2002
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
Guide philosophique pour penser le travail
éducatif et médico social
Alain Boyer
TOME 1. La loi de l’échange
TOME 2. L’institution et la violence
Toulouse, Éditions Érès, novembre 2001, 310 p. + 298 p.
Comme le souligne Éric Trappeniers dans sa préface, ce texte s’est
élaboré à partir des questions des étudiants en formation, professionnels du
travail éducatif et médico-social engagés dans des pratiques cliniques ou
d’intervention sociale.
Chaque situation de travail est tout à la fois singulière, unique, et
communicable, commune, puisqu’elle est humaine, nous rappelle l’auteur.
Ainsi sommes-nous invités à penser notre action, à repérer les éléments
qui peuvent guider notre réflexion et nous permettre d’articuler le général et
le particulier dans notre propre contexte d’intervention.
Les mots de ce livre nous transportent à travers l’espace, dans d’autres
sociétés, d’autres us et coutumes, comme ils sont rapportés par les
anthropologues ou les poètes, et à travers le temps de la pensée, des mythes
grecs à Merleau-Ponty, en s’arrêtant à Sophocle, Aristote, Hegel, Castoriadis
ou Lacan.
Des mots. Nous en avons bien besoin quand il s’agit d’accompagner,
de ponctuer ou d’élucider les phénomènes relationnels qui nous questionnent.
Le détour par la généralité, les modèles venus d’ailleurs, nous ouvrent à
d’autres manières de voir et de comprendre.
À plusieurs reprises, nous avons eu l’occasion d’entendre Alain Boyer
lors des séances philosophiques qui ponctuent les journées de travail à
l’Institut de la famille de Toulouse ou de Lille : à chaque fois, l’écoute est
tendue, chacun est suspendu aux lèvres du conteur (voir le chapitre « La
métaphore ») alors que la tragédie d’Électre nous introduit au rôle médiateur :
comment mettre fin au cycle de la malédiction ? Comment acquitter notre
dette symbolique ? Qu’est-ce qu’une dette imaginaire ? Comment les jeunes
des banlieues pourraient-ils, aujourd’hui, se situer dans un circuit de réciprocité
positive ?
Et voilà comment, de la dette, nous ricochons vers la notion de bien
commun ou vers celle de la place que l’on occupe dans le jeu des échanges.
C’est ainsi qu’il est confortable d’aborder la lecture des deux tomes du
guide philosophique : l’entrée est libre ! Il y aura fort probablement un titre
parmi les 26 chapitres qui accrochera votre attention. Laissez-vous glisser
dans la lecture, vous serez subtilement mis en appétit pour ne plus décrocher,
et vous passerez ainsi de la violence à la relation, du corps à la vérité. Un
simple coup d’œil à la table des matières suffira à éveiller l’intérêt du lecteur.
Assurément, le patient travail de l’auteur rappelle le minutieux travail
du scribe : de précieuses notations, et surtout un ancrage permanent dans
l’actualité de nos questions, ici et maintenant, comme elles se présentent à
nous et nous embarrassent. Nous commençons alors à déceler les confusions
de niveau et les contradictions, à mettre en évidence le tissu même de la
complexité et à ouvrir les perspectives : il y a comme une bouffée d’air et de
bon sens qui traverse ces pages, jamais ennuyeuses à parcourir.
Contre toute attente, cette épreuve de lecture (car a priori on n’envisage
pas de prendre un guide philosophique comme livre de chevet !) est
« reposante » : elle nous permet de nous poser et de déposer les questions qui
nous embarrassent, de partir du « tout relationnel » par un détour interactif
vers ce qui fonde nos paradigmes et, enfin, de mieux saisir d’où l’on parle.
Dire « je » – voyez en page 74 ce que nous en dit ce philosophe impertinent.
Il y a urgence à feuilleter, potasser, user de ce guide philosophique
pour notre santé morale, car il a une manière subtile, parfois un peu trop
succincte à notre goût, de mettre les idées en place et en lien. Et pour clore
cette note, nous vous invitons à rejoindre l’auteur quand ils nous parle de la
métaphore, à laquelle nous sommes si souvent confrontés : « la logique de
la métaphore est ce qui nous garde de prendre le monde, les gens, et nous-
même pour ce qu’ils ne sont pas en nous rappelant qu’ils ne sont jamais
réductibles à ce que nous en savons ou à ce que nous en croyons, aux
définitions dans lesquelles nous les figeons. » (Tome II p. 269)
C. Vander Borght.
N.B. : Les Belges apprécieront en p. 267 du tome II le néologisme « vielworde », lieu-dit qui fit beaucoup parler de lui lors de l’affaire Renault (Vilvoorde).