2002
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
Le génogramme, outil d’un processus
de formation au Sénégal
G. Platteau
[1]
R. Scandariato
[2]
Former à la thérapie familiale des professionnels africains en Afrique pose
la question du rôle de la culture en psychothérapie et en formation. L’utilisation du
génogramme lors du travail des familles d’origine des participants permettra de
travailler à l’intersection entre histoire singulière, appartenance culturelle et cadre
général de formation à l’approche systémique. Nous l’illustrerons par des exemples
issus d’un groupe de formation au Sénégal.
Mots-clés :
Génogramme, Formation, Culture, Corps, Émotions.
To train Africans family therapists in Africa raises questions about the place
of cultural background in therapy and training. Using own trainee’s genogram
during the training process allows us to work at the intersection between individual
history, cultural belonging and general systemic training framework. We will give
some examples coming from a training group in Senegal.
Keywords :
Genogram, Training, Culture, Body, Emotions.
Est-il pertinent de former des thérapeutes familiaux africains destinés
à travailler en Afrique de la même manière que des thérapeutes européens qui
exerceront en Europe ?
Nous avons été confrontés à cette question quand nous avons été
sollicités pour participer à la formation à la thérapie familiale d’un groupe de
professionnels de la santé mentale sénégalais travaillant principalement
dans la région de Dakar.
A la question de la formation à la psychothérapie, qui n’est déjà pas
simple, s’ajoute celle du contexte culturel différent.
Les théories et les pratiques psychothérapeutiques sont le fruit d’une
histoire et d’un contexte socio-culturel donné ; comment les appliquer dans
un autre contexte ?
Comment et à quoi former les thérapeutes : à des théories et des
techniques qui ont démontré leur validité auprès des familles européennes,
ou faut-il adapter ces méthodes au contexte socio-culturel local ?
Comment enfin des formateurs européens conduits à former des
thérapeutes africains, vont-ils se démarquer du modèle colonial, c’est-à-dire
de l’imposition de modèles de savoirs inadaptés au contexte (comme ces
livres d’histoire parlant aux petits Africains de leurs ancêtres les Gaulois…)
Nous tenterons dans cet article d’amorcer une réflexion sur ces
questions. Dans un premier temps, nous essayerons de préciser une définition
de la formation à la thérapie familiale. Nous évoquerons ensuite l’utilisation
du génogramme et des techniques non-verbales dans un processus de
formation au Sénégal.
2. La formation entre reproduction et initiation
La question de la formation des psychothérapeutes reste actuellement
très débattue dans le champ de la thérapie familiale. De multiples options se
confrontent, chacune avançant des arguments pertinents pour la défense de
son modèle. Toutefois, certaines convergences commencent à se manifester
au niveau européen. Parmi celles-ci, au-delà des conditions de durée et de
diplômes qui relèvent souvent de considérations économiques plus que
d’impératifs techniques ou éthiques, apparaît clairement la nécessité au
cours de la formation, d’un travail personnel sur la famille d’origine du
thérapeute. Cette exigence indique qu’une formation à la psychothérapie
implique autre chose que l’apprentissage de théories ou de techniques
d’interactions plus ou moins sophistiquées.
Une psychothérapie familiale est un acte unique, une rencontre
spécifique entre une famille et un thérapeute. La formation du système
thérapeutique va permettre au système familial et à ses membres
d’expérimenter une nouvelle façon d’interagir et d’interrompre la répétition
des interactions pathogènes dans lesquelles ils se trouvent aliénés. La théorie
des systèmes nous dit que la façon dont un système thérapeutique va se
constituer est imprédictible : même si nous connaissons la famille d’une part
et le thérapeute d’autre part, nous ne pourrons pas prévoir les règles du
système thérapeutique qui se constituera lors de leur rencontre. La formation
touche au savoir-être alors que l’apprentissage touche au savoir-faire.
Sachant cela, il serait vain de croire qu’en fournissant à un futur thérapeute
un arsenal suffisant de théories, de techniques et de stratégies, on aurait
assuré sa formation.
Une famille est aussi un système ouvert, en prise avec le contexte
socio-culturel auquel elle appartient. Nous savons depuis Minuchin (1983)
que pour déterminer si une structure familiale est fonctionnelle ou
dysfonctionnelle, il faut tenir compte du contexte social. La question se pose
donc de savoir s’il est possible de traiter des familles sans tenir compte du
contexte social auquel elles appartiennent. La réponse presque unanime à
cette question est de considérer qu’il faut en tenir compte, mais les conceptions
divergent sur la manière de le faire.
En ce qui concerne l’abord de familles appartenant à des contextes
culturels non européens, l’approche ethnopsychiatrique, fondée par Tobie
Nathan (cf. 1986) sous l’influence des travaux de Devereux, apporte des
réponses très tranchées. Considérant qu’en matière de psychothérapie, il
s’agit de valoriser plutôt que de disqualifier les approches issues des
pratiques des guérisseurs locaux, il construit une méthode basée sur ces
pratiques, et encourage les psychiatres locaux à parler comme des guérisseurs.
Se considérant comme des experts culturels, ils interprètent la souffrance
psychique selon les mêmes critères que les guérisseurs, pensant par-là avoir
un accès plus direct à la compréhension de la psychopathologie dans les pays
africains. Influencées par ce type de pensée, diverses tentatives ont été faites
pour adapter au contexte africain des psychothérapies d’origine européennes.
Des écoles ont été créées en Afrique qui, toutes, n’ont duré que le temps de
la carrière clinique de leur fondateur pour s’effondrer ensuite. Il s’agit
apparemment d’expériences intransmissibles à long terme. Tentons d’en
comprendre la raison.
Deux types de raisons plaident en faveur de l’abandon des modèles
occidentaux de psychothérapie.
Nous savons que les systèmes sont régis par plusieurs niveaux de
règles. Au niveau le plus général, une théorie thérapeutique, pour être
fonctionnelle, doit reposer sur des lois générales valables quel que soit le
contexte local dans lequel elles s’appliquent. La thérapie familiale donne des
résultats cliniques probants parce que la théorie générale des systèmes
fonctionne quel que soit le système concerné. Les propriétés générales des
systèmes sont indépendantes de l’organisation particulière du système. La
tendance à l’homéostasie, l’équifinalité, la non-sommativité ainsi que les
autres propriétés relevant des lois générales des systèmes, ne sont en rien
influencées par le contexte culturel ; il ne sera donc pas nécessaire d’avoir
recours à une théorisation différente pour en rendre compte.
Par contre, au niveau de la structure formelle de l’organisation
familiale, la culture au sens large va influencer la forme que la famille est
censée prendre, et détermine la place de chaque membre à l’intérieur de cette
structure et le type de relation que chacun va entretenir avec les autres.
L’influence de la culture va donc s’exercer sur ce qu’Elkaïm appelle les
règles intrinsèques du système (1989). S’il est important d’être informé de
ce type de règles pour pouvoir en tenir compte pendant la thérapie, il n’est
nul besoin pour autant d’aménager la théorie ou la technique thérapeutique.
En effet, notre ignorance, à condition que nous en soyons conscients, peut
être une alliée puissante. Nous serons amenés à demander à la famille de nous
aider, de nous expliquer ses règles de fonctionnement. Cette position basse
nous permettra souvent une alliance thérapeutique féconde si nous parvenons
à éviter certains pièges, par exemple quand une famille se servira de certaines
particularités culturelles comme résistance au changement. Signalons
également l’utilité de cette position dans le traitement des familles immigrées
(cf. Scandariato, 1993).
Il est donc suffisant d’avoir une connaissance générale de ces règles
intrinsèques pour pouvoir travailler, et cette connaissance peut s’acquérir
très vite, au besoin en observant et en interrogeant la famille elle-même.
Enfin, au niveau des singularités, va apparaître la façon dont les
membres d’une famille vivent leur condition particulière au sein de la
famille. Vont également émerger les processus qui font que cette famille est
unique, différente de toute les autres. C’est à ce niveau que va se manifester
la manière dont une famille fait sienne certains éléments de sa culture et en
refuse d’autres. Cette unicité se révélera dans la rencontre avec un thérapeute
donné à un moment donné, et elle aussi est unique. Il s’agira ici pour le
thérapeute et la famille, de pouvoir créer un contexte qui permettra aux
spécificités de chacun de se fondre dans un système thérapeutique privilégiant
les éléments communs et respectant les différences de chacun.
On voit donc que, de notre point de vue, la théorie et la pratique de la
thérapie familiale systémique peuvent être appliquées telle quelle à la
clinique africaine, à la condition de considérer que les règles intrinsèques, et
donc le niveau structurel de la famille africaine, sont différents dans les
familles européennes. Il faudra donc aborder les problèmes thérapeutiques
liés à la structure familiale avec prudence et humilité, mais cela ne veut pas
dire qu’il y aura une systémique différente en Afrique et en Europe.
Simplement, les systémiciens africains seront plus souvent confrontés dans
leur pratique à des familles musulmanes polygamiques que leurs collègues
européens, plutôt aux prises avec des catholiques monogames, mais les
différences théoriques et pratiques resteront finalement mineures.
Le second type de raisons concerne la conception que l’on a de la
transmission des connaissances en général et celle de la psychothérapie en
particulier. Nous avons remarqué plus haut que beaucoup d’expériences
originales de psychothérapie adaptée à des contextes culturels particuliers,
ne duraient que tant que le fondateur de la théorie s’occupait personnellement
de les porter à bouts de bras, mais qu’elles s’effondrent dès que les fondateurs
arrêtent leur activité clinique. La raison nous semble être que, contrairement
aux apparences, ces adaptations ne sont pas de nouvelles théories mais
seulement des pratiques spécifiques qui sont le fait de tel ou tel thérapeute.
Ce qui sera donc transmis dans un tel contexte, n’est pas une théorie générale
à partir de laquelle chaque thérapeute pourra développer une pratique
personnelle spécifique, tout en restant en lien avec des principes théoriques
et techniques communs à tous les thérapeutes de même obédience, qu’ils
pratiquent à Chicago ou à Tombouctou, mais seulement le savoir-faire
spécifique d’un thérapeute plus ou moins doué qui se transforme en maître
à penser. La seule solution pour transmettre un tel savoir, est l’imitation pure
et simple, et on sait combien ce type d’apprentissage est limité. En d’autres
termes, la formation à la psychothérapie ne consistera pas à transmettre un
ensemble de procédures à répéter aussi fidèlement que possible, mais bien
à permettre à chacun de développer sa propre créativité à l’intérieur d’un
corpus théorique et pratique commun.
Dans cette perspective, la formation à la psychothérapie s’écarte du
modèle de la reproduction pour s’apparenter à celui de l’initiation (cette
métaphore à été proposée par un participant du groupe de Dakar). Il s’agit
donc non seulement d’emmagasiner des connaissances mais surtout, à
travers l’expérience de l’implication émotionnelle personnelle dans le
processus, de s’approprier de l’intérieur et de faire sien l’ensemble des
contenus théoriques et pratiques de la formation. En termes
psychodynamiques, nous allons créer un contexte permettant l’introjection
plutôt que l’incorporation. Dans un tel processus de formation, adapter la
méthode thérapeutique aux populations desservies devient inutile, puisque
les théories et pratiques générales seront interprétées par la sensibilité
individuelle des thérapeutes africains et influencées de ce fait par leur propre
appartenance culturelle.
Nous resterons cependant présents aux questions que pose Amin
Maalouf dans son livre « les identités meurtrières » ; nous le citons :
« Comment peut-on se moderniser sans perdre son identité ? Comment
assimiler la culture occidentale sans renier sa propre culture ? Comment
acquérir le savoir faire de l’occident sans demeurer à sa merci ? »
3. Le cadre de la formation
Une formation à l’approche systémique a été organisée à Dakar au
Sénégal. Deux formatrices belges travaillant sur place (une psychiatre et une
psychologue) ont réuni un groupe d’une vingtaine de thérapeutes (psychiatres,
psychologues, assistants sociaux, orthophonistes, infirmiers et éducateurs)
travaillant essentiellement dans un contexte psychiatrique. Le groupe est
constitué de professionnels sénégalais, à l’exception de deux françaises et
d’une africaine non sénégalaise.
Le groupe bénéficiera, grâce à une collaboration franco-belgo-
sénégalaise, de modules d’une semaine animés par des formateurs européens,
la continuité du travail de formation entre ces modules étant assurée par les
deux formatrices travaillant à Dakar.
Le matériel présenté dans cet article est extrait de deux sessions d’une
semaine avec ce groupe, pendant lesquelles nous avons travaillé les
génogrammes des participants.
4. Les préalables au génogramme
Nous abordions donc cette session de formation avec beaucoup de
questions, et il nous semblait, bien entendu, indispensable de passer par un
temps de rencontre avec ce nouveau groupe pour installer un minimum de
confiance réciproque avant d’aborder les génogrammes des participants.
Après des exercices de présentation individuelle, et notamment des
exercices de définition des relations entre participants, qui d’ailleurs se
transformèrent bien vite en salutations, nous avons proposé des exercices
non-verbaux qui représentaient une métaphore de la rencontre entre formateurs
européens et participants africains sous forme de quatre sculptures.
« Le langage analogique nous permet d’emblée de mettre en évidence
un mode relationnel et de cerner ce qui peut être problématique. Le corps est
en effet un organe de contact et en même temps un organe de séparation. Le
vécu corporel renvoie à toutes les communications de notre histoire ; c’est
à partir de ce corps réceptacle que notre corps communique avec l’autre et
induit lui-même un type de communication » (Platteau, 1999).
Les sculptures proposées reprenaient les thèmes suivants :
- La culture africaine.
- La culture européenne.
- Les Africains accueillent les Européens en Afrique.
- Les Européens accueillent les Africains en Europe.
La sculpture de la culture africaine
Les membres du groupe qui se proposent de représenter la culture
africaine présentent une scène de repas :
Les gens sont placés en cercle (autour d’un plat), proches les uns des
autres, invitant toute personne extérieure à prendre place. La place de
l’homme est différenciée. L’enfant accueille les entrants et pose le couvert
devant eux. L’épouse donne à manger au mari.
L’étranger se sent à l’aise. Il y a une rivalité entre les coépouses. La
belle-sœur est placée à côté du dernier venu.
Il y a beaucoup de chaleur, d’animation, et de cohésion.
La sculpture de la culture européenne
Les participants sont placés à distance l’un de l’autre.
On ne communique pas. On regarde l’autre, mais il ne faut pas que
l’autre le remarque.
Les participants marchent dans la pièce en se croisant sans se
regarder. Chacun porte un objet (agenda, lunettes, journal, téléphone
portable..) qui accapare son attention et fait obstacle à la communication
avec autrui.
Le mouvement est permanent, anarchique, chacun cherche son propre
espace et construit sa bulle. Le rapport au sol est diffèrent ; les Européens
sont montrés debout, alors que les Africains sont assis par terre.
La rencontre de la culture africaine
et de la culture européenne
Il s’agit de deux exercices non-verbaux dans lequel le sous-groupe
ayant sculpté la culture africaine accueille le sous-groupe ayant représenté
la culture européenne en Afrique, ensuite le sous-groupe « européen »
accueille les « africains » en Europe.
– En Afrique :
Les Africains accueillent les arrivants autour d’un repas familial ; ils
utilisent la nourriture pour entrer en communication.
Les Européens cherchent leurs repères, ils sont perdus, surpris par le
contact proche des Africains. Ils se sentent étouffés, envahis par trop de
sollicitations. Ils ont l’impression d’être face à quelque chose de désorganisé.
Les Européens ont tendance à s’isoler pour échapper à un surcroît de
stimulations.
– En Europe :
Les Européens sont censés accueillir les Africains. Un comité d’accueil,
présent à l’aéroport, les accueille dans une salle de séminaire et affiche sur
un tableau un programme du séjour, avec un horaire précis. Puis les
Européens se retirent pour permettre aux Africains de faire ce qu’ils
entendent en toute autonomie.
Les Africains ont une impression de déshumanisation : ils sont
accueillis dans un lieu formel plutôt que dans une famille, vivent les
instructions au tableau comme une mise à distance s’ils peuvent les lire, et
se sentent abandonnés quand on les laisse seuls.
Alors ils se regroupent au milieu de la pièce et se touchent, pour se
protéger du sentiment de solitude qui les envahit.
Conclusions des sculptures
En Afrique, le contact est favorisé par l’existence de l’espace nourricier
tandis qu’en Europe le contact reste formalisé, distant et programmé. Pour
le groupe, l’Européen affiche sa curiosité, il pose des questions. L’Africain
est vu comme détenant les règles affectives. Il ne pose pas de question.
« L’émotion est nègre, et la raison est hellène » (Senghor), citera l’un des
participants.
Il y a une sorte de lutte de pouvoir entre les deux cultures ; d’une part
une symétrie entre l’Européen vécu comme plus rationnel et l’Africain perçu
comme plus affectif, et d’autre part une complémentarité, car l’Européen
cherche la chaleur africaine et l’Africain cherche la rationalisation de
l’Européen.
L’Africain est paradoxalement très émotionnel, mais ne nomme pas
et ne montre pas ses émotions : c’est le « masla» (mot wolof signifiant qu’il
faut cacher ses sentiments et surtout ceux qui sont conflictuels).
Dans l’exercice de définitions des relations, il est précisé que la
salutation est sacrée en Afrique ; c’est pourquoi tous vont se toucher et se
saluer de façon formelle sans définir la relation. Nous verrons que ce même
exercice sera réalisé de façon très différente en fin de session.
Dans quelle mesure, en effet, le salut n’évite-t-il pas de définir la
relation ou éclaire t’il la relation qui la sous-tend ? Cela a-t-il à voir avec le
vide de contenu ou l’interdit culturel ?
Nous avons parlé de la culture africaine au sens large du terme, mais
n’oublions pas qu’en Afrique il y a une multiplicité de cultures qui se
différencient les unes par rapport aux autres.
L’une d’entre nous
[3] ayant donné également une session de formation
en Mauritanie, a remarqué que même si certains comportements étaient
différents de ceux des Sénégalais et créaient une ambiance plus distanciée,
l’importance de la notion de pouvoir dans la représentation des différentes
cultures est très grande (dans ce groupe mauritanien, il y a six cultures
différentes). En effet, en Mauritanie, les sculpteurs ont axé leurs
représentations familiales culturelles sur la hiérarchie.
Dans la culture maure, l’homme est montré comme ayant le pouvoir
pour l’extérieur – on le représente, marchant dix mètres devant la femme,
mais à l’intérieur, c’est la femme qui le détient. Il y a un interdit religieux qui
définit les distances entre un homme et une femme non mariés. Le toucher
entre personnes de sexe opposé est prohibé en public. La femme ne peut pas
nommer le mot « mari » dont le sens implique une sexualité, elle l’appelle
« celui-là ».
Dans la culture négro-africaine, les hommes ont le pouvoir et sont
représentés proches les uns des autres.
Dans la culture européenne, l’homme et la femme sont représentés à
égalité ; ils se touchent en se donnant la main.
Nous avons réfléchi avec le groupe à la fonction de ce choix hiérarchique
et fait l’hypothèse d’une compétition cachée entre les deux cultures par
rapport à un système de valeurs, comme s’il fallait déterminer quelle culture
serait la meilleure. En Afrique, on constate la différence entre les cultures,
celle entre le pouvoir officiel et le pouvoir officieux, et celle entre l’homme
et la femme. On observe aussi la non-différenciation ou l’indifférenciation
de la famille africaine, puisque l’individu ne peut pas s’autonomiser ni partir
seul. Il doit continuer à assumer sa famille à vie. L’unité familiale est vitale
et sacrée.
Dans la famille européenne, on ne fait pas de différences ; chacun a le
même pouvoir et peut se débrouiller seul.
Culturellement, en Afrique dans la plupart des cas, une famille est
toujours « bonne », tandis qu’en Europe, la famille peut être définie comme
« mauvaise». Dans ces contrées, les conflits doivent rester tabou, et il est
interdit de « sortir » de la famille au risque de malédictions.
Ces exercices mettent également en évidence les conséquences
psychiques différentes de l’expatriation suivant qu’elle concerne des adultes
où des enfants nés de parents étrangers dans le pays d’accueil, puisque
l’impact désorganisateur est direct pour les parents et différé pour leurs
enfants (Calevoi et Scandariato, 1998)
Nous avons constaté de plus que ces exercices représentaient également
une métaphore de la rencontre entre des formateurs européens et un groupe
majoritairement africain. Il avait été prévu que nous allions nous occuper des
génogrammes de chacun des participants, et tout se passe comme si le groupe
nous avait transmis un message important à travers ces sculptures.
On pourrait résumer leur crainte par la question implicite : « Voulez-
vous nous transformer en toubabs (blancs) ? »
Le message est en effet clair : l’individualisme européen correspond
pour les Africains à l’isolement affectif. Demander à chacun de présenter son
génogramme (comme le programme que les Européens affichent dans
l’exercice et qui rend les Africains perplexes), n’est-ce pas pousser les
participants vers une autonomisation, une individuation qui, si elle est très
prisée par les Européens, est très mal perçue par les Africains ?
Au début du travail, il fallut vaincre quelques réticences. Un des
participants nous dira d’ailleurs à la fin de la première session qu’il avait
pensé que la présentation des familles d’origine « ne marcherait » jamais
avec eux, que c’était un « truc de toubabs ». Cette réticence se concrétisera
également par le fait que la première participante à faire son génogramme fut
une participante Africaine non Sénégalaise.
Mais si les participants purent malgré tout très vite adhérer en
confiance au travail que nous leur proposions, c’est que, de la même façon
que dans la sculpture où les Africains accueillaient les Européens, ils ont pu
expérimenter différents éléments : ils découvraient d’une part, que la proximité
émotionnelle dans les séances ne nous faisait pas peur, et qu’au contraire,
nous les invitions à rester au plus près de leurs émotions ; de plus, nous
utilisions l’ensemble du groupe et les relations qu’ils avaient tissées entre
eux pour qu’ils puissent s’entraider, au lieu d’essayer de créer un rapport
centré trop exclusivement sur les formateurs, ce qui aurait pu faire penser à
un rapport dominant-dominé, reflet de toute une histoire de colonisation.
Chaque participant se verra proposer de :
- tracer son génogramme et de raconter son histoire ;
- faire une première sculpture, c’est-à-dire « penser à un âge » et
représenter une scène de famille avec toutes les personnes importantes
à ce moment-là ;
- construire une deuxième sculpture et représenter de quelle manière
éventuellement il/elle était sorti(e) de cette situation (ultérieurement).
Suivant les situations exposées, d’autres sculptures sont éventuellement
roposées pour mettre en scène des conflits ou des relations fusionnelles
taboues. Des jeux de rôle et des techniques psychodramatiques sont parfois
utilisés.
La mise en scène de situations symboliques ou imaginaires peut aussi
aider le participant à élaborer les interactions familiales ; il arrive par
exemple que nous posions des questions telles que : qu’aurais-tu voulu dire
à ton père, si tu avais pu ?
Les participants se représentent, et choisissent un membre du groupe
pour le rôle de la personne concernée par leur récit. Des « doublages » sont
possibles : il s’agit ici de se placer derrière la personne qui joue, et de nommer
ce qu’on imagine qu’elle ressent. Le protagoniste peut acquiescer ou refuser
ce que dit ce double.
Dans ce groupe où régnait une grande solidarité, il y eut de nombreux
doublages. Après ces mises en scène, le groupe renvoie sa perception de la
famille présentée, et tente de définir les règles et les mythes ainsi que la
fonction du participant dans sa famille et dans le groupe.
Le processus du génogramme dans le groupe
Lors de cette première session de formation, neuf participants
présentèrent leur génogramme. Pour des raisons de confidentialité, nous ne
citerons qu’une brève vignette concernant un participant. La partie évaluation
reprendra des conclusions plus générales de cette première phase de travail
des familles d’origine.
Ce participant sénégalais nous parle de son grand-père. C’était un
homme important, tant dans la famille que dans la localité où il vivait. Il était
un guérisseur traditionnel important. Bien qu’étant initié à la tradition pré-
islamique, il connaissait le Coran. À sa mort, toute sa concession à brûlé. Le
savoir du grand-père ne pouvait pas être transmis. Il nous fut expliqué que
ce savoir était un savoir « noir », c’est-à-dire un savoir qui n’est pas tiré des
Ecritures, du Coran. Dès lors « … un savoir noir doit partir en fumée ».
Les enfants ont tenté de reconstruire la concession, sans beaucoup de
succès. Le père est décédé quand le participant avait 9 ans, et celui-ci est
toujours resté très attaché à sa mère.
De nombreux membres de sa fratrie ont été confiés à d’autres
membres de la famille élargie en Guinée. Lui s’est promis de ne jamais
confier ses enfants à d’autres.
Cet homme sera défini comme le « papa de la connaissance » dans le
groupe ; il livre son savoir avec beaucoup d’affection. « Il met ensemble le
savoir noir et le savoir blanc », dira quelqu’un du groupe.
Voici son génogramme :
Évaluation
A l’issue de la première session, le bilan est positif et le groupe
s’étonne que des formateurs Européens aient pu travailler avec eux, en
montrant tellement d’empathie.
« Apprendre de cette façon nous permet de mieux comprendre les
choses » nous dira une Sénégalaise... « J’ai pu montrer au groupe mes
questions, mes émotions, mes cicatrices ».
L’appartenance à une culture est devenue secondaire lorsqu’on est
dans le registre des émotions. « J’ai vu la théorie, je ne l’ai pas entendue »,
dira un participant. Le cognitif s’est intégré à travers les interactions.
Il fut étonnant de constater comment le non-verbal contribuait à
exprimer les émotions, car les Sénégalais sont généralement mal à l’aise pour
nommer leurs affects, mais beaucoup plus expressifs avec le corps.
A partir des histoires personnelles qui se sont enchaînées les unes aux
autres, du vécu d’une expérience groupale, des représentations portées par
le groupe, et des croyances véhiculées par la culture, un processus s’est
élaboré. La succession des histoires n’avait pas lieu au hasard mais elle s’est
construite selon la résonance de l’histoire précédente.
Chacun a pu co-construire l’histoire groupale à partir des histoires
personnelles centrées sur le décès d’un parent ou l’absence d’un pôle affectif
vital. Les récits de vie ont permis aux participants, en laissant se déployer
dans le groupe les affects dépressifs liés aux pertes, de se réapproprier une
image moins douloureuse du parent manquant grâce au soutien et au partage
émotionnel des autres membres du groupe
La force des liens, la confiance et la tolérance des participants ont
favorisé l’accès à la symbolisation qui fut médiatisée par la sculpture, le
génogramme, et la mise en scène. Cette symbolisation a permis l’intégration
de chaque histoire et d’une histoire commune.
Le groupe a tissé ses propres liens, créé ses propres référents, bâtis
dans une zone de couleurs intermédiaires entre le blanc et le noir. Le secret
du groupe se cache dans cette zone transitionnelle aux couleurs confondues
et nuancées.
6. Deuxième session de formation
Nous revenons au Sénégal quelques mois plus tard pour une nouvelle
semaine de formation, avec comme objectif de terminer le travail sur les
familles d’origine avec les participants qui n’avaient pas pu faire leur
présentation lors de la première session de formation.
Comme lors de la première session, nous commençons par des
exercices préliminaires pour reprendre contact avec le groupe.
Exercices préliminaires
Le premier exercice sera construit à partir des associations des
participants, qui proposent une sculpture du groupe évoquant l’histoire d’un
accouchement en Afrique.
Au centre de la pièce, seront regroupés les bébés, c’est-à-dire les
participants, absents à la première session de formation. Ces bébés seront
entourés et aidés par les intermédiaires, les participants à la première session
qui n’ont pas présenté leur génogramme. Les intermédiaires sont eux-
mêmes entourés par les initiés, les participants ayant présenté leur
génogramme.
Enfin, le cercle le plus extérieur est celui des formateurs, qui entourent
l’ensemble du groupe :
« C’était la meilleure façon de retisser le groupe » évoquera un
participant.
Les intermédiaires circulant beaucoup dans l’espace, il leur est
renvoyé qu’ils fonctionnent comme dans la culture européenne, car ils n’ont
eu aucun contact entre eux, ils ne se regardent pas et tournent toujours dans
le même sens. On pourrait parler d’un système « rigide ».
On relève que les initiés se sont sentis libérés ; il y avait de nombreux
échanges entre eux et beaucoup de complicité. On peut parler d’un système
souple. Les nouveaux, de leur côté, montrent moins d’angoisse car ils n’ont
pas assisté au travail préalable, ils osent risquer quelques interactions car ils
se sentent protégés par les intermédiaires.
Dans l’exercice non verbal de différenciation et de séparation, la
différence va être associée à l’agressivité. Le fait d’avoir les yeux fermés
dans cet exercice, est associé aux « parents qui ont le dos tourné », ce qui
permet aux enfants de s’exprimer sans danger.
Mais il faut rencontrer tout le monde, ne pas privilégier un lien, et ne
pas exclure quelqu’un. L’Africain a besoin de différences, mais surtout de
cohésion.
La doyenne du groupe soulignera que l’entrée en contact dure longtemps
en Afrique, le temps des salutations est un moyen de se synchroniser.
Un Africain qui a séjourné en Europe rétorquera que c’est une perte
de temps, mais qu’il est peut-être acculturé.
Conclusions des exercices
Lors du début de la deuxième session, le groupe commence à élaborer
une réponse aux questions du début de cet article.
La métaphore de l’accouchement comme production du savoir du
groupe est particulièrement parlante. Le bébé est le résultat d’un rapport
entre deux parents, la résultante d’une rencontre entre un homme et une
femme. Bien qu’héritant de la moitié du patrimoine génétique de chacun de
ses parents, chaque bébé est absolument unique, et cette qualité ne peut être
intégrée que si les parents se reconnaissent l’un l’autre comme parties
prenantes dans cette union.
On voit dans cet exercice que le groupe prend en charge divers aspects
de sa propre formation, et s’y voit impliqué au même titre que les formateurs.
D’une situation duelle – formateurs Européens / participants Africains
– un état plus nuancé émerge, et une différenciation en sous-systèmes
fonctionnels se dessine : progressivement, le savoir est partagé entre tous, et
la fiction de formateurs comme seuls détenteurs de savoir devient moins
nécessaire pour le groupe.
Le génogramme de la deuxième session
Voici deux brèves vignettes, résumant deux des dix génogrammes de
cette session.
Un participant raconte qu’il n’a pas été élevé par ses parents : un
jeune oncle se l’est approprié, et parlait de lui comme si c’était son propre
fils. Il fut élevé par ses grands-parents jusqu’à l’âge de 6 ans, tout à fait
coupé de sa famille. Cet oncle s’est ensuite marié et a eu des enfants à son
tour, dont il s’est alors accaparé également. Son père s’est remarié et la
deuxième épouse a levé tous les non-dits et pris toute la place. Sa mère a été
congédiée de sa propre famille: lui et ses frères ont voulu la suivre mais le
père les a menacés de malédiction s’ils le faisaient. Ils furent contraints de
rester auprès du père, à l’exception du benjamin qui a enfreint l’interdit.
Le grand-père d’un autre participant Sénégalais, était un grand
guérisseur, et avait dit à son fils : « Tu donneras mon nom à ton fils, et il
recevra tout de moi.» Ce membre du groupe n’a pas connu son grand-père
mais « c’est comme s’il l’avait connu » tant on lui en a parlé. L’arrière-
grand-père était le roi du village. À 4 ans, le stagiaire rompit la relation avec
son père car celui-ci avait exigé, pour faire plaisir à sa deuxième épouse,
l’exil de sa mère et de ses deux fils. C’est son oncle maternel qui l’a élevé
jusqu’à l’âge de 13 ans, et lui a dit en mourant : « dans une famille, si le
savoir n’existe pas, elle meurt » Il devint psychiatre. Sa mère s’est remariée
deux fois : le premier mari est décédé, et le deuxième mariage fut purement
symbolique, c’est-à-dire « tako » car une femme ne peut pas mourir sans être
mariée. Sa mère lui disait : « l’enfant qui réussit est celui qui a des oreilles
pour entendre ».
Évaluation
Dans cette deuxième session, on peut remarquer que le thème de la
« séparation » est très présent, sous forme de la mort, du divorce, du
placement, ou de l’exclusion. Les conflits peuvent être nommés, il n’y a plus
de « masla » dans le groupe.
La culture est défensive, et tout éloignement est justifié par un projet
respectant la tradition.
La polygamie devient centrale dans les familles présentées, et chacun
a pu montrer les conflits, les tabous, et les souffrances que celle-ci engendre.
Certaines femmes parlent de déshumanisation, de dépersonnalisation. Les
hommes pourront raconter leur souffrance de petit garçon ; ils ont souvent
été protecteurs de leur mère, mais leur tâche s’avèrait difficile lorsque les
coépouses entraient en jeu.
Tous les stagiaires se sentent responsables à leur manière, de la
transmission de la tradition. Les femmes jouent souvent prématurément un
rôle de mère.
Il y a à la fois une différenciation des rôles et des générations avec une
distribution très claire du pouvoir, et une apparente indifférenciation au
niveau de la réalisation des tâches à exécuter.
Les transmissions sont présentes déjà lors du projet d’un enfant : dès
ses premiers jours, il est porteur d’une « mission familiale ». C’est ensuite
au destin qu’il faut croire, pour orienter sa vie.
Au cours de la première session , on élabora un processus de deuil
pour les pertes vécues, et lors de la deuxième rencontre un processus de
séparation en lien avec les conflits. Il s’est agi de la reconstruction d’une
identité, individuelle, familiale, et culturelle, liée à la reconnaissance de ses
appartenances et non-appartenances, et des valeurs culturelles et
traditionnelles.
Pour terminer la deuxième session
Nous terminerons par l’exercice des distances où l’on demande de
définir sa propre distance émotionnelle vis-à-vis de l’autre, en se plaçant de
manière plus ou moins rapprochée devant chaque individu pour représenter
de manière spatiale ce vécu.
Dans l’exécution de sa deuxième version en fin de session, cet
exercice sera réalisé très différemment ; en effet, la majorité des membres du
groupe évitera le toucher systématique et se positionnera clairement par
rapport à l’autre qui réagira ensuite. Lorsque le toucher est utilisé, ce sera
pour montrer un lien plus intense. On entendra que « se toucher, c’est éviter
l’angoisse ».
Chacun souligne que le travail du génogramme a créé des liens
importants dans le groupe, similaires à ceux vécus dans la famille. Un
participant dira « qu’il n’y a pas de différence entre le noir et le blanc. »
Dans la culture africaine, on ne peut que très difficilement mettre des
mots sur les émotions, les représentations ; les conflits ne peuvent être
nommés. Pourtant ce groupe a montré une remarquable compétence à lier
émotion et affect, représentation et émotion, verbal et non verbal, interne et
externe.
Le processus de formation
Nous pouvons à présent proposer une analyse du processus de
formation, que nous mettrons en rapport avec les questionnements du début
de cet article.
Nous avons proposé lors de ces deux sessions un cadre de
formation pratiquement identique à celui que l’on propose pour le travail des
familles d’origine en Europe. Le groupe a alors traversé plusieurs phases :
1. La rencontre
Cette première phase a été marquée, comme souvent lors de la venue
de formateurs extérieurs dans un groupe déjà constitué, par une lutte pour la
définition du cadre (négociation des horaires, des absences, des temps de
pause…).
Ici, le groupe uni utilise la différence culturelle comme résistance au
dispositif proposé par les formateurs. Il nous ont expliqué qu’il était normal
en Afrique de ne pas être strictement à l’heure, que cela avait moins
d’importance qu’en Europe. En Afrique, on « suit le temps ». De plus, à
certaines périodes (une des sessions se déroulait pendant le mois de Ramadan)
des obligations religieuses empêchaient une participation suivie.
Dans ce contexte, la question est dans un premier temps de savoir si
le système de formation doit adopter des règles de blancs (les formateurs) ou
de noirs (le groupe). On voit ici une première fonction de l’appartenance
culturelle. C’est une fonction homéostatique, qui permet de renforcer les
mythes et l’identité du groupe face à un autre groupe.
Il est important d’analyser ici ce moment, non comme l’expression
authentique d’un vécu culturel différent, mais comme une résistance qui, si
elle n’est pas traitée, peut mener à une escalade symétrique entre formateurs
et groupe et, en définitive, à la disqualification mutuelle.
Nous avons alors replacé le cadre non dans le domaine des traditions
culturelles des uns et des autres, mais comme un outil de travail. Nous avons
besoin d’un temps donné pour accomplir un certain travail, et la présence de
tous les membres du groupe était indispensable pour soutenir le participant
présentant sa famille d’origine. Les retards étaient difficilement acceptables,
parce qu’ils perturbaient le travail du groupe, et ne respectaient pas le
participant engagé dans le travail de son génogramme.
2. Les premiers génogrammes
C’est dans la présentation des familles d’origine que nous avons pu
aborder ensemble la richesse des spécificités culturelles sur un mode plus
authentique.
La technique de présentation des familles suivait toujours le même
ordre : génogramme dessiné au tableau, deux sculptures puis éventuellement,
jeu de rôle ou mise en scène psychodramatique.
La dynamique de la présentation va donc du plus rationnel à l’émotion
véhiculée par le corps, avec une verbalisation à la fin des différents exercices.
Par rapport à la résistance du début, cette dynamique suggère le passage
progressif d’une rationalité blanche à une émotion noire.
Les participants, à leur étonnement et au nôtre, rentrèrent très vite dans
l’émotion et le partage de leur histoire.
Il est probable que le fait de travailler avec des formateurs d’une autre
culture, mais en qui ils avaient confiance, ait facilité les choses au début. Le
masla, cette réserve liée à la culture, s’appliquait peut-être moins strictement
vis-à-vis d’étranger, pour qui l’expression émotionnelle n’était pas tabou.
Mais une fois la surprise et la découverte mutuelle passées, il fallait trouver
une manière pour le groupe de se réapproprier ce travail. Il s’agit d’une
formation destinée à des professionnels dont certains deviendront formateurs
à leur tour, et la métaphore de la rencontre entre deux cultures ne sera pas un
contenant symbolique suffisant pour qu’ils puissent eux-mêmes devenir
formateurs pour d’autres Africains. Négliger cet aspect des choses reviendrait
à ne pas transmettre l’essentiel, c’est-à-dire comment réutiliser les acquis de
la formation hors de la présence de formateurs Européens et, en quelque
sorte, « sénégaliser » la formation.
3. La deuxième session
Pendant notre absence, le groupe à continué à travailler ensemble avec
les formatrices présentes à Dakar. Nous revenions au Sénégal en nous
demandant comment nous allions les retrouver après cette absence, et
comment le groupe avait pu donner un sens à ce que nous avions vécu
ensemble.
La métaphore de l’accouchement avec laquelle ils nous ont accueillis,
nous a montré que le groupe s’était réapproprié le travail que nous avions
accompli ensemble, et avait formulé le cadre du travail autour des familles
d’origine en fonction de ses références culturelles propres.
Il s’agit d’un processus d’initiation. Lors de ce processus, des choses
peuvent se passer qui n’ont pas cours dans la vie quotidienne. D’abord, ce qui
se passe dans le groupe est secret, et ne concerne que les initiateurs et les
initiés. Il y a une épreuve, la présentation de sa famille. Il y a révélation de
secrets (beaucoup de participants ont dit au groupe des choses dont ils
n’avaient jamais parlé ailleurs).
On voit donc comment, en s’appuyant sur des éléments culturels
vécus, les participants ont pu se réapproprier le travail du groupe, d’une
manière qui leur permettra à leur tour, quand ils s’autoriseront à passer du
statut d’initiés à celui de formateurs, de le transmettre à d’autres.
4. Les outils
Nous nous sommes donc servi du génogramme, mais nous l’avons
accompagné de sculptures. Il nous semble en effet que cette façon de faire
permet, nous l’avons vu, de passer plus facilement du rationnel à l’émotionnel.
Elle permet aussi de mettre en scène le corps.
« Le corps peut être une frontière non définie entre l’interne et
l’externe,... il est à la fois une entité ayant une identité, et à la fois une
frontière entre le dedans et le dehors. Cette perception me conduit à penser
qu’il peut être le lien entre l’intrapsychique et le systémique », (Platteau,
1997).
Peut-être l’utilisation du corps dans l’approche du génogramme a-t-
elle permis d’expérimenter une zone commune, c’est-à-dire la zone du
monde des sensations, et de l’éprouvé.
Cette zone exclut les frontières et les cultures et crée un dénominateur
commun : l’affect.
La transcription écrite du génogramme et les mises en scène qui furent
associées lors des sculptures ou des jeux de rôle, ont autorisé les participants
à revivre leur histoire, à la représenter, à la symboliser pour pouvoir s’en
distancier, et l’utiliser plus tard dans les résonances thérapeutiques
qu’évoqueront les familles en consultation.
Le corps, comme la culture africaine, laisse deviner les affects. Il nous
a permis d’explorer les zones communes et plus différenciées des différentes
histoires familiales, des différentes cultures, des différentes traditions.
5. Quelle formation ?
En reprenant les questions du début, nous pouvons dire que notre
option a été de former au Sénégal avec un dispositif très proche de celui
utilisé en Europe. Les particularités de cette session de formation ne résident
pas dans la méthode ou dans la théorie employée, mais bien dans le
traitement des spécificités culturelles dans la rencontre entre formateurs et
participants. Le corps fut utilisé de façon beaucoup plus intégrée qu’en
Europe ; les mises en représentation des Sénégalais furent construites en
s’appuyant sur des sensations qui ont permis une « mise en sens » très
élaborée, ce qui leur est particulier. « La mise en acte, ou la mise en scène,
serait une construction transitionnelle qui permettrait de toucher ses sensations,
ses émotions et d’y donner sens en les intégrant dans l’histoire actuelle ou
passée. Cette construction constitue un espace intermédiaire entre l’imaginaire
et la réalité, entre moi et l’autre, entre ce qui m’appartient et ce qui appartient
à l’autre . » (Platteau, 1999).
La culture fut d’abord résistance à l’établissement d’un système de
formation, pour devenir ensuite surprise et émerveillement (Scandariato,
1982) dans la rencontre et, pour finir, outil de ré-appropriation par le groupe
non seulement d’un savoir sur lui-même mais aussi d’une méthode de
formation.
En guise de conclusion
Ce travail a permis aux formateurs européens d’élargir leur perception
dans le champ du semblable et celui de la différence : « L’humanité tout en
étant multiple est d’abord “ une ” » (Maalouf, 1998).
Nous, formateurs, avons pu sentir l’universalité des valeurs qui
concernent tous les humains sans aucune distinction.
Nous avons, nous-mêmes, traversé un processus d’apprentissage : à
travers la reconnaissance de la culture et de la tradition sénégalaise, il
s’agissait de découvrir les valeurs familiales et individuelles de ce pays.
Peut-être ces valeurs ont-elles des résonances avec nos propres valeurs
familiales ? En Afrique, c’est la valeur de l’unité de la solidarité qui
prédomine, tandis qu’en Europe c’est l’autonomisation et l’individualisme.
Nous avons pu reconnaître notre identité de formateur grâce à l’affirmation
de nos appartenances, de nos différences, et de nos similarités dans un travail
de partenariat dans la relation d’échange de nos cultures.
Enrichis par le travail avec ce groupe, nous avions envie de continuer
à apprendre et à vivre ce qu’impliquent réellement la différence, la tolérance
et l’acceptation de l’autre. C’est en découvrant ce qui est semblable, que l’on
peut intégrer la différence. Cette intégration de la différence passe par un
parcours d’idéalisation, de conflits personnels, et enfin d’acceptation du
« manque du semblable » c’est-à-dire, l’acceptation de « l’ÊTRE » qui
comporte à la fois un sentiment de cohésion, et un sentiment de solitude.
Cet échange permet de construire le « SELF » : «Le vrai SELF a sa
source dans la vie des tissus corporels et la sensation des fonctions du
corps» (Winnicott, 1996). La perte d’identité donne un sentiment de
désintégration, d’exil, alors que la construction de l’identité donne un
sentiment d’appartenance et d’intégration.
La culture sénégalaise et la culture européenne ne sont pas
contradictoires mais complémentaires ; elles sont à la frontière de deux
communautés : entre le noir et le blanc, entre le chaud et le froid, entre l’unité
et la solitude.
Peut-être pouvons-nous être solidaires dans l’expérience de la
construction d’un monde où chacun trouve une place égale et reconnue.
·
CALEVOI N., SCANDARIATO R. (1998) : Processus adolescents chez les étudiants
étrangers et immigrés, Adolescence 16 (1) : 79-89.
·
ELKAÏM M . (1989) : Si tu m’aimes, ne m’aime pas. Seuil, Paris.
·
MAALOUF A. ( 1998 ) : Les identités meurtrières, Grasset, Paris.
·
MINUCHIN S. (1983) : Familles en thérapie, Éditions Universitaires, Paris.
·
NATHAN T. (1986) : La folie des autres. Traité d’ethnopsychiatrie clinique,
Dunod, Paris.
·
PLATTEAU G. (1997) : L’utilisation du corps dans la formation en thérapie
familiale, Thérapie familiale vol.18 (2) :141-163
·
PLATTEAU G.(1999) : Corps et thérapie familiale. Cahiers critiques de thérapie
familiale et de pratiques de réseaux, 22 : 77-101.
·
SCANDARIATO R. (1982) : La fonction de l’illusion dans les processus de
formation, in ELKAÏM M. (éd) : Formations et pratiques en thérapie familiale,
ESF, Paris.
·
SCANDARIATO R. (1993) : La thérapie avec les familles immigrées, Santé
mentale au Québec XVIII (1) : 125-142.
·
WINNICOTT, cité par J. MAC DOUGALL (1996) : Eros aux mille visages,
Gallimard, Paris.
[1]
Psychologue, thérapeute familiale, responsable de formation à l’IFISAM, formatrice
à l’IEFSH (Bruxelles).
[2]
Psychologue, thérapeute familial, formateur à l’IFISAM et à Psycom (France).
[3]
G. Platteau.