2003
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
Famille et vieillissement
Réflexions cliniques sur quelques points névralgiques du réseau
Michèle Myslinski
[1]
L’auteur propose un repérage clinique des attentes mutuelles des personnes
âgées et de leurs familles, notamment en cas de dépendance du sujet âgé et de son
insertion institutionnelle. Elle dégage des indicateurs de souffrance psychique
familiale, signaux d’alarme pour les équipes de soins et bases d’un travail institu-
tionnel à visée psychothérapeutique immédiate et préventive.Mots-clés :
Personne âgée, Famille, Attentes mutuelles, Souffrance psychique fami- liale, Soin psychologique.
The author proposes some clinical guidelines for older adults and families
mutual expectations, especially in case of dependency of the older parent and
necessity of his/her institutionalisation. The article points out some family psychic
pain indicators, alerting cares staff and offering basis for institutional immediate
and preventive psychotherapeutical interventions.Keywords :
Elderly, Family, Mutual expectations, Family psychical pain, Psychological care.
En milieu gérontologique, il n’existe guère de services d’aides, de
soins, ou de structures d’accueil qui n’inscrivent au programme de leurs
prises en charge des personnes âgées, cet additif que représente, depuis
quelques années, le «travail avec les familles». Sous cette formule généri-
que se classent actuellement de multiples pratiques. Elles vont des plus
épisodiques – une proposition annuelle de «rencontre des familles» dans un
établissement, par exemple, ce que la loi prévoit – aux plus organisées autour
d’un objectif déterminé. Elles recouvrent des champs disparates : participa-
tion des familles à l’animation d’une Maison d’Accueil, propositions d’in-
formations sur le vieillissement, formation à la relation d’aide vis-à-vis d’un
parent âgé dépendant, contribution familiale au plan de soin d’un vieillard,
résolution d’une situation de crise nouée entre un patient, sa famille, ses
soignants, entretiens familiaux systématiques, entretiens d’accueil, «sou-
tien» de certaines familles, groupes de familles à visée psychothérapique,
thérapie familiales cadrées, etc.
Les termes de «travail avec les familles» sont donc connotés actuel-
lement aux données les plus variées : information, prévention, thérapie,
ingérence, participation, complémentarité… Cette multiplicité de points de
vue d’équipes, toutes gérontologiques cependant, sur leurs contacts avec les
familles de leurs soignés, ceux-ci relativement semblables par les classes
d’âges et les besoins en relations et en soins qui s’y rattachent, démontre un
questionnement plus ou moins général sur les repères utilisables dans la
gestion des liens entre une équipe, les personnes dont elle prend soin, et leurs
familles. Ces repères ne peuvent être dégagés que de l’analyse préalable des
besoins et des attentes mutuelles, entre un vieillard et sa famille, et de la
connaissance des difficultés que peut susciter la relation entre ces deux pôles,
lorsque la dépendance s’en mêle : dépendance physique, sociale, ou psycho-
intellectuelle et affective. Aussi, sans prétendre à l ’exhaustivité des observa-
tions issues de la clinique et, de ce fait, circonstanciées et circonscrites, il
nous faut envisager ces deux points de vue: celui de l’âgé, celui de sa famille,
quant aux liens, possibles, existants, empêchés parfois entre les parties en
présence.
Car il nous semble qu’au-delà des apparences, sous les données
comportementales qui manifestent jusqu’à la caricature parfois, le mode
relationnel établi entre le sujet et sa famille, le soubassement des liens ainsi
donnés à voir, ne peut être constitué que des mouvements affectifs propres
à l’espèce humaine : l’amour et la haine, la culpabilité, le désir et la honte,
l’envie et la réparation… tous ces matériaux qui forment le psychisme
humain, depuis les temps immémoriaux de la genèse.
Le vieillissement d’une personne et les modifications qu’il suscite
dans le fonctionnement de la famille n’ont de pouvoir que sur l’économie de
l’appareil psychique familial, et non sur ses composants pulsionnels fonda-
mentaux. Aussi ne pouvons-nous manquer de trouver, sous la «présenta-
tion» conflictuelle, douloureuse, paisible, banale, dévouée, aimante, de la
vie quotidienne d’une personne âgée et des siens, les traces des grands
courants dans lesquels la vie mentale s’origine et dont elle se nourrit. Ces
flots pulsionnels antagonistes qui s’affrontent et se mêlent, sont les organi-
sateurs de la communication dans le réseau familial. Eros et Thanatos
modèlent les conduites et le langage développés entre ses différents mem-
bres. De la liaison opérée entre l’amour et la haine, de leur tissage complexe
dans l’appareil psychique familial, résultent les attentes mutuelles des
différents protagonistes familiaux et l’élaboration des réponses qui leur sont
apportées, affectivement et concrètement. Entre l’âgé et ses proches, la vie
psychique – fantasmes, illusions, désirs, satisfactions… – est la résultante de
ces échanges libidinaux aimants et mortifères, dont la dynamique féconde
et anime la psyché de chacun de ceux qui composent la famille, vieillard
inclus, vieillard surtout à nos yeux de «soignants», toutes professions
confondues.
Est préliminaire donc à tout projet de «travail avec les familles», quel
qu’il soit, le repérage des principales composantes de la vie mentale familiale
dans le contexte du vieillissement de l’un des membres du réseau et, le plus
souvent, de l’accroissement de sa dépendance.
1. Les attentes de la personne âgée
vis-à-vis des siens
Peu de personnes âgées sont indifférentes à leur famille. Leurs paroles
portent témoignage d’une gamme tout aussi étendue, et peut-être même
davantage, qu’aux moments précédents de l’existence, de sentiments vis-à-
vis de leur conjoint(e), enfants, fratrie ou cousinage. Vécus de manque ou
d’incompréhension, incommunicabilité, irritation, exaspération, sentiment
d’impuissance vis-à-vis d’autrui, coexistent dans l’espace psychique du
sujet âgé avec l’empathie, la tendresse, l’amour et le désir, l’oblativité, vis-
à-vis de ceux et celles qui font partie de cet ensemble d’individus – différents
mais liés par le sang et les pensées communes – que la famille constitue.
Lorsqu’entre elles, les personnes âgées se rencontrent, lorsqu’avec nous, ils
et elles parlent d’eux-mêmes, c’est encore et toujours, comme tout au long
de leur vie, la chronique la plus humaine de la vie familiale qui est reprise à
l’infini. Jusqu’à son dernier souffle, chacune de ces personnes, devenue
âgée, conjugue effectivement sur tous les tons et à tous les temps, les verbes
aimer et haïr sa famille, verbes appris depuis la toute première enfance.
Et lorsque la famille vient à s’éteindre, la solitude la plus cruelle est
dénoncée. En pareil cas, nul soulagement d’être débarrassé de liens pesants !
Nulle fierté d’être seul et de se suffire à soi-même ! Bien au contraire est dite
la douleur de l’absence. Leur plainte s’écoule en litanie réitérée : «Ils sont
tous morts, maintenant… »
Séparation et absence sont précipitées en mal de vivre, que nous
avons à comprendre, tous soignants que nous sommes. Car lequel d’entre
nous, face à une famille «difficile», n’a jamais fugitivement songé que
«cela serait tellement mieux si… » la famille n’existait pas ? Oui, face à une
fille ou un mari contrariant nos objectifs de travail, n’avons-nous pas, un jour
ou l’autre, caressé la pensée que «ce serait mieux pour tout le monde si»…
– surtout pour elle, surtout pour lui ! Bien que nous sachions parfaitement
que la résolution d’un conflit ne passe pas par la suppression des combat-
tants !
Cependant, malgré l’idéalisation due à l’absence familiale, la de-
mande de la personne âgée seule au monde est circonscrite le plus souvent.
En fait, elle se résume à souligner la banalité des moyens par lesquels peut
lui être signifiée son appartenance inamovible à un cercle humain particu-
lier et cohérent: quelques visites mensuelles reçues chez soi, l’accueil dans
l’une ou l’autre des branches éloignées de la famille lors des fêtes familiales
ou officielles, la satisfaction occasionnelle de menus plaisirs, quelques
douceurs, photos, cartes postales… Tout ce «sel de la vie» qui représente
la mise en évidence de la permanence de liens essentiellement aimants.
À une moindre fréquence, certains et certaines souhaiteraient que
soient comblés quelques besoins mineurs ou occasionnels de leur existence
quotidienne : courses ou achats exceptionnels, démarches administratives,
aide à la constitution de dossiers divers, tâches ménagères ponctuelles, ou
petits plats de temps à autre. Ces attentes-là sont loin d’être systématiques.
Elles résultent plutôt de la mise en échec progressive de l’âgé vis-à-vis de
déplacements, démarches, documents de plus en plus complexes dans notre
société, ou de gestes dont la réalisation se dégrade au fil du vieillissement
corporel.
Mais la fonction psychique du réseau familial autour du sujet vieillis-
sant, si elle peut s’exprimer par ces moyens matériels et relationnels, les
transcende : la famille est vecteur de sens dans les moments tardifs de la vie
humaine. Elle représente le «terreau» dont la personne est issue et s’est
nourrie libidinalement, jour après jour, au gré des personnages familiaux
imposés et choisis. L’appareil psychique familial est le dépositaire des
représentations de ces objets, les plus richement investis par le sujet : ses
parents et grands-parents, frères et sœurs, mari, épouse, enfants, petits-
enfants, etc. Quelles que soient la tonalité et la variabilité des liens noués
dans ce réseau, ils le demeurent, noués à jamais. C’est par ces liens, avec, ou/
et contre ceux-ci, que l’âgé vit mentalement. Et nous mesurons tous l’am-
pleur de l’atteinte psychique que représente l’oubli des objets d’amour, lors
de l’involution démentielle. Nous savons pertinemment que la mort avant-
terme des processus mentaux vitaux est signifiée à coup sûr dans ce
symptôme particulier : la non-reconnaissance de ses proches par le sujet en
voie de sénilisation.
Témoin du passé, détentrice d’éléments de l’histoire du vieillard et de
sa généalogie, garante des données familiales actuelles, de leur mouvance et
de leur constant remaniement, la totalité des membres du réseau représente
autant de «fils rouges» reliant le présent du sujet aux étapes successives de
sa vie et à ses origines: «Ma fille serait là, elle vous le dirait, comment elle
s’appelait, cette voisine que j’aimais tant… ».
Même composée en exclusivité de descendants, la famille est, para-
doxalement, le cordon ombilical unissant le sujet à ses racines.
Mais elle est également le support de son élan vital. Elle représente la
surface projective d’un fantasme commun à l’espèce humaine, celui de se
survivre jusqu’au-delà du terme naturel de l’existence. La descendance est
l’instrument de la continuité de soi et de sa propre immortalité, malgré la
mort. Elle est investie d’un héritage outrepassant largement les données
matérielles qui le composent. La personne âgée transmet psychiquement à
ceux qui lui survivront, modes de pensée, valeurs éthiques et traits de
caractère, authentifiant ainsi l’appartenance des générations successives à
un même ensemble familial «typé ». Cependant définis par l’intégration des
apports de familles différentes, les secrets de cet amalgame subtil et unique
formant «la famille», sont connus et transmis par les plus vieux à la fois
dépositaires, témoins, acteurs et légataires des sédiments les plus fertiles de
la psyché familiale. Transmettre et se transmettre avant de mourir, est le
moteur de la vie déclinante, devoir et plaisir mêlés. La survivance de soi dans
un avenir dont le sujet sera absent, est rendue possible par l’inscription de
constituants de son propre Moi dans l’appareil psychique de ceux qui lui
survivent. Les humains que nous sommes, se nourrissent psychiquement de
ces images «parentales», de ces bouts d’objets» de la parentèle disparue,
que nous avons introjectés et fait nôtres au fil de la vie. Il s’agit là de notre
unique héritage potentiellement indestructible.
Et chacun de nous, ouvertement ou secrètement, est saisi d’effroi
devant la mémoire mortellement blessée des personnes qui souffrent de
syndromes démentiels. Sans erreur possible, intimement, nous les savons
privées de leur socle nourricier vital, coupées des sources d’où jaillit leur
identité propre – et celle des leurs.
Les défaillances identitaires de ces sujets appellent à l’activation de la
«fonction maternelle» de la psyché familiale. Chez telle personne, l’inca-
pacité est croissante à «décoder» les repères de la réalité matérielle, à puiser
dans ses réserves mentales en voie de décomposition, les schèmes de réponse
adaptés, à évoquer des représentations familiales porteuses de références
indispensables, autorisations, interdits, voies d’investissement possibles, à
contenir en soi les affects que font surgir les stimulations les plus diverses de
la vie quotidienne, à formuler clairement tout ce bouillonnement brouillon
de la psyché. Est sollicitée en permanence la capacité mentale de la famille
à accueillir, comprendre, «désintoxiquer» ces éprouvés mélangés et dou-
loureux, organiser les conduites relatives à des stimuli devenus ingérables,
apaiser le chagrin et dédramatiser l’échec : aimer encore, malgré l’irritation
et l’angoisse que peuvent procurer cette désorganisation mentale progres-
sive et cette détérioration intolérable subies par celui ou celle que l’on a
aimé(e). Il s’agit bien là de l’appel à un fonctionnement de type «maternel»
de l’appareil psychique familial. Ce sujet qui régresse, attend de ses proches
ce qu’il a trouvé dans l’amour le plus initial de sa mère : le pouvoir de rendre
«vivable» un monde inconnu, hostile du fait de l’impuissance personnelle
devant la complexité de la vie, le don de jouir de l’existence malgré
l’insuffisance de soi à combler ses propres besoins.
De la capacité de la famille à répondre à cet «appel à la mère» que lui
adresse la personne qui se démentifie, dépendent ses chances de maintien de
sa vie psychique. La vie mentale – survie mentale – de cet humain désemparé
est tributaire de pouvoir être encore, de nouveau, et jusqu’au bout, «l’enfant
d’une mère».
Lorsque la grande dépendance physique ou/et psychique condamne à
vivre la fin de son existence dans un établissement, cette même fonction
d’enveloppe protectrice et filtrante est dévolue à la famille. Dépourvu
désormais des murs de son domicile, extension spatiale de son Moi, le sujet
transplanté est à nu. L’arrachement à ces lieux, témoins de l’existence
personnelle et de son sens pour le vieillard, est déracinement. Chez soi, tout
est «signe», meubles et tableaux, tapis, casseroles, et jusqu’à l’air que l’on
respire, odeurs de cuisine et traces des parfums qui furent la vie même.
Dépouillé de cet espace «amniotique», l’individu, de surcroît, perd défini-
tivement le pouvoir auto-organisateur de sa vie quotidienne. Le rythme
institutionnel le gouverne désormais, quelle que soit la bienveillance d’autrui,
résidents semblables à lui-même, équipes veillant au confort de tous. Vivre
en communauté, de vie, de soins, et de pensée parfois, ne va pas de soi,
d’autant que ce choix est une obligation dans le contexte de la dépendance
liée au grand âge.
De sa famille alors, la personne souhaite le rempart. Qu’il s’agisse de
la mise en évidence de son identité toujours maintenue – place et rôle
d’appartenance à un ensemble unique par définition – ou qu’il soit question
de «tri» des stimulations proposées par ce nouveau milieu, et de l’étayage
apporté à leur intégration. À sa famille, le vieillard demande d’être une
«enveloppe de liens» avec son nouvel environnement, l’artisan du tissage
des relations entre lui-même, ses compagnons de vieillesse et ses soignants
permanents désormais. Sa faculté personnelle d’investissement d’autrui,
d’accueil de l’autre, de création d’échanges objectaux, est diminuée par la
vieillesse, vulnérabilisée par la perspective de la fin de la vie, mise à mal par
les séparations, les deuils à répétition, le(s) déménagement(s)… L’âgé
demande la suppléance de cette fonction de liaison avec l’entourage, à sa
famille. Elle peut le représenter auprès des autres, grâce à la connaissance
qu’elle a de lui, de ses besoins, de son caractère, de son histoire. Elle peut
filtrer les contacts potentiels en provenance de l’extérieur, selon les possibi-
lités d’élaboration de ces propositions par le sujet fragilisé. Véritable
«barrière de contacts», la famille là encore, remplit vis-à-vis de la personne
dépendante vivant en institution, une fonction vitale : celle de vivifier les
soins et les échanges que prodigue le lieu d’accueil, par son rôle de
traductrice. Elle contribue alors à transformer cet «hébergement», au
préalable mentalisé par le vieillard comme persécuteur et castrateur, préfi-
gurant l’ultime castration de la mort, en «lieu de vie»; en son sein, la
personne affamée tout autant d’aides et de soins que d’amour, désormais
bénéficie, grâce à la médiation familiale, des liens que construit avec elle ce
dernier cadre, ultime terrain d’investissement des pulsions de vie du sujet.
De ces observations et réflexions originées dans le contact avec ces
personnes, et dans l’écoute de leurs paroles, nous ne pouvons que déduire
l’absolue nécessité de la permanence des liens entre le vieillard et sa famille,
selon les modalités relationnelles instaurées spontanément entre ces deux
pôles, au cas par cas de chaque groupe familial. Nous, soignants, de ce fait,
sommes autorisés à prendre en compte l’existence de ces familles, dans le
cadre de notre pratique. Ceci nous demande donc de les mieux connaître,
d’apprécier leurs besoins dans ce domaine particulier qu’est la relation avec
un parent dépendant et âgé, dans une visée d’élaboration de nos attitudes
envers elles.
2 . Les attentes de la famille vis-à-vis du parent âgé
Existent-elles ?
La famille a-t-elle besoin en son sein de ses «vieux»? Peuvent-ils et
doivent-ils constituer pour elle autre chose qu’un poids, une charge, une
contrainte ? Lorsqu’ils sont dépendants, et, plus particulièrement
psychiquement dépendants, peuvent-ils être encore appréciés, reconnus ?
Lorsque l’accumulation des handicaps physiques et mentaux s’adjoint au
grand âge et à l’approche de la mort, l’être humain peut-il être encore investi
et aimé à l’intérieur des limites considérables qu’instaurent ces repères ?
Difficultés de contacts, de communication, et perspective de la séparation
peuvent-elles laisser pourtant de la place à l’investissement de cet objet,
membre vieilli et dégradé de la famille, aux côtés et malgré d ’autres éprouvés
nés de son involution : l’agressivité, le découragement, le désir de mort, la
désillusion, le chagrin de sa détérioration, l’angoisse de sa perte et celle
d’être porteur d’une part mortifère de son humanité, la culpabilité de tous ces
affects …?
Pour scandaleuses que paraissent ces questions, elles se posent à toute
famille dans le secret de son intimité ou dans la mise en évidence de sa
souffrance, lors du recours à des aides extérieures, lorsqu’il y a vieillisse-
ment pathologique de l’un des siens.
À l’évidence, pour tout thérapeute, des réponses positives peuvent
être données sous condition d’un travail de l’appareil psychique familial,
toujours difficile, long et douloureux – comme la parturition ou le travail du
deuil –, travail réalisable par l’un ou plusieurs des représentants familiaux.
Pour tout praticien de la psychologie, l’axiome de base est immuable :
là o ù il y a vie psychique – chez tout humain physiquement vivant – le combat
pulsionnel permanent est en faveur des pulsions de vie. Le seul fait d’être en
vie témoigne tout à la fois de l’existence de la vie psychique et de la victoire
présente d’Eros – même s’il ne s’agit plus de battre Thanatos que de
justesse !
Là où est la vie, la pulsion de vie triomphe, cette pulsion de lien avec
les objets disponibles, poussée interne du Moi vers ceux-ci, désir de les
rejoindre, désir d’amour, capacité d’assimilation de l’amour qui en est
obtenu, besoin vital d’être aimé. Et ceci, jusqu’au dernier souffle du sujet
vieillissant, et jusqu’au cœur de l’involution sénile la plus profonde.
Si les besoins affectifs du vieillard envers sa famille découlent de ce
postulat, le corollaire obligatoire est l’existence des besoins affectifs de la
famille envers ses membres âgés, quel que soit leur « état» physique et
mental, état de vivants par définition. Toute famille ne peut qu’entretenir
avec les plus vieux des siens, des liens «dominants» de désir et d’amour :
en constant affrontement avec les motions pulsionnelles mortifères et
haineuses, leur double irréductible autant qu’Eros, tout au long de la vie.
L’équilibre – instable, défendu, remanié, figé, maintenu – des forces
pulsionnelles en présence donne sa coloration particulière et changeante à la
vie psychique familiale. Toute la gamme des climats affectifs s’observe dans
les relations entre les familles et leurs anciens. Nous, soignants, ne pouvons
nous en rendre maîtres, étrangers que nous sommes à leurs configurations et
à leurs problématiques familiales, toutes différentes. Nous ne pouvons que
souligner la généralité du combat pulsionnel inhérent à la vie humaine et,
sans aucune idéalisation, conclure à la victoire de l’amour sur la haine tant
qu’il y a de la vie – y compris dans la famille.
La balance en faveur de l’amour donné / reçu suppose donc l’attente,
dans le réseau familial, de l’amour de la part du vieillard: famille à la
recherche de l’amour que celui-ci peut encore prodiguer, même si ses
manifestations en sont devenues rares, maladroites, ou énigmatiques… Ni
plus, ni moins d’ailleurs, que les moyens utilisés par la famille pour proposer
son affection et manifester son attachement à cette vieille personne.
La littérature psychologique s’est étoffée considérablement dans le
domaine gérontologique au cours des trois dernières décennies, et les écrits
concernant les données de la vie psychique familiale dans le cadre du
vieillissement se sont multipliés. Il ne s’agit donc ici que d’apporter une
contribution limitée, issue principalement du terrain gériatrique, au repérage
de quelques particularités des liens affectifs noués entre familles et âgés.
Obstacle fréquemment invoqué à cette qualité affective souhaitée des
relations intrafamiliales, l’argent est signe de l’étrangeté qu’apportent
vieillissement et dépendance surajoutée à des rapports préalablement orga-
nisés sur le mode d’un étayage spécifique : celui dispensé par le plus ancien
à ses descendants, ou mutuellement échangé entre époux. Le fameux
«renversement des générations» s’incarne particulièrement et se matéria-
lise dans l’utilisation de l’argent à l’intérieur du réseau familial. Le vieillard
dépendant, de pourvoyeur qu’il était, devient bénéficiaire de l’argent du
réseau. Les positions des différents membres autour de ce pivot, tout à la fois
concret et hautement symbolique, ne peuvent être réorganisées qu’en fonc-
tion des clivages les plus anciens de l’appareil psychique familial. Ce point
névralgique de l’argent, est crucial dans les remaniements de l’économie
tout autant financière que psychique, de la famille. Les modifications du don
et de la dette agissent comme révélateurs des lignes de force les plus
archaïques et les plus constantes du fonctionnement psychique de ce groupe
spécifique. Les règlements de comptes libidinaux non liquidés s’opèrent
tardivement, et transitent par le maniement, le don, la rétention de l’argent,
organisateur symbolique et réel des relations de dépendance qui se redistri-
buent, opérateur puissant de la gestion de cette fantasmatisation du renver-
sement des générations dont l’efflorescence est constante dans le contexte
familial.
Généralité constante rencontrée dans ce contexte, la pensée de la mort
rythme la vie psychique des uns et des autres. Occultée, déniée, passée sous
silence, redoutée, acceptée, préparée, la mort est omniprésente dans l’espace
mental de chacun. Sa probabilité réactive vigoureusement toutes les expé-
riences de séparation, des plus anciennes aux plus récentes. Mais elle
infléchit notablement ces vécus antérieurs par la préfiguration d’une absence
totalement définitive.
La mort d’un parent est l’évènement qui livre l’individu à ses seules
ressources objectales internes. La réalité psychique des ascendants régule
désormais l’économie libidinale du sujet, hors du contrepoint de la réalité
matérielle des vivants disparus, parents ou substituts. Intellectuellement,
nous savons tous que l’espèce humaine est mortelle et que la loi de la vie
exige que nos parents nous quittent. Mais l’anticipation de leur abandon et
de notre solitude, de l’extinction de leur chaleur aimante, de la privation des
repères qu’ils fournissent, du vide de leur absence irréparable, engendre de
vastes mouvements défensifs contre l’angoisse suscitée par ces prévisions
quasi irreprésentables. Le déni de la mort, cette «éventualité certaine»,
n’est pas rare, silence de la conscience sur un fait essentiel et d’actualité,
sous-tendu par l’espoir d’éviter de manière magique la traversée des temps
douloureux.
«Il ne faut pas y penser d’avance, il sera toujours temps de souffrir
après», se défendent parfois, dans la dénégation d’une perspective
entr’aperçue, de vieux enfants terrorisés.
En pareille circonstance, aucune parole, prémonitoire ou prévoyante
de la personne âgée, ne peut être entendue : condamnée à mourir «en
urgence», elle condamne également ses proches à ressentir de plein fouet le
choc de la rupture impensée des liens. L’imprévu qui marque alors la
séparation ne peut que renforcer la portée traumatique de cet événement :
véritable traumatisme tardif qui nécessite une réorganisation d’importance
vitale du fonctionnement psychique. Des ressources du monde interne de
l’endeuillé, de la qualité de ses objets introjectés, et notamment des objets
parentaux, dépendent l’issue de ce remaniement nécessaire et douloureux et
la possibilité d’une ré-adaptation satisfaisante aux conditions modifiées de
l’existence de ces survivants.
Représentatives de l’angoisse informulée de la disparition future
d’un(e) parent(e), d’un(e) conjoint(e), de substituts parentaux, les conduites
les plus classiquement observées en milieu gériatrique témoignent de la
souffrance de la famille face à l’impensable de la séparation. La vie
quotidienne, institutionnelle le plus souvent alors, est appréhendée sous
l’angle d’une agression permanente et multiface de la vieille personne qu’ il
s’agit, pour la famille, de défendre sans relâche.
Prévoir tous les aléas de chaque jour à vivre, pallier préventivement
toute défaillance éventuelle, colmater toute brèche supposée, envisager
l’ensemble des possibles en matière de risques pour la santé physique, toutes
ces réactions familiales aboutissent fréquemment au contrôle omniprésent et
omnipotent du vieillard concerné.
Toutes les équipes gériatriques connaissent des exemples de «nour-
rissage» forcé, vieil homme que son épouse gave avec rudesse ou obstina-
tion, vieille dame dont la fille est obnubilée par la quantité, la qualité, et les
horaires de la prise de nourriture : véritables drames parfois mis en scène à
propos d’une cuillerée de compote…
L’obsession de la propreté corporelle, de la présentation vestimen-
taire, de la coiffure, du maquillage immuable, est également fréquente –
contrôle culminant parfois dans l’effraction du corps. Il arrive que, toutes
barrières générationnelles abolies, tout tabou du corps parental oblitéré, la
mère ou le père soit littéralement pris en main, nettoyé, changé, examiné,
palpé, manipulé par un fils ou une fille, soucieux de prévenir tout risque quel
qu’il soit ! C’est le contrôle de l’élimination elle-même, tout aussi chargé
symboliquement que celui du nourrissage.
Dans ce registre des tentatives à tout prix de «maintenir la vie» du
parent, s’inscrit encore l’hyperstimulation. Particulièrement redoutable lors-
qu’elle se déploie vis-à-vis d’une vieille personne déprimée ou se sénilisant
à bas bruit, elle dépasse largement les techniques de rééducation et d’entre-
tien des fonctions corporelles telles que la marche ou la miction, et des
facultés intellectuelles telles que le langage ou la mémoire. L’hyperstimulation
est une démarche sans rapport avec la réalité même du sujet âgé, de ses
besoins et de ses capacités actuelles. Marche forcée, apprentissage de la
natation, rappel des tables de multiplication, récitation des fables de La
Fontaine, ou des départements, préfectures et sous-préfectures, actes de la
vie quotidienne, évocation de données enfouies dans la mémoire la plus
nébuleuse et dont le rappel est frappé d’inutilité ou de non-sens, une
multitude de propositions variées peuvent être utilisées comme moyens de
stimulation physique ou mentale, comme outils au service d’une «pédago-
gie» rapidement persécutrice. Elle aboutit généralement à la mise en échec
réitérée du vieillard défaillant, et à la rupture par repli d’une part, et
exaspération de l’autre, du contrat de confiance entre la personne âgée et sa
famille. Entre l’amour et la haine, la frontière, parfois, est ténue : agressivité,
violence verbale et violence physique peuvent résulter paradoxalement de
ces tentatives familiales d’invigoration.
Enfin, le renoncement à la communication verbale entre la famille et
son parent est également significatif d’un profond malaise entre les interlo-
cuteurs muets : visites silencieuses, corps immobiles séparés par une courte
distance infranchissable, fausse pudeur interdisant toute parole affective,
affectueuse ou sensuelle, tout signe de tendresse, bannissement des manifes-
tations d’émotions diverses, attitudes figées ne cédant rien aux larmes, au
rire, ni même au sourire. Baisers absents. La culpabilité d’être vivant,
heureux, en bonne santé, le souci de n’inquiéter en rien le vieillard, d’assurer
prioritairement sa tranquillité immobile… bien des raisons peuvent être
supposées à ces attitudes familiales compassées, dans lesquelles l’amour,
présent cependant, ne peut se déployer manifestement.
L’existence de ces différentes conduites familiales, si familières aux
soignants gérontologiques, constitue un répertoire de «signaux d’alarme»:
il y a souffrance familiale, barrage des voies par lesquelles l’amour circule
entre l’âgé et la famille, tentative de prise de pouvoir des pulsions agressives,
haineuses et mortifères. Par ces comportements se révèle l’infléchissement
du fonctionnement psychique familial vers l’appauvrissement en motions
pulsionnelles érotiques. La demande réciproque, demande d’amour du
vieillard à ses proches, et de ceux-ci à celui qui s’apprête à les quitter, est
dévoyée, et ne génère qu’insatisfaction mutuelle, désillusion, interdépen-
dance adhésive et pathogène, plutôt que certitude de l’amour familial
existant même dans les temps d’absence de certains de ses membres, et au-
delà de la disparition du parent âgé.
De quoi d’autre pourrait-il donc être question en famille, sinon de
l’amour et de ses empêchements ? Autour d’un vieillard dépendant des siens,
la famille est en butte à l’accumulation des obstacles à manifester à ce parent
particulier l’attachement et la tendresse qu’elle éprouve à son égard. Cette
paralysie des mouvements aimants, résultant des barrages à la communica-
tion qu’impose la vieillesse – dégradation physique, détérioration mentale et
proximité de la mort – favorise l’émergence de la haine et facilite la montée
en puissance des pulsions mortifères dans la famille et vis-à-vis de la
personne âgée. Il y a nécessité, tout autant pour les sujets dont nous prenons
soin que pour leur parenté, d’identifier les blessures dont souffre l’appareil
psychique familial lors de la fin de la vie de ses représentants. Nous,
soignants, devons apprendre à entendre les demandes d’aide que nous
adressent, en paroles, et beaucoup plus fréquemment en actes, les familles
souffrantes «d’amour empêché », âgés inclus.
Mais seuls les protagonistes du réseau familial peuvent nous indiquer
les voies par lesquelles passe la restauration de l’amour abîmé, dans
l’individualité de chaque groupe familial. Ecouter et comprendre s’impose
avant toute initiative concrète de réponse à ces familles. Et cette exigence se
double de celle des moyens en formation dans ce domaine, des équipes, et
des possibilités d’étayage de leur démarche de «soins aux familles».
C’est à ce prix qu’il devient alors possible de viser un objectif
psychiquement cohérent, face à la problématique de ces familles, et commun
à la plupart des équipes gérontologiques : préserver ou restaurer l’amour
dans la famille, dans la perspective de la fin de vie d’un des membres de ce
réseau, et du deuil consécutif de ses proches.
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Docteur en Psychologie Clinique et Pathologique – Maître de Conférences. Laboratoire
de Psychologie Clinique. UFR SHS. Université Pierre Mendès France de Grenoble 2