2002
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
Dansez sur moi
[1], et autres rencontres
Quelques pas avec Nougaro.
Thérapie familiale en Algérie
Jean-Marie Lemaire
[2]
Notre travail d’intervention auprès de communautés en détresse requiert
que nous nous efforcions de toujours procéder au repérage des ressources résiduelles,
notamment celles qui subsistent dans les liens de soucis encore actifs entre les
membres des collectivités. Nous comptons, parmi ces ressources, toutes les pratiques
thérapeutiques en place, des plus officielles aux plus clandestines. Comment,
comme formateur et comme intervenant dans une autre culture, pouvons-nous nous
donner une chance de partager, avec ceux auxquels nous nous adressons, ces
ressources plus clandestines ? Comment créer un espace commun d’exploration, au
départ de nos pratiques ? Le partage des contradictions qui marquent notre propre
héritage nous est apparu, au cours de notre expérience, comme un vecteur privilégié
pour ce processus.
Mots-clés :
Ressources résiduelles, Culture, Éthique, Pratiques traditionnelles, Espace commun, Dispositif soignant collectif.
Our therapeutical work in collectivities which face multiple distresses
demands that we always take into account the residual resources, and more
particularly the ones that are still vivid in the bonds between collectivity members.
Most of the time, these bonds take the form of concerns for others. Therefore, we have
to consider as resources all the therapeutical practices of these communities, from
the most official to the hidden ones (i.e. the traditional practices). How can we, as
trainer and as therapist in another culture, get a chance to share with the
professional with whom we work these non-official, traditional or secret practices?
How can we create a common access to explore them in our own practice? The
disclosing and the sharing of the contradictions that characterize our own heritage
with our students-therapist appeared, in our experience, as a privileged mean to
create this access.
Keywords :
Key, words Residual resources, Culture, Ethic, Traditional practices, Common field, Collective device.
Quand le Jazz est
Quand le Jazz est là
La Java s’en
La Java s’en va
Il y a de l’orage dans l’air
Il y a de l’eau dans le
Gaz entre le jazz et la java
[3]
Fin 1998, nous commençons, Évelyne Chevalier
[4] et moi, un travail
d’immersion dans le réseau des travailleurs psychosociaux en Algérie. Nous
allions prolonger les pratiques que nous avions mises en place, en ex-
Yougoslavie, quelque quatre ans plus tôt (Chauvenet, Despret et Lemaire,
1996). Au départ il s’agissait de repérer les ressources résiduelles dans une
collectivité traumatisée par la violence des événements. Ces ressources sont
particulièrement actives dans les liens subsistant entre les membres des
familles et entre ces familles et la collectivité, liens lisibles notamment dans
les capacités qu’ont toujours les gens de continuer à se soucier les uns des
autres. Il s’agissait alors, dans cette perspective, de tenir compte également
de toutes les ressources professionnelles possibles et disponibles, de toutes
les pratiques thérapeutiques en place, des plus officielles aux plus clandestines.
Nous avons facilement répertorié les circuits de soins semblables à
ceux que les colonisateurs français avaient installés dans le pays – structures
hospitalières et ambulatoires – et les rivalités qui parfois les opposaient les
unes aux autres. En revanche, les accès aux pratiques traditionnelles étaient
plus difficiles à repérer : soit ces pratiques n’existaient plus – l’histoire de
l’Algérie différant sensiblement de celle du Maroc où ces pratiques sont
toujours bien vivantes (Ralet, 2000) – ; soit elles étaient réduites à la
clandestinité ; soit encore nous n’étions pas les « bonnes personnes » avec
qui ces pratiques pouvaient être partagées. Cette dernière hypothèse, au vu
de la littérature existante, et qui confirme la présence active de thérapeutes
traditionnels, notamment dans la société Kabyle (Mohia-Navet, 1993), nous
semblait la plus plausible. L’envisager nous renvoyait d’emblée à une autre
question, devenue essentielle dans notre pratique : qu’est-ce que serait « être
la bonne personne », voire, comment le devenir quand on travaille dans une
culture autre que la sienne ?
[5]
Il était probable que le dispositif en lui-même constituait un obstacle
au repérage de ce qui pouvait rester vivant de ces pratiques traditionnelles :
mandatés par « Médecins sans Frontières », notre entrée dans le réseau se
subordonnait au contact avec les collègues, majoritairement des médecins,
qui occupaient des positions clé dans le réseau de soins. Et nous savions
qu’une bonne part de nos propres pratiques médicales s’est constituée en se
tenant à l’écart des pratiques traditionnelles, ou en essayant de s’en différencier.
Chaque jour un peu plus y a le jazz qui s’installe
Alors la rage au cœur, la java fait la malle.
Néanmoins, malgré leurs différences – voire l’indifférence des unes
pour les autres– ces pratiques modernes et traditionnelles ont un souci
commun : celui de prendre soin des gens. Le fait d’être mandaté par un
organisme clairement référencé comme une institution médicale favorisait
la rencontre avec une partie – même si ce n’est qu’une partie seulement – des
praticiens qui font profession de se soucier d’autrui.
Si le champ des pratiques traditionnelles restait obscur, voire inexistant,
il ne l’était cependant pas de la même manière pour tous ceux qui fréquentaient
de près ou de loin le programme. Une des intervenantes impliquée dans la
formation, intéressée par ces pratiques avait, lorsqu’elle travaillait avec un
groupe en formation, reçu quelques témoignages de la subsistance de ces
dernières. Il est vrai que cette intervenante n’était pas médecin ; il est vrai
aussi qu’elle était une femme
[6]. La manière de s’adresser à elle, de répondre
à sa curiosité nous indiquait sans doute les rôles que ceux auxquels nous
adressions nos questions nous proposaient : d’une certaine façon, ils
définissaient déjà implicitement des prémisses ou des indices de ce qu’est
« être une bonne personne ». Ce qui traduit alors simplement que l’unicité de
la définition de la « bonne personne » est déjà en question, puisqu’elle
s’éclate dans le registre du genre ou dans celui de l’identité professionnelle
– être femme ou homme, médecin ou non identifié comme tel.
La danse qui unit « ceux qui viennent de loin » et ceux qui « reviennent
de loin » connaît à ce moment-là ses premiers faux-pas – mais aussi ses
premières occasions de s’accorder autrement. Nous arrivons tous comme
des intervenants « calibrés » et stabilisés dans ce calibrage ; ils reconnaissent
chez nous un calibrage d’une autre nature, qui nous oblige à danser sur un
autre rythme, voire sous d’autres syncopes.
Quand j’écoute béat un solo de batterie
V’là la java qui râle au nom de la patrie
Si cette intervenante ouvrait des accès possibles pour que les échanges
aient lieu – quoique nous devions rester perplexes quant à savoir ce qui
d’emblée les avait favorisés – il était évident que moi-même, homme,
responsable clinique et pédagogique du programme et médecin, devais subir
ou accepter quelques transformations pour rendre, à mon tour, ces échanges
possibles.
Il n’est sans doute pas fortuit que cette transformation se soit amorcée
lors de l’exploration, avec les étudiants en formation, d’un moment clé de
mon histoire et, en dernier ressort, de ce qui avait construit ma légitimité
professionnelle. Il n’est pas non plus fortuit que cette exploration touchât
justement une étape au cours de laquelle fut mise sous tension une contradiction
entre deux types de rationalité, entre deux formes d’héritage dont j’étais à la
fois vecteur et dépositaire : lorsque je passais mes examens de médecine,
j’apprenais – et marquais mon adhésion à – une pratique définie comme
rationnelle, une pratique d’actes s’inscrivant dans le régime de la causalité
et du déterminisme des lois scientifiques ; or, c’est dans ce contexte, dans une
famille tendue par des sessions d’examens longues et difficiles, que ma
grand-mère, de son côté, s’activait à influencer ma réussite selon un tout
autre ordre de causalité. Avec soin, elle brûlait des cierges au moment les
plus risqués de mes études – les examens– afin de garantir le succès des
épreuves.
Pour moi Jazz et Java c’est du pareil au même
J’me saoule à la Bastille et m’noircis à Harlem
Alors que je suis en train d’explorer avec eux, les étudiants, médecins,
psychologues, psychiatres, travailleurs sociaux – et surtout par eux– ce
moment très singulier de mon histoire, le Docteur Mohamed Laroussi me
signale un parallélisme avec ce qu’il rencontre dans sa pratique. Chafik, un
adolescent de 14 ans diagnostiqué psychotique, avait été traité par plusieurs
thérapeutes traditionnels avant de se présenter à sa consultation psychiatrique.
Lorsque le Docteur Laroussi évoque ces pratiques, me reviennent alors
celles au centre desquelles j’avais vécu. Non seulement ma grand-mère, mais
aussi à sa suite, ma mère – qui se déclarait pourtant non-croyante – brûlaient
des cierges, l’une dans la cave et l’autre dans la cuisine, aux moments
critiques de mes études, mais en sus, au moment de partir pour chacun des
examens, cette grand-mère glissait-elle dans ma poche une bourse de petite
taille. Dans celle-ci, soigneusement enfermées, veillaient des médailles
bénites en divers endroits de pèlerinage, Lourdes, Banneux, Jérusalem,
Rome, … Elle me recommandait de les toucher secrètement au fond de ma
poche lorsque l’inspiration me manquerait devant un mandarin tenu de
vérifier mes connaissances.
J’ai expliqué ces pratiques au groupe des étudiants, et dans l’élan, j’ai
raconté comment, dans notre famille pétrie de culture médicale – la moitié
de ses membres sont en effet médecins –, ma sœur avait été guérie d’une
anorexie inquiétante par l’Exorciste de Saint Gilles, quartier de ma ville
natale, Liège. Désespérée par la maigreur de sa fille, par ses refus de se
nourrir, ma mère avait consulté ce guérisseur. Il lui avait prédit que, dès son
retour à la maison, ma sœur – qui y était restée – lui demanderait une banane
qu’elle s’empresserait de manger.
À son arrivée, la banane fut quémandée, et aussitôt mangée. Dans les
mois qui suivirent, ma sœur fit l’expérience de divers plats épicés, aromatisés
et ayant retrouvé l’appétit, se mit à grandir et grossir normalement.
Nous étions donc à Alger, quelque quarante ans plus tard : ma sœur
cherche à perdre du poids et je suis devenu médecin, psychiatre de surcroît.
Nous étions au tout début d’une formation à la thérapie familiale, la famille
de Chafik et Chafik lui-même nous obligeaient à « accorder » des registres
que je pensais jusque-là peu compatibles, si ce n’est sur un mode dissocié.
La preuve en est qu’il a fallu un certain nombre de décades pour que je prenne
le risque de présenter ces histoires comme autant d’étayages de ma
professionnalisation, à laquelle je tiens par ailleurs, et qui fait de moi un
intervenant calibré, mal stabilisé dans ce calibrage sans doute, et parfois
cependant une « bonne personne » à condition d’exercer avec l’aide de
beaucoup d’autres.
Mais quand je crie bravo à l’accordéoniste
C’est le jazz qui m’engueule en me traitant
de raciste.
Faire quelques pas devant eux les a entraînés dans la danse : ils se sont
mis à raconter qu’ils n’étaient devenus médecins ou psychiatres, qu’ils
n’avaient réussi leurs examens, qu’ils ne s’étaient mariés qu’après avoir eux-
mêmes régulièrement consulté des talebs ou des cheikhs.
Je me suis rendu compte que, dans la position où j’étais, si je voulais
apprendre de la culture de ceux avec qui je me proposais de travailler, je
devais passer d’abord par une épreuve de fiabilité : accepter d’exposer les
éléments les plus délicats et les plus significatifs, les plus contradictoires
aussi de la manière dont ma culture m’avait construit. Nous recommandons
aux thérapeutes qui désirent travailler avec nous dans d’autres culture que
celles où ils ont grandi, de lire en priorité les contes et légendes du pays où
ils sont nés, avant d’explorer ceux des régions où ils vont exercer.
Jazz ou Java peu importe, il fallait que je danse d’abord : naît alors la
musique d’un accordéon soufflant des notes de Jazz et des accompagnements
qui prennent bientôt la direction du ballet.
Le dispositif général de formation pratiqué en Algérie ressemble en de
nombreux points à ceux que nous avons élaborés en ex-Yougoslavie, en
Arménie, en Albanie ou au Kosovo : il associe systématiquement la formation
à des séances cliniques avec des familles, le groupe des étudiants et même
des professionnels invités. Ce sont, à notre sens, les meilleures conditions qui
permettent les transformations que requiert toute thérapie : avant tout autre,
les transformations du thérapeute.
C’est dans ce collectif clinique que nous rencontrons la famille de
Chafik. Son père, sa mère, son frère et sa sœur l’accompagnent. Outre le
Docteur Laroussi, une douzaine d’étudiants en formation assistent à la
rencontre. La séance est enregistrée après accord de chacun des participants.
L’approche contextuelle (Boszormenyi-Nagy et Spark, 1984 ; Heireman,
1989) constitue l’appui théorique principal.
Lorsque nous demandons aux parents de nous aider à comprendre les
moments les plus difficiles dans leur vie avec Chafik, ils nous racontent que
Chafik était élève dans une école où sa maman, brillante mathématicienne,
était enseignante. Très souvent il faisait irruption dans la classe où sa mère
donnait cours pour l’agresser violemment, parfois même physiquement. La
mère avait dû démissionner de son poste. Chafik présentait un délire
productif au cours duquel il racontait les exploits de son père dans des
activités que par ailleurs ce dernier ne pratiquait pas. En outre, il exigeait de
dormir avec lui. Chafik bénéficiait, depuis son inscription dans le circuit des
pratiques modernes, d’un traitement médicamenteux.
Lorsqu’il s’est agi de comprendre où et comment les membres de la
famille ont trouvé des points d’appui dans les difficultés, les parents ont
mentionné leur recours aux thérapies traditionnelles. Brutalement Chafik,
remonte son chandail, et montre les cicatrices qu’ont laissées les scarifications
d’un guérisseur. Comme psychiatre belge, habitué à une forme très
institutionnalisée – et laïque – de protection des enfants, je suis choqué, mais
m’efforce de rester perplexe. En fait, je peux affirmer que ce sont eux qui
m’avaient montré l’utilité de cet effort : j’avais moi-même, au premier
moment de la rencontre, été une source de malaise pour la famille. Alors que
cette dernière entrait dans la salle où avait lieu la rencontre, j’allai au-devant
du père pour lui serrer la main. La mère, qui portait le voile, continua son
chemin vers les sièges. Elle m’obligea à me déplacer pour aller la saluer à son
tour et lui tendre la main. Ce n’est qu’après un instant d’hésitation qu’elle
accepta de serrer ma main tendue. Je saluai les enfants et tout le monde
s’assit. C’est au cours de la séance qu’elle m’expliqua qu’elle avait dû elle
même rester perplexe devant mon faux-pas. Elle avait accepté de maintenir
cette position de perplexité parce qu’elle m’avait considéré comme un
étranger. Son code de conduite lui interdisait de toucher un autre homme que
son mari ; elle avait néanmoins accepté de se ranger au mien le temps d’une
salutation.
Dans le cadre de ces entretiens, nous avons travaillé le préjudice subi
par l’enfant et les conséquences néfastes sur son état. Il nous fallait accepter
que la seule juridiction (au sens de Boszormenyi-Nagy, 1987) accessible
pour travailler la question était celle de la famille ou du collectif dans lequel
nous et nos modalités de travail étions acceptés ou requis. Nous ne pouvions
défaire ce qui avait été fait– surtout ce qui avait été légitimé par l’urgence et
la détresse, dans des conditions qui ne garantissaient aucune protection pour
l’adolescent. Nous pouvions par contre collectiviser les leçons tirées de
l’expérience et développer une plus grande vigilance sur la juste application
des méthodes thérapeutiques de quelque nature ou origine qu’elles soient.
Cette vigilance collective, ou plus précisément la collectivisation de cette
vigilance, sont les conditions minimales pour l’apprentissage et l’exercice
des pratiques d’aide et de soin, quelles qu’elles soient – traditionnelles,
psychanalytiques, médicamenteuses, systémiques (Lemaire & Despret, 1999).
Il ne s’agit pas pour nous de prendre position par rapport aux autres pratiques,
mais de construire un contexte qui favorise cette collectivisation, à la fois
dans l’exploration et à la fois dans le dispositif pratique (Lemaire, 2000). Il
s’agit plutôt de construire les conditions d’un débat contradictoire ouvert,
accessible à toutes les personnes concernées ou qui peuvent le devenir. Il y
a 12 personnes qui, par leur présence, modifient les risques, les signalent, les
redéfinissent et les font circuler dans à la limite et au-delà du système
(Lemaire, Vittone & Despret 2002) comme en témoigne d’ailleurs de cette
transformation des risques, le fait que la maman ait pu renoncer à refuser ma
proposition maladroite de lui serrer la main.
La thérapie familiale en Algérie trouve actuellement ses propres
rythmes. Ce n’est ni celui de la psychiatrie française, visible pour tous, ni
celui des pratiques traditionnelles, visibles pour certains, ni tout à fait le
nôtre : d’ailleurs, depuis notre passage en Algérie, cette thérapie familiale
même que nous pratiquons et à laquelle nous formons d’autres intervenants
n’est plus vraiment la nôtre non plus
[7]. Elle s’est agencée à ce qui, de notre
héritage, fut réactivé par ce qui nouait, à partir d’une autre tradition, des fils
communs avec la nôtre. Cette possibilité inédite pour moi d’explorer ce
« pan obscur » de mon histoire y fait écho. Mais l’actualisation de cette
communauté de pratiques et d’héritages est surtout affaire de construction,
de bonnes occasions. La question de la « bonne personne » n’existe que
comme question composite : elle se construit, au sein de nos pratiques
singulières, d’une part dans la reconnaissance du souci pour l’autre qui
traduit le fonds commun de nos pratiques ; d’autre part, dans l’effort constant
d’inscrire tant le dispositif de thérapie que celui de formation dans un
processus collectif dont les limites ne sont jamais définitivement stabilisées.
Nous ne sommes pas appelés ailleurs que chez nous pour apporter la
« bonne parole », nous sommes appelés à intervenir. Nous incluons, dans ce
qu’exige comme compétences l’intervention, la capacité de rester perplexe,
de suspendre le jugement, de pouvoir s’abstenir, chaque fois que c’est
possible, pour donner au sens le temps de se construire par une multitude de
contributions dont nous ne connaissons pas l’étendue au départ de nos
interventions. Notre pratique dans d’autres cultures que la nôtre nous a
beaucoup aidés à construire l’idée que nous nous faisons des cultures, et de
leur importance dans les pratiques d’aide et de soin. Les cultures ne nous
permettent-elles pas, si nous ne résistons pas à la collectivisation des
méthodes qui sous-tendent nos pratiques, de mieux les articuler avec
l’éthique ? Le questionnement constant, les débats contradictoires entre
toutes les personnes concernées – les membres des familles sollicitant des
interventions professionnelles, les professionnels directement concernés,
les professionnels non directement concernés, même des intrus– ne
permettent-ils pas, à l’occasion de nos intrusions, de maintenir la question de
l’éthique au centre des pratiques, plutôt que de la satelliser dans des comités
de « bonnes personnes » dont le calibrage est stabilisé à l’abri de la pratique
(Lemaire & Despret, 2001) ? Comme le recommande l’approche contextuelle
d’Ivan Boszormeznyi Nagy, l’éthique relationnelle, l’équilibre entre les
contributions de chacun et la considération due pour celles-ci mettent en
place un « contexte extensif de confiance » (Chauvenet, Despret, Lemaire
1996). En certains lieux de ce réseau, les pratiques s’organisent et s’intensifient
en s’appuyant sur ces méthodes de collectivisation et d’accroissement de la
fiabilité. Les lieux de collectivisation s’avèrent alors comme constituant les
« bonnes occasions » par lesquelles les cultures peuvent s’enrichir de
l’articulation des méthodes et de l’éthique.
Pour qu’il en soit ainsi
je donne au jazz mes pieds
pour marquer son tempo
Et je donne à la java mes mains
pour le bas de son dos.
·
ABU-LUGHOD L. (1988) : Veiled Sentiments. University of California Press, Los
Angeles.
·
BOSZORMENYI-NAGY I. & SPARK G. (1984) : Invisible Loyalties. Brunner /
Mazel, New-York.
·
BOSZORMENYI-NAGY, I. (1987) : Fondations of Contextual Therapy. Brunner
/Mazel, New-York .
·
CHAUVENET A., DESPRET V. & LEMAIRE J.-M. (1996) : Clinique de la
reconstruction. Une expérience avec des réfugiés en ex-
Yougoslavie.L’Harmattan, Paris.
·
DESPRET V. (2001) : Ces Émotions qui nous fabriquent. Ethnopsychologie des
émotions. Les Empêcheurs de penser en rond (1ère éd. 1999), Paris.
·
DESPRET V. (2002) : Quand le loup habitera avec l’agneau. Paris : Les Empêcheurs
de penser en rond. À paraître en septembre 2002.
·
HEIREMAN M. (1989) : Du côté de chez soi. La thérapie contextuelle d’Ivan
Boszormenyi-Nagy. ESF, Paris.
·
LEMAIRE J.-M. (2000) : Les interventions déconcertantes. Cahiers critiques de
thérapie familiale et de pratiques de réseaux
24: 31-44.
·
LEMAIRE J.-M. & DESPRET V. (1999) : Détresses collectives et contexte extensif
de confiance. Méd. Catastrophe Urg. Collectives, 2:111-117.
·
LEMAIRE J.-M. & DESPRET V (2001) : Collective Post-traumatic Disorders,
Residual Resources, and Extensive Context of Trust (Creating a Network in a
refugee Camp in Former Yougoslavia). International Journal of mental Health,
Vol. 30, 2 :22-26.
·
LEMAIRE J.-M., VITTONE E. & DESPRET V., (2002) : Clinica della concertazione
e sistema : alla ricerca di un îsettingâ aperto e rigoroso. Connessioni Nuova Serie,
10 (mars) : 99-108.
·
MOHIA-NAVET N. (1993) : Les Thérapies traditionnelles dans la société Kabyle,
l’Harmattan, Paris.
·
RALET O. (2000) : Bouyat Omar : le saint et les rapaces. Ethnopsy, les mondes
contemporains de la guérison
1: 165-180.
[1]
Dansez sur moi, 1973, Bobby Troup/Neal Helti Adaptation Claude Nougaro.
[2]
Neuropsychiatre, clinicien de concertations, consultant auprès d’ONG.
[3]
Du Jazz à la Java, 1962, C. Nougaro, d’après un thème de Josef Haydn.
[4]
E. Chevalier est assistante sociale formée aux pratiques d’intervention auprès des
familles et des réseaux, engagée comme coordinatrice du projet — non officiel— de
Médecins sans Frontières Belgique en Algérie.
[5]
Qui est aussi la question devenue cruciale pour de nombreux anthropologues au
moment de leur arrivée dans une autre culture (voir par exemple le travail de Lila Abu-
Lughod (1988) chez les Bédouins Awlad’Ali; voir pour une analyse de ce problème
V. Despret (2001) :
Ces Émotions qui nous fabriquent. Ethnopsychologie des
émotions Paris : les Empêcheurs de penser en rond ; plus particulièrement le dernier
chapitre).
[6]
Selon certains anthropologues (notamment Abu-Lughod, 1988), le genre de
l’anthropologue affecterait la possibilité de certains types de témoignages, dans
certaines cultures marquées par la séparation des sexes. Ainsi, les ethnologues
femmes, dans ces cultures, ont des contacts facilités avec les femmes, d’une part, ce
qui donne accès à un matériel souvent ignoré par leurs collègues masculins. Il
semblerait en outre que les hommes de ces mêmes cultures s’adresseraient différemment
à elles qu’à leurs collègues masculins. Voir pour la différence des genres …/…
…/… et leur influence dans les pratiques scientifiques V. Despret :
Quand le loup
habitera avec l’agneau. Paris : Les Empêcheurs de penser en rond. À paraître en
septembre 2002).
[7]
De la même manière que le travail avec des intervenants croates, serbes, bosniaques
a explicitement modifié nos pratiques. Voir la thérapie des « espaces blancs » in
Chauvenet, Despret, et Lemaire (1996).