Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux
De Boeck Université

I.S.B.N.2804141853
242 pages

p. 88 à 98
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

no 31 2003/2

2003 Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau

La personne âgée et sa famille

Régina Goldfarb  [1]
L’auteur montre l’intérêt d’une psychothérapie analytique à média chez des personnes âgées pour résoudre les conflits en suspens. Le texte illustre pour commencer le rôle que peut prendre l’élaboration des difficultés vécues par une aïeule avec son fils et le (re) vécu d’affects douloureux dans la reprise de contacts pacifiés. Ensuite, il montre comment l’élaboration de conflits psychiques datant de la petite enfance peut favoriser une réinscription désirante dans le présent.Mots-clés : Thérapie de la personne âgée, Réélaboration des conflits, Images parentales, Conflits intergénérationnels. The author shows the advantage of psychoanalytical psychotherapy with media to solve unresolved conflicts of the aged. She begins by illustrating how the elaboration of difficulties experienced by an old person with her son, and the reactualisation of painful affects allow pacified renewing contact. Other examples demonstrate how the elaboration of psychic conflicts going back in first childhood may help to rewrite the desire in the present.Keywords : Therapy of aged, Conflicts re-elaboration, Parental images, Intergenerational conflicts.
Quand Edith Goldbeter, à l’issue de mon exposé lors du Congrès sur les psychoses, m’a demandé si je voulais écrire un article sur la personne âgée et sa famille, j’ai tout de suite dit oui… et après je m’en suis mordu les doigts !
En fait, les personnes âgées que je rencontre sont souvent seules, ont un ou plusieurs enfants dont l’âge varie de 40 à 60 ans ; ces derniers sont eux- mêmes parents, ou grands-parents.
Je mène des entretiens avec deux type de personnes âgées: celles de 65 à 80 ans qui se déplacent et qui viennent dans mon lieu de consultation, et celles de 80 à 90 ans qui souvent vivent seules, soit dans leur domicile, soit en maison de repos.
Pour le premier groupe, la demande de travail psychologique est souvent personnelle et assumée, mais les patients arrivent parfois sur le conseil d’un membre de la famille ou de leur médecin généraliste. Les situations sont variées : mal-être après un deuil, divorce, problèmes de couple ou de santé, mauvaise relation avec un enfant…
Dans le deuxième groupe, la situation est inversée : si j’assiste parfois à une demande personnelle et assumée, le plus souvent, c’est la maison de repos ou un enfant qui me contacte en premier lieu. Les raisons sont ici aussi variées : dépression après un deuil ou après l’installation en maison de repos, confusion, agitation, inadaptation dans le lieu de vie, …
Je vais centrer mon propos sur les rapports de la personne âgée avec sa famille tels qu’ils me sont apparus dans mon travail. Il serait en fait plus juste de dire «ses familles»: famille d’origine où elle était enfant, et famille qu’elle a construite en tant que parent. On pourrait même de manière encore plus juste évoquer «les images intériorisées de ses deux familles» car je rencontre très rarement les descendants.
 
V i g n e t t e s c l i n i q u e s
 
 
R. est un homme de 67 ans. Il vient parce qu’il dort mal, n’a pas d’appétit, se sent apathique : «je tourne en rond». D’emblée il se situe : «Trop de choses de mon passé ne sont pas apaisées».
Né d’une jeune fille célibataire de 20 ans et d’un homme dont il ne saura rien, il sera confié à la famille de la sœur de sa mère. Cette dernière, pour fuir la honte, quitte son village. Ce seront pour R. six années idylliques chez une tante chaleureuse et un oncle sécurisant, au milieu des cousins- cousines qu’il appelle frères-sœurs.
Il verra peu sa mère durant cette période, mais quand elle se mariera, elle reprendra son filsâgé alors de six ans. Ce sera le début de l’enfer avec «une mère que je connaissais peu et un père que je ne connaissais pas». Le beau-père lui donnera son nom, mais le détestera. Sa mère est froide et distante.
La première question de R. sera lancinante : «Qui était mon père ?» Jamais il n’aurait osé aborder cela avec sa mère, c’était un tabou absolu. Longtemps après la mort de celle-ci, il apprendra la vérité…, mais n’accep- tera pas ce qu’une cousine plus âgée lui dit. Il s’imaginera un autre père dans la personne d’un proche de la famille, chaleureux… mais dans le courant de la thérapie, il montrera qu’il est partagé entre «c’est lui, il a été bon pour moi» et «ce n’est pas possible que cet homme marié ait séduit ma mère et nous ait mis ma mère et moi dans une si horrible situation !»
Alors ? La question reste ouverte… Il accepte de ne pas avoir de réponse.
Ensuite, il abordera de façon cyclique les personnages importants de son enfance, ceux avec qui il a vécu des moments douloureux, le non amour, la non relation et le silence de mort entre sa mère et lui… et il ira voir du côté des personnages «nourrissants»: son oncle et sa tante.
Toute la première partie de la thérapie portera sur l’oncle et sur sa mère, avec des allers et retours de l’un à l’autre.
Le travail sera lourd. R. s’échappera dans des silences, le regard fixé vers un point où j’imagine que se trouvent ceux qu’il a des difficultés à rencontrer, son oncle, sa mère. À ces moments-là, je lui proposerai de dessiner ce qu’il ressent…, parfois je l’encouragerai en m’inspirant des techniques du psychodrame, à entamer un dialogue avec le parent et à lui dire ce qu’il n’a jamais osé lui dire, ou parfois aussi, je le «double» en exprimant à sa place ce qu’il aurait pu dire et je l’aide à libérer ses affects. Il avance à petits pas…, quelques-uns vers sa mère…, quelques-uns vers son oncle…
Sa vie intérieure est riche. Souvent les rêves viennent à son secours pour donner un sens à ses inhibitions. Comme celui où «je suis dans les bras de ma mère (…), elle tient un couteau…, je sais qu’elle va me tuer… »
Le fil rouge avec sa mère passe par la froideur, le silence.
Celui avec son oncle le fait tenter de comprendre pourquoi à la fin de la guerre, il a été assassiné par un groupe de résistants. Comment mettre ensemble l’image de cet homme qui lui a tant donné et celle d’un possible «collabo»?
Il entreprendra une recherche historique avec le Céges (Centre de documentation et d’histoire sur la deuxième guerre) car il veut connaître la vérité. Ce qu’il découvrira le pacifiera.
Tout ce travail de recherche – qui durera une année – montre à quel point cet homme a pu mobiliser d’énergie et combien son désir de savoir l’a porté. Arrivé à la fin de cette quête, il fera un rêve : «J’entre dans une cathédrale… il y a un cercueil avec un drapeau belge dessus, un prêtre debout, tranquille… c’est mon oncle qui est là ». Lui qui n’avait pas été informé enfant de la mort de son oncle, lui rend un dernier hommage et le réhabilite.
Le travail du lien avec sa mère se fera avec les mêmes outils, mais j’en ajouterai un autre : prendre la position dans laquelle il se dessine pétrifié. Il retrouvera le petit garçon blessé, recroquevillé sur lui-même dans un climat de peur.
Il pourra réaliser combien il l’a détestée, elle qui gardait ses distances, mais aussi combien il l’a aimée alors qu’elle ne lui a rien donné. Il passe de l’effroi devant son regard glacé à la colère.
«Le petit R.» est démuni, je l’inviterai à en prendre soin, lui R., l’adulte : lorsque, après une séance, il me téléphone parce qu’il se sent épuisé, je lui proposerai de s’allonger avec un coussin – qui représenterait le petit R. – dans les bras et de le réconforter. Cela l’apaisera et il me dira : «Les choses se sont calmées doucement».
Le mouvement de va-et-vient sera caractéristique dans sa démarche ; lorsque le travail avec son image maternelle devient trop angoissant, il repart vers sa «quête de vérité » à propos de son oncle… ou aborde les moments forts et positifs de sa vie actuelle avec ses fils ou ses petits-fils. Auprès des images masculines, il prend des forces, il en a besoin pour affronter l’image maternelle.
Il réalise combien les émotions fortes qu’il ressent – tristesse, peur, colère – peuvent paralyser sa pensée comme chez le petit garçon qu’il a été. « À 6 ans, j’ai pris l’habitude d’entrer dans le silence, dans la méfiance, la crainte, le doute». Un moment clé sera un dessin où R., l’adulte, tient R. l’enfant par le bras. À deux, ils vont essayer d’aborder l’image maternelle… et … il réalise la souffrance de cette jeune femme « épouvantée après un moment de folie quand elle constate qu’elle est enceinte»; dans un rêve, il la «lave» de sa naissance à lui : «Je lui rendais sa liberté ». Après un long travail, il pourra assumer les sentiments mélangés et contradictoires qu’il ressent envers elle.
Il revient à son oncle, son travail finalisé, il «rend le passé au passé ».
De cette prise en charge très riche, je n’ai extrait que les éléments qui nous intéressaient ici : le remaniement des images parentales a occupé une grande place dans la thérapie, et on peut concevoir le travail psychologique que R. a réalisé comme une tentative de se réapproprier son histoire qui lui avait été tue. Il ne s’est pas seulement agi d’un travail intra-psychique puisque R. a aussi été voir du côté de la réalité historique.
Madame P. a 85 ans. Elle séjourne en maison de repos et a demandé à me rencontrer parce qu’elle vit douloureusement sa dégradation physique (presque aveugle, elle est atteinte de la maladie de Parkinson et ne se déplace qu’en chaise roulante).
L’accompagnement est centré sur sa dépendance ; elle est désespérée, elle ne sait plus faire les gestes quotidiens, elle est tout à fait insécurisée. Elle ne se sent pas prise en compte si ce n’est comme une personne fragile et dépendante. Elle vit cette dépendance comme une déchéance, cela lui est insupportable, elle n’a plus de pouvoir sur elle–même et se considère à la merci du bon vouloir des soignants.
Comme elle voit très mal et qu’elle semble fort désemparée, je la touche par moments légèrement aux épaules et aux bras, lors de nos entretiens.
Elle ne se sent pas protégée, elle qui a toujours veillé sur sa mère !
Et elle plongera intensément dans les moments clés de son enfance, de son passé: sa mère était dure, intrusive. Elle en parlera par petites touches intenses…
En évoquant sa mère, son mari, et son fils, elle m’invitera à regarder des photos avec elle. Et, en associant, elle réalisera combien sa mère lui a «gâché » son couple et son fils. Elle l’a longtemps admirée, et sans un mot, a accepté que celle-ci s’installe chez elle, le jour de son mariage. Elle ajoutera :«Elle m’a volé ma place», mais aussi, elle réévalue sa vie. Son échelle de valeurs a changé. Elle regrette d’avoir fait passer sa mère avant son mari et son fils. Elle pense avoir blessé son époux et négligé son enfant. Et cette mère qui l’a envahie pendant 36 ans, envahit maintenant ses pensées. Elle est passée à c ôté de la tendresse de son mari et à côté de son rôle de mère. Sa propre mère était «hyper-jalouse» et exigeait de passer en premier : elle avait éjecté son mari pour être tout pour sa fille, elle exigeait donc que sa fille fasse de même et élimine mari et enfant pour être tout à elle.
Son souvenir est omniprésent. Dans un cauchemar, la mère de madame P. l’empêche d’être proche de son mari. Elle me demande le lendemain de l’aider à la chasser, et je lui proposerai de s’adresser à sa photo : sa mère l’a assez envahie sa vie durant, il faudrait que maintenant, elle lui laisse le loisir de se souvenir des bons moments avec son mari et son fils… et une nuit, alors que sa mère vient comme à l ’accoutumée l’envahir dans ces moments, elle la renverra.
Le travail de «tentative de libération» de la mainmise de son image maternelle n’est qu’une toute petite partie de l’accompagnement que je ferai avec elle. Ce qui restera au cœur de la prise en charge sera la gestion de son quotidien et la réélaboration de sa position dans le monde : elle, qui menait tout tambour battant, est dépendante pour la majorité des gestes quotidiens… Elle abordera aussi la question de l’euthanasie, en lien avec ses défaillances.
Cependant, en fin de vie, elle a eu besoin de reprendre contact avec une partie d’elle–même qu’elle avait occultée : son ambivalence vis-à-vis de sa mère. Si elle peut parler avec une certaine fierté de la façon dont elle s’en était occupée jusqu’au bout, elle ne doit plus enterrer le ressentiment qu’elle a aussi nourri a son égard parce qu’elle l’empêchait d’être une épouse et une mère comme elle aurait voulu l’être aujourd’hui. Elle peut enfin dire combien sa mère l’a pompée, phagocytée.
Ce que je viens de d’aborder concerne des personnes âgées qui ont des «comptes» à régler avec leurs images parentales. Ce que je rencontre aussi, c’est l’évocation d’images parentales bonnes. Les bonnes choses vécues ensemble sont remises en circuit pour permettre un soutien dans les moments difficiles du vieillir et du mourir.
Ainsi, une femme vivant en maison de repos contre son gré, présentant une perte d’estime d’elle–même devant sa déchéance physique, souffrant du peu d’attention qu’elle ressentait de la part des soignants, et de l’obligation d’abandonner toute initiative (l’heure du lever, des soins, des «allers à la toilette», des repas, de la sieste…), me parlait de son père, un rabbin érudit qui admirait sa fille, si intelligente et si douée… Pour lui, elle avait de la valeur, il l’estimait, alors qu’en maison de repos, elle se vivait comme un déchet.
L’intériorisation des bonnes images parentales et le recours à leur soutien et à leur amour peut être aidant et pacifiant dans les moments d’angoisse devant le sentiment de la destruction progressive du moi.
Voici deux vignettes cliniques où c’est l’enfant qui est au premier plan.
Il y a d’abord cette femme âgée d’une cinquantaine années, que je ne verrai qu’une seule fois. Elle me rencontrera parce qu’à la maison de repos, on souhaite que sa mère nonagénaire soit suivie. Elle me racontera un peu la vie de cette dernière et terminera son récit par ces mots : «Elle est Alzhei- mer. Si vous voulez, j’ai beaucoup de livres sur cette affection, je vous les apporterai volontiers. Vous pouvez aller voir ma mère, mais il n’y a rien à faire pour elle, c’est une plante.»
Je n’insisterai pas car j’imagine la souffrance de cette fille qui regarde sa mère se détériorer. Elle ne supporte pas sa déchéance. Je ne la reverrai plus.
Sa mère est enfermée dans un mutisme relatif, elle utilise son propre langage comme beaucoup de personnes désorientées : du yiddish et du français assorti de mots d’une création originale. Je l’aborderai selon la méthode de validation de Naomi Feil (1997). Elle me parlera de son père, personnage très important, de la perte de sa mère, de la guerre et de l’angoisse vécue. Sa famille, c’est sa famille d’origine. Un jour, elle me dira en yiddish : «Embrasse-moi, je suis si seule»… Étrange discours pour une plante…
Evoquons maintenant Madame S., âgée de 82 ans. Elle est très coquette, joliment habillée et maquillée avec discrétion. Elle se déplace jusqu’au centre de guidance. Je la verrai une fois par semaine pendant trois mois. Elle aborde d’emblée ce qui l’amène : elle ne voit plus son fils. Que peut-elle faire pour le retrouver ?
Madame S. me raconte leur histoire : mère célibataire à 34 ans, elle avait quitté très vite le père de son enfant lorsqu’elle apprit qu’il lui avait caché qu’il était déjà marié. Cette jeune femme vivait chez ses parents, mais «déshonorée», elle n’a pu retourner vivre chez eux. Comme elle travaillait, elle a «placé » son enfant dans une crèche tenue par des sœurs et n’allait le visiter qu’une fois par semaine. Lorsque plus tard elle se marie, son mari adopte l’enfant qui est alors âgé de 18 mois. Le couple désire le reprendre, mais les religieuses «ont inventé toutes sortes… il était malade et elles l’ont gardé jusqu’à ses trois ans». On peut avancer toute une série d’hypothèses sur le lien qui unissait cette femme à son enfant, alors qu’elle-même avait une très mauvaise relation avec sa propre mère autoritaire et rejetante : «Je ne me suis jamais entendue avec ma mère.»
Cette mère devenue grand-mère, tente alors de s’emparer du petit-fils qu’elle veut élever. Madame S. et son mari le refusent. La grand-mère devra se contenter de le «prendre» le mercredi après-midi… mais elle distille son venin. Elle démolit l’image de Madame S. systématiquement et lorsqu’à 14 ans, le fils «un caractériel depuis sa naissance» traite sa mère de «putain» , et ajoute : «ta mère me l’a dit», elle prend conscience de «la mauvaise influence» de sa mère.
Ce fils «remplira» les premières séances : son histoire difficile, les fugues, la prison… Lorsqu’il avait 16 ans, Madame S. alla consulter un spécialiste qui lui fournira un diagnostic dur à entendre : «Il est normal, c’est vous qui avez des problèmes». Elle s’est alors repliée sur elle-même.
Elle dira combien la démarche qu’elle fait maintenant est vraiment faite en hâte, et représente pour elle une dernière chance. «C’est la première fois que je parle comme ça, vous savez. Tout le monde a ses problèmes, il faut les régler seul.» Mais elle veut renouer avec son fils.
La suite de l’histoire de ce fils est intéressante à plus d’un propos : il épousera une mère célibataire et adoptera son enfant que le couple enlèvera aussitôt à sa grand-mère, et son épouse ne sera pas n’importe qui . Ecoutons Madame S. : «Il a marié une putain ! Il fréquentait les bordels !»
Dans ce qu’elle me raconte là, je pointe l’attachement de son fils au père adoptif : il fera comme lui, il adoptera un enfant ; je souligne aussi l’attachement de son fils à sa mère : il épouse une putain, lui dont la grand- mère disait que sa mère était une putain…
Avec cette femme, il y aura très peu de remise en question de sa façon d’avoir été la mère de son fils qu’elle présente comme «caractériel depuis sa naissance ». Elle le décrira comme quelqu’un d’intéressé par les différents héritages familiaux, et à l ’entendre, c’est depuis qu’elle a refusé de lui donner une procuration sur son compte qu’il ne veut plus la voir. Il lui dira un jour, quand veuve, elle se rapprochera de son beau-frère veuf : «Je te souhaite qu’il te jette comme une ordure, comme tu l’as fait avec moi dans ma jeunesse !»
On le voit, les rapports sont violents et souvent dans le registre du rejet. Mais voilà, à l’approche de sa mort, elle souhaite renouer avec lui : «J’ai toujours manqué de son affection». Elle exprime un grand manque de son fils qu’elle cristallise autour de sa mort prochaine. «Que puis-je faire pour le retrouver ? J’ai tout organisé pour mon enterrement, mais j’aimerais qu’il s’en occupe. Comment faire ? Il ne vient plus jamais !»
Je n’ai pas de réponse mais, lui dirai-je, elle peut laisser parler son cœur et lui écrire une lettre de deux lignes ou de vingt pages…
Et dans la suite des entretiens, je tenterai de relever l’histoire d’amour manqué qu’ils ont vécue tous les deux, elle et son fils, pointant les moments de «ratage» entre eux. Je me ferai «l’avocate» du fils et «l’avocate» d’elle-même : il s’est senti jeté comme une ordure, même si elle n’a jamais eu le souhait ni le sentiment d’agir de la sorte. Elle était une jeune femme sous la dépendance de ses parents, et puis des nonnettes, elle n’a pas osé leur reprendre son enfant et, même si elle a pu le protéger de sa mère, elle n’a pas osé ne pas le lui confier. De son côté, son fils s’est senti jeté, lorsqu’elle, célibataire et travaillant, privée du soutien de sa famille, n’a pu envisager que la solution courante à l’époque : confier son enfant à une pouponnière, en toute bonne foi.
J’ajouterai qu’elle peut lui raconter cela. Elle doute, elle est sûre qu’il ne la croira pas. Peut-être, mais elle le lui aura dit. Il en fera ce qu’il voudra.
Mais les affects, les sentiments ne sont pas du ressort de Madame S. C’est une femme de tête, elle s’est beaucoup battue pour mener à bien sa barque ! Quand elle reviendra me voir, elle aura réfléchi : elle ne veut pas lui parler du passé. Elle veut juste lui écrire pour indiquer les dispositions à prendre à sa mort, donner la liste les personnes à prévenir. Elle souhaite lui écrire en ce sens, mais elle pense qu’il ne lui répondra pas. Je lui propose alors de se mettre un moment dans la peau de son fils… Quelle lettre, pense-t-elle, souhaiterait-il recevoir ?
Elle doute, elle est peu sûre d’elle… et ses défenses se craquellent un peu. Elle aborde la souffrance vécue devant ce fils qui la rejette : «Il ne me considère plus comme sa mère. Il m’a toujours reniée… Ma mère me l’a pris… Je n’ai jamais eu mon fils… Mais c’est mon fils… J ’ai toujours espéré qu’il y aurait un revirement… Mais je ne veux pas trop y penser… On en deviendrait malade.»
Tenant compte de sa fragilité, je lui propose de travailler non pas sur la tristesse qu’elle ressent, mais plutôt de se centrer sur «comment écrire cette lettre pour qu’il y ait une chance qu’il l’entende ?»
Je lui proposerai de s’allonger et d’essayer à nouveau de se mettre dans la peau de son fils. «Essayez d’imaginer ce qu’il a pu ressentir, ce qu’il vit par rapport à vous. Vous dites qu’il ne veut plus entendre parler de vous. Moi je pose l’hypothèse qu’il y a eu un moment où il attendait quelque chose de vous.»
Mais elle ne peut qu’imaginer la haine qu’il nourrit à son égard. Elle ne comprend pas pourquoi il ne lui a jamais posé de questions sur sa naissance, pourquoi il ne lui a jamais parlé de ce que sa mère lui disait et aussi «pourquoi a-t-il cru ma mère ?»
Je tenterai de remettre un peu les choses en place : «Il était enfant, confié à sa grand-mère, une personne de confiance. Comment aurait-il osé en parler à sa mère ? Comment aurait-il pu douter de sa parole ? Et mal à l’aise devant ses révélations, comment aurait-il osé en parler à sa mère ? Et n’était-ce pas plutôt à elle, la mère, d’aborder ces questions avec lui ?»
Et je l’invite à reparler aujourd’hui de tout cela avec lui.
Je perçois chez elle une grande résistance à parler à son fils pour se disculper d’une faute qu’elle n’a pas commise et d’actes qu’elle a posés sans en connaître la portée. Je sens chez elle comme une conviction que c’est comme cela que les choses doivent être : bannie par son propre fils, elle a «fauté », elle doit être punie. Je lui renverrai mon questionnement : «Est- ce qu’elle ne vit pas la perte de son fils comme la juste punition de sa “faute”? N’est-elle pas résignée à ne pas le retrouver ?» Elle me répon- dra : «Oui, c’est tout à fait ça. J’ai fait une faute et je dois la payer toute ma vie».
Je lui proposerai d’écrire en ce sens : «Ma mère t’a raconté certaines choses… Moi je vais te raconter comment cela s’est vraiment passé.» Et pour la première fois, elle pourra s’identifier à son fils : «Oui, il a souffert. Il a été bouleversé par ce qu’on a raconté sur sa mère».
J’interviendrai de façon soutenante et déculpabilisante : je ne pense pas qu’elle ait fait une «faute». Elle a été une femme amoureuse et elle a cru avoir trouvé l’homme de sa vie. Quand elle a appris que cet homme l’avait trompée, elle n’a pas voulu de lui pour père de son enfant et courageusement, elle l’a quitté. Comme elle ne pouvait pas s’occuper de l’enfant, elle l’a confié à des personnes dont c’était la tâche, et quand plus tard, elle a rencontré son futur mari, elle lui a immédiatement dit qu’il fallait qu’il accepte son fils, et il l’a adopté. Elle a fait chaque fois ce qu’elle pensait être le mieux pour lui.
Elle pourra alors aborder toute la souffrance vécue autour de la naissance de son fils : le silence, sa famille stupéfaite, rejetante… Elle parle des cauchemars qu’elle faisait, enceinte : «Ma mère m’étripait, elle ouvrait et déchirait mon ventre»; elle aborde ses angoisses, son épuisement.
Je lui dirai combien je la trouve courageuse d’avoir voulu garder ce bébé malgré le climat hostile qui régnait autour d’elle et que cela, c’était un acte d’amour pour son enfant.
Elle est bouleversée, elle n’a jamais parlé de tout cela, c’est la première fois qu’elle le fait.
Elle écrit la lettre… doute qu’il la lise… la lui envoie… court tous les jours à la boîte aux lettres… et finalement lui téléphone : «Il m’a répondu sans animosité. Il a reçu la lettre mais n’a pas eu le temps de me répondre».
Je la verrai encore une dernière fois. Elle regrette le manque d’empres- sement de son fils, mais elle a le sentiment d’avoir fait ce qu’il lui restait à faire. Elle suspend les entretiens.
Quelques mois plus tard, j’aurai de ses nouvelles par une amie : elle a été hospitalisée dans un état de grande faiblesse. Son fils et son épouse vont la voir souvent, lui apportent beaucoup d’aide et font ce qu’ils peuvent pour elle…
Je n’en saurai pas plus.
Madame S. a pu dépasser ses résistances et laisser émerger toute la souffrance vécue lors de sa grossesse. Cela lui a permis d’être proche des sentiments de son fils et d’établir avec lui un échange vrai.
Par ces quelques vignettes j’ai voulu montrer que, contrairement à ce que pensait Freud, un réel travail psychique peut se faire avec des personnes très âgées et permettre que des conflits restés en suspens soient réélaborés et pacifiés.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  FEIL N. (1997) : Validation pour une vieillesse pleine de sagesse. Pradel, France.
 
NOTES
 
[1] Psychologue. Psychothérapeute, membre de l’École Belge de Psychothérapie analytique à médiation corporelle (Psycorps). Centre de Santé Mentale du Service Social Juif, Bruxelles.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Psychologue. Psychothérapeute, membre de l’École Belge...
[suite] Suite de la note...