2003
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
L’arc de vie : un concept pour penser et pour agir l’intergénérationnel
Bénédicte de Bellefroid
[1]
Cécile Dupont
[2]
Jean Pierre Lebon
[3]
Valérie Berthels
[4]
Dans cet article, nous introduisons le concept d’«arc de vie» comme
nouveau paradigme dans la construction d’une société intergénérationnelle. Nous
commencerons par définir ce concept et les changements qu’il implique sur le plan
éthique, psychologique et pédagogique, mais aussi social et politique. Cette pre-
mière partie sera illustrée par l’exemple d’un projet que nous avons coordonné sur
le terrain et où plusieurs générations étaient mises en présence autour de la
généalogie. Nous tenterons de montrer en quoi un tel travail permet de faire évoluer
les mentalités des partenaires concernés, y compris celles des intervenants, dans le
sens d’une intégration à l’arc de vie. Nous reviendrons ensuite à des considérations
plus globales et méthodologiques.Mots-clés :
Arc de vie, Approche intergénérationnelle, Générations, Généalogie, Arbre généalogique, Réseau.
This paper will introduce «arc of life» (life span) as a paradigm that will
help us to think and to act towards an intergenerational society. We will define this
concept and consider what it implies on ethical, psychological and pedagogical
level, but also the changes it requires in social and political structures. This first part
will be illustrated by a project called «genealogy at school », where elderly guided
primary school children in order to build their family tree and we will show to what
extend this experience allows each of the generations in presence, including the
professionals, to change their vision of the others, and in this way, to be more
integrated to the «arc of life ». We will end with some general and methodological
issues.Keywords :
Arc of life - Life-span, - Intergenerational approach, Generations, Genealogy, Family tree - Network.
«Une utopie est une étoile lointaine vers laquelle on prend la
décision de se diriger. Il ne s’agit pas de prétendre l’atteindre,
mais d’être fidèle à l’attraction de sa lueur, même lorsqu’elle est
à peine discernable dans le brouillard.»
Albert Jacquard (1997)
Le concept d’arc de vie est abordé ici en relation avec un travail
intergénérationnel effectué au sein d’une association (asbl), Réseau Généra-
tions Solidaires (RGS), qui coordonne un réseau de partenaires constitué de
bénévoles, d’associations et d’institutions de la commune d’Ottignies-
Louvain-la-Neuve en Belgique. RGS se donne pour mission la rencontre des
générations et ce à un double niveau :
- local, sur le territoire de la commune, en soutenant des projets qui
rassemblent différents partenaires et différentes générations (voir ci-
dessous, l’exemple du projet généalogie) ;
- plus large, en développant une réflexion sur la notion d’inter-
générationnel et ses enjeux psychologiques et sociétaux, la réflexion
s’alimentant des expériences de terrain et des contacts avec le réseau
local.
Dans ce cadre, l’arc de vie a fait l’objet d’une journée de réflexion
[5] et
est défini en référence à l’ouvrage «L’intergénération, une culture pour
rompre avec les inégalités sociales.» (Vercauteren
et al., 2001).
Nous essaierons de montrer en quoi la notion d’arc de vie peut
constituer un fondement intéressant pour l’intergénérationnel ; elle donne
perspective et profondeur à notre action tout en permettant d’intégrer
l’intervenant, en tant que travailleur, mais surtout en tant que personne ayant
une place précise dans cet arc de vie.
Définition de l’arc de vie
L’arc de vie donne une vision intégrée du cycle de vie considéré
comme un continuum dans lequel tous les âges se rattachent et s’interpellent.
Ceci permet de ne pas placer les personnes dans des «niches
générationnelles», mais bien de concevoir que la vieillesse, par exemple, n’a
pas de sens si elle est amputée de la jeunesse et de l’âge adulte qui l’ont
précédée. Inversement, ces phases jeune et adulte sont peu signifiantes si
elles ne peuvent être rattachées à un projet global de vie et à la totalité d’un
parcours existentiel. Le concept d’«arc de vie» met bien en valeur l’idée
fondamentale d’un continuum d’existence, de la naissance à la mort, soutenu
par un projet de vie personnel. L’idée d’arc de vie est donc bien liée à celle,
très importante de «projet de vie».
Cette vision globale et intégrée de la vie nous fait sortir de
l’intergénérationnel conçu en termes de mise en contact de générations
extrêmes (personne âgée et petit-enfant). Cette pratique en tant que telle ne
permet pas d’échapper à une conception parcellaire et fragmentée de la
personne et de ses différents âges, figées dans des images et des rôles, des
identités statiques, telles qu’elles nous sont aussi renvoyées par les médias.
Nous ressentons bien que ce ne sont pas tant les actions
intergénérationnelles qui manquent. Il y a beaucoup d’intergénérationnel qui
se fait sans le savoir et sans qu’il soit nécessaire de le nommer ainsi. Mais si
on a éprouvé le besoin d’inventer l’«intergénérationnel», «c’est qu’un
manque a été repéré et qu’il est ainsi tenté d ’y remédier…en mettant en place
des actions qui n’auraient pas spontanément existé.» (Vercauteren et al.,
p. 23, 2001).
Cependant, il ne suffit pas – et notre expérience nous le montre – de
mettre des générations en présence pour que «quelque chose» se passe. Car,
comme le souligne Schurmans (2003) à propos de l’expérience de la
solitude, on s’agite beaucoup dans le champ psycho-social pour créer du lien
à tout prix : «Créer du lien ? Sans doute. Mais ce que nous soutenons, c’est
que si l’aide est parfois nécessaire – et que Maisons, Centres ou Clubs en sont
parfois l’occasion – c’est moins d’un manque matériel qu’il s’agit que d’un
manque de sens» (p. 24).
Et la notion d’intergénérationnel ne suffit pas à donner du sens au
vieillissement, elle ne suffit pas comme base de réflexion et d’action. Le
développement du concept d’arc de vie correspond dès lors à la nécessité,
sinon à l’urgence, pour la gérontologie sociale, de trouver un fondement
théorique mais aussi un outil opérationnel qui permette de fonder à la fois la
recherche et la pratique du terrain.
L’arc de vie nous offre un cadre qui permet de travailler véritablement
sur la perception que chacun a de sa place dans le continuum de la vie et
particulièrement par rapport au vieillissement qui ne serait plus une problé-
matique externe et objective (« ça n’arrive qu’aux autres!»), mais bien une
partie intégrante de vie que chacun de nous aura, en principe, la chance de
vivre, et par rapport à laquelle nous pouvons et pourrons, à des degrés divers,
prendre une position d’acteur. Mais cela ne dépend pas que de nous. En
grande partie, c’est lié à la manière dont la société dans son ensemble conçoit
et construit (co-construit) les solidarités intergénérationnelles.
Nous verrons aussi que l’arc de vie nous entraîne bien au-delà de la
gérontologie, vers une anthropologie globale qui nous concerne tous, en-
fants, adolescents, adultes et personnes âgées, en ce qu’elle met justement en
lien dynamique et interdépendant tous les âges de la vie.
L’intergénérationnel : un peu d’histoire…
Au cours des dernières décennies, nous avons assisté, dans les pays
occidentaux, à une augmentation considérable de l’espérance de vie, d’une
part, et de l’autre à une diminution des quotients de fertilité, avec pour
résultat un accroissement important de la population âgée. Par ailleurs, les
structures familiales ont beaucoup évolué, parallèlement à l’urbanisation,
l’industrialisation et l’indépendance économique des personnes âgées dans
les années 50 : on passe de la famille étendue de type «large» à la famille
réduite de type «allongé », avec quatre, voire cinq générations qui se
côtoient et des rôles qui se cumulent (je peux être à la fois fille, mère, petite-
fille…).
Parallèlement à ces mouvements démographiques et à ces change-
ments de structure familiale, on a assisté à l’émergence d’États-nations de
plus en plus interventionnistes dans l’organisation de la vie collective. En
conséquence, les solidarités familiales ont été remplacées progressivement
par des solidarités publiques.
Cependant, la crise économique des années 80 a provoqué un affai-
blissement des solidarités publiques et les familles sont à nouveau sollicitées
pour amoindrir l’impact négatif des politiques d’austérité. On assiste donc
à une relance des solidarités individuelles, familiales et de proximité, et
certains y voient l’indice d’une réhabilitation de la famille et d’une plus
grande prise de conscience des citoyens responsables dans le cadre d’une
démocratie plus directe.
Faut-il tempérer cet enthousiasme ? Les solidarités privées sont
encore trop peu nombreuses et trop limitées pour qu’on puisse prétendre
qu’elles remplacent avantageusement les solidarités publiques. D’autre part,
ces solidarités «nouvelles» ne pèsent-elles pas trop, matériellement et
psychologiquement, sur une génération-sandwich que nous représentons ?
Les enjeux sont donc bien personnels et familiaux, mais ils sont aussi (et
surtout ?) socio-politiques. Il s’agit donc bien de travailler à différents
niveaux afin d’articuler les pratiques privées et les politiques officielles, sans
quoi l’intergénérationnel ne constituerait qu’une sorte de gadget d’anima-
tion sociale.
Ce qui compte donc dans notre action, outre le fait de mettre des
générations en présence, c’est surtout que cette action ait un impact sur la
vision que chacun a de sa place dans le continuum des âges de la vie. «Une
véritable solidarité g énérationnelle ne sera possible que si chaque génération
reconnaît dans l’autre un moment évolutif et fondateur de sa propre exis-
tence, en ôtant toute inflexion pathétique à un concept qui aspire à être un
projet de société, et non une pieuse évocation de bons sentiments.»
(Vercauteren et al., 2001, p. 29).
Le morcellement des âges de la vie…
Entrer dans la logique de l’arc de vie peut sembler assez simple et
évident, mais cette dernière se heurte à une toute autre logique qui se trouve
à l’origine d’une fragmentation des âges de la vie. En effet, les sciences
humaines et sociales, calquées sur le modèle des sciences dites «exactes»,
se sont engagées sur la voie de la parcellisation, perdant au passage la
complexité des phénomènes et leur signification dans la globalité des
contextes sociaux qui leur ont donné naissance. Il en a résulté un morcelle-
ment du savoir, et l’interdisciplinarité qui est préconisée est loin d’être
simple à l’usage et reste souvent une belle déclaration d’intention…
D’autre part, les exigences du marketing économique et les impératifs
du marché ont abouti à séparer les âges de la vie et à les considérer comme
des ensembles autonomes, ce qui conduit à une vision négative de la
personne âgée comme somme de pertes et de problèmes. La politique de la
vieillesse consiste alors à assurer la gestion urgente de ces problèmes, alors
qu’il faudrait une politique de l’intégration des âges, adaptée à l’ère de la
«géritude» dans laquelle nous sommes entrés de plein-pied.
L’introduction de ce concept dans le champ social (non pas unique-
ment celui de la gérontologie) ouvre la voie à une anthropologie globale et
a des implications éthiques diverses : le premier aspect éthique de la culture
de l’arc de vie est une «lecture globale du contingent», que ce soit dans une
relation directe d’aide ou qu’il s’agisse de planification des actions et des
politiques sociales. Une vision globale du parcours existentiel propose une
approche toujours dynamique et prospective de l’évènement personnel ou
social.
Sur le plan déontologique, ceci implique que toute action ou interven-
tion sociale respecte le projet de vie personnel. Et ce n’est pas si simple, car
l’intervention, surtout lorsqu’il s’agit d’individus socialement faibles, con-
siste souvent à agir à leur place et «pour leur plus grand bien», ce qui,
paradoxalement, conduit la personne à être de plus en plus dépendante et
marginalisée.
Si le vieillissement n’est plus à considérer comme un «accident
social» qui se règle avec des interventions de spécialistes, cela signifie qu’il
faut faire appel à d ’autres méthodologies, dont celle du réseau. Cette dernière
constitue un défi important, tant pour le travailleur social et les institutions
au sein desquelles il fonctionne, que pour le client et son réseau, qui doivent
devenir partie prenante de l’intervention et ne plus considérer le travailleur
social et son institution comme délivrant un service qu’il suffit de demander
pour recevoir.
Une deuxième conséquence importante est que l’arc de vie repose sur
une conception profondément dynamique de l’existence humaine, où l ’on se
centre essentiellement sur les dynamiques évolutives. Cela signifie aussi
qu’il y a primat de la vie sur la médicalisation forcée à laquelle beaucoup de
personnes, à fortiori âgées, sont soumises «dans une bonne intention», alors
que cela peut être contraire au projet de vie personnel.
Enfin, troisième aspect de cette éthique «nouvelle»: il faut que ces
potentialités évolutives puissent être mises en valeur dans chaque contexte
existentiel et social. L’accent doit être mis sur la possibilité de développe-
ment personnel, de «croissance», quel que soit l’âge ou le contexte. C’est
là que la psychopédagogie de l’arc de vie rejoint celle du life-span, théorie
de la croissance culturelle permanente, au-delà des limites imposées par la
scolarité et par les conventions liées aux âges et aux rôles sociaux.
L’arc de vie nous met donc au défi, que nous soyons chercheurs,
praticiens ou opérateurs de la planification des services : permettre la
concrétisation de «l’aspiration d’élargir à tout l’arc de l’existence son
propre droit d’apprendre et de traiter de nouveaux contenus culturels et
existentiels, la faculté de développer des potentialités évolutives inexpri-
mées, le plaisir d’augmenter le patrimoine de sa propre histoire personnelle
et d’entreprendre des parcours innovants et divergents» (Vercauteren et al.,
2001, p. 35).
Aspects psychopédagogiques de l’arc de vie…
Sur le plan psychologique, celui de la conscience personnelle, l’arc de
vie entraîne une conception en évolution de l’existence, une perception
dynamique du soi, où un parcours de vie correspond à une suite d’étapes
évolutives plutôt qu’à la conquête d’un statut défini à l’avance. Psychologi-
quement, cela signifie le primat de la recherche sur la révélation, de la
souplesse sur la rigidité, de la capacité de se mettre en question sur la défense
de positions acquises ; c’est offrir aux personnes vieillissantes une «profon-
deur de champ» de leur situation, une perspective au temps personnel qui
permet de sortir des stéréotypes statiques traditionnels.
Un deuxième cadeau de la culture de l’arc de vie au vécu psychologi-
que est la fin de l’antagonisme entre identité personnelle et passage du temps
chronologique, source de renonciations douloureuses ou de défis velléitai-
res. Ceci entraîne aussi une diminution de l’anxiété et de l’insécurité;
l’existence peut être perçue comme un parcours, non un concours!
Enfin, troisième connotation psychologique de l’arc de vie : c’est la
restitution à la personne âgée d’un futur. La personne est en projet continu
dans lequel le passé n’est pas perdu puisqu’il est constitutif d’une identité en
marche, le présent n’est pas une île entre hier et demain, mais bien un
fragment d’histoire en évolution, et l’avenir existe comme destination du
voyage à travers l’existence.
Cependant, l’arc de vie constitue aussi un horizon psychopédagogi-
que pour toutes les générations. Ainsi, pour l’enfant, se sentir intégré à un
continuum d’existence, se sentir relié à un passé et un futur, représente une
première grande initiation à la vie, au même titre que les mythologies et les
rites de passage dans les sociétés primitives, par rapport auxquelles nous
vivons une sorte d’analphabétisme existentiel vu notre incapacité à lire la vie
dans sa globalité. Ceci permet de remettre à l’honneur une forme de
généalogie, ce que Legendre (1985) appelle «l’impératif généalogique» qui
est au fondement de l’ordre social.
En ce qui concerne les jeunes, le thème des racines et du projet de vie
liés à une vision prospective de la transition générationnelle, a un grand
impact émotif et intellectuel.
L’âge adulte occupe une place centrale dans l’arc de vie, mais aussi
particulièrement critique, car il est chargé du poids de la protection des âges
extrêmes, tout en devant assumer la fonction économique. Il est donc
souvent dominé par une anxiété due à la responsabilité – performance qui le
fixe dans le présent et lui fait perdre de vue la globalité de l’existence et du
projet de vie. C’est donc bien, comme le préconisent Vercauteren et al.
(2001, p. 41) «au noyau dur des générations du milieu que l’expérimentation
intergénérationnelle doit s’affronter.»
La population sénescente, par contre, semble avoir atteint l’un des
stades les plus positifs de l’arc de vie et de son potentiel évolutif. On assiste
en effet, ces dernières années, au développement de nombreuse initiatives
qui témoignent de la perception de la sénescence comme d’un âge potentiel-
lement évolutif.
Même à l ’âge extrême de la vie, la vieillesse à proprement parler, l’arc
de vie peut être adopté comme référence, afin d’activer des parcours vitaux
et attribuer des significations et des attentes à un présent apparemment
inutile et insignifiant. «L’arc de vie n’est pas un horizon consolateur :
correctement mise en valeur, la mémoire existentielle représente véritable-
ment une réserve de vie et une richesse autant pour la personne âgée, qui vit
sa propre vieillesse comme une perte et une privation, que pour les autres
générations qui assistent à ce prédécès avec des sentiments d’impuissance et
de frustration.» (Vercauteren et al., 2001, p. 42).
Un exemple de travail intergénérationnel :
la généalogie à l’école
Le projet «Généalogie à l’école» s’est concrétisé au cours de l’année
scolaire 2001-2002. Des élèves de cinquième année primaire
[6] ont réalisé leur
arbre généalogique ou aidé un enfant de la classe à réaliser le sien. Ils étaient
guidés par des aînés formés ou expérimentés en généalogie (certains sui-
vaient une formation à l’Université des Aînés). Huit rencontres ont eu lieu
et se sont clôturées par une exposition ouverte aux familles, aux enfants de
l’école, aux amis. Lors de cette exposition, les enfants ont présenté leur
travail : l’arbre généalogique personnalisé (chacun avait choisi un thème
pour son arbre : les ballons, les fleurs, les fusées…), l’arbre réalisé sur
ordinateur à l’aide d’un logiciel, une exposition d’objets anciens, le carnet
de bord réalisé en classe, dans lequel ils avaient mis en forme toutes les
étapes, toutes les démarches effectuées pour construire leur arbre.
Quels étaient les objectifs visés ?
L’objectif principal de ce projet était que les générations en présence
échangent des savoirs et des savoir-faire dans la réalisation d’un projet
commun. Ici, se sont rencontrées au moins trois générations : les enfants, les
aînés, l’institutrice et RGS (qui représentent la génération intermédiaire).
Le second objectif était de permettre à chaque enfant de construire son
arbre et/ou de s’approprier la démarche de recherche généalogique pour
pouvoir accéder à son histoire familiale, ses racines, ses origines.
Réaliser un tel projet met en présence de nombreux partenaires autour
de la question des générations, ce qui débouche sur un troisième objectif :
activer un réseau de professionnels. La participation de tous était vraiment
importante pour faire aboutir ce projet.
Avant les rencontres proprement dites, il a fallu mener tout un travail
de préparation. Il s’agit surtout d’aider les aînés et les enfants à exprimer
certaines peurs et à les dépasser afin d’être ouverts à la rencontre. Ainsi, les
enfants ont pu formuler avec leur institutrice un certain nombre de questions,
dont certaines seraient posées aux aînés, au cours de la première rencontre.
De leur côté, les aînés ont préparé les rencontres avec la coordinatrice de
RGS en réfléchissant à la manière de transmettre leur savoir à des enfants de
cet âge (plus ou moins 10 ans).
Ce travail préalable a permis que la première rencontre se passe dans
un climat très serein. Les enfants avaient préparé la classe pour accueillir les
aînés, tout le monde était assis en cercle, à la même hauteur, ceci est
important car cela facilite les échanges. Les enfants ont pu poser leurs
questions (de «vraies» questions) et ont reçu des réponses (de «vraies»
réponses). Ensuite, chaque aîné a travaillé avec un petit groupe d’enfants sur
la généalogie proprement dite. Pendant ce temps, l’institutrice et la
coordinatrice de RGS s’activaient en coulisses, prenant le rôle de médiateur
et de facilitateur de la communication, afin de faire régner un climat propice
au travail collectif. À côté des rencontres en classe, il y avait tout le travail
de recherche par rapport à l’arbre généalogique. C’était l’occasion de parler
avec tout le monde dans la famille, de créer des contacts. Tout d’abord avec
leurs parents à qui ils ont posé beaucoup de questions :«qui est qui ?»,
«d’où je viens ?»… Des discussions de fond ont eu lieu dans les familles.
Certains ne sont pas passés par leurs parents, peu accessibles, mais plutôt par
les grands-parents. Ces derniers ont sorti leurs valises, leurs carnets… Il y a
eu différentes façons de communiquer avec les familles ; il y a eu des
contacts par téléphone, des courriers. Et les enfants sont revenus en classe
avec du matériel et des témoignages à montrer aux aînés.
Une enfant d’origine marocaine, dont la famille habitait dans un
village reculé du Maroc, n’avait pas de moyen de communiquer autrement
que par lettre. La généalogie lui a donné un moyen d’entrer en contact avec
elle et l’opportunité de découvrir des personnes qu’elle ne rencontrait
jamais.
Un enfant qui était en famille d’accueil a pu retrouver le nom de
famille de son papa et les noms et prénoms de certains de ses grands-parents
qu’il ne connaissait pas. Il a dû dépasser la peur de poser des questions à sa
maman d’accueil. Des gens se sont reliés entre eux et beaucoup d’enfants ont
pu dire par la suite : «J’ai une famille, je peux téléphoner… », «Je ne savais
pas que celui-là était si sympa… ». Ils ont découvert leurs parents d’une autre
façon, leurs grands-parents sous un autre jour. Cette expérience a permis de
changer des étiquettes mises parfois depuis longtemps.
Une évaluation de cette action a été menée par RGS auprès des aînés
et des enfants, avec la collaboration de l’institutrice. C’était très positif, aussi
bien pour les uns que pour les autres : le courant était passé, les idées toutes
faites dépassées. Les aînés ont découvert l’école d’aujourd’hui, la pédagogie
nouvelle, l’enthousiasme des enfants, d’autres manières de vivre en famille
(familles divorcées, recomposées…)
Les enfants, de leur côté, ont appris beaucoup de choses sur les aînés
et sur leur famille…:«Quand j’ai fait mon arbre, j’ai découvert plein de
petites anecdotes rigolotes et même parfois mignonnes. Par exemple, qu’une
de mes grand-mères adorait sucer des boules au citron… ».
En quoi ce travail a-t-il un effet sur l’arc de vie ?
Ce travail mobilise bien tous les participants autour de la question de
l’arc de vie ; non seulement les aînés et les enfants, directement interpellés
et appelés à dépasser certains stéréotypes, mais aussi l’institutrice, l’école,
RGS, les familles…
Ce projet présente l’intérêt de travailler l’intergénérationnel à un
double niveau : celui de la généalogie proprement dite et celui de la mise en
présence de plusieurs générations autour d’un projet commun.
Au niveau du travail généalogique, nous abordons évidemment l’ins-
cription de chacun dans un ordre en lui donnant une place en fonction de son
ascendance et de ses alliances. «L’ordre généalogique inscrit l’individu
dans l’humanité, c’est-à-dire un ensemble qui fonde les relations des
hommes entre eux. Il fixe à chaque homme et à chaque femme des limites et
une identité: là où il est né, par qui il est engendré, dans quelle lignée il est
inscrit… autant d’éléments qui le situent comme «simple mortel» qui prend
place dans une société qui lui préexiste et qui perdurera après sa dispari-
tion.» (de Gaulejac, 1999, p. 95). C’est pourquoi la confusion des places et
des générations est destructrice et l’ordre généalogique transforme le magma
familial en système ordonné.
Bien sûr, c’est un travail délicat, et il ne s’agit en aucun cas de faire de
la thérapie sauvage. C’est pourquoi il nous semble indispensable qu’une
instance comme la nôtre joue le rôle de médiateur et de cadre assurant une
réelle gestion du projet. Les moments de préparation et de feed-back avec les
enfants, les aînés et l’institutrice ont une importance primordiale dans la
réussite et les répercussions à plus long terme.
Au niveau de la rencontre des générations, nous avons pu évaluer que
«quelque chose» s’était réellement passé: des liens se sont créés, des
questions se sont posées, des tabous et des stéréotypes ont été dépassés.
Tout cela dans une réelle réciprocité, et c’est un aspect important de
la dynamique de l’arc de vie : autant les aînés que les enfants et les adultes
ont acquis et échangé des choses au cours de ces rencontres. Et nous, les
adultes, nous sommes sentis réellement interpellés comme travailleurs et
comme personnes.
Pour conclure, quelques réflexions, quelques
questions…
En tant qu’intervenants, la logique de l’arc de vie nous oblige à
remettre en question nos pratiques de manière assez radicale : il ne s’agit plus
de mettre en contact des générations, le plus possible, le plus souvent
possible, de sortir à tout prix les personnes âgées de leur isolement… Il n’est
plus question de quantité, mais bien de qualité et de sens. Comment se situe
notre pratique par rapport à cela ?
D’autre part, nous sommes également concernés comme intervenants
et comme personnes ayant une place précise dans l’arc de vie. Et ceci nous
oblige à repenser nos modèles de travail. Est-ce l’intervention de réseaux qui
nous fournit le modèle de travail le plus adéquat ? «En faisant le choix de
pratiquer l’intervention de réseaux, le travailleur social renonce d’abord à
recevoir ses clients comme des individus isolés, pour prendre en compte avec
eux l’ensemble de leur environnement et tout ce que cet environnement
implique de potentialités à exploiter, d’autonomie à d écouvrir ou à préserver.
Il va s’employer ensuite à mettre en valeur les ressources du milieu, et chaque
fois que faire se peut, à renvoyer les choix et décisions aux membres du
réseau. Il renonce enfin au schéma simplificateur, d’origine médicale, et
souvent adopté implicitement dans le monde social, en vertu duquel on
commence par un «diagnostic» pour enchaîner sur un «plan de traite-
ment». La question n’est plus pour lui de savoir qui est le malade, quelle est
sa maladie, quel est le traitement adéquat, ou si l’on veut, quel est le problème
et quel est le remède. L’intervenant renonce à sa position d’expert pour
devenir l’accompagnant d’un processus. Il renonce à répondre immédiate-
ment à la demande pour s’intéresser aux membres du réseau et à leur mode
de vie.» (Besson, in Sanicola, 1994, p. 267).
Nous avons également pu observer que la question de la mort était très
présente pour les enfants au cours de cette expérience. Et nous ne pouvons
faire l’impasse sur cette question, car elle est, à notre avis, centrale dans la
possibilité que chacun a, sur le plan psychologique, d’intégrer et de s’inté-
grer à l’arc de vie. Une conception intégrée du cycle de vie peut-elle se faire
sans qu’une certaine vision de la mort y soit associée ? Car, comme le
souligne Didier Dumas dans la préface du très beau livre d’Aude Zeller
(2003, p. 9) c’est «comme si, au niveau de notre réalité mentale, nous
quittions ce monde par le chemin où nous y sommes entrés, ou qu’il nous
fallait retrouver, en mourant, la conception de la mort que nous nous sommes
forgée dans la petite enfance». La dégénérescence qui fait régresser le
vieillard déficient à un état de dépendance semblable à celle du tout petit
enfant ne lui permet-elle pas justement de réintégrer les structures mentales
qui étaient les siennes à cet âge et de retrouver ainsi la représentation de la
mort et l’au-delàqu’il avait alors?
Enfin, revenons sur notre utopie de départ, car évidemment, il s’agit
bien d’utopie. Mais y a-t-il action sans croyance ? Peut-il exister une action
sociale sans engagement idéologique ? Nous sommes convaincus qu’il y a
urgence à changer les mentalités et à créer de nouvelles formes de solidarité.
·
BESSON C. (1994) : Parcours méthodologique. In SANICOLA L. (sous la dir.) :
L’intervention de réseau. (pp. 155-267. Bayard, Paris.
·
GAULEJAC V. de (1999) : L’histoire en héritage. Desclée de Brouwer, Paris.
·
JACQUARD A. (1997) : Petite philosophie à l ’usage des non-philosophes. Calmann-
Levy, Paris.
·
LEGENDRE P. (1985) : L’inestimable objet de la transmission. Fayard, Paris.
·
SCHURMANS M.N. (2003) : Les solitudes. PUF, Paris.
·
VERCAUTEREN L., PREDAZZI M. & LORIAUX M. (2001) : L’intergénération,
une culture pour rompre avec les inégalités sociales. Erès, Toulouse.
·
ZELLER A. (2003) : À l’épreuve de la vieillesse. Desclée de Brouwer, Paris.
[1]
Psychothérapeute systémique, collaboratrice à RGS (Réseau Générations Solidaires).
[2]
Coordinatrice de RGS.
[3]
Bénévole, collaborateur RGS.
[4]
Stagiaire-psychologue.
[5]
L’arc de vie a fait l’objet d’une journée de réflexion organisée par RGS le 22 mai 2002,
avec la participation de Michel Loriaux, Professeur de démographie à l’UCL,
coauteur de cet ouvrage.
[6]
En Belgique, les enfants commencent le cycle primaire à l’âge de 6 ans en entrant en
première année. Ce cycle dure 6 ans ; après la sixième année, les enfants entrent dans
le cycle secondaire qui lui aussi dure 6 ans. (NDLR).