2003
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
Vieillesse et culture
Du bon usage des personnes âgées
Léandre Nshimrimana
[1]
La «vieillesse» est une notion approximative. Elle varie d’une personne à
l’autre, d’une époque à une autre, et ne présente pas des mesures constantes ou des
critères définis scientifiquement : tous les signes biologiques de santé sont présents
dans le corps de la personne âgée en bonne santé. Cet article montre combien la
vieillesse est une construction culturelle. Nous illustrons ce point de vue en
analysant l’impact des systèmes symboliques qui composent une culture sur les
conditions sociales et affectives des personnes âgées. Nous montrons enfin la
manière dont la culture traditionnelle du Burundi permet de distinguer le vieux de
l’ancien et donne à ce dernier une fonction sociale très utile.Mots-clés :
Vieillesse, Ancien, Culture, Système symbolique, Fonction sociale.
«Old age» is an approximate notion. It varies from a man to another, from
a time to another, and does not have constant measures or criteria scientifically
defined: all the biological indications of health are kept stable in the human body
of a healthy old. This article shows precisely that old age is a cultural construction.
We illustrate this assertion by analysing the impact of symbolic systems that make
up one culture on the social and affective condition of the old people. We show,
finally, how the Burundian traditional culture used to distinguish old from ancient,
and gave to the last a very useful function in the society.Keywords :
Old age, Old, Culture, Symbolic system, Social function.
Si l’on veut savoir ce qu’est «un vieux», il suffit de regarder autour
de soi. Mais si l’on veut savoir ce qu’est la vieillesse, il convient de sortir de
son village et, comme disait Rousseau, de porter le regard au loin. Mais alors,
on se rend compte que la vieillesse est une notion fuyante qui ne renvoie à
aucune réalité stable. Ce qu’on remarque, c’est l’extrême variabilité du
traitement social que les cultures réservent aux personnes âgées.
La condition de la personne âgée est au fond une qualité émergente de
l’ensemble des systèmes symboliques (la langue, les croyances, les mythes,
les théories relatives à la vie, à l’existence et à la mort) et matériels (la nature
des forces de production, l’abondance ou la pénurie de biens, les facilités
technologiques…) d’une culture. Tout changement ou mutation qui affecte
ces facteurs, a des répercussions sur la condition de la personne âgée.
Mais, au-delà de ces changements et mutations, un même danger
associé à une grande souffrance, guette la personne âgée, qu’elle soit
d’Afrique ou d’Europe. Il y a quelques jours, de retour d’une mission en
Afrique, un professeur d’anthropologie nous disait comment il avait été
frappé par la condition des personnes âgées du Burkina Fasso. Ce n’était pas
leur situation matérielle difficile qui leur posait problème, mais leur senti-
ment d’être devenues inutiles. Elles lui avaient dit, les larmes dans les yeux :
«Nous ne servons plus à rien. Les jeunes ont trouvé de nouveaux maîtres :
le livre, la radio, le cinéma, la télévision. Ils ne nous écoutent plus. Personne
n’a plus besoin de nous !» Cet «effondrement» du monde traditionnel en
Afrique, consécutif à la rencontre avec «de nouveaux maîtres», a été le
thème d’un très beau roman, «Things fall apart» du nigérian Chinua
Achebe (1972). Okonkwo, le héros qui avait misé toute sa vie sur la conquête
des plus hautes dignités de son clan, finira tragiquement, tous ses espoirs
ruinés par l’arrivée des colons et des missionnaires, et après avoir subi un
ultime affront : voir son propre fils se convertir au christianisme, cette
abomination.
L’expérience le montre chaque jour : même dans les sociétés tradi-
tionnelles où naguère les personnes âgées jouissaient d’un grand respect et
de privilèges étendus, elles sont les premières victimes (avec les plus jeunes
enfants), dans les situations critiques de conflits, de pénurie alimentaire, de
crises économiques, de mutations violentes. Dans le naufrage actuel de
certaines sociétés africaines happées dans des spirales de guerres, de pillage
et de corruption des élites locales, les personnes âgées payent toujours le plus
lourd tribut.
Nous voudrions montrer, dans un premier temps, que la vieillesse
n’existe pas en tant que fait naturel délimité : elle est une création culturelle.
Nous illustrerons cela en montrant dans un deuxième temps l’importance des
systèmes symboliques dans la construction culturelle du statut de la personne
âgée. Enfin, nous montrerons, à partir d’une culture traditionnelle, que faire
un «bon usage» des personnes âgées est possible : c’est une question de
choix sociaux prioritaires.
1 . La vieillesse n’existe pas !
En Occident, la vieillesse, en tant que problème social, est un fait
culturel récent, que l’on ne peut séparer des mutations économiques et
scientifiques. Au temps où de nombreuses personnes vivaient dans leurs
fermes, le vieux, véritable propriétaire des biens, restait le maître incontesté
de la famille jusqu’à sa mort. Il pouvait être physiquement affaibli et même
perdre un peu la tête, on ne le mettait ni à l’hôpital ni à l’asile pour autant.
L’âge conférait une sorte d’antiquité respectable… comme le vin qui se
bonifie en vieillissant.
Sur le plan scientifique et médical, le terme de gérontologie n ’apparaît
qu’en 1950, et celui de gériatrie en 1961. Mais une fois qu’une spécialité
s’installe et que se découpe un champ de recherches et de soins médicaux
particuliers, elle finit par paraître «naturelle».
Et pourtant, «la vieillesse » n’est pas un fait naturel qui s’imposerait
au regard du médecin ou du chercheur: la science «dure» n’arrive d’ailleurs
pas à la définir d’une manière rigoureuse. Le gériatre Bernard Mouralis
(1999), professeur à Paris VI, le reconnaît : «la vieillesse ne se laisse définir
ni par un mécanisme spécifique unique, ni par le seul effet du temps, ni par
un mode de décès. Il n’en existe aucune mesure biologique. Toutes les
constantes biologiques gardent la même constance chez le vieillard sain».
Les phénomènes de sénescence par exemple, et les incapacités qu’ils
entraînent, varient d’une personne à l’autre: certaines personnes âgées sont
en meilleure santé que pas mal de jeunes.
Nous pouvons même aller plus loin et soutenir que la vieillesse
n’existe pas ! Ce qui existe, c’est le traitement particulier qu’une culture
réserve à ses personnes âgées, en sachant que les repères de l’âge varient
eux-mêmes en fonction des époques et des cultures. On le voit déjà avec le
fameux « âge de la retraite», dont beaucoup seraient incapables de dire
pourquoi il a été fixé à 65 et non à 50, et que certains voudraient faire reculer
quand d’autres souhaiteraient l’avancer. Dans la culture burundaise pré-
coloniale, le temps était scandé par les événements marquant la commu-
nauté: les personnes âgées se repéraient, non pas par leurs années de vie,
mais par leur expérience, leur descendance et par les événements dont elles
avaient été les témoins. La notion d’âge, évaluée en nombre d’années,
n’existait pas. On ne disait pas de quelqu’un qu’il était né à telle date, ou qu’il
avait autant d’années, mais qu’à l’arrivée des Belges, c’était un enfant qui
allait déjà puiser de l’eau à la source, ou qu’à l’époque de l’invasion par les
criquets, il venait d’être sevré, ou qu’à l’intronisation de tel roi, il était assez
grand pour fonder son foyer.
En Occident, on compare les âges de la vie aux cycles naturels,
annuels ou journaliers, la vieillesse étant associée au déclin, au crépuscule,
au soir ou à l’hiver. Sans s’en rendre compte, on donne aux déterminations
naturelles le primat sur les facteurs culturels : un homme peut être
biologiquement diminué et être à l’apogée de sa notoriété et de ses respon-
sabilités sociales ; il suffit de regarder Jean Paul II ou Yasser Arafat pour s’en
convaincre.
C’est ce respect dû à l’ancien – et non au vieillard – qui explique aussi
ce que l’on appelle le culte des ancêtres, qui témoigne du fait que l’ancien,
même quand il meurt biologiquement, ne disparaît pas socialement et garde
une sorte de droit de regard sur sa descendance. Dans ces cultes, le primat
est donné aux faits culturels sur les faits naturels. Or, dans les sociétés
modernes, et dans la nouvelle culture que «la mondialisation» propage à
travers le monde, on s’inquiète plus des performances naturelles des person-
nes âgées que de leurs performances affectives et sociales. Ainsi par
exemple, l’espérance de vie des gens ne cesse d’augmenter
[2]. Des sociétés de
biotechnologie avancée font de la lutte anti-âge une affaire «juteuse»
(Alper, 1999). Les recherches sur les gènes, les hormones, les
«nutraceutiques» et autres médicaliments censés prévenir, ralentir ou
inverser la vieillesse, drainent des millions de dollars. La personne âgée
intéresse des multinationales : malgré les réserves que les scientifiques
formulent à leur sujet, le nombre des produits anti-âge est passé aux États-
Unis, de 18 en 1993 à 69 en 1998 ; le chiffre d’affaire relatif à ce commerce
est passé quant à lui de 1,8 milliards de dollars à 7,1 milliards de 1993 à 1997
(Baruch, 1999).
Nous avons encore en mémoire les images de cet été et de ces
nombreuses personnes âgées qui furent emportées par la canicule dans un
des pays les plus développés du monde. Mais de nouveau, dans cette affaire,
le plus inquiétant n’est pas le fait naturel (la chaleur et les complications
physiologiques qu’elle peut entraîner), mais la catastrophe socioculturelle :
ces vieux, n’intéressant personne, ont été laissés à l’abandon, et d’ailleurs,
de nombreux corps n’ont même pas été réclamés.
Physiologiquement donc, le vieillard peut améliorer ses performan-
ces, et même rêver des prochains traitements qui supprimeront la vieillesse.
Mais les années gagnées ne procureront aucune plus-value à sa vie tant qu’il
n’aura que sa solitude pour les meubler. À quoi peut donc servir de vivre si
vieux, si c’est pour mourir si seul ? Vivre longtemps ne sera intéressant que
si l’ancien est de nouveau valorisé, et cette valorisation passe inévitablement
par l’ensemble des systèmes symboliques qui constituent la culture, à
commencer par les mots de la langue !
2 . Vieillesse et systèmes symboliques
a Les mots d’une langue
Le kirundi, la langue traditionnelle du Burundi, distingue entre
umutama (un ancien) et umusaza (un vieux). Umutama est toujours connoté
positivement: il met l’accent sur l’expérience, la sagesse et la filiation.
Parfois, on utilise le terme de «inararibonye», quelqu’un qui, de par son
expérience passée, a acquis un statut d’expert en affaires humaines. Umusaza
par contre marque l’usure, la faiblesse et toutes les injures que le temps
inflige au corps. Le proverbe dit : «la vieillesse vole la bravoure (ou la
virilité)».
Si dans la campagne burundaise on me traite de umutama, je me sens
très honoré. Mais si on me considère comme «umusaza», je me sens injurié.
C’est comme cet affront que j’ai subi plus d’une fois à l’occasion de mes
multiples candidatures à un poste : «Monsieur, vous avez dépassé la limite
d’âge !» En Occident, l’âge ne vous fait pas umutama, mais simplement
umusaza. Il s’agit de nouveau du primat d’un fait naturel (l’âge chronologi-
que), sur un fait historique et culturel (la valeur et la compétence personnel-
les). Rappelons que cela n’a pas toujours été ainsi : le terme grec presbus, qui
a donné prêtre et qui survit aujourd’hui dans le terme presbytère, est la
preuve que dans les anciennes communautés chrétiennes, le prêtre, c’était
l’ancien. Même quand il était jeune, il était promu «ancien» en tant que
représentant de l’autorité et garant de la vérité.
Aujourd’hui, l’adjectif «vieux» est en général associé à des termes
péjoratifs ou à des injures: vieille canaille, vieux crétin, vieille crapule, vieux
schnock, vieille ganache, vieille toupie… Vieux, c’est caduc, sénile, décré-
pit, fatigué, usagé et usé, vétuste, croulant, démodé, dépassé, suranné,
révolu. Vieux n’a de sens positif que dans certaines rares expressions où il
est synonyme d’ancien, vétéran, endurci, historique : un vieux routier, un
vieux tableau, un vieux copain, de vieux époux, ou dans l’expression amicale
«mon vieux, ou ma vieille». Les contraires de «vieux» ont par contre une
connotation positive: jeune, juvénile, frais, moderne, neuf, nouveau, récent,
adolescent, enfant. Jeune s’associe volontiers à dynamique, pugnace, vigou-
reux, beau et sain, à tel point que traiter quelqu’un de jeune crétin, c’est lui
faire un beau compliment.
Paradoxalement, dans la manière de nommer les homes pour person-
nes âgées, on recourt à de belles métaphores, comme si la vieillesse ne
devenait belle et agréable, pleine de dignité et de respect qu’une fois mise à
l’écart de la société. Certes, tous les homes pour personnes âgées ne portent
pas un nom poétique, mais ce recours massif à des métaphores fleuries
devrait nous mettre «la puce à l’oreille… ». Les noms des institutions
médico-sociales belges sont à ce niveau une excellente illustration. On ne
trouve par exemple aucun service de santé générale qui porte un nom
métaphorique. Mais dès qu’il s’agit d’un service de santé mentale, on
l’appelle La Passerelle, L’Été, La Primavera, L’Autre Rive, Le Prologue, La
Gerbe, Le Sas, etc.
[3]
Certains analystes n’hésitent pas à considérer les maisons de repos
pour personnes âgées comme de véritables mouroirs culturels, où les vieux,
socialement déjà morts, attendent de mourir biologiquement. Or, ce sont ces
maisons qui portent des noms tels que La Sérénité (Sambreville); L’Harmo-
nie (Morlanwez), La Quiétude (Montignies-le-Tilleul), L’Âge d’Or (La
Louvière), Le Rivage-Joie (Dinant), L’Églantine (Seraing), Le Clos des
Roses (Poulseur), Les Tilleuls et Les Sorbiers (Bruxelles) etc. etc. Essais de
neutralisation par les mots, ou de dire sans dire, en contournant la censure
collective, comme dans les mots d’esprit, une réalité désagréable, celle de la
tristesse de la vieillesse isolée ou abandonnée ?
[4]
Mais ce n’est pas tellement la mise au home qui doit être la grande
épreuve pour les personnes âgées : c’est surtout «la retraite sociale», n’avoir
plus de responsabilité ni professionnelle, ni familiale. C’est peut-être ici que,
au-delà des abus que tout pouvoir entraîne, la gérontocratie avait au moins
un avantage pour les personnes âgées: rester socialement en fonction.
b Des contes et des proverbes …
Je me souviens de cette histoire que me racontait ma mère, pour me
convaincre de la nécessité justement de garder les anciens en fonction.
Du temps où les animaux parlaient, les jeunes du royaume du
Burundi, trouvant les vieux inutiles et dépassés, décidèrent de se
débarrasser d’eux. Le vieux roi, ses vieux conseillers, tous les vieux
du royaume, furent parqués dans une vallée aux confins du royaume,
en attendant qu’ils veuillent bien passer l’arme à gauche.
Les jeunes intronisèrent le fils du roi et, trouvant les pagnes
traditionnels vraiment ridicules, ils décidèrent de lui offrir un costume
«moderne», dans le vent… Un jeune couturier proposa d’abattre un
bœuf, de le dépouiller de sa peau, et de coudre pour le roi un joli
costume en cuir. L’idée fut acceptée sans discussion. L’on enveloppa
le corps du jeune roi de la peau encore fraîche du bœuf, et l’artiste la
cousit de manière à ce qu’elle épousât la forme de son corps. De
mémoire de jeunes burundais, on n’avait jamais vu un roi aussi
élégamment vêtu.
Mais rapidement, les choses se gâtèrent. Le soleil tapait fort, et la
peau du bœuf se mit à sécher, lentement mais sûrement. En même
temps, elle collait fortement à la peau du jeune roi. Sa respiration
commença à devenir problématique, et après deux jours, il était
simplement à l’article de la mort. Son couturier fut appelé au secours
pour découdre son oeuvre, mais il s’avéra qu’il ne pouvait découper
la peau du bœuf sans découper en même temps celle du roi. Aucun
jeune ne savait comment sauver le jeune souverain.
Finalement, quelqu’un suggéra, très timidement, de demander aux
vieux ce qu’ils feraient en pareille circonstance.
Un messager fut envoyé dans la vallée où devisaient gentiment les
vieux. Ils déléguèrent le plus âgé d ’entre eux, qui tenait encore à peine
sur ses pieds, pour aller voir de quoi il s’agissait.
Le vieux jeta un coup d’œil sur le jeune roi qui agonisait et suggéra
à ses amis d’aller puiser beaucoup d’eau, de la verser dans une large
auge, et d’y plonger leur roi pendant quelques instants. Ils firent
comme le vieux l’avait dit. La peau du bœuf se mit alors à se ramollir
progressivement et on la détacha sans peine du corps du jeune roi.
Les jeunes partirent alors chercher leurs vieux, s’excusèrent de
leur stupidité, les réinstallèrent à leur place, et jamais ils n’osèrent
contester leur autorité…
En plus de ces contes, on avait bien sûr droit à de nombreux proverbes
qui marquaient chaque fois l’utilité des anciens : «Ce sont les souches
anciennes qui conservent mieux le feu du foyer»; «Un nouveau manche
cause toujours des ampoules», «Un homme sensé ne jette jamais sa vieille
corbeille sous prétexte qu’il y a surabondance de corbeilles neuves… », «La
bouche de l’ancien sent mauvais, mais il en sort de profondes vérités… ».
Dans certains rituels importants, de guérison notamment, la personne
souffrante était priée de se choisir une «mère» âgée, ayant fonction de mère
symbolique. Les vieilles femmes étaient ici d’une utilité thérapeutique
reconnue et appréciée.
c Les croyances concernant la vie et la mort.
En plus de ces contes et pratiques, certaines croyances, relatives à la
vie et à la mort, étaient des déterminants majeurs de l’attitude envers la
personne âgée. Prenons la croyance dans l’au-delà. Les Burundais appe-
laient umuzimu la forme sous laquelle se poursuivait l’existence après la
mort. Selon eux, la personne et le désir ne mouraient pas: ils changeaient de
modalité de présence et de satisfaction. Pour se manifester aux vivants,
umuzimu prenait l’apparence d’un animal, un serpent, un lézard, un varan.
C’est le devin qui, consulté en situation de malheurs, attirait l’attention de ses
clients sur la présence de tel animal dans le voisinage de la maison, et leur
révèlait sa véritable nature : l’incarnation d’un ancêtre.
On croyait que cet umuzimu restait particulièrement affecté par les
émotions et les sentiments que le défunt avait éprouvés dans ses derniers
jours: s’il mourait en colère ou désespéré, il gardait ces émotions et affects
dans l’autre monde et était donc susceptible de se venger des vivants qui
l’avaient négligé ou violenté. Tout ancêtre pouvait punir sa descendance si
elle s’éloignait de ses dernières volontés. On comprend avec quelle attention
la famille accompagnait la vieillesse et les derniers jours d’un père ou d’une
mère, par amour ou par crainte des représailles futures. Les mourants ne
manquaient d’ailleurs jamais l’occasion de le rappeler à leurs enfants : «Si
vous me faites mal, si vous ne respectez ma volonté, mon umuzimu vous
portera malheur… » Il était donc important, pour les vivants, d’offrir à leurs
vieux une fin apaisée et comblée.
Dans le temps, on enterrait le mort en position fœtale, affirmant par là
que mourir, c’était renaître à une autre forme de présence au monde en tant
qu’ancêtre.
Cette simple pratique obligeait les proches à rester tout près du
mourant, pour rassembler son corps (kwegeranya ) juste avant la mort et le
mettre en position fœtale : sinon, ils étaient obligés de casser ses articulations
pour lui donner la position d’un enfant blotti dans le sein maternel. Le père
de famille était enterré dans la cour, devant l’entrée de sa maison, comme s’il
en restait le gardien incontesté, et la mère tout près du grenier, symbole de
la fécondité et de l’abondance.
Chaque fois qu’une difficulté ou un malheur frappait la famille – les
troubles de l’enfance tels la polio, le kwashi, le retard de la parole ou de la
marche, la déficience mentale ou les troubles caractériels, la mortalité
infantile, les difficultés conjugales , l’infertilité des femmes, des sols ou du
bétail, les filles qui ne trouvent pas de maris, les affaires qui périclitent, les
procès que l’on perd, – un des diagnostics fréquents était : le malheur
observable est la conséquence de la négligence par le père de famille des
volontés des ancêtres.
Lorsque umuzimu de l’ancêtre était diagnostiqué comme étant la
cause du mal, le devin invitait d’abord le père de famille à construire une
«case des ancêtres» — au cas où la famille n’en avait pas encore. L’appel-
lation traditionnelle est «indaro ya rugabo»: la case du grand homme, ou
du puissant homme. Elle était tapissée d’herbes – comme le palais d’un
prince – était toujours ouverte (l’entrée ne comporte pas de porte), et
l’ouverture toujours dirigée vers l’entrée principale de l’enclos familial.
Au jour fixé par le guérisseur, le père réunissait ses parents et ses
voisins autour d’un feu allumé dans la case rituelle. Il «nourrissait» alors
son ancêtre en aspergeant la case avec du lait et de la bière de sorgho. En
accomplissant ce geste, il disait : «Père, ou mère, reçois mon offrande,
daigne l’apprécier et accorde-moi la santé et la prospérité ». Chaque membre
de la famille implorait ensuite l’ancêtre, en lui demandant de rester bien-
veillant et de ne plus être la cause de son malheur. L’assemblée se restaurait
alors avec «les restes» du repas de l’ancêtre.
À partir de ce jour, le père devait régulièrement apporter à manger et
à boire à l’umuzimu qui avait repris sa place dans la case rituelle, et qui
veillait sur sa descendance. Il est généralement conseillé à la famille d’élever
un bélier blanc. Pourquoi cet animal ? La croyance traditionnelle voudrait
que Imana, le dispensateur de tous les biens, s’incarne préférentiellement
dans un bélier blanc. Les Burundais appréciaient le mouton pour sa douceur
et son humeur égale : même quand il meurt, il ne s’épuise pas (comme le
cochon par exemple) en cris et en gesticulations inutiles, ce qui est un signe
d’une grande sagesse. Le mouton prescrit par le guérisseur est d’ailleurs
appelé «Nyabuhoro», le doux, le pacifique. Élever un mouton blanc c’est
apprivoiser Imana, amener la paix et la douceur en famille. Or, le kirundi
suggère une proximité évidente entre intama (le mouton) et umutama
(l’ancien, littéralement, l’homme-mouton), un rapprochement qui marque
de nouveau une conception positive de l’ancien.
Certaines croyances et pratiques avaient pourtant des conséquences
parfois dramatiques. Dans cette culture, avoir une abondante progéniture
mâle était considéré comme un signe de la bénédiction par les dieux. La terre
et le bétail, constituant l’essentiel du patrimoine familial, se transmettaient
de père en fils : les femmes n’héritaient jamais, ni de leur père, ni de leur
mari : elles travaillaient pour le bien de leurs enfants mâles. On comprend la
souffrance des mères qui n’enfantaient que des filles : elles étaient très mal
considérées et, à la mort du mari, il arrivait qu’elles soient chassées du clan,
sans avoir la possibilité de réintégrer leur ancienne famille. Les femmes
stériles étaient quant à elles considérées comme des «maudites», elles étaient
chassées par leur mari, ou délaissées au profit de nouvelles génitrices. On
comprend donc la tristesse qui accompagnait la vieillesse de certaines
femmes.
Les symboles, les rites et les croyances peuvent donc être les meilleurs
alliés des personnes âgées, comme ils peuvent être leurs premiers ennemis.
Mais comme nous le disions plus haut, c’est l’utilité concrète sur le plan
social qui confère à un humain sa dignité, et cela n’est pas valable seulement
pour les personnes âgées…
3 . Du bon usage des anciens…
Dans le Burundi traditionnel, en se mariant donc, on sortait de la classe
des enfants,
abana, pour entrer dans celle des
abakungu, hommes du peuple,
adulte sans responsabilité sociale. Il restait alors une étape décisive – que
certains ne franchissaient d’ailleurs jamais – l’entrée dans la classe des
notables Abashingantahe
[5]. Un autre terme pour les désigner est
abagabo,
les
hommes, dans le double sens de «ceux qui ont le pouvoir» ou de «ceux qui
sont virils
[6]». Les célibataires, les esclaves, les parias et les pauvres ne
pouvaient pas devenir
abashingantahe. Les femmes avaient toujours la
considération sociale de leur mari, mais elles étaient exclues des fonctions
de responsabilité dans la communauté.
Ceux qui désiraient devenir abashingantahe devaient remplir certai-
nes conditions: être mariés, intègres, vivre en harmonie avec leur famille et
avec leurs voisins, jouir d’une certaine aisance matérielle, posséder une
excellente maîtrise du kirundi, et avoir un âge mûr. Les personnes à la
moralité douteuse, les menteurs ou les ivrognes ne devenaient pas des
notables. Certains vieux restaient donc des abakungu et mouraient sans avoir
jamais pris part aux grandes décisions concernant la communauté, tandis que
des hommes relativement jeunes pouvaient être investis comme anciens et
traités comme des notables. La fonction des abashingantahe s’exerçait
jusqu’à la mort.
Le rôle principal des abashingantahe était le règlement des conflits
internes dans la communauté, en donnant toujours la priorité à la réconcilia-
tion sur la réparation. Souvent d’ailleurs, le coupable qui reconnaissait son
tort et demandait pardon était condamné à offrir quelques cruches de vin à
la partie lésée, vin qui était partagé par la communauté entière. Les
abashingantahe étaient donc beaucoup plus des médiateurs que des juges. Ils
jouissaient pourtant d’une telle autorité morale que leurs décisions étaient
fort respectées. Non seulement ils pouvaient exclure de la communauté et
enlever le titre d’être humain aux membres qui transgressaient les interdits
fondamentaux (d’inceste, de meurtre), mais ils pouvaient sanctionner dure-
ment quiconque enfreignait les lois traditionnelles. Ils tiraient eux-mêmes
leur autorité de leur respect d’une autre loi, celle des ancêtres, et ils
n’hésitaient pas à punir sévèrement un membre de leur groupe qui aurait osé
transgresser un interdit ou trahir ses collègues (en révélant par exemple le
secret de leurs délibérations).
Un autre rôle de ces personnes était de garantir le respect des contrats
sociaux. Dans cette culture orale, lors des transactions et des échanges, ou de
la conclusion d’affaires importantes, il n’y avait ni signatures ni factures: on
exigeait la présence de trois ou quatre abashingantahe qui servaient de
garants et de signatures aux actes. Si l’une des deux parties ne respectait pas
ses engagements, la partie lésée s’adressait aux abashingantahe témoins.
Comme les terres, dans le milieu rural, ne sont pas cadastrées, ce sont les
abashingantahe, vrais dépositaires des contrats passés dans la communauté,
qui déterminent l’issue des conflits agraires. On comprend de nouveau que
les plus vieux sur la colline étaient aussi ceux qui jouissaient du plus grand
prestige, du fait précisément qu’ils pouvaient témoigner des faits les plus
reculés concernant les dons et les transactions entre les membres de la
communauté.
On voit donc comment l’organisation concrète de la société donnait
aux anciens la possibilité d’exercer jusqu’à leur mort, une fonction d’un
grand intérêt pour la communauté.
La rencontre avec l’Occident a bouleversé cet ordre.
Il n’y a que chez les poètes et les rêveurs que l’on peut encore croiser
des vieillards souriants et à la barbe grisonnante, échangeant paisiblement
des propos d’une «fulgurance décisive», à l ’ombre de baobabs centenaires…
La réalité est moins idyllique : les bibliothèques ambulantes que tout le
monde consultait et écoutait avec recueillement, disparaissent, l’une après
l’autre dans la plus totale désolation : personne, ou presque, ne les consulte
plus. L’église, l’école, le marché, se sont imposés comme de nouvelles
sources d’autorité. Dans cet espace social nouveau promu par la colonisa-
tion, le prêtre, le catéchiste, le maître d’école, qui n’étaient que de simples
abakungu dans le système traditionnel, ont eu plus de notoriété que les
anciens abashingantahe.
Cette inversion a court-circuité le système traditionnel de règlement
des conflits et de gestion de la communauté. Dans la tradition, un enfant, fut-
il exceptionnel, ne pouvait occuper une position d’autorité face à son père —
«les épaules ont beau grandir, dit un proverbe, elles ne peuvent dépasser le
cou». Sur le plan du savoir, du pouvoir et de l’avoir, un enfant était toujours
«inférieur» à son père. Le nouvel ordre colonial va bouleverser cette façon
de concevoir les rapports sociaux en promouvant un nouveau savoir,
l’instruction scolaire, et en dispensant de nouvelles sources de richesses (le
salaire). Le diplôme et l’argent devinrent ainsi les nouveaux critères de
distinction sociale et brouillèrent le système traditionnel d’attribution des
responsabilités sociales fondé sur la sagesse et l’intelligence sociale.
Les vieux abashingantahe, ayant l’expérience et le respect des popu-
lations, perdirent leur pouvoir et furent remplacés par de jeunes scolarisés,
des machines souvent sans la moindre autorité. Sachant lire et écrire,
pouvant dialoguer avec le prêtre et le colon, ils sont devenus les «interlocu-
teurs» privilégiés des autorités, donnant des ordres à leurs propres pères. La
justice et le droit, spécialité des abashingantahe, furent confiés aux tribunaux
modernes où des enfants tranchaient des palabres et emprisonnaient des
gens, en se référant à la loi de l’homme blanc…
Même au niveau de l’avoir, les anciens furent destitués de leur
position privilégiée. Les enfants sortis de l’école devinrent, grâce à leur
salaire mensuel, les nouveaux riches et les modèles de la réussite sociale.
L’introduction de la monnaie ruina de nombreux paysans riches dans
l’économie traditionnelle de troc, d’échanges et de dons, qui se retrouvèrent
pauvres dans une économie de marché où tout s’achetait et tout se vendait.
Pour satisfaire les nouveaux besoins créés par la civilisation, tels l’habille-
ment, l’outillage, les soins sanitaires, les uniformes des élèves, ils étaient
obligés, soit de vendre leur travail, soit de vendre des biens que naguère ils
partageaient avec toute la communauté ou échangeaient contre d’autres
biens (par exemple le vin, le bétail). Des milliers de paysans laissèrent leurs
riches propriétés et partirent dans les entreprises «modernes» vendre leur
force contre quelques pièces de monnaie.
Pendant ce temps, l’instruction religieuse démolissait les systèmes
symboliques qui soutenaient naguère la position de l’ancien et de l’ancêtre.
Les théories et les pratiques en rapport avec les ancêtres furent condamnées,
considérées comme des péchés, et l’on menaçait d’excommunication tous
ceux qui seraient pris en flagrant délit de fidélité à leurs pères, pratiquant les
rites traditionnels en faveur des morts.
Certains actes des missionnaires étaient explicitement orientés vers
cette mise à mort de l’ancêtre : à Bukeye, une des premières paroisses du
Burundi, l’Eglise fut érigée sur la tombe même de l’ancêtre du roi qui régnait
à l’époque. Les paysans furent victimes de leurs croyances : ils ne jugèrent
pas opportun de s’opposer à ces gestes, persuadés que les imizimu de leurs
ancêtres allaient réagir et foudroyer ces missionnaires profanateurs. Grande
fut leur surprise : pas la moindre réaction des esprits !
Une autre mesure, en apparence dictée par le souci de la santé des
indigènes, mais qui se révéla fatidique pour l’ancêtre, fut le traitement
«civilisé» de la mort. Les autorités civiles et médicales délimitèrent des
cimetières publics, de préférence dans des espaces sauvages et stériles, et
obligèrent les indigènes à y enterrer leurs morts. On imagine aisément
l’angoisse des vieux à la perspective d’être coupés de leur famille, «déraci-
nés» de la terre ancestrale, «jetés» dans une terre étrangère, non-maternelle.
Mais aussi la mauvaise conscience des fils qui «jetaient» leurs morts, se
coupant de leurs ancêtres, au nom de la nouvelle civilisation. Dans la
tradition burundaise, seuls les esclaves et les victimes de la foudre étaient
enterrés «dans la nature». Les premiers parce qu’ils n’avaient pas de terre
propre, et les seconds parce que l’on croyait que la foudre revenait les
chercher et qu’il valait mieux, pour les vivants, qu’ils soient à une bonne
distance.
En enterrant les morts dans les espaces anonymes, on les coupait de
leur famille, on rendait impossible tous les rituels que les vivants faisaient sur
leurs tombes: ils mouraient définitivement. En supprimant les rituels
d’affirmation de la présence et de la paternité des ancêtres, c’est le fondement
même de «la loi» des pères qui était touché, remplacé dorénavant par celle
des Pères-Blancs.
On peut penser, avec toutes les nuances que les situations sociales
complexes exigent, et en réaffirmant les responsabilités évidentes des élites
locales, qu’une des sources majeures de la dégradation actuelle de l’Afrique
vient de l’abrogation violente de la loi des ancêtres, ainsi que de la destitu-
tion, elle aussi violente, des notables analphabètes. Les nouvelles élites,
souvent corrompues et moralement déliquescentes, n’ont jamais eu le
courage de reconnaître qu’elles exerçaient un pouvoir volé, et qu’elles ne
jouissaient d’aucune autorité morale: ayant accédé au pouvoir par une
violence, elles ne peuvent s’y maintenir que par la violence. L’Afrique n’a
pas encore fini de payer les conséquences de ces tripotages.
Pour ne pas conclure : un autre conte de ma mère
Nous envisageons difficilement notre propre «vieillesse». C’est
peut-être ce qui nous permet cette tolérance face à la solitude des personnes
âgées. Et pourtant, il y a de fortes chances que nos enfants nous traiteront
comme nous aurons traité nos propres vieux. Et comme ce texte tentait de le
montrer, il ne suffit pas d’aller parler aux personnes âgées pour améliorer
leur condition. Pour agir efficacement, le biais des systèmes symboliques
semble une des meilleures pistes. On peut interdire les limites d’âge à
l’embauche, mais c’est surtout dans les films, les ouvrages pour jeunes, la
publicité, que les anciens devraient bénéficier d’une large promotion.
Pour ne pas conclure, voici un conte burundais qui nous inspirait, dans
notre jeunesse, le souci des anciens de la famille. Si nous ne pouvions les
soigner par amour, au moins devrions-nous le faire par intérêt ?
Un vieil homme, n’ayant plus la force de cultiver sa terre, avait
trouvé refuge chez son fils. Mais ce dernier le maltraitait, l’accusant
de consommer son maïs sans rien lui rapporter en retour, de n’être
qu’une bouche inutile. Non seulement il lui donnant très peu à manger,
mais il le servait dans l’écuelle de son chien. Et quand le vieillard avait
fini de manger, son fils lançait avec mépris l’écuelle dans un coin, avec
le pied, sans la nettoyer. Ayant remarqué cela, son propre fils – le petit
fils du vieillard – se mit à s’occuper avec beaucoup de soins de
l’écuelle. Chaque fois que son grand-père avait fini de manger ses
quelques graines de maïs, le petit garçon prenait l’écuelle, la nettoyait
avec soins, et la rangeait dans un coin sûr.
Son père, intrigué, finit par lui demander : «Mon fils, pourquoi
t’occuper de cette écuelle ? Ton grand-père est un fardeau pour nous,
il ne veut pas mourir, il ne mérite pas que tu lui consacres autant
d’attention».
Et son fils répondit :
– «Ce n’est pas pour mon grand-père que je fais cela, mais bien
pour toi».
– « Pour moi ?»
– «Absolument, répondit le fils. J’aurai besoin de cette écuelle,
quand tu seras vieux!»
À partir de ce jour, le fils traita son vieux père avec le plus grand
respect !
·
ALPER J. (1999) : Michael West, croisé de la lutte anti-âge. La Recherche Spécial
«Vivre 120 ans», 322 : 76-77.
·
BARUCH J. O. (1999) : «Nutraceutiques» anti-âge. La Recherche Spécial «Vivre
120 ans», 322 : 79.
·
CHINUA ACHEBE (1972) : Le monde s’effondre. Présence Africaine, Paris.
·
MOURALIS B. (1999) : Plaidoyer pour une meilleure prévention». Interview
publiée dans La Recherche Spécial «Vivre 120 ans», 322 : 82-83.
[1]
Docteur en Psychologie. Psychologue au Service de Santé Mentale «Le Méridien»,
Assistant à l’UCL.
[2]
La Recherche, N°322, Spécial «Vivre 120 ans», Juillet/Août 1999.
[3]
Si un pavillon d’hôpital ou une maison de soins porte un nom du genre L’Oasis,
L’Accueil, Le Sans-Souci, Les Goelands, La Traversière, Le Prélude, La Ferme du
Soleil,…, il s’agit toujours de pavillons psychiatriques ou de communautés
thérapeutiques. Les établissements d’Enseignement spécial (La Court’Echelle, La
Roseraie, La Chanterelle, L’Étincelle, La Famille, Les Blés d’Or …) et les
établissements s’occupant de handicapés (L’Escale, La Transition, Le Passage,
Edelweiss, Le Pélican, Les Chanterelles…) recourent également massivement aux
belles métaphores. Est-ce un hasard ?
[4]
Il n’est pas sûr que toutes les personnes âgées vivant dans les maisons de repos soient
dans un état de grande solitude affective, et je doute qu’elles soient toutes prêtes à en
sortir pour aller revivre dehors. Par ailleurs, tous les Belges n’enferment pas leurs
vieux dans des maisons de repos. Sur toute la population belge des plus de 65 ans,
seuls 6 % vivraient dans des maisons de repos ou autres institutions.
[5]
Le terme vient
de Gu-shinga, verbe qui désigne l’action de fonder (un foyer, une
association), de planter dans quelque chose, d’investir dans une responsabilité, de
fixer solidement, et de
Intahe, un bâton dont se servent les notables pour ponctuer
leurs propos au cours d’une palabre ou d’un procès, en le frappant par terre…/…
…/… comme pour rythmer et découper techniquement, dans le flot de l’argumentation,
les articles et les principes du droit.
Abashingantahe étaient donc, littéralement, «les
planteurs du droit».
[6]
Le terme «umugabo» (singulier de abagabo) dans son sens général, signifie époux,
mari. Il marque également le sexe mâle : umuntu w’umugabo, un humain adulte de
sexe masculin. Il a le sens de brave, héroïque, fort et puissant. Il est intéressant de noter
cette intrication des notions de «mâle» et de «pouvoir» dans la culture traditionnelle :
la femme était exclue des positions officielles de pouvoir, même si l’on sait
qu’officieusement, elle peut avoir une grande influence sur les décisions de son mari.