Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux
De Boeck Université

I.S.B.N.2804138704
210 pages

p. 42 à 52
doi: en cours

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no 28 2002/1

2002 Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau

« Plus je voyage, moins je …. » Réflexions d’un formateur en thérapie systémique loin du foyer

Hugh Jenkins  [1]
Dès que le formateur quitte son foyer, il doit abandonner les certitudes sur lesquelles repose son confort. Avant de proposer des méthodes de pratique, il lui faut s’interroger entre autres, sur ce que signifient « la formation », « l’expertise », « la construction sociale du langage », et « les systèmes de croyance ». Avant de gagner un combat, il faut souvent abandonner, et à ce moment-là, le formateur prend des risques personnels qui ne sont pas si différents de ceux que prennent les clients la première fois qu’ils abordent ce « voyage » que l’on appelle « la thérapie ».Mots-clés : Cercle vertueux, Structures intrapsychiques, Vie professionnelle, Questions circulaires, Culture, Pédagogie, Temps du système, Inconscient, Représentations intérieures. From the moment that the trainer leaves the comfort of his familiar turf, he must give up those certainties which provide security. Even before envisaging practice methods, he needs to question what he understands by such phrases as, expertise, social construction of language, belief systems and so on. Before adding to what one has, often one must let go of cherished beliefs, and at this moment the trainer must take certain personal risks which are not so different from those taken by his clients the first time they come to see him on this journey that we call « therapy ».Keywords : Virtuous circle, Intrapsychic structures, Professional life, Circular questions, Pedagogy, Time of the system, Unconscious, Internal representations.
 
1. Introduction
 
 
Dans cet article, j’aimerais partager quelques-uns de mes questionnements et de mes faux-pas, plutôt que de présenter mes soi-disant succès, car ce sont souvent les « gaffes » et les incertitudes qui nous offrent la meilleure occasion d’apprendre et d’approfondir notre connaissance du monde qui nous entoure. Et véritablement, on sait rarement pourquoi ce que nous avons fait a entraîné une réussite. Forcément, le texte qui suit sera bien plus un récit à caractère personnel qu’un essai académique. J’espère néanmoins qu’il suscitera votre intérêt.
Depuis près de vingt ans, je travaille durant une partie de l’année à l’étranger comme formateur de thérapie dite systémique. Je précise « systémique », mais au cours de ces « voyages », je me suis rendu compte que pour intervenir de manière systémique, il ne suffit pas de prendre conscience des contextes plus larges que ceux de la famille ; il faut également faire attention aux systèmes intérieurs, dits psychodynamiques, ce qui m’a fait remonter à ma formation professionnelle initiale. Cette démarche a engendré chez moi un processus de déshabillage culturel et psychologique autant qu’une opportunité de me rhabiller d’une manière plus riche, et peut- être de croître en quelque sorte. Il m’a semblé que j’étais ainsi toujours celui qui y gagnait le plus, mais je voudrais aussi que ce soient mes clients qui en bénéficient, car cela me permettrait de leur apporter des perspectives tout à fait différentes. Et si en outre, mon patient m’apprenait quelque chose d’important, d’autres pourraient en bénéficier : c’est ainsi que l’on crée un « cercle vertueux ».
De plus, non seulement on est concerné en tant que formateur par les structures relationnelles et individuelles dites intrapsychiques, mais encore, il nous faut faire attention aux contextes professionnels qui favorisent ou bloquent les interventions des services psychiatriques, sociaux et thérapeutiques. Ajoutons que nous ne devons jamais supposer qu’il n’existe qu’une seule manière de comprendre et d’organiser les objectifs de ces services, même si on fait appel à des termes identiques pour les décrire (Jenkins 1990a). Les structures organisationnelles peuvent devenir une source de problèmes au niveau des procédés de prise de décisions professionnelles (Jenkins, 1987) ou même dans le mode de gestion des services sociaux ou de santé mentale (Jenkins, 1988). Par exemple, il existe au Singapour comme en Angleterre des services sociaux, mais les structures légales et le rôle traditionnel de la famille dans la société diffèrent de manière importante dans ces deux pays, et cela mène dès lors à des solutions différentes.
On connaît certainement le problème des neuf points [2] qu’il faut joindre par quatre lignes droites sans relever le crayon du papier. Il est impossible de le faire « sans sortir du carré ». Il y a problème parce qu’on construit dans son esprit les neuf points en forme de carré, et non comme trois triplets de trois points équidistants. De la même façon, si l’on regarde le monde des autres du même point de vue que nous observons le nôtre, on découvrira à un moment donné que nos repères familiers ne nous servent plus. Il faut sortir des carrés ou des boîtes confortables que nous avons construits en imagination autour de nous ; en effet il m’a toujours semblé que nous devenons facilement prisonnier des concepts théoriques mêmes qui devraient nous libérer ainsi que nos clients (Jenkins, 1984, 1985). Quelles sont les expériences formatrices qui, dans ma vie professionnelle, m’ont aidé à sortir de mon carré particulier ?
Pour penser d’une manière plus ouverte, je me suis toujours inspiré des trois axes proposés par Cleghorn et Levin (1973) pour la formation des thérapeutes familiaux. Ces auteurs discernent trois types de perspectives de compétence: «perceptual », c’est-à-dire ce que l’on perçoit ; « conceptual » qui désigne la façon de comprendre ou les perspectives théoriques, et enfin « executive » qui touche aux techniques d’intervention que l’on emploie dans l’entretien thérapeutique. Comment rendre mes façons de voir, de comprendre et d’exercer mes interventions thérapeutiques, appropriées à des contextes qui sont à la fois différents du mien et semblables à celui-ci ? Je pose les mêmes questions, mais de manière inversée, aux stagiaires de l’Institut de Psychiatrie de Londres lorsqu’ils sont sur le point d’achever leur formation et de rentrer chez eux, aux quatre coins du monde. Pour eux, il s’avère utile de réfléchir à ce qu’ils pourront mettre à profit à partir de leur formation, dans les contextes qui leur sont familiers dans leur pays d’origine.
 
2. Des Contes de Voyage
 
 
Lorsqu’on visite d’autres sociétés, on occupe une position de responsabilité délicate car on risque de nuire sans jamais s’en rendre compte (Jenkins 1990b, 1991a, 1991b). Je vais décrire ici quelques expériences de travail vécues dans trois pays totalement différents, avec des cultures particulières. Ce sont : le Singapour, la Hongrie, et la Norvège. Je vais tenter ensuite de réfléchir à ce qu’elles m’ont apporté sur le plan de la prise de conscience de mes valeurs et de mes systèmes de croyance, et finalement j’aborderai la manière dont j’ai pu, en tant que formateur, profiter de ces expériences dans ma pratique clinique de thérapeute et l’influence qu’elles ont eue sur mes modèles de changement thérapeutique.
Le Singapour
Depuis plus d’une dizaine d’années, je travaille avec des collègues, en tant que formateur, au Singapour. Au cours de ma visite initiale en 1990, l’un des stagiaires devait mener un entretien avec une famille pour la première fois, devant le reste du groupe de formation et moi-même qui étions derrière un miroir sans tain.
Malheureusement, ou plutôt « heureusement », la famille ne vint pas et j’ai proposé un jeu de rôle. George, le stagiaire, serait le thérapeute, d’autres membres du groupe « joueraient » à faire la famille à propos de laquelle nous possédions quelques informations. Tout alla bien pendant un bon moment, puis George se sentit coincé. Il ne savait quoi faire (la première bonne leçon pour nous tous, c’est savoir ne pas savoir !). Il me demanda que faire et que dire. Je lui proposai d’interroger la femme de la famille sur ce qu’elle pensait à ce sujet, et en particulier, au sujet de son mari. George se détourna de moi, a ouvert la bouche, a pris une pause, et puis m’a dit : « Je ne peux pas le faire ! » Petit coup de tonnerre ! Je lui ai répondu : « Je m’excuse ! Mais bien sûr tu ne peux pas poser une telle question à la femme en présence de son mari ! Est-ce que tu pourrais par contre demander au mari : « Que croyez-vous que Madame, votre femme, dirait pour décrire ce que vous, son mari, pensez à ce sujet ? » George m’a répondu qu’évidemment, il pourrait poser une telle question au mari. Il s’agissait évidemment ici des questions circulaires, (Selvini Palazzoli et al., 1980 ; Tomm 1987a,b ; 1988), mais il fallait trouver un moyen de les poser de manière respectueuse du point de vue de la culture d’une famille Tamil où il est inconcevable de poser une question directement à une femme en présence de son mari. Agir ainsi mettrait la famille dans une position impossible. Le code de politesse du client exige qu’il soit courtois à l’égard du thérapeute, mais en même temps, il court alors le risque de voir ses valeurs et ses systèmes de croyance essentiels compromis. George m’avait pour ainsi dire aidé à sortir de ma boîte.
Deux ans plus tard, je lisais la dissertation qu’il avait écrite pour obtenir son agrégation. Au début de son essai, il décrivait l’effet profond qu’avait eu cette expérience sur lui. Ce sont des moments tout à fait particuliers, qui importent autant pour le formateur que pour l’étudiant.
Dans le cas décrit ici, je voulais appliquer un modèle qui fonctionnait bien dans mon contexte euro-centriquement-anglo-saxon, mais qui risquait d’insulter le client, malgré le fait que je savais bien que je n’aurais pas fait un tel faux pas chez moi, avec une famille de la même culture. Dès que l’on se trouve à l’étranger, on risque de rester plus fortement collé à ses habitudes comme à une « barrière de sécurité ». Au contraire, il faudrait se déshabiller culturellement si l’on veut éviter de devenir inaccessible, ou pire encore, d’offenser les clients et les stagiaires avec lesquels on travaille.
Après une quinzaine de visites au Singapour, j’ai aujourd’hui l’impression de moins savoir et de moins comprendre qu’à mes débuts là-bas, malgré le fait que mes collègues me disent que je devient plus sensible aux nuances et aux différences entre nos cultures et nos façons de construire le monde. Qu’est-ce que cela signifie ? Certainement qu’à chaque visite, je me sens moins expert ! Pour moi, cela veut dire aussi qu’au fur et à mesure que l’on s’habitue aux coutumes d’autrui, on passe d’un niveau superficiel à un autre qui l’est moins, et ainsi de suite, mais finalement, on reste toujours étranger, non dans le sens où l’est Meursault dans l’Étranger de Camus (1957), mais quand même toujours étranger dans une certaine mesure. Un élément de complexité supplémentaire existe au Singapour car les anglais et les singapouriens – ces derniers étant pour la plupart d’origine chinoise – partagent une histoire commune liée à l’époque coloniale, mais où en même temps, les uns et les autres occupaient des statuts inégaux durant cette période. Pour un visiteur anglais, l’histoire est donc toujours présente, comme diraient nos collègues travaillant avec une approche psychodynamique, (Klein 1959).
C’est également lors de nos premières interventions au Singapour que deux collègues qui m’accompagnaient, avaient constaté que le rôle des femmes là-bas était fort différent de celui des femmes chez nous. Ils « décidèrent de les aider » et de s’appuyer sur leur fonction de consultant pour l’équipe professionnelle afin de leur faire voir les inégalités entre les sexes, et de souligner que la voix des femmes n’avait pas le même poids que celle des hommes. Ils s’inspiraient ici d’un point de vue féministe et d’une conception particulière des rôles et des sexes ; mais de quel droit pouvions- nous intervenir chez nos hôtes sans y être invités? Par la suite, il y eut un dénouement fort intéressant et tout à fait inattendu : une partie de l’agrégation exigeait que chaque stagiaire montre des extraits de vidéo. Toutes les femmes, sans exception, présentèrent des vidéos où elles apparaissaient comme des thérapeutes puissantes et pleines d’assurance. On découvrait là un aspect tout autre ! Tout se passait comme si le contexte de la salle de thérapie leur permettait de faire entendre leur voix et de parler avec une autorité douce et forte en même temps. Elles se permettaient de faire face aux maris et aux pères des familles alors que cela n’aurait pu avoir lieu en dehors de ce contexte. Il me semble que ces stagiaires féminines avaient trouvé un moyen de prendre la parole qui était en accord avec leur culture et qui ne bouleversait pas l’équilibre délicat de leurs relations professionnelles avec des collègues masculins, avec qui rien ne changeait. Si on élargit ce point de vue, on pourrait avancer que l’émancipation des femmes professionnelles est à la fois la cause et l’effet des changements qui ont lieu dans la sphère domestique, et qu’il vaut mieux transformer l’intérieur depuis l’extérieur que l’inverse.
Pour moi, il existe un autre problème au Singapour: il s’agit des punitions corporelles infligées aux enfants, qui seraient considérées chez nous comme des abus physiques. Comment travailler dans de telles conditions si on ne les approuve pas ? On peut affirmer tout simplement que l’on ne supporte pas ce moyen de discipliner les enfants, ou on peut créer des contextes où les stagiaires auront à apprécier la façon d’aborder les mêmes problèmes dans notre culture et ainsi ouvrir le dialogue. Si cette échange se passe de manière respectueuse, on risque moins de couper les voies de communication.
Au fur et à mesure que la formation s’est développée, on s’est trouvé confronté à un autre problème: notre institut a l’habitude de valider les examens, mais comme toujours, certains étudiants risquent de ne pas atteindre le niveau requis. Que faire si rater peut provoquer une perte du respect de soi (« to lose face [3]» comme on dit en anglais) ? Nous devons développer des moyens de résoudre cet aspect d’une manière qui accommode les deux partis, - oriental et occidental. Il faut avouer que ceci est resté un point difficile à résoudre d’autant plus qu’un formateur s’identifie jusqu’à un certain point au sort de ses étudiants ; mais il faut continuer le dialogue, en n’oubliant jamais que les solutions qu’apportent les autres peuvent nous aider à sortir de notre propre « petite boîte ».
Finalement, il arrive souvent que l’on attende du formateur de manière explicite ou implicite, qu’il soit porteur de connaissances à propos de la manière correcte d’agir, et qu’il transmette des informations et son expérience afin que les étudiants n’aient plus qu’à absorber et transcrire cette sagesse, plutôt que d’explorer un terrain et de développer leurs propres idées nouvelles. Ce dernier point est lié à la compréhension qu’on a de la pédagogie et de la manière la plus efficace d’enseigner. Le professeur n’a pas toujours raison ! Ceci s’était manifesté au Singapour, et nous allons retrouver le même dilemme, sous une forme différente, en Hongrie.
La Hongrie
C’est en Hongrie que j’ai eu l’occasion, durant trois ans et demi à partir de 1988, d’intervenir dans la création d’une formation en thérapie familiale. J’étais arrivé dans cette contrée avec des idées assez figées de collaboration interprofessionnelle. Par exemple, je considérais que c’est seulement en s’ouvrant les uns aux autres que l’on apprenait le mieux. Et en effet, dès le début, tous les participants se montraient très gentils entre eux et avec moi, mais en même temps, le legs du régime communiste planait encore (n’oublions pas que les russes étaient restés en Hongrie à cette époque), et entraînait chacun à devoir toujours se méfier des autres.
De plus, il existait une forte croyance en l’expertise du professeur. Un formateur qui venait de l’étranger était facilement investi d’une sagesse qu’il ne méritait pas nécessairement !
J’ignorais qu’on n’osait pas se montrer vulnérable professionnellement, et donc il fallut un certain temps pour que devienne possible pour le groupe de commencer à travailler au-delà des aspects formels de leurs disciplines professionnelles et de leur cadre institutionnel. Je les poussais à être un peu comme moi, je crois! J’avais oublié qu’il fallait toujours respecter « le temps du système » (Selvini Palazzoli et al., 1978). Ce fut seulement au bout de dix- huit mois de travail en commun qu’apparut une sorte de « percée » : les membres du groupe commencèrent à mettre en question ce que je disais et à discuter de la manière dont ils pourraient appliquer le contenu de la formation au contexte hongrois. C’est à cette même époque qu’ils s’organisèrent en groupes cliniques interdisciplinaires et inter-agence ; chacun de ces groupes acceptait de recevoir un consultant issu de l’un des autres groupes afin de s’entraider. À mes yeux, ce fut une petite « révolution », un changement de système de croyance à propos de la manière d’apprendre, – d’apprendre à apprendre, comme le décrit Bateson (1973). Soulignons ici que des changements politiques avaient lieu au même moment, tels le départ de l’armée russe et les premières élections libres depuis une quarantaine d’années. Ces processus avaient lieu en parallèle.
Si nous nous penchons plus sur le contexte, on est frappé dès l’abord par la différence des systèmes de croyance : la Hongrie a subi un régime communiste pendant quarante ans ; ce fut un régime plutôt dictatorial où l’on n’osait pas se fier à autrui, même à sa propre famille ou à ses collègues, par crainte de dénonciation. On vivait dans une atmosphère de méfiance. Si l’on appartenait au parti communiste, on jouissait de beaucoup de privilèges dans tous les domaines. Lors de ma première visite, on m’a demandé à quel parti politique j’avais adhéré pour devenir Directeur de l’Institut de Thérapie Familiale à Londres. Mon interlocuteur ne comprenait pas qu’il était possible d’être désigné à un tel poste sans une affiliation politique. Ce fut à ce moment-là que j’ai commencé à vraiment comprendre les différences entre les systèmes de croyance, lesquelles ont persisté bien après la fin de l’époque communiste. Elles transparaissaient à tous les niveaux des fonctionnements personnels, sociaux, et professionnels. Elles influençaient donc la façon de considérer la position d’un formateur. Historiquement, c’est donc une relation très formellement hiérarchique. Il ne fallait donc pas trop montrer son travail à autrui pour réduire les risques puisqu’on ne savait jamais comment les autres allaient se servir de ces informations. Et plus important même, on évitait autant que possible d’exhiber son activité pour échapper au danger d’être critiqué, même si au niveau relationnel, on savait bien qu’un tel risque n’existait pas. Cela fonctionnait toujours comme un système paranoïaque, mais sans qu’il y ait la volonté de nuire.
Tout en m’adaptant à ces différences, avec le soutien de ces collègues si sympathiques, j’ai dû constater que les modèles de thérapie familiale que j’apportais, occultaient un aspect important : la dimension psychanalytique que j’avais abandonnée depuis une dizaine d’années, pris par mon affaire de coeur avec la thérapie familiale. L’expérience de formation en Hongrie m’a fait réfléchir aux rôles de l’inconscient, des représentations intérieures, et à l’influence de la modélisation du passé sur le présent dans la vie des individus, des couples et des familles. Plus j’enseignais, plus j’intégrais la façon de penser et de pratiquer la thérapie de mes collègues hongrois, et plus je me demandais de quel droit je me positionnais en tant que formateur expert. Je me sentais perdre petit à petit l’assurance et les certitudes d’une connaissance acquise vingt ans plus tôt, au cours de ma formation professionnelle.
La Norvège
C’est en Norvège que j’ai voyagé le plus fréquemment. Une centaine de visites m’ont permis de parcourir ce pays de Fredrikstaad à Oslo, d’Oslo à Stavanger et jusqu’au Cercle Arctique, et vers d’autres destinations encore. C’est là que j’ai reçu nombre de leçons importantes elles-aussi.
Quand me suis trouvé dans la « bouche » d’un fjord proche du Cercle Polaire Arctique, au coucher de soleil, entouré de neige et de rochers, face à de petites îles qui sont en réalité les sommets de montagnes submergées, j’ai éprouvé un silence éclatant. Je me suis alors demandé comment m’y prendre pour comprendre la mentalité de mes collègues-amis que je visitais régulièrement depuis plus de dix ans déjà. J’ai pensé à Tom Anderson (je me trouvais dans sa « paroisse » en quelque sorte!), et j’ai commencé à ruminer à propos de l’influence de la géographie. J’ai réfléchi à cette forme de calme et de réflectivité que j’ai observée si souvent chez mes collègues norvégiens, et je me suis interrogé sur ma « disposition gauloise », mon rapport au temps, et sur ce que j’apporte de mon histoire personnelle de thérapeute qui est si différente de la leur.
Quelques années plus tard, au cours d’une formation de deux ans, j’évoquais avec un groupe le nombre d’heures à consacrer par semaine, entre mes visites, à l’étude à poursuivre tantôt seul, tantôt en groupe. J’insistais sur un rythme de travail qui ne s’accordait visiblement pas avec celui du groupe ; je devais apprendre le rythme de ce lieu. Un membre du groupe me dit : « Tu dois te rappeler qu’en hiver, il nous faut entre huit et quinze heures par semaine juste pour débarrasser la neige des toits et des rues ! ». Ce n’est pas un grand problème chez moi à Londres, et certainement pas non plus au Singapour !
Il y a, selon moi, un paradoxe très intéressant chez les norvégiens : d’un côté, ils ont tout le temps devant eux, et il ne faut donc pas presser le pas. Le processus est plus important que le contenu, la réflexion précède l’action. Mais de l’autre côté, il faut trouver soi-même les moyens d’agir et prendre ses responsabilités, car l’individu reste toujours ce qui est le plus important. Ceci est radicalement à l’opposé des valeurs de l’Asie du sud-est. Là, ce sont le groupe, la famille et la loyauté filiale qui ont la préséance. Néanmoins, on ne peut dire qu’en Norvège, c’est l’individu seul qui domine ; en effet, là-bas aussi, le sens de la patrie et de l’identité collective est important car la population est petite en nombre mais vit sur un territoire très vaste.
Ainsi, le formateur doit être un expert, mais d’une tout autre manière que celle que j’ai perçue lors de mes premières visites en Hongrie : en Norvège, il est un expert qui cède le pouvoir et qui ne mène pas, tout en restant quand même toujours en tête. On en trouve un exemple dans le phénomène Sven-Göran Ericksson, le manager suédois de l’équipe de football anglaise : il semble inactif sur le plan comportemental, mais il agit plutôt au niveau des systèmes de croyance, me semble-t-il.
Grâce à mes collègues norvégiens, j’ai appris à mieux suivre le mouvement, et par conséquent, à entendre d’une manière plus profonde ce que me disent mes clients.
 
3. Réflexions personnelles
 
 
Si ce que nous croyons nous est précieux, c’est également vrai pour les individus de toutes les autres cultures. Existe-t-il des vérités absolues ? On pourrait répondre peut-être « oui » si on pense à la valeur de la personne humaine. Mais nos manières de les rendre explicites sont variées et « multicolores ». Le privilège de former à l’étranger, implique pour le formateur, la nécessité de s’ouvrir au risque de se montrer vulnérable, et de devoir rester tout le temps attentif aux faux pas qu’il commettra forcément ; il devrait être prêt à les utiliser comme des opportunités lui donnant l’occasion d’examiner plus à fond ce qu’il prenait jusque-là pour avéré.
Il me semble qu’il est possible de voyager sans jamais quitter ses domaines psychologique, culturel, et émotionnel. Au temps de l’Empire, les Britanniques ont exporté tout un style de vie à l’étranger, basé sur la reproduction de leur foyer d’origine. Aujourd’hui, les touristes anglais continuent à perfectionner ce don malheureux à la Costa del Sol par exemple, avec les « fish and chips and pint of beer » ! En ce qui me concerne, j’aime croire qu’au fur et à mesure de l’évolution de mes activités au sein d’autres cultures, j’en serai changé moi aussi et je pourrai dès lors enrichir mon travail d’une perspective plus large et généreuse. Si, à la suite de mes interventions à l’étranger, je suis devenu plus sûr de mes incertitudes, et plus à l’aise avec elles en quelque sorte, il y a peut-être aussi un tout autre aspect de « ce trajet » que je voudrais évoquer ici : au début de ma carrière, encore jeune homme, je regardais de bas en haut. Aujourd’hui, la plupart de mes clients sont déjà père et mère de famille. Ils ont le même âge que mes propres enfants et c’est à partir d’une autre perspective que j’aborde leurs dilemmes ; en même temps, j’ai à faire face à ma mortalité : je me demande parfois « à quoi sert un homme de cinquante-six ans ? ». Ce n’est que depuis peu que je prends conscience des changements presque imperceptibles qui ont eu lieu lorsque j’étais loin du foyer. Le foyer a lui aussi changé, en même temps que moi.
Carl Whitaker disait qu’il ne faisait la thérapie que pour pouvoir mûrir lui-même, et c’est également l’avis d’Irvin Yalom qui considérait les effets existentiels de la thérapie sur la santé psychologique et spirituelle du thérapeute (Yalom, 1991). Je suis entièrement d’accord avec cette façon de voir, car sans une sorte de croissance personnelle, nous risquons de nous atrophier, et en dernier ressort, ce seront nos clients qui en souffriront. Afin d’éviter ce danger, ma conclusion serait qu’il nous faut absolument sortir du carré à neuf points, lequel n’est un carré que si nous décidons de le décrire ainsi. En ce sens, il est vrai que plus je voyage, moins je comprends les choses…
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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NOTES
 
[1] Senior Lecturer, Institute of Psychiatry, Londres, et thérapeute en pratique privée.
[2] Problème cité par Watzlawick, Weakland & Fisch (1975) in Changements, paradoxes et psychothérapie, Seuil, Paris (NDLR).
[3] « Perdre la face » (NDLR).
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