2003
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
Vieillir aujourd’hui
Introduction
Edith Goldbeter-Merinfeld
[1]
Tous, nous sommes confrontés un jour ou l’autre à un grand-parent ou
à un parent âgés. Un jour aussi nous vieillirons nous-mêmes. Quel rôle
avons-nous à jouer vis-à-vis de nos aînés, qu’attendrons-nous plus tard de
notre entourage ? Comment aussi, en tant que professionnels psycho-
médico-sociaux, devons-nous aider, soutenir, voire traiter ces «seniors» et
leur famille, soumis aux aléas du temps ?
Qu’implique le vieillissement, à partir de quand devient-on «vieux»?
Les différents textes de ce Cahier évoqueront des critères variés pour définir
le vieillissement : l’état du corps, les capacités cognitives, l’âge chronologi-
que, le mode de participation à la vie professionnelle et sociale, le statut
occupé dans la famille, etc. En même temps, des auteurs proposeront des
modèles d’intervention pour aider les familles et les professionnels confron-
tés aux difficultés qu’impose cette étape du cycle de vie.
Le vieillissement d’un parent suscite bien des réactions : celui qui vit
le processus dans son corps ou dans son esprit, entre dans une période où il
devra faire des deuils de certaines parts de lui-même. Illustrons ce propos par
cet extrait d’un échange entre Simone de Beauvoir et sa mère : Elle s’est
appuyée contre ses oreillers, elle m’a regardée dans les yeux et elle m’a dit
avec décision : «Vois-tu, j’ai abusé; je me suis trop fatiguée : j’ai été au
bout de mon rouleau. Je ne voulais pas admettre que j’étais vieille. Mais il
faut regarder les choses en face ; dans quelques jours j’ai soixante-dix-huit
ans, c’est un grand âge. Je dois m’organiser en conséquence. Je vais tourner
une page.» (de Beauvoir, 1964, p. 24-25).
D’autres peuvent vivre ce stade de la vie comme une période de
déploiement de l’expérience acquise et comme l’occasion d’accéder à une
réflexion sereine sur le monde, à l ’abri de l’obligation de participer à la mêlée
des compétitions sociales, voire amoureuses.
En ce qui concerne l’entourage, nous avons tous été sensibilisés par les
échos pessimistes des médias français évoquant l’abandon tragique de nos
seniors durant l’été caniculaire de 2003. Pour beaucoup de professionnels,
les faits évoqués dans la presse sont loin de refléter la majorité des situations
familiales des personnes âgées. Le réseau familial est présent et attentif dans
la plupart des cas, comme le déclarent d’ailleurs plusieurs des auteurs dont
les textes figurent dans ces Cahiers. Il n’en est pas moins vrai qu’il paraît
essentiel d’ouvrir une réflexion sur la place réservée aujourd’hui aux aînés
dans leurs familles, leur société et leur culture.
Juan Luis Linares propose d’aborder ces questions en partant d’une
analyse de la manière dont les personnes âgées ont été traitées dans les
différents modèles familiaux qui se sont développés au cours du temps. De
plus, il souligne l’importance d’appréhender les caractéristiques du vieillis-
sement d’un parent sans les dissocier du cycle de vie de la famille ; il évoque
également certaines psychopathologies présentes chez les personnes âgées,
en les intégrant dans leur contexte inter-relationnel. Trouvant son inspiration
dans les travaux des sociologues, Marco Vannotti poursuit dans cette ligne,
en réfléchissant à la manière dont les relations entre les générations se sont
transformées au cours de l’histoire. Il s’interroge aussi sur les ingrédients
nécessaires à l’instauration de liens de solidarité intra-familiaux, ces liens se
révélant particulièrement utiles lors de l’avancée en âge des aînés de la
famille.
Si la vieillesse a été traitée différemment au cours du temps, la
considération qu’on lui apporte varie aussi d’une culture à l’autre. Ainsi,
Léandre Nshimrimana compare le statut du vieillard en Occident et au
Burundi. Ce faisant, il souligne combien est relative la notion de vieillesse
qu’il tend plus à concevoir comme une construction culturelle que comme
un fait naturel.
Lorsqu’on parle du vieillissement, on évoque le passage du temps et
donc, comme le relève Edith Goldbeter, il peut être utile de prendre en
compte les temps individuels de chaque membre de la famille comme celui
des différents sous-systèmes qui la composent. Ces différents temps de-
vraient entrer en intersection pour que des échanges fructueux et signifiants
puissent avoir lieu. Or, la vieillesse survient souvent à un moment de forte
désynchronisation des différentes entités familiales : le temps des adoles-
cents s’accélère et est dominé par une tendance centrifuge, celui des parents
est «speedé », soumis aux performances socioprofessionnelles, enfin celui
des membres plus âgé a tendance à ralentir. L’auteur propose une réflexion
sur les âges à partir de ces éléments.
Le vieillissement de ses membres pousse la famille à reconsidérer les
rapports qu’elle entretient en son sein. Michèle Myslinski s’attache à
explorer l’incidence de l’augmentation des diverses dépendances (physi-
ques, affectives, etc.) sur le tissu relationnel familial. En particulier, les
maladies de type Alzheimer bouleversent les repères qui ont, jusque-là, servi
aux fondements de l’organisation de la famille, et précipitent l’instauration
de rapports de type maternel entre les ascendants et leur aîné désorienté.
Comment intervenir face aux difficultés et aux souffrances liées au
vieillissement, en tenant compte des compétences familiales ?
L’idée qu’une approche psychothérapeutique menée avec une per-
sonne âgée est vaine, a prévalu longtemps dans les milieux professionnels.
Actuellement, que ce soit en présence de la famille ou avec le patient âgé seul,
de nombreuses interventions psychothérapeutiques sont pratiquées. Ainsi,
Régina Goldfarb illustre ce type de démarche à l’aide de cas cliniques issus
de sa consultation, soit dans un centre de santé mentale, soit en maison de
retraite. D’orientation psychodynamique, cette thérapeute intègre les mem-
bres de la famille à travers l’utilisation de médias dans ses entretiens
«individuels», afin de favoriser la restauration de relations plus sereines,
aussi bien avec des parents décédés depuis longtemps, qu’avec des descen-
dants toujours en vie.
Les personnes âgées sont sensibles à l’image négative de la vieillesse
dans notre société et à la perte d’estime qu’elles vivent. Les angoisses devant
une fin de vie qui ne paraît plus aussi éloignée qu’auparavant, les maux
physiques divers et les charges que leur fragilité impose aux familles, font
partie du poids qu’elles portent et qui s’alourdit de jour en jour. Jean
Maisondieu en analyse les composantes et y associe la démence qui, parfois,
permet d’occulter les peines et les culpabilités.
Lorsqu’un sujet vieillit, son cerveau et son système neurologique tout
entier subissent des modifications qui se manifestent par des changements
d’attitudes ou de rapports au monde. Il arrive qu’on ne distingue pas
clairement la démence, des altérations cognitives normales qui surviennent
avec l’âge. Pour nous permettre de mieux cerner ces différents aspects,
Françoise Lotstra présente un tableau des évolutions neurologiques normales
et leurs effets sur les interactions des personnes âgées avec monde. Elle les
distingue des atteintes neuropathologiques plus spécifiques qu’elle décrit
également.
Les médecins traitants sont souvent sollicités par les personnes âgées
étant donné l’affaiblissement de leur santé. Il n’est pas rare aussi que dans le
cas de personnes isolées, les soignants deviennent le seul tissu social attentif
qui les entoure, et sur qui elles peuvent compter. Les professionnels de la
santé et du domaine psychosocial devraient cependant tenter, quand cela est
possible, de favoriser le rétablissement d’un réseau, en particulier en
essayant de contacter les familles avec qui parfois, les liens ont été rompus
depuis longtemps. L’établissement de soutiens médicaux, en collaboration
avec les familles, exige une attitude de respect et de confiance entre les
professionnels et les proches de la personne âgée. C’est dans cet état d’esprit
que Jean Gerin a créé l’un des premiers services de gériatrie à Bruxelles ; il
nous présente le cadre d’intervention pluridisciplinaire qu’il a construit au
sein de l’hôpital et ses conceptions humanistes des soins.
Si l’entourage est souvent sollicité par les soignants pour aider les
personnes âgées, il est pourtant fréquent aussi qu’au sein même de la famille
d’un vieillard fragilisé, on assiste à une forme d’auto-organisation basée sur
les impératifs de la solidarité familiale. On observe par exemple assez
couramment la désignation (implicite ou explicite) d’un membre particulier
comme «aidant naturel» de la personne âgée invalidée. Ce rôle est parfois
extrêmement lourd, surtout si la charge qu’il incombe est peu valorisée et ne
peut être partagée avec d’autres. En même temps, de leur côté, les soignants
peuvent souffrir d’un manque de considération de la part des familles,
lesquelles dans certains cas, en miroir, ne se sentent pas suffisamment
reconnues par les professionnels de la santé. Des tensions diverses et des
sentiments d’injustice vont alors se faire jour autour du malade âgé. Thierry
Darnaud en analyse le contenu dans le cas où un aîné souffre d’une maladie
d’Alzheimer. Jacques Gaucher, Gérard Ribes et Louis Ploton complètent
cette réflexion en abordant les problématiques familiales et institutionnelles
qui se croisent et parfois s’amplifient dans des liens de réciprocité autour de
la personne âgée. Ils insistent sur la nécessité pour les professionnels d’avoir
pour eux-même des temps de réflexions et d’échanges. Catherine Colinet,
Marc Clepkens et Philippe Meire soulignent enfin combien il est important
que l’aidant naturel se sente soutenu. Pour cela, il faut que son action ait un
sens, de même que l’attitude de celui qu’il aide. Dans cette optique, ces
auteurs développent les questions à se poser face à un dément, pour mettre
du sens dans la relation avec lui.
Devant les patients atteints de maladies propres au vieillissement, les
familles développent des croyances qui, bien que rarement vérifiées, vont
guider leurs attitudes. Certaines de ces croyances paraissent indicibles dans
la mesure où elle sont susceptibles de générer de la souffrance, soit chez la
personne âgée dépendante, soit chez d’autres membres de la famille.
Geneviève Arfeux-Vaucher nous présente une recherche qu’elle a menée
auprès de 549 personnes représentant trois générations pour déterminer la
gestion des mots et des silences autour de la maladie d’Alzheimer.
Pour revenir vers une image plus positive de la vieillesse, vue comme
une phase normale (et non pathologique) du processus continu qu’on nomme
la vie, et pour éveiller la conscience des compétences propres à cette étape,
Bénédicte de Bellefroid, Cécile Dupont, Jean Pierre Lebon et Valérie Bertels
nous proposent une grille de lecture inspirée d’un concept sociologique–
l’arc de vie – qui permet de reconstruire un récit de vie plein de ressources
pour le présent et le futur.
Enfin, nous terminons ce dossier par une réflexion sur l’usage du temps
qui passe : Jean Van Hemelrijck pointe l’importance de la qualité de notre
rapport au temps dans la manière de vivre celui qui passe, ceci étant
évidemment crucial au cours du dernier âge où le temps acquiert une valeur
particulière.
Nous espérons que ce dossier contribuera à «dédiaboliser» les problé-
matiques liées au vieillissement chez ceux qui ne les rencontrent pas dans
leur quotidien, et qu’il constituera une base d’informations et de réflexions
pour les professionnels de l’humain.
·
DE BEAUVOIR S. (1964) : Une mort très douce. Gallimard, Paris.
[1]
Docteur en Psychologie, thérapeute familiale.
Institut d’Etudes de la Famille et des Systèmes Humains, Bruxelles.
Service de Psychiatrie des Cliniques Universitaires de l’Hôpital Erasme (ULB).