Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux
De Boeck Université

I.S.B.N.2804141853
242 pages

p. 1 à 5
doi: en cours

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no 31 2003/2

2003 Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau

Vieillir aujourd’hui

Introduction

Edith Goldbeter-Merinfeld  [1]
Tous, nous sommes confrontés un jour ou l’autre à un grand-parent ou à un parent âgés. Un jour aussi nous vieillirons nous-mêmes. Quel rôle avons-nous à jouer vis-à-vis de nos aînés, qu’attendrons-nous plus tard de notre entourage ? Comment aussi, en tant que professionnels psycho- médico-sociaux, devons-nous aider, soutenir, voire traiter ces «seniors» et leur famille, soumis aux aléas du temps ?
Qu’implique le vieillissement, à partir de quand devient-on «vieux»? Les différents textes de ce Cahier évoqueront des critères variés pour définir le vieillissement : l’état du corps, les capacités cognitives, l’âge chronologi- que, le mode de participation à la vie professionnelle et sociale, le statut occupé dans la famille, etc. En même temps, des auteurs proposeront des modèles d’intervention pour aider les familles et les professionnels confron- tés aux difficultés qu’impose cette étape du cycle de vie.
Le vieillissement d’un parent suscite bien des réactions : celui qui vit le processus dans son corps ou dans son esprit, entre dans une période où il devra faire des deuils de certaines parts de lui-même. Illustrons ce propos par cet extrait d’un échange entre Simone de Beauvoir et sa mère : Elle s’est appuyée contre ses oreillers, elle m’a regardée dans les yeux et elle m’a dit avec décision : «Vois-tu, j’ai abusé; je me suis trop fatiguée : j’ai été au bout de mon rouleau. Je ne voulais pas admettre que j’étais vieille. Mais il faut regarder les choses en face ; dans quelques jours j’ai soixante-dix-huit ans, c’est un grand âge. Je dois m’organiser en conséquence. Je vais tourner une page.» (de Beauvoir, 1964, p. 24-25).
D’autres peuvent vivre ce stade de la vie comme une période de déploiement de l’expérience acquise et comme l’occasion d’accéder à une réflexion sereine sur le monde, à l ’abri de l’obligation de participer à la mêlée des compétitions sociales, voire amoureuses.
En ce qui concerne l’entourage, nous avons tous été sensibilisés par les échos pessimistes des médias français évoquant l’abandon tragique de nos seniors durant l’été caniculaire de 2003. Pour beaucoup de professionnels, les faits évoqués dans la presse sont loin de refléter la majorité des situations familiales des personnes âgées. Le réseau familial est présent et attentif dans la plupart des cas, comme le déclarent d’ailleurs plusieurs des auteurs dont les textes figurent dans ces Cahiers. Il n’en est pas moins vrai qu’il paraît essentiel d’ouvrir une réflexion sur la place réservée aujourd’hui aux aînés dans leurs familles, leur société et leur culture.
Juan Luis Linares propose d’aborder ces questions en partant d’une analyse de la manière dont les personnes âgées ont été traitées dans les différents modèles familiaux qui se sont développés au cours du temps. De plus, il souligne l’importance d’appréhender les caractéristiques du vieillis- sement d’un parent sans les dissocier du cycle de vie de la famille ; il évoque également certaines psychopathologies présentes chez les personnes âgées, en les intégrant dans leur contexte inter-relationnel. Trouvant son inspiration dans les travaux des sociologues, Marco Vannotti poursuit dans cette ligne, en réfléchissant à la manière dont les relations entre les générations se sont transformées au cours de l’histoire. Il s’interroge aussi sur les ingrédients nécessaires à l’instauration de liens de solidarité intra-familiaux, ces liens se révélant particulièrement utiles lors de l’avancée en âge des aînés de la famille.
Si la vieillesse a été traitée différemment au cours du temps, la considération qu’on lui apporte varie aussi d’une culture à l’autre. Ainsi, Léandre Nshimrimana compare le statut du vieillard en Occident et au Burundi. Ce faisant, il souligne combien est relative la notion de vieillesse qu’il tend plus à concevoir comme une construction culturelle que comme un fait naturel.
Lorsqu’on parle du vieillissement, on évoque le passage du temps et donc, comme le relève Edith Goldbeter, il peut être utile de prendre en compte les temps individuels de chaque membre de la famille comme celui des différents sous-systèmes qui la composent. Ces différents temps de- vraient entrer en intersection pour que des échanges fructueux et signifiants puissent avoir lieu. Or, la vieillesse survient souvent à un moment de forte désynchronisation des différentes entités familiales : le temps des adoles- cents s’accélère et est dominé par une tendance centrifuge, celui des parents est «speedé », soumis aux performances socioprofessionnelles, enfin celui des membres plus âgé a tendance à ralentir. L’auteur propose une réflexion sur les âges à partir de ces éléments.
Le vieillissement de ses membres pousse la famille à reconsidérer les rapports qu’elle entretient en son sein. Michèle Myslinski s’attache à explorer l’incidence de l’augmentation des diverses dépendances (physi- ques, affectives, etc.) sur le tissu relationnel familial. En particulier, les maladies de type Alzheimer bouleversent les repères qui ont, jusque-là, servi aux fondements de l’organisation de la famille, et précipitent l’instauration de rapports de type maternel entre les ascendants et leur aîné désorienté.
Comment intervenir face aux difficultés et aux souffrances liées au vieillissement, en tenant compte des compétences familiales ?
L’idée qu’une approche psychothérapeutique menée avec une per- sonne âgée est vaine, a prévalu longtemps dans les milieux professionnels. Actuellement, que ce soit en présence de la famille ou avec le patient âgé seul, de nombreuses interventions psychothérapeutiques sont pratiquées. Ainsi, Régina Goldfarb illustre ce type de démarche à l’aide de cas cliniques issus de sa consultation, soit dans un centre de santé mentale, soit en maison de retraite. D’orientation psychodynamique, cette thérapeute intègre les mem- bres de la famille à travers l’utilisation de médias dans ses entretiens «individuels», afin de favoriser la restauration de relations plus sereines, aussi bien avec des parents décédés depuis longtemps, qu’avec des descen- dants toujours en vie.
Les personnes âgées sont sensibles à l’image négative de la vieillesse dans notre société et à la perte d’estime qu’elles vivent. Les angoisses devant une fin de vie qui ne paraît plus aussi éloignée qu’auparavant, les maux physiques divers et les charges que leur fragilité impose aux familles, font partie du poids qu’elles portent et qui s’alourdit de jour en jour. Jean Maisondieu en analyse les composantes et y associe la démence qui, parfois, permet d’occulter les peines et les culpabilités.
Lorsqu’un sujet vieillit, son cerveau et son système neurologique tout entier subissent des modifications qui se manifestent par des changements d’attitudes ou de rapports au monde. Il arrive qu’on ne distingue pas clairement la démence, des altérations cognitives normales qui surviennent avec l’âge. Pour nous permettre de mieux cerner ces différents aspects, Françoise Lotstra présente un tableau des évolutions neurologiques normales et leurs effets sur les interactions des personnes âgées avec monde. Elle les distingue des atteintes neuropathologiques plus spécifiques qu’elle décrit également.
Les médecins traitants sont souvent sollicités par les personnes âgées étant donné l’affaiblissement de leur santé. Il n’est pas rare aussi que dans le cas de personnes isolées, les soignants deviennent le seul tissu social attentif qui les entoure, et sur qui elles peuvent compter. Les professionnels de la santé et du domaine psychosocial devraient cependant tenter, quand cela est possible, de favoriser le rétablissement d’un réseau, en particulier en essayant de contacter les familles avec qui parfois, les liens ont été rompus depuis longtemps. L’établissement de soutiens médicaux, en collaboration avec les familles, exige une attitude de respect et de confiance entre les professionnels et les proches de la personne âgée. C’est dans cet état d’esprit que Jean Gerin a créé l’un des premiers services de gériatrie à Bruxelles ; il nous présente le cadre d’intervention pluridisciplinaire qu’il a construit au sein de l’hôpital et ses conceptions humanistes des soins.
Si l’entourage est souvent sollicité par les soignants pour aider les personnes âgées, il est pourtant fréquent aussi qu’au sein même de la famille d’un vieillard fragilisé, on assiste à une forme d’auto-organisation basée sur les impératifs de la solidarité familiale. On observe par exemple assez couramment la désignation (implicite ou explicite) d’un membre particulier comme «aidant naturel» de la personne âgée invalidée. Ce rôle est parfois extrêmement lourd, surtout si la charge qu’il incombe est peu valorisée et ne peut être partagée avec d’autres. En même temps, de leur côté, les soignants peuvent souffrir d’un manque de considération de la part des familles, lesquelles dans certains cas, en miroir, ne se sentent pas suffisamment reconnues par les professionnels de la santé. Des tensions diverses et des sentiments d’injustice vont alors se faire jour autour du malade âgé. Thierry Darnaud en analyse le contenu dans le cas où un aîné souffre d’une maladie d’Alzheimer. Jacques Gaucher, Gérard Ribes et Louis Ploton complètent cette réflexion en abordant les problématiques familiales et institutionnelles qui se croisent et parfois s’amplifient dans des liens de réciprocité autour de la personne âgée. Ils insistent sur la nécessité pour les professionnels d’avoir pour eux-même des temps de réflexions et d’échanges. Catherine Colinet, Marc Clepkens et Philippe Meire soulignent enfin combien il est important que l’aidant naturel se sente soutenu. Pour cela, il faut que son action ait un sens, de même que l’attitude de celui qu’il aide. Dans cette optique, ces auteurs développent les questions à se poser face à un dément, pour mettre du sens dans la relation avec lui.
Devant les patients atteints de maladies propres au vieillissement, les familles développent des croyances qui, bien que rarement vérifiées, vont guider leurs attitudes. Certaines de ces croyances paraissent indicibles dans la mesure où elle sont susceptibles de générer de la souffrance, soit chez la personne âgée dépendante, soit chez d’autres membres de la famille. Geneviève Arfeux-Vaucher nous présente une recherche qu’elle a menée auprès de 549 personnes représentant trois générations pour déterminer la gestion des mots et des silences autour de la maladie d’Alzheimer.
Pour revenir vers une image plus positive de la vieillesse, vue comme une phase normale (et non pathologique) du processus continu qu’on nomme la vie, et pour éveiller la conscience des compétences propres à cette étape, Bénédicte de Bellefroid, Cécile Dupont, Jean Pierre Lebon et Valérie Bertels nous proposent une grille de lecture inspirée d’un concept sociologique– l’arc de vie – qui permet de reconstruire un récit de vie plein de ressources pour le présent et le futur.
Enfin, nous terminons ce dossier par une réflexion sur l’usage du temps qui passe : Jean Van Hemelrijck pointe l’importance de la qualité de notre rapport au temps dans la manière de vivre celui qui passe, ceci étant évidemment crucial au cours du dernier âge où le temps acquiert une valeur particulière.
Nous espérons que ce dossier contribuera à «dédiaboliser» les problé- matiques liées au vieillissement chez ceux qui ne les rencontrent pas dans leur quotidien, et qu’il constituera une base d’informations et de réflexions pour les professionnels de l’humain.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  DE BEAUVOIR S. (1964) : Une mort très douce. Gallimard, Paris.
 
NOTES
 
[1] Docteur en Psychologie, thérapeute familiale. Institut d’Etudes de la Famille et des Systèmes Humains, Bruxelles. Service de Psychiatrie des Cliniques Universitaires de l’Hôpital Erasme (ULB).
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