2003
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
Le patient âgé dépendant psychique et sa famille : le dit et le non-dit
Geneviève Arfeux-Vaucher
[1]
Toutes les générations familiales sont concernées par la maladie de leur
proche. Les adultes sont vecteurs de paroles comme de silences sur la maladie. La
souffrance familiale empêche une communication satisfaisante avec la personne
malade comme au sein de sa famille. C’est cette dimension plurigénérationnelle que
la Fondation Nationale de Gérontologie a souhaité explorer dans une étude
qualitative et quantitative sur ce qui se dit et ne se dit pas, quand on a un parent
atteint de la maladie d’Alzheimer.
Regards portés par la famille sur la personne malade ; réalités et fantasmes
autour du risque d’avoir ce type de pathologie quand on a un lien de filiation avec
le malade ; dits et non-dits en famille ; demandes de paroles, de soutien, d’aide, ces
quatre thèmes sont abordés dans cet article qui ne rend compte que partiellement
de l’ensemble du travail fait dans le cadre de la recherche intitulée «Des mots à dire
des mots à lire».Mots-clés :
Démence, Générations familiales, Paroles/silences, Réalité/fantasme, Soutien.
All family generations are concerned by their relative s’ disease. Adult are
vectors of words and of silence as regards disease. When the family suffers, there can
exist no satisfactory communication with the patient neither within the family. The
Fondation Nationale de Gérontologie has wanted to explore this very
multigenerational dimension in a qualitative and quantitative study on what is said
and what is not said when a relative suffers from Alzheimer ‘s dementia.
How families see their relatives with Alzheimer’s disease; reality and fantasy
about the risks of having this disease when an ascendant suffers from it; what is said
and what is not said within the family, needs to talk and to be supported and helped.
These four issues, discussed here, are only a part of a research called «Words to be
said, words to be read».Keywords :
Dementia, Family générations, Word/silence, Reality/fantasy, Support.
Ces données sont extraites d’une recherche menée en 2002 et 2003 par
la FNG
[2], grâce au soutien de Janssen-Cilag, la Fondation de France et la
Fondation Médéric Alzheimer. Le rapport de cette recherche a été terminé
en juin 2003.
Des recherches de plus en plus nombreuses s’intéressent à celui que
l’on nomme «l’aidant principal» qui est le conjoint ou un enfant de la
personne atteinte d’une DTA
[3]. Plus rares sont les études qui s’intéressent au
retentissement sur toutes les générations familiales de la présence d’une
personne avec une DTA.
Méthodologie de la recherche
Menant des actions dans le domaine du transgénérationnel et des
recherches sur les effets de ces actions (Arfeux-Vaucher G. et al., 2003),
nous avons découvert que des jeunes n’ont pas peur de parler de démence ni
de mort. Aussi, nous avons voulu explorer ce qui se passe en famille quand
l’un de ses membres est atteint d’une DTA.
Il s’est agi de
-
Vérifier que toutes les générations familiales sont concernées par la
maladie.
-
Vérifier que les adultes sont le vecteur de paroles et de silences sur la
maladie.
-
Vérifier que la souffrance familiale empêche une communication
satisfaisante avec la personne malade, au sein de sa famille.
Pour ce faire nous avons procédé à une phase qualitative permettant
de construire la partie quantitative de cette recherche, grâce à la participation
d’associations de familles ayant un parent atteint d’une DTA. Cela nous a
permis de recueillir différents avis :
-
Dans la phase qualitative, nous avons contacté 13 familles, soit 45
personnes rencontrées par entretien semi-directif, à leur domicile, et
en établissement, âgées de 4 à 82 ans, appartenant à 4 générations
familiales, dont 3 personnes atteintes d’une DTA. Parmi ces person-
nes, 16 hommes et 29 femmes.
-
Et dans la phase quantitative : 549 personnes ont répondu à un
questionnaire, âgées de 11 à 92 ans, représentant 3 générations
familiales. Parmi ces personnes, 172 hommes et 377 femmes.
Fantasmes et réalités autour des DTA
Avant de voir ce qui se passe au sein des trois générations familiales,
un rappel peut être fait sur la dimension fantasmatique des DTA dans la
société. Alors qu’aucune étude n’a encore prouvé un fort risque héréditaire
de la maladie d’Alzheimer par rapport à d’autres pathologies (terrains qui
prédisposent à tel type de cancer, à tel problème cardiaque…), celle-ci
représente une crainte importante parmi tous les risques de «mauvais
vieillissement». De nombreuses études ou enquêtes d’opinion l’ont bien mis
en évidence. Que se passe-t-il alors dans ces familles ayant un conjoint, un
père, une grand-mère atteint psychiquement ?
Nous avons analysé les craintes et comportements familiaux, en
comparant la réalité familiale et les craintes pour l’avenir à propos de
plusieurs pathologies. Nous avons interrogé les personnes sur le nombre de
personnes atteintes par certaines pathologies, puis sur leur sentiment de se
sentir concernées ou non par ces pathologies familiales, et enfin sur ce
qu’elles redoutaient pour leur propre vieillissement.
Il ressort que les répondants font des différences entre leurs risques
familiaux et leurs craintes subjectives pour eux-mêmes. Le tableau suivant
montre les positions des répondants selon qu’ils se sentent concernés ou
qu’ils craignent telle pathologie.
H o m m e s Femmes
Pathologies
Cancer
Dépression
D T A
Infarctus
Accident Vasculaire
Cérébral (AVC)
Hyper Tension Artérielle
( H T A )
Parkinson
Risques
« f a m i l i a u x
»
31 %
19 %
40 %
20 %
19 %
27 %
4 %
Craintes
subjectives
32 %
6 %
67 %
16 %
21 %
8 %
6 %
Risques
« familiaux
»
41 %
25 %
60 %
10 %
22 %
23 %
3 %
Craintes
subjectives
34 %
4 %
83 %
6 %
20 %
3 %
6 %
On peut donc voir qu’il y a :
- Une égalité entre risques et craintes, pour les cancers et les AVC.
- Des minimisations des risques pour la dépression, l’infarctus, et
l’HTA.
- Surestimation des risques pour les DTA, et la maladie de Parkinson.
Pour confirmer ces résultats, d’autres réponses montrent que les
symptômes «troubles de la mémoire» semblent alerter et conduire à une
consultation médicale rapide, alors que la profonde tristesse (signe d’un état
dépressif) est une caractéristique à laquelle les répondants portent peu
d’attention, celle-ci constituant le signe pour lequel ils poussent le moins un
proche à aller consulter, et celui pour lequel ils iront le moins facilement
consulter. Or, on connaît l’importance tant familiale que personnelle de la
dépression, et le lien complexe, réactionnel en partie, qu’il y a entre
dépression et DTA. Mais ces réponses sont construites à posteriori. La réalité
a, sans doute, été un peu différente.
Cependant, cette crainte de développer plus tard une DTA est peu
discutée en famille : les parents pensent peu à leurs enfants ou alors, sur un
mode un peu particulier : «j’y pense pour mes filles, mais pas pour mes fils,
car cette maladie ne va jamais d’une mère à un fils» affirme un conjoint
d’une femme malade. Les enfants se posent la question pour eux-mêmes
mais n’en parlent pas entre eux, ils interrogent peu leur médecin. Les petits-
enfants s’interrogent eux aussi sur leur futur, d’autant plus s’ils ont 2 ou 3
personnes de leur famille atteintes d’une DTA, ce qui n’est pas du tout rare
dans tout l’échantillon (31 % des répondants sont dans cette situation). Dans
ce cas, des petits-enfants vont pousser leurs parents à aller se faire «dépister»,
dans une tentative de réassurance personnelle. Mais là encore, ces petits-
enfants en parlent peu avec leurs frères, sœurs ou cousins. La peur reste tapie
en eux. Ils en parleront plus avec des copains.
Cette sensibilité aux «troubles de la mémoire» constatée dans leurs
réponses, paraît réactive à la présence dans la famille d’une personne atteinte
d’une DTA, car bon nombre de commentaires spontanés montrent que bien
des proches concernés n’ont rien vu venir, et que c’est à posteriori qu’ils vont
dater l’apparition de la maladie à ces troubles de mémoire comme à d’autres
symptômes. Mais pour beaucoup de conjoints, cette prise de conscience des
troubles est difficile et douloureuse.
«Tout s’est dégradé en douceur, en souplesse, du mental à l’incon-
tinence vésicale. Peut-être des personnes extérieures à la cellule familiale
se sont-elles interrogées ? Mais sans rien en dire… Pas de vague. Je n’ai pas
su assez tôt analyser les situations successives. Je ne suis qu’un vieil
imbécile.»
«Maman avait pour principale obsession la peur, pour ne pas dire
l’angoisse de perdre la tête. C’est dans ces moments-là que nous aurions dû
l’écouter. Mais nous ne pouvions pas présager, il y a 5 ans seulement, qu’il
s’agissait déjà d’appels au secours».
En plus des symptômes-repères, les répondants écrivent, avec pru-
dence, sur les causes possibles de la survenue d’une DTA. A côté de
l’hérédité reconstruite parfois sur plusieurs générations aujourd’hui décé-
dées («Finalement, mon père et sa mère, ils ont eu la maladie d’Alzheimer,
mais on ne connaissait pas le nom à ce moment-là ») (citée par 7 % des
répondants), ils envisagent des évènements médicaux (cités par 23 % des
répondants) et surtout une sorte de prédisposition psychique, évoquant des
personnalités sans capacités de résilience (70 % des répondants).
«Une prise de somnifère régulière pendant des décennies, et un
traitement morphinique postopératoire.»
«Plusieurs anesthésies générales répétées.»
«Maman était souvent dépressive, d’un caractère anxieux. Elle
s’adaptait difficilement à des situations inhabituelles. Elle n’a jamais
accepté le décès de mon père.»
«Peut-être le fait que sa vie s’est limitée à sa famille, son travail,
aucune lecture, aucune activité. Renfermement sur elle-même depuis qu’elle
est à la retraite… »
S’arrêter à ces présentations familiales des personnes malades paraît
nécessaire. D’autres travaux viennent étayer cette piste de réflexion. Ne
pourrait-on tenter de comprendre ces discours familiaux en référence à deux
concepts psychodynamiques actuels, à savoir «l’appareil adptatif incons-
cient» élaboré par Ploton et al. (2003) et celui de «résilience» (Manciaux
& Tomkiewicz, 2000).
Cela ne met pas de côté le terrain somatique de l’évolution démen-
tielle, mais prend plutôt le parti de ce que Ploton et son équipe (2003)
appellent «les boucles d’interaction individualisables sur les plans psychi-
que et biologique» engendrant des «phénomènes de correspondance (en
miroir) entre évènements psychiques et biologiques». Ce que Nathalie
Rigaux (2003), pour sa part, appelle «l’hypothèse de boucles de rétroaction
entre le niveau biologique et les facteurs psychiques et environnementaux».
Ces correspondances ou rétroactions fonctionnant aussi bien du biologique
vers le psychique que du psychique vers le biologique bien entendu. Les
expressions «se faire de la bile» ou «se faire un sang d’encre» montrent
bien que ces effets psychiques et biologiques «tricotés» entre eux sont
connus depuis longtemps.
Dans cette optique, les éléments apportés par les familles décrivant
des personnalités plutôt dépressives avant l’apparition de la maladie, en
deuil permanent, repliées sur elles-mêmes, témoigneraient de la défaillance
voire de l’absence de capacités de résilience chez certaines personnes
atteintes d’une DTA. Si elles avaient eu ces ressources internes, elles
auraient pu les mobiliser pour dominer les évènements vécus dramatique-
ment. Ces ressources de résilience auraient permis, alors, à leur appareil
adaptatif inconscient de vieillir en évitant ou en retardant plus longtemps
dépression et évolution démentielle. Certaines de ces personnes sont dites
comme marquées par le malheur dès leur enfance, sans avoir pu «acquérir
des ressources internes» ou après certains traumatismes trouver des «tu-
teurs de résilience» (Cyrulnik, 2001).
Il est clair que nous n’affirmons pas que seules des personnes plutôt
soumises, réagissant difficilement aux difficultés multiples de l’existence,
vont développer une DTA. D’autres exemples connus montrent bien que des
personnes qui semblent avoir assumé leur vie, peuvent aussi avoir ce type
d’évolution. Aucun modèle n’est valable à 100 %. Mais ces réflexions, à
notre avis, méritent d’être examinées, même si c’est finalement pour les
réfuter, car elles permettraient éventuellement d’envisager des prises en
charge précoces pour aider les personnalités les plus fragiles à se construire
des «tuteurs de résilience».
Peut-on parler en famille de DTA, comment le faire,
à qui ?
Qu’elles aient été rencontrées lors d’un entretien, ou que leurs proches
parlent d’elles, il est clair que beaucoup des personnes avec une DTA ont su
les premières qu’elles avaient une maladie terrifiante. Leurs troubles psychi-
ques sont particuliers. Ce ne sont pas des oublis ou des troubles de la mémoire
classiques. Ils provoquent comme une sidération chez celui qui les vit ou les
perçoit, et bien des personnes atteintes vont mettre en place différentes
stratégies défensives pour éluder la question qui les ronge, le doute qui les
envahit, et tenir à l’écart les personnes de leur entourage qui commencent à
se poser des questions. Elles ne souhaitent pas partager leurs craintes avec
leur conjoint ou leurs enfants. Quelques personnes semblent en avoir parlé
plus facilement à des frères ou sœurs qu’à leur conjoint ou enfants.
Outre la difficulté à reconnaître les troubles précocement, il existe
également comme un pacte implicite entre la personne malade et son aidant
principal (surtout s’il s’agit du conjoint) consistant à différer le moment du
diagnostic. Ce temps est utilisé comme répit, ce qui permet l’acceptation
progressive de la maladie : la démarche diagnostique étant entreprise quand
le conjoint ou l’enfant se sent prêt à l’accepter ou ne peut plus faire
autrement, auquel cas cela peut prendre la forme d’un appel à l’aide.
Les tentatives pour masquer le plus longtemps possible leurs troubles,
semblent très répandues. Aussi les réactions agressives, les troubles de
l’humeur, la tristesse, signalés par bien des répondants comme «signes» du
début de la maladie, sont à entendre comme de possibles réactions de la
personne malade, pour se réassurer elle-même, mais aussi comme mécanismes
de défense, à sa perception, déjà là, de la particularité dramatique de ses
difficultés (vu la faible efficience des traitements actuels).
Ainsi, une femme téléphonera à ses enfants l’après-midi du jour où
elle a consulté accompagnée de son mari en disant à chacun d’eux «J’ai la
maladie d’Alzheimer. Je m’en doutais, je pense que vous le saviez aussi.
Maintenant c’est officiel.» Ce qui montre bien le jeu de dupe qui se joue
dramatiquement en famille. Tout le monde sait, mais joue à celui qui ne sait
pas comme à celui qui suppose que l’autre ne sait rien.
Au fil de l’évolution de la maladie, les paroles qui circulent en famille
excluent de plus en plus la personne malade comme les petits enfants, pour
des raisons différentes :
1. Vis à vis de la personne malade, conjoints comme enfants ne savent
pas comment lui parler, car la question primordiale de parler avec elle de sa
maladie est évacuée, car eux-mêmes ne savent comment l’aborder (Rezvani,
2003). Aussi, les autres paroles qui lui sont adressées reposent sur ce non-dit
ou non partagé, et faussent la qualité de la communication. Certains,
conjoints ou enfants, refusent de lui dire sa maladie, parfois encouragés par
les médecins traitants. Dans ces conditions de non-dit, comment l’échange
de paroles peut-il être de qualité ? On sait bien les difficultés de communi-
cation dans les couples en dehors des problèmes de DTA. Quand cela se
rajoute, on peut comprendre que des personnes malades se mettent à craindre
leur conjoint : «Qu’il me laisse vivre ma vie !» ou «J’ai peur de me faire
encore gronder par elle quand je n’y arrive pas» disent des personnes
malades. Une communication fondée sur une reconnaissance de la part de
l’aidant (toujours à refaire, car des aidants pensent parfois que la personne
malade «le fait exprès» en se trompant ou en oubliant) de la maladie
permettrait-elle une atténuation de ces sentiments de persécution ?
Par contre, dans une inversion proposée des rôles, ces mêmes répon-
dants souhaiteraient pouvoir parler de leur maladie en famille, si eux à leur
tour développaient une DTA. Ce souhait ne concerne pas les mêmes
partenaires familiaux selon le sexe et l’âge des répondants :
- Jusqu’à 30 ans, les femmes privilégient le conjoint, et les hommes leur
mère.
-
Ce n’est qu’entre 40 et 59 ans qu’hommes et femmes privilégient le
conjoint.
-
Passés 60 ans les hommes veulent parler prioritairement à leur
conjoint, les femmes souhaitent majoritairement se confier à leur
médecin (elles ne sont pas toutes veuves à ce moment).
-
Au-delà de 80 ans, hommes et femmes voudraient pouvoir parler à
leurs enfants.
-
Les petits-enfants ne sont pas reconnus comme pouvant être des
personnes à qui l’on parle de soi. Alors qu’ils sont parfois les
confidents de leurs grands-parents sur des sujets difficiles, leur mort,
leur vieillesse, des «secrets de famille»…
2. Vis à vis des petits-enfants, les parents et grands-parents les jugent
le plus souvent trop jeunes pour s’exprimer, ou pour dialoguer avec eux. «La
parole circule mais c’est aussi le problème. Le discours est un peu vide. Ma
mère craque parfois devant mon frère et moi et c’est dur.» (petit-fils). «Non,
je ne leur ai rien dit. Ils voient leur grand-père… Croyez-vous que je devrais
leur en parler ?» déclare une femme, fille d’un homme malade. De même
ils déclarent que les jeunes ne peuvent lire des romans (pour leur âge) mettant
en scène une personne avec une DTA. Alors que ces petits-enfants souhaitent
pouvoir parler en famille de ce qu’ils éprouvent, dire leurs peurs, leurs
angoisses, leurs questions, comme ces témoignages le montrent : «Je suis
contente de parler de cette maladie [en répondant à ce questionnaire], car
ma grand-mère est actuellement atteinte de la maladie d’Alzheimer et vit
chez nous en ce moment.» (petite-fille, 17 ans). «Avec mon père, je ne peux
parler de ma grand-mère, c’est tabou. Mais je sais qu’elle s’en rend compte
[qu’elle est malade]. Je la vois dans son monde à elle. Elle est toujours
vivante.» (petite-fille, 12 ans). «D’avoir lu Momo petit prince des bleuets
(Hassan, 1998), ça m’a débloquée.» (petite-fille, 11 ans).
Ces petits-enfants aiment lire ces livres, car ils y trouvent des réponses
que leurs familles ne leurs donnent pas. «Débloqué », «décoincé » sont les
mots utilisés fréquemment par ces jeunes après avoir lu certains romans sur
le sujet, alors que des adultes mettent en avant le souci de ne pas peser sur
leurs enfants, de ne pas leur imposer leur souffrance. Mais cela fait vivre
comme une exclusion familiale à ces jeunes. D’autres familles associent plus
les petits-enfants, même très jeunes, ce qui semble bénéfique à la personne
malade : un petit-fils de 3 ans et demi, étonné et très attentif à sa grand-mère
(malade, très mutique…) recherche volontairement un contact avec celle-ci,
autrement qu’avec ses autres grands-parents : il la provoque disent ses
parents, il cherche un corps à corps avec elle, la prend par la main, danse avec
elle, ce qui fait surgir chez cette dernière des sourires à son endroit et
quelques paroles adaptées à la situation, ce qui arrive très très rarement entre
cette personne malade et son mari, ses enfants et ses autres petits-enfants plus
âgés, pourtant attentifs à elle à leur manière.
Il y a aussi des choses que des enfants ne peuvent dire à leur parent
aidant principal, mais dont ils discutent entre eux :
- Le souci qu’il leur cause. Des enfants se soucient manifestement plus
de leur père ou mère aidant, que de leur autre parent, celui qui est
malade.
- Ce qu’ils choisiraient de faire de leur parent malade, en cas de décès
du parent aidant. «On n’ose pas dire à papa que s’il décédait avant
maman (malade), personne d’entre nous ne la prendrait à domicile :
on la placerait» dit un enfant alors que le père souhaite «s’il décède
avant sa femme qu’un de ses enfants la prenne en charge». Sur ce
point, les dialogues parents enfants sont difficilement envisageables.
- Les parents énoncent leurs désirs, espérant que le silence ou l’acquies-
cement de façade des enfants équivaut à une certitude.
En fait chaque génération familiale maintient son rang générationnel
et les systèmes d’échanges qui en découlent construits jusque-là, alors que
la situation engendrée par la présence de l’un des leurs qui se démentifie
demanderait de nouveaux styles d’échanges. Mais ces systèmes d’échanges
familiaux peuvent ne pas résister aux difficultés comme à la souffrance liées
à ces maladies : des ruptures familiales sont signalées, qui peuvent être
violentes et rapides ou progressives, mais tout aussi isolantes pour ceux et
celles qui gardent un lien avec la personne malade.
Ce qui ne se dit pas en famille, c’est la mort à venir de la personne
malade, ou plus exactement les vœux de mort à son égard ou de désir de
suicide qu’on lui prête.
Dans la phase qualitative, des personnes malades rencontrées avaient
exprimé le désir de se supprimer si leur état se dégradait davantage, pour ne
pas peser sur leurs proches, pour ne pas vivre un état de déchéance inhumaine
ont-elles dit. Pourtant, bien des gériatres disent que ces personnes ne se
suicident pas. Mais la phase quantitative a fait apparaître des suppositions de
désir de suicide chez l’autre, malade, et des désirs de morts à leur égard à
peine voilés :
«Je fais des efforts, car je me sens coupable d’avoir des trous de
mémoire… Je voudrais mourir avant de ne plus reconnaître les miens»
(Homme malade).
«Pourquoi la question de l’euthanasie n’est pas posée ? Le tabou est
encore bien fort. Je suis touchée de très près par la maladie d’Alzheimer. Les
deux femmes que j’aime le plus sont dans un état dégradé. Je ne tiens pas à
leur survie des années dans cet état. Ce n’est pas une vie ni pour elles ni pour
nous. Si cela devait m’arriver, je prendrais mes dispositions.» (Femme
48 ans)
«Ma grand-mère ne nous reconnaît presque plus (…) Je suis sûr que
si elle se rendait compte de son état, elle ne souhaiterait plus vivre.» (Petit-
fils, 50 ans)
«Pourquoi faire vivre les personnes âgées malades incurables le plus
possible ? Si je suis atteint un jour, j’espère pouvoir profiter de l’euthanasie
librement» (Homme, 77 ans).
Paroles d’hommes plus que de femmes
Pour terminer cet article, il est important de reprendre les hypothè-
ses de départ :
- Effectivement, toutes les générations familiales sont concernées par
la maladie d’un des leurs, sans que cela soit bien reconnu familialement :
les plus jeunes sont peu reconnus dans leur souffrance.
- Les adultes sont bien le vecteur de paroles et de silences.
- La souffrance empêche bien une communication utile à tous et en
premier à la personne malade.
Mais il est clair que s’il est important qu’une bonne communication
familiale fonctionne, les entretiens comme les questionnaires montrent la
nécessité pour beaucoup de personnes de pouvoir parler à l’extérieur de leur
famille, pour ensuite pouvoir parler plus facilement et plus simplement en
famille. Des personnes malades comme des membres des familles le deman-
dent. Il faut pouvoir parler à des professionnels de l’écoute pour appren-
dre à parler en famille, comme le dit cette femme : « J’aimerais bien
consulter un psychologue pour pouvoir parler. C’est difficile de dire à ses
enfants ou à sa mère (89 ans) les souffrances endurées chaque jour. Il y a des
jours, je me sens découragée, puis, je me ressaisis, je voudrais tellement qu’il
reste le plus possible à la maison.» (Femme 63 ans)
Du côté de la souffrance, des choses peuvent être partagées en famille
si le discours porte une charge émotionnelle supportable pour les interlocu-
teurs (que ceux-ci soient la personne malade et/ou des membres de sa
famille). Si la charge émotive est trop forte, cela risque plus de bloquer la
communication que de la favoriser.
Il faudrait donc promouvoir des lieux et des professionnels de l’écoute
pour que les personnes malades, les conjoints, les enfants et petits-enfants
puissent se libérer de leur angoisse, de leurs questions, apprennent progres-
sivement, non à la maîtriser, mais à mieux vivre avec. Avoir un lieu pour dire
ce qui ne peut se dire en famille, pour mieux parler en famille.
·
ARFEUX-VAUCHER G., DORANGE M., GAUSSENS J., BESSON I. & PARIS
B. (2003) : Grandir & vieillir : le parcours de vie. Fondation nationale de
gérontologie, Paris.
·
CYRULNIK B.(2001) : Les vilains petits canards, Odile Jacob, Paris.
·
HASSAN Y.(1998) : Momo petit prince des Bleuets. Syros, col. souris sentiments,
Paris.
·
MANCIAUX M. & TOMKIEWICZ S. (2000) : La résilience aujourd’hui. In
GABEL M., JÉSU F. & MANCIAUX M. : Bientraitances; mieux traiter
familles et professionnels, Fleurus.
·
PLOTON L., GAUCHER J., JOUBERT C., RIBES G., TALPIN JM., ISRAËL L.,
BLANCHARD F. (2003) : La modélisation du fonctionnement mental à l ’épreuve
de la démence, La revue de Gériatrie 28 (1) Janvier.
·
REZVANI (2003) : L’éclipse, Actes Sud, Arles.
·
RIGAUX N. (2003) : Le pari de la perplexité. In Alzheimer Cerveau sans mémoire,
La Recherche Hors Série, n° 10, Janvier-mars.
[1]
Directeur de recherche. Fondation Nationale de Gérontologie, Paris.
[2]
Fondation Nationale de Gérontologie.
[3]
De manière simplifiée, nous utilisons le sigle DTA pour parler des démences de type
maladie d’Alzheimer et troubles apparentés.