2003
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
Temps familial et temps des générations
Edith Goldbeter - Merinfeld
[1]
La famille est un système articulé sur le temps. On peut donc la décrire en
tenant compte du temps individuel de chacun de ses membres, du temps des
générations et des intersections possibles entre ces différents temps. Le vieillisse-
ment d’un membre de la famille, en tant qu’étape impliquant tous ses membres et les
différentes générations, est abordé ici en fonction de cette dimension temporelle.Mots-clés :
Temps, Famille, Génération, Vieillissement.
Families are systems related to time. Therefore, one can observe families
through individual and generational times, and look to the intersections between
these different times. Ageing involves the family through all its member and
generations. It is presented through its temporal dimension.Keywords :
Time, Family, Génération, Ageing.
«Dans son enfance, il n’avait étudié que deux ou trois livres pas
très épais et un vague mélange de caractères, de mots et
d’expressions. Adolescent et plus tard à l’âge adulte, sa vie avait
été très mouvementée ; au prix de nombreux efforts, il avait quand
même réussi à s’acheter une maison et finalement s’était marié.
Son fils, lui, après trois courtes années d’études dans une école
privée tenue par un précepteur, fut mis en apprentissage ; ce n’est
que la génération de ses petits-enfants qui, les grands changements
sociaux aidant, put accéder à des études supérieures. Maintenant
encore, il lui arrivait de craindre que le décalage qui existait entre
ses propres connaissances et celles de son fils (…), ou plus encore
celles de ses petits-fils, ne les conduise un jour à le mépriser. Par
conséquent, chaque fois qu’il voulait dire quelque chose à ceux de
la jeune génération, il prenait toujours pendant quelques instants
un air distrait, pour montrer que lui aussi était capable de
réfléchir. »
(Lao She, 1996, pp. 30-31)
Qu’est-ce que le vieillissement ?
Dès qu’on prononce le mot de vieillesse, on pense à l’écoulement du
temps et au passage des générations. Vieillir implique souvent un regard
tourné vers l’arrière pour évoquer les souvenirs et les parents et grands-
parents qui les ont habités. C’est aussi regarder vers l’avenir et contempler
la descendance, évaluer les possibilités que se réalisent ou non les attentes
mises sur elle. La dimension du temps paraît dès lors indispensable à prendre
en compte dès que l’on se propose de réfléchir au vieillissement et à ses
conséquences, aussi bien pour l’aïeul que pour son entourage qui vieillit en
même temps que lui, même s’il n’est pas encore confronté aux éléments
caractéristiques des derniers âges de la vie.
Bien souvent la prise de conscience du vieillissement, c’est-à-dire de
l’entrée dans la catégorie des «personnes âgées», se fait en plusieurs temps
chez les différents membres d’une famille : celui qui en premier est con-
cerné, le vit dans son corps et dans son esprit ; il découvre qu’il a des
capacités physiques amoindries, que sa vue, son audition, son agilité sont
réduites, que sa mémoire, son aptitude à comprendre le fonctionnement de
nouveaux appareils de la vie courante se détériorent. Des éléments extérieurs
comme la mise à la retraite, une attention différente portée par autrui sur lui
(telle que lui céder spontanément une place assise, le regarder avec un intérêt
dé-sexué, …) concourent aussi à ce sentiment d’être entré dans un nouveau
monde...
D’autres événements, comme le départ des enfants devenus adultes ou
la naissance de petits-enfants, la ménopause, suscitent la prise de conscience
qu’un temps est passé, révolu.
Révolu est peut-être le terme le plus important de cette phase de vie :
jusque-là, de manière active, on pouvait contribuer soi-même au déploie-
ment de son existence. Dans le dernier âge, en partie, on subit. Margaret
Mead (1972, p. 302) devenant grand-mère a écrit : «Je n’avais jamais pensé
combien il pouvait être étrange d’être impliquée à une certaine distance lors
de la naissance d’un descendant biologique…l’extraordinaire sentiment
d’avoir été transformée sans qu’on ait agi soi-même en aucune façon, mais
du fait d’un acte commis par son propre enfant.»
L’entourage proche ne remarque pas toujours aussi tôt les mêmes
signes et ce n’est que lorsqu’il est confronté à des preuves d’impuissance
spectaculaires devant les actes quotidiens à accomplir, qu’il découvre le
vieillissement de ses parents.
On pourrait se demander préalablement : quand devient-on une
personne âgée ? Plus on vieillit nous-même, plus cette question devient
cruciale et plus sa réponse recule dans le temps…
Pour Sluzki (2000), la désignation de la personne âgée en tant que telle
repose à la fois sur une réalité biologique et sur une construction sociale. Il
relève que les facteurs pris en compte pour définir le seuil de la vieillesse sont
- la culture : les collectivités ne définissent pas toutes une personne
comme « âgée» au même âge chronologique ;
- les changements d’équilibre entre la dégradation du corps et l’avan-
cement de la gériatrie : on demeure physiquement et émotionnellement
adapté à un âge bien plus avancé depuis que la médecine a découvert
de nouveaux moyens de faire reculer la dégradation physique et
permet de garder en bonne santé des personnes de plus en plus âgées.
- La loterie génétique : certaines familles comportent depuis des géné-
rations des membres en bonne santé jusqu’à des âges avancés, alors
que d’autres présentent une grande fréquence de morts plus précoces,
ou une proportion élevée de maladie d’Alzheimer, de cardiopathie ou
des cancers (p. 272).
Pourrait-on penser que certaines personnes échappent au vieillisse-
ment ? À l’enterrement récent d’Ilya Prigogine, Prix Nobel de Chimie mort
à l’âge de 86 ans, son fils déclara dans un discours d’adieu : «Mon père était
âgé, il n’a jamais été vieux».
Sluzki (2000) souligne aussi que la vieillesse se manifeste sur diffé-
rents plans :
- Au plan individuel par la réduction de l’acuité sensorielle, de la
motricité, et fréquemment un changement – si pas un déclin – des
fonctions cognitives.
- À un niveau familial par une parité intergénérationnelle si pas une
modification, dans les rôles, les responsabilités et les capacités.
- Et au niveau du réseau social, par une usure progressive des liens
sociaux à travers
- la mort et la migration de ses membres
- une augmentation des difficultés pour la personne âgée dans
l’accomplissement des tâches sociales nécessaires pour maintenir
activement des liens sociaux.
- La réduction du nombre d’occasion de renouveler les liens so-
ciaux.
La famille et ses membres âgés
Les personnes âgées peuvent difficilement dissimuler longtemps la
progression de faiblesses et déficiences physiques, les difficultés de plus en
plus importantes à maintenir l’autonomie dans les activités quotidiennes.
Elles subissent aussi un appauvrissement de leur pouvoir socio-économique.
Elles sont déchirées entre la volonté de garder un maximum d’autonomie et
des besoins croissants de soins et soutiens divers.
Souvent les proches envisagent comme solution aux signes de besoins
de soutien croissants, le déplacement vers un nouveau contexte, parfois pour
rapprocher la personne âgée de sa famille, mais aussi avec le risque de couper
les quelques liens qui restaient avec le voisinage ou des amis, la perte des
repères et de certaines racines. Sluzki (2000) souligne aussi que ce côtoie-
ment quotidien avec ses descendants réactive des configurations
intergénérationnelles parent/enfant et complexifie parfois les rapports.
Si elle est placée en maison de retraite avec l’idée de lui offrir à la fois
le soutien et les soins mais aussi les activités sociales et les interactions en
groupe, et de réduire l’isolement, elle risque d’être déconnectée de son
propre réseau social et donc de s’isoler encore plus. Mais en l’absence de la
famille ou d’amis, la personne âgée n’a comme solution que les maisons de
repos (Sluzki, 2000).
Dans tous ces contexte, elle risque d’être infantilisée et de perdre
prématurément les derniers vestiges de son intimité (assistance pour le bain,
etc.). Ces formes d’aide, même bien intentionnées, sont aliénantes et
répressives ; elles jouent un rôle important dans la détérioration cognitive et
émotionnelle de la personne âgée (Sluzki, 2000).
La famille est un système humain qui évolue au cours du temps. Son
rapport au temps n’est pas seulement instauré au niveau systémique mais
également au niveau de chacun de ses membres (Goldbeter, 1999). Les
temps individuels peuvent se synchroniser avec le temps du système, comme
lorsque’à la naissance d’un enfant, les parents règlent leur horloge partielle-
ment sur l’horaire de l’enfant (ses repas, ses heures de sommeil, le moment
du bain, etc.).
Le temps familial est aussi constitué de la résultante des temps
individuels de chaque membre du système : en fonction de leur étape de
développement, leur rapport singulier au temps (temps ralenti ou accéléré,
familio-centrique ou socio-centrique, etc.), ils vivront le temps systémique
comme synchrone ou a-synchrone avec leur temps individuel. Chaque
génération enrichit de son rapport au temps le temps de la famille, mais la
confronte aussi avec la nécessité d’intégrer ce nouveau rythme à son
fonctionnement. L’avancement dans l’âge se manifeste aussi par un ralen-
tissement du rythme. La maladie aura également un impact sur ces manières
de vivre le passage du temps. Selon le degré de proximité ou de distance entre
les membres de la famille, les répercussions de tous ces mouvements
temporels seront différentes.
Il peut arriver que les différents temps des individus n’arrivent pas à
se coordonner pour engendrer un temps systémique ; dès lors, la famille vit
de nombreuses crises ; tout se passe comme si ces crises pouvaient aussi être
interprétées comme la manifestation d’une lutte vaine et épuisante pour un
temps commun. On pourrait par exemple penser à la période où l’adolescent
vit une accélération de son temps, voulant mordre à un maximum d’expé-
riences de vie, alors que ses parents aspirent à retrouver un temps qui leur est
propre maintenant que les enfants sont moins dépendants, et à ralentir leur
rythme déjà appesanti par les contraintes professionnelles souvent à leur
apogée et le profil du vieillissement et de la fragilisation de leurs propres
parents (nous y reviendrons bien sûr).
Il y a donc bataille pour un temps systémique.
Les rituels familiaux et sociaux (fête d’anniversaire, baptême, ma-
riage, repas de fête religieuse, enterrement, etc.) constituent une aide pour
synchroniser les horloges individuelles avec le temps de l’événement : en
tant que moments collectifs, ils réunissent tous les membres de la famille
autour d’une célébration commune qui prend valeur d’une ponctuation au
sein du déroulement du temps : il y a l’avant, le pendant, et l’après rituel
(Goldbeter, 1999). Ces rituels concrétisent le passage du temps dans la
famille, et lors de leur déroulement, chacun découvre les nouveaux entrants,
constate les absences, compte les disparus et évalue la maturation ou le
vieillissement des autres. Ils scellent l’appartenance au clan et donc protè-
gent de l’exclusion.
La famille est donc un système articulé sur le temps : ses membres
prennent de l’âge et elle passe par des cycles qui résultent de l’intégration de
ses membres et de leurs phases de vie, de leur naissance à leur mort.
Le vieillissement apparaît donc au moment où l ’individu est libéré (ou
exclu) d’une série de tâches liées aux domaines du travail et de l’éducation
des enfants en particulier. Il peut aussi se découvrir après qu’un temps de
désœuvrement suffisamment long ait été vécu.
De plus en plus fréquemment, la première phase de cette période
s’accomplit aisément, le couple étant encore valide et consommant les loisirs
à sa portée, les voyages et les endroits de détente, sereinement, voire avec
enthousiasme.
D’un autre côté, le couple âgé se rend utile à sa famille : Brigitte
Camdessus (1993) souligne le rôle particulièrement important des grands-
parents dans les familles monoparentales ou recomposées de manières
parfois transitoires, modèles de plus en plus répandus aujourd’hui. Leur
fonction selon elle, est d’assurer une permanence pour les enfants ballottés
de tous côtés.
La prise de conscience de l’avancement de l’âge intervient à l’inter-
section du regard des autres sur soi et de l’image propre qu’on a de soi. Il
arrive que la famille pousse un aîné dans la catégorie des «vieux» alors que
ce dernier se sent au mieux de sa forme et est presque dans l’obligation d’en
faire plus – et donc de risquer d’en faire trop – pour tenter de sauvegarder ou
de récupérer la place d’une personne adulte. Il tente ainsi d’éviter toute forme
de condescendance ou de surprotection même bienveillante, quand ce n’est
pas l’exclusion pure et simple des événements qu’il partageait jusque-là avec
sa famille. Faut-il escalader le Mont Blanc pour ne pas être condamné aux
brèves visites bi-mensuelles où la conversation se borne à énoncer les
résultats scolaires des petits-enfants qu’on est censé récompenser d’une
obole, et à échanger des nouvelles des moindres «bobos» qui affectent la
santé? Comment intégrer progressivement les nouveaux rôles de l’âge
avancé en les vivant comme un déploiement de plus et non comme exclusi-
vement un ensemble de restrictions : être celui qui a la patience d’écouter les
petits-enfants avec une curiosité et un étonnement liés aux changements
qu’on découvre chez eux plutôt qu’être ceux qui gèrent l’éducation ou qui
gardent les petits, transmettre l’histoire familiale et même sociale en racon-
tant un monde différent de ce que ces petits-enfants ont connu… La
participation aux fêtes de familles, même si on ne les organise plus chez soi,
conserve l’appartenance et permet, comme je l’ai évoqué plus haut, de
coordonner les temps différents au sein de ces rituels.
L’évolution de notre contexte socioculturel détermine aussi le rapport
des générations au temps, et en particulier la place accordée aux aînés. Je
reprends ici les observations du sociologue Bondu (1993, p.34-36) selon qui
notre société a été traversée par trois formes successives de temporalité:
- Le temps circulaire fondé sur l’enchaînement cyclique des généra-
tions, se définissant à partir du cycle de vie, du cycle biologique. Il est
l’apanage des sociétés rurales vivant au rythme des saisons. Dans un
tel temps, les hommes privilégient les anciens ayant déjà fait l’expé-
rience de ce qui a lieu aujourd’hui. L’aïeul est donc ici un sage qui
possède le savoir.
- Le temps linéaire apparu avec la modernité urbaine. C’est un temps
séquentiel et mesurable, mesuré par l’horloge. Il se définit par l’adage
«le temps, c’est de l’argent». C’est un temps associé à l’idée de
progrès, où il faut se créer. L’avenir est ici valorisé au détriment du
passé qui, très vite paraît hors du coup. L’ancien y est donc disqualifié
et la jeunesse mythifiée.
- Le temps atomisé correspond « à un éclatement social au sein de la
culture urbaine» apparu au cours des années 60. Ici, c’est l’instant qui
est valoriséau détriment d’un espace temporel continu. Ce temps
éclaté est constitué d’une série d’instants à vivre. Bondu (1993)
l’associe au temps de la consommation («consommation-impul-
sion»). Parallèlement à l ’instauration de ce temps atomisé prospère la
culture de l’individualisme et de l’autonomie, la dépendance à autrui
étant considérée comme aliénante. Dans un tel contexte, il n’est plus
question de transmission. La hiérarchie classique entre générations
s’estompe au profit d’une mise à niveau horizontale entre individus,
indépendamment de leur âge. Les membres âgés de la société se
conforment souvent au modèle temporel, consommant à outrance
dans l’instant, de la même façon que leurs cadets. Bondu s’interroge
sur la manière de restaurer le rôle légataire des grands-parents qui
selon lui est nécessaire à la société.
Si l’on tient compte par ailleurs des mouvances temporelles de la
famille telles que décrites par Combrinck-Graham (1985) selon qui le cycle
de vie des familles passe périodiquement par des phases centripètes et
centrifuges, la maladie de la personne âgée bouscule le temps des généra-
tions plus jeunes ; déjà avant la maladie, les personnes vieillissantes vivent
un temps plus ralenti : n’ayant plus un temps «illimité » devant elles, elles
savourent le temps, le consomment parcimonieusement, se donnent le
temps. Leur corps moins agile qu’auparavant leur impose d’ailleurs cette
décélération de leur rythme, l’éloignement du monde professionnel leur
offre la possibilité de vivre un temps moins stressé aussi. Elles peuvent
«donner le temps au temps». La génération postérieure, celle de leurs
enfants dont l’âge oscille entre la quarantaine et la cinquantaine, aux prises
avec d’éventuelles remises en question du couple, est à l’apogée d’une
course contre la montre pour être performante au travail et gérer l’adoles-
cence des enfants. Ces derniers vivent fort à l’extérieur, mobilisés par leurs
activités et leurs relations sociales. La famille nucléaire vit une phase
centrifuge avec un temps rapide et stressé, les grands-parents vont à petits pas
de leur côté. Les occasions de rencontre entre ces deux sous-systèmes (la
famille nucléaire et les grands-parents) sont souvent trop rares, hormis les
rituels évoqués plus tôt, fêtes familiales ou rituels propres à chaque famille,
réglant par exemple la fréquence de repas dominicaux rassemblant tout le
monde.
Le couple âgé a géré ses propres bouleversements. Le mari retraité
peut devenir encombrant pour son épouse, même si elle a travaillé à
l’extérieur elle-aussi : elle a souvent pris seule en charge une série de tâches
ménagères qui font maintenant partie de ses attributions, presque de son
identité. Le départ des enfants devenus adultes qui entraîne la contraction
d’un ménage de deux générations à celui d’un couple à une génération avec
la perte de rôles parentaux concrets et quotidiens, constitue une transition
cruciale vers l’étape de vie qui amène au troisième âge.
Si le territoire de la maison devient trop étroit et si les activités
extérieures sont trop rares, l’estime portée à celui qui était compétent dans
son métier mais qui se révèle maladroit et encombrant dans la cuisine, décroît
d’autant plus que la déprime ou la hargne envahit les rapports conjugaux. Le
mari devient un personnage délaissé et dévalorisé, sa faiblesse pèse pour son
épouse, laquelle a de plus en plus de peine à entretenir l’illusion de vivre avec
un homme fort et soutenant… (nous reviendrons plus loin sur cet aspect qui
peut entraîner des «divorces tardifs»).
Maladie et vieillissement
La maladie des aïeuls brise souvent cette organisation à deux temps
qui semblait convenir à tous : elle bouscule tout autant le couple âgé que
l’ensemble de la famille élargie. Touchant des individus déjà fragilisés par
leur âge et leur constitution moins résistante, cette maladie peut devenir
invalidante, réduisant les capacités d’autonomie de celui qui en est sujet et
qui bientôt risque d’en devenir l’objet, et de là aussi l’objet de son entourage.
On entre dans le quatrième âge.
- Au niveau du couple âgé, le membre valide devient d’abord le premier
soutien, portant souvent en silence un poids qui devient très lourd pour
une seule personne, laquelle n’est elle-même pas à l’apogée de ses
capacités physiques. Le silence destiné à épargner la famille élargie
«qui n’a pas le temps de toute façon», ménage aussi la fierté et les
peurs des plus âgés : peurs d’être bousculés dans leurs habitudes et
dans leur temps plus «doux» par leurs descendants plus «speedés»
dont ils craignent un interventionnisme inadéquat, peur d’une hospi-
talisation, voire d’un placement dont ils soupçonnent le bien-fondé
partiel, peur de l’aggravation de leur état dont ils préfèrent minimiser
la gravité, ou peur de la mort…
- Il arrive que dans un deuxième temps, le conjoint valide – la femme
le plus souvent – r éclame une sorte de «divorce tardif». Il est effrayé
de ce que l’état de l’époux invalidé lui fait anticiper : l’affaiblissement
progressif jusqu’à la mort de celui-là, et son propre destin qui suivrait
les mêmes traces… Se séparer du compagnon de vie devenu un oiseau
de mauvaise augure semble alors prioritaire pour se sauver soi-même.
- Un autre élément intervient car la maladie inverse les rôles au sein du
couple : le malade peut avoir été la personne forte, le moteur du
couple, voir un tyran tout au long d’un demi-siècle. Étant à terre et
dépendant maintenant de son conjoint plus valide, ce dernier n’a plus
devant lui la personne admirée, celle sur laquelle il pouvait s’appuyer,
celle qu’il craignait et devait ménager. Quitter celui qui est tombé de
son trône ou de son piédestal, ce n’est pas quitter son époux, car celui-
là n’était pas le même que celui qu’on a devant soi. L’entourage
considère aussi une telle démarche de séparation comme une ven-
geance venant après de lourdes années subies sans révolte maintenant
que le tyran est détrôné; peut-être y a-t-il aussi l’incapacité à s’ima-
giner vivre sans un vrai tyran…
Il arrive aussi que le conjoint valide assume (même au-delà de ses
forces) les soins et le soutien du malade, jusqu’au bout, jusqu’à la mort
de celui-ci, et qu’il «craque» ensuite. L’entourage pense souvent que
la saturation des efforts ne peut faire son effet que lorsque toutes les
énergies ne sont plus requises pour soutenir le compagnon. On
pourrait aussi se demander si l’aidant n’a pas en réalité rempli cette
fonction toute sa vie : autant envers ses propres parents, qu’envers son
conjoint encore jeune, ses enfants (auxquels il a épargné ensuite les
charges de l’aïeul vieillissant) et le conjoint déclinant en fin de vie, et
que maintenant, n’ayant plus la possibilité de continuer à remplir son
rôle, sa mission, il est confronté à une sorte de vide…dans lequel il est
happé… Auquel cas, une aide demandée rapidement par la famille
(garde des petits-enfants, etc.) pourrait déjouer le risque de la dépres-
sion pour cause d’inutilité…
- Si la famille élargie reconnaît l’altération de la santé d’un parent âgé,
elle est amenée à entrer dans une phase centripète, se concentrant sur
le malade : visites plus fréquentes, aide à l’organisation des soins
quotidiens et du ménage, etc. Ces activités font intrusion dans le temps
agité et saturé qui préexistait, où n’y a de fait plus de plages disponi-
bles. La famille nucléaire est confrontée à la nécessité de se réorgani-
ser différemment pour pouvoir inclure ces nouvelles tâches, cette
nouvelle planification pouvant être vécue comme un obstacle à
l’habituel agenda familial. Les tensions émergent entre conjoints, de
même qu’entre les générations. Des priorités s’inversent : les adoles-
cents sont laissés beaucoup trop à eux-mêmes, traités en pseudo-
adultes (Goldbeter, 2003), à un moment où ils ont pourtant besoin de
limites, leurs parents donnant tout leur temps aux grands-parents. Des
difficultés apparaissent alors au niveau des plus jeunes (problèmes
scolaires, toxicomanies, etc.) comme un signal d’alarme devant le
desserrement prématuré des liens parents-enfants. De leur côté, les
parents sont beaucoup plus mobilisés dans ce rôle à l’égard de leurs
propres parents fragilisés, traités alors en enfants. Soulignons que les
parents, pris en sandwich entre deux générations vivant chacune leurs
crises de développement en lien avec leur étape de cycle de vie, vivent
parfois en même temps des difficultés de couple, d’autant plus que le
considérant comme une donnée immuable, ils l’ont bien souvent
négligé ou sacrifié devant les autres «priorités». Traversant ce qu’on
a fréquemment appelé la «crise du milieu de vie», ils sont submergés
et pris entre deux temps : celui anarchique de leurs adolescents et celui
très ralenti de leurs parents. On constate souvent une inversion des
générations durant cette période : les adolescents sont considérés
comme des adultes avant l’âge et les grands-parents sont infantilisés,
alors qu’ils ne sont que malades.
- Dans le cas du «divorce tardif » des grands-parents décrit plus haut,
les parents sont souvent sollicités pour soutenir soit le grand-parent le
plus malade qui exprime sa souffrance d’être quitté, abandonné par
son compagnon de route, soit le conjoint qui revendique le droit de
vivre sans la charge de la maladie et des soins continus qu’exige l’état
de son époux. Souvent triangulés dans le conflit grands-parental, les
parents se trouvent coincés ou prennent partis dans des coalitions
transgénérationnelles, quitte à le regretter ultérieurement et à éprouver
des difficultés à faire le deuil de celui qu’ils auront «abandonné ». Ils
vivent aussi comme un déchirement cette séparation survenant dans
les vieux jours de ceux qu’ils ont toujours vus ensemble, partager le
meilleur et le pire.
C’est donc souvent un accroc de santé important qui signe véritable-
ment, pour tout le monde, l’entrée dans la vieillesse, le quatrième âge
aujourd’hui. Lorsque le corps ou l’esprit barre la route vers la vie sociale, tout
à coup, l’âge prend un autre sens. L’idée de la mort devient présente chez
chacun et risque de susciter des prises de distances : la mort est contagieuse
car il est difficile de ne pas penser à la sienne quand on évoque celle des autres
et surtout celle d’un parent proche. Les réactions familiales les plus répendues
sont de l’ordre de l’évitement, voire de la fuite, ceci augmentant le sentiment
des différentes générations de vivre dans des mondes parallèles et distants ;
au cours de ce processus, on assiste chez les uns et chez les autres, au
renforcement des sentiments d’impossibilité de communiquer et de se
comprendre, ce processus ne pouvant qu’avoir un effet encore plus sénilisant.
Pensons aux travaux de Colas (1985) et de Maisondieu (1984 ; 1989) sur la
place prise dans la famille par la démence sénile. Pour Maisondieu (1984 ;
1989), les personnes âgées qui se «démentifient» sont préoccupées par la
mort qu’elles savent imminente et s’efforcent de la rayer de leurs préoccu-
pations. «L’angoisse de mort va être évacuée parce que le bon sens en a
décrété le non-sens.» écrit Maisondieu. Un dément pourrait dès lors être
considéré comme un individu souffrant d’un «excès de (la) Raison».
De son côté, Colas (1985) décrit le vieillard qui a manifesté une mort
prématurée de l’esprit dans un corps qui, lui, ne semble pas vouloir mourir ;
il avance l’hypothèse que les troubles démentiels correspondent à un
empêchement à mourir, et constitueraient le signal d’un dysfonctionnement
à l’approche d’une situation de crise normale dans toute famille : l’approche
de la mort de l’un de ses membres. Il souligne aussi qu’à ce moment, le mythe
organisateur de la famille avec ses secrets, se fait plus présent. Le parent qui
est «déjà à moitié parti» remet en cause le blason familial. Tout se passe
comme si, avant la passation des pouvoirs, les préparatifs de la cérémonie
conduisaient chacun à dépoussiérer les emblèmes au fond des greniers, avec
le lot de découvertes qu’on fait en pareil cas. La démence serait la seule
réponse possible aux dysfonctionnements relationnels du clan familial, le
signe que celle-ci présente une rigidité particulière d’adaptation aux change-
ments de génération. (Colas, 1985).
Un processus de deuil commence (parfois) dès l’apparition de la
démence ou de toute autre maladie invalidante, autant chez le conjoint que
chez ses descendants : l’affaiblissement n’est pas «vu», puis pas «ac-
cepté », pas «cru»; ensuite apparaissent la tristesse, le désespoir de ne plus
avoir devant soi celui ou celle qu’on a connu… pour finir (dans le «meilleur»
des cas) par s’habituer et accepter une autre forme d’existence et de relation
avec l’ «autre» dans tous les sens du terme. Comme le souligne Zeller
(2003), si l’entourage a besoin d’une réponse de la part de «son» dément
pour être rassuré, c’est à cet entourage précisément qu’il revient d’apprendre
le nouveau langage (autre vocabulaire, communication non-verbale) par
lequel passent les échanges. Mais ces sentiments douloureux vécus par les
membres de la famille du grand malade âgé sont tus, le plus souvent censurés,
pour ne pas éprouver le fragile aïeul…qui s’enfonce dans la solitude
consécutive à cette impossibilité de partage émotionnel.
J’ai tenté de décrire certains des processus familiaux apparaissant au
cours du vieillissement et de l’invalidation de membres aînés de la famille.
J’ai insisté sur l’importance de tenir compte des temps propres aux différen-
tes générations tout en favorisant la mise en place des plages d’intersections
permettant des moments de synchronisation et donc de rencontre. Cette
démarche me paraît indispensable si l’on veut protéger les personnes âgées
et malades d’une l’exclusion trop facile et de la solitude. D’un autre côté, elle
permet en même temps de laisser ouvertes les voies de transmissions. Il y a
ainsi de fait la reconnaissance du rôle des membres plus âgés de la famille
dans la construction de l’histoire familiale, dans la préservation de celle-ci
et dans sa transmission.
·
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[1]
Docteur en Psychologie, thérapeute familiale.
Institut d’Etudes de la Famille et des Systèmes Humains, Bruxelles.
Service de Psychiatrie des Cliniques Universitaires de l’Hôpital Erasme (ULB).