2002
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
À la rencontre du temps
des familles défavorisées
Pierre Fontaine
[1]
Parmi les éléments qui caractérisent les familles exposées à la précarité et
à la pauvreté, la notion du temps vécu est ici particulièrement étudiée. L’auteur
explore les différentes manières pour ces familles, de se situer entre individuation
et socialisation, entre chaos et rigidité, dans leur rapport au temps linéaire ou
circulaire.
Enfin, l’auteur évoque un cheminement de recherche-formation-action dont
l’objet était de croiser les savoirs acquis par le vécu, par l’action et les savoirs
abstraits.
Mots-clés :
Pauvreté, Exclusion, Culture, Temps linéaire, Temps circulaire, Croisement de savoirs.
Among de different elements that characterizes families exposed to poverty,
the question of time is particularly studied. The author studies different ways used
by those families to set themselves between individuation and socialization, chaos
and rigidity, in relation with linear or circular time.
The author presents also his own research-training-action which aims at
creating a cross between knowledge and experience trough action and abstract
knowledge.
Keywords :
Poverty, Exclusion, Culture, Linear time, Circular time, Crossing knowledge.
If two people aknowledge each other
differing awareness of time i.e., different
time units, dialogue is possible.
If they don’t, and prefer to believe that
there is only one way (the right way) of
experiencing time, then the dialogue is
impossible
[2]
.
Boscolo, L. and P. Bertrando (1993 p. 47)
Les familles qui vivent dans la pauvreté sont-elles différentes ? Elles
sont perçues comme telles. S’agit-il d’une autre culture ? Y a-t-il une culture
dominante et une « sous-culture marginale » ?
Le vécu du temps apparaît souvent comme un élément culturel
significatif de cette différence : « Ils n’ont pas notion du temps, ils ne sont
jamais à l’heure. Ils nous invitent en même temps que le voisin. Ils ne sont
pas prévoyants ». On peut tâcher de décrire ces comportements de l’extérieur,
mais nous réalisons que nous les percevons à partir de notre propre vécu
familier et inconscient du temps. Dans ce sens, c’est un sujet interculturel.
1.1 Pauvreté-exclusion
1.1.1. Caractéristiques de la pauvreté-exclusion
Nous relevons, avec Vranken et al. (1997), quatre caractéristiques de
la pauvreté-exclusion. Les trois premières sont de type synchronique et
spatial, la dernière est liée au temps.
•
Son caractère multi-facial
C’est une pauvreté, une précarité, un non-accès aux droits, une
exclusion dans différents domaines : revenus, emploi, habitat, enseignement,
santé, droit, services, culture, psychopédagogie,... Ces domaines
s’enchevêtrent et rendent une approche globale nécessaire.
•
La faiblesse des moyens
Défavorisés par une inégalité du partage de la richesse économique,
sociale et culturelle, ils sont impuissants à « y arriver » par leurs propres
moyens. Y répond une impuissance de la société à les comprendre, les
rejoindre, les aider. D’où l’utilité d’un empowerment, d’une appropriation
de la maîtrise sur leur propre vie.
•
La fracture sociale
Il y a coupure entre « ces gens-là » et nous, entre nous et eux. L’accès
aux biens sociaux est contrôlé par des systèmes gardiens dans les écoles,
l’habitat, l’emploi. Il y a fracture de barreaux sur l’échelle sociale et
« dualisation » de la société.
•
La reproduction
La pauvreté peut être vue comme un processus dans le temps à travers
les stades de la vie. Les handicaps se cumulent et le compteur ne se remet pas
à zéro. Il y a tendance à la reproduction transgénérationnelle, non seulement
en famille, mais à l’école et dans les lieux de placement.
1.1.2. Dysfonctionnement de société
Ces caractéristiques qui identifient la pauvreté-exclusion sont pour
nous les symptômes d’un dysfonctionnement de la société que la personne
pauvre exprime et dont elle souffre tout comme un patient identifié. Plus
exposées, les familles pauvres signalent les premières ce qui ne marche pas
dans notre société. Ainsi leurs enfants, en échec scolaire et dégoûtés de
l’école, signalent bien avant les grèves des enseignants, les manifestations
des lycéens et le manque de candidats enseignants, que quelque chose ne
tourne pas rond dans l’enseignement et la cité.
Si nous utilisons une métaphore, nous dirions que dans le corps
sociétal, les familles défavorisées ne seraient pas le cerveau ou la musculature,
mais pourraient représenter la peau, en interface intérieur/extérieur. Quand
les mains deviennent bleues, elles peuvent signaler le froid environnant qui
menace le corps, mais aussi la possibilité de troubles internes de la circulation
ou de l’alimentation.
1.1.3. Les familles en situation de pauvreté
Certes, la personne ou la famille qui vit la pauvreté-exclusion souffre.
La misère qui lui colle à la peau peut la détruire, mais il faut aussi regarder
le côté « sain ». La personne lutte contre la pauvreté et peut ainsi mettre des
forces en œuvre. Une des ressources de beaucoup de familles pauvres, c’est
leur solidarité, leur manière de s’entraider, qui fait par exemple, qu’elles
partagent leur petit logement afin qu’un autre ne soit pas à la rue, même si
la situation finit par exploser. C’est aussi leur capacité d’adaptation. Nous
voyons que dans ces familles, les enfants sont souvent une force qui motive
et peut mettre en mouvement.
Pourquoi parler de familles plus que de personnes ? Même si elle
souffre, la famille est centrale dans la pauvreté, elle est la dernière barricade
contre la misère. Elle est la réalisation principale de ces personnes, et dans
la mesure du possible, rester ensemble est leur projet.
1.1.4. Mode de vie ou culture de pauvreté ?
On rencontre certains modes de vie plus fréquemment dans la
population pauvre. Ceci ne veut certes pas dire que toutes ces familles
présentent des comportements semblables. Peut-on parler de culture de
pauvreté ? Ce dernier concept a été avancé par Lewis (1963, p. 29). Comme
anthropologue, il utilise le terme « culture » dans le sens d’« une certaine
tradition du mode de vie retransmis de génération en génération » ( id., p. 29)
« avec des similitudes frappantes (...) entre les milieux pauvres de Londres,
Glasgow, Paris, Harlem et Mexico » (id., p. 30).
Cette appellation « culture de pauvreté » a été critiquée et combattue.
Le terme culture, dans le langage courant, désigne plus un patrimoine
intellectuel et artistique à respecter. Dans ces modes de vie décrits de
l’extérieur, on retrouve plutôt des difficultés typiques que des modes de vie
dont, de l’intérieur, on pourrait être fier ; on s’y tient car ce sont des pis-aller,
des solutions de survie utilisées faute de mieux.
Les personnes pauvres se sentent différentes et parlent « d’eux et
nous » (Hoggart, 1970 : 115), mais désirent être « comme eux », reconnus
comme tout le monde, alors que les classes dites supérieures ne souhaitent
justement pas être comme tout le monde mais font beaucoup d’effort pour se
distinguer et se démarquer. Les uns ont besoin d’être acceptés et inclus ; les
autres, les inclus, préféreraient être individualisés, reconnus dans leur
originalité.
1.2. Le temps
L’espace et le temps sont des dimensions constitutives de la culture.
Elles sont aussi fondamentales pour la famille et son fonctionnement. La
santé et le bon fonctionnement de la famille dépendent de l’équilibre
dynamique de l’ouverture / fermeture de son système (Fontaine, 1985).
Ainsi, sur un axe synchronique, dans l’espace, la famille joue un rôle
tampon d’articulation entre individu et société, entre être soi et être avec les
autres. L’espace d’une famille, c’est la façon de régler la proximité et la
distance, la socialisation et l’individuation.
Sur un axe diachronique, dans le temps, la famille a comme fonction
de gérer l’équilibre maintien / changement, ou continuité / adaptation, ou
stabilité / flexibilité. Le temps de la famille, c’est la façon de gérer ces
aspects.
Dans le modèle circumplexe d’Olson (Olson et al., 1979 ; Fontaine,
1988), on trouve les mêmes axes, sous les dénominations de cohésion et
adaptabilité. Selon cette approche, la pathologie se trouve aux extrêmes. La
cohésion déficiente est isolement. La cohésion exagérée est fusion.
L’adaptabilité déficiente est rigidité. L’adaptabilité exagérée est chaos.
Ceci nous mène à la représentation suivante pour les deux axes :
Nous avons représenté les valeurs modérées qui représentent d’habitude
la santé, au-dessus de la ligne et les valeurs extrêmes, en général plus
pathologiques, sous celle-ci. Des variations très fortes peuvent être saines
dans des situations extrêmes et à certaines périodes de vie.
Ces deux axes ne sont pas complètement indépendants l’un de l’autre.
En général « être soi » favorise la continuité et « être avec les autres »,
l’adaptation. En plus les termes opposés sur chaque axe peuvent aussi être
vus dans leur complémentarité ; ainsi, le changement permet de se maintenir.
C’est ce que Keeney (1983, p. 92) appelle une complémentarité cybernétique.
Nous employons le terme synergie de Benedict (voir Hampden-Turner,
1981, p. 148) pour caractériser l’orientation saine de la famille. Il y a synergie
quand la stabilité favorise, permet la flexibilité et quand la flexibilité permet
la stabilité.
D’autre part, du côté pathologique ou dysfonctionnel, nous remarquons
que les extrêmes ont tendance à se rejoindre, souvent de façon catastrophique,
par des sauts d’un extrême à l’autre, du chaos à la rigidité et inversement, sans
passer par les zones équilibrées. C’est ce que Ausloos (1981) appelle les
familles alternantes. Nous avons donc une tendance à transformer la
représentation linéaire avec deux pôles opposés en une représentation plus
fermée en losange, où, à l’angle inférieur, les extrémités se rapprochent et à
adapter à cet endroit la fronce catastrophique de René Tom (voir Miermont,
1987, pp. 93-95).
Fig. 1
Le losange du temps
2. Le temps dans les familles défavorisées
Nous avons expliqué comment nous voyons les familles vivant la
pauvreté, ainsi que notre conception du vécu du temps en rapport avec la
santé. Nous pouvons maintenant aborder le temps dans ces familles :
comment sont-elles vues par rapport au temps et comment peuvent-elles
vivre le temps.
Nous aborderons (1) d’abord le maintien et le changement entre chaos
et rigidité ; (2) ensuite, le temps linéaire, passé, présent, futur ; (3) enfin
l’aspect cyclique du temps : à courte échéance, les cycles et rythmes des
jours et des saisons ; à moyenne échéance, le cycle des stades de la vie d’une
famille ; à longue échéance la continuité et le changement à travers les
générations.
2.1. Entre chaos et rigidité
2.1.1. Le temps chaotique
Ce qui frappe l’observateur ou l’intervenant extérieur, ce sont ces
périodes chaotiques des familles vivant la pauvreté, où les crises se succèdent
de façon chronique ou en avalanche, l’une amenant l’autre, et où tout est
crise, car les moyens sont trop faibles et l’on ne peut que creuser un trou pour
en remplir d’urgence un autre.
Écoutons ce récit autobiographique de Gaëlle Rivage (1990, pp. 42-
43) pour avoir une vue de l’intérieur : « Mes journées sont occupées par une
foule d’activités visant à résoudre les détails pratiques. Détails ? Pour tout
un chacun, oui. Pour nous, ces détails sont d’intérêt vital. Pour l’heure, tout
se démantèle, se déglingue, se brise et disparaît». Ces détails sont comme
des grains de sable : à cause d’eux la machine peut tourner irrégulièrement
et s’arrêter.
Comment comprendre ? Mon impression est que les moyens sont trop
légers. C’est comme lorsqu’on pousse une voiture d’enfant à trop petites
roues sur un gravier grossier. Cela demande une dépense énorme d’énergie.
Les cailloux vous bloquent et vous rejettent à gauche et à droite. C’est une
marche cahotante et chaotique, là où de grosses roues gonflées passeraient
aisément en ligne droite.
Me vient aussi le souvenir d’avoir campé sous tente dans le midi de la
France, avec ma famille, dans un endroit magnifique : un promontoire avec
vue sur la mer. Et puis la Tramontane s’est levée à la tombée de la nuit. On
a mieux assuré la tente, puis on a dû lutter contre les éléments. On a réduit
les mats de la tente et on l’a chargée de pierres sur les bords, et puis, épuisés,
sales et trempés, on s’est décidé à aller demander refuge dans une maison
proche, encore éclairée. Quel calme dans cette maison de pierre ! Les
habitants, tout gentils, se reposaient dans leur salon. Ils nous ont dit : «Il y a
du vent? Ah oui, c’est vrai, nous avons entendu les volets claquer».
En parlant de tente dans le vent, je ne veux pas parler des logements
précaires des familles pauvres, mais offrir une image métaphorique de cette
situation où l’on peut être exposé à des ennuis que les gens protégés dans
leurs maisons de pierres ne s’imaginent même pas. Chez les personnes
pauvres, il y a toujours une poussière qui bloque le mécanisme fragile.
2.1.2. Le temps arrêté
Après une phase chaotique où tout s’est effondré, on peut passer par
des périodes de rigidité léthargiques et de réclusion. Les volets sont baissés
et si quelqu’un frappe à la porte, personne ne répond. Les personnes pauvres
elles-mêmes racontent que lorsqu’elles en ont assez, et que plus rien ne va,
elles s’enferment à double tour, coupent le téléphone, tirent les rideaux et se
mettent au lit sous les couvertures, avec un minimum de nourriture, et
dorment. Joseph Wresinski (1986) a vécu, enfant, des situations pareilles,
qu’il décrit de l’intérieur :
Vinrent donc les jours où nous étions tous très malheureux, maman
délaissait la marche de notre maison que jusqu’ici, elle avait défendu de
devenir un taudis. ( … )
Le soir, nous restions là, avant d’aller dormir, sans oser dire un mot,
comme si notre voix allait provoquer d’autres catastrophes. Allions-nous
encore à l’école ? Je ne sais plus. Je me rappelle seulement mon petit frère
Martin, qui ne faisait que pleurer. Il semblait que le temps s’était arrêté pour
nous, que rien ne comptait plus. Nous étions comme si nous étions morts.
Nous survivions au jour le jour. Combien de temps cela a-t-il duré ? Peu sans
doute, mais il était tellement intense et terrible qu’il prend dans mon
souvenir une place exceptionnellement grande. ( … )
Puis un jour, le soleil est revenu. Est-ce par une bonne nouvelle, un
don, une parole gentille ? Je ne le sais plus, le temps suivait, à nouveau, son
cours normal. (…) Apparemment, l’heure du malheur était passée, mais tout
devait se remettre en place. Il a fallu que maman progressivement reprenne
son rôle de mère sans inquiétude, de mère assurée. Êtres et choses devaient
reprendre leur place. Les relations avec les voisins, mots que notre mère
avait peut-être dits en trop, il a fallu peu à peu qu’elle les retire.
Comment comprendre ces réactions ? Pour moi, on peut l’interpréter
comme une hibernation, se retirer, prendre distance, économiser l’énergie,
faire le mort pour tâcher de survivre. Le temps est comme arrêté. Pineau
(1987, p. 96) parle d’une réclusion “ hors temps ”. Cette rigidité est malgré
tout une sorte de maîtrise et un espoir que les choses s’arrangent.
On rencontre des situations d’anxiété où en famille, la mère tâche de
façon extrême de contrôler la situation, de la figer pour réfléchir et s’apprêter
à contourner ou à affronter le danger, la menace qui lui fait peur. Il arrive
qu’on la retrouve à la cave (s’isolant des autres) dans le noir, figée sur une
chaise, un walkman sur la tête.
2.1.3. Le temps maîtrisé
Chaos et rigidité sont des situations extrêmes. Il y a heureusement
aussi le vécu de la maîtrise du temps. Une personne dit : « Maintenant, je vis
mieux, je ne suis pas obligée de compter pour acheter du lait pour le
lendemain, ou du pain ; je n’ai pas à penser au lendemain. Je n’ai pas de
dettes de loyer, je peux aller faire des papiers à la mairie, pour la cantine,
la sortie à l’école des enfants, sans avoir honte de montrer la fiche de paie »,
(Fontaine et al., 1999, p. 188). C’est une maîtrise du temps : « Je n’ai pas à
penser au lendemain », et en même temps une maîtrise des relations : « Je
peux aller sans avoir honte ». Il existe aussi une maîtrise du temps à plus
longue échéance, que nous évoquerons lorsque nous traiterons des projets.
2.1.4. Le temps vide.
L’apparence de vide hébété dans des situations extrêmes nous frappe
parfois :
« J’étais à la rue. J’ai dormi trois jours dans le métro. Je me suis
retrouvée à l’hôpital parce que je perdais ma fille (dont elle était enceinte).
J’étais complètement déboussolée. Ils m’ont retrouvée inconsciente dans le
métro … Ils ont dit qu’on avait abusé de mon corps. J’ai été accueillie dans
un foyer. J’attendais rien du tout. Je faisais ce qu’ils me disaient, sans plus.
J’étais sans emploi, je m’en foutais, je ne réalisais même pas que j’avais un
enfant. » (Myriam
[3]) (Fontaine
et al., 1999: 189). Ce temps vide est différent
du temps arrêté où il y subsiste encore une certaine maîtrise, un peu d’espoir.
Chez d’autres, on trouve à plus longue échéance, quand elles parlent
de leur vie, et continuité et flexibilité. Je reprends des éléments du témoignage
d’une personne qui a connu la pauvreté :
- Continuité : « On s’accrochait. » (p. 21). « Important qu’elle (ma
mère) nous voit durer » (p. 25).
- Flexibilité : « J’ai au moins cette liberté-là : changer de métier quand
j’en avais envie. » (p. 23). « Je suis quelqu’un qui sait être hypocrite
quand il faut. » (p. 9). « Un petit truc aussi : il y a toujours des
relations autres que celles de mon milieu. »
Fig. 2
Vécus dans le losange du temps
2.2. Le temps linéaire
2.2.1. Le temps linéaire et le temps circulaire
En occident, le temps est actuellement surtout pensé comme linéaire.
Il est comme un ruban qui se déroule, du passé au présent et vers l’avenir. Cet
avenir est très important pour la civilisation occidentale. Nous voulons être
des personnes en devenir, tournées vers le futur, même si depuis quelques
décennies, cet avenir est moins prévisible. On a moins de prises sur sa
construction. Les projets se font à plus courte échéance et l’on essaie de tirer
le maximum du moment présent. « La fragilisation du temps vécu apparaît
comme un autre fait, la rupture d’avec l’héritage passé, le caractère
transitoire des engagements, la culture de l’immédiat en sont les traits
saillants. » (Boutinet, 1996, p. 18).
Précédemment, le temps était plutôt vécu comme circulaire, cyclique.
Pour une société agraire, les saisons étaient importantes avec leurs activités
particulières comme l’indiquent encore les livres d’heures. L’homme vivait
en lien avec la nature et avec ses cycles, et la société les fixait et les émaillait
de jours de fêtes. Plus long, le cycle de la vie était représenté avec sa montée
et sa descente se répétant pour chacun de nous.
Dans d’autres cultures, le temps est marqué par des repères différents.
Hall (1984) a très précisément étudié cette variation du « temps vécu » – par
exemple ce que signifie « être ponctuel » dans différentes cultures – et la
manière dont elle se traduit dans le langage, à travers la conjugaison des
verbes qui, en français, indiquent le passé, le présent et l’avenir. Dans notre
culture, le temps reste à la fois linéaire et circulaire, et nous le percevons
comme une boucle régénératrice (Pineau, 1987 p. 72) ou en spirale. Nous
traiterons toutefois les deux aspects, linéaires et circulaires, séparément.
Commençons par le temps linéaire, qui semble se dérouler
irréversiblement. À ce sujet, certains intervenants prétendent depuis toujours
que les familles pauvres vivent dans le présent, dans l’immédiateté, qu’elles
oublient les leçons du passé et ne sont pas prévoyantes pour l’avenir.
Examinons successivement l’articulation de ces étapes.
2.2.2. Le passé
Les familles pauvres vivent dans le présent et semblent faire peu
référence à leur passé plus éloigné. Quand on tâche d’explorer le passé, il
apparaît vague et incertain et il présente souvent de larges périodes lacunaires.
Dans son roman posthume autobiographique, Albert Camus (1994),
issu de famille pauvre, raconte comment, Jacques (lui), à la recherche de la
mémoire de son père, questionne sa mère : – « Alors vous étiez à Alger ? –
Oui. – Mais c’était quand ? – Je ne sais pas. Il travaillait chez Ricome. Elle
ne se rappelle que vaguement le passé. Il tâche de la comprendre et explique :
Elle disait oui, c’était peut-être non, il fallait remonter dans le temps à
travers une mémoire enténébrée, rien n’était sûr. La mémoire des pauvres
déjà est moins nourrie que celle des riches, elle a moins de repères dans
l’espace puisqu’ils quittent rarement les lieux où ils vivent, moins de repères
aussi dans le temps d’une vie uniforme et grise. Bien sûr, il y a la mémoire
du cœur dont on dit qu’elle est la plus sûre, mais le cœur s’use à la peine et
au travail, il oublie plus vite sous le poids des fatigues. Le temps perdu ne se
retrouve que chez les riches. Pour les pauvres, il marque seulement les traces
vagues du chemin de la mort. Et puis, pour bien supporter, il ne faut pas trop
se souvenir, il fallait se tenir près des jours, heure après heure, comme le
faisait sa mère. » (Camus, 1994 pp. 78-79). Il repense à ses années de lycée,
durant lesquelles, il se lie d’amitié avec Didier «qui avait une maison de
famille, qui avait un grenier plein de vieilles malles, où l’on conservait les
lettres de la famille, des souvenirs, des photos. Il connaissait l’histoire de ses
grands-parents et de ses arrière-grands-parents (…). Jacques, (..) se sentait
d’une autre espèce, sans passé, ni maison de famille, ni grenier bourré de
lettres et de photos.» (1994, pp. 191-192).
Quel est, en général, le sens du passé ? Pour Rezsohazy (1978, p. 137),
« le passé remplit un triple rôle : (1) Il identifie l’acteur. Nous sommes la
somme des moments qui nous ont faits (...). (2) Cette évolution donne à
l’acteur sa sécurité, elle fournit ses points de référence et de comparaison
(...). (3) Le regard qui embrasse le passé y décèle un progrès constant. Être
marginal, c’est ne pas bénéficier de ces trois avantages mûris par le temps ».
Si l’on ne peut y trouver identité, sécurité, progrès constant, le passé a-t-il un
sens ?
Voici d’autres témoignages encore :
« Vues de l’extérieur, les familles semblent insensibles à la fois à leur
propre souffrance et à la honte et la culpabilité, que la société a essayé de
leur imposer. » (Rosenfeld, 1989 p. 39). Elles peuvent comme bloquer tout
souvenir de périodes de grande souffrance. «C’est comme si M. Lambert
avait une mémoire confisquée, ou alors c’est trop douloureux à dire».
Période malheureuse ? Nul ne le sait car M. Lambert n’en parle pratiquement
pas : les onze premières années sont devenues inaccessibles, (Sentilhes,
1988, p. 46). Rabier & Piquet (1977, p. 76) relèvent aussi : «Un séjour en
prison, lui n’en a jamais parlé, du moins en public. Il estime à tort ou à raison
que ce n’était pas justifié, et qu’il n’y a donc pas à en parler. Il pense, en
outre, que ceux qui en parlent y mettent une certaine fierté. Pour lui, ce n’est
pas un honneur d’avoir fait de la prison».
Ceci nous paraît proche de ce que l’on constate après des traumatismes
importants, qui deviennent indicibles, encryptés par refoulement conservateur
(Schützenberger, 2001, p. 171 et 187). «D’habitude nous nous souvenons
même pas d’une expérience encore «crue» à moins qu’elle ne soit construite
et interprétée par après.» (Boscolo & Bertrando, 1993, p. 144).
Nous constatons toutefois que certaines personnes pauvres nous
envoient des textes ou se proposent pour des enregistrements concernant
l’histoire de leur vie. Nous voyons qu’elles veulent témoigner de leur amour
pour leurs enfants, pour leurs épouses, de leur militantisme social. Qu’elles
le font à des moments où elles se sentent se développer positivement, donc
à des moments où elles y trouvent aussi identité positive et progrès.
2.2.3. Le présent
Il est courant de dire que la personne en situation de précarité vit dans
l’immédiateté. « La dimension dominante du temps des marginaux est le
présent. Les conditions d’existence resserrent l’horizon temporel. Les
nécessités inéluctables mobilisent toutes les énergies et les perspectives sont
limitées aux tâches préoccupantes du moment. Le regard est fixé sur
l’immédiat » (Rezsohazy, 1978, p. 134).
L’homme qui vit dans l’immédiateté, que ce soit par choix ou pas, est
en général mal vu dans notre société. Thines (1975, p. 955) synthétisant
Heidegger déclare : « Dans l’existence inauthentique, l’homme choisit de se
réfugier dans la temporalité présente ; il est livré aux préoccupations de la
vie quotidienne, il sombre dans l’anonymat de l’existence collective au lieu
de chercher à se dépasser dans ses projets ». En effet dans la culture
occidentale dominante, l’homme cherche à « se dépasser dans ses projets ».
Dans de telles phrases, on entend les mots « progrès, projet, dépassement,
compétition » et d’autre part « se, ses, son, soi », signatures d’une société
individualiste.
Le mode de vie sous-prolétaire par contre, est plus sensible, et met plus
l’accent sur la relation aux autres, du moins dans les « lieux où la concentration
de personnes de même profil est propice à créer ce type de solidarité » (Join-
Lambert & Camus, 1986, p. 250). Cette relation semble tenir compte
uniquement du présent. Ainsi, lorsqu’une famille reçoit une somme importante
comme arriérés d’une allocation, par exemple, l’argent est vite dépensé.
« Mais il disparaît en partie pour payer des dettes : cela permettra
d’emprunter de nouveau...... Il disparaît aussi en prêts, en accumulation de
nourriture et de denrées de consommation courante dont on fait parfois
bénéficier des amis aujourd’hui plus démunis, ou des amis chez qui l’on
pourra demander demain. Enfin on fait aussi la fête pour compenser les
privations précédemment endurées, pour témoigner de l’affection qu’on n’a
pas pu manifester quand l’angoisse due à la pénurie était trop préoccupante,
et pour entretenir des réseaux d’entraide, (d’où les conflits ne sont d’ailleurs
pas absents) », (Join-Lambert & Camus, 1986, p. 249). Cette attitude donne
en fait une certaine assurance pour l’avenir. « Dans la misère, il n’est pas
possible de prévoir, il est donc plus judicieux de s’assurer contre les
conséquences de l’imprévisible » (ibidem).
Après avoir étudié la vie au camp des sans-logis de Noisy-le-Grand,
Labbens (1969, p. 274) conclut : « Ce sont donc des échanges de petits
services, mais ceux-ci sont continuels, incessants, et les habitants subsistent
grâce à de tels échanges. Celui qui n’a pas à manger est toujours sûr de
trouver une assiette ou une petite somme, cinq francs, qui lui permet de tenir
un jour ou deux. Cette nourriture ou cet argent sont «prêtés», mais sont
rarement rendus comme tels ; en tout cas, on ne les réclame pas. On sait
seulement, qu’en pareille situation, celui qui a «prêté» aujourd’hui trouvera
à emprunter demain : peut être à son débiteur, peut être à un autre… Ces
« prêts » et ces « emprunts » n’entraînent pas l’ouverture de compte entre
tel ou tel… C’est le camp tout entier qui, par le truchement de tel aujourd’hui,
de tel demain, donc en fait de tous, accorde à tel aujourd’hui, et à tel demain,
le crédit d’un dîner ou d’un billet de banque. Que certains en profitent, et que
d’autres y perdent, c’est indiscutable… Mais tous y trouvent leur compte
parce que tous sont «assurés» contre les coups particulièrement durs.
L’organisation du camp permet de faire face entre soi, en autarcie, aux
situations les plus critiques et par des solutions au jour le jour ».
2.2.4. Le futur et les projets
Dans le cadre de l’expérience Quart Monde / Université (Groupe de
Recherche, 1999), nous avons participé à une recherche intitulée « Le projet
familial et le temps » (Fontaine et al., 1999).
Les parents de 14 familles pauvres ont été interviewés autour de la
question : « Quand vous vous êtes mis ensemble, qu’est-ce que vous vouliez
faire, et comment, à l’époque, voyiez-vous votre avenir ?» (p. 241).
Nous considérions que « le projet engage non seulement une conception
du futur, mais une démarche d’action visant à faire advenir le futur. Le projet
se distingue en cela du simple souhait ou du rêve, même s’il inclut la
dimension d’échec éventuel. »(p. 169).
Dans ces conditions, nous avons constaté que toutes les personnes
interrogées font ou ont fait des projets concernant leur famille. Par exemple :
« Le but, c’était de vivre ensemble, pouvoir faire un enfant. Tout faire pour
que cela réussisse. Avoir un foyer bien. Avoir quelque chose quand même.
C’est pouvoir avoir un but ; être bien. Avoir sa famille avec soi. » (Odile,
p. 205).
Autre exemple : « Les enfants, c’était notre bonheur. C’était le but de
notre vie. On vit et l’on travaille pour quelque chose. Le premier était le plus
beau cadeau du monde. Pour lui, nous avons fait des projets avant qu’il ne
naisse. Ces projets ne seront jamais réalisés» (Rolande, 50 ans, p. 195).
Le contenu des projets est de créer sa propre famille, et en premier lieu
d’avoir des enfants, son propre foyer. Ne pas habiter chez sa sœur ou sa mère,
garder sa famille unie, éviter le placement des enfants, le départ du conjoint.
L’enfant est un projet très motivant. C’est une création et c’est un don
réciproque. « Donner tout l’amour que j’avais en moi » ou « tout l’amour
que je n’ai pas reçu» et « un enfant, ça donne le goût de vivre », (p. 180).
L’enfant mobilise dès avant la naissance. La mère se bat pour avoir un
logement décent (Myriam). Elle sait aussi que cet enfant lui donne une autre
reconnaissance de la part de la société, et des droits (Nadège, p. 179). Mais
souvent, l’enfant est aussi important pour le mari. « Mon mari a beaucoup
mûri après la venue de notre enfant. Il a fait de gros efforts pour s’en sortir,
trouver du travail, le garder, améliorer notre petit logement, notre vie de
tous les jours. Un enfant, c’est important pour lui. Cela a changé notre vie
à tous les deux » (Sophie, p. 196).
Il apparaît donc clairement dans nos interviews que les familles
pauvres font des projets. Toutefois, nous verrons qu’à certains moments,
elles disent ne pas en avoir fait, ou qu’à d’autres, elles affirment ne pas
pouvoir en faire, vu les circonstances. De plus, leurs projets peuvent ne pas
être reconnus comme tels par le monde extérieur (Fontaine et al., 1999,
p. 190).
Il y a des périodes sans projet, surtout en phases dépressives. Chez
Myriam par exemple (voir temps vide) : « Quelle idée avais-tu de l’avenir
à cette époque-là ? – J’attendais rien, rien du tout. » (Voir suite en 3.3.3).
On demande à Liliane comment elle voit son avenir dans un an :
« Sérieusement, je ne sais pas. – Et dans 6 mois ? – Dans six mois, je ne sais
pas non plus. Je ne peux pas vous répondre. Faut voir ! Si ça se trouve, dans
six mois, le copain que j’ai (j’aurai) trouvé, il va me dire : “ Viens, on va
habiter ensemble ” ou n’importe quoi. On ne sait pas, hein. Je ne peux pas
vous dire. (…) Moi vous savez, depuis que j’ai perdu ma mère (il y a 4 ans)
je ne pense pas. Je pense à rien du tout. Comme ça c’est encore mieux.
Comme si un bout de moi-même était parti. » Après avoir parlé de sa mère,
Liliane reprend: « Par contre, au mois de septembre (dans 4 mois) j’ai un
projet. Je voudrais faire un stage pour être aide-soignante. » (p. 191).
On peut aussi ne pas pouvoir raisonnablement faire de projets:
Myriam nous explique quand elle va mieux : « Tout au début, on vivait au
jour le jour ; il n’avait pas de travail déjà, on ne pouvait pas dire qu’on
pensait à l’avenir. De toute façon, je ne savais pas si ce serait sérieux entre
nous, moi, qui avait trois enfants, et lui, un qui vivait avec sa mère. (…) Je
ne savais pas s’il serait resté avec moi ou quoi, donc je ne savais pas projeter
dans l’avenir. » C’est quand la vie naît en elle et qu’elle a l’accord de son
compagnon, qu’elle peut à nouveau faire des projets : « Un an après, je me
suis trouvée enceinte. Je lui ai demandé : “ Je le garde ? ” Il a dit oui et c’est
là qu’on a commencé. (…) On a décidé de se marier. On a un peu attendu.
On n’avait pas beaucoup de sous. (…) Il fallait trouver du travail. Il a préféré
chercher de son côté plutôt que ce soit moi. Alors il a fait des boîtes
d’intérim. »
Un père raconte que dans un mois, il doit passer devant le juge : « Si
mes filles me sont rendues, je peux faire des projets. Maintenant pas. »
Certains projets ne sont pas reconnus comme tels par la société: ils
sont vus comme des rêves ou comme implicites, (1) parce qu’ils ne sont pas
élaborés, planifiés dans leur cheminement ni dans les moyens à mettre en
œuvre. Les personnes pauvres manquent naturellement de connaissance et
d’habitude pour le faire. Elles tachent de résoudre les problèmes à mesure
qu’ils se posent ; (2) parce que les projets ne se réalisent pas. Les intervenants
regardent le résultat et ne comprennent pas les efforts développés.
2.3. Le temps cyclique
2.3.1.À courte échéance : le cycle des jours et des saisons
Notre vie est rythmée par le travail à l’extérieur et la fréquentation
scolaire. Quand le travail de l’année scolaire est interrompu pendant les
week-ends ou les vacances, nous relâchons la contrainte de ce rythme : les
levers sont tardifs, les repas différents. Le travail en commun bat la mesure
du temps. Les chômeurs disent leur difficulté à garder ce rythme et à
ordonner leur vie, veiller aux enfants qui doivent être à temps à l’école.
Les familles défavorisées sont souvent sans emploi ou effectuent de
petits travaux irréguliers au noir. Ils ont du mal à garder le rythme du reste
de la population. En plus, leur vie est beaucoup plus exposée aux « petites
poussières » qui bloquent leurs rouages vitaux et cassent le rythme.
On dit de ces familles qu’elles n’ont pas de rythme. En effet, elles
vivent moins la montre au poignet, mais certaines peuvent être très attentives
à reprendre leur enfant à temps à l’école. Elles ont en partie un autre rythme :
celui des rentrées mensuelles d’argent, celui de la prochaine visite
d’intervenants, celui des marchés où elles ont l’habitude de ramasser les
détritus, des enfants, qui restent en famille le mercredi après-midi, des
convocations chez le juge. Elles peuvent être moins rythmées par l’heure que
par la synchronie avec leur milieu (voir plus loin).
Dans le cycle de l’année, elles sont plus sensibles aux saisons : l’hiver
avec le froid et, en France, avec l’interdiction d’expulsion de logement. La
rentrée des classes est également importante et les confronte à des dépenses
relativement élevées.
2.3.2.À moyenne échéance : le cycle de vie de la famille
Différents auteurs ont décrit des stades du cycle de vie de la famille.
Si on est d’accord avec Terkelsen (1980, p. 40) qu’une transition de stade
demande un « changement de type deux », le nombre de stades est
généralement réduit à 6 ou 8. L’apparition de certains stades est déterminée
biologiquement, par la nature. Ainsi, la première individuation de l’enfant
est liée à la marche, et le début de l’adolescence à la puberté. D’autres stades
sont plus influencés par des facteurs sociaux : le jeune adulte non lié, le
mariage et les naissances. Nous voudrions ici traiter de ces phases sur
lesquelles la société et le contexte agissent comme sur un accordéon, en les
resserrant ou en les étirant. Fulmer (1989) a attiré notre attention sur ces
tendances plus récentes : l’étirement / ralentissement des stades chez des
couples d’universitaires à deux carrières et le télescopage / accélération
dans des familles sous-prolétaires. Chez les premiers, la conception d’enfants
peut être retardée jusque dans la trentaine, tandis que chez les seconds, la
maternité débute dès l’âge de 15 ans. Ainsi, les couples à deux carrières
accueillent leur premier bébé à l’âge où les seconds deviennent grands-
parents.
Voyons brièvement la situation chez ces (futurs) couples
d’universitaires. Pour eux, écrit Fulmer (1989, pp. 550-557), la profession
est d’une importance capitale. Elle donne une identité sociale, un sens à la
vie, des moyens matériels et un plaisir créatif. Mais la profession demande
un long et dur effort d’études, de stages, de places provisoires, de débuts de
carrière difficile durant lesquels une grossesse trouve difficilement place. La
vie familiale et les enfants viennent plus tard, et pour eux, de l’aide sera
recherchée dans des services payants (crèche) ou sera louée.
Dans les familles pauvres, la naissance d’un enfant donne également
identité (devenir mère), sens à la vie, statut social, avantages matériels et
plaisir créatif. Les mêmes types d’avantages semblent donc obtenus grâce
aux enfants, là où l’étude est inaccessible et où il y a peu de chances
d’acquérir un bon niveau professionnel.
Dans les familles défavorisées, différents stades sont télescopés dans
le temps : l’espace de temps entre la puberté et la naissance du premier enfant
n’est en moyenne que de 5 ans. Mais en plus, si nous distinguons les
différents stades de cette période de vie – l’adolescence vue comme période
moratoire, le stade du jeune adulte non lié, la période qui entoure le mariage
et de l’établissement du lien conjugal, et celle aux alentours de la grossesse
et de la naissance – nous remarquons que ces stades sont supprimés ou
inversés. Il n’y a pas de moratoire, pas de jeune adulte non lié, la grossesse
est engagée éventuellement avant que ne s’établisse un lien conjugal.
2.3.3. Le temps transgénérationnel
Avoir des enfants est une façon classique de transcender le temps de
sa génération. Levinas écrit dans son ouvrage « Totalité et infini » (1990,
pp. 300-301) : «La relation avec l’enfant – c’est-à-dire la relation avec
l’Autre –, non pas pouvoir, mais fécondité, met en rapport avec l’avenir
absolu ou le temps infini». Ceci pourrait-il être mis en rapport avec
l’importance des enfants pour les sous-prolétaires et le souhait « qu’ils
l’aient meilleur que nous » ? Est-ce une délégation (cf. Stierlin, 1979, p. 39),
en particulier dans le sens d’une délégation liante (cf. Simon, 1985, p. 84) ?
À cette mission donnée par les parents, va correspondre la loyauté de la jeune
génération dont l’importance a été largement développée par Boszormenyi-
Nagy et al. (1973).
Les parents désirent que les enfants ne connaissent pas la même
misère qu’eux, qu’ils réussissent mieux et ne laissent pas passer la chance
comme ils pensent l’avoir fait eux-mêmes. Ils mettent alors l’accent sur
l’accomplissement personnel et ils ajoutent : « ne fais pas comme moi, va à
l’école tant que tu peux, moi j’en avais mare ». L’école est la première
passerelle vers un avenir meilleur.
D’autre part, apprendre à lire et le valoriser, pourrait représenter une
disqualification des parents illettrés. Les enfants se sentiraient alors en
position haute par rapport à leurs parents, comme le sont les intervenants
sociaux. Cela peut déclencher des sentiments de honte et de rejet. Mais un
autre message : « reste fidèle à tes parents, à ta famille » peut prendre le
dessus et renforcer la loyauté familiale.
Ces deux messages, sans être strictement paradoxaux, peuvent s’en
rapprocher par moments. Surtout, si on le formule ainsi : « Réussis mieux
que tes parents / Ne te crois pas mieux que tes parents. » Certains y voient
une double contrainte. Lynn Hoffman (1981) indique dans un chapitre
intitulé « The simple bind and discontinuous change », comment le
changement de façon d’être, qui apparaît lors d’un changement de stade dans
le cycle de la vie familiale, s’accompagne d’un « simple lien ». Par exemple
à l’adolescence, parents et jeune se trouvent coincés : « Tu n’es plus un
enfant, mais reste notre enfant ! » Pour en sortir, un changement discontinu
est nécessaire. Ce simple lien peut toutefois devenir un double lien si le
contexte est défavorable.
Nous croyons que chez les gens dans la misère, la réussite de leurs
enfants représente aussi un changement de façon d’être par rapport à la
génération précédente, et s’accompagne d’un simple ou double lien. Certains
comportements qui paraissent contradictoires peuvent alors être décodés :
- Une mère trouve l’école très importante pour les enfants, mais ne
parvient pas à les y envoyer.
- Un jeune a réussi à l’école professionnelle et obtenu une place bien
rémunérée. Il s’achète à tempérament une voiture. Une nuit, il roulera
contre le mur d’une église. On s’en étonne : il connaissait l’endroit. Il
faut pratiquement le faire exprès. Il dira : « ce n’était pas possible que
je réussisse. Je ne suis pas né pour le bonheur. » Veut-il dire : « Tôt ou
tard je me casserai quand même la figure. Il vaut encore mieux se le
faire soi-même, et tout de suite. » Ou bien : « C’est impossible que je
réussisse et que je me démarque de mes parents » ?
- Parfois, les jeunes qui se mettent en ménage, veulent prendre distance,
rompre avec la famille et la misère qu’ils ont connues, recommencer
à zéro. Ils proclament bien haut : « Je ne veux plus voir mes parents,
ils m’ont volé tout ce que j’avais épargné pour louer une chambre, et
ils l’ont bu et dépensé ». Mais deux jours plus tard, on voit leurs
parents chez eux, accueillis et couverts de cadeaux.
Molina-Loza (1991) formule ce faux dilemme autrement. Il travaille
avec des familles de favelas au Brésil. D’origine rurale pauvre, elles ont été
attirées par le mirage de la ville. À la campagne, le père avait la force, et avec
l’âge, l’expérience et le savoir. En ville, la force du père est souvent
inutilisée, et la mère et les enfants vont bientôt le dépasser par leur savoir
citadin.
Pour les enfants, le dilemme se pose ainsi : appartenir (à la famille) ou
être quelqu’un (réussir). En effet, réussir amène souvent les enfants à ne plus
se reconnaître dans leurs parents, à en avoir honte. Qui peut faire le deuil de
l’admiration de ses enfants ? Comment le jeune peut-il arriver à ce que
Molina-Loza appelle « apparten-être »
[4], c’est-à-dire à relier les deux. Le
thérapeute, en respectant le père et en brisant le mythe de l’ignorance des
parents, libérera les enfants de ce lien, de ce dilemme : ils peuvent progresser
tout en reconnaissant la sagesse de leurs parents.
Deux attitudes facilitent le passage du système familial au système
scolaire et le saut au-delà du dilemme « né pour l’échec / réussir en classe » :
- Les parents qui se sentent solidaires de leurs enfants dans leur
progression : nous en trouvons un exemple dans Joutard (1987,
p. 132). Il raconte comment Dolores Santiago sent qu’elle s’enfonce
dans la misère, mais elle dit, parlant de ses enfants : « Ils tiennent bon,
ils travaillent bien, malgré tous les soucis qu’ils ont, parce que la nuit,
ils ne dorment pas, parce que leur cerveau, il travaille, le lendemain,
ils sont prêts à aller à l’école, en forme. Et moi, de voir mes enfants
comme ils vont, ça m’encourage encore. Ils tiennent. »
- Les enseignants peuvent aider l’enfant quand ils lui montrent que ses
parents sont dignes de respect et ont aussi des savoirs. Je me souviens
d’avoir entendu parler d’une institutrice maternelle très attentive à
permettre à tous les enfants de s’exprimer en début de journée. Un
enfant pauvre, d’habitude très taiseux, lui dit : «mon père a mis un
poêle dans notre chambre». L’institutrice a demandé à l’enfant
d’expliquer l’installation du poêle, la buse bien adaptée, la protection
du grillage pour le bébé, la mise en route du poêle à charbon... Cet
intérêt et ce respect pour le travail du père a permis la progression de
l’enfant.
3. Cheminement de recherche
3.1. Comprendre le contexte
Au début de mes recherches sur le temps des familles vivant dans la
pauvreté, j’étais perçu comme quelqu’un qui s’intéressait à elles et je
récoltais bon nombre d’observations auprès de professionnels dans mon
milieu de travail et auprès de mon entourage. C’étaient souvent des tableaux
négatifs décrivant les difficultés auxquelles ils étaient confrontés. Nous
avions fait des observations avec la vidéo au domicile de familles pauvres,
avec l’objectif de relever avec leur aide, leurs fonctionnements sains (Fontaine
& Du Fontbaré, 1996). Ces travaux s’orientaient plus vers les aspects
relationnels et spatiaux que vers la dimension du temps. Ces observations et
les récits de mes collègues demeuraient comme des défis pour moi : pouvait-
on les expliquer ?
Je pensais alors qu’en comprenant le contexte dans lequel ces familles
vivent, et en essayant d’adopter leur point de vue, de me mettre à leur place,
je pourrais expliquer ces manques et ces comportements étranges.
Mon premier texte (Fontaine, 1992) allait dans ce sens : si ces familles
sont chaotiques, c’est parce qu’elles manquent de moyens et n’ont pas assez
de protection vis-à-vis de l’extérieur. Mais ceci revenait à expliquer un
manque par un autre manque, et ce n’était pas se mettre à leur place.
D’autres explications étaient plus réussies, par exemple le soi-disant
manque de prévoyance qui, en fait, se révélait comme une autre forme de
prévoyance, basée plutôt sur la solidarité du groupe et moins sur l’épargne
individuelle. Je relevais alors un autre système de valeurs, une autre façon
d’être, une autre culture.
3.2. L’éclairage des anthropologues
Ceci me renvoyait vers des travaux traitant des valeurs sur un mode
plus anthropologiques, comme ceux d’Erik H. Erikson, de Ruth Benedict, de
Clyde et Florence Kluckhohn, mais surtout vers les écrits de Hall (1984)
concernant le temps.
Ce dernier auteur décrit et oppose deux façons de voir ou vivre le
temps. La nôtre, occidentale, est monochrone : le temps est comme un ruban
qui se déroule. J’ai un agenda et un horaire. Je reçois, comme professeur,
dans un local séparé, une personne à la fois, à un moment précis et convenu,
pour traiter d’un sujet. Dans la culture mexicaine qui est polychrone, le gros
commerçant reçoit plusieurs personnes à la fois et traite ensemble des
affaires familiales, sociales et commerciales. Dans notre culture, les femmes
à la maison peuvent encore être polychrones : faire la cuisine, s’occuper du
bébé, surveiller l’aîné qui fait ses devoirs et répondre au téléphone en même
temps.
Soulignons que monochronie et polychronie sont plus que cette façon
de gérer le temps : en monochronie, la priorité va à l’organisation, à la
programmation, à la division et spécialisation du travail, aux contrats, aux
procédures, ... En polychronie au contraire, ce qui importe, ce sont les
relations interindividuelles, la synchronisation de la vie. Pour construire une
maison en Occident, il faut remplir des formulaires, établir des plans, mettre
au point des contrats, et avoir de l’argent pour acheter un terrain et payer les
services d’un architecte et d’un entrepreneur. Dans les civilisations
polychrones, il faut surtout une synchronie entre les membres de la famille
qui cèdent le terrain, prêtent de l’argent, donnent un coup de main, possèdent
certaines connaissances ou ont des informations, font autorité dans le
quartier, …
Kagan & Schlosberg (1989, p. 4) ont demandé à des intervenants
sociaux de caractériser les familles vivant fréquemment des crises. J’ai
relevé dans leur description beaucoup de comportements polychrones :
«Quand on se rend chez eux pour un entretien, ils ont invité des amis ou la
voisine à être présents, ou ils continuent à faire leur ménage et la radio ou
la télévision reste branchée. »
Je remarque aussi que si ces familles ne viennent pas à leur rendez-
vous, elles ont des excuses que les monochrones n’acceptent pas. Par
exemple : « Non, ça n’allait pas. J’ai été avec mon amie voir la mère de ma
voisine qui a été hospitalisée. » On peut y voir une synchronie dans la
solidarité.
À mes yeux, ceci réhabilite les familles pauvres, l’accent n’étant plus
mis sur des manques, mais sur des différences ou même sur des similitudes
avec des familles étrangères, amies. Cela m’amena aussi à mettre notre
propre individualisme dominant en cause. Les familles pauvres se sentaient
vues comme différentes, ne s’intégrant pas à la culture dominante sur le plan
temporel. J’appellerai « dyschronie », ce malaise, qui existe entre deux
groupes co-habitants qui n’ont pas le même vécu du temps.
3.3. Recherche de partenariat
Finalement, lors d’une troisième étape, j’ai participé au projet « Quart
Monde – Université » ; il s’agissait d’une recherche-formation-action
composée de cinq différents groupes thématiques comprenant chacun trois
personnes ayant vécu la pauvreté, deux professeurs ou chercheurs
universitaires, et une personne engagée dans l’action avec des familles
défavorisées. Nous avons mené la recherche ensemble, pendant une
cinquantaine de jours étalés sur deux ans, et avons croisé ainsi nos
connaissances spécifiques : savoirs par le vécu, savoirs par l’action et savoirs
abstraits. Ce sont des savoirs que Heron (cité in Reason, 1994) nomme
expérientiels, pratiques et propositionnels (savoir « au sujet de »). Notre
groupe a choisi le sujet : « Le projet familial et le temps ». L’étude a été
publiée dans « Le croisement des savoirs » (Groupe de Recherche, 1999).
Que m’a appris cette expérience de recherche-(action)-formation ?
En premier lieu que les familles pauvres qui ont été interviewées ne vivent
pas simplement dans le présent ; elles font des projets pour les leurs, mais
n’osent souvent pas les exprimer. Mais cette expérience m’a surtout appris
qu’une telle recherche est méthodologiquement possible, et qu’elle peut
évoluer vers un partenariat. Ce terme est souvent utilisé un peu légèrement.
Bouchard (1998, p. 192) pose trois conditions à la création d’un partenariat :
(1) une reconnaissance réciproque des expertises et des ressources ; (2) une
égalité dans le partage des tâches et des responsabilités ; (3) une prise de
décision visant le consensus.
En ce qui concerne la reconnaissance réciproque des expertises, nous
avions certes des préjugés et des images mythiques les uns des autres au
début, et en fonction de cela, des buts légèrement différents. Les personnes
pauvres voyaient la science comme quelque chose d’établi, de monolithique,
et elles voulaient ajouter leur vécu de la pauvreté et leur histoire de lutte à
cette somme de connaissances, faire entrer ce savoir à l’université pour que
cette dernière l’enseigne à tous, et qu’ainsi elles soient reconnues dans leur
dignité ; c’est l’« action » qu’elles voulaient réaliser.
Elles ont été très étonnées de voir et d’entendre que nous, professeurs,
nous n’étions souvent pas d’accord entre nous. La science n’est pas
complètement établie, il y a discussion et nous y trouvons plaisir ; comme
l’écrivent Lakoff & Johnson (1985, p. 14), dans notre culture et notre
langage, cette discussion est une métaphore conceptuelle de la guerre et non
de la danse. De notre point de vue, la connaissance est dynamique et naît d’un
dialogue (Fontaine, 1996) avec la matière ou avec l’homme, et d’une mise
en question continue.
Comment a grandi chez nous, universitaires, la reconnaissance de
l’expertise des personnes pauvres ? Il nous fallait percevoir la valeur d’une
sensibilité particulière due à l’expérience vécue, à côté de celle liée au
développement de modèles plus abstraits. Je crois que nous étions plus
orientés vers l’aspect recherche-formation du projet, que sur son aspect
action, parce que notre métier est fait de recherche et de formation et que nous
avions moins foi dans la mobilité des structures universitaires. Au cours
d’une recherche, ces personnes pauvres peuvent nous apprendre, nous
surprendre et nous changer, et même nous « retourner » (changement de
type 2).
Ainsi, à l’occasion de l’analyse de l’interview de Myriam par notre
groupe de recherche, nous l’entendions raconter qu’après avoir quitté sa
famille, s’être mise en ménage et avoir vécu dans la rue, elle a eu une période
sans aucun projet : « Je ne réalisais même pas que j’avais un enfant. »
J’avais défini cela comme un temps vide, mais une personne qui avait connu
la pauvreté me demanda de lire la phrase qui suivait : « Comme elle portait
mon nom et je l’avais emmenée à la prison de la santé voir son père, 15 jours
après avoir accouché, les éducateurs ont bien voulu. » Le père ayant refusé
de reconnaître l’enfant, j’avais considéré cela comme un échec. Mais mon
co-chercheur m’a fait remarquer qu’elle disait : « J’attendais rien du tout. »,
mais qu’elle était allée à la prison avec une attente. Elle savait combien c’est
dur pour une enfant allant à l’école, de ne pas avoir le même nom que son
père, le même nom que sa sœur. Elle a donc eu ce projet de la faire reconnaître
par son père et elle a pris l’initiative de demander aux éducateurs la
permission d’aller le voir à la prison. Ce n’est pas parce que cette démarche
ne réussit pas que ce n’est pas un projet. J’admirais chez ma co-chercheuse,
cette expertise la rendant capable de dépister dans le discours de Myriam,
dépressive à l’époque, cette lueur d’espoir qui allait la remettre debout, et de
me montrer que les personnes pauvres poursuivent plus de projets qu’on ne
le pense.
Mon collègue sociologue avait expliqué de son côté les conceptions
de temps linéaire, avec passé, présent, futur, tourné vers l’avenir, et de temps
circulaire plus dominant dans des sociétés agraires. Nos chercheurs issus du
monde de la pauvreté, ont présenté un mois plus tard un modèle de temps en
boucles qu’ils avaient développé, et qui répondait à leur vécu. Ils avaient
l’impression de progresser avec le temps, mais, par moments, de tourner en
rond et de risquer d’être pris dans un cercle vicieux : «À la limite, le temps
n’est plus linéaire, ni cyclique. Il est (..) en boucles, c’est-à-dire que l’on peut
revenir en arrière après une avancée que l’on croyait sûre. Si parfois un
nouveau départ est concevable, lorsque la boucle est bouclée, il arrive que
les boucles se succèdent et perdent toute consistance. La ré-avancée n’est
alors plus envisageable, au moins momentanément.» (p. 182).
Fig. 3. Temps en boucles (cf. Fontaine, Jahrling et al., 1999, p. 168).
En tant qu’universitaire, j’ai aussi été souvent surpris : je parlais un
jour du dialogue du Je et Tu de Martin Buber (1969), et je disais que je ne
découvrais mon Je que face à un Tu, etc. Un homme me dit : « Mais
M. Fontaine, pourquoi parlez-vous toujours de “ Je et Tu ” ? Nous parlons
de “ Nous ” ! ». Je fus surpris, comme en flagrant délit de pensée non
systémique, et donc de conception individualiste malgré ma formation, et je
lui répondis : « C’est vrai Christian, et tu m’apprends quelque chose. – Non,
Pierre, peut être que “ nous ” t’apprenons quelque chose ! ».
Autre surprise : un soir que nous discutions de chansons, nous nous
demandions qu’est-ce qui faisait que certaines d’entre elles rendaient si bien
le vécu de la misère. Je disais : « peut être que le parolier a vraiment tenté
de se mettre à la place de la personne vivant la pauvreté ». On me répondit :
« Ah non, ce n’est pas possible ! On ne peut se mettre à la place des pauvres,
ni vivre ce qu’ils ont vécu ! ».
Oui, nous ne pouvons nous mettre à la place de l’autre. C’est sa place.
Nous ne pouvons pas parler de cette place, même s’il se tait. Il a droit à la
parole. Nous ne pouvons regarder avec les yeux de l’autre, c’est impossible :
nous avons des yeux de nantis. C’est impossible et interdit, je le comprends
maintenant ...
Pendant des années, j’ai animé des groupes de psychodrame et induit
des renversements de rôle et des doublages, et j’en ai observé l’effet. Cet
incident attira mon attention sur les conditions de construction du point de
vue de l’autre et les risques d’usurpation. Je crois qu’on ne peut pas se mettre
à la place d’autrui, mais qu’en même temps, il faut tenter d’y arriver dans le
dialogue et le respect : c’est une bonne façon de commencer à comprendre
l’autre.
Vers la fin de la recherche, je voulais discuter avec les personnes
pauvres des multiples arguments utilisés par les scientifiques pour expliquer
qu’elles n’ont pas de projet. Un de ces arguments porte sur la question du
locus of control: les familles défavorisées trouvent-elles que leur vie est
dépendante de forces extérieures et est dirigée par celles-là, ou bien s’estiment-
elles soumises à des forces dépendant d’elles-mêmes, c’est-à-dire internes ?
Les scientifiques considèrent que les personnes démunies réalisent
parfaitement qu’elles n’ont pas prise sur leur vie, et que le logement, la santé,
le travail etc. dépendent d’instances extérieures. Une femme qui avait connu
une grande pauvreté déclara : «Si c’était ainsi, pourquoi courrions-nous tant
pour obtenir quelque chose?» Je compris alors que la vie est beaucoup plus
compliquée que nos formules scientifiques. Oui, le contrôle pour avoir un
logement social peut être vécu comme extérieur, mais je puis l’influencer.
Les choses ne se réduisent pas simplement à des propositions ou/ou, elles
mettent aussi en évidence la coexistence des propositions et/et.
Il y a une chose qu’ils ne m’ont pas dite, mais que j’ai fini par
comprendre : ce qui leur plaisait dans la recherche sur le projet familial, c’est
qu’il apparaissait évident que les familles pauvres avaient un projet, tout
comme les autres familles de la société. Peut-être qu’il ne leur paraissait pas
sensé d’en avoir un, ni permis de l’exprimer, mais il était toujours présent,
et à travers ce projet, ces familles étaient semblables aux autres familles et
inclues dans une société, dans l’humanité.
Dans ce projet-ci aussi, elles se sont voulues inclues comme co-
chercheurs, et elles ont désiré partager les tâches et les responsabilités des
interviews, des discussions, et de la rédaction. Nous avons tous eu besoin
d’apprendre à communiquer, et de recourir à une équipe pédagogique
mettant au point une méthodologie d’accompagnement ; par ailleurs, il nous
a surtout fallu du temps. En effet, nous avons pris un an – et pour les militants,
c’était un travail à 3/4 temps – pour nous mettre d’accord sur le sujet précis
de notre travail.
Si je regarde maintenant mon cheminement, je constate que j’ai
commencé par voir des manques et j’ai essayé de me les expliquer. Ensuite,
j’ai vu des différences comparables à celles que j’observais chez mes
étudiants et collègues latino-américains ou africains. Aujourd’hui, grâce à
cette recherche-formation en partenariat, je vois ces familles précarisées
plutôt semblables et proches, mais avec des conditions de vie différentes,
aussi semblables que mes collègues, qui eux aussi se posent des questions à
mon sujet comme moi au leur.
Aussi, je me demande pourquoi nous avons si peur des pauvres. En
quoi nous menacent-ils ? Pourquoi devons-nous les maintenir à l’écart ?
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[1]
Psychiatre pour enfants et familles. Professeur émérite à la Faculté de Psychologie de
l’Université Catholique de Louvain-la-Neuve (UCL).
[2]
« Si deux personnes reconnaissent qu’elles ont chacune leur propre conscience du
temps, c-à-d. qu’elles ont différentes unités de temps, le dialogue est possible.
Si elles ne le reconnaissent pas et préfèrent croire qu’il n’existe qu’une manière (la
bonne manière) de vivre le temps, alors le dialogue est impossible. »
[3]
Myriam décrit actuellement ce temps comme vide. En réalité, dans la suite, un projet
apparaît peu après. Voir plus loin dans la rubrique 3.3.
[4]
Il écrit « partenser », de « partencer », appartenir et de « ser » qui veut dire « être »
et se prononce de la même façon que « cer ».