Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux 2002/2
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux
2002/2 (no 29)
276 pages
Editeur
I.S.B.N. 2804138712
DOI 10.3917/ctf.029.0023
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AuteursVinciane Despret[1] [1] Philosophe, psychologue, professeur à l’Université de...
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du même auteur


1 Le projet de tenter de penser l’émotion peut être plongé dans un passé très ancien, rappelant que les modernes sciences expérimentales ne furent pas les premières à mener à bien un projet où construction de connaissance et production de transformation s’entre-appellent systématiquement. Comme le souligna un jour le regretté Francisco Varela, on peut voir le coussin de méditation comme le premier « laboratoire », et le terme « discipline », avant d’être associé aux pratiques scientifiques, a longtemps désigné les exercices spirituels dont l’enjeu était la compréhension/modification de la manière dont le méditant est affecté par les autres et par le monde et dont il leur affecte une signification.

2 Qui plus est, alors que les textes anciens traitant de la nature nous semblent indépassablement relatifs à leur époque et à leur culture, ceux qui transmettent des traditions de sagesse et de travail sur soi apparaissent comme dotés de la capacité de faire penser et sentir à travers les époques et les cultures.

3 D’autre part, nous sommes également les héritiers d’une longue histoire où des artistes, musiciens, tragédiens, auteurs de romans, ont cultivé les moyens de susciter des émotions, et où des penseurs, depuis Platon, ont fait exister la question des émotions, de leurs dangers, de la manière de les trier, de les identifier et de considérer avec suspicion tant ce à quoi elles nous portent que ceux qui savent les susciter.

4 Bref, la question qui nous a rassemblés n’est pas neuve. Mais l’originalité de la rencontre tenait à la tentative de constituer cette question en terrain de rencontre pour des praticiens appartenant à des disciplines différentes, c’est-à-dire d’évaluer la manière dont, aujourd’hui, différentes démarches de recherche sont susceptibles d’approcher la question sans la constituer en « objet » dont ces démarches détiendraient la définition enfinscientifique. En d’autres termes, il s’agissait certes d’apprendre à propos des émotions, mais aussi, et peut-être surtout, d’en apprendre sur la possibilité, pour nos traditions modernes de savoir, de s’articuler autour d’une question que nulle d’entre elles ne peut s’approprier.

Matinée du 23 août

5 Après la présentation du thème, cette matinée a été consacrée à une sorte d’« exercice pratique » présenté par Isabelle Stengers et Vinciane Despret, à partir de la projection d’un documentaire, « Insectes en société », de Guillaume Vincent. La singularité de ce documentaire est double. Il fait coexister en effet deux projets de recherche distincts, proposant deux approches divergentes de la question de la « vie sociale », une approche sociobiologique et une approche étho-écologique. Chacune de ces approches, à l’expérience, suscite tant chez le chercheur que chez celui qui regarde le film, des émotions distinctes. Cette question communique évidemment de manière directe avec celle des émotions puisque l’invention de la vie sociale est également l’invention de vivants capables de relations radicalement différentes selon que ces relations s’adressent à des congénères appartenant à « son » groupe ou à d’autres. Ce qui, en revanche, reste indéterminé, est la question de savoir comment caractériser cette « différence radicale ». Selon la voie ouverte par la sociobiologie, la « vie sociale des fourmis », qui donne son thème principal au film, ouvre aux questions pertinentes pour toute société : les fourmis individuelles « sacrifient » leur propre reproduction, et, de manière générale, la vie sociale implique la question générale du rapport coût/bénéfice, du point de vue de la transmission de ses « gènes », entre ce à quoi un comportement « social » implique que l’individu renonce, qu’il risque ou sacrifie, et ce qu’il y gagne. Selon la voie ouverte par l’étho-écologie, la « vie sociale des fourmis » est d’abord caractérisée par le contraste entre comportement individuel et résultante impliquant les fourmis « en grand nombre » ; la question soulevée est alors celle de l’indétermination foncière du terme « individu » ou « comportement individuel », dont la signification est inséparable de la définition du mode d’appartenance de l’être individuel à son groupe.

6 Du point de vue de la question des émotions, la différence entre les deux approches est cruciale. Si un comportement individuel doit être jugé à partir de ses avantages en termes sélectivistes, le point de vue scientifique sur l’émotion impliquera l’opposition entre croyance et savoir : la valeur et la signification attribuées à une émotion sera toujours du côté de la croyance, la version objective imposant une mise en rapport directe avec la « raison cachée », toujours du même type, que constitue un avantage dansla transmission génétique. Par contre, si la question de la sélection joue en tant que contrainte certes, mais non à titre de « cause », la question de l’émotion pourrait bien constituer un accès à la question générique de la manière dont un individu est affecté par son environnement et lui donne sens. En ce cas, les fourmis seraient bel et bien singulières car c’est la multitude des comportements individuels qui construit le sens assignable (construire un nid, nourrir les larves, suivre une piste, transporter un objet lourd, etc.) de ces comportements : l’émotion, impliquant la question du « sens » pour l’individu (avec la possibilité de l’hésitation ou du choix), pourrait bien être précisément la question à ne pas poser aux fourmis. L’émotion signalerait que la question du « sens » d’un comportement se pose sinon « pour » l’individu, en tout état de cause, au même niveau de description que celui de l’individu (l’intrus qui entre, prudemment, dans le territoire d’un autre n’a sans doute pas de représentation consciente du risque qu’il prend, mais son expérience est habitée par le sens de ce risque, « pas chez moi »). Lorsqu’il s’agit des humains, la question des émotions devrait alors associer ce que nous nommons «penser» et ce que nous nommons « sentir » sur un mode qui signale l’indétermination de l’identité individuelle : quelque chose arrive qui me fait sentir et penser.

Après-midi du 23 août

7 La question de savoir comment un individu peut être affecté par son monde, ou, corrélativement comment il peut être sensible à telle ou telle composante de son monde implique, pour pouvoir prendre toute sa portée, l’abandon de la démarche causale selon laquelle ce que nous définissons comme individu est doté d’une identité bien déterminée. Et c’est ici que l’apport de la physique loin de l’équilibre apporte un argument important de type «a fortiori», au sens de «si déjà». Si déjà les systèmes physico- chimiques loin de l’équilibre sont caractérisés par l’émergence de comportements impliquant de manière inséparable l’articulation des processus dont le système est le siège et ses relations avec l’environnement, comment peut-on ambitionner de les séparer lorsqu’il est question des êtres vivants, et pensants. Comment peut-on, par exemple, entreprendre de donner une réponse tranchée à la célèbre question de William James : « Suis-je ému parce que le spectacle est émouvant, ou le spectacle est-il émouvant parce que je suis ému ».

8 L’exposé d’Albert Goldbeter, centré sur l’analyse biochimique des phénomènes de sensibilité, a donc permis de rappeler que les sciences expérimentales pouvaient constituer une source d’inspiration non réductrice, ouvrant l’imagination à la diversité des modes d’existence et de causalité.

Sensibilité du vivant

9 Albert Goldbeter[1] [1] Chargé de cours à la Faculté des Sciences, Université...
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10 Une des définitions du mot « émouvoir » est d’agir sur la sensibilité d’un être vivant. Il est bien entendu difficile, voire hors propos, de parler d’émotion quand on considère le comportement d’un organisme unicellulaire. La manifestation d’une émotion semble ainsi devoir être réservée aux organismes plus évolués munis au moins d’un système nerveux. Toutefois, les bactéries présentent déjà un comportement qui ressemble à une émotion primitive traduisant le plaisir ou le dégoût. Ces organismes unicellulaires sont en effet capables de reconnaître une substance attractive d’une substance qui les repousse ; par chimiotactisme, les bactéries se rapprochent d’une source émettant un signal attractif et s’éloignent s’il s’agit d’un signal répellent. Plutôt que de discuter les émotions comme on peut les observer chez les organismes supérieurs, j’examinerai la question de la sensibilité caractérisant les systèmes vivants. Émotions et sensibilité sont intimement liées: un organisme insensible (aux variations du monde extérieur ou à celles de son milieu interne) ne peut ressentir d’émotion.

11 Le but de cet exposé est double. Après avoir comparé différents types de sensibilité rencontrés dans les systèmes vivants, j’examinerai un exemple illustrant à la fois l’existence de phénomènes de seuil et les modalités du passage de l’individu au collectif au niveau cellulaire.

12 La sensibilité du vivant peut être caractérisée en mesurant la manière dont il répond à une variation de son environnement. Cette réponse peut être linéaire, atteindre un plateau marquant la saturation, ou augmenter de manière sigmoïdale à mesure que l’intensité du stimulus ou du signal augmente. Une variation sigmoïdale peut être abrupte, auquel cas elle est caractérisée par un seuil. Il existe plusieurs mécanismes moléculaires susceptibles de donner lieu à un phénomène de seuil. Plus la variation de la réponse est abrupte pour une variation donnée du stimulus ou du signal, plus la sensibilité du système produisant cette réponse est grande.

13 Un autre type de sensibilité est lié à l’existence de points de bifurcation qui correspondent à des valeurs critiques d’un paramètre au-delà desquelles un état stationnaire du système devient instable alors qu’un autre état stable (stationnaire ou oscillant) apparaît[2] [2] Pour un complément d’information, voir ELKAÏM M. , GOLDBETER...
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. Dans le voisinage d’un point de bifurcation, la sensibilité du système augmente puisqu’une variation infinitésimale d’un paramètre peut résulter en un changement drastique de la nature du comportement dynamique. Des oscillations entretenues peuvent ainsi survenir de manière spontanée quand un état stationnaire de non équilibre devient instable au-delà d’une valeur critique d’un paramètre.

14 Dans le cas de la bistabilité, deux états stationnaires stables peuvent co-exister dans un domaine de valeurs d’un paramètre de contrôle. L’évolution vers l’un ou l’autre de ces états dépend des conditions initiales. L’ensemble des conditions initiales au départ desquelles le système évolue vers l’un des deux états stationnaires stables représente le bassin d’attraction de cet état.

15 L’exemple des amibes acrasiales (Dictyostelium discoideum) permet d’illustrer le rôle des bifurcations en biologie cellulaire, de même que la transition entre les formes individuelle et collective au cours du cycle de vie. En présence de bactéries dont elles se nourrissent, les amibes croissent et se divisent sous la forme unicellulaire. Après une carence en nourriture, par une réponse chimiotactique les amibes s’agrègent de manière pulsatile en vagues successives autour des cellules se comportant comme des centres d’agrégation. L’agrégat ainsi formé se transforme en sporange et le cycle recommence lorsque la germination des spores produit à nouveau des amibes unicellulaires. Le signal responsable de l’agrégation pulsatile est sécrété par les cellules de manière oscillante. Avant d’acquérir la capacité d’osciller de manière autonome, les cellules sont excitables en ce qu’elles peuvent relayer des signaux dont l’amplitude dépasse un seuil. L’analyse d’un modèle pour le mécanisme de communication intercellulaire montre que l’apparition des oscillations est due au passage par un point de bifurcation.

16 La formation d’ondes au cours de l’agrégation est due à la désynchronisation des cellules au cours du développement. Cette désynchronisation résulte du fait que les cellules sont bloquées et commencent leur développement à des phases différentes du cycle cellulaire lorsque la carence survient. Si toutes les cellules subissaient une variation synchronisée de leurs paramètres biochimiques, elles posséderaient toutes le même comportement dynamique et l’ensemble du territoire d’agrégation ne pourrait se structurer dans l’espace de manière efficace. Cet exemple met en lumière le rôle des variations individuelles de chacune des amibes dans l’émergence du comportement dynamique au niveau collectif de la colonie.

Matin du 24 août

17 Dominique Lestel et Vinciane Despret ont associé leurs efforts pour articuler la question des émotions animales avec celle de l’éthologie en tant que discipline scientifique. Il s’agit ici de donner toute son ampleur à l’idéeque connaître, c’est « entrer en relation », et donc, le cas échéant, être ému et transformé par ce avec quoi on entre en relation. L’éthologie s’est transformée au cours des dernières années, lorsqu’elle s’est libérée du modèle d’objectivité des sciences expérimentales pour interroger la multiplicité des devenirs associant les animaux et les humains qui tentent de repérer ce qui fait sens pour eux.

Le chercheur et ses animaux

18 Dominique Lestel[1] [1] Maître de conférences, École Normale Supérieure, 45,...
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19 Les relations homme/animal constituent un espace privilégié d’expression des émotions. Parmi les multiples formes que peuvent prendre une telle relation (celle du chasseur, celle du dompteur, celle du toréador, etc.), celle de l’éthologie est l’une des plus intéressantes à comprendre. Un pacte émotionnel entre l’homme et l’animal se superpose au pacte cognitif que l’ethologue revendique explicitement. Face à ces chercheurs qui passent toute leur vie (ou presque) à étudier les mêmes animaux, le philosophe peut légitimement se demander ce qu’est une vie d’animal pour occuper toute une vie d’homme.

20 L’éthologie se transforme radicalement dans les années 60 avec le début des observations de terrain sur de longues durées. Jane Goodall, peut- être la première à s’engager dans une telle aventure, observe ainsi les chimpanzés sauvages de Gombe pendant plus de 40 ans. D’autres suivront sa démarche. Une connaissance très intime de chaque animal en émerge, qui conduit à l’une des grandes révolutions conceptuelles du XXe siècle, et sans doute la moins connue. Les éthologues montrent que certains animaux ne peuvent plus être considérés autrement que comme des espèces de sujets. C’est la 4e blessure narcissique de l’humain après la révolution copernicienne, la révolution darwinienne et la révolution psychanalytique. L’opposition nature/culture, en particulier, ne s’inscrit plus dans le cadre d’une opposition homme/animal trop longtemps tenue comme allant de soi.

21 Une telle révolution en éthologie est par ailleurs renforcée par certains résultats spectaculaires qui apparaissent à la même époque en psychologie comparée, en particulier avec l’avènement de ces expériences au cours desquelles des chercheurs ont tenté d’enseigner un langage des signes à des chimpanzés, un gorille et un orang-outang, avec des résultats pour le moins problématiques. Outre les différences de médium utilisé (ASL ou langage symbolique inventé), une dichotomie forte traverse ces travaux. Une partie des chercheurs ont décidé d’adopter une approche expérimentale pure et dure, avec une séparation très nette de l’animal et des expérimentateurs dans les dispositifs expérimentaux, alors que d’autres ont au contraire décidé d’adopter une approche familiale dans laquelle le primate fait partie de la famille du chercheur de plein droit. Cette dernière approche s’est révélée la plus féconde.

22 Mais considérer ces expériences comme des expériences de psychologie expérimentale pure (jusqu’où l’animal peut-il avoir accès au langage humain) ne rend pas justice de l’importance et de la complexité des processus en jeu. Il est plus satisfaisant de considérer que se sont ainsi constituées d’authentiques communautés hybrides homme/animal de partage des sens, d’intérêts, d’affects.

23 Dans cette perspective, on peut s’inspirer du mathématicien A. Turing et du test qu’il a développé, pour savoir dans quelle mesure on peut attribuer de l’intelligence à une machine pour développer des relations riches avec l’animal dans le cadre de l’éthologie ou de la psychologie comparée. Un enjeu important de cette démarche est de pouvoir penser une rationalité expressive (mobilisation des ressources pour l’expression de soi) différente d’une rationalité instrumentale (mobilisation des ressources pour atteindre son but) et plus à même de comprendre le rôle des émotions dans les relations homme/animal.

Figures de l’éthologie

24 Vinciane Despret[1] [1] Philosophe, psychologue, professeur à l’Université de...
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25 Assez paradoxalement, la question de l’émotion est restée relativement absente des études sur l’animal. Le paradoxe réside dans le fait que d’une part, dans notre tradition psychologique, nous pouvons rencontrer de nombreuses affirmations du type « l’émotion, c’est l’animal qui est en l’homme », et de l’autre, il semble difficile de parler scientifiquement des émotions de l’animal. Nos versions de l’émotion sont bien souvent définies dans le registre de l’animalité : elles la définissent comme ce qui s’oppose à la raison, ce qui déborde, ce qui menace; une sorte de vieux fonds commun primitif ou archaïque : ce qu’il faut domestiquer. Comment comprendre le silence de l’animal ému ? On peut très rapidement invoquer, pour comprendre ce paradoxe, les orientations qu’a prises une bonne part des pratiques scientifiques, au cours de leur courte histoire. Pour le dire vite, on peut qualifier l’ascétisme de ces pratiques et la volonté de faire science qui les a animées, comme une volonté de « dé-tachement », ce que résume bien le terme d’objectivation. La célèbre expérience de Rosenthal en est un des exemples les plus caricaturaux. En montant un dispositif qui dénonce comme autant d’artefacts les attentes des chercheurs, Rosenthal ne veut aboutir qu’à une chose : éradiquer de toute expérimentation toutes les dimensions affectives qui nécessairement les accompagnent, en les définissant comme des parasites qui compromettent la pureté des résultats.

26 Ce que Rosenthal refuse, finalement, au nom d’un certain idéal du faire science pour lequel savoir rime avec autorité, c’est la possibilité que nous puissions, tant l’animal interrogé que nous qui l’interrogeons, en passer par l’épreuve des transformations.

27 Car c’est bien ce que nombre d’expérimentations mettent en scène, comme une proposition à chaque fois risquée et inédite : par de multiples manières, le dispositif transforme l’homme, les définitions de ce que sont l’être humain et l’animal, les possibles nouveaux que l’animal pourra réaliser. L’expérience sur les singes parlants, le perroquet Alex de l’équipe de Irène Perpenberg, l’apprivoisement des choucas de Konrad Lorenz, et bien d’autres encore en témoignent amplement.

28 Dans toutes ces propositions de transformations, l’expérience de Rosenthal en accuse le contraste, l’émotion apparaît alors comme un formidable vecteur : elle mobilise les transformations, et à la fois se fait mobiliser par les propositions à l’œuvre. N’est-ce pas ce qui est arrivé à ces petits rats albinos prétendument naïfs, et aussi à ces étudiants tout aussi naïvement mis dans la situation d’une prétendue naïveté ?

29 Ne témoignent-ils pas, au-delà de la volonté de disqualification qui préside à toute l’expérience de Rosenthal, d’une transformation de, par et avec l’émotion? Pour le dire autrement, nous pouvons penser que tous, rats naïfs et étudiants consciencieux et dupés, se sont rendus sensibles les uns aux autres. Ils se sont rendus mutuellement sensibles aux attentes les uns des autres ; mais ce terme est à la fois trop chargé et trop pauvre pour désigner la multiplicité des situations singulières appelant les transformations, il faudrait en changer ; nous pourrions dire alors qu’ils se sont rendus sensibles aux enthousiasmes des uns et des autres – et ce qu’on appelle docilité des rats soigneusement sélectionnés par des générations de chercheurs passionnés n’est-elle pas finalement une incroyable capacité des rats à se rendre sensibles aux enthousiasmes des chercheurs ?

30 Peut-être avons-nous ici une amorce de définition toute pragmatique de l’émotion dans la relation des animaux et de leurs chercheurs : elle serait – et je m’inscris dans une perspective Jamessienne – ce qui « rend sensible ». Cette définition n’en est pas vraiment une : elle ne prétend pas cerner ni saisir une quelconque essence du phénomène émotionnel; elle décrirait plutôt les conditions de possibilité de pratiques de traductions entre hétérogènes engagés dans la même aventure. Elle permet de suivre comment les chercheurs et leurs animaux s’engagent dans ces communautés hybrides dont parle Dominique Lestel, communautés de sens, d’intérêts et d’affects qui les mobilisent et les transforment. Elle n’est pas une définition, mais un mode de repérage : elle repère pas à pas la manière dont l’émotion peut se construire dans les épreuves de traduction qui s’adressent à des êtres, dont, a priori, nous ne connaissons pas quelles sont les questions pertinentes à leur poser.

31 L’émotion rend sensible : mais ce à quoi elle rend sensible ne préexiste pas à la question et fera l’objet de tout un travail par lequel l’émotion et ce à propos de quoi elle est émotion vont s’entre-définir. Ainsi, par exemple, lorsque l’éthologiste Berndt Heinrich tente d’élucider comment les corbeaux se recrutent mutuellement autour de la nourriture, et voit toutes ses hypothèses mises en pièce les unes après les autres par l’imprévisibilité la plus totale de ceux qu’il interroge, nous assistons à une véritable mobilisation du chercheur par l’énigme de plus en plus passionnante que lui imposent ses corbeaux. Le chercheur est alors lui-même recruté comme le sont ceux qu’il observe. La question de Heinrich devient alors : à quoi devrais-je être sensible si je veux comprendre ce à quoi eux-mêmes le sont ? Comment mon émotion va-t-elle devenir un outil de perception fine de « ce qui compte » pour un corbeau ? Car s’il y a bien quelque chose que saisit ce type d’émotion, c’est qu’elle s’adresse et se laisse définir par « ce qui compte » – ou plutôt même, insistons là-dessus, ce qui compte et l’émotion vont s’entre- définir. Il n’y a ici aucune recherche de cette mythique empathie qui rapprocherait magiquement le chercheur de ceux qu’il observe, mais la construction d’un « devenir avec » qui mobilise de nouveaux types de sensibilité.

32 Ce “ devenir avec ” se décline dans un réseau d’expériences de plus en plus vaste : la possibilité de comprendre l’autre, écrit Heinrich, repose sur la longue élaboration d’une relation de confiance; elle engage à des émotions inédites par lesquelles le chercheur se laisse recruter: de nouvelles formes d’hésitation, une émotion de bravoure (les corbeaux ont visiblement beaucoup à nous apprendre sur ce type d’émotion), une émotion de curiosité qui étend les formes de curiosité du chercheur, ou encore une émotion célébrant la réussite d’« être recruté ».

33 En observant le travail des éthologistes, la manière dont ils se laissent traverser par d’autres types de « rendre sensible », on peut commencer à sortir la question de l’émotion animale des dilemmes dans lesquels elle s’est souvent engagée : ceux de l’attribution (« attribuer » de l’émotion à l’animal comme on attribue de manière unilatérale des droits, reste finalement une réponse assez pauvre) ; ceux de l’empathie ou de l’anthropomorphisme ; ceux de la nature « naturelle » ou « culturelle » de l’émotion. L’émotion, comme “ rendre sensible ” n’existe qu’à se construire, et à se cultiver. Ce qui ne veut ni dire qu’elle est naturelle ni dire qu’elle ne serait que culturelle : cultiver le “ rendre sensible ”, c’est trouver les bons dispositifs de domestication mutuelle qui déploient activement ce “ rendre sensible ”. Et c’est là sans doute où l’éthologie nous montre un bel accès à cet héritage qui nous enjoint de domestiquer nos émotions : nous laisser domestiquer par les exigences d’une multiplicité de « devenirs sensibles ».

Après-midi du 24 août

34 Depuis Darwin, émotion et expression sont liées, et renvoient à la vie de groupe. Être ému n’est pas d’abord une expérience privée, mais une expérience impliquant la relation. La peur ou l’attrait s’exprime et transforme la réalité de tous ceux qui la perçoivent. Corrélativement, chaque culture (jusqu’à la famille) stabilise ce que l’on peut appeler des scénarios émotionnels, dont les individus qui se pensent libres sont en fait acteurs. Plutôt que de poser la question « qu’est-ce que l’émotion » comme si celle- ci avait une identité en elle-même, il est possible d’étudier les possibilités de modification des scénarios, ou de création de nouveaux scénarios. En d’autres termes, l’approche thérapeutique peut, comme l’approche expérimentale, lier intelligibilité et possibilité d’« agir sur » et de transformer.

Les émotions en tant que constructions sociales[1] [1] Traduction de l’anglais : Edith Goldbeter. ...
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35 Kenneth[2] [2] Mustin Professor of Psychology, Department of Psychology,...
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et Mary[3] [3] Professor of Psychology & Women’s Studies, Department...
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Gergen

36 Notre présentation s’articule sur une conception constructionniste de la connaissance. Nous considérons le constructionnisme social comme une méta-théorie heuristique. Elle attire l’attention sur les manières dont les proclamations de connaissance (et de morale) naissent dans les sociétés. Les discours sur le réel et le bon ont des objectifs pragmatiques pour les groupes au sein desquels ils se développent. Le constructionnisme a lui-même sa logique propre, mais il peut être utilisé de manières multiples et variées.

37 Dans le contexte présent, nous nous intéressons aux façons dont les émotions humaines ont été construites par différents groupes professionnels, et à la recherche d’un discours neuf et plus satisfaisant à leur propos.

38 Les approches les plus élaborées de l’étude des émotions en sciences sociales comprennent aujourd’hui :

  1. les bases biologiques des émotions (incluant les recherches sur le cerveau, etc.) ;
  2. les théories évolutionnistes de l’émotion ;
  3. les discours psychologiques à propos de l’émotion, incluant les points de vue psychodynamique, social et cognitiviste ;
  4. les approches culturelles qui insistent sur la production culturelle des émotions.

39 Notre travail inclut le point de vue culturel, mais évite de tomber dans le déterminisme culturel. À notre avis, les expressions émotionnelles sont des performances spécifiques sur le plan culturel, et les règles de leur expression peuvent se développer de manière à inclure à la fois le temps et l’espace nécessaires à la survenue de l’émotion. Cependant, ces expressions sont en même temps les constituants d’échanges relationnels élargis que nous nommons « scénarios émotionnels » ; ceux-ci requièrent que certains événements aient lieu pour légitimer ces expressions.

40 L’expression de l’émotion détermine la circonstance, et la circonstance détermine l’expression. De la même manière, l’expression légitimise en partie les réactions d’autrui. Ces dernières ensuite déterminent l’expression, qui à son tour, détermine l’action. En ce sens, une expression émotionnelle est co-constituée par le courant des évènements où elle s’insère. De plus, tous les scénarios sont enchâssés dans une histoire culturelle et un cadre matériel.

41 Les implications pratiques de notre conception relationnelle des émotions sont :

  1. l’incitation à mettre sur pied de nouvelles formes de théories et de méthodes de recherche ;
  2. l’amélioration des pratiques thérapeutiques (par exemple, en se décentrant de l’explication par la « nature humaine » pour des expressions d’émotions comme l’agressivité, et en flexibilisant les scénarios émotionnels dans les relations interpersonnelles ;
  3. l’amélioration des relations multiculturelles en insistant sur le dialogue intergroupe et les ententes (=compréhensions) sociales émergentes.

42 Cependant, le fait que les émotions soient inséparables de processus de constructions sociales et culturelles ne permet pas de faire l’économie dela question de savoir comment approcher des situations sociales où l’émotion a une valeur ou joue un rôle. Lorsque la sociologie de l’art, par exemple, entend renvoyer l’émotion que suscite une œuvre à une simple construction sociale, elle risque de provoquer l’indignation tant des artistes que des amateurs. Comment réussir à éviter de prendre position ou parti, sinon en reconnaissant que les protagonistes d’une situation sont eux-mêmes pris dans le débat, c’est-à-dire en s’intéressant au débat lui-même et à la manière dont il ne cesse d’intégrer les éléments de savoir qui prétendraient l’analyser.

Ce que l’émotion fait à la sociologie

43 Nathalie Heinich[1] [1] Sociologue, directeur de recherche au C. N. R. S. (Paris). ...
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44 À partir d’un récit de réaction émotionnelle face à une installation d’art contemporain, je me suis demandée comment cette anecdote serait traitée par quelques-unes des grandes théories sociologiques (celles de Durkheim, Weber, Elias, Goffman, Bourdieu).

45 La difficulté de la sociologie de l’art traditionnelle et du « sociologisme » en général (volonté de démontrer la prééminence du social), à intégrer la question des émotions, tient notamment à leur refus de situer la cause de l’émotion dans l’objet (esthétisme ou substantialisme) comme dans le sujet (subjectivisme), l’un ou l’autre échappant au « social ».

46 En revanche, la sociologie pragmatique (analyse des actions en situation), que j’ai appliquée dans mon travail sur l’art contemporain, ne cherche pas à comprendre l’origine ou la nature de l’émotion, mais ses effets: ici une double action d’authentification de la qualité de l’oeuvre d’art (objet) et de la sensibilité du spectateur (sujet) ayant une réaction émotionnelle (larmes) face à l’oeuvre.

47 La valeur « authentifiante » accordée aux émotions en art varie selon les contextes et les systèmes de valeurs, de même que varient historiquement les types d’oeuvres et les types d’émotions qui leur sont associées. Pour le sociologue, l’émotion est le produit d’une interaction entre un objet et un sujet, dans un certain contexte. Il n’a donc pas à se prononcer dans les débats (largement idéologiques) sur la nature de l’émotion, en tant qu’elle serait objective ou subjective, rationnelle ou irrationnelle, universelle ou relative : son rôle est d’étudier le déplacement des acteurs entre ces différents pôles, et la logique de ces déplacements dans les usages qui sont fait des manifestations émotionnelles.

Soirée du 24 août

48 On peutinterroger de manière similaire la démarche thérapeutique avec la question de la relation entre le thérapeute et la construction relationnelle-affective stable (ou système) à laquelle le thérapeute est confronté. Lorsque le thérapeute rencontre un système il a également affaire à la redoutable capacité de ce système à infecter émotionnellement ceux qui l’approchent, à l’intégrer dans son mode propre de fonctionnement (pensons au sentiment d’impuissance que peut inspirer un couple qui s’entre-déchire). S’agit-il là d’un obstacle, le thérapeute devant alors tenter de se purifier afin de rester neutre ? Ou bien ne peut-on supposer au contraire que le système ne puisse être modifié indépendamment du type de «résonance émotionnelle» qu’il suscite chez le thérapeute. Et dans ce cas, la différence entre l’approche thérapeutique et le pouvoir qu’a un système de s’imposer à son environnement ne provient-il pas de la disponibilité du thérapeute à reconnaître, à cultiver la manière dont il « résonne » et à transformer la résonance en moyen de modification ?

Systèmes humains et émotions : comment surgit l’émotion

49 Mony Elkaïm[1] [1] Neuropsychiatre, thérapeute familial, professeur à l’Université...
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50 Nos émotions sont liées à nous, mais non réductibles à nous : telle est la thèse que j’ai essayé de défendre dans cette communication. En dépit de l’aspect intime qu’elle revêt, l’émotion ne naît pas, de mon point de vue, à l’intérieur d’un individu, mais à l’intérieur d’un système dont il fait partie.

51 J’ai d’abord décrit mon modèle de thérapie de couple, exposé en détails dans mon ouvrage Si tu m’aimes, ne m’aime pas (Seuil, 1989). Ce modèle montre que notre vécu est sculpté non seulement par notre histoire propre, mais aussi par les croyances profondes de celui ou celle qui nous fait face. Si, par exemple, j’ai eu le sentiment, étant enfant, que toutes les personnes qui m’aimaient m’abandonnaient, je risque de développer une croyance profonde – que j’appelle construction du monde – selon laquelle si on m’aime, on ne peut que m’abandonner. Je serais alors déchiré entre mon désir d’être aimé et ma crainte de rencontrer à nouveau une amère désillusion, si je m’expose. Comme le proverbial chat échaudé qui depuis craint l’eau froide, je voudrais me désaltérer, mais reculerai devant une eau qui ne m’évoquera que des souvenirs douloureux.

52 Dans un tel modèle, c’est le processus même de la naissance des émotions qui peut être décrit autrement. Si je me sens irrité par quelqu’un, la question n’est plus seulement de savoir à quel personnage de mon histoire l’individu qui m’irrite me renvoie, mais de comprendre quelle peut être l’utilité de mon irritation pour lui. Imaginons le cas d’une personne qui, ayant eu l’impression répétée qu’elle n’était pas la bienvenue, aurait créé une sorte d’armure pour se protéger, renonçant à toute possibilité d’être accueillie positivement : en lui montrant mon irritation, je conforte sa construction du monde, je l’aide à ne pas ouvrir son armure et elle peut donc continuer ainsi à ne pas s’exposer.

53 J’ai ensuite réalisé une simulation d’un premier entretien de thérapie familiale pour amener les participants à se rendre compte que ce qu’ils vivaient face à cette famille simulée n’était pas seulement lié à leur histoire propre, mais était aussi sculpté par les croyances de la famille en question. Un exemple peut illustrer mon propos. Le père était assis à l’écart du reste de la famille, séparé d’elle par une chaise restée vacante. L’un des participants se dit alors frappé par cette chaise vide ; en réponse à une de mes questions, il poursuit en évoquant sa propre famille, où, dit-il, les distances étaient trop grandes, ce qu’il supportait mal. J’éloigne alors ma propre chaise, située près de celle du père et ce dernier réagit très négativement à mon éloignement. Nous découvrons alors que la distance était précisément un des thèmes du scénario préparé par les membres de la famille simulée. Cet exemple est, me semble-t-il, une bonne illustration de ce que j’appelle une résonance, c’est- à-dire une situation où deux thèmes semblables chez les différents participants d’un système thérapeutique s’éveillent mutuellement, et se mettent à vibrer à l’unisson l’un de l’autre.

54 D’autres éléments du vécu des différents participants se sont ensuite révélés significatifs non seulement par rapport à leur histoire personnelle – ce qui aurait pu se décrire à l’aide du concept classique de contre- transfert – mais aussi par rapport à celle des autres membres de la famille simulée. J’ai tenté de faire sentir aux assistants que, pour moi, quel que soit le modèle thérapeutique mis en oeuvre, nous sommes toujours situés dans des résonances, nous nous trouvons toujours sur des ponts spécifiques qui s’établissent entre nous-mêmes et les membres du système humain que nous contribuons à créer. C’est la manière dont nous flexibilisons ces liens, dont nous assouplissons ces croyances mutuelles, dont nous déminons ces ponts, qui constitue ce qu’on appelle « une psychothérapie ».

Matinée du 25 août

55 Qu’il s’agisse d’éthologie, de thérapie ou de sociologie, il est apparu que les émotions ne peuvent être réduites ni à des effets, renvoyant à des déterminations objectives, ni à des parasites venant surcharger ce qu’on appellerait par opposition une pensée rationnelle. Les émotions sont parties prenantes de la définition même d’une situation, peuvent en constituer un enjeu, et si ce qu’on appelle « pensée rationnelle » a une spécificité, ce n’est pas en raison d’une neutralisation des émotions, mais éventuellement d’un rapport de lucidité par rapport à elles. La possibilité d’être affecté sans pour autant se soumettre aux significations mobilisées par la situation qui affecte pourrait bien être ce que les humains pensant peuvent revendiquer lorsqu’ils ont affaire à une biologie non réductrice, qui s’oppose à une coupure entre l’animal dont le comportement serait « expliqué » biologiquement et l’humain à qui reviendrait le privilège de s’expliquer lui-même. La lucidité, qui implique qu’au « ou » exclusif (ou être ému, ou être objectif, ou adhérer ou être détaché) puisse se substituer un « et » processuel et problématisant, pourrait s’inscrire dans une histoire que scande non tellement l’apparition de nouvelles fonctions cérébrales mais la multiplication de leurs interconnexions. Le caractère foncièrement indéterminé, esquivant toute définition objective ou causale de l’émotion, traduit peut-être le caractère extraordinairement composite de ce à quoi nous prêtons la simplicité du « vécu ».

Les émotions Un point de vue biologique

56 Philippe Vernier[1] [1] Laboratoire « Développement, Évolution, Plasticité...
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57 Tout ce qui est humain, et les émotions n’échappent pas à la règle, façonne l’ensemble du monde vivant. Nos émotions sont aussi une conséquence des mécanismes qui gouvernent l’évolution des espèces, un produit de la sélection naturelle. Il n’est donc pas surprenant de trouver sous la plume de Darwin la première contribution significative à l’idée que cette expression des sentiments, tellement « humaine », existe aussi chez de nombreux animaux (Charles Darwin, 1872, The expression of the emotion in man and the animals). L’hypothèse est ici que la survenue des émotions a été retenue au cours de l’évolution parce qu’elles confèrent aux espèces qui les expriment un avantage sélectif, une réponse efficace aux sollicitations et aux agressions du monde environnant. Ainsi, les émotions peuvent être légitimement de considérées comme le résultat d’un processus génétique qui a construit et diversifié l’anatomie et la physiologie des organismes, structures et fonctions secondairement sélectionnées pour des raisons adaptatives. Considérer les émotions humaines comme le résultat d’un processus évolutif permet d’analyser, par comparaison avec les autres espèces, ce qu’elles pourraient avoir de spécifiquement humain. La confrontation entre l’examen des phénomènes émotionnels (et des processus biologiques qui les sous- tendent) dans l’espèce humaine, et leur observation chez d’autres animaux, conduit à identifier ce qui, dans ce phénomène, est homologue entre ces espèces. C’est l’identification de ces caractères homologues, ressemblances partagées entre espèces parce qu’elles sont héritées de leur ancêtre commun, qui donne tout son sens à l’analyse biologique, en révélant les raisons adaptatives pour lesquelles ces caractères ont été sélectionnés et conservés.

58 Pour le biologiste, l’émotion est d’abord l’expression de la valeur particulière prise par une situation vécue, en rapport avec l’histoire du sujet. C’est un état fluctuant qui évalue chaque circonstance pour lui conférer un caractère agréable, bénéfique, attirant, qui la fera ensuite rechercher (la « récompense »), ou au contraire lui donner un caractère désagréable, défavorable ou effrayant, conduisant ensuite à éviter cette même situation (la « punition »). Les émotions impliquent le corps tout entier et leur expression peut être interprétée par autrui. L’émotion est communiquée et, en tant que telle, présente une dimension culturelle importante. Les émotions sont donc directement associées aux processus de mémorisation et de motivation. En effet, l’envie d’agir ou de réagir d’une façon adaptée dépend de la manière dont l’ensemble des circonstances vécues a été mémorisé et intégré dans des programmes de comportement qui sont à la fois spécifiques de l’espèce animale, et dépendants de l’histoire individuelle.

59 La question qui se pose aux biologistes est de comprendre comment et pourquoi l’élaboration d’un organisme et, en particulier, de son système nerveux a conduit, au cours de l’évolution, à utiliser plaisir et récompense, répulsion et punition pour guider ou déterminer des comportements adaptatifs. Pour y répondre, il faut observer comment sont constitués les organismes appartenant aux différentes espèces et quels sont les comportements spécifiques que ces espèces manifestent dans leur milieu naturel. Une biologie des émotions devrait comprendre une dimension éthologique. Bien que l’on soit aujourd’hui encore très loin de cet idéal programmatique, une observation attentive du comportement des animaux montre à l’évidence qu’au moins des formes primaires des émotions, telles que la peur ou le contentement, sont manifestées par la plupart, sinon tous les animaux crâniates (terme préférable à celui de vertébrés, puisque c’est la présence d’un crâne, d’un cerveau encéphalisé, et de la crête neurale, et non pas celle des vertèbres, qui caractérise ce groupe d’animaux). De plus, les travaux de l’embryologie et de l’anatomie comparée moderne ont montré que les structures du système nerveux qui permettent d’élaborer et d’exprimer les émotions, sont en partie communes à l’ensemble des crâniates. Nos connaissances proviennent presque exclusivement des observations faites chez les mammifères. Pour l’élaboration des émotions, quatre grandes catégories de systèmes neuronaux peuvent être distingués.

60 Pour être ému, il faut d’abord percevoir et agir. Percevoir, c’est le rôle des organes des sens et des systèmes sensoriels primaires qui « voient le monde », des systèmes d’informations végétatifs qui renseignent sur l’état du corps. Agir, c’est le rôle des systèmes moteurs primaires et des muscles mais aussi des neurones végétatifs moteurs qui régulent le flux sanguin ou le métabolisme hépatique. Il faut ensuite pouvoir se représenter le monde et se représenter soi dans le monde. L’émotion est en effet strictement dépendante de la façon dont chaque espèce, mais aussi chaque individu, est capable de former ces représentations. La formation des représentations chez les mammifères est un processus éminemment dynamique qui nécessite de traiter en parallèle de nombreuses informations dans les aires secondaires et associatives du néocortex, dans le paléocortex et dans les régions sous- corticales qui y sont associées. L’élaboration des programmes qui aboutiront à l’expression des émotions est également complexe, impliquant d’autres aires motrices et associatives dans le cortex, ainsi que les noyaux gris centraux et plusieurs noyaux de l’hypothalamus responsables d’une grande partie de l’expression corporelle des émotions. En dehors des mammifères, tous les autres crâniates possèdent de magnifiques capacités perceptives associées à un système moteur et à un système végétatif très efficaces. Ils possèdent tous aussi l’homologue d’un cortex (le pallium) capable d’un certain degré de représentations. La question la plus difficile, non résolue pour l’essentiel, est de savoir comment ces crâniates non mammaliens se représentent, eux-mêmes et le monde dans lequel ils vivent. Ce qu’est le monde du poisson ou de l’oiseau échappe à notre entendement, et c’est sans doute pourquoi les scientifiques ont été conduits en général à sous-estimer l’importance des émotions chez ces espèces dites « inférieures ». Il existe pourtant une différence quantitative, et sans doute aussi qualitative, entre le pallium des vertébrés non mammaliens et le cortex des mammifères. Le volume proportionnellement occupé par cette structure est considérablement plus grand chez les mammifères que chez les autres vertébrés. De plus, ce cortex est divisé en nombreuses aires distinctes, elles-mêmes souvent parcellisées et dévolues à la perception ou l’élaboration de modalités sensori-motrices très spécialisées. Il est vraisemblable, mais rien n’est moins sûr, que cette caractéristique confère à des animaux comme les singes hominidés et l’homme des capacités d’élaboration conceptuelle, d’abstraction, d’évocation considérablement différentes de celles d’animaux aux pallium simplifiés .

61 La troisième catégorie de systèmes servent à déterminer la « valeur » avantageuse ou défavorable de la situation présente. Elle comprend principalement les systèmes de neuromodulation qui ont pour rôle de « renforcer » l’association entre un événement donné et sa valeur agréable ou déplaisante. Au premier rang de ces systèmes se trouvent les groupes de neurones qui synthétisent la dopamine. Ils sont localisés à la base de la région moyenne du cerveau, et ils innervent les structures limbiques comme l’hippocampe et le cortex préfrontal, ainsi que le striatum où s’élabore la plus grande partie de la planification motrice. Le rôle de la dopamine a été traditionnellement associé au phénomène de « récompense ». La libération de dopamine par ces neurones modifie à moyen terme l’activité des aires cérébrales où s’élabore le phénomène émotionnel. Par exemple, lorsqu’un individu affamé accède à la nourriture, une libération importante de dopamine est enregistrée dans le striatum et les régions limbiques du cerveau. De même, la dépendance aux drogues ou des comportements de recherche systématique de sensations fortes résultent de l’action de la dopamine dans les mêmes systèmes. Des travaux très récents suggèrent que les neurones à dopamine seraient activés chaque fois que l’individu est confronté à un événement nouveau, que cet événement s’avère secondairement agréable ou dangereux. L’organisation anatomique des neurones qui fabriquent la dopamine est extraordinairement semblable dans les principaux groupes d’animaux crâniates, aussi bien chez l’embryon que chez l’adulte. La surprise a été grande de constater que des espèces aussi différentes en apparence qu’une lamproie, un poisson, une grenouille, un oiseau ou un homme ne sont pas si dissemblables lorsque l’on examine comment sont constitués les systèmes qui fabriquent la dopamine, si importante pour la genèse des émotions.

62 Un dernier ensemble de systèmes est nécessaire pour conserver la mémoire de cette valeur émotionnelle, de cette coloration affective associée à chaque évènement vécu. Parmi ces systèmes, une petite structure appelée amygdale, située en profondeur, à la face interne des hémisphères cérébraux chez les mammifères, est certainement la plus importante. Cette région cérébrale existe chez tous les vertébrés vivants aujourd’hui, et son rôle dans l’élaboration du sentiment de peur est largement démontré. En revanche, son implication dans la genèse d’émotions plus sophistiquées est discutée, surtout dans l’espèce humaine. D’autres régions cérébrales, comme le cortex orbitofrontal et certaines aires du cortex associatif (l’insula), jouent un rôle essentiel dans l’élaboration d’aspects particuliers des émotions. Le cortex orbitofrontal est particulièrement développé chez les primates hominidés (dont l’homme), mais l’existence d’une structure équivalente dans d’autres groupes de vertébrés, y compris les mammifères, reste mal évaluée. Quoi qu’il en soit, chez tous les vertébrés, il existe des régions du système limbique qui permettent de mémoriser la situation présente, en fonction de son caractère bénéfique ou aversif.

63 En guise de conclusion, gardons à l’esprit que l’organisation générale des systèmes neuronaux nécessaires à la genèse des émotions est extraordinairement conservée chez les crâniates. Son origine est sans doute très ancienne, probablement héritée de l’ancêtre de toutes ces espèces. Les caractéristiques fonctionnelles de ces systèmes ont donc été fixées très rapidement après l’émergence des crâniates, et elles n’ont plus beaucoup changé depuis, conférant à ces animaux un degré d’adaptabilité considérable à des conditions de vie extrêmement diversifiées. L’organisation générale des systèmes « émotionnels » n’a donc pas beaucoup changé au cours du temps. En revanche, la manière dont les systèmes de représentation, en particulier le cortex, se complexifient dans leur organisation et leurs connexions, est extrêmement variable, sous l’influence de l’activité des organes périphériques. Ces régions du cortex cérébral et les aires apparentées reflètent les particularités du mode de vie et des comportements de ces espèces. Si le phénomène émotionnel existe bien chez tous les animaux qui ont un crâne, la nature de ces émotions est particulière à chacune des espèces. En d’autres termes, les différentes modalités de l’intégration sensori-motrice dont le traitement varie considérablement d’un groupe de vertébrés à l’autre, restent dépendantes de l’activité modulatrice de la dopamine. Malgré les différences que montre l’organisation anatomo-fonctionnelle du système nerveux central des différents groupes de vertébrés, la dopamine reste capable d’adapter les grandes fonctions cérébrales aux différents états du corps et à l’histoire vécue par chacun des organismes. Enfin, et ce n’est pas le moins important, le cerveau a acquis la possibilité de moduler ses propres perceptions et de modifier ses réponses en fonction des circonstances. La manière dont le cerveau se construit offre à chacun la possibilité que son histoire propre le façonne au gré de ses désirs, de ses peurs, en un mot, de ses émotions. L’hominisation correspond sans doute au moment où l’homme est devenu sujet. Il est néanmoins l’héritier de la même histoire évolutive que celle de ces cousins crâniates. Que l’animal aussi devienne « sujet » en est certainement l’une des principales conséquences.

Matinée du 26 août

64 Si une histoire associant pratique thérapeutique et constitution d’un savoir psychologique a bel et bien mis au défi l’ambition d’une définition objective de l’expérience, c’est l’histoire de l’hypnose. Est-elle ou non réductible à la suggestion ? On peut associer la vocation de la psychanalyse avec l’ambition de trancher : dans son cas, la suggestion serait exclue. Mais aujourd’hui, cette ambition fait partie de la légende, et l’hypnose est redevenue un champ fécond qui exhibe de manière dramatique le caractère constructif de l’imagination. Si l’émotion met généralement en question l’autonomie de la personne, la différenciation entre son identité volontaire et le monde où elle est située, l’hypnose met en pratique cette mise en question et la transforme en opérateur de changement.

L’efficace de l’hypnose

65 Thierry Melchior[1] [1] Psychologue, philosophe, Service de Santé Mentale de l’Université...
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66 On a coutume de faire remonter l’hypnose à la pratique du magnétisme animal inaugurée par Mesmer à la fin du XVIIIe siècle[2] [2] En réalité, les phénomènes apparentés à l’hypnose...
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. Après la condamnation de la théorie du fluide magnétique par les Commissions d’enquête nommées par le Roi, la pratique du magnétisme animal continue de façon plus souterraine. C’est avec Charcot, à la fin du XIXe siècle que l’hypnose revient sur le devant de la scène. Entre-temps, elle a été défluidisée par James Braid qui avait établi qu’il n’était pas nécessaire d’invoquer un « fluide magnétique » pour rendre compte de ses effets, et qui est l’un des premiers à utiliser le terme « hypnose ».

67 Pour Charcot, l’hypnose est un état psycho-physiologique étroitement associé à l’hystérie. Il en décrit divers stades caractérisés par divers phénomènes. Face à lui, à Nancy, Hippolyte Bernheim considère que l’hypnose est avant tout due à la suggestion et que le tableau de l’hypnose décrit par Charcot est fonction des suggestions involontaires de Charcot et de ses assistants. Historiquement la thèse de Bernheim triomphera : l’hypnose sera considérée comme un phénomène dû aux effets de la suggestion. Avec le temps, Bernheim radicalisa sa position, finissant par considérer que l’hypnose « n’est que » de la suggestion, voire même que l’hypnose n’existe pas, seule la suggestion existe.

68 On comprend que cette évolution des choses ait contribué au déclin de l’hypnose dès les années 1900 et pendant la majeure partie du XXe siècle. D’autres facteurs y contribuèrent également :

  • L’apparition des anesthésiques chimiques qui supprimèrent l’utilité de l’hypnoanalgésie (mais on peut noter que depuis une dizaine d’années, on commence à en revenir à la pratique de l’hypnose dans certains hôpitaux (CHU de Liège en Belgique, par exemple) pour éviter les inconvénients de l’anesthésie générale en chirurgie.
  • L’importance de l’idée d’individu comme citadelle monadique dans la culture occidentale, idée qui tend à s’opposer à toute prise en compte des phénomènes d’influence susceptibles de mettre à mal l’insularité individuelle.
  • La difficulté d’objectiver le phénomène hypnotique par les méthodes habituelles des sciences expérimentales.
  • Le développement de la psychanalyse qui, s’étant constituée à partir de et contre l’hypnose, a propagé et accrédité l’idée que celle-ci était un phénomène dépassé.
    Il n’est pas inutile de développer quelque peu ce dernier aspect des choses tant nous vivons encore dans un paysage culturel largement façonné par la culture analytique.

69 Quand Sigmund Freud se rend à Paris suivre les cours de Charcot vers 1885, il y découvre l’hystérie et l’hypnose. Il en retient notamment l’idée charcotienne que certaines formes d’hystérie peuvent avoir une origine traumatique (par exemple la frayeur ressentie lors d’un accident). Quelques années plus tard, à Vienne, il pratique une hypnothérapie à la façon de Bernheim (suggestion autoritaire de la disparition du symptôme) avec un succès variable et une grande frustration due à la difficulté de comprendre tant la cause des symptômes que les raisons de leur guérison sporadique.

70 Il tente alors de rééditer le type de traitement réalisé par son ami Breuer avec Anna O. (Bertha Pappenheim vers 1881)[3] [3] Il est important de noter que le traitement de Bertha Pappenheim...
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, en se souvenant de l’hypothèse traumatique de Charcot et en essayant d’aider ses patients à retrouver, en hypnose, le souvenir pathogène responsable de leurs symptômes. Ce fut la naissance de la « méthode cathartique ». Les Études sur l’Hystérie de Breuer et Freud (1885) nous montrent à quel point Freud était autoritaire dans sa manière de questionner ses patients à cette époque. Croyant de plus en plus que les traumas dont ils souffraient étaient sexuels, il en vint vers 1895-97, à leur suggérer fréquemment de faux souvenirs d’incestes (théorie de la séduction). Quand il abandonna cette théorie, plutôt que de mettre en cause ses suggestions malencontreuses[4] [4] Il faut dire à la décharge de Freud que le syndrome de...
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, il opta pour l’idée que les patients avaient fantasmé leur abus sexuel, et il en chercha la cause dans des caractéristiques intrinsèques de la sexualité humaine infantile. C’est ainsi qu’il développa sa théorie de la sexualité (Trois essais...) en 1905, dans laquelle la sexualité humaine est décrite comme « perverse polymorphe et incestueuse » (Oedipe).

71 Il convient donc, en hypnose, d’être particulièrement attentif aux effets de suggestion involontaire.

72 C’est une des raisons pour lesquelles l’hypnose que l’on pratique de nos jours, sous l’influence prépondérante du psychiatre et psychologue Milton H. Erickson (1901-1980) est une hypnose infiniment moins autoritaire, indirecte, permissive, utilisationnelle, visant à respecter aussi largement que possible la liberté du patient.

73 Il est sans doute possible d’y voir un peu plus clair dans la dynamique du phénomène hypnotique en utilisant une approche en bonne partie communicationnelle.

74 Une induction hypnotique suppose d’abord une intense expectation positive de la part du thérapeute (Cf. Effet Rosenthal ou Pygmalion).

75 Elle procède ensuite par des formulations vagues et floues, monotones, répétitives, pauvres en informations qui contribuent à une situation de déprivation sensorielle.

76 Les phrases utilisées dans un premier temps décriront fréquemment le comportement du patient (« Vous êtes assis, vous pouvez sentir le contact de votre dos contre le dossier, le rythme de votre respiration qui ralentit quelque peu... »), ceci contribuant à envoyer des messages relativement évidents qui augmentent la crédibilité du locuteur, en même temps qu’ils contribuent à mettre le sujet en position d’observateur passif par rapport à lui-même (dissociation). De la sorte, le Moi conscient volontaire habituel se retrouve mis progressivement hors jeu, les phénomènes se produisant d’eux-mêmes, spontanément, (ou étant en tout cas vécus comme tels à un degré ou à un autre).

77 Relevons aussi le fait que ces phrases ont une forme descriptive, tandis que leur usage ou leur fonction est plutôt de nature injonctive ou performative au sens de John L. Austin (Cf. des performatifs implicites tels que « La séance est levée »).

78 En hypnose ericksonienne, les suggestions seront fréquemment formulées par le biais de présuppositions (« Je ne sais pas si vous pouvez déjà remarquer que... vos paupières commencent à se fermer »), ce qui rend l’hypnothérapeute contemporain particulièrement attentif aux effets des présuppositions présentes, pour le meilleur ou pour le pire, dans les messages échangés en thérapie ou dans la communication en général.

79 Quand l’hypnothérapeute en vient à des formulations du genre « le calme s’installe en vous », il est important de relever que ce genre de formulation revient à s’exprimer comme si le locuteur savait aussi bien (ou même mieux que) l’allocutaire ce qui se passe en ce dernier. On passe ainsi d’une communication interlocutive à une communication « intralocutive » dans laquelle se trouve violé un important principe communicationnel (Principe d’altérité) stipulant que seul le locuteur est habilité à asserter catégoriquement au sujet de ses états internes[5] [5] L’intralocution existe aussi dans la pratique des thérapies...
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.

80 Le terme hypnose ou ses synonymes sont d’emploi facultatif dans le travail en hypnose. Quand ils sont utilisés on peut penser qu’ils servent comme opérateurs de recadrage du comportement du sujet: à cette fin il est indispensable que leur sens reste relativement vague et flou, puisque l’extension d’un concept varie en raison inverse de sa compréhension. Plus le mot « hypnose » est vague et flou, plus il peut servir à recadrer une large gamme de comportements, et à les recadrer comme « autres », « différents » des comportements habituels, ordinaires, naturels. Une induction hypnotique est une invitation à différer.

81 On comprendra sans peine que ce flou du terme « hypnose », flou requis pour la production (ou du moins la stabilisation et l’intensification du phénomène), n’ait pas contribué à rendre son étude par la science particulièrement aisée: la science a horreur des signifiants relativement vagues.

82 Les comportements qui surviennent en hypnose le sont dans une relative indépendance par rapport au moi conscient volontaire accroché à ses rôles, ses statuts, ses devoirs, ses responsabilités, ce qui les rend intéressants pour la thérapie, en permettant de travailler, parfois (mais pas toujours) dans une émotionnalité intense, différents vécus problématiques pour aider à façonner de nouvelles façons de faire et d’être. À cet égard, les stratégies hypnothérapeutiques contemporaines sont de plus en plus fréquemment orientées vers le futur, vers la création de solutions. L’exploration du passé reste certes importante mais dans une grande prudence par rapport au risque du faux souvenir: c’est pourquoi elle privilégie plutôt l’évocation de ressources utilisées dans le passé et disponibles pour être réutilisées aujourd’hui, en favorisant le développement d’un imaginaire porteur de solutions.

83 S’intéresser aux émotions comme telles, voire même rassembler sous un même nom une multiplicité d’expériences disparates, depuis la terreur que peut susciter un tremblement de terre jusqu’à l’émotion cultivée par les pratiques artistiques, est une singularité de notre histoire. Mais cette singularité ne définit pas notre histoire, et la question de sa non prise en compte fait même partie de ce qu’imposent de penser certains événements remarquables de cette histoire. Événements chargés certes, impliquant une modification radicale de ce que l’on appellera, en un sens « culturellement neutre, » le « penser-sentir », mais ne conférant à la question des émotions aucune autonomie qui nécessiterait une prise en compte spécifique.

«Paths are made by walking» Comment penser les émotions dans le contexte de l’expérience italienne du renouvellement de la psychiatrie ?

84 Yvonne D.B.Bonner[1] [1] Responsable de la formation permanente du personnel de l’Unité...
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85 La période de l’histoire de la psychiatrie italienne qui nous intéresse s’étend sur moins de vingt ans : l’arrivée de Franco Basaglia à Gorizia[2] [2] Franco Basaglia, médecin psychiatre, est le promoteur de...
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(1961) et la promulgation de loi de réforme psychiatrique (1978)[3] [3] Pendant cette courte durée de temps, l’ordre psychiatrique...
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86 Au cours de ma recherche bibliographique, j’ai découvert, que l’émotion ne faisait pas partie des thèmes traités pendant cette période. J’ai donc entrepris ma réflexion en me posant une seule question : « pourquoi la psychiatrie italienne, pendant sa phase de renouvellement, ne s’intéresse-t- elle pas aux émotions ? ». Ce silence concernant les émotions m’a surprise, car cette période historique fut émaillée de fortes turbulences sociales, les émotions étant bien sûr au rendez-vous. Ce silence m’a d’autant plus étonnée que la psychiatrie constitue, depuis toujours, un champ privilégié d’observation des émotions.

87 Afin de comprendre ce qui s’est passé, et pourquoi, il est nécessaire de placer quelques jalons historiques et culturels.

1. L’Italie

88 L’Italie, suite à l’empire romain, subit d’incessantes invasions. Elle développe, ensuite, à partir du XIIIe siècle, une civilisation communale – qui s’est révélée fort tenace dans le temps. À partir du XVIe siècle s’ensuivent plusieurs siècles de domination étrangère[4] [4] Barbares, des Goths, Normands, puis presque deux siècles...
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. Ce pays en outre n’a pas connu les grands mouvements nationaux-populaires européens – réforme religieuse (protestantisme) et réforme libérale – et s’est constitué tardivement (1861) comme état unifié.

89 L’Italie se présente donc comme une péninsule perpétuellement envahie et parcellisée, avec des populations qui se recomposent invariablement en de petites unités territoriales et humaines – le village, la famille. Le lien super partes de cette prolifération de micro pouvoirs a toujours été fourni par l’église catholique et plus tardivement par la langue nationale.

90 Ces éléments constituent les pierres angulaires d’un système dominant de croyances dont quelques indices anthropologiques sont : l’ouverture sur le monde, l’attachement au propre « village », la forte solidarité familiale, la capacité d’adaptation aux changements.

91 Nous retrouverons dans les stratégies de renouvellement de la pratique psychiatrique les idées de lieu, de famille et de solidarité. L’attachement émerge comme une émotion fondante.

2. Les philosophes

92 La poussée industrielle et les mutations politiques et culturelles des nations européennes du XIXe et du XXe siècle bousculent l’intelligentsia italienne et l’amènent à se re-penser. Trois philosophes empreignent la culture de ces temps: Benedetto Croce (idéaliste néo-hégélien), Giovanni Gentile (idéaliste actualiste), et Antonio Gramsci (marxiste historiciste, inspiré lui aussi par l’idéalisme)[5] [5] Ces trois intellectuels, sur des fronts politiques bien...
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93 En bref, Croce propose un spiritualisme absolu – en réaction au positivisme – qui s’engage dans une philosophie de l’action. Il théorise qu’il n’existe pas de réalité physique ; seule existe l’activité de l’esprit dans l’histoire. Il affirme la supériorité des arts sur les sciences naturelles et déclare que la poésie est émotion, elle est l’expression de l’âme au moment de l’intuition. Gentile met en pratique la philosophie néo-idéaliste de l’époque en participant activement à la construction de l’état fasciste, par le biais de l’instruction publique. Le radicalisme historique et l’ anti-positivisme de cette ère pousse le régime fasciste à interdire l’enseignement des sciences humaines. En ce qui concerne Antonio Gramsci – en utilisant une approche historiciste – il souligne que la fonction du marxisme est, selon lui, d’engager une réforme intellectuelle et morale (comme proposent Croce et Gentile, de contenu évidemment différent) qui permette à la classe ouvrière de remplir son rôle historique et de construire le socialisme avec l’aide d’un système d’alliance de classes, dénommé « bloc historique ».

94 Gramsci développe, en outre, le concept d’« hégémonie ». qui nous intéresse particulièrement car il a été utilisé par Basaglia pour la transformation de la psychiatrie. L’hégémonie est donc, selon Gramsci, un ensemble de pratiques sociales d’une période historique donnée qui révèle les significations et les valeurs qu’une société attribue aux individus et aux institutions. Cette hégémonie se maintien par le biais du contrôle des institutions tel l’église, l’école, les syndicats, etc. C’est ainsi qu’il théorise que la construction d’une nouvelle volonté collective, ne pouvait naître qu’à partir d’une « guerre de position » qui attaque les contradictions qui naissent au sein des pratiques hégémoniques. Au sein de la « guerre de position » les intellectuels[6] [6] Gramsci distingue l’intelligentsia « organique »...
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ont un rôle fondamental à jouer en tant que dirigeant, spécialiste et homme politique.

95 L’Italie est aujourd’hui encore un pays où s’imbriquent humanisme et idéalisme, credo catholique, vision légaliste et approche pédagogique. Ces éléments scandent la manière de « penser les émotions ».

3. Quelques jalons de l’histoire récente de la psychiatrie

96 L’Italie, après la deuxième guerre mondiale, dispose d’une psychiatrie asilaire du pire genre. Aucun instrument culturel ou éthique ne permet aux internés d’avoir l’espoir d’une reconnaissance de leur maltraitance. Le mouvement de renouvellement débute par une poussée éthique (années 60) qui se transforme ensuite en un mouvement politique nommé Psichiatria Democratica (1973). Le processus de transformation suit un parcours singulier où s’agencent l’arrivée des neuroleptiques sur le marché (1952), la psychiatrie phénoménologique (Jaspers, Minkowski et Biswanger), les expériences de communauté thérapeutique de Maxwell Jones et les écrits de Gramsci.

4. Franco Basaglia[7] [7] Intellectuel aristocratique de gauche de Venise. Médecin...
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97 La figure de proue du renouvellement est sans aucun doute Franco Basaglia. Sa pensée et ses luttes se développent autour des questions de l’asile psychiatrique, lieu d’oppression d’une population déshéritée. Il souligne, en outre, la fonction répressive de la hiérarchie professionnelle de l’asile, les violences infligées aux patients privés de tout droit, et enfin la nécessité de ramener les contradictions posées par la maladie mentale au sein de la communauté. En bref, chez Basaglia, le thème de la rencontre nécessaire avec le malade – reprise à la psychiatrie phénoménologique[8] [8] La compréhension du symptôme du malade passe par le vécu...
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– s’enrichit de celui de la lutte anti-institutionnelle et de la libération des personnes opprimées dans le sens gramscien du terme[9] [9] Les luttes sociales – au cours des années 60 – suivent...
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.

5. Psichiatria Democratica (PD)

98 Les événements significatifs qui ont précédé la naissance de PD sont le congrès à Londres (1967) « Dialectique de la libération » au cours duquel s’exprime le contraste entre les positions radicale et libertaire de l’antipsychiatrie britannique (Laing et Cooper) et l’approche italienne plus politisée. Le congrès à Rome en 1969 « Psychologie, psychiatrie et rapport de pouvoir », assure l’adoption par la gauche italienne de l’expérience de Gorizia. À partir de 1968, on assiste à la diaspora des médecins de Gorizia – en accord avec la stratégie gramscienne de la « guerre de position » – qui décident d’« investir » de nouvelles villes[10] [10] Perouse, Parme, Trieste Ferrara, Reggio Emilia, Naples,...
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. Les médecins déclarent vouloir créer une nouvelle hégémonie culturelle et morale qui leur permettra de travailler comme médecin et non comme gardien.

99 En 1971, sort le premier numéro de la revue du mouvement « Fogli d’Informazione » qui présente les idées et les objectifs de lutte du groupe : le refus de considérer la psychiatrie et les sciences humaines comme des sciences neutres, le refus de reléguer l’expérience anti-institutionnelle à un simple processus anti-autoritaire lié à une finalité d’humanisation de l’hôpital psychiatrique. Ils déclare que la pratique anti-institutionnelle exprime une nouvelle manière de produire de la science. En 1973, PD est crée. Un document résume les objectifs du groupe sous forme de programme politique. Les objectifs sont : lutter contre les rôles professionnels (critique pragmatique de l’idéologie scientifique) ; discerner, sous l’étiquette du diagnostic, les besoins sociaux occultés de la personne souffrante (capacité d’une gestion alternative de la souffrance psychique) ; repérer des procédés thérapeutiques qui ne soient pas l’expression du contrôle social et du pouvoir (lutte anti- institutionnelle) ; identifier les personnes et les forces sociales à engager dans cette lutte. L’évolution du mouvement sur le plan des luttes et des idées se lit en suivant les thèmes discutés dans les congrès de PD. En 1974, PD organise son premier congrès. Le thème « La pratique de la folie » suggère de sortir des ornières des techniques et des spécialisations de la psychiatrie.

100 En 1976, le sujet « La liberté est thérapeutique » met en discussion les pratiques thérapeutiques et propose que le rapport avec l’autre, présuppose une nouvelle conception de l’homme, qui émane d’une nouvelle pratique qui offre à la personne un espace, des opportunités d’action et de réflexion. Les techniques actuelles, centrées sur la maladie et pas la personne, ne répondent pas aux besoins de la personne et à sa souffrance. En 1977, l’hôpital psychiatrique de Trieste ferme définitivement ses portes.

101 Le « Réseau alternatif à la psychiatrie » – né en 1975 à Bruxelles et dont le président est Mony Elkaïm – organise une rencontre à Trieste, offrant à PD une occasion pour s’internationaliser et propager ses idées en Europe. Dans ce contexte Basaglia présente, pour la première fois, les options marxistes du mouvement dans le cadre d’un humanisme marxiste nouveau. En 1978, la loi 180[11] [11] La loi 180 comprend : l’interdiction de l’hospitalisation...
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de réforme de la psychiatrie est promulguée. En 1979, PD au cours de son congrès « Psychiatrie et Bon Gouvernement » analyse de manière fort critique les réalisations pratiques après l’émanation de la loi. Quelques événements brisent l’élan de PD : la perte de crédibilité du PCI entraînée par le terrorisme des Brigades Rouges, la promulgation de la loi 180 en 1978, la mort de Basaglia en 1980 et l’affrontement de différentes expériences de PD avec les pouvoirs locaux[12] [12] qui souvent n’appliquent pas les directives nationales. ...
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. PD poursuit ses activités de nos jours, mais a perdu son impact politique et culturel.

6. Giovanni Jervis

102 La deuxième figure importante du processus de renouvellement de la psychiatrie est Giovanni Jervis. Contrairement à Basaglia, Jervis n’a pas travaillé dans l’asile, mais a construit des services d’hygiène mentale dans la communauté. Il a peu collaboré avec PD. La question qui se pose, selon lui, n’est pas l’enfermement en asile, mais la manipulation des consciences et des comportements. Il ne conçoit pas que la psychiatrie soit, en soi, un instrument politique. Il critique d’une part les positions du radicalisme libertaire de l’antipsychiatrie anglaise[13] [13] Il critique aussi les anti-psychiatres anglais Laing et...
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, et d’autre part il reproche à PD d’évaluer le rendement d’un projet en utilisant les critères traditionnels de la productivité de la « psychiatrie gestionnaire », d’attribuer à la psychiatrie, de manière erronée, une signification immédiate de libération politique, d’oublier que l’action concrète du psychiatre passe par la thérapie et l’assistance, et que seuls ces moyens peuvent promouvoir une prise de conscience sur le lien existant entre troubles psychiatriques et contradictions sociales (les premiers étant le reflet des secondes). Succinctement, Jervis, considère qu’il faut se battre pour améliorer les conditions de vie de la population (conditions qui causent la souffrance psychique), et démystifier la fascination abusive envers les sciences « psy ».

7. Réflexions conclusives

103 Pour répondre à la question que je me suis posée au début de cet exposé « pourquoi la psychiatrie italienne, pendant sa phase de renouvellement, ne s’intéresse-t-elle pas aux émotions ? » je vais formuler quelques hypothèses de compréhension du phénomène.

104 Le fond de l’air, en Italie, est humaniste et idéaliste, les émotions vont de soi, elles ne se « distinguent » donc pas dans le contexte relationnel. En outre, l’Italie entretient – aujourd’hui encore – une discrète suspicion envers le positivisme et l’approche analytique des sciences humaines. Ce pays affectionne les approches holistiques de l’homme qui incluent évidemment les émotions. En outre, pendant la phase de renouvellement de la psychiatrie, un postulat de base étayait les luttes : l’homme change, si le contexte change ; le point d’attaque du changement est ainsi l’environnement et pas l’être humain. Par ailleurs, le langage et le regard « politique » des années 60 et 70 ont enseveli les autres lectures possibles de la problématique psychiatrique et donc la question des émotions.

Après-midi du 26 août

105 Le fait que les humains parlent et que les mots sont vecteurs d’émotions et de possibilités de transformation émotionnelle est une donne incontournable dont la linguistique, étude de la langue en tant que structure, fait cependant abstraction. Et pourtant, la structure du langage est-elle, elle-même, neutre ? La linguistique ne peut-elle pas, à l’intérieur de ses propres coordonnées, approcher des événements marquant l’histoire de la langue sur un mode qui libère cette histoire du modèle (biologique) d’évolution sans sujet. La distinction entre les registres linguistique et sémantico-pragmatique, distinction entre « forme » et « contenu », pourrait bien alors croiser la question pour une population, de sa propre identité.

Point de vue de linguiste[1] [1] Titre donné par la rédaction. ...
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106 Sybille de Pury[2] [2] Linguiste, chercheur au C. N. R. S. – Centre d’Etudes des...
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107 La linguistique est une discipline dite « structurelle » : l’étude des langues n’est pas affectée par les connaissances apportées par l’histoire, même si elles sont étudiées du point de vue de leur évolution. Ce qui fait problème, c’est de lier ce qui est structurel et ce qui relève de l’ontologie et de l’histoire.

108 Mon travail consiste à décrire et à analyser des langues, le champ de ma recherche est restreint aux langues amérindiennes (spécifiquement le nahuatl, ou aztèque, et le garifuna issu de la langue [morte] des indiens caraïbes).

109 Lorsque j’étudie l’une de ces langues, je travaille bien à partir de discours (des énoncés qui ont été produits au cours d’interactions langagières), mais je n’ai pas à m’intéresser (pour ce travail) au vécu de celui qui a produit les énoncés que j’étudie, ni au vécu des personnes avec qui il interagissait quand il a produit cet énoncé. Leurs émotions, mes émotions, ne sont (et n’ont jamais à être) prises en considération dans ce travail. Cette attitude ne dépend pas de choix personnels, elle est induite par la discipline.

110 La « pragmatique » est une discipline des Sciences du Langage, connexe (et non adverse) de la linguistique. Elle étudie l’activité discursive des interlocuteurs, par exemple, les stratégies mises en place dans les interactions langagières. Certains linguistes cherchent à intégrer à leurs analyses les résultats de recherches menées en pragmatique, (ce faisant, ils rencontrent des difficultés d’ordre méthodologique), mais la discipline ne les contraint pas (ou, pas encore ?) à le faire. D’aboutir à une telle contrainte nécessiterait un changement théorique. C’est à cette contrainte, et au changement théorique qu’elle impose, que je m’intéresse. Je rejoins ici le thème proposé à réflexion lors de cette rencontre aux Treilles : les émotions.

111 Lorsqu’on décrit une langue, on établit sa filiation. L’étude de la langue consiste donc aussi à la situer dans la famille linguistique à laquelle elle appartient. La modélisation de cette généalogie est l’arborescence. La méthode de reconstruction établie dans le comparativisme linguistique permet, en effet, d’affilier chaque langue à une langue antérieure dont elle dérive directement, et ainsi de suite par divisions successives en remontant dans le temps. La modélisation en arborescence induit cependant l’idée qu’il est possible de reconstruire la langue à l’extrême origine de toutes les langues, la « langue-mère », la langue de l’origine. Une simplification de la méthode du comparativisme linguistique est à l’origine de travaux (J. Greenberg en est le représentant le plus connu) sur ce qu’on appelle la « génétique » des langues, qui visent à prouver (selon leurs auteurs, mais ce point est contesté par les linguistes vu le changement d’ordre opéré) que cette ou ces langues de l’origine ont bien existé, et à en reconstituer la structure. Les travaux publiés sur ce sujet par un élève de Greenberg, M. Ruhlen (1997 pour la traduction en France), ont suscité un immense intérêt auprès du grand public (dossiers sur le thème diffusés dans des revues à très large diffusion) mais la fiabilité des résultats a été mise en cause par les linguistes pour diverses raisons qui ne permettent cependant pas de réfuter leur véracité.

112 Cette polémique a réanimé des questionnements sur le modèle (l’arborescence) et donc sur la théorie qu’il modélise. L’arborescence contraint, en effet, à ne concevoir qu’une possible division, elle interdit de concevoir que certaines langues pourraient avoir été « constituées » à partir d’un mélange de langues différentes, ou même partiellement créées par l’intervention des locuteurs sur des langues existantes. Il existe pourtant des données de ce type (on pense immédiatement aux créoles) et les travaux de la sociolinguistique (W. Labov en est le meilleur représentant) ont pointé dès les années 70 le rôle de l’activité de petits groupes de locuteurs dans la constitution de dialectes (dont les « langues des banlieues »). Mais ces données n’ont pas attiré l’attention des linguistes suffisamment pour leur faire mettre en question le modèle (on a là des questions extrêmement complexes).

113 À partir du moment où les chercheurs s’autorisent à penser qu’il est théoriquement possible qu’une langue ne dérive pas obligatoirement d’une langue unique, de nouvelles données surgissent à la lumière. Pour les traiter, il faut créer de nouvelles méthodes d’analyse. Car s’il est possible que certaines langues se soient constituées à partir d’autres langues, elles ne peuvent l’avoir été que du fait de l’activité des locuteurs. Il faut donc prendre en considération le fait que les « émotions » des locuteurs (leur activité) sont constitutives des langues (ce qui, on l’a vu, est jusqu’à présent rejeté par la discipline). L’analyse de la façon dont les langues se sont constituées devient alors l’une des tâches des linguistes, qui ne peuvent désormais plus se passer d’études déjà menées par les disciplines jusque-là connexes : la sociolinguistique et la pragmatique.

114 Une langue peut-elle être affiliée à deux langues? Les études menées par R. Nicolaï sur le songhay septentrional le montrent (1990, 2000). Ce linguiste est à l’origine des premières études sur la dynamique des langues et leur théorisation, en France. J’étudie moi-même une langue mélangée qui peut être donnée comme exemple de ce qu’est une « langue mélangée », ou « langue mixte ». Le garifuna (Amérique Centrale) est issu de la langue que parlaient les Indiens dits « Caraïbes » dans les Petites Antilles, au moment de la colonisation française (XVIIe siècle). Cette langue à structure grammaticale arawak distinguait un lexique des hommes, dont l’étude montre qu’il est principalement caribe, et un lexique des femmes, principalement arawak (les langues caribes et arawak appartiennent à deux grandes familles de langues d’Amérique du Sud). Cette distinction linguistique des sexes se maintient dans la langue, quand celle-ci, un siècle plus tard, n’est plus parlée que par les descendants des rescapés du naufrage d’un bateau d’esclaves, les Garifunas ou Black caribs. La différenciation entre un parler des hommes différent d’un parler des femmes s’est perdue sur le lexique, mais elle s’est recréée dans la morphologie, par un jeu de marques sur les genre (dans certains contextes, les hommes mettent les noms au féminin, et les femmes au masculin). La distinction des genres est pourtant en train de disparaître aujourd’hui en un laps de temps très court, alors qu’elle s’était maintenue malgré la déportation des Garifunas loin de leur terre d’origine, l’île de St Vincent. Cette disparition vient du fait que la règle de non intervention sur le discours du locuteur de sexe opposé, continue à être respectée, alors que les villages sont vidés des hommes qui ont émigré temporairement pour des raisons économiques.

115 On voit donc que les données historiques (comment s’est réalisé le peuplement des Antilles), sociologiques (par exemple, la division du travail entre hommes et femmes, l’habitat, les contacts entre populations dans la zone caraïbe) et ethnologiques (comment se réalisent les mariages dans les cultures arawak et caribes) sont nécessaires pour comprendre comment s’est constituée la langue. Elles doivent être interprétées à la lumière des analyses de la pragmatique. Des concepts jusque-là peu utilisés, si ce n’est pour situer les langues (dans les introductions des descriptions), deviennent saillants (langue véhiculaire, langue vernaculaire), de nouveaux concepts doivent être forgés (« alliance » ?).

116 Les recherches en dynamique des langues sont encore trop récentes pour qu’on puisse définir clairement le renouvellement auquel elles aboutiront, mais elles ouvrent sur la possibilité qu’un thème comme « les émotions » devienne intéressant (dans le sens de « avoir intérêt à ») à prendre en considération en linguistique.

Matin du 27 août

117 Si la question des émotions constitue, en tant que telle, une singularité traversant l’histoire de l’Occident, c’est dans la mesure où, sur un mode ou sur un autre, elle s’y est posée comme distincte de la pensée, comme posant problème à la pensée. Aujourd’hui, les techniques de méditation issues des traditions bouddhistes ont un succès grandissant en Europe et en Amérique du Nord. Ces techniques, organisées autour de ce que l’on peut appeler des « afflictions mentales », ou des « poisons de l’esprit », n’ont pas de mots désignant « les émotions », et nouent indissociablement ce que nous appelons émotions avec des manières de se comporter et de penser qui doivent susciter hygiène et attention, bref, expérimentation, et non interprétation ou recherche d’authenticité. Nous comprendre en en passant par cette proposition, impliquerait-il que le lien entre émotion et vérité intime que nous cultivons, est en lui-même un poison ?

La méditation comme hygiène émotionnelle

118 Pierre Lévy[1] [1] Professeur à l’Université du Québec à Trois Rivières. ...
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119 Le texte dans le Boudhisme présente le statut de son discours : le témoignage d’un pratiquant et non pas l’enseignement d’un maître.

120 Le Boudhisme est exposé ici comme « hygiène mentale », approche d’un mieux-être émotionnel, notamment grâce aux techniques de méditation. Afin de comprendre le rôle et l’efficacité de la méditation dans le Boudhisme, il faut comprendre le type de problèmes auxquels elle est censée répondre.

121 Symétriquement, il faut bien comprendre que toute la problématique boudhiste de la souffrance, de ses causes, et de ses remèdes est elle-même issue de l’instrument d’observation des phénomènes émotionnels et mentaux qu’est la méditation. L’exposé prend la forme classique des « 4 Nobles Vérités ».

122

  • La première Noble Vérité est la « vérité de la souffrance ». Elle dit que la fuite, ou l’évitement ou la distraction vis-à-vis de la souffrance psychique provoquent encore plus de souffrance en retour. Donc: invitation à ne pas fuir la souffrance.
  • Deuxième Noble Vérité. Les causes de la souffrance :

    • réactions immédiates, réflexes, aux « stimuli » du monde phénoménal ainsi qu’aux pensées et émotions,
    • « poisons de l’esprit » : irritation, attachement, orgueil, envie, doute, etc...
    • racine de tous les poisons de l’esprit est l’ignorance :

      • stupidité, « absence », indifférence, manque de curiosité, etc...
      • ignorance de ses propres automatismes émotionnels
      • ignorance du caractère impermanent, insubstantiel et interdépendant (« vide ») des phénomènes.

123 Les poisons de l’esprit et l’ignorance invitent à agir d’une certaine manière, ce qui provoque des conséquences, qui reviennent sur la personne, déclenchant à nouveau les poisons de l’esprit, etc. Ce processus circulaire est appelé Karma (chaîne des causes et conséquences).

124 L’Ego, que la pratique de la méditation et des préceptes éthiques doit progressivement dissoudre, est l’identification d’un « je » perçu illusoirement comme substantiel, avec les automatismes émotionnels qui nous caractérisent chacun différemment, et dans lesquels nous sommes pris.

125

  • Troisième Noble Vérité. La cessation de la souffrance ou Nirvana. En fait il s’agit d’une libération de la « prison » de l’ego et non pas d’une suppression « absolue » (impossible) de la souffrance. Les poisons de l’esprit ne « mordent » plus sur notre esprit, nos paroles et nos actes.
  • Quatrième Noble Vérité. Comment atteindre la libération : en suivant les prescriptions éthiques (vue juste, pensée juste, parole juste, moyens d’existence justes, effort juste) et en pratiquant la méditation (concentration juste et attention juste)

126 La méditation est un entraînement à la « post-méditation ». Cet ensemble de techniques permet de surmonter ou d’éroder progressivement l’ignorance : entraînement au calme mental et à la présence, attention aux phénomènes psychiques (émotions et pensées) et à leurs conséquences aussi bien en soi-même que chez les autres. La méditation permet notamment de développer, à la place des automatismes émotionnels, la discrimination éthique et la sensibilité au monde qui nous entoure. Les deux effets principaux sont :

  1. l’expérimentation de plus en plus claire du caractère insubstantiel, impermament et interdépendant des phénomènes (y compris le « moi ») ;
  2. le développement d’une attitude bienveillante et compatissante envers tous les êtres sensibles

127 Depuis quelque cinquante ans, sont apparus sur le marché pharmaceutique des médicaments qui, eux aussi, délient émotion et vérité intime, mais sur un tout autre mode. La question de l’opposition entre troubles de « l’humeur » et « de la raison » est devenue une question de prescription, comme aussi l’analytique des troubles de l’humeur. Certes, il est tentant de dénoncer le geste par lequel à la tristesse répondrait la prise d’une molécule. Mais cette dénonciation implique que la tristesse a une vérité qu’il faut accepter d’habiter et de comprendre. Plutôt que de crier au scandale, à la destruction de l’humanité de l’humain mise à mal par l’objectivation scientifique, ne vaut-il pas mieux mettre en parenthèse les enjeux dramatiques touchant à la vérité (celle du « sujet », celle de la « science ») pour suivre la manière dont pourraient se négocier de nouvelles distributions et de nouvelles pratiques.

Ces médicaments qui guérissent

128 Philippe Pignarre[1] [1] Historien de la médecine. ...
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129 Le mot guérison est aujourd’hui peu employé en médecine alors qu’il donne « guérisseur ». En particulier en psychiatrie, on parle de plus en plus de réhabilitation, de restauration, de réinsertion.

130 La question des émotions est au coeur de la psychiatrie. La psychiatrie dynamique avait créé la distinction entre névroses et psychoses. La psychiatrie, elle, a réunifié ces deux ensembles dans l’ensemble des troubles mentaux qu’elle a séparé en troubles de l’humeur et troubles de la raison. Le modèle du premier est la dépression, celui du second est la schizophrénie.

131 On connaît tous les grandes familles de psychotropes. Pour simplifier on peut dire qu’il y a :

  • les BDZ (ce qui évoque une famille chimique),
  • les Antidépresseurs (ce qui évoque le trouble mental),
  • les Neuroleptiques (ce qui évoque leur action)

132 Qu’est-ce qui nous est arrivé avec cette invention qui commence en 1952 ? Est-ce quelque chose de banal ou est-ce une modification fondamentale que l’on a encore du mal à penser?

133 Mon ambition est de montrer que 1952 représente un changement radical. Je voudrais montrer comment les psychotropes constituent une ADJONCTION toujours en cours, qui a permis de trouver une autre source de connaissances, d’approche des patients et d’innovations.

134 Ainsi, les psychotropes ont modifié de fond en comble la profession de psychiatre, les patients et la nature de leurs troubles.

135 Ce qui est nouveau en 1952, ce n’est pas que l’on a enfin découvert une substance agissant sur les fonctions mentales, mais que l’on a pu immédiatement initier une histoire qui n’est pas encore terminée aujourd’hui.

136 Comment parler de cette histoire ?

137 Dès que la constatation de l’intérêt de la Chlorpromazine est revenue dans le laboratoire pharmaceutique Rhône-Poulenc, les chercheurs ont trouvé les moyens de prolonger cette invention. Et cela, non pas en essayant par exemple de continuer à travailler en créant des animaux de laboratoire schizophrènes. Ils ont tout de suite compris que cela n’aurait pas de sens. Le coup de génie est d’avoir inventé ce qui a été appelé par certains, un modèle « pharmaco-induit ». C’est sur des animaux normaux que l’on allait étudier les effets de la chlorpromazine pour constituer une batterie de tests comportementaux assez simples et facilement reproductibles. On allait désormais pouvoir tester toutes les nouvelles molécules possibles et imaginables et faire de chaque médicament un « avant-dernier ».

138 Ce mouvement est incompréhensible si on n’a pas aussi en tête la mise en place, à la même époque, des études cliniques qui permettent d’essayer de juxtaposer, en permanence, troubles mentaux – modifications de comportements – molécules. C’est un véritable travail d’ajustement permis par les critères de formation des groupes de patients qui entrent dans les essais cliniques.

139 Tout cela est à l’origine d’une « petite biologie » qui ne fait que très occasionnellement sa jonction avec la vraie biologie, même si elles utilisent des appareillages techniques semblables. Vous pouvez le vérifier en demandant à un pharmacologue et à un chercheur en neuroscience ce qu’est, par exemple, la dopamine !

140 Quels sont les effets de tout cela sur la psychiatrie ?

  • La notion de psychisme a disparu car elle est devenue inutile.
  • Les troubles sont définis en fonction de ce qui permet les études cliniques. Les patients, pour être agrégés dans des groupes relativement homogènes, doivent être sans histoire et leur pathologie sans causalité.

141 Que deviennent les émotions ?

142 L’angoisse ne peut plus être rattachée à la peur qui pose le problème « de quoi » et empêcherait la constitution d’un groupe.

143 L’angoisse qui avait été stabilisée par la psychiatrie dynamique explose en angoisse aiguë du psychotique, en phobie sociale, en attaque de panique.

144 La colère est tout aussi redistribuée également en fonction du psychotrope que je vais pouvoir utiliser. La colère comme élément de l’agitation anxieuse, comme masque masculin de la dépression, comme composante de l’explosion dans la rechute psychotique...

145 Ces émotions « fondamentales » ont disparu et il n’en reste qu’éléments épars pour une sémiologie.

146 Les psychotropes agissent sur des « fonctions » qui peuvent être des émotions, mais pas toujours: le sommeil, l’appétit, l’élan vital, l’anxiété, la tristesse, le rapport au corps, le délire, les hallucinations, etc...

147 Ils nous obligent à mélanger tous ces items de manière originale. Les redistributions sont infinies, à la lumière de la créativité des chercheurs qui inventent de nouvelles molécules toujours légèrement différentes.

148 Il nous faut donc essayer d’apprendre à parler correctement de ces outils bizarres. Ce sont des « molécules », mais ce sont des molécules biologiquement actives comme disent les chercheurs. Ce sont de véritables « organismes », des « êtres ». Ce sont des êtres capables, quand nous les ingérons, d’activer chez nous même des choses que nous ignorions: dormir quand on n’en a absolument pas envie, etc...

Soirée du 27 août

149 Le récit de l’aventure scénographique du « Paradis », à la foire universelle de Hanovre, par François Schuiten a ajouté son point d’orgue, de par la confiance qu’il a fait en un élément, l’eau, dont les reflets rejouent les trois autres sur un mode qui fait sentir et penser autrement : la surface construit l’expérience de profondeur (d’un « sentir profond ») ; l’envers construit celle de l’endroit ; le ciel construit celle de la terre et de tout ce qu’elle lance vers lui. Faire sentir et penser autrement : n’est-ce pas ce que savaient ceux qui ont conçu et pensé d’anciens sites, tels que l’Alhambra de Grenade.

La réalisation du «Paradis» à l’exposition universelle de Hanovre (mai 2000 - octobre 2000)

150 François Schuiten[1] [1] Dessinateur et co-auteur d’ouvrages en bandes dessinées...
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151 Je voudrais tout d’abord situer rapidement l’aventure des expositions universelles. Elles débutèrent en 1851 à partir de Londres et de Paris. La grande Bretagne et la France jouèrent un rôle crucial dans la constitution de ce type d’évènement. Ces expositions offraient une vitrine à chaque pays afin de présenter les aspects économiques, politiques et culturels qui leur étaient propres.

152 Curieusement, alors que ces expositions universelles se tenaient dans différents pays d’Europe, l’Allemagne ne faisait pas partie des puissances invitantes.

153 L’exposition de Hanovre est la première à s’être tenue sur le sol allemand. Les organisateurs voulaient créer un parc thématique sur le sujet très général: « le genre humain, l’homme, la nature et la technologie ». Dès lors, ce parc devait aborder, entre autres, les utopies. Un pavillon devait être intitulé « Le futur du passé », superbe intitulé transformé rapidement en « Planète des visions ».

154 Les organisateurs me demandèrent de raconter l’histoire des utopies dans le cadre d’un pavillon d’une surface de 6.000 mètres carrés et d’une hauteur de 12 mètres.

155 Je voudrais évoquer plus spécifiquement ici de la réalisation d’une partie de ce pavillon, partie s’étendant sur 1.000 m2, que j’ai consacrée au « Paradis ».

156 Nous disposons beaucoup plus de peintures faisant référence à l’apocalypse que d’images paradisiaques. Bosch a ainsi peint de nombreuses oeuvres représentant l’enfer ou le purgatoire; une seule de ses toiles représente le paradis.

157 Pour moi, le paradis, l’utopie, c’est l’inaccessible. Comment susciter une émotion qui rende compte de cet aspect inaccessible ? Comment traduire cette fascination du bonheur, ce monde intouchable ?

158 C’est alors que j’ai eu l’idée de créer un « paradis » qui soit reflet. De la même manière qu’on ne peut accéder totalement à l’utopie ou au bonheur, qu’on ne peut qu’en imaginer le reflet, j’ai décidé de créer un jardin paradisiaque à l’envers, se reflétant sur une surface liquide. La profondeur de l’eau n’est que de quelques centimètres, ce que le public ignore. Les visiteurs ont l’impression qu’il s’agit d’un jardin situé à 12 mètres sous la surface !

159 Cette surface va non seulement refléter le jardin inversé avec des animaux tels qu’une licorne ou une girafe mâchonnant, mais aussi les visiteurs dont le reflet devient partie intégrante de ce paradis inaccessible.

160 Pour moi, comme scénographe, il est essentiel que le visiteur puisse se déplacer à l’intérieur de ma construction au milieu des sons et des odeurs, avec des perspectives toujours différentes. Non seulement ce qu’il voit est en partie reflet, mais ce reflet varie lui-même en fonction de la position du spectateur-participant. Son parcours est toujours personnel.

161 Je voudrais également mentionner un autre type d’émotion qui nous a étreint. Nous avons eu beaucoup de difficulté à concrétiser ce projet. Je trouvais médiocre la réalisation de ce jardin à l’envers, certains d’entre nous étaient même consternés par la différence entre ce que nous imaginions et ce que nous réalisions.

162 C’est alors que l’inattendu a surgi! Les pompiers ont commencé à déverser de l’eau, la flaque a commencé à se former sur le fond noir que nous avions préparé et une forte émotion nous a saisi. Le reflet dans l’eau fonctionnait au-delà de tout ce que nous avions pu imaginer ! Nous étions au bord d’une profondeur vertigineuse, même un peu effrayante car les balustrades n’avaient pas encore été installées.

163 Les éléments séparés de notre réalisation pouvaient être considérés comme médiocres mais le reflet de l’ensemble était miraculeux!

164 D’ailleurs, de nombreux visiteurs n’ont regardé que le reflet, ne réalisant pas qu’il y avait un jardin inversé suspendu au dessus de leur tête.

165 Cette recherche pour susciter une émotion, respectant le thème que nous devions évoquer, a été labyrinthique, truffée d’erreurs et de moments de découragement, ce fut une entreprise fragile. Nous n’avons d’ailleurs pas encore compris comment cela a pu si bien réussir. La manière dont les composantes qui avaient permis le surgissement de l’émotion se sont agencées, a échappé au créateur !

Textes de participants à la rencontre «Comment penser l’émotion ?» n’ayant pas fait d’exposés lors de ces journées Les émotions en tant qu’actions régulatrices des relations au sein d’un monde d’ambiguïtés[1] [1] Traduction de l’anglais : Edith Goldbeter. ...
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166 Allan Holmgren[2] [2] Clinical psychologist, director of DISPUK, Snekkersten,...
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167 « Émotion » est un mot que nous utilisons pour classer certains comportements et certaines formes d’action. Chaque acte est une partie d’un évènement ou d’un drame. Tout évènement est multidimensionnel et dès lors, toute expression l’est aussi. Réciproquement, si toute expression est multidimensionnelle, toute émotion l’est également.

168 Lorsque nous usons du terme « émotion », c’est une manière de communiquer et de coordonner nos actes avec autrui, et comme cela fait partie d’un « monde multidimensionnel », le sens en est ambigu.

169 Si nous arrivons à un certain accord sur les vécus auxquels le mot « émotion » se réfère dans notre vie quotidienne, c’est parce que nous évoluons dans une culture qui n’est pas tellement différente d’une autre sur le plan local : nous pouvons parler de manière générale de la culture occidentale, où des modes d’action et d’attribution de sens à ces actions sont désignés d’une certains manière. À propos des émotions, je peux affirmer : « Je me sens mal d’avoir joué de façon terrible au tennis ». Mais dire : « Il y a là une chaise », « Pourrais-tu me donner du sucre s’il te plaît ? » ou, « As- tu vu mon livre ? » ne sera pas considéré comme des paroles appartenant au jeu langagier des émotions. Ces trois dernières propositions ne racontent pas une histoire à propos d’émotions, même si de fortes émotions y sont inclues : « Il y a là une chaise et vraiment je l’aime », « Si tu ne me donnes pas le sucre, je vais divorcer », etc.

170 L’une des raisons qui rend difficile le discours sur les émotions, est liée au fait que si on en parle, on devient déjà soi-même quelqu’un qui s’observe ou se décrit. On peut dire : « Je suis fâché » mais on ne peut pas dire « Je suis dans la fâcherie », ou « La colère m’a » ou « Je suis dans la prison de la colère » ou « Je passe vraiment un bon moment à jouir de ma colère ». Les manières dont on parle nous positionnent en quelque sorte.

171 Le langage a la fonction d’une boîte à outils, a dit le philosophe Wittgenstein (1881-1951). Il y a différents outils pour des usages variés, et chacun a sa propre logique, sa propre série de règles à suivre afin de ne pas les employer maladroitement.

172 Les règles que nous semblons suivre lorsque nous parlons d’émotions, touchent aux rapports faits, à la communication de notre évaluation de notre manière d’être en relation avec nous-même et avec autrui : « Je me sens mal vis-à-vis de moi-même parce que je n’ai pas bien joué ce matin. », « Je deviens si jaloux lorsque tu parles avec les autres. »

173 Les émotions paraissent liée à notre évaluation de « ce qui est arrivé et ce qui se passe ». Et lorsque nous évaluons, nous le faisons dans et avec notre langage, notre système de sens, nos histoires ; nous tentons d’évaluer, de donner un sens en fonction d’un standard que j’appellerais un standard moral.

174 Philippe Vernier a mentionné dans sa présentation que les personnes qui avaient subi une lobotomie semblaient réagir avec indifférence à la vie, que tout leur était égal ; une métaphore prédominante serait que leurs émotions sont « plates ». On pourrait dire peut-être qu’après une intervention de lobotomie, il est devenu impossible pour ces gens d’évaluer, c’est-à-dire de participer à un processus de relation à soi-même et aux autres à partir d’un positionnement moral propre. Ils sont devenus passifs, déconnectés.

175 Le point vraiment intéressant à propos des émotions, est dès lors l’histoire plus large où elles s’insèrent et se construisent. On trouve toujours une ou plusieurs histoires liées aux émotions, mais on les généralise souvent, ou on les « raccourcit » en quelque sorte, comme si les émotions n’avaient pas d’histoire ni de vie à elles, comme si elles avaient leur propre ontologie. Pourtant, les émotions paraissent « régulatrices » des relations. L’enfant pleure d’une certaine façon et la mère « sait » ce qu’il faut faire ; elle le fait, et l’enfant se « sent » mieux. Il est parfois bien plus difficile de « voir » les émotions et de comprendre qu’elles ont ce rôle de « régulateur des performances au sein des relations au monde » lorsqu’on traite avec des individus ; en effet, notre habitude de penser de manière individualiste ne nous pousse pas à concevoir les choses comme cela. Nous considérons que les émotions appartiennent à l’individu comme quelque chose de sacré (ce qui est à un point de vue romantique) ou comme quelque chose d’objectif qui peut être étudié indépendamment de son contexte (en tant que fragment d’un discours moderniste).

176 Quoique ce sont les individus qui sentent et « ont » des émotions, elles ne sont jamais personnelles, car nous utilisons le langage et nous créons le sens à l’aide d’un langage commun. Dès lors, il serait plus « correct » de dire aussi que le langage des émotions nous possède, au lieu d’employer la tournure inverse en déclarant que nous possédons le langage des émotions : « Les limites de mon langage sont les limites de mon monde » disait Wittgenstein.

177 Comment pouvons-nous alors travailler avec les émotions et les changer ? Le psychologue britannique Rom Harrè évoquait le Moi comme « un lieu ». Si nous prenons cette métaphore au sérieux, notre tâche consiste à aller vers un autre lieu d’où nous nous « voyons » différemment nous- même ainsi que nos relations. Ceci peut sans doute se réaliser de plusieurs façons. L’une d’entre elles est celle appliquée en psychothérapie lorsque nous posons au client une question à laquelle il n’a jamais réfléchi auparavant. Une question utile est une invitation à penser et à parler différemment de soi et des autres, et ainsi de créer une nouvelle histoire dans laquelle de nouvelles émotions émergent ; en effet, ce récit neuf peut requérir un « nouveau jeu langagier » pour créer du sens, et permettre des évaluations le plus souvent plus positives et moins critiques.

178 Les émotions n’appartiennent pas au passé. Elles peuvent être une partie d’une histoire et de vécus à partir desquels nous avons développé certaines compétences auxquelles nous avons recouru dans le passé. Les émotions font partie du présent et demeurent vivantes au travers de nos manières d’agir au présent dans nos relations avec autrui et avec nous-même. Si nous voulons éprouver une émotion neuve ou différente, nous avons à vivre différemment dans nos relations. La recherche de sens est le nom de ce jeu.

Où commence l’émotion ?

179 Edith Goldbeter-Merinfeld[1] [1] Docteur en psychologie clinique, enseignante à l’ULB...
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180 La question « qu’est-ce que l’émotion ? » paraît à première vue triviale pour un psychologue clinicien, de surcroît psychothérapeute. C’est une notion tellement présente dans notre travail qu’on la considère comme la prose de Monsieur Jourdain : elle est sentie, vécue et exprimée sans qu’il faille s’y préparer, s’y forcer ou faire le moindre effort. Ainsi, sa définition semble a priori d’une telle évidence qu’elle devient inutile, superflue …

181 Pourtant, si on fait l’effort d’y réfléchir un peu plus, la difficulté de définir cette notion émerge progressivement, ouvrant un domaine de plus en plus complexe. On peut se demander si ceci n’est pas dû à l’emploi d’un substantif unique et donc apparemment simple – « émotion » – qui donne l’illusion de pouvoir cerner une entité bien délimitée, alors qu’on est ici dans une dimension contextuelle où la détermination des limites du territoire pris en compte pour contenir cette définition de l’émotion, repose sur des bases totalement arbitraires.

182 On pense à Bateson qui s’interrogeait sur la manière de décrire un aveugle : fallait il s’arrêter à l’homme, prendre en considération l’homme plus sa canne blanche, ou l’homme plus sa canne blanche et son chien, etc. ? Peut-être sommes-nous également ici à une intersection entre le vécu singulier d’un individu et son interaction avec le contexte. En quelques sortes, c’est comme si l’émotion était en même temps la vibration d’une sensibilité à l’intérieur d’une peau psychique d’un individu, et le résultat des vibrations de cette peau elle-même en interaction avec son contexte…

183 Partons d’abord de la « sensibilité » qui, comme premier indice d’une sensation « émotionnelle » brute, marquerait la réaction initiale de l’entité psychique qui contribuerait à l’émergence de l’émotion. Cette sensibilité se manifesterait dans une manière de répondre à une première vibration « sollicitante » et donnerait lieu à l’apparition d’un sens : les larmes qui peuvent signifier une tristesse par exemple. (Notons qu’une même manifestation émotionnelle, comme des larmes, n’a pas toujours le même sens ; on peut pleurer de rire ou « d’émotion » sans que la tristesse fasse partie du tableau).

184 Par ailleurs, on constate le fossé qui existe inévitablement entre la description des émotions par le biais des mots ou du langage non verbal (mimiques, postures, ton de voix, etc.) et le ressenti « réel » qui est toujours plus complexe et au-delà de ce qui est transmis, et altéré dans l’interprétation. Parler de ses émotions nous fait basculer sur un plan différent de ce que nous avons vécu, et suscite en nous, par le fait même de notre discours et de la relation à notre interlocuteur, de nouvelles émotions qui, à leur tour, vont amplifier ce processus.

185 À ce stade, nous en arrivons donc à une représentation de l’émotion qui serait un « objet systémique » par excellence et qui est en perpétuel mouvement, toujours ailleurs, hors de nos mots qui sont déjà en porte-à-faux et en retard sur ce qu’ils veulent décrire.

186 Pourtant, tenter d’expliciter une émotion, peut procurer un sentiment de sécurité dans la mesure où l’on vit une apparente maîtrise du phénomène puisqu’on peut le décrire et donc mieux le comprendre. De plus, parler de ses émotions permet d’ouvrir plus largement l’accès entre soi et l’autre, et de rompre l’isolement que suscite une immersion dans un bain émotionnel intense ; cet isolement provoquerait , au contraire, « l’oubli » de la dimension systémique, c’est-à-dire du système qui participe à l’émergence du processus émotionnel apparu en son sein.

187 L’émotion serait-elle un langage et son objet en même temps ? Impliquerait-elle le choix (conscient ou inconscient) d’un contexte qui sera celui qui favorisera son émergence, son maintien ou son amplification tout en lui donnant un sens ?

188 Ne serait-il pas plus juste de parler de « processus émotionnel » systémique plutôt que d’émotion, pour en souligner l’aspect non figé, en perpétuelle évolution, toujours suscité dans l’interaction entre l’individu et son milieu, même si chacun la vit sur un plan individuel ?

Penser les émotions

189 Christine Vander Borght[1] [1] Psychologue clinicienne et formatrice. ...
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190 « Les sens peuvent fournir quelques données psychiques mais sont incapables de décrypter l’état émotionnel qui n’a ni lieu ni forme précise et auquel cependant nous pouvons avoir directement accès » (Avron, 1996).

191 Les questions autour des phénomènes émotionnels sont nombreuses. Dans le travail clinique, que ce soit dans un cadre psychothérapeutique, formatif ou d’intervention, c’est dans l’incessant voyage en boucle de l’émotionnel vers le rationnel, que s’élabore une construction du savoir utile pour affronter l’expérience interrelationnelle. C’est ce que Damasio (1995) appelle préparer les « souvenirs du futur », une manière de mémoriser les conséquences anticipées de nos actes, de mettre en lien les expériences vécues dans le passé et leurs projections dans le futur.

192 « Toutes les familles heureuses se ressemblent, mais chaque famille malheureuse est malheureuse à sa propre façon » écrit Tolstoï. Nous voici plongés au coeur de la singularité expériencielle et de l’universalité de notre condition humaine.

193 Le séminaire nous a introduit au coeur de cette complexité, en explorant progressivement les différents niveaux logiques à l’oeuvre. Un peu comme si chaque intervenant déposait à sa manière une couche de terreau sur laquelle venait se déposer la suivante pour créer un ensemble fertilisé par un effet d’ondes diffuses. Il me semble que nos travaux ont permis d’esquisser une espèce de « système émotionnel » que l’on pourrait évoquer de la manière suivante:

  1. Le premier niveau est cellulaire. Ce premier niveau de réceptivité et d’activité renvoie aux notions de seuil, de transmission et d’organisation aléatoire.
  2. Ensuite, il s’agirait de « systèmes » : perceptif, neuro-végétatif, neuro- endocrinien, neuro-musculaire ; les cellules sont différenciées et organisées, les messages varient en intensité et en qualité, les traces mnésiques créent des chemins privilégiés de réactions. Des réponses automatiques sont programmées et surtout une fonction de « représentation » permet d’anticiper et de préparer les réponses.
    Les variétés individuelles sont énormes, car le support matériel des phénomènes émotionnels est extrêmement complexe. Il a traversé des millions d’années d’évolution. Je retiendrai particulièrement que le cerveau se construit en fonction des informations qu’il reçoit et qu’il traite. La plasticité neuronale est remarquable en ce qu’elle permet non seulement de fabriquer des aires cérébrales différenciées, mais aussi d’articuler ces aires en fonction des événements. Elle est particulièrement mobilisée suite à l’état d’immaturité (néotonie) du petit d’homme.
  3. L’immaturité du bébé le place dans la totale dépendance de l’autre humain qui le reçoit, l’entoure, le protège et l’aide à grandir. Ces premières relations vont contribuer à construire les schémas de base quant aux ressentis de plaisir/déplaisir, tension/détente, attention/ rejet – ce sont les premières ébauches de la sensorialité sur lesquelles va se déployer ensuite l’éventail des finesses émotionnelles.
  4. Nous passons alors à l’étage des représentations et de la construction du sens. À ce niveau, conscient et inconscient, mémoire et apprentissage, anticipation et régulation s’entremêlent et s’influencent réciproquement pour créer des réponses complexes, corporelles et langagières.
  5. L’individu constitué en sujet réagit en fonction de ses appartenances sociales et culturelles, ce que Mony Elkaïm rassemble dans le concept de « résonances ». La réponse émotionnelle est le résultat des concaténations et assemblages singuliers qui mêlent le présent et le passé, l’individuel et le collectif autour d’un événement particulier
  6. Enfin, bien sûr, ces réponses apparaissent dans un contexte événementiel, qui vient ramener et mêler la réalité phénoménale à l’intimité du sujet pour la réveiller et la potentialiser.

194 Les états de conscience émotionnelle, induits par des substances pharmacologiques, par des paroles hypnotiques ou encore lors de processus de méditation, peuvent être modifiés, impressionnés, travaillés, de manière inégalement assumée par un sujet qui revendique sa responsabilité

195 De toutes ces confrontations transdisciplinaires passionnantes, je retiendrai deux idées essentielles qui vont continuer à stimuler ma réflexion :

  • l’approche éthologique m’a appris la richesse d’un regard sans a priori à propos de l’espèce animale située comme partenaire dans la recherche. Comment entrer en relation avec des êtres dont on ne sait rien ?
  • L’effort de connaissance que nous avons partagé, et en même temps une certaine prise en compte du caractère interdépendant, impermanent et insubstantiel des phénomènes, renforcent l’étonnement infini que je ressens devant chaque rencontre humaine et en particulier devant celles qui ont eu « Les Treilles » comme cadre exceptionnel et privilégié

Références

196 AVRON Ophélia (1996) : « La pensée scénique – groupe et psychodrame », Éd. Érès, Toulouse.

197 DAMASIO Antonio (1995) : « L’erreur de Descartes. La raison des émotions », Éd. Odile Jacobs, Paris.

Discussion de conclusion

198 Au cours de la discussion de conclusion de la rencontre, les participants ont commenté les effets sur eux d’une rencontre qui les a ouvert à la rencontre avec d’autres démarches que la leur. Témoigne de cette réussite le fait que la volonté de trouver la «  bonne définition  » qui mettrait tout le monde enfin d’accord,– la recherche d’une réponse à la question « qu’est- ce qu’une émotion ? » a fait place à l’appétit pour d’autres questions, plus spéculatives. Et ce sur deux axes, le premier historique-culturel et le second, anthropologique.

199 Selon le premier axe, c’est notre propre singularité historique qui est apparue, le fait que la notion d’émotion est pensée d’abord dans son rapport à l’individu. Mais cette singularité n’est pas seulement de l’ordre de l’interprétation, si cette interprétation doit être distinguée de ce qui serait interprété. Elle est constitutive de ce que nous vivons sur le mode de l’émotion, c’est-à-dire de la manière dont nous la cultivons, la diversifions, l’hybridons à de nouveaux enjeux thérapeutiques, scientifiques, spirituels. Se profile ici la position difficile d’une science humaine comme la psychologie, dépendante d’une catégorie forgée par notre culture et soumise à la tentation de la constituer en universel anthropologique. Que les émotions désignent chez nous un sujet, au sens où celui-ci se distingue d’un objet, ne définit aucun terrain stable, ce qu’avait déjà vu le psychologue-philosophe William James, et ce que confirment d’autres modes de pensée qui accentuent plutôt l’inséparabilité (voir la notion d’agencement), ou la circulation de ce que l’on traduit usuellement par le vocable « énergie ».

200 Bien évidemment, la perspective n’est pas de remplacer cette science humaine par une science enfin « dure », ayant pour axe l’efficace des molécules psychotropes. Bien au contraire, ces molécules ont pour intérêt de creuser l’écart entre les pratiques de recherche auxquelles elles doivent leur existence, et les manières multiples dont est susceptible de se construire la différence dont elles sont l’occasion. De ce point de vue, elles peuvent être comparées aux « objets thérapeutiques » d’autres sociétés : alors que ceux- ci décentrent la personne en l’obligeant à penser-sentir ce qu’elle vit sur un mode qui affirme sa dépendance à des surnatures, les premières la décentrent en l’obligeant à penser-sentir ce qu’elle vit sur un mode qui affirme sa dépendance à des processus non intentionnels et neutres quant aux valeurs.

201 Ce que nous appelons émotions traduit en revanche les questions posées par la singularité neuro-anatomique humaine, à savoir l’importance unique prise à la fois par la plasticité du système cérébral, le fait que l’expérience construit le cerveau, et par la densité de ses interconnexions, le fait qu’il y a co-construction inséparable entre ce que nous pensons- sentons, la manière dont nous le faisons, la manière dont nous l’évaluons, les références et les ingrédients qui entrent dans cette évaluation. Lorsqu’il est question de ce que nous appelons émotion, la différence, cruciale dans notre histoire, entre apparence et vérité, n’a pas d’autre identité que ce qu’elle nous fait penser-sentir, c’est-à-dire que la manière dont elle nous entraîne dans des aventures de sens multiples et divergentes. C’est pourquoi les techniques multiples d’intervention thérapeutique doivent être approchées sur un mode qui abandonne l’espoir d’une thérapie enfin scientifiquement, ou rationnellement fondée, dans l’immanence des agencements qu’elles expérimentent.

202 Le registre anthropologique s’impose ici pour contrecarrer la possibilité d’une conclusion platement relativiste pour laquelle l’absence d’une définition objective ne pourrait se traduire que sous le mode du renoncement à la nécessité de penser et d’apprendre et qui se réfugierait avec bonne conscience dans une approche purement pragmatique. Renoncer est tout autant intervenir que tenter d’objectiver. Si ce que nous appelons « émotions » ne peut fonder une approche enfin scientifique, le problème peut être de créer de nouvelles manières d’en poser la question, qui ne suscite pas l’attente d’une réponse mais le sens de ce que toute réponse traduit un choix portant sur nos modes d’existence. Ainsi, il est possible d’affirmer que la question posée désigne la personne en tant que point d’intersection entre appartenances multiples. Mais il faut alors faire de la manière dont l’intersection entre ces appartenances se construit, de la manière dont elles entrent en composition, la question qui importe, celle qui fait de toute réponse une nouvelle version de ce que cela signifie, « être humain ».

203 Dans « Ces émotions qui nous fabriquent », Vinciane Despret mettait en contraste ces exercices distincts que sont le thème et la version. Le thème, traduction d’un texte de la langue du traducteur vers une langue étrangère, a pour idéal la reproduction fidèle d’un contenu, alors que l’exercice inverse permet au traducteur de faire exister les ressources de sa langue, d’y puiser les possibilités inventives de « faire passer » ce qu’évoque le texte original, ce qu’il fait sentir ou penser. Le contraste est crucial en ce qu’aucune version n’est la bonne, toutes appellent d’autres versions, ne trouvent leur sens singulier que dans leur articulation à d’autres versions. Peut-être est-ce à la pensée de ce contraste que nous appelle la question éminemment pratique des émotions.

204 Qu’un mathématicien puisse être profondément ému par l’être mathématique que sa pensée éduquée, héritière d’une tradition millénaire, tout à la fois crée et rencontre, alors que tant d’enfants des écoles vivent dans le désarroi et la frustration l’impératif thématique d’avoir à se plier aux règles d’un langage étranger, permet de poser la question. Quelles sont dans nos manières de dire l’émotion, mais aussi dans nos savoirs et dans nos institutions (thérapeutiques, judiciaires, pédagogiques, etc.) celles qui prétendent traduire ce qui arrive aux personnes en une langue aux contraintes de laquelle il s’agit de se soumettre ? Quelles sont celles qui se proposent en tant que « version », dont la vérité tient au pensée-sentir qu’elle suscite, à la manière dont elle transforme nos appartenances en ressources de devenir ?

 

Notes

[ 1] Philosophe, psychologue, professeur à l’Université de Liège, Belgique.Retour

[ 2] Neuropsychiatre, thérapeute familial, professeur à l’Université Libre de Bruxelles.Retour

[ 3] Philosophe, chargée de cours à l’Université Libre de Bruxelles.Retour

[ 1] Chargé de cours à la Faculté des Sciences, Université Libre de Bruxelles, Belgique.Retour

[ 2] Pour un complément d’information, voir ELKAÏM M., GOLDBETER A. & GOLDBETER E. (1980) : Analyse des transitions de comportement dans un système familial en termes de bifurcations. Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux 3 :18-34.Retour

[ 1] Maître de conférences, École Normale Supérieure, 45, rue d’Ulm, 75005 Paris.Retour

[ 1] Philosophe, psychologue, professeur à l’Université de Liège, Belgique.Retour

[ 1] Traduction de l’anglais : Edith Goldbeter.Retour

[ 2] Mustin Professor of Psychology, Department of Psychology, Swarthmore College, 500 College Ave. Swarthmore, PA 19081, USA.Retour

[ 3] Professor of Psychology & Women’s Studies, Department of Psychology, Penn State University, Delaware County, 25 Yearsley Mill Road, Media, PA 19063, USA.Retour

[ 1] Sociologue, directeur de recherche au C.N.R.S. (Paris).Retour

[ 1] Neuropsychiatre, thérapeute familial, professeur à l’Université Libre de Bruxelles.Retour

[ 1] Laboratoire « Développement, Évolution, Plasticité du Système Nerveux », UPR2197, Institut de Neurobiologie A. Fessard, CNRS, 91198, Gif-sur-Yvette cedex, FranceRetour

[ 1] Psychologue, philosophe, Service de Santé Mentale de l’Université Libre de Bruxelles.Retour

[ 2] En réalité, les phénomènes apparentés à l’hypnose (transes individuelles ou collectives) sont liés à des pratiques de guérison et des rituels « magico-religieux » remontant à la nuit des temps. Le problème est que ces phénomènes n’ayant pas un contour bien défini, il n’est pas facile d’établir quand il s’agit d’hypnose proprement dite ou de phénomènes assez proches mais différents.Retour

[ 3] Il est important de noter que le traitement de Bertha Pappenheim par Breuer était très différent de ce que l’on a ensuite décrit comme « méthode cathartique », et qu’il fut un échec quasi-complet, ce que Freud s’employa toute sa vie à dissimuler.Retour

[ 4] Il faut dire à la décharge de Freud que le syndrome de faux souvenir était mal connu à l’époque : on croyait que l’hypnose pouvait agir à la façon d’un sérum de vérité.Retour

[ 5] L’intralocution existe aussi dans la pratique des thérapies interprétatives, notamment la psychanalyse, puisque le thérapeute se met en position de détenir la signification réelle (ou en tout cas de pouvoir aider à la déterminer) de ce que le patient exprime. Ce en quoi ces thérapies ont moins rompu avec l’hypno-suggestion qu’on ne le croit souvent.Retour

[ 1] Responsable de la formation permanente du personnel de l’Unité de Santé Locale de Reggio Emilia ; coordinatrice du cours postlicence de l’Université de Bologne sur les méthodes de projet dans les secteurs social et sanitaire ; professeur de pédagogie dans les Universités de Bolzano, Bologna, Reggio-Modena et San Marino ; psychothérapeute et formatrice dans le secteur de la santé.Retour

[ 2] Franco Basaglia, médecin psychiatre, est le promoteur de ce mouvement de transformation de la psychiatrie en Italie. En 1961 il assume la direction de l’hôpital psychiatrique.Retour

[ 3] Pendant cette courte durée de temps, l’ordre psychiatrique traditionnel a été bouleversé.Retour

[ 4] Barbares, des Goths, Normands, puis presque deux siècles de domination espagnole 1559-1713 et un siècle de domination autrichienne 1713-1792 ; ensuite a lieu l’invasion française avec Napoléon.Retour

[ 5] Ces trois intellectuels, sur des fronts politiques bien différents, concrétisent leurs idées: Croce (juste avant le fascisme) comme ministre de l’éducation, Gentile (au début du régime fasciste lui aussi comme ministre de l’instruction publique), Gramsci, pendant la même période, comme un des fondateurs du PCI.Retour

[ 6] Gramsci distingue l’intelligentsia « organique » à la lutte, en opposition à l’intelligentsia « traditionnelle ».Retour

[ 7] Intellectuel aristocratique de gauche de Venise. Médecin psychiatre et universitaire. Il quitte l’Université de Padoue en 1961 pour assurer, en succession, la direction des l’hôpitaux psychiatriques de Gorizia, Parme puis Trieste.Retour

[ 8] La compréhension du symptôme du malade passe par le vécu du médecin, donc par la sphère des émotions.Retour

[ 9] Les luttes sociales – au cours des années 60 – suivent un crescendo et culminent en 1969 avec un large mouvement de contestation sociale formé d’une multitude de groupes de base à tendance libertaire, et des syndicats. L’État et ses institutions deviennent la cible des luttes. En psychiatrie, le mouvement anti-institutionnel entre ainsi en résonance avec les luttes sociales générales.Retour

[ 10] Perouse, Parme, Trieste Ferrara, Reggio Emilia, Naples, etc.Retour

[ 11] La loi 180 comprend : l’interdiction de l’hospitalisation de tout nouveau patient souffrant de troubles mentaux en asile psychiatrique ; le droit aux soins des personnes souffrant de troubles mentaux ; l’ouverture d’un service d’urgence psychiatrique dans l’hôpital général. La loi sanctionne la sortie de la psychiatrie de l’aliénisme et son entrée dans le secteur de la santé.Retour

[ 12] qui souvent n’appliquent pas les directives nationales.Retour

[ 13] Il critique aussi les anti-psychiatres anglais Laing et Cooper, leur reprochant d’avoir oublié la crise de l’image dominante de la normalité individuelle – qui constitue un élément fécond dans la lutte contre le capitalisme – et d’avoir négligé qu’une normalité alternative n’existe pas encore.Retour

[ 1] Titre donné par la rédaction.Retour

[ 2] Linguiste, chercheur au C.N.R.S. – Centre d’Etudes des Langues Indigènes d’Amérique (Groupe des Laboratoires de Villejuif).Retour

[ 1] Professeur à l’Université du Québec à Trois Rivières.Retour

[ 1] Historien de la médecine.Retour

[ 1] Dessinateur et co-auteur d’ouvrages en bandes dessinées dont le cycle le plus connu est le cycle des « Cités Obscures ». François Schuiten est aussi scénographe, il a également réalisé l’architecture interne de stations de métro dont la station Arts et Métiers à Paris.Retour

[ 1] Traduction de l’anglais : Edith Goldbeter.Retour

[ 2] Clinical psychologist, director of DISPUK, Snekkersten, Denmark.Retour

[ 1] Docteur en psychologie clinique, enseignante à l’ULB et à l’Université de Mons-Hainaut. Responsable de l’équipe systémique à l’Hôpital Érasme (Bruxelles).Retour

[ 1] Psychologue clinicienne et formatrice.Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Vinciane Desprest et al. « Présentations des interventions », Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux 2/2002 (no 29), p. 23-70.
URL :
www.cairn.info/revue-cahiers-critiques-de-therapie-familiale-2002-2-page-23.htm.
DOI : 10.3917/ctf.029.0023.