2003
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
De l’usage du temps qui passe au concept de vieillir
Jean Van Hemelrijck
[1]
À quoi cela sert-il de vieillir ? Comment comprendre l’ancrage dans le temps
qui passe comme une façon de produire du sens et de la continuité, mais aussi de
quitter la violence de l’instant et de s’installer dans la durée ? Cette hypothèse sera
illustrée par une situation clinique.Mots-clés :
Fonction de vieillir, Construire du temps qui passe, Identité narrative, Instant, Continuité, Durée.
What is the use of ageing ? How can we understand the anchoring in passing
time as a way of generating meaning and continuity ? But also of leaving the
violence of the present moment and settling down in duration. That hypothesis will
be illustrated by a clinical situation.Keywords :
Function of ageing, Time construction that goes by, Narrative identity, Moment, Continuity, Duration.
La règle première des camps d’entraînement des Khmers Rouges ou
des Tigres Noirs du Sri Lanka est de se séparer de son passé. La seule façon
d’obtenir un combattant soumis, prêt à se sacrifier à une cause et à se
transformer en kamikaze est de l’extraire du temps, de le faire vivre dans un
présent absolu, dégagé de tout souvenir.
Ce protocole d’endoctrinement, rappelé par Bernard-Henri Lévy
(2003) dans «Qui a tué Daniel Pearl», décrète qu’il faut tuer le vieil homme
en soi, se défaire de son passé, de sa mémoire : interdiction absolue de se
souvenir, ne vivre que dans le présent, dans l’instant.
Violence suprême que de tuer toute forme de mémoire, c’est-à-dire
toute forme de pensée, de réflexion, d’opposition ou de désobéissance.
Cette position extrémiste permet de s’interroger sur la fonction de
vieillir. À quoi cela sert-il de vieillir et d’inscrire cette question dans le cadre
familial ou plutôt dans le temps familial ?
Quelle famille n’a pas entendu résonner la question : «Dis papa, à ton
époque, cela existait…?» Cette question dans la bouche d’un enfant montre
que vieillir a à faire avec un décalage, entre un avant et un après, et entre un
présent et un passé. Évidence, mais évidence qui crée l’espace dans lequel
va se développer tout l’univers relationnel de la famille.
Une question fondamentale qui préside à la question de vieillir est
celle «du temps qui passe». ou plus précisément : comment l’homme s’y
prend-il pour construire du temps qui passe ?
Marc-Alain Ouaknin (1995) dans la Bible de l’humour juif, rapporte
la blague suivante :
Saul Bellow demandait à Harold Rosenberg ce qu’il ressentait à
l’approche de son soixante-dixième anniversaire : – «Oui, bien sûr, répon-
dit-il, j’ai entendu parler de la vieillesse, de la mort et de tout le reste, mais
en ce qui me concerne, ce ne sont que des rumeurs.»
Toute l’histoire des hommes qui naissent et qui meurent est articulée
autour du temps.
À chaque enfant, dés sa naissance, s’engage un protocole qui vise à
l’inscrire dans le temps. Que ce soit dans l’histoire de sa famille, dans son
histoire, dans les rituels familiaux, dans l’inscription mythique de sa fa-
mille… Ainsi, à titre d’exemple, la tradition juive propose quelques com-
mandements parmi lesquels le cinquième qui ordonne : «Honore ton père et
ta mère, afin que tes jours se prolongent sur la terre».
L’exégèse du Texte indique que dans le commandement de respecter
son père et sa mère, il y a celui de demander aux parents de raconter leur
histoire, afin que les enfants la connaissent pour n’avoir pas à la répéter (cf.
Ouaknin, 1999).
Il s’agit d’inscrire le parcours de l’enfant dans une histoire plus
générale, et donc de le placer dans une filiation, c’est-à-dire dans un parcours
temporel. Pour reprendre l’expression de Paul Ricoeur (2000), à partir de ce
récit sur leurs origines, les enfants peuvent se construire une «identité
narrative».
Celle-ci repose sur l’établissement de liens entre hier et aujourd’hui,
entre ce qui existait avant leur naissance et qui prend sens avec leur
naissance, et qui se poursuivra au décours de leur histoire.
L’idée d’inscrire l’enfant qui naît dans le temps qui passe, n’a pour
fonction que de lui permettre de quitter l’immédiateté, la violence de la
soumission à l’instant.
Cette approche consiste à réfléchir à la manière de créer de la
continuité dans le flux incessant d’événements qui se bousculent. Comment
s’y prendre pour penser cette cavalcade de moments épars ? Comment sortir
de la brusquerie de la confrontation au réel ?
Ces questions impliquent finalement de réfléchir à comment humani-
ser le temps et configurer la mémoire afin que celle-ci prenne sens. Je fais à
chaque instant l’expérience que je ne pourrai plus, de mon vivant, percevoir
encore une fois, une deuxième fois, ce que je viens de percevoir maintenant
du réel. Je fais l’expérience que je ne pourrai plus y être présent : ce moment
de perte pure, ou de perte radicale, celui où irrémédiablement, chaque instant
est en soi le dernier. Et pourtant, lorsque je perçois un événement, il apparaît
continuellement présent à ma conscience. Toute la difficulté du problème
consiste à savoir comment s’articule le passage ou le déplacement entre cette
perte pure de l’instant, de l’immédiat, et l’identité continue du présent vivant
de son apparition, comme forme première de ma conscience d’exister,
d’être.
Cette question est celle de la subjectivité, du sujet et de la conscience.
À la suite de Georges Didi-Huberman (2002) qui, à propos des images,
s’interroge sur la perception du monde, je pose l’hypothèse de l’homme et
de sa famille comme capables :
- d’établir un déplacement de représentation entre les moments
discontinus des événements chaotiques, entre les moments de perte
pure et de produire une représentation continue
- de se dissimuler l’opération de ce déplacement de représentation.
Cette opération qui consiste à produire de la continuité, de la durée, est
ce que j’appelle l’inscription dans le temps. Cette fonction d’inscription
temporelle permet bien évidemment d’échapper à la proximité de la mort, de
s’extraire de cette confrontation, et de remettre à plus tard«cette mort dont
certains disent en avoir entendu parler».
Parmi les artéfacts de cette construction apparaît bien évidemment la
vieillesse. À partir du moment où le temps devient l’organisateur de notre
perception du réel en produisant de la continuité, il apparaît clairement que
vieillir devient inévitable.
Vieillir devient dès lors cette construction de sens entre ce qui était, ce
qui est et ce qui sera ! Cette production de sens entre les événements se
retrouve dans le mot même de «sens», qui soutient la notion de direction,
de succession.
Parmi les outils dont dispose l’homme et sa famille pour construire
cette continuité, pour produire cette durée, il me semble que l’on peut en
distinguer quatre, bien que cette liste ne prétende pas être exhaustive :
- le protocole narratif,
- la question du destin,
- la nature du temps familial,
- les règles horaires.
Le protocole narratif, déjà évoqué, repose sur la narration historique
de la famille. Au travers des éléments retenus et oubliés, une histoire se
construit, elle est celle de la spécificité de cette famille au travers du temps
passé. Cette procédure vient organiser l’enchaînement, les causalités, la
succession, et donc inscrire le sens dans le quotidien.
La question du destin est complexe. Destin vient de fatum, issu du latin
fari, «parler», et indique le mot qui nous précède, le discours prononcé à
notre naissance (voir aussi Balsamo, 2000). Cette notion qui survole tant de
textes est bien évidemment à penser ici comme un marqueur temporel qui
introduit les concepts de providence et de hasard, mais qui rappelle combien
la notion de répétition arpente le discours familial.
La nature du temps familial a trait plutôt à la représentation subjective
que chaque réseau familial tisse entre ses membres. En s’inspirant des
travaux de Guy Ausloos (1990), pensons à ces familles où le temps s’écoule
lentement, à ces familles dites «psychotiques» où le temps est figé, ou à ces
familles événementielles où le temps est chaotique…
Dans cet aspect, la notion de vieillir prend tout son sens. À chaque
famille, son discours sur le temps qui passe, et des traces laissées dans la
mémoire.
Le dernier point parle plus précisément des horloges familiales. Les
règles horaires qui régissent le temps de la famille : rendez-vous, rencontre,
moment d’intimité, calendrier…
Ce préambule visait à mettre l’accent sur le temps qui passe, mais
aussi sur ce qui passe et que l’on peut appeler vieillir ! Vieillir touche aussi
à cette construction particulière autour du temps qui donne sens en créant de
la continuité, du lien, de la durée et qui offre l’image d’un temps qui
s’accumule et que l’on peut appréhender comme le concept de vieillir.
Ces quelques considérations s’éclaireront peut-être un peu plus à
partir d’une illustration clinique : il s’agit d’une consultation à propos d’un
jeune garçon qui présente des difficultés d’apprentissage scolaire et dont les
examens psychologiques indiquent qu’il ne présente aucun trouble instru-
mental.
Âgé de 9 ans, il ne s’ouvre pas à l’apprentissage du calcul en
particulier, mais aussi aux autres matières scolaires. Ses parents s’entendent
à dire qu’il ne s’agit pas de distraction ou d’opposition, mais plutôt d’une
sorte «d’imperméabilité » aux leçons.
Les premières rencontres ne permettent guère d’avancer. Une impres-
sion de vacuité se dégage des rencontres familiales, non pas qu’ils ne jouent
pas le jeu des entretiens, mais plutôt comme si la même sensation d’imper-
méabilité se manifestait lors des séances de psychothérapie.
Les parents forment un couple où tout semble bien se passer, quoi-
qu’ils me paraissent un peu ternes. Mais qui suis-je pour penser cela ? À vrai
dire, ce qui m’inquiète tourne autour de cette impression de vide, de lenteur.
Les entretiens me paraissent longs, le temps n’arrête pas de se traîner. Devant
cet engourdissement progressif, il me vient à l’idée de m’intéresser au temps
de cette famille et donc plus précisément à cette impression confuse du temps
qui ne passe pas, qui semble prendre pour modèle la répétition du même.
Aucun imprévu, tout est réglé comme du papier à musique ! À chaque
moment, chacun des membres de la famille sait ce qu’il doit faire et ce que
font les autres. Tout est planifié: horaires des repas, du sommeil et du réveil
en semaine, et le week-end, horaire des programmes télévisés, des courses
alimentaires en famille, quoi qu’il se passe … Nos rencontres ne peuvent
d’ailleurs se faire qu’en fonction d’un planning pointu !
Devant ma surprise d’une telle organisation, ils se montrent heureux
d’atteindre une telle planification, «car voyez-vous Monsieur, nous avons
eu à souffrir, mon épouse et moi-même, de familles désorganisées où l’on
perdait un temps considérable en vaines occupations». Cette affirmation fut
la première d’une longue série sur les familles d’origine, surtout sur celle de
Monsieur. Elles étaient décrites comme des familles à éviter, ce qu’ils
faisaient d’ailleurs depuis longtemps, à quelques exceptions d’anniversaire
et de fêtes de fin d’année. À l’évocation du grand-père paternel, le jeune
garçon peu participant jusque-là, montra une légère animation : il sortit de
sa position de retrait pour entrer un peu dans la famille. Voilà deux imprévus,
deux événements non anticipés : autant l’émotion du père à l’évocation de
son père, que «l’arrivée» du jeune garçon dans l’entretien. Il n’y avait là rien
de spectaculaire, mais un léger changement dans l’ambiance familiale.
Tout poussait à prendre son temps à l’évocation des familles d’ori-
gine, le risque d’une fermeture à une question trop pointue flottait dans la
rencontre. Lentement, la famille de Monsieur était racontée : avec une
émotion véritable, il a dit son désespoir devant l’absence de son père. Trop
souvent, il dut l’attendre, subir la violence de sa mère devant le désastre de
sa relation conjugale. Combien de fois n’a-t-il pas entendu son père rentrer
saoul, rire aux éclats, hurler son amour pour son épouse sans jamais venir
dans la chambre de son fils lui dire bonsoir. La nature du temps familial est
sans structure, sans anticipation, sans avenir.
Devant une telle structure, la famille a construit un réseau relationnel
prévisible et anticipable. Jamais un rendez-vous n’est manqué, jamais
quelqu’un n’est oublié.
Cependant, force est de constater qu’un tel système ne vit pas. Cette
famille est hors du temps, elle est dans un pseudo-temps où tout semble
s’enchaîner alors que tout est figé.
L’éloignement de la famille d’origine provoque une véritable coupure
du temps qui passe, de la vieillesse. En effet, la rupture du lien entre cette
famille et la famille d’origine de Monsieur, et le silence absolu sur les raisons
de cette coupure, ont privé cette famille de sa capacité narrative qui lui aurait
permis de se parler d’elle, de se penser et de penser le monde.
Autrement dit, tant que la narration familiale était amputée de sa part
ancienne, tant que la famille ne remplissait pas son rôle de parler et de
partager ce qui avait précédé, elle se rendait incapable de penser et d’intégrer
des concepts abstraits comme ceux que propose l’école. Toute la symbolique
de la symptomatologie du jeune garçon portait sur cette non-ouverture au
temps qui passe !
Le monde du savoir nous demande de quitter l’immédiat de la
perception du réel (cf. Marejko, 1994). Depuis la révélation de l’infini de
l’univers, nous avons dû abandonner l’hypothèse que l’homme pouvait
trouver sa juste place en considérant, en contemplant son environnement.
L’orientation dans le monde ne se fait qu’à condition de se dégager de sa
perception individuelle et d’entrer dans une perception partagée. C’est ce
processus qui était entravé dans la situation clinique de ce jeune garçon.
Cette vignette clinique visait à souligner combien l’intégration de la
fonction du temps qui passe est nécessaire pour penser le monde. La famille
ne peut permettre à ses membres un dégagement symbolique, une décentra-
tion, qu’à la condition de s’ouvrir au temps qui passe.
Comment terminer cette brève approche sans penser à cette blague :
une mère dit à ses enfants : mes enfants nous irons au cinéma cette semaine
si Dieu nous prête vie. Sinon, nous irons la semaine prochaine.
·
AUSLOOS G. (1990) : Temps des familles, temps des thérapeutes. Thérapie
familiale XI (1) : 15-25.
·
BALSAMO M. (2000) : Freud et le destin. PUF, Paris.
·
DIDI-HUBERMAN G. (2002) : Devant le temps. Les éditions de Minuit. Collection
«Critique».
·
LEVY B.-H. (2003) : Qui a tué Daniel Pearl ? Grasset, Paris.
·
MAREJKO J. (1994) :Dix méditations sur l’espace et le mouvement. Éditions l’Âge
d’homme.
·
OUAKNIN M.-A. & ROTNEMER D. (1995) : La bible de l’humour juif. Tome 1.
Ramsay.
·
OUAKNIN M.-A. (1999) : Les dix commandements. Seuil, Paris.
·
RICOEUR P. (2000) : La mémoire, l’histoire, l’oubli. Seuil, Paris.
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Psychothérapeute familial.
Formateur en thérapie familiale à la Forestière. Assistant à l’Université Libre de
Bruxelles et à l’Université de Mons-Hainaut.