille et son fonctionnement. La santé et le bon fonctionnement de la famille dépendent de l’équilibre dynamique de l’ouverture / fermeture de son système (Fontaine, 1985).
Ainsi, sur un axe synchronique, dans l’espace, la famille joue un rôle tampon d’articulation entre individu et société, entre être soi et être avec les autres. L’espace d’une famille, c’est la façon de régler la proximité et la distance, la socialisation et l’individuation.
Sur un axe diachronique, dans le temps, la famille a comme fonction de gérer l’équilibre maintien / changement, ou continuité / adaptation, ou stabilité / flexibilité. Le temps de la famille, c’est la façon de gérer ces aspects.
Dans le modèle circumplexe d’Olson (Olson et al., 1979 ; Fontaine, 1988), on trouve les mêmes axes, sous les dénominations de cohésion et adaptabilité. Selon cette approche, la pathologie se trouve aux extrêmes. La cohésion déficiente est isolement. La cohésion exagérée est fusion. L’adaptabilité déficiente est rigidité. L’adaptabilité exagérée est chaos.
Ceci nous mène à la représentation suivante pour les deux axes :
IMGIMGIMGIMF
Nous avons représenté les valeurs modérées qui représentent d’habitude la santé, au-dessus de la ligne et les valeurs extrêmes, en général plus pathologiques, sous celle-ci. Des variations très fortes peuvent être saines dans des situations extrêmes et à certaines périodes de vie.
Ces deux axes ne sont pas complètement indépendants l’un de l’autre. En général « être soi » favorise la continuité et « être avec les autres », l’adaptation. En plus les termes opposés sur chaque axe peuvent aussi être vus dans leur complémentarité ; ainsi, le changement permet de se maintenir. C’est ce que Keeney (1983, p. 92) appelle une complémentarité cybernétique. Nous employons le terme synergie de Benedict (voir Hampden-Turner, 1981, p. 148) pour caractériser l’orientation saine de la famille. Il y a synergie quand la stabilité favorise, permet la flexibilité et quand la flexibilité permet la stabilité.
D’autre part, du côté pathologique ou dysfonctionnel, nous remarquons que les extrêmes ont tendance à se rejoindre, souvent de façon catastrophique, par des sauts d’un extrême à l’autre, du chaos à la rigidité et inversement, sans passer par les zones équilibrées. C’est ce que Ausloos (1981) appelle les familles alternantes. Nous avons donc une tendance à transformer la représentation linéaire avec deux pôles opposés en une représentation plus fermée en losange, où, à l’angle inférieur, les extrémités se rapprochent et à adapter à cet endroit la fronce catastrophique de René Tom (voir Miermont, 1987, pp. 93-95).
IMGIMGIMGIMF
Fig. 1
Le losange du temps
IMGIMGLe losange du tempsIMGIMF
 
2. Le temps dans les familles défavorisées
 
 
Nous avons expliqué comment nous voyons les familles vivant la pauvreté, ainsi que notre conception du vécu du temps en rapport avec la santé. Nous pouvons maintenant aborder le temps dans ces familles : comment sont-elles vues par rapport au temps et comment peuvent-elles vivre le temps.
Nous aborderons (1) d’abord le maintien et le changement entre chaos et rigidité ; (2) ensuite, le temps linéaire, passé, présent, futur ; (3) enfin l’aspect cyclique du temps : à courte échéance, les cycles et rythmes des jours et des saisons ; à moyenne échéance, le cycle des stades de la vie d’une famille ; à longue échéance la continuité et le changement à travers les générations.
2.1. Entre chaos et rigidité
2.1.1. Le temps chaotique
Ce qui frappe l’observateur ou l’intervenant extérieur, ce sont ces périodes chaotiques des familles vivant la pauvreté, où les crises se succèdent de façon chronique ou en avalanche, l’une amenant l’autre, et où tout est crise, car les moyens sont trop faibles et l’on ne peut que creuser un trou pour en remplir d’urgence un autre.
Écoutons ce récit autobiographique de Gaëlle Rivage (1990, pp. 42- 43) pour avoir une vue de l’intérieur : « Mes journées sont occupées par une foule d’activités visant à résoudre les détails pratiques. Détails ? Pour tout un chacun, oui. Pour nous, ces détails sont d’intérêt vital. Pour l’heure, tout se démantèle, se déglingue, se brise et disparaît». Ces détails sont comme des grains de sable : à cause d’eux la machine peut tourner irrégulièrement et s’arrêter.
Comment comprendre ? Mon impression est que les moyens sont trop légers. C’est comme lorsqu’on pousse une voiture d’enfant à trop petites roues sur un gravier grossier. Cela demande une dépense énorme d’énergie. Les cailloux vous bloquent et vous rejettent à gauche et à droite. C’est une marche cahotante et chaotique, là où de grosses roues gonflées passeraient aisément en ligne droite.
Me vient aussi le souvenir d’avoir campé sous tente dans le midi de la France, avec ma famille, dans un endroit magnifique : un promontoire avec vue sur la mer. Et puis la Tramontane s’est levée à la tombée de la nuit. On a mieux assuré la tente, puis on a dû lutter contre les éléments. On a réduit les mats de la tente et on l’a chargée de pierres sur les bords, et puis, épuisés, sales et trempés, on s’est décidé à aller demander refuge dans une maison proche, encore éclairée. Quel calme dans cette maison de pierre ! Les habitants, tout gentils, se reposaient dans leur salon. Ils nous ont dit : «Il y a du vent? Ah oui, c’est vrai, nous avons entendu les volets claquer».
En parlant de tente dans le vent, je ne veux pas parler des logements précaires des familles pauvres, mais offrir une image métaphorique de cette situation où l’on peut être exposé à des ennuis que les gens protégés dans leurs maisons de pierres ne s’imaginent même pas. Chez les personnes pauvres, il y a toujours une poussière qui bloque le mécanisme fragile.
2.1.2. Le temps arrêté
Après une phase chaotique où tout s’est effondré, on peut passer par des périodes de rigidité léthargiques et de réclusion. Les volets sont baissés et si quelqu’un frappe à la porte, personne ne répond. Les personnes pauvres elles-mêmes racontent que lorsqu’elles en ont assez, et que plus rien ne va, elles s’enferment à double tour, coupent le téléphone, tirent les rideaux et se mettent au lit sous les couvertures, avec un minimum de nourriture, et dorment. Joseph Wresinski (1986) a vécu, enfant, des situations pareilles, qu’il décrit de l’intérieur :
Vinrent donc les jours où nous étions tous très malheureux, maman délaissait la marche de notre maison que jusqu’ici, elle avait défendu de devenir un taudis. ( … )
Le soir, nous restions là, avant d’aller dormir, sans oser dire un mot, comme si notre voix allait provoquer d’autres catastrophes. Allions-nous encore à l’école ? Je ne sais plus. Je me rappelle seulement mon petit frère Martin, qui ne faisait que pleurer. Il semblait que le temps s’était arrêté pour nous, que rien ne comptait plus. Nous étions comme si nous étions morts. Nous survivions au jour le jour. Combien de temps cela a-t-il duré ? Peu sans doute, mais il était tellement intense et terrible qu’il prend dans mon souvenir une place exceptionnellement grande. ( … )
Puis un jour, le soleil est revenu. Est-ce par une bonne nouvelle, un don, une parole gentille ? Je ne le sais plus, le temps suivait, à nouveau, son cours normal. (…) Apparemment, l’heure du malheur était passée, mais tout devait se remettre en place. Il a fallu que maman progressivement reprenne son rôle de mère sans inquiétude, de mère assurée. Êtres et choses devaient reprendre leur place. Les relations avec les voisins, mots que notre mère avait peut-être dits en trop, il a fallu peu à peu qu’elle les retire.
Comment comprendre ces réactions ? Pour moi, on peut l’interpréter comme une hibernation, se retirer, prendre distance, économiser l’énergie, faire le mort pour tâcher de survivre. Le temps est comme arrêté. Pineau (1987, p. 96) parle d’une réclusion “ hors temps ”. Cette rigidité est malgré tout une sorte de maîtrise et un espoir que les choses s’arrangent.
On rencontre des situations d’anxiété où en famille, la mère tâche de façon extrême de contrôler la situation, de la figer pour réfléchir et s’apprêter à contourner ou à affronter le danger, la menace qui lui fait peur. Il arrive qu’on la retrouve à la cave (s’isolant des autres) dans le noir, figée sur une chaise, un walkman sur la tête.
2.1.3. Le temps maîtrisé
Chaos et rigidité sont des situations extrêmes. Il y a heureusement aussi le vécu de la maîtrise du temps. Une personne dit : « Maintenant, je vis mieux, je ne suis pas obligée de compter pour acheter du lait pour le lendemain, ou du pain ; je n’ai pas à penser au lendemain. Je n’ai pas de dettes de loyer, je peux aller faire des papiers à la mairie, pour la cantine, la sortie à l’école des enfants, sans avoir honte de montrer la fiche de paie », (Fontaine et al., 1999, p. 188). C’est une maîtrise du temps : « Je n’ai pas à penser au lendemain », et en même temps une maîtrise des relations : « Je peux aller sans avoir honte ». Il existe aussi une maîtrise du temps à plus longue échéance, que nous évoquerons lorsque nous traiterons des projets.
2.1.4. Le temps vide.
L’apparence de vide hébété dans des situations extrêmes nous frappe parfois : « J’étais à la rue. J’ai dormi trois jours dans le métro. Je me suis retrouvée à l’hôpital parce que je perdais ma fille (dont elle était enceinte). J’étais complètement déboussolée. Ils m’ont retrouvée inconsciente dans le métro … Ils ont dit qu’on avait abusé de mon corps. J’ai été accueillie dans un foyer. J’attendais rien du tout. Je faisais ce qu’ils me disaient, sans plus. J’étais sans emploi, je m’en foutais, je ne réalisais même pas que j’avais un enfant. » (Myriam [3]) (Fontaine et al., 1999: 189). Ce temps vide est différent du temps arrêté où il y subsiste encore une certaine maîtrise, un peu d’espoir.
Chez d’autres, on trouve à plus longue échéance, quand elles parlent de leur vie, et continuité et flexibilité. Je reprends des éléments du témoignage d’une personne qui a connu la pauvreté :
  • Continuité : « On s’accrochait. » (p. 21). « Important qu’elle (ma mère) nous voit durer » (p. 25).
  • Flexibilité : « J’ai au moins cette liberté-là : changer de métier quand j’en avais envie. » (p. 23). « Je suis quelqu’un qui sait être hypocrite quand il faut. » (p. 9). « Un petit truc aussi : il y a toujours des relations autres que celles de mon milieu. »
Fig. 2
Vécus dans le losange du temps
IMGIMGVécus dans le losange du tempsIMGIMF
2.2. Le temps linéaire
2.2.1. Le temps linéaire et le temps circulaire
En occident, le temps est actuellement surtout pensé comme linéaire. Il est comme un ruban qui se déroule, du passé au présent et vers l’avenir. Cet avenir est très important pour la civilisation occidentale. Nous voulons être des personnes en devenir, tournées vers le futur, même si depuis quelques décennies, cet avenir est moins prévisible. On a moins de prises sur sa construction. Les projets se font à plus courte échéance et l’on essaie de tirer le maximum du moment présent. « La fragilisation du temps vécu apparaît comme un autre fait, la rupture d’avec l’héritage passé, le caractère transitoire des engagements, la culture de l’immédiat en sont les traits saillants. » (Boutinet, 1996, p. 18).
Précédemment, le temps était plutôt vécu comme circulaire, cyclique. Pour une société agraire, les saisons étaient importantes avec leurs activités particulières comme l’indiquent encore les livres d’heures. L’homme vivait en lien avec la nature et avec ses cycles, et la société les fixait et les émaillait de jours de fêtes. Plus long, le cycle de la vie était représenté avec sa montée et sa descente se répétant pour chacun de nous.
Dans d’autres cultures, le temps est marqué par des repères différents. Hall (1984) a très précisément étudié cette variation du « temps vécu » – par exemple ce que signifie « être ponctuel » dans différentes cultures – et la manière dont elle se traduit dans le langage, à travers la conjugaison des verbes qui, en français, indiquent le passé, le présent et l’avenir. Dans notre culture, le temps reste à la fois linéaire et circulaire, et nous le percevons comme une boucle régénératrice (Pineau, 1987 p. 72) ou en spirale. Nous traiterons toutefois les deux aspects, linéaires et circulaires, séparément.
Commençons par le temps linéaire, qui semble se dérouler irréversiblement. À ce sujet, certains intervenants prétendent depuis toujours que les familles pauvres vivent dans le présent, dans l’immédiateté, qu’elles oublient les leçons du passé et ne sont pas prévoyantes pour l’avenir. Examinons successivement l’articulation de ces étapes.
2.2.2. Le passé
Les familles pauvres vivent dans le présent et semblent faire peu référence à leur passé plus éloigné. Quand on tâche d’explorer le passé, il apparaît vague et incertain et il présente souvent de larges périodes lacunaires.
Dans son roman posthume autobiographique, Albert Camus (1994), issu de famille pauvre, raconte comment, Jacques (lui), à la recherche de la mémoire de son père, questionne sa mère : – « Alors vous étiez à Alger ? – Oui. – Mais c’était quand ? – Je ne sais pas. Il travaillait chez Ricome. Elle ne se rappelle que vaguement le passé. Il tâche de la comprendre et explique : Elle disait oui, c’était peut-être non, il fallait remonter dans le temps à travers une mémoire enténébrée, rien n’était sûr. La mémoire des pauvres déjà est moins nourrie que celle des riches, elle a moins de repères dans l’espace puisqu’ils quittent rarement les lieux où ils vivent, moins de repères aussi dans le temps d’une vie uniforme et grise. Bien sûr, il y a la mémoire du cœur dont on dit qu’elle est la plus sûre, mais le cœur s’use à la peine et au travail, il oublie plus vite sous le poids des fatigues. Le temps perdu ne se retrouve que chez les riches. Pour les pauvres, il marque seulement les traces vagues du chemin de la mort. Et puis, pour bien supporter, il ne faut pas trop se souvenir, il fallait se tenir près des jours, heure après heure, comme le faisait sa mère. » (Camus, 1994 pp. 78-79). Il repense à ses années de lycée, durant lesquelles, il se lie d’amitié avec Didier «qui avait une maison de famille, qui avait un grenier plein de vieilles malles, où l’on conservait les lettres de la famille, des souvenirs, des photos. Il connaissait l’histoire de ses grands-parents et de ses arrière-grands-parents (…). Jacques, (..) se sentait d’une autre espèce, sans passé, ni maison de famille, ni grenier bourré de lettres et de photos.» (1994, pp. 191-192).
Quel est, en général, le sens du passé ? Pour Rezsohazy (1978, p. 137), « le passé remplit un triple rôle : (1) Il identifie l’acteur. Nous sommes la somme des moments qui nous ont faits (...). (2) Cette évolution donne à l’acteur sa sécurité, elle fournit ses points de référence et de comparaison (...). (3) Le regard qui embrasse le passé y décèle un progrès constant. Être marginal, c’est ne pas bénéficier de ces trois avantages mûris par le temps ». Si l’on ne peut y trouver identité, sécurité, progrès constant, le passé a-t-il un sens ?
Voici d’autres témoignages encore :
« Vues de l’extérieur, les familles semblent insensibles à la fois à leur propre souffrance et à la honte et la culpabilité, que la société a essayé de leur imposer. » (Rosenfeld, 1989 p. 39). Elles peuvent comme bloquer tout souvenir de périodes de grande souffrance. «C’est comme si M. Lambert avait une mémoire confisquée, ou alors c’est trop douloureux à dire». Période malheureuse ? Nul ne le sait car M. Lambert n’en parle pratiquement pas : les onze premières années sont devenues inaccessibles, (Sentilhes, 1988, p. 46). Rabier & Piquet (1977, p. 76) relèvent aussi : «Un séjour en prison, lui n’en a jamais parlé, du moins en public. Il estime à tort ou à raison que ce n’était pas justifié, et qu’il n’y a donc pas à en parler. Il pense, en outre, que ceux qui en parlent y mettent une certaine fierté. Pour lui, ce n’est pas un honneur d’avoir fait de la prison».
Ceci nous paraît proche de ce que l’on constate après des traumatismes importants, qui deviennent indicibles, encryptés par refoulement conservateur (Schützenberger, 2001, p. 171 et 187). «D’habitude nous nous souvenons même pas d’une expérience encore «crue» à moins qu’elle ne soit construite et interprétée par après.» (Boscolo & Bertrando, 1993, p. 144).
Nous constatons toutefois que certaines personnes pauvres nous envoient des textes ou se proposent pour des enregistrements concernant l’histoire de leur vie. Nous voyons qu’elles veulent témoigner de leur amour pour leurs enfants, pour leurs épouses, de leur militantisme social. Qu’elles le font à des moments où elles se sentent se développer positivement, donc à des moments où elles y trouvent aussi identité positive et progrès.
2.2.3. Le présent
Il est courant de dire que la personne en situation de précarité vit dans l’immédiateté. « La dimension dominante du temps des marginaux est le présent. Les conditions d’existence resserrent l’horizon temporel. Les nécessités inéluctables mobilisent toutes les énergies et les perspectives sont limitées aux tâches préoccupantes du moment. Le regard est fixé sur l’immédiat » (Rezsohazy, 1978, p. 134).
L’homme qui vit dans l’immédiateté, que ce soit par choix ou pas, est en général mal vu dans notre société. Thines (1975, p. 955) synthétisant Heidegger déclare : « Dans l’existence inauthentique, l’homme choisit de se réfugier dans la temporalité présente ; il est livré aux préoccupations de la vie quotidienne, il sombre dans l’anonymat de l’existence collective au lieu de chercher à se dépasser dans ses projets ». En effet dans la culture occidentale dominante, l’homme cherche à « se dépasser dans ses projets ». Dans de telles phrases, on entend les mots « progrès, projet, dépassement, compétition » et d’autre part « se, ses, son, soi », signatures d’une société individualiste.
Le mode de vie sous-prolétaire par contre, est plus sensible, et met plus l’accent sur la relation aux autres, du moins dans les « lieux où la concentration de personnes de même profil est propice à créer ce type de solidarité » (Join- Lambert & Camus, 1986, p. 250). Cette relation semble tenir compte uniquement du présent. Ainsi, lorsqu’une famille reçoit une somme importante comme arriérés d’une allocation, par exemple, l’argent est vite dépensé. « Mais il disparaît en partie pour payer des dettes : cela permettra d’emprunter de nouveau...... Il disparaît aussi en prêts, en accumulation de nourriture et de denrées de consommation courante dont on fait parfois bénéficier des amis aujourd’hui plus démunis, ou des amis chez qui l’on pourra demander demain. Enfin on fait aussi la fête pour compenser les privations précédemment endurées, pour témoigner de l’affection qu’on n’a pas pu manifester quand l’angoisse due à la pénurie était trop préoccupante, et pour entretenir des réseaux d’entraide, (d’où les conflits ne sont d’ailleurs pas absents) », (Join-Lambert & Camus, 1986, p. 249). Cette attitude donne en fait une certaine assurance pour l’avenir. « Dans la misère, il n’est pas possible de prévoir, il est donc plus judicieux de s’assurer contre les conséquences de l’imprévisible » (ibidem).
Après avoir étudié la vie au camp des sans-logis de Noisy-le-Grand, Labbens (1969, p. 274) conclut : « Ce sont donc des échanges de petits services, mais ceux-ci sont continuels, incessants, et les habitants subsistent grâce à de tels échanges. Celui qui n’a pas à manger est toujours sûr de trouver une assiette ou une petite somme, cinq francs, qui lui permet de tenir un jour ou deux. Cette nourriture ou cet argent sont «prêtés», mais sont rarement rendus comme tels ; en tout cas, on ne les réclame pas. On sait seulement, qu’en pareille situation, celui qui a «prêté» aujourd’hui trouvera à emprunter demain : peut être à son débiteur, peut être à un autre… Ces « prêts » et ces « emprunts » n’entraînent pas l’ouverture de compte entre tel ou tel… C’est le camp tout entier qui, par le truchement de tel aujourd’hui, de tel demain, donc en fait de tous, accorde à tel aujourd’hui, et à tel demain, le crédit d’un dîner ou d’un billet de banque. Que certains en profitent, et que d’autres y perdent, c’est indiscutable… Mais tous y trouvent leur compte parce que tous sont «assurés» contre les coups particulièrement durs. L’organisation du camp permet de faire face entre soi, en autarcie, aux situations les plus critiques et par des solutions au jour le jour ».
2.2.4. Le futur et les projets
Dans le cadre de l’expérience Quart Monde / Université (Groupe de Recherche, 1999), nous avons participé à une recherche intitulée « Le projet familial et le temps » (Fontaine et al., 1999).
Les parents de 14 familles pauvres ont été interviewés autour de la question : « Quand vous vous êtes mis ensemble, qu’est-ce que vous vouliez faire, et comment, à l’époque, voyiez-vous votre avenir ?» (p. 241).
Nous considérions que « le projet engage non seulement une conception du futur, mais une démarche d’action visant à faire advenir le futur. Le projet se distingue en cela du simple souhait ou du rêve, même s’il inclut la dimension d’échec éventuel. »(p. 169).
Dans ces conditions, nous avons constaté que toutes les personnes interrogées font ou ont fait des projets concernant leur famille. Par exemple : « Le but, c’était de vivre ensemble, pouvoir faire un enfant. Tout faire pour que cela réussisse. Avoir un foyer bien. Avoir quelque chose quand même. C’est pouvoir avoir un but ; être bien. Avoir sa famille avec soi. » (Odile, p. 205).
Autre exemple : « Les enfants, c’était notre bonheur. C’était le but de notre vie. On vit et l’on travaille pour quelque chose. Le premier était le plus beau cadeau du monde. Pour lui, nous avons fait des projets avant qu’il ne naisse. Ces projets ne seront jamais réalisés» (Rolande, 50 ans, p. 195).
Le contenu des projets est de créer sa propre famille, et en premier lieu d’avoir des enfants, son propre foyer. Ne pas habiter chez sa sœur ou sa mère, garder sa famille unie, éviter le placement des enfants, le départ du conjoint.
L’enfant est un projet très motivant. C’est une création et c’est un don réciproque. « Donner tout l’amour que j’avais en moi » ou « tout l’amour que je n’ai pas reçu» et « un enfant, ça donne le goût de vivre », (p. 180). L’enfant mobilise dès avant la naissance. La mère se bat pour avoir un logement décent (Myriam). Elle sait aussi que cet enfant lui donne une autre reconnaissance de la part de la société, et des droits (Nadège, p. 179). Mais souvent, l’enfant est aussi important pour le mari. « Mon mari a beaucoup mûri après la venue de notre enfant. Il a fait de gros efforts pour s’en sortir, trouver du travail, le garder, améliorer notre petit logement, notre vie de tous les jours. Un enfant, c’est important pour lui. Cela a changé notre vie à tous les deux » (Sophie, p. 196).
Il apparaît donc clairement dans nos interviews que les familles pauvres font des projets. Toutefois, nous verrons qu’à certains moments, elles disent ne pas en avoir fait, ou qu’à d’autres, elles affirment ne pas pouvoir en faire, vu les circonstances. De plus, leurs projets peuvent ne pas être reconnus comme tels par le monde extérieur (Fontaine et al., 1999, p. 190).
Il y a des périodes sans projet, surtout en phases dépressives. Chez Myriam par exemple (voir temps vide) : « Quelle idée avais-tu de l’avenir à cette époque-là ? – J’attendais rien, rien du tout. » (Voir suite en 3.3.3).
On demande à Liliane comment elle voit son avenir dans un an : « Sérieusement, je ne sais pas. – Et dans 6 mois ? – Dans six mois, je ne sais pas non plus. Je ne peux pas vous répondre. Faut voir ! Si ça se trouve, dans six mois, le copain que j’ai (j’aurai) trouvé, il va me dire : “ Viens, on va habiter ensemble ” ou n’importe quoi. On ne sait pas, hein. Je ne peux pas vous dire. (…) Moi vous savez, depuis que j’ai perdu ma mère (il y a 4 ans) je ne pense pas. Je pense à rien du tout. Comme ça c’est encore mieux. Comme si un bout de moi-même était parti. » Après avoir parlé de sa mère, Liliane reprend: « Par contre, au mois de septembre (dans 4 mois) j’ai un projet. Je voudrais faire un stage pour être aide-soignante. » (p. 191).
On peut aussi ne pas pouvoir raisonnablement faire de projets: Myriam nous explique quand elle va mieux : « Tout au début, on vivait au jour le jour ; il n’avait pas de travail déjà, on ne pouvait pas dire qu’on pensait à l’avenir. De toute façon, je ne savais pas si ce serait sérieux entre nous, moi, qui avait trois enfants, et lui, un qui vivait avec sa mère. (…) Je ne savais pas s’il serait resté avec moi ou quoi, donc je ne savais pas projeter dans l’avenir. » C’est quand la vie naît en elle et qu’elle a l’accord de son compagnon, qu’elle peut à nouveau faire des projets : « Un an après, je me suis trouvée enceinte. Je lui ai demandé : “ Je le garde ? ” Il a dit oui et c’est là qu’on a commencé. (…) On a décidé de se marier. On a un peu attendu. On n’avait pas beaucoup de sous. (…) Il fallait trouver du travail. Il a préféré chercher de son côté plutôt que ce soit moi. Alors il a fait des boîtes d’intérim. »
Un père raconte que dans un mois, il doit passer devant le juge : « Si mes filles me sont rendues, je peux faire des projets. Maintenant pas. »
Certains projets ne sont pas reconnus comme tels par la société: ils sont vus comme des rêves ou comme implicites, (1) parce qu’ils ne sont pas élaborés, planifiés dans leur cheminement ni dans les moyens à mettre en œuvre. Les personnes pauvres manquent naturellement de connaissance et d’habitude pour le faire. Elles tachent de résoudre les problèmes à mesure qu’ils se posent ; (2) parce que les projets ne se réalisent pas. Les intervenants regardent le résultat et ne comprennent pas les efforts développés.
2.3. Le temps cyclique
2.3.1.À courte échéance : le cycle des jours et des saisons
Notre vie est rythmée par le travail à l’extérieur et la fréquentation scolaire. Quand le travail de l’année scolaire est interrompu pendant les week-ends ou les vacances, nous relâchons la contrainte de ce rythme : les levers sont tardifs, les repas différents. Le travail en commun bat la mesure du temps. Les chômeurs disent leur difficulté à garder ce rythme et à ordonner leur vie, veiller aux enfants qui doivent être à temps à l’école.
Les familles défavorisées sont souvent sans emploi ou effectuent de petits travaux irréguliers au noir. Ils ont du mal à garder le rythme du reste de la population. En plus, leur vie est beaucoup plus exposée aux « petites poussières » qui bloquent leurs rouages vitaux et cassent le rythme.
On dit de ces familles qu’elles n’ont pas de rythme. En effet, elles vivent moins la montre au poignet, mais certaines peuvent être très attentives à reprendre leur enfant à temps à l’école. Elles ont en partie un autre rythme : celui des rentrées mensuelles d’argent, celui de la prochaine visite d’intervenants, celui des marchés où elles ont l’habitude de ramasser les détritus, des enfants, qui restent en famille le mercredi après-midi, des convocations chez le juge. Elles peuvent être moins rythmées par l’heure que par la synchronie avec leur milieu (voir plus loin).
Dans le cycle de l’année, elles sont plus sensibles aux saisons : l’hiver avec le froid et, en France, avec l’interdiction d’expulsion de logement. La rentrée des classes est également importante et les confronte à des dépenses relativement élevées.
2.3.2.À moyenne échéance : le cycle de vie de la famille
Différents auteurs ont décrit des stades du cycle de vie de la famille. Si on est d’accord avec Terkelsen (1980, p. 40) qu’une transition de stade demande un « changement de type deux », le nombre de stades est généralement réduit à 6 ou 8. L’apparition de certains stades est déterminée biologiquement, par la nature. Ainsi, la première individuation de l’enfant est liée à la marche, et le début de l’adolescence à la puberté. D’autres stades sont plus influencés par des facteurs sociaux : le jeune adulte non lié, le mariage et les naissances. Nous voudrions ici traiter de ces phases sur lesquelles la société et le contexte agissent comme sur un accordéon, en les resserrant ou en les étirant. Fulmer (1989) a attiré notre attention sur ces tendances plus récentes : l’étirement / ralentissement des stades chez des couples d’universitaires à deux carrières et le télescopage / accélération dans des familles sous-prolétaires. Chez les premiers, la conception d’enfants peut être retardée jusque dans la trentaine, tandis que chez les seconds, la maternité débute dès l’âge de 15 ans. Ainsi, les couples à deux carrières accueillent leur premier bébé à l’âge où les seconds deviennent grands- parents.
Voyons brièvement la situation chez ces (futurs) couples d’universitaires. Pour eux, écrit Fulmer (1989, pp. 550-557), la profession est d’une importance capitale. Elle donne une identité sociale, un sens à la vie, des moyens matériels et un plaisir créatif. Mais la profession demande un long et dur effort d’études, de stages, de places provisoires, de débuts de carrière difficile durant lesquels une grossesse trouve difficilement place. La vie familiale et les enfants viennent plus tard, et pour eux, de l’aide sera recherchée dans des services payants (crèche) ou sera louée.
Dans les familles pauvres, la naissance d’un enfant donne également identité (devenir mère), sens à la vie, statut social, avantages matériels et plaisir créatif. Les mêmes types d’avantages semblent donc obtenus grâce aux enfants, là où l’étude est inaccessible et où il y a peu de chances d’acquérir un bon niveau professionnel.
Dans les familles défavorisées, différents stades sont télescopés dans le temps : l’espace de temps entre la puberté et la naissance du premier enfant n’est en moyenne que de 5 ans. Mais en plus, si nous distinguons les différents stades de cette période de vie – l’adolescence vue comme période moratoire, le stade du jeune adulte non lié, la période qui entoure le mariage et de l’établissement du lien conjugal, et celle aux alentours de la grossesse et de la naissance – nous remarquons que ces stades sont supprimés ou inversés. Il n’y a pas de moratoire, pas de jeune adulte non lié, la grossesse est engagée éventuellement avant que ne s’établisse un lien conjugal.
2.3.3. Le temps transgénérationnel
Avoir des enfants est une façon classique de transcender le temps de sa génération. Levinas écrit dans son ouvrage « Totalité et infini » (1990, pp. 300-301) : «La relation avec l’enfant – c’est-à-dire la relation avec l’Autre –, non pas pouvoir, mais fécondité, met en rapport avec l’avenir absolu ou le temps infini». Ceci pourrait-il être mis en rapport avec l’importance des enfants pour les sous-prolétaires et le souhait « qu’ils l’aient meilleur que nous » ? Est-ce une délégation (cf. Stierlin, 1979, p. 39), en particulier dans le sens d’une délégation liante (cf. Simon, 1985, p. 84) ? À cette mission donnée par les parents, va correspondre la loyauté de la jeune génération dont l’importance a été largement développée par Boszormenyi- Nagy et al. (1973).
Les parents désirent que les enfants ne connaissent pas la même misère qu’eux, qu’ils réussissent mieux et ne laissent pas passer la chance comme ils pensent l’avoir fait eux-mêmes. Ils mettent alors l’accent sur l’accomplissement personnel et ils ajoutent : « ne fais pas comme moi, va à l’école tant que tu peux, moi j’en avais mare ». L’école est la première passerelle vers un avenir meilleur.
D’autre part, apprendre à lire et le valoriser, pourrait représenter une disqualification des parents illettrés. Les enfants se sentiraient alors en position haute par rapport à leurs parents, comme le sont les intervenants sociaux. Cela peut déclencher des sentiments de honte et de rejet. Mais un autre message : « reste fidèle à tes parents, à ta famille » peut prendre le dessus et renforcer la loyauté familiale.
Ces deux messages, sans être strictement paradoxaux, peuvent s’en rapprocher par moments. Surtout, si on le formule ainsi : « Réussis mieux que tes parents / Ne te crois pas mieux que tes parents. » Certains y voient une double contrainte. Lynn Hoffman (1981) indique dans un chapitre intitulé « The simple bind and discontinuous change », comment le changement de façon d’être, qui apparaît lors d’un changement de stade dans le cycle de la vie familiale, s’accompagne d’un « simple lien ». Par exemple à l’adolescence, parents et jeune se trouvent coincés : « Tu n’es plus un enfant, mais reste notre enfant ! » Pour en sortir, un changement discontinu est nécessaire. Ce simple lien peut toutefois devenir un double lien si le contexte est défavorable.
Nous croyons que chez les gens dans la misère, la réussite de leurs enfants représente aussi un changement de façon d’être par rapport à la génération précédente, et s’accompagne d’un simple ou double lien. Certains comportements qui paraissent contradictoires peuvent alors être décodés :
  • Une mère trouve l’école très importante pour les enfants, mais ne parvient pas à les y envoyer.
  • Un jeune a réussi à l’école professionnelle et obtenu une place bien rémunérée. Il s’achète à tempérament une voiture. Une nuit, il roulera contre le mur d’une église. On s’en étonne : il connaissait l’endroit. Il faut pratiquement le faire exprès. Il dira : « ce n’était pas possible que je réussisse. Je ne suis pas né pour le bonheur. » Veut-il dire : « Tôt ou tard je me casserai quand même la figure. Il vaut encore mieux se le faire soi-même, et tout de suite. » Ou bien : « C’est impossible que je réussisse et que je me démarque de mes parents » ?
  • Parfois, les jeunes qui se mettent en ménage, veulent prendre distance, rompre avec la famille et la misère qu’ils ont connues, recommencer à zéro. Ils proclament bien haut : « Je ne veux plus voir mes parents, ils m’ont volé tout ce que j’avais épargné pour louer une chambre, et ils l’ont bu et dépensé ». Mais deux jours plus tard, on voit leurs parents chez eux, accueillis et couverts de cadeaux.
Molina-Loza (1991) formule ce faux dilemme autrement. Il travaille avec des familles de favelas au Brésil. D’origine rurale pauvre, elles ont été attirées par le mirage de la ville. À la campagne, le père avait la force, et avec l’âge, l’expérience et le savoir. En ville, la force du père est souvent inutilisée, et la mère et les enfants vont bientôt le dépasser par leur savoir citadin.
Pour les enfants, le dilemme se pose ainsi : appartenir (à la famille) ou être quelqu’un (réussir). En effet, réussir amène souvent les enfants à ne plus se reconnaître dans leurs parents, à en avoir honte. Qui peut faire le deuil de l’admiration de ses enfants ? Comment le jeune peut-il arriver à ce que Molina-Loza appelle « apparten-être » [4], c’est-à-dire à relier les deux. Le thérapeute, en respectant le père et en brisant le mythe de l’ignorance des parents, libérera les enfants de ce lien, de ce dilemme : ils peuvent progresser tout en reconnaissant la sagesse de leurs parents.
Deux attitudes facilitent le passage du système familial au système scolaire et le saut au-delà du dilemme « né pour l’échec / réussir en classe » :
  1. Les parents qui se sentent solidaires de leurs enfants dans leur progression : nous en trouvons un exemple dans Joutard (1987, p. 132). Il raconte comment Dolores Santiago sent qu’elle s’enfonce dans la misère, mais elle dit, parlant de ses enfants : « Ils tiennent bon, ils travaillent bien, malgré tous les soucis qu’ils ont, parce que la nuit, ils ne dorment pas, parce que leur cerveau, il travaille, le lendemain, ils sont prêts à aller à l’école, en forme. Et moi, de voir mes enfants comme ils vont, ça m’encourage encore. Ils tiennent. »
  2. Les enseignants peuvent aider l’enfant quand ils lui montrent que ses parents sont dignes de respect et ont aussi des savoirs. Je me souviens d’avoir entendu parler d’une institutrice maternelle très attentive à permettre à tous les enfants de s’exprimer en début de journée. Un enfant pauvre, d’habitude très taiseux, lui dit : «mon père a mis un poêle dans notre chambre». L’institutrice a demandé à l’enfant d’expliquer l’installation du poêle, la buse bien adaptée, la protection du grillage pour le bébé, la mise en route du poêle à charbon... Cet intérêt et ce respect pour le travail du père a permis la progression de l’enfant.
 
3. Cheminement de recherche
 
 
3.1. Comprendre le contexte
Au début de mes recherches sur le temps des familles vivant dans la pauvreté, j’étais perçu comme quelqu’un qui s’intéressait à elles et je récoltais bon nombre d’observations auprès de professionnels dans mon milieu de travail et auprès de mon entourage. C’étaient souvent des tableaux négatifs décrivant les difficultés auxquelles ils étaient confrontés. Nous avions fait des observations avec la vidéo au domicile de familles pauvres, avec l’objectif de relever avec leur aide, leurs fonctionnements sains (Fontaine & Du Fontbaré, 1996). Ces travaux s’orientaient plus vers les aspects relationnels et spatiaux que vers la dimension du temps. Ces observations et les récits de mes collègues demeuraient comme des défis pour moi : pouvait- on les expliquer ?
Je pensais alors qu’en comprenant le contexte dans lequel ces familles vivent, et en essayant d’adopter leur point de vue, de me mettre à leur place, je pourrais expliquer ces manques et ces comportements étranges.
Mon premier texte (Fontaine, 1992) allait dans ce sens : si ces familles sont chaotiques, c’est parce qu’elles manquent de moyens et n’ont pas assez de protection vis-à-vis de l’extérieur. Mais ceci revenait à expliquer un manque par un autre manque, et ce n’était pas se mettre à leur place.
D’autres explications étaient plus réussies, par exemple le soi-disant manque de prévoyance qui, en fait, se révélait comme une autre forme de prévoyance, basée plutôt sur la solidarité du groupe et moins sur l’épargne individuelle. Je relevais alors un autre système de valeurs, une autre façon d’être, une autre culture.
3.2. L’éclairage des anthropologues
Ceci me renvoyait vers des travaux traitant des valeurs sur un mode plus anthropologiques, comme ceux d’Erik H. Erikson, de Ruth Benedict, de Clyde et Florence Kluckhohn, mais surtout vers les écrits de Hall (1984) concernant le temps.
Ce dernier auteur décrit et oppose deux façons de voir ou vivre le temps. La nôtre, occidentale, est monochrone : le temps est comme un ruban qui se déroule. J’ai un agenda et un horaire. Je reçois, comme professeur, dans un local séparé, une personne à la fois, à un moment précis et convenu, pour traiter d’un sujet. Dans la culture mexicaine qui est polychrone, le gros commerçant reçoit plusieurs personnes à la fois et traite ensemble des affaires familiales, sociales et commerciales. Dans notre culture, les femmes à la maison peuvent encore être polychrones : faire la cuisine, s’occuper du bébé, surveiller l’aîné qui fait ses devoirs et répondre au téléphone en même temps.
Soulignons que monochronie et polychronie sont plus que cette façon de gérer le temps : en monochronie, la priorité va à l’organisation, à la programmation, à la division et spécialisation du travail, aux contrats, aux procédures, ... En polychronie au contraire, ce qui importe, ce sont les relations interindividuelles, la synchronisation de la vie. Pour construire une maison en Occident, il faut remplir des formulaires, établir des plans, mettre au point des contrats, et avoir de l’argent pour acheter un terrain et payer les services d’un architecte et d’un entrepreneur. Dans les civilisations polychrones, il faut surtout une synchronie entre les membres de la famille qui cèdent le terrain, prêtent de l’argent, donnent un coup de main, possèdent certaines connaissances ou ont des informations, font autorité dans le quartier, …
Kagan & Schlosberg (1989, p. 4) ont demandé à des intervenants sociaux de caractériser les familles vivant fréquemment des crises. J’ai relevé dans leur description beaucoup de comportements polychrones : «Quand on se rend chez eux pour un entretien, ils ont invité des amis ou la voisine à être présents, ou ils continuent à faire leur ménage et la radio ou la télévision reste branchée. »
Je remarque aussi que si ces familles ne viennent pas à leur rendez- vous, elles ont des excuses que les monochrones n’acceptent pas. Par exemple : « Non, ça n’allait pas. J’ai été avec mon amie voir la mère de ma voisine qui a été hospitalisée. » On peut y voir une synchronie dans la solidarité.
À mes yeux, ceci réhabilite les familles pauvres, l’accent n’étant plus mis sur des manques, mais sur des différences ou même sur des similitudes avec des familles étrangères, amies. Cela m’amena aussi à mettre notre propre individualisme dominant en cause. Les familles pauvres se sentaient vues comme différentes, ne s’intégrant pas à la culture dominante sur le plan temporel. J’appellerai « dyschronie », ce malaise, qui existe entre deux groupes co-habitants qui n’ont pas le même vécu du temps.
3.3. Recherche de partenariat
Finalement, lors d’une troisième étape, j’ai participé au projet « Quart Monde – Université » ; il s’agissait d’une recherche-formation-action composée de cinq différents groupes thématiques comprenant chacun trois personnes ayant vécu la pauvreté, deux professeurs ou chercheurs universitaires, et une personne engagée dans l’action avec des familles défavorisées. Nous avons mené la recherche ensemble, pendant une cinquantaine de jours étalés sur deux ans, et avons croisé ainsi nos connaissances spécifiques : savoirs par le vécu, savoirs par l’action et savoirs abstraits. Ce sont des savoirs que Heron (cité in Reason, 1994) nomme expérientiels, pratiques et propositionnels (savoir « au sujet de »). Notre groupe a choisi le sujet : « Le projet familial et le temps ». L’étude a été publiée dans « Le croisement des savoirs » (Groupe de Recherche, 1999).
Que m’a appris cette expérience de recherche-(action)-formation ? En premier lieu que les familles pauvres qui ont été interviewées ne vivent pas simplement dans le présent ; elles font des projets pour les leurs, mais n’osent souvent pas les exprimer. Mais cette expérience m’a surtout appris qu’une telle recherche est méthodologiquement possible, et qu’elle peut évoluer vers un partenariat. Ce terme est souvent utilisé un peu légèrement. Bouchard (1998, p. 192) pose trois conditions à la création d’un partenariat : (1) une reconnaissance réciproque des expertises et des ressources ; (2) une égalité dans le partage des tâches et des responsabilités ; (3) une prise de décision visant le consensus.
En ce qui concerne la reconnaissance réciproque des expertises, nous avions certes des préjugés et des images mythiques les uns des autres au début, et en fonction de cela, des buts légèrement différents. Les personnes pauvres voyaient la science comme quelque chose d’établi, de monolithique, et elles voulaient ajouter leur vécu de la pauvreté et leur histoire de lutte à cette somme de connaissances, faire entrer ce savoir à l’université pour que cette dernière l’enseigne à tous, et qu’ainsi elles soient reconnues dans leur dignité ; c’est l’« action » qu’elles voulaient réaliser.
Elles ont été très étonnées de voir et d’entendre que nous, professeurs, nous n’étions souvent pas d’accord entre nous. La science n’est pas complètement établie, il y a discussion et nous y trouvons plaisir ; comme l’écrivent Lakoff & Johnson (1985, p. 14), dans notre culture et notre langage, cette discussion est une métaphore conceptuelle de la guerre et non de la danse. De notre point de vue, la connaissance est dynamique et naît d’un dialogue (Fontaine, 1996) avec la matière ou avec l’homme, et d’une mise en question continue.
Comment a grandi chez nous, universitaires, la reconnaissance de l’expertise des personnes pauvres ? Il nous fallait percevoir la valeur d’une sensibilité particulière due à l’expérience vécue, à côté de celle liée au développement de modèles plus abstraits. Je crois que nous étions plus orientés vers l’aspect recherche-formation du projet, que sur son aspect action, parce que notre métier est fait de recherche et de formation et que nous avions moins foi dans la mobilité des structures universitaires. Au cours d’une recherche, ces personnes pauvres peuvent nous apprendre, nous surprendre et nous changer, et même nous « retourner » (changement de type 2).
Ainsi, à l’occasion de l’analyse de l’interview de Myriam par notre groupe de recherche, nous l’entendions raconter qu’après avoir quitté sa famille, s’être mise en ménage et avoir vécu dans la rue, elle a eu une période sans aucun projet : « Je ne réalisais même pas que j’avais un enfant. » J’avais défini cela comme un temps vide, mais une personne qui avait connu la pauvreté me demanda de lire la phrase qui suivait : « Comme elle portait mon nom et je l’avais emmenée à la prison de la santé voir son père, 15 jours après avoir accouché, les éducateurs ont bien voulu. » Le père ayant refusé de reconnaître l’enfant, j’avais considéré cela comme un échec. Mais mon co-chercheur m’a fait remarquer qu’elle disait : « J’attendais rien du tout. », mais qu’elle était allée à la prison avec une attente. Elle savait combien c’est dur pour une enfant allant à l’école, de ne pas avoir le même nom que son père, le même nom que sa sœur. Elle a donc eu ce projet de la faire reconnaître par son père et elle a pris l’initiative de demander aux éducateurs la permission d’aller le voir à la prison. Ce n’est pas parce que cette démarche ne réussit pas que ce n’est pas un projet. J’admirais chez ma co-chercheuse, cette expertise la rendant capable de dépister dans le discours de Myriam, dépressive à l’époque, cette lueur d’espoir qui allait la remettre debout, et de me montrer que les personnes pauvres poursuivent plus de projets qu’on ne le pense.
Mon collègue sociologue avait expliqué de son côté les conceptions de temps linéaire, avec passé, présent, futur, tourné vers l’avenir, et de temps circulaire plus dominant dans des sociétés agraires. Nos chercheurs issus du monde de la pauvreté, ont présenté un mois plus tard un modèle de temps en boucles qu’ils avaient développé, et qui répondait à leur vécu. Ils avaient l’impression de progresser avec le temps, mais, par moments, de tourner en rond et de risquer d’être pris dans un cercle vicieux : «À la limite, le temps n’est plus linéaire, ni cyclique. Il est (..) en boucles, c’est-à-dire que l’on peut revenir en arrière après une avancée que l’on croyait sûre. Si parfois un nouveau départ est concevable, lorsque la boucle est bouclée, il arrive que les boucles se succèdent et perdent toute consistance. La ré-avancée n’est alors plus envisageable, au moins momentanément.» (p. 182).
Fig. 3. Temps en boucles (cf. Fontaine, Jahrling et al., 1999, p. 168).
En tant qu’universitaire, j’ai aussi été souvent surpris : je parlais un jour du dialogue du Je et Tu de Martin Buber (1969), et je disais que je ne découvrais mon Je que face à un Tu, etc. Un homme me dit : « Mais M. Fontaine, pourquoi parlez-vous toujours de “ Je et Tu ” ? Nous parlons de “ Nous ” ! ». Je fus surpris, comme en flagrant délit de pensée non systémique, et donc de conception individualiste malgré ma formation, et je lui répondis : « C’est vrai Christian, et tu m’apprends quelque chose. – Non, Pierre, peut être que “ nous ” t’apprenons quelque chose ! ».
Autre surprise : un soir que nous discutions de chansons, nous nous demandions qu’est-ce qui faisait que certaines d’entre elles rendaient si bien le vécu de la misère. Je disais : « peut être que le parolier a vraiment tenté de se mettre à la place de la personne vivant la pauvreté ». On me répondit : « Ah non, ce n’est pas possible ! On ne peut se mettre à la place des pauvres, ni vivre ce qu’ils ont vécu ! ».
Oui, nous ne pouvons nous mettre à la place de l’autre. C’est sa place. Nous ne pouvons pas parler de cette place, même s’il se tait. Il a droit à la parole. Nous ne pouvons regarder avec les yeux de l’autre, c’est impossible : nous avons des yeux de nantis. C’est impossible et interdit, je le comprends maintenant ...
Pendant des années, j’ai animé des groupes de psychodrame et induit des renversements de rôle et des doublages, et j’en ai observé l’effet. Cet incident attira mon attention sur les conditions de construction du point de vue de l’autre et les risques d’usurpation. Je crois qu’on ne peut pas se mettre à la place d’autrui, mais qu’en même temps, il faut tenter d’y arriver dans le dialogue et le respect : c’est une bonne façon de commencer à comprendre l’autre.
Vers la fin de la recherche, je voulais discuter avec les personnes pauvres des multiples arguments utilisés par les scientifiques pour expliquer qu’elles n’ont pas de projet. Un de ces arguments porte sur la question du locus of control: les familles défavorisées trouvent-elles que leur vie est dépendante de forces extérieures et est dirigée par celles-là, ou bien s’estiment- elles soumises à des forces dépendant d’elles-mêmes, c’est-à-dire internes ? Les scientifiques considèrent que les personnes démunies réalisent parfaitement qu’elles n’ont pas prise sur leur vie, et que le logement, la santé, le travail etc. dépendent d’instances extérieures. Une femme qui avait connu une grande pauvreté déclara : «Si c’était ainsi, pourquoi courrions-nous tant pour obtenir quelque chose?» Je compris alors que la vie est beaucoup plus compliquée que nos formules scientifiques. Oui, le contrôle pour avoir un logement social peut être vécu comme extérieur, mais je puis l’influencer. Les choses ne se réduisent pas simplement à des propositions ou/ou, elles mettent aussi en évidence la coexistence des propositions et/et.
Il y a une chose qu’ils ne m’ont pas dite, mais que j’ai fini par comprendre : ce qui leur plaisait dans la recherche sur le projet familial, c’est qu’il apparaissait évident que les familles pauvres avaient un projet, tout comme les autres familles de la société. Peut-être qu’il ne leur paraissait pas sensé d’en avoir un, ni permis de l’exprimer, mais il était toujours présent, et à travers ce projet, ces familles étaient semblables aux autres familles et inclues dans une société, dans l’humanité.
Dans ce projet-ci aussi, elles se sont voulues inclues comme co- chercheurs, et elles ont désiré partager les tâches et les responsabilités des interviews, des discussions, et de la rédaction. Nous avons tous eu besoin d’apprendre à communiquer, et de recourir à une équipe pédagogique mettant au point une méthodologie d’accompagnement ; par ailleurs, il nous a surtout fallu du temps. En effet, nous avons pris un an – et pour les militants, c’était un travail à 3/4 temps – pour nous mettre d’accord sur le sujet précis de notre travail.
Si je regarde maintenant mon cheminement, je constate que j’ai commencé par voir des manques et j’ai essayé de me les expliquer. Ensuite, j’ai vu des différences comparables à celles que j’observais chez mes étudiants et collègues latino-américains ou africains. Aujourd’hui, grâce à cette recherche-formation en partenariat, je vois ces familles précarisées plutôt semblables et proches, mais avec des conditions de vie différentes, aussi semblables que mes collègues, qui eux aussi se posent des questions à mon sujet comme moi au leur.
Aussi, je me demande pourquoi nous avons si peur des pauvres. En quoi nous menacent-ils ? Pourquoi devons-nous les maintenir à l’écart ?
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  AUSLOOS G. (1981) : Systèmes – Homéostase - Équilibration. Thérapie familiale 2 (3) : 187-202.
·  BOSCOLO L. & BERTRANDO P. (1993) : The times of time. Norton, New York.
·  BOSZORMENYI-NAGY Y. & SPARK G.M. (1973) : Invisible loyalties. Reciprocity in intergenerational family therapy, Harper, New York.
·  BOUCHARD J.M., TALBOT L., PELCHAT D. & BOUDREAULT P. (1998) : Partenariat entre les familles et les intervenants : qu’observe-t-on dans la pratique ? in FONTAINE A.M. & POURTOIS J.P. (éds) : Regards sur l’éducation familiale, pp. 189-201, De Boeck, Bruxelles.
·  BOUTINET J.P. (1996 :) Anthropologie du projet, Presses Universitaires de France, Paris.
·  BREBANT B. (1984) : La pauvreté, un destin ? L’Harmattan, Paris.
·  BUBER M. (1969) : Je et Tu, Aubier, Paris.
·  CAMUS A. (1994) : Le premier homme, Gallimard, Paris.
·  COLON F. (1980) : The family life cycle of the multiproblem poor family in CARTER E. A. & McGOLDRICK M. (eds) : The family life cycle, pp. 343-381, Gardner Press, New York.
·  FONTAINE P. (1985) : Familles saines. I. Esquisse conceptuelle générale. Thérapie familiale 6 (3) : 267-282.
·  FONTAINE P. (1988) : Évaluation de familles. Modèles et échelles (pp. 189-195) in BENOIT J.-C., MALAREWICZ J.-A. et al.: Dictionnaire clinique des thérapies familiales systémiques, ESF, Paris.
·  FONTAINE P. (1992) : Le temps et les familles sous-prolétaires, Thérapie familiale 13(3) : 297-326.
·  FONTAINE P. (1996 ) : Vue d’en haut / vue d’en bas. Proximité et distance en recherche sur la pauvreté, in FONTAINE et al. (éd.) : La connaissance des pauvres, pp. 133-158 Academia-Bruylant et Travailler le social, Louvain-la- Neuve.
·  FONTAINE P. & DU FONTBARÉ F. (1996 ) : Observation naturaliste, aidée par vidéo, de familles sous-prolétaires. Vers une méthode de recherche participante, in FONTAINE P. et al. (éd.) : La connaissance des pauvres, pp. 431-448, Academia-Bruylant et Travailler le social. Louvain-la-Neuve.
·  FONTAINE P. , JAHRLING-APPARICCIO M., MACLOUF P., SCRIBOT C., VEDRENNE F. & VIENNE P. (1999) : Famille : Le projet familial et le temps. in GROUPE DE RECHERCHE QUART MONDE – UNIVERSITÉ : Le croisement des savoirs. Quand le Quart Monde et l’Université pensent ensemble. pp. 141-242, L’Atelier et Quart Monde, Paris.
·  FULMER R. H. (1989) : Lower-income and professional families: A comparaison of structure and life cycle process. in CARTER B. & McGOLDRICK M. (eds) : The changing family life cycle. A framework for family therapy, pp. 545-578, Allyn & Bacon, Boston.
·  GROUPE DE RECHERCHE QUART MONDE - UNIVERSITÉ (1999) : Le croisement des savoirs. Quand le Quart Monde et l’Université pensent ensemble. L’Atelier et Quart Monde, Paris.
·  HALL E.T. (1984) : La danse de la vie. Temps culturel, temps vécu. Seuil, Paris.
·  HAMPDEN-TURNER C. (1981) : De geest in kaart gebracht. Rostrum , Haarlem.
·  HOFFMAN L. (1981) : Fondations of family therapy. A conceptual framework for systems change. Basic Books, New York.
·  HOGGART R. (1970-1991) : La culture du pauvre, Éd. de Minuit, Paris.
·  JOUTARD Ph. (dir) (1987) : Savoir la Vie. La grande pauvreté à voix haute, Science et Service Quart Monde, Paris.
·  JOIN-LAMBERT L. & CAMUS D. (1986) : Des clés pour l’avenir. Sous- prolétaires, assistés ou citoyens à part entière, CAF d’Ille et Vilaine et Mouvement ATD - Quart Monde, Pierrelaye.
·  KAGAN R. & SCHLOSBERG S. (1989) : Families in perpetual crisis, Norton, New-York.
·  KEENEY B. P. (1983) : Aesthetics of change. Guilford, New-York.
·  LABBENS J. (1969) : Le Quart-Monde. La condition sous-prolétaire, Science et Service, Paris.
·  LAKOFF G. & JOHNSON M. (1985) : Les métaphores dans la vie quotidienne, Éd. de Minuit, Paris.
·  LÉVINAS E. (1990) : Totalité et infini. Essai sur l’extériorité, Livre de Poche, Kluwer.
·  LEWIS O. (1963) : Les enfants de Sauchez : autobiographie d’une famille mexicaine, Gallimard, Paris.
·  MIERMONT J (éd.) (1987) : Dictionnaire des thérapies familiales. Théories et pratiques, Payot, Paris.
·  MOLINA-LOZA C. A. : Conférence faite à l’Université Catholique de Louvain à Bruxelles le 25.O2.91.
·  NICOLAS J. P. (1990) : Heurts et malheurs dans des familles assistées, Le groupe familial (Histoire de vie) 126 : 76-79
·  OLSON D.H., SPRENKEL D.H. & RUSSEL C. S. (1979) : Circumplex model of marital and family systems : I. Cohesion and adaptability dimensions, family types and clinical applications. Fam. Process 18 : 3-28.
·  PINEAU G. (1987) : Temps et contretemps, Éd. St Martin, Montréal.
·  PIQUARD A.,CAPIOMONT Gh. et al. (1987) : À la rencontre de l’enfant de milieu très défavorisé ou ambiguïté du regard psychiatrique sur « ces gens-là », Psychiatrie de l’enfant 30 (1) : 167-207.
·  RABIER A.-M. & PIQUET G. (1977) : Soleil Interdit ou deux siècles de l’exclusion d’un peuple. Quart Monde Igloos (Pierrelaye) 96 :1-133.
·  REASON P. (1994) : Three approaches to participative inquiry, in DENZIN, N. K. & LINCOLN, Y.S. (eds.) : Handbook of qualitative research, pp. 324-339, Sage, London.
·  REYNAERT C., JANNE, P. et al. (1991) : Éléments pour une reconsidération circulaire du modèle complexe d’Olson: comment une logique des contraires est aussi une logique des proximités. Thérapie familiale 12 :55-63.
·  REZSOHAZY R. (1978) : Le processus de marginalisation. L’univers culturel des marginaux. Services du Premier Ministre, Bruxelles.
·  RIVAGE G. (1990) : Vie privée, Éd. du Cerisier, Cuesmes (Mons).
·  ROSENFELD J. M. (1989) : Émerger de la grande pauvreté, Science et Service, Paris.
·  SCHÜTZENBERGER A. A. (2001) : Aïe, mes aïeux, Desclée De Brouwer, Paris.
·  SIMON F. B. et al. (1985) : The language of family therapy. A systemic vocabulary and sourcebook, Family Process Press, New York.
·  SINTILHES I. (1988) : Parle moi! Pré-écoles familiales en Quart Monde, Science et Service, Paris.
·  STEIER F. (1991) : Reflexivity and methodology. An ecological construction, in STEIER F. (ed.) : Researh and reflexivity, Sage, London.
·  STIERLIN H. (1979) : Le premier entretien familial, Delarge, Paris.
·  TERKELSEN K. G. (1980) : Toward a theory of family life cycle, in CARTER E. & Mc GOLDRICK M. : The family life cycle, p 21-52, Gardner, New York.
·  THINES G. et LEMPEREUR A. (1975) : Dictionnaire général des sciences humaines, Éditions Universitaires, Paris.
·  VRANKEN J. , GELDOF D. & VAN MENXEL G.G. (1997) : Armoede en sociale intsluiting Jaarboek, Acco, Leuven.
·  WATZLAWICK P., WEALAND J. & FISCH R. (1975) : Changements, paradoxes et psychothérapie, Seuil, Paris.
·  WRESINSKI J. (1986) : Paroles pour demain, Desclée De Brouwer, Paris.
·  ZAZZO R. (1975) : Préface p. 5-50 in ZAZZO R. (éd) : Les débilités mentales, Colin, Paris.
 
NOTES
 
[1] Psychiatre pour enfants et familles. Professeur émérite à la Faculté de Psychologie de l’Université Catholique de Louvain-la-Neuve (UCL).
[2] « Si deux personnes reconnaissent qu’elles ont chacune leur propre conscience du temps, c-à-d. qu’elles ont différentes unités de temps, le dialogue est possible. Si elles ne le reconnaissent pas et préfèrent croire qu’il n’existe qu’une manière (la bonne manière) de vivre le temps, alors le dialogue est impossible. »
[3] Myriam décrit actuellement ce temps comme vide. En réalité, dans la suite, un projet apparaît peu après. Voir plus loin dans la rubrique 3.3.
[4] Il écrit « partenser », de « partencer », appartenir et de « ser » qui veut dire « être » et se prononce de la même façon que « cer ».
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Psychiatre pour enfants et familles. Professeur éméri...
[suite] Suite de la note...
[2]
« Si deux personnes reconnaissent qu’elles ont chacune leur...
[suite] Suite de la note...
[3]
Myriam décrit actuellement ce temps comme vide. En ...
[suite] Suite de la note...
[4]
Il écrit « partenser », de « partencer », appartenir et de ...
[suite] Suite de la note...
Le losange du temps
Vécus dans le losange du temps