2002
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
Espace de paroles : famille, institution
et thérapie
Aïcha Rabeh Sijelmassi
[1]
Expérience pilote au Maroc, le service médico-psycho-pédagogique de
Casablanca a été créé pour les familles défavorisées par une équipe pluridisciplinaire.
Au sein de ce service, un espace de paroles pour les mères a été mis en place. Cet
article propose une présentation du contexte dans lequel cette structure a été créée.
Au-delà de l’enjeu classique – celui de limiter les hospitalisations souvent vécues de
manière dramatique par les patients – il s’agissait de donner la parole et de faire
émerger chez l’individu sa propre dignité dans une société qui étouffe la
communication. Un autre enjeu a été de clarifier la démarche du psychologue
clinicien et celle du thérapeute systémique des autres fonctions de la santé mentale.
Le groupe des mères a permis d’installer et d’élargir notre approche grâce à
une méthode de travail systémique et d’humaniser nos pratiques par un effet de
miroir entre le groupe des mères et l’institution.
Mots-clés :
Espace de paroles, Institution, Famille, Culture, Maroc.
As a leading experience in Morocco, a multidisciplinary team working with
underprivileged families created the medical psychological service of Casablanca.
Within this service, some space was open for mothers. This article introduces the
context in which this space was given birth, and the working conditions established
by the team. Beyond the current goal of limiting hospitalizations which patients
undergo dramatically, the challenge was to allow people who lives in a society that
stifles communication to acquire the ability to speak and therefore to live with their
true dignity. Another goal was to clarify the clinician psychologist ‘s tasks from
those functions undertaken by the professionals of mental health and systemic
therapy. The group of mothers allows us to build practically basis for systemic work
enlarging our tools by a mirror effect between the mothers group and the institution,
and increasing human dimensions in our current practices.
Keywords :
Space to talk, Family, Institution, Culture, Morocco.
La société marocaine est sujette à de profondes mutations qui touchent
à des domaines aussi divers que l’économie, le social, le culturel et l’éducatif.
Ces transformations s’opèrent sous le poids de divers déterminismes
influençant directement les évolutions qui affectent la famille et le champ
des pratiques éducatives.
La remise en question brutale et rapide des valeurs anciennes, la baisse
du prestige de certaines institutions telles la famille, le maraboutisme ou
autres guérisseurs traditionnels, créent indubitablement une situation
ambivalente, marquée par des paradoxes dans les attitudes des individus face
aux registres des croyances, et qui modèle leur psychologie.
Rien d’étonnant à ce que la demande d’aide psychologique de type
“moderne” s’exprime de plus en plus à tous les niveaux socioculturels. Dans
ce sens, la pratique psychologique, pour être efficace, s’inscrit dans une
perspective multidimentionnelle.
Capitale économique, Casablanca, à l’instar des grandes métropoles
des pays en voie de développement, connaît une croissance rapide de sa
population, provenant d’une intensification de l’exode rural. Ces éléments
ont favorisé l’émergence des conflits dans le développement des pratiques
éducatives et des rapports humains de manière générale. L’intégration
récente et brutale de la vie urbaine et la confrontation aiguë des modes de vie
différents ont amené une majorité de la population à s’exposer à des crises
d’adaptation et d’organisation de la vie familiale.
L’ampleur des contradictions et des conflits de vie qui entourent les
enfants de cette ville favorise chez certains, l’apparition de troubles durant
leur processus de scolarisation.
Ainsi, pour une population de quatre millions d’habitants dont soixante
pour cent représentent des moins de quinze ans, la ville de Casablanca
dispose à peine de deux associations pour handicapés mentaux gérant sept
structures spécialisées, et d’une association de prise en charge d’enfants
présentant des troubles légers.
Parmi les associations précitées, j’ai été à l’origine de la création d’un
service médico-psycho-pédagogique (SMPP) qui représente selon moi, de
manière plus ou moins consciente, l’institution idéale pour le psychologue.
Mes expériences professionnelles précédentes dans des établissements
psychiatriques et hôpitaux généraux, m’ont permis de me questionner sur
leur fonctionnement institutionnel qui s’exerce le plus souvent au détriment
d’une réelle pratique avec les patients hospitalisés ; dans ce contexte peu
concevable à mes yeux, le psychologue, qu’il le veuille ou non, est l’agent
d’un système bien huilé et d’une idéologie éducative sous-jacente.
L’activité principale du SMPP consiste à faire des entretiens cliniques
dans des conditions moins contraignantes que dans les institutions purement
médicales.
La particularité de ce service est d’avoir mis en place des groupes
nommés thérapeutiques, entrepris avec de jeunes enfants et leurs familles.
2. Présentation de l’institution
L’association de prévention des troubles de l’enfant (APTE) est une
association à but non lucratif constituée le 18 mai 1992, à l’initiative d’une
équipe pluridisciplinaire de spécialistes de l’enfance désireux de répondre à
la demande très importante dans le domaine de la pathologie de l’enfance,
et de s’assurer un cadre de travail adapté au contexte marocain. Cette
association a pour objectif de prendre en charge les enfants et les adolescents
âgés de six mois à quinze ans, issus de milieux défavorisés. Ils présentent des
troubles de développement d’ordre divers, psychoaffectifs, psychomoteurs,
comportementaux et scolaires.
Les activités de l’association s’articulent autour de quatre axes
principaux :
- L’information, qui consiste à intervenir auprès des parents, des
éducateurs, des agents intéressés professionnellement ou non à
l’enfance.
- La prévention, afin de sensibiliser aux enjeux que représentent les
conduites éducatives notamment affectives pour le devenir
psychologique de l’enfant.
- Le dépistage, pour repérer les facteurs psychologiques, organiques ou
autres qui sont à l’œuvre dans l’apparition des difficultés chez
l’enfant.
- La prise en charge, qui oriente la fixation d’un cadre d’intervention
clinique, psychologique, psychothérapique ou de rééducation.
Cette association a créé un service médico-psycho-pédagogique situé
dans un quartier populaire. Il offre un suivi multidisciplinaire et gratuit. Le
local a été offert gracieusement par la commune du quartier.
La population qui s’adresse au SMPP est issue de l’exode rural. Le
service est conçu pour recevoir des enfants et des adolescents, mais la famille
peut également bénéficier d’une action thérapeutique si nécessaire, dans
l’intérêt de l’enfant. C’est la première et unique structure de ce genre à
Casablanca.
L’équipe du SMPP est composée de psychologue, psychiatre,
psychopédagogue, psychomotricienne, assistant social, orthophoniste, et
d’une coordinatrice chargée de l’accueil.
S’inspirant du modèle des CMPP français, nous avons voulu créer les
conditions d’une véritable coordination entre le service et les écoles dont
sont issus les enfants pris en charge, faisant appel aux parents en tant que
principaux interlocuteurs. Mais nous avons rencontré des résistances énormes.
À la différence de ce qui se passe dans le modèle français, chez nous, les
maladies psychologiques et psychiques manquent de crédibilité aux yeux
des instances publiques et administratives. Au Maroc, notre service est
unique et il ne bénéficie d’aucune aide significative de l’état. Il fonctionne
à l’aide des cotisations des membres de l’association et du soutien de
donateurs privés. Sa mise en place a pu se faire grâce à la contribution de
plusieurs personnes physiques et morales. L’apport de Caritas Maroc a
permis de le financer pendant trois ans.
Mais le retrait de cette O.N.G. a plongé le service dans une profonde
crise en l’obligeant à créer des conditions d’autogestion, crise dénouée par
le soutien du Lyon’s Club de Casablanca, lequel a également rompu à son
tour ses liens avec l’A.P.T.E après le refus de l’association d’exhiber son
logo ! À cette époque, il fut question de fermer le service, et l’on entrevoyait
déjà des ferments de conflits au sein de l’équipe, des révélations de coalitions
niées, en cours entre les membres de l’institution. Au cours de cette période,
l’équipe s’est démotivée au point de ne plus assurer les réunions de synthèse.
Ceci n’a pas sans été sans l’affecter et provoquer des tensions, des crises, des
craintes de fermeture du centre, des abandons, etc.
Le mode de prise en charge est la consultation. Le service n’effectue
pas de suivis intensifs, n’étant ni un internat ni un hôpital du jour. Les enfants
concernés peuvent bénéficier d’une psychothérapie individuelle, d’une
psychothérapie de groupe, de rééducation psychomotrice et orthophonique,
et d’un travail auprès des familles.
Il arrive aussi que le service reçoive des enfants uniquement pour un
avis, avant leur placement dans des structures plus spécialisées.
3. Processus et fonctionnement
Défaut et richesse : cette institution se caractérise par son organisation
disparate, voire morcelante. Il est difficile de percevoir quel est le membre
qui détient le fil de la hiérarchie. Le pouvoir médical est présent, sous forme
d’une idéologie incarnée par le psychiatre qui a une position dominante par
rapport aux autres professions car il est le seul titulaire d’une autorisation
d’exercer qui valide administrativement le service.
La pensée systémique a permis de clarifier les notions d’autorité, de
hiérarchie, de pouvoir et d’établir une analyse institutionnelle.
Au cours des mes observations tout au long de mon travail, je me suis
rendu compte que l’implication de la famille était quasiment inexistante, à
l’exception d’une ou deux convocation de la mère. Quant au père, il semblait
absent de la prise en charge.
Ces constatations m’ont permis de m’interroger sur les différentes
modalités d’intervention en jeu dans ce service, sur le rapport qu’entretient
l’enfant avec son entourage, sur le contexte dans lequel s’inscrit une
demande et les possibilités d’intervention thérapeutiques à son égard.
Lorsque les parents consultent pour leur enfant, il appartient au
thérapeute de dégager au-delà du motif avancé, le sens de cette perturbation
dans l’histoire des deux parents. En effet, quand un enfant est amené par ses
parents pour retard scolaire, énurésie, trouble de comportement, voire avec
une étiquette psychiatrique, on constate le plus souvent qu’il s’agit d’un
problème beaucoup plus complexe, et que le prétexte à venir consulter n’est
qu’un symptôme, élément d’un ensemble beaucoup plus vaste mettant en
cause le réseau des relations familiales.
Les relations entre ce qu’il est convenu d’appeler « maladie mentale »
et le milieu sont maintenant à peu près reconnues. La pratique clinique s’y
heurte quotidiennement. Cette nécessité d’écouter attentivement la demande
formulée par la famille peut nous éviter de déduire trop rapidement les
indications thérapeutiques ou de nous engager dans des situations auxquelles
les parents ou l’enfant sont très vite opposés ou du moins réticents.
L’approche familiale et son application aux soins de l’enfant me
semblent être assez utiles non seulement pour élargir le champ d’action du
psychologue, mais aussi pour étendre ses interventions au-delà des bilans
psychologiques, vers l’ensemble du contexte familial et institutionnel.
« Au Maroc et dans tous les pays du Maghreb, la notion de famille
demeure omniprésente. La revendication de l’autonomie d’une parole
individuelle tant soit peu distincte de la parole collective se révèle de très
fraîche date, en regard des bouleversements socio-économiques et familiaux.
Encore de nos jours, les membres de la famille acceptent mal ou pas du tout
de se distinguer les uns des autres. Dès qu’un individu annonce son
autonomie, tout son entourage chavire dans l’hystérie » (Sijelmassi, 2001).
Dans un tel contexte, le thérapeute classique et le patient se trouvent
enfermés dans une vision réductrice de leur besoin. En général, quand les
familles sont en présence du thérapeute classique, elles affirment ne pas être
responsables du symptôme et rejettent la faute et la responsabilité sur le
patient. Ainsi, “la famille est persuadée que le problème est l’affaire d’un
seul individu tandis que le thérapeute familial ne voit les symptômes
manifestés par cet individu que comme l’indication d’un système
dysfonctionnel” (De Franck-Lynch, 1986).
De nombreuses expériences basées sur les modalités d’intervention
de type réductionniste, ont montré l’insuffisance et la minceur des résultats
de la plupart des thérapies individuelles des enfants et des adolescents
coincés dans les dysfonctions de leurs parents, eux-mêmes enfermés dans
leurs relations avec leur propre famille d’origine ; ceci, et également la
formidable prégnance familiale, m’ont encouragée à opter pour l’approche
familiale. Elle me semble être le meilleur moyen de redonner un sentiment
de compétence et de confiance à un groupe en situation de crise. Elle permet
à la personne de s’individualiser au sein et à l’intérieur de la famille, laquelle
accepte de se définir dans le cadre de la relation. Cette approche élargit le
champ d’action, non seulement du psychologue dont les interventions
tendent à identifier les ressources familiales, mais aussi celles du patient.
Celui-ci parvient à élargir, selon Mony Elkaïm (1995), son champ du
possible afin de favoriser pour lui d’autres représentations du réel.
Bien entendu, tenir compte du contexte dans lequel l’enfant est amené
à vivre soulève plusieurs interrogations, entre autres :
- Comment identifier la demande lorsqu’il y a – et c’est très fréquent –
une institution tiers à l’origine de la démarche des parents ?
- À qui appartient le symptôme rapporté par le parent ?
- Serait-il possible de travailler ensemble avec les parents au point
d’arriver à ce qu’ils s’impliquent dans les difficultés de leur enfant,
pour formuler par la suite leur propre demande?
Dans notre service qui autorisait une certaine autonomie faute de
méthode, et étant moi-même formée à l’approche systémique, j’ai eu
l’occasion d’essayer de comprendre à travers cette grille de lecture les règles
des jeux dysfonctionnels dans l’interaction familiale et institutionnelle.
Cette expérience s’est construite à travers la création d’un espace de paroles
pour les mères au sein du service.
Pour gagner la confiance de l’institution, j’ai engagé mon travail en
respectant l’idéologie implicite de celle-ci, en acceptant d’effectuer des tests
et des entretiens, sans toutefois stigmatiser le problème en le réduisant aux
difficultés mises en évidence par l’examen psychologique.
Dans ce contexte, le recours aux tests me paraissait une méthode
précieuse, surtout lorsque le temps de la rencontre entre le praticien et
l’enfant était limité à quelques séances.
Sans faire une apologie de ces instruments, je voulais les utiliser
comme un moyen d’établir une communication entre les parents et l’école ;
en effet, il me semblait que la compréhension de la situation pouvait émerger
des processus interactionnels identifiés et analysés à travers le contenu des
réponses du sujet. Par exemple, les résultats obtenus à différents tests me
permettaient de communiquer aux enseignants ou aux parents qui ont vision
négative de l’enfant, une évaluation plus positive fondée sur l’émergence de
potentialités non exploitées.
J’ai donc été amenée à faire des entretiens individuels avec les enfants.
Progressivement, l’utilisation de ces tests m’est apparue insuffisante pour
donner substance à la communication.
À partir de mes expériences dans les institutions, j’ai pu constater que
recevoir l’enfant seul n’apportait pas toujours les résultats escomptés. Les
parents se trouvent exclus du travail thérapeutique et le psychologue peut
être entraîné dans un conflit avec eux (Sijelmassi, 1992).
Cette impasse m’a conduite à prendre conscience que je justifiais cette
pratique en évoquant les contraintes institutionnelles, ce qui n’était qu’un
moyen d’échapper à une prise de position claire. C’est à ce point de rupture
qu’un choix s’est posé à moi. Ainsi, je remettais en cause une pratique des
bilans, réalisant que si elle servait à dire des choses à l’institution, elle n’était
guère utile aux patients. Ces questions m’ont également poussée à réfléchir
à l’usage des tests en considérant qu’ils étaient moins utiles à l’enfant qu’au
praticien, lequel devrait s’interroger sur le fantasme qui le motivait à choisir
une telle activité.
Tenant compte de mon désir, mon choix s’est alors porté sur l’écoute
du patient et de sa famille en allant au-delà du diagnostic. Ce fut une façon
de me démarquer de l’idéologie institutionnelle et de ne pas répondre à ce
fantasme d’omnipotence et de maîtrise.
Une fois mon désir et mon écoute débarrassés de toute contrainte,
comment alors repérer et faire émerger la demande chez l’enfant et la
famille ?
Les paroles sortant de la bouche d’un enfant, nous introduisent
souvent au cœur de la demande, du symptôme et de son repérage. C’est le cas
d’une fillette, Aya, âgée de onze ans, venue en compagnie de sa mère pour
des problèmes d’obésité. L’enfant manifeste un refus de rencontrer le
psychologue. Accrochée à sa mère, elle commence à pleurer et réagit
négativement quand la mère évoque les problèmes alimentaires. La mère la
force à s’asseoir alors que l’enfant exprime clairement qu’elle n’est pas
malade ; elle se met au fond de la salle tout en pleurant. Face à cette situation,
la mère est désespérée. Je me suis alors adressée à l’enfant pour lui demander
ce qu’il fallait faire pour aider sa maman. Cette dernière semble un peu gênée
puis commence à parler d’elle et des conflits qu’elle vit actuellement avec sa
belle-famille. Intéressée par le sujet, la fillette s’approche de la mère,
l’écoute en la regardant avec compassion, et me demande si elle peut
dessiner. Soulagée de ce poids, elle accepte de venir en consultation.
Quelques jours plus tard, c’est la mère qui téléphone pour un rendez-vous
personnel.
Les conditions étaient enfin réunies pour la création de ce groupe de
mères.
4. Constitution d’un espace de paroles
pour les mères
Mon premier objectif était de réunir un certain nombre de parents dont
les enfants présentaient des difficultés d’ordre scolaire, psychoaffectif, des
inhibitions et troubles du comportement, … en tenant compte du contexte
familial.
Ainsi, nous avons invité tous les participants pour, d’une part, obtenir
leur accord et d’autre part, leur expliquer l’objet de ces rencontres.
À notre grande surprise (car l’équipe s’attendait à des refus), les
parents ont accepté sans aucune hésitation.
Pour créer un climat de travail et de collaboration, nous les avons mis
à l’aise et leur avons demandé s’ils voulaient bien se consulter mutuellement
pour un accord préalable. Cette façon de faire les a surpris voire réconfortés,
c’est aussi une façon de leur restituer une place de parents responsables,
possédant des capacités et des compétences.
À la suite d’une réunion de synthèse, la psychomotricienne évoque la
nécessité de travailler avec les mères, car elle s’est rendu compte qu’il est
important de leur donner des explications et de les impliquer afin que le
travail entrepris auprès de l’enfant se poursuive avec les parents. Cette
réunion m’a donné l’occasion de présenter mon projet initial qui est celui de
faire participer la famille aux soins thérapeutiques.
En consultation, ce sont généralement les mères qui viennent, étant
donné qu’il est très difficile de mobiliser les pères, soit parce qu’ils travaillent,
soit parce qu’ils s’opposent aux difficultés de l’enfant ou pensent tout
simplement que l’éducation de l’enfant est l’affaire de leur épouse.
Dans un premier temps, en commun accord avec l’équipe et les pères,
le travail de sensibilisation s’est déroulé avec les premières concernées. Le
choix s’est porté sur un seul groupe restreint de cinq mères que l’on peut
qualifier de groupe témoin (au lieu des trois groupes prévus initialement).
5. Constitution du groupe
Pour constituer le groupe, nous avons laissé les mères se choisir : elles
habitaient le même quartier et se connaissaient, ou elles avaient sympathisé
dans la salle d’attente. L’existence de cet espace transitionnel m’a
considérablement aidée à élaborer mon projet et à créer un lien avec les
familles. La salle d’attente est en même temps un espace d’échange et
d’entraide pour dédramatiser les problèmes des enfants, et un lieu de
consolation et de soulagement pour des personnes en pleine crise d’angoisse
à l’idée de fréquenter un service qui, pour elles, représentait jusque-là une
blessure narcissique, leur échec dans l’éducation donnée à leurs enfants.
D’autres personnes éprouvent des sentiments de honte et de culpabilité
entraînant le vécu d’être dépréciées par l’entourage.
Donc, si l’institution est vécue par les uns comme une blessure
narcissique, pour d’autres, elle représente des bénéfices.
Pour comprendre ces tensions psychiques, il faut connaître les
représentations culturelles et affectives en jeu au Maroc où « le groupe
familial s’étend au-delà de la famille nucléaire, aux collatéraux et aux
antécédents. Ce qui importe, c’est le groupe, l’individu n’en étant qu’une
fraction. Ainsi, on peut dire que l’enfant qui présente des troubles,
psychologiques ou autres, présente déjà une honte qui rejaillit sur la famille »
(Rougeul et al., 1992). En effet, on constate que l’identité familiale est plus
forte que l’identité individuelle ; c’est la raison pour laquelle, je me suis
intéressée plus particulièrement au groupe familial.
Ainsi, plusieurs attitudes nous interpellent sur la manière d’impliquer
et de sensibiliser les mères à modifier leurs comportements à l’égard de leurs
enfants lorsqu’elles se trouvent en situation de crise. De même, le psychologue
est amené à s’interroger sur ses propres investissements psychiques, sur sa
formation et son rôle auprès des institutions.
Constituer un groupe pour lui offrir un espace de paroles est un
phénomène très éprouvant. Chacun a ses propres attentes, ses craintes, ses
habitudes, etc.… Dans ce groupe, il s’est dégagé une certaine anxiété, même
si les parents se sont montrés à la hauteur en appréciant qu’on s’adresse à eux
en tant que partenaires et non en tant que parents identifiés comme « malades ».
Notre stratégie a permis de contourner toutes les suspicions,
malentendus, engendrés le plus souvent par des qu’en dira-t-on, des tabous
ou des idées préconçues. Spontanément, maris et femmes ont choisi d’être
ensemble, s’estimant sans doute davantage en sécurité ainsi, même si cette
option pouvait les figer dans leurs positions. J’avais moi-même des craintes
qui étaient plus d’ordre institutionnel que personnel. Les crises récurrentes
de la structure menaçaient de saboter mon projet. Lors du départ de la
coordinatrice, j’ai eu le plus grand mal à élaborer une issue à la crise.
6. Présentation et conditions initiales du groupe
La demande a chaque fois émergé au cours d’une crise familiale. La
plupart de ces mères présentent un état dépressif signalé par l’équipe
soignante. Effectivement, en me heurtant à des incompréhensions et à la non-
amélioration de l’enfant, j’ai pris conscience que l’implication familiale était
d’une grande importance sinon même impérative.
Signalons aussi qu’il ne s’agit pas ici d’un groupe thérapeutique en
soi, mais d’une introduction à l’implication et à la sensibilisation des mères
au profit de leurs enfants.
Ces derniers bénéficient, en plus des soins thérapeutiques, de groupes
d’éveil (peinture, dessin…) auxquels ils peuvent participer.
Pour accueillir le groupe des mères, nous avons choisi la salle de
psychomotricité, laquelle, claire et spacieuse, nous paraissait la plus
appropriée. Elle donne directement sur l’entrée principale du service. En son
centre se trouve une table ronde basse, entourée de chaises et faisant face à
un grand miroir. Il a été prévu que les réunions se dérouleraient une fois par
mois. Le choix de la fréquence, du jour et de l’heure, a été adapté au contexte
de vie de ces mères, afin de leur permettre de ne pas se lasser ni de se retrouver
coincées dans des contraintes de temps.
Ainsi, le groupe des cinq mères est composé de :
- Khadija âgée de trente-cinq ans, femme au foyer, ayant fréquenté
l’école coranique, mariée à l’âge de quatorze ans à un alcoolique sans
emploi. Elle a quatre enfants dont l’un, Saber, présente un
comportement instable et irritable signalé par l’école.
- Fatéma, qui est âgée de 25 ans, n’a jamais été scolarisée ; le mariage
lui a été imposé par sa famille. Son mari, âgé de 40 ans, en est à sa
deuxième union, et travaille comme gardien dans un garage. Ils ont six
enfants dont Hassan, âgé de huit ans, qui présente des inhibitions et
une phobie scolaire.
- Malika, berbère d’origine, a 30 ans, est couturière ; son mari, âgé de
- 60 ans, a d’abord été l’époux de sa sœur décédée lors d’un
accouchement. La famille a obligé Malika à se marier avec lui. En plus
des enfants de sa sœur décédée, elle élève ses trois propres enfants
dont Hicham, âgé de dix ans, lequel présente des difficultés scolaires
associées à des problèmes d’encoprésie.
- Aïcha, 28 ans, n’a aucun niveau scolaire. Elle travaille comme
domestique à raison de deux fois par semaine pour nourrir ses enfants.
- Son mari est chômeur. Le couple habite dans une pièce unique, avec
cinq enfants dont Ali, âgé de quatre ans ; il présente un retard de
langage.
- Halima a trente ans et est instruite (niveau Cm1). Son mari est
mécanicien ; il a cinq ans de plus qu’elle. Ils se sont choisis comme
époux mais leur union n’a pas été acceptée par les familles d’origine.
- Parmi leurs cinq enfants, le benjamin âgé de neuf ans, présente des
oublis et des difficultés scolaires.
Toutes ces familles sont issues de quartiers périphériques de Casablanca
et éprouvent des difficultés matérielles : prendre le bus représente déjà pour
elles, un budget fort élevé. La réorganisation du temps nécessitée par la
participation au groupe s’ajoute aux autres contraintes qu’elles vivent.
Cependant, malgré tous ces obstacles, ces femmes sont ponctuelles et
assidues.
Ceci ne prouve-t-il pas leur motivation ?
7. Réflexion sur la notion de motivation
Rappelons que l’APTE est une institution d’aide bénévole, qui reçoit
des enfants défavorisés de Casablanca. Cette forme de bénévolat a suscité
dès le départ un risque de confusion vu l’assimilation possible de notre
service à une association de bienfaisance destinée aux pauvres.
Dans ce contexte de confusion, malgré la motivation de se préoccuper
de l’intérêt de l’enfant, et donc le souhait de ces mères d’aboutir à des
résultats concrets (amélioration de la scolarité de l’enfant…), les attentes et
la demande peuvent aussi camoufler autre chose, qui serait d’ordre social et
économique. Visiblement ici, l’enjeu est celui de la survie liée aux réalités
existentielles, aux besoins fondamentaux et élémentaires de chaque groupe
familial. Un travail psychologique ne consiste dès lors pas à combler un
besoin, mais à susciter et faciliter l’émergence d’une demande. C’est aussi
un travail de désaliénation, qu’il soit institutionnel, familial ou individuel
(cf. Neuburger, 1980).
Le fait que ces jeunes femmes bénéficient de consultations gratuites
ne les amène-t-il pas à se sentir redevables envers l’institution puisqu’elles
ne sont pas libres de le refuser ?
Sachant que dans un dispositif privé, le patient devient un partenaire
à part entière en marquant son contexte, nous pouvons également nous
interroger sur le sens des réticences de ces femmes devant les différentes
propositions d’aide qui leur sont faites (aides de type socio-économique). De
même, les familles de milieux défavorisés ne sont pas toujours « réceptives »
à leurs enfants. En effet, qu’ils soient éduqués ou non, ils feront un jour
comme les autres : partir en Espagne par exemple, et y travailler
clandestinement pour eux.
En outre, la confusion apparaît aussi dans la fonction du psychologue
qui, n’étant pas encore bien connue, est souvent confondue avec celle du
médecin ou encore celle du marabout (guérisseur traditionnel) qui soigne par
l’esprit. Dans le contexte marocain, le patient est souvent ambivalent et
tiraillé entre la psychiatrie moderne et les thérapies traditionnelles. La
coexistence de ces deux modèles, l’amène à passer d’une institution à une
autre, ce qui renforce le sentiment de morcellement qui l’habite. À cet égard,
la création d’une vision écologique capable de clarifier la compréhension,
d’identifier les problèmes, et de réduire les confusions de rôles et de
fonctions du « psy » par rapport aux autres disciplines (dont celle du
thérapeute traditionnel), est le plus souvent vouée à l’échec par faute d’une
intégration conceptuelle adéquate au contexte.
C’est pourquoi, au cours de la première entrevue, il est indispensable
d’offrir aux familles des informations précises sur la fonction et le rôle du
psychologue. Ces indications servent à éviter toutes situations prêtant à
confusion. Cette démarche permet d’évaluer en même temps le désir et le
degré de motivation du parent ainsi que le sens qu’il donne à sa demande
d’aide. Le symptôme, souvent porté par l’enfant, peut être un élément
révélateur d’un contexte familial dysfonctionnel.
Les parents arrivent parfois au service d’accueil du SMPP, uniquement
pour obtenir un diagnostic de la nature du trouble. Certains vont jusqu’à
s’allier aux membres de l’équipe pour faire bloc avec elle contre l’enfant.
D’autres refusent de reconnaître les difficultés de leurs enfants, mais exigent
la disparition du symptôme.
D’autres encore, plus passifs et défaitistes, ou abandonniques et
démissionnaires, recherchent un lieu et une personne sur qui se décharger.
I1 arrive aussi qu’ils soient en quête d’un lieu où déverser leur
agressivité envers l’enfant, ou leur trop plein de rancune et de frustration.
Cette première écoute est fondamentale ; en effet, elle permet de saisir
ce qu’il y a derrière la demande en vue d’une éventuelle relation thérapeutique.
8. La première rencontre avec les mères
Lors de la première entrevue avec les mères, nous avons noté une
certaine inquiétude sur leur visage, dans leur comportement et leur posture.
Certaines se traînent, s’affalent sur les chaises, d’autres ont un regard fuyant,
parfois anxieux et interrogateur. Elles se regardent entre elles et appréhendent
ce qui va se passer.
Après les avoir mises à l’aise et en confiance, j’aborde d’emblée leur
difficulté à mieux comprendre les comportements de leurs enfants.
À ce moment-là, quelque chose d’intéressant se passe dans le groupe,
qui émerge à travers leurs corps en ébullition, puis au fil de leurs mots et
mimiques.
Khadija prend spontanément la parole, comme pour se décharger
d’une forte angoisse ; elle se laisse emporter en pleurant à chaudes larmes,
en invoquant son destin : « Qu’ai-je donc fait à Allah pour avoir épousé un
homme alcoolique et chômeur ? »
Toutes les mères se mettent à pleurer. Quant à moi, j’essaye de me
contenir car je me sens seule ; je ressens l’envie profonde de me fondre dans
le groupe pour partager leurs larmes. Cependant, je m’abstiens de le faire,
tout en me rappelant que je dois rester très présente pour animer la discussion.
Ne faut-il pas apprendre à se distancer du groupe tout en le gérant ? Ou cette
prise de position serait-elle le reflet du refus de mon corps à pénétrer dans ce
groupe ?
Fatéma enchaîne la discussion sur un ton triste. De son discours se
dégage un sentiment de solitude et d’isolement :«Toute ma famille est restée
au bled, et même pendant mes accouchements, je n’avais personne pour me
confier… ».
Les femmes jettent des regards attendris lorsque Malika, le visage
embué de larmes, se met à maudire son sort et les parents qui l’on fait naître,
pour l’avoir forcée à épouser son beau-frère.
À ce moment, Khadija pose la main sur l’épaule de Malika pour la
réconforter. Ce geste, empreint d’affection, a mobilisé les autres à s’encourager
mutuellement. Soulagée, elle « se repent en se remettant à Allah ». Il est
coutumier dans les familles traditionnelles que, lorsqu’une sœur meurt, celle
qui la précède doive épouser son beau-frère devenu veuf pour sauvegarder
l’héritage et protéger les enfants d’une part, et pour empêcher une « étrangère »
de rentrer dans le groupe familial d’autre part.
Signalons aussi qu’à ce moment précis, une certaine correspondance,
voire une certaine résonance, s’est dégagée entre les mères et moi, notamment
lorsque je me suis sentie seule devant les pleurs. Le sentiment de solitude
n’est-il pas partagé par chacune en fonction de sa position et de son
contexte ?
On pourrait considérer que le groupe est entraîné dans un processus
oscillant au gré des situations vécues par chacune.
Fatéma reprend la parole avec un discours ponctué de silences plus ou
moins longs et lourds, pour exprimer que «son mari est souvent absent le
soir et qu’elle a peur d’être abandonnée. »
Toujours au sein de ce processus interactionnel, Aïcha réplique que
«pour combler ma solitude et pour oublier mes peines, je m’acharne dans
le ménage, je n’ai pas assez de temps pour m’occuper de moi…, il faut
accepter sa part du destin. Mon désespoir est unique …je pense à mon fils
qui ne parle pas, et qui pleure toutes les nuits… Est-il habité par un djinn? »
Ces propos teintés de soumission, de courage et de résignation, ont plongé
les membres du groupe dans un profond silence. À ce moment-là, Khadija
de nouveau, se met à hocher la tête en prenant part aux difficultés des unes
et des autres, et ramène la discussion vers les phénomènes surnaturels et sa
difficulté à vivre la solitude. La plupart de ces mères se voient comme des
malades mentales, étrangères à elles-mêmes dans la mesure où leur contexte
d’apprentissage, dominé par la dépendance économique, les entraîne sur une
voie sans issue où il est impossible de déjouer les contraintes. Ainsi, elles
vont être conduites à faire ce qui est contraire à leur propre nature sociale.
Halima est la plus instruite du groupe. Elle parle très peu, paraît plus
effacée que les autres ; elle se décrit comme une mère attentive envers ses
enfants. «Parce que j’ai choisi mon mari, ma famille ne me donne plus
d’importance », dit-elle. En effet, traditionnellement, c’est la famille d’origine
qui détermine qui sera le conjoint. Dans le mariage arrangé, les époux n’ont
pas leur mot à dire, ils subissent l’autorité parentale. Si les conjoints se sont
« choisis » en passant outre la volonté familiale, ils ont en principe franchi
un pas vers leur autonomie. Cependant, il arrive que leur choix soit lourd à
porter et qu’ils se culpabilisent et regrettent de ne pas avoir suivi l’avis de
leurs parents. Ils retourneraient volontiers vers le carcan familial contraignant
mais protecteur. Le libre choix du conjoint leur fait perdre le droit de
s’exprimer.
De plus, l’éducation traditionnelle n’encourage pas l’expression
verbale de la femme. En effet, idéalement, cette dernière devrait parler peu,
être patiente, savoir se contenir et se maîtriser. La parole est encore soumise
au contrôle et aux messages teintés d’interdits et de religion.
Notre espace de parole a amené ces femmes à échanger un tant soit peu
leurs difficultés et leur malaise qui se traduisent par une dégradation de leur
écosystème social et familial. Ce qui se dégage de cette première séance de
groupe, c’est une certaine solidarité exprimée sous forme de mimiques, de
gestes bienveillants, de regards lucides et plein d’amour, mais c’est aussi par
une profonde souffrance ayant une valeur symptomatique.
En tant que rétroaction négative, ce symptôme remplit la fonction de
maintenir la stabilité du groupe, et il témoigne de l’existence d’un problème
d’appartenance au groupe lorsque celui-ci se trouve menacé par un danger
extérieur (exclusion, chômage, problème économique…).
À la fin de la séance, je remercie vivement les participantes de leur
collaboration, et leur annonce la prochaine séance dans un mois. Mais
Halima, la plus instruite du groupe, se dirige vers moi pour formuler une
demande d’aide, en sollicitant un entretien individuel. Je me suis trouvée du
coup comme happée par elle et j’ai donc répondu positivement ; elle a insisté
et a commencé à me parler d’elle et de son enfant. Les regards des autres
mamans fixaient le mien et je me sentais comme prise au piège, dans une
situation qui risquait de provoquer des crises de jalousie, de rivalité ou de
conflit. I1 est probable que le fait d’accorder plus d’attention à cette mère
n’ait pas été bien vécu par les autres. Se sont-elles senties abandonnées ou
exclues ?
Ai-je fait naître une sorte d’angoisse paranoïde qui pourrait se résumer
par la question : pourquoi elle, et pas nous ? Je me préparais donc à être
l’objet des premières attaques de la part des autres mères.
Un autre mouvement s’est enclenché à travers cet incident : celui
d’être séduite et gratifiée par Halima dans mon omnipotence de thérapeute.
Ces mères vont-elles se servir de moi pour entrer en rivalité entre
elles ?
D’autre part, comment se fait-il que je n’aie pas pu contrôler le
débordement du cadre ? Me suis-je comportée comme une femme toute-
puissante dont le pouvoir magique transparaissait dans le groupe ?
Cette série de questionnement m’amena à prendre conscience que la
condition primordiale à tout travail clinique, était d’instaurer un cadre qui
agirait comme support d’élaboration. Il doit surtout être interne ; il est
constitué à la fois d’un lieu, d’une théorie, d’espaces individuels et relationnels,
d’un ensemble de règles et de constantes dont se sert le thérapeute non
seulement pour étayer sa pratique, mais aussi pour se situer et prendre sa
place dans la constellation groupale.
En nous provoquant par sa crise de pleurs, Khadija a déstabilisé le
cadre investi par le groupe. Aussi, en me laissant « emporter » par Halima,
j’ai, peut-être, transgressé le cadre qui me semblait être pourtant bien défini
au départ ? Pourtant, cette transgression d’excès ou de débordement a été
constitutive du groupe. De plus, cette découverte de soi dans une situation
nouvelle à l’intérieur d’un groupe, pourrait bien représenter un autre regard,
une autre écoute, différents de ceux d’un psychologue envers un patient que
j’avais au début.
9. Critique de la première rencontre
Les sentiments de séduction et de gratification de mon omnipotence
en tant que psychologue, se sont confirmés lors de mon entretien en tête-à-
tête avec Halima, élément déclencheur et révélateur de la crise. La première
étape de cette rencontre consista à établir les règles explicites de la
collaboration entre le groupe et moi-même. La présentation de mon statut de
psychologue fut l’un des premiers points essentiels à la définition de la
relation afin d’éviter confusions et malentendus quant aux multiples fonctions
que le groupe pourrait m’attribuer, allant de l’agent administratif à l’assistante
sociale…
La première rencontre avec le groupe a révélé un certain nombre de
faits portant sur les thèmes suivants : la solitude, la solidarité, la souffrance
etc. Nous avons posé comme hypothèse que les mères avaient fait surgir au
sein de cette réunion des éléments de souffrance individuelle et familiale.
Cette souffrance se traduit par la rupture brutale du mythe familial auquel
adhéraient ces mères : elles se sont trouvées du jour au lendemain face à un
monde déstructurant et éclaté, ce qui engendre des perturbations pathologiques
qui se manifestent souvent sous la forme de symptômes au niveau de l’enfant
ou d’un autre membres de la famille. De plus, au sein de l’institution
familiale, la femme va se constituer un axe fondamental pour assurer la
transmission de tout ce qu’elle aura intégré, dans le but de sauvegarder le
statu quo. Ce dernier va garantir la prédominance d’un principe de stabilité
rigide et pathologique aux dépens des possibilités de transformation.
On débouche ainsi sur l’impasse des parents qui ont reçu une éducation
traditionnelle basée essentiellement sur des méthodes répressives et qui,
apparemment, ne se satisfont plus de ce modèle en ce qui concerne leurs
enfants. Consciemment ou inconsciemment, ces parents s‘interrogent sur
leur propre comportement et sur celui de leurs enfants, et ne seraient jamais
venus consulter si ces derniers n’avaient présenté de réelles difficultés
souvent révélées par un tiers, comme l’école ou le corps médical.
10. La deuxième rencontre (un mois plus tard)
À ma grande surprise, lors de la deuxième rencontre, les femmes se
sont présentées avec une apparence plus soignée. Certaines s’étaient
maquillées. Cette préoccupation esthétique s’est aussi marquée dans la prise
de conscience des objets placés dans la pièce, en particulier d’un miroir.
Le processus déjà en cours a provoqué chez les mères un nouveau
positionnement personnel en liaison avec le groupe.
Avec beaucoup plus d’acuité qu’à la première séance, je me suis sentie
moi-même à l’aise et j’ai pris conscience du fait que je jugeais correct de
m’habiller de façon tout à fait modeste, pour créer un climat de détente.
J’ai constaté aussi chez moi une accentuation de ma rigueur qui s’est
manifestée à travers l’organisation du cadre c’est-à-dire la façon de me
présenter en tant que thérapeute, de maîtriser mes émotions et de ne pas
rentrer dans le piège du débordement du cadre.
Dés le départ, j’ai décidé de signaler au groupe le début et la fin de la
séance et de préciser qu’en dehors de ce temps, je ne répondrais à aucune de
leurs questions.
Aussitôt le terrain préparé, les mères commencèrent à se présenter
chacune à leur tour en évoquant les difficultés de leurs enfants et l’itinéraire
parcouru entre l’hôpital et l’association A.P.T.E.
L’idée de participer au groupe se révèla être bien acceptée par les
mères qui se disaient soulagées par la perspective de ne pas être seules à
devoir se confronter à l’opinion du psychiatre sur leurs relations avec leurs
enfants. La plupart des difficultés présentées étaient en effet liées au fait que
de tels parents ne sont pas prêts à se considérer comme patients, car ils
attribuent à l’enfant l’origine de leur malaise (et donc leur volonté de
changement est tout à fait hypothétique).
La totalité des mères présentes a subi des châtiments corporels et
d’autres formes de maltraitance (dans l’enfance comme à l’âge adulte lors de
scènes de ménage ou de violences familiales), ce qui les entraîne à se
décharger (entre autres par des coups) sur leur enfant, lequel devient à son
tour un sujet en souffrance.
C’est le cas de Khadija qui avoue battre son enfant : sans s’en rendre
compte, elle reproduit des scènes du passé vécues avec ses parents, où elle
était elle-même battue et effacée. À travers les récits évoqués au cours de
cette rencontre, les membres du groupe semblent partager et vivre les mêmes
émotions.
Plus l’entretien s’approfondit, plus les mères glissent vers un discours
personnel où l’enfant n’est plus le centre de leurs préoccupations. Cependant,
elles ont des difficultés à s’engager et à accepter une remise en cause.
Il est intéressant de constater que les mères se sont placées
différemment lors de la deuxième rencontre : celle qui avait pris la parole la
première au cours de la réunion initiale, Khadija, se met en face de moi et
reprend à nouveau la parole tout d’abord.
Aïcha et Malika échangent de fréquents regards complices, faisant
bloc contre Khadija ; elles enchaînent la discussion sur un ton agressif,
comme pour signaler à cette dernière qu’elle est en train de monopoliser la
parole. En effet, Khadija est perçue comme le leader dans la constellation
groupale. Elle semble avoir l’art de susciter les émotions et de renforcer un
rapprochement dans le groupe.
Halima, de son côté, intervient comme pour contourner de façon
subtile la situation de crise, et diminuer les tensions en abordant le problème
de son enfant qui présente des difficultés scolaires. Elle affirme ne pas
comprendre pourquoi son enfant intelligent et vif n’arrive pas à se concentrer
en classe, et elle poursuit en avouant que quelque chose lui échappe. Elle est
dépassée et prend conscience petit à petit des problèmes que lui pose son fils.
Lors d’un entretien ultérieur, avec Halima et l’enfant, je constaterai qu’elle
était très anxieuse, craignant que son fils Hassan ne redouble la classe ; elle-
même avait subi un échec semblable au même âge que lui. Ensuite, elle le
décrivit comme lui ressemblant beaucoup et ajouta que depuis qu’il avait de
mauvaises notes en classe, son asthme avait disparu.
De même, ce n’est que lorsque le fils de Halima a refusé d’aller à
l’école, que cette dernière a été vraiment bouleversée et a réellement décidé
de réagir. Dans le groupe, ce cas est cité comme une expérience positive,
dans la mesure où il a suscité chez les mères le désir de s’interroger sur elles-
mêmes. Cet exemple a pris place dans un climat de résonance affective où
toutes partageaient le même vécu : celui d’être disponible pour écouter leur
enfant afin de mieux communiquer avec lui. Fatéma, peu convaincue,
entraîne le groupe à cristalliser le problème scolaire sur l’école qui, selon
elle, est responsable de l’échec de son fils. Sur un mode plus hésitant, Aïcha
intervient pour parler de son enfant qui présente un retard de langage. En face
d’elle, Khadija approuve et encourage la prise de parole de Fatéma, d’un air
complice et sérieux. Cette attitude a allégé l’atmosphère, au départ tendue.
Ainsi encouragée, Aïcha se met à parler d’elle et de sa petite enfance,
et explique au groupe qu’orpheline, elle a été élevée par une belle-mère qui
l’empêchait d’étudier et de sortir, et l’utilisait comme une domestique.
Pour Malika, un problème plus délicat émerge dès le début de son
intervention qui évoque sa situation d’échec. De nouveau, les pleurs se
confondent avec les paroles pour confier au groupe son malheur : elle est
mariée avec l’époux de sa sœur décédée ; la famille l’a obligée à épouser son
beau-frère âgé de soixante ans. Depuis, Malika demeure dans une situation
de deuil. Elle est la seule à porter une djellaba sombre, triste, ainsi que le
voile. Mais dans le groupe, Malika semble beaucoup plus à l’aise et mise en
confiance : elle y éprouve un sentiment de protection et de sécurité que ne lui
procurerait pas un entretien individuel.
Finalement, ces échanges dans le groupe ont permis aux mères de
dédramatiser leurs problèmes et de se déculpabiliser de ce qu’elles ressentaient
comme un échec sur tous les plans.
De même, elles ont trouvé des solutions grâce à la solidarité qui s’est
manifestée et grâce au cadre qui a permis de favoriser l’écoute de ces mères.
Cependant, nous n’avons pas pu réaliser la troisième rencontre vu la situation
de crise notre institution.
En ce qui me concerne, l’intensité de ce travail avec le groupe des
mères a produit un effet positif sur ma propre pratique. J’ai d’abord eu le
sentiment que mon corps était nié et qu’il fallait me retenir et me contenir
pour paraître à leurs yeux différente et plus forte. Ceci n’empêchait pas
l’existence chez moi aussi de désirs non exprimés et de failles. Au sein des
résonances amplifiées entre le groupe et moi, notamment lorsque je me suis
sentie transpercée par le regard de l’une des mères, c’est la concordance entre
mes failles et leurs désirs qui a permis le déclenchement de la crise.
Introduire le processus systémique dans ce contexte linéaire et fermé
s’est révélé délicat. Cette expérience m’a aidée à réaliser à quel point, pour
reprendre l’expression de Mara Selvini Palazzoli (1984), le « processus
d’assimilation-accomodation » nécessaire au thérapeute pour être en mesure
d’atteindre un niveau adéquat d’intégration dans le nouveau milieu de
travail, est complexe et long.
I1 a donc été difficile pour moi de me situer et de m’adapter au
contexte d’apprentissage, malgré mon expérience professionnelle acquise
dans différentes institutions au Maroc, et ce depuis plusieurs années.
Cette approche avec les mères m’a aidée à me réconcilier avec moi-
même pour agir efficacement en englobant l’ensemble des méthodes de
l’institution.
Durant ce travail sur l’espace de paroles avec les mères, j’ai été
amenée à créer un nouvel équilibre relationnel dans le groupe et dans
l’institution, en invitant non seulement le groupe des mères mais aussi les
maris lors des tous premiers instants de la constitution du groupe (la fête de
fin d’année). Malgré l’attention orientée vers les mères, mon souci constant
a été de développer une certaine éthique relationnelle avec l’ensemble des
membres des familles et de l’institution.
Au bout de plusieurs années, les changements dans l’institution se
sont affirmés. La structure s’est progressivement auto-gérée en créant des
événements assurant l’essentiel de son financement. L’équipe s’est mobilisée
lors des dernières réunions de bilan de fin d’année pour transformer les
conditions de travail et d’accueil des enfants et des familles, ce qui indique
qu’elle a pris conscience de ses lacunes et de ses limites. Les membres de
l’équipe étaient exposés à des tensions et angoisses sans qu’il soit fourni en
contrepartie les moyens de les métaboliser à travers l’instauration d’espace
transitionnel de symbolisation, comme des réunions de supervisions ou de
contrôle des pratiques. Passer d’un plan à un autre quand la situation s’avère
rigide, et la déplacer dans un autre lieu pour la rendre symboliquement
présente, aurait été à nos yeux indispensable pour encadrer et canaliser les
débordements.
·
DE FRANCK-LYNCH B. (1986) : Thérapie Familiale Structurale. p. 56, ESF ,
Paris.
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ELKAÏM M. (1995) : Panorama des thérapies familiales . Seuil, Paris.
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KAES R. & collectif (1997) : Crise, rupture et dépassement. p. 243. Dunod,
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SIJELMASSI A. (2001) : L’implication de la famille dans le processus thérapeutique
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Maroc.
[1]
Psychologue clinicienne, psychothérapeute et thérapeute familiale systémique dans
une polyclinique de la Sécurité sociale à Casablanca. Membre fondateur de
l’Association marocaine pour la recherche et la thérapie systémique de la famille et
autres systèmes humains (l’AMRTS) et membre fondateur de l’Association Arabe de
psychothérapie (AAP).