Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux
De Boeck Université

I.S.B.N.2804141853
242 pages

p. 99 à 110
doi: en cours

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no 31 2003/2

2003 Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau

Vieillir en famille : une situation cornélienne

Jean Maisondieu  [1]
La vieillesse n’est plus considérée comme digne d’estime, au contraire le fait de devenir vieux est un déshonneur. Cette évolution est liée au fait que de nos jours, les vieux sont vus comme plus mortels que les autres mortels. D’autant plus rejetés pour cette raison que les jeunes semblent au contraire avoir une longue vie devant eux, ils renoncent à l’intelligence pour supporter leur situation, et deviennent encore plus difficiles à vivre pour leurs descendants qui se retrouvent déchirés entre amour et haine.Mots-clés : Estime, Vieillesse, Mort, Démence, Déni. Old age is not anymore considered as worthy ; on the contrary the fact of becoming old is considered as a disgrace. This evolution is linked to the fact that nowadays the aged people are seeing as being more mortal that other mortals. Mostly rejected for this reason that young people seem on the apposite to have their long whole life ahead of them, they give up the intelligence to support their situation and become even more difficult for their descendants which are torn between love and hate.Keywords : Esteem, Old age, Death, Dementia, Denial.
 
L’honneur perdu des vieux...
 
 
« Ô rage ! Ô désespoir ! Ô vieillesse ennemie !
N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ?»
Qui ne connaît cette exclamation prêtée par Corneille à Don Diègue. Elle indique clairement au début de la pièce que si le Cid va se retrouver dans une situation... cornélienne, c’est en raison de la vieillesse de son père. Don Diègue, ulcéré de ne pouvoir défendre personnellement son honneur parce qu’il est trop vieux pour se battre en duel avec quelques chances de succès, sait pouvoir compter sur son descendant pour réparer l’affront dont il a été victime. Ce dernier, de son côté, ne peut se dérober à son devoir de s’en prendre au père de Chimène, l’auteur de l’affront, au risque de perdre l’amour de cette dernière. À l’époque, cela ne se discute pas : l’honneur bafoué d’un père âgé doit être vengé à n’importe quel prix (le problème ne se posant évidemment pas pour une mère âgée, tant il aurait été déshonorant pour un homme bien né de s’en prendre à une vieille femme).
Les temps ont changé! De nos jours, quel que soit son sexe, la personne âgée est suffisamment dévaluée et dévalorisée pour cette simple raison qu’elle est âgée, que la question d’une atteinte à son honneur ne se pose même plus à ses descendants. L’appartenance au groupe des vieux, c’est cela le déshonneur! Pas besoin de gestes déplacés ou de paroles blessantes, le sénescent qui commence à vieillir connaît la rage et le désespoir de se sentir humilié sans avoir reçu le moindre soufflet. Il lui suffit d’observer qu’on ne le regarde plus de la même façon et qu’on fait moins attention à ce qu’il peut dire ou demander depuis qu’il a des rides, pour savoir qu’il est déconsidéré. Il sait que bientôt, on ne le regardera plus et on ne lui demandera rien d’autre que de passer inaperçu et de se faire oublier. D’un seul coup d’oeil qui le jauge en même temps qu’il se détourne, sans un mot, il réalise qu’aux yeux de ceux qui l’entourent et notamment de ses familiers, il est un has been en marche vers la dépendance et la mort, et que pour cette raison, ils ne peuvent ni ne veulent le voir comme un semblable digne de respect. Il n’attendent plus grand chose de lui et commencent à envisager sa disparition, certes éventuellement avec du chagrin (voire beaucoup de chagrin) mais aussi comme une solution permettant de résoudre, avant qu’ils ne soient trop aigus, les problèmes que pourront poser une dépendance qui se profile à l’horizon avec la mort en toile de fond.
Bien qu’on commence à se préoccuper des maltraitances à l’égard des personnes âgées, il ne faut pas s’y tromper, ce ne sont pas d’abord les violences ou les négligences de soins dont elles peuvent être victimes, notamment dans leurs familles, qui posent le problème principal. C’est le regard posé sur elles qui doit préoccuper au premier chef. Plus que la raison du plus fort, la volonté mauvaise ou l’appât du gain qui jouent bien sûr leur rôle dans la genèse de ces maltraitances, c’est ce regard déshumanisant par le mépris dont il témoigne, qui fait le lit de ces pratiques abjectes à l’égard des vieux. Il est le symptôme de l’âgisme impitoyable de notre culture. Cet âgisme qui concerne tout le monde, pose comme honteux le fait d’être vieux ou même seulement de le paraître. C’est lui qui, porté par des souhaits de morts plus ou moins inconscients à l’égard des citoyens les plus âgés, ouvre la voie à l’irrespect, voire à la violence à leur égard. Dans notre société où il n’y a que la jeunesse qui compte, les vieux n’ont qu’à bien se tenir et surtout cacher qu’ils sont vieux s’ils ne veulent pas se faire rabrouer ou malmener.
Certes, l’affaiblissement lié à l’âge a toujours constitué un risque d’être maltraité, et rares sont les civilisations où le fait d’être vieux a pu être un atout en terme de considération. Mais en quelques décennies, le statut de la personne âgée s’est complètement modifié dans nos représentations. Nous sommes passés du devoir fermement rappelé aux enfants d’honorer leurs parents au devoir suggéré avec insistance aux parents, de respecter la liberté de leurs descendants en leur épargnant la tâche d’avoir à les prendre en charge du fait d’une vieillesse plus ou moins invalidante. La où il y avait un être humain ayant une longue vie derrière lui et auquel on pouvait s’identifier en le reconnaissant comme un sujet qui, grâce à son savoir-vivre avait su surmonter les embûches de l’existence pour arriver à un âge «respectable», il n’y a plus maintenant qu’un «cadavre ambulant» (de Beauvoir, 1970) avec lequel on ne veut surtout rien avoir de commun tant il manque visiblement d’espérance de vie. Le mythe du noble vieillard dont la fragilité était un défi au temps est définitivement relégué dans le passé. Le vieux n’est plus qu’un moriturus. De ce fait, c’est un citoyen dégradé dont la fréquen- tation n’est pas recommandable. Il est particulièrement mal vu s’il devient dépendant et qu’il faut l’aider à porter le poids des années qu’il a accumulé. Sa présence est d’autant plus source d’affects opposés d’amour et de haine, qu’il est un proche investi affectivement.
Personne ne voulant s’identifier à lui, lui-même refusant de se reconnaître dans ce qu’il est devenu, le vieux est dans une situation désespé- rante et enrageante, celle d’être un moins que rien vilipendé pour ce qu’il est devenu dans une société qui fait les yeux doux à la jeunesse et ne peut pas voir la vieillesse en peinture. En le voyant tel qu’il est, ses descendants sont mal à l’aise. Ils savent qu’ils procèdent de lui, qu’ils sont de son lignage et qu’ils ne peuvent échapper à leur filiation. Pourtant, ils se révoltent à l’idée de lui ressembler, tant ils ne voudraient pas envisager de finir comme lui... Et si en plus ils l’aiment ou lui sont reconnaissant pour la vie et l’éducation qu’ils ont reçu de lui, ils sont déchirés, écartelés entre leur affection pour lui et leur refus de s’identifier à lui qui leur fait horreur : «reste avec nous qui t’aimons. Va-t-en loin de nous, tu es repoussant, tu nous fais peur, nous ne voulons plus rien avoir de commun avec toi», tels sont les mots qu’ils n’arrivent pas à prononcer pour dire cette contradiction qu’ils ressentent et qu’ils ne veulent pas savoir. Alors, ces mots leur restent dans la gorge, et c’est par leurs gestes et leurs comportements qu’ils montrent tout à la fois à ce parent dont ils ont la charge, qu’ils tiennent à lui parce qu’il est leur proche et qu’ils ne tiennent plus à lui parce qu’il est trop proche de la mort. Le résultat est une valse hésitation dans laquelle l’attrait et le rejet sont si intimement mêlés que la confusion est au rendez-vous dans les relations. Les messages sont ambigus ou contradictoire, la communication difficile et l’agressivité monte en même temps que la culpabilité. Impossible de garder la tête froide et d’avoir des pensées claires. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que, en miroir, les troubles des fonctions intellectuelles supérieures soient au centre de la pathologie des personnes âgées.
 
... et l’adulation de la jeunesse....
 
 
Si on en est arrivé à cette triste situation, c’est en raison de l’assimi- lation de la vieillesse à la mort (et réciproquement) d’une part, et de la jeunesse à la vie (et réciproquement) d’autre part. Jeunesse égale vie, vieillesse égale mort, telle est l’équation qui permet de rayer les vieux vivants du monde des bons vivants qui sont jeunes, forcément jeunes, pour les reléguer dans ces antichambres de la mort que sont les longs séjours et autres maisons de retraite.
Cette partition en forme d’apartheid caractérise les sociétés modernes qui on tant fait pour prolonger la durée de la vie tout en multipliant le nombre de leurs vieillards. Elle est liée au fait qu’en raison de l’augmentation considérable de l’espérance de vie au cours des dernières décennies, les personnes âgées sont toutes amenées à occuper la place du mort dans leur famille alors que la mort n’a plus sa place dans la vie des jeunes. La réduction de la mortalité infantile permettant en effet à ces derniers d’avoir une longue vie devant eux, sauf accident, overdose ou suicide. Du coup, la mort «naturelle» est devenue en quelque sorte l’apanage des personnes âgées et surtout très âgées. Elles ont si visiblement un pied dans la tombe avec leur corps flétri et leur visage ridé, elles sont si clairement au bout du rouleau, que l’association mort/vieillesse vient immédiatement à l’esprit lorsqu’on les rencontre ou qu’elles se voient dans leur miroir qu’elles fuient pourtant, afin de ne pas prendre conscience de leur déchéance physique, tout autant qu’elles fuient les regards fuyants de leurs contemporains dont la dérobade signe leur déchéance sociale.
Par ailleurs, nous en sommes arrivés à nous convaincre que toutes les morts étaient de nature médico-légale, liées à des causes précises (cancer, sida, accident vasculaire etc...), et qu’elles étaient donc potentiellement évitables (sinon aujourd’hui, du moins demain ou après-demain quand la médecine aura encore fait des progrès), nous arrivons ainsi à oublier que, malgré les découvertes à venir, la mort sera toujours l’aboutissant inélucta- ble de toute vie humaine quelle que soit sa durée, et qu’elle pourra toujours survenir à n’importe quel âge quelles que soient les précautions prises pour l’éviter. Nous faisons comme si la vie n’était pas une aventure dont on ne sort pas vivant, mais une «maladie sexuellement transmissible et constamment mortelle» (Rozenbaum et Baltassat, 1999) car nous ne voulons pas savoir qu’on meurt toujours sans raison, absurdement, parce que c’est la vie ! On veut seulement croire qu’on est tué par une maladie dont la vieillesse serait le symptôme mortifère. Par ce tour de passe-passe, les mortels que nous sommes peuvent se croire plus forts que la mort. Ils peuvent imaginer qu’il suffirait de se protéger de la vieillesse, c’est-à-dire de rester jeune pour rester vivant... indéfiniment. Et, pour donner quelque crédibilité à cette fiction, en attendant d’avoir un vaccin contre la vieillesse, on la chasse de la société en en excluant les vieux. Ils ne sont plus considérés comme les semblables plus âgés des plus jeunes, mais comme radicalement différents d’eux puisqu’ils ont la mort aux trousses alors que les jeunes n’ont que la vie devant eux. La mort est réservée aux plus vieux qui meurent de ...vieillesse .C.Q.F.D.
Au prix du déni de la mortalité des jeunes, en le complétant par l’attribution d’une mortalité «naturelle» aux seuls vieux, puis en ajoutant ce déni d’une communauté d’espèce entre les jeunes et les vieux, la jeunesse est donc devenue la panacée contre la mort dans les représentations collec- tives, en même temps que les vieux apparaissent comme les seuls à être mortels parmi les Mortels. Ainsi, alimenté par les progrès indiscutables d’une médecine performante mais oublieuse de ses limites, le mythe de l’éternelle jeunesse se développe monstrueusement dans notre culture qui a trop peur de la mort pour en accepter l’inéluctable fatalité. Sous sa poussée, la situation d’être vieux devient intenable. Cela en conduit certains au suicide, mais beaucoup plus encore au refus de penser et de se penser pour oublier qu’on ne veut plus penser à eux.
 
... c’est la mort de l’intelligence !
 
 
On ne peut que le constater : «Il faut rester jeune», est l’unique prescription proposée à l’homme vieillissant par les spécialistes de la Santé Publique pour son hygiène de vie. Comme s’il était possible de rester jeune indéfiniment! Ce message est idiot, c’est indiscutable, mais chacun doit se soumettre s’il veut être bien vu et garder sa place dans la société des gens biens. Les jeunes peuvent aisément appliquer la consigne, mais pour les vieux, c’est plus un double-lien qu’une simple injonction paradoxale car, non seulement on leur demande de vivre longtemps et de ne pas devenir vieux, mais en plus, ils savent qu’ils seront exclus pour cause de trop évidente mortalité s’ils se permettent de laisser paraître leur inévitable vieillesse au grand jour.
Les sénescents peuvent se battre un certain temps pour rester jeunes ou du moins le paraître. Mais il arrive toujours un moment où ils sont trop décatis pour pouvoir tricher. Lassés en plus de continuer à mentir et à se mentir en essayant de sauver les apparences d’une jeunesse qui n’est plus d’actualité pour eux, ils n’arrivent plus à donner le change et ils n’en n’ont plus envie. On ne veut plus les voir, ils n’osent plus se regarder en face. Ils ont honte. Ils font honte. Ils ont la mort dans l’âme : ils savent que leurs jours sont comptés et qu’ils ne comptent plus pour les autres. Alors, ils renoncent à la compréhension et à la réflexion pour ne pas réaliser ce qui leur arrive. Ils échappent ainsi à la tentation du suicide par ce «naufrage sénile» dont Chateaubriand avait si peur. La mise en berne de leurs fonctions mentales supérieures et notamment de leurs capacités réflexives et langagières, leur permettent d’éviter d’assister à leur propre déchéance, au prix du renonce- ment à l’intelligence, cette faculté spécifique d’homo sapiens. Ce qui n’est pas sans aggraver cette déchéance.... En les voyant errants sans raison, désorientés dans le temps et dans l’espace, plus ou moins gâteux et ne disant plus rien à personne faute d’être reconnus et de se reconnaître dans ce qu’ils sont devenus, on affirme qu’ils sombrent dans la démence. Mais il ne faut pas être dupe. Certes leur cerveau est peut-être abîmé. Il a parfois des lésion spécifiques, c’est vrai, mais pas autant sans doute qu’on veut bien le dire. Ce qu’il y a de sûr est que les traiter de déments est aussi un moyen commode pour invalider leur message inquiétant : la vie n’a pas d’autre issue que la mort et il n’y a aucune explication à cela. En effet, en les désignant comme des déments, on en fait des insensés (de mentis: sans esprit, dit l’étymolo- gie), ce qui permet d’ignorer le sens de leur conduite et sa valeur de réponse au sale tour qui leur est fait de les tuer symboliquement par le mépris avant qu’ils ne meurent, sous le prétexte fallacieux qu’ils vont bientôt mourir et que leur survie n’a plus de sens, puisqu’elle coûte cher et qu’elle ne rapporte rien d’autre que de la souffrance et des soucis.
 
La vieillesse n’a de sens que si les vieux sont estimés
 
 
Le vieillissement impose à tous la question du sens de la vie. Et il le fait dans le double sens de sa signification et de sa direction. Comme l’écrivait Vladimir Jankélévitch (1977) : «Oui, chaque jour il devient un peu plus malaisé de dire pourquoi on vit, et en vue de quoi, et à quoi rime tout cela. L’absurdité intestine de la vie, théoriquement perceptible dès le plus jeune âge, s’impose ainsi avec une force croissante.» À quoi bon vivre, pour quoi vivre, quand on n’est plus porté par un quelconque espoir ou un quelconque but? À quoi bon vivre quand la vie n’a pas d’autre direction que celle du cimetière tout proche? Mais que faire alors, quand on ne sait plus que faire parce qu’on a rien à faire parmi des gens qui n’en n’ont rien à faire de vous, et qu’on ne veut pas mourir même si on n’a plus sa place parmi des vivants qui ne veulent plus de vous? Tourner en rond, errer sans but permet à celui qu’on désigne comme un dément de ne pas voir que son temps est compté et que l’espace qui le sépare de la mort est trop réduit pour qu’il puisse se projeter dans l’avenir afin de donner un sens à sa vie. Les mots qui lui manquent pour dire l’indicible sont remplacés par des comportements qui expriment son désarroi; à nous d’essayer de les traduire sans utiliser systématiquement la solution de facilité qui consiste à dire que la désorien- tation d’un sujet vieillissant est liée seulement à une maladie dégénérative mystérieuse : elle peut être également due au fait qu’on ne peut pas avoir des comportements sensés quand la vie n’a pas de sens. Il ne faut pas utiliser la notion de maladie d’Alzheimer comme une muselière pour faire taire les déments. Maladie de certains, elle est aussi le symptôme d’un «malaise dans la civilisation», une civilisation gérontophobe parce qu’elle refuse d’accep- ter la mort.
Quand la vieillesse s’installe dans la vie de quelqu’un, tout ce qui lui reste comme bonne raison de vivre est de compter encore pour les siens, malgré sa finitude proche et la perte de ses moyens. Il s’agît de compter pour ce qu’il est, et non pour ce qu’il a, puisqu’avec la vieillesse, il va à sa perte en même temps qu’il perd ses moyens. En ce sens, le vieillissement est une épreuve de vérité autour de la question de l’estime (estime de soi, estime des autres) et par delà, il pose la question de l’amour. Le vieux qui ne s’estime plus et que les autres n’apprécient plus, découvre à travers sa dépendance qui s’installe, qu’il n’a peut-être jamais compté que pour ce qu’il avait (de la séduction, des biens, du pouvoir etc...) et non pour ce qu’il était : un être humain digne d’estime, uniquement pour cette raison qu’il est un être humain. Il réalise parfois qu’on ne l’aimait pas parce que c’était lui, gratuitement en quelque sorte, mais qu’on l’aimait pour ce qu’il pouvait donner ou ce qu’on pouvait lui prendre. Lui qui se croyait quelqu’un, découvre parfois, et alors avec horreur, qu’il n’était rien par lui-même pour les autres, qu’il ne comptait que pour ce qu’il avait. Dévalorisé à ses propres yeux, meurtri de sa découverte, il prend conscience avec angoisse que s’il n‘a plus rien, il ne compte plus pour rien, qu’il devient un moins que rien, une sorte de déchet d’humanité. Une épave, une pauvre chose sans valeur à laquelle on aura vite fait de reprocher sa présence. C’est littéralement affolant.
«Riche devenu pauvre..» parce qu’il ne compte plus, faute d’avoir les moyens de s’affirmer ou d’acheter les autres, le vieux subit une blessure narcissique sans précédent lorsqu’il prend la mesure de l’importance de sa faillite. Si là encore, il ne se suicide pas pour échapper au désespoir, le gâtisme sera la réponse qu’il ajoutera à sa désorientation et son refus de comprendre et de se faire comprendre. On le traite comme un moins que rien, comme une chose, comme de la chose, comme une merde! Soit! Il se laissera aller. Lui qui oublie de penser pour ne pas savoir ce qui lui arrive, il s’oublie également sous lui pour se conformer à son statut de déchet. Et en même temps, il se venge («Je vous emmerde»), mais aussi il se rappelle à l’attention des autres «vous ne pouvez pas me voir en peinture, eh ! bien vous allez me sentir!» On parle alors encore de maladie d’Alzheimer, d’incontinence sphinctérienne, pourquoi pas en effet! Ce peut être le symp- tôme témoin d’un trouble organique qui progresse, mais c’est aussi le message témoin du désarroi de celui qui a peur qu’on l’oublie, qui a peur de mourir etc...
«Mors certa, hora incerta», notre société ne joue plus la carte de l’incertitude de l’heure du trépas pour organiser la vie de tous les citoyens. Au contraire, elle l’a fixée. Sinon dans un créneau horaire précis, du moins dans le lointain d’une vieillesse à laquelle les jeunes, mais aussi nombre de moins jeunes espèrent bien échapper. Envoyée au diable, là-bas, du côté de la fin de la vie des plus vieux, la mort diabolise ceux qu’elle touche de trop près. Aujourd’hui, les vieux sont devenus les damnés de la terre. À ce titre, ils sont exclus de la société des bien pensants et voués à l’anathème. Leur crime est un odieux blasphème : non seulement ils ne croient visiblement pas à la déesse Raison, puisqu’ils refusent de se conduire raisonnablement, mais en plus, ils montrent tant qu’il sont vivants qu’on peut vivre sans la raison. C’est impardonnable, honte à eux! Comme on le dit couramment sans véritablement mesurer la portée du propos : «le respect se perd». Le vieux n’a plus droit et ne se donne plus droit au respect. La vieillesse est devenue une sorte d’insulte à la vie, aussi bien aux yeux des plus âgés que des plus jeunes.
Même si dans le passé, les choses n’étaient pas toujours roses, et s’il y avait de solides entorses aux règles humanitaires les plus élémentaires, la dignité et le droit au respect du vieillard n’étaient pas en principe remis en cause par sa vieillesse. Ce n’était pas par elle-même qu’elle posait problème (d’autant que la proportion de personnes âgées, voire très âgées, dans la population était assez faible), c’était par ses conséquences, et d’ailleurs d’avantage au niveau familial qu’au niveau social. Si le poids de la dépen- dance d’un aïeul était parfois assez lourd pour engendrer le désir de se débarrasser du fardeau qu’il représentait et conduire à des extrémités fâcheuses, il n’en demeurait pas moins que le commandement biblique : «tu honoreras ton père et ta mère» demeurait dans tous les esprits comme une règle impérative. D’une certaine façon, cela valorisait la vieillesse (même si la nécessité d’une telle référence prouvait que les choses n’allaient pas de soi). Aujourd’hui, nul ne peut se prévaloir de l’antériorité de sa naissance pour acquérir un surcroît de considération de la part des autres. Bien au contraire.
 
Conclusion : tous les hommes sont mortels, il n’y a pas de honte à cela !
 
 
Plus particulièrement pour ses descendants, le vieillard préfigure la mort. Il est un oiseau de mauvaise augure qui leur annonce ce qui les attend puisqu’ils procèdent de lui. Et ils voudraient bien ne pas le voir afin de ne pas connaître son mauvais sort. Mais c’est aussi un protecteur qui s’interpose entre eux et la mort tant qu’il reste vivant, et à ce titre là, ils aimeraient bien qu’il continue à vivre durablement, nonobstant l’affection qu’ils peuvent avoir pour lui. Aujourd’hui, faire partie des doyens de la famille ne permet plus d’espérer occuper une place d’honneur. C’est se retrouver condamné à rester entre la vie et la mort pour interdire à la mort d’entrer dans la vie des plus jeunes. Le vieillard contemporain est pris comme un otage, enfermé dans la peau d’un mort-vivant que l’on tient en respect à la frontière de la vie et de la mort faute de savoir le respecter pour ce qu’il est : un être humain à part entière et à l’égal des autres, malgré sa vieillesse.
Dans la mesure où seuls les vieux sont voués à la mort dans la mythologie contemporaine, la vieillesse ne peut pas être un âge enviable ou même seulement acceptable. Et si elle n’est pas un âge acceptable, comment peut-elle être un âge «respectable»? Ni acceptable ni respectable, le vieillard ne peut que devenir un être indigne. Indigne de vivre... encore et de s’imposer comme un trouble-fête parmi les plus jeunes. Et si la mort dans la dignité par suicide n’est pas encore une règle courante du savoir-vivre chez les personnes âgées, un nombre non négligeable d’entre elles l’envisagent; certaines d’entre elles la réalisent, et les discussions vont bon train chez ceux que la vieillesse des autres dérangent en ce qui concerne la place à faire à l’euthanasie et au suicide assisté pour des vies qui se prolongent indument, sans tenir compte de la charge qu’elles représentent pour leur entourage et plus généralement pour la société.
Si les générations montantes n’ont plus de dette d’honneur à l’égard des générations descendantes, c’est qu’elles manquent de reconnaissance vis-à-vis d’elles. Mais pour prendre la pleine mesure de la chose, il faut donner toute sa force à la dimension d’identification que contient le terme de reconnaissance. Les descendants contemporains ne manquent pas de recon- naissance à l’égard de leurs ascendants en raison d’une quelconque ingrati- tude pour le don de la vie et pour l’affection qu’ils ont pu leur manifester pendant leur enfance, ni même au nom d’une simple reconnaissance du ventre. Le plus souvent au contraire, ils leur manifestent un réel attachement. Non, leur manque de reconnaissance est beaucoup plus radical. Il se situe au niveau identitaire. La filiation existe, la parenté est reconnue mais la ressemblance est déniée. La vieillesse fait tellement peur qu’être le portrait de son père ou de sa mère en marche vers la dépendance de la sénilité devient insupportable et inacceptable. C’est alors que surgit le déni identificatoire dans une prise de distance imaginaire avec l’autre dont la similarité est impossible à admettre. Cette situation est particulièrement éprouvante et pathogène dans la famille, car la réalité du lien de filiation est difficile à ignorer, surtout lorsqu’il faut s’occuper soi-même de la personne âgée. Vieillir en famille est typiquement une situation cornélienne dans la mesure où l’affection et les loyautés familiales jouent à fond pour renforcer les solidarités à l’égard de celui ou celle qui vieillit, tandis qu’à l’inverse, l’angoisse de mort donne envie de fuir pour échapper à une proximité déchirante. Rage d’être pris au piège, désespoir de ne pouvoir y échapper, la vieillesse comme préfiguration de la mort secoue durement les familles, tout à la fois désireuses de voir partir le vieux pour ne plus le voir et ne plus avoir sa charge, et tout à la fois désireuses de le garder parce qu’il est des leurs et qu’elles lui sont attachées. Avec en toile de fond l’utopie que l’on pourrait échapper à la mort. Utopie qui devient franchement désastreuse si elle s’associe à l’illusion que l’amour peut être plus fort que la mort.
Ce magma douloureux de contradictions n’est que la reprise dans l’enclos familial de ce qui se joue à grande échelle dans la société dans son ensemble. La vieillesse y est un déshonneur. Personne ne veut se reconnaître dans un vieillard, surtout s’il est sénile, et le vieillard lui-même refuse de se reconnaître dans ce qu’il est devenu. Et pour couronner le tout, on vit de plus en plus longtemps, il y a donc de plus en plus de vieux.
Ce sont ces jeux de regards qui s’évitent mutuellement en miroir, pour échapper à l’inévitable reconnaissance réciproque des humains entre eux et singulièrement des membres d’une famille donnée, au sein de la grande famille humaine que constitue l’humanité, qui organisent la pathologie psychique des personne âgées sous le signe de la dévalorisation. Comme rien ne peut être dit de tout cela qui trop honteux et trop angoissant se joue en amont des mots, le langage verbal cesse d’être au service de la communica- tion pour remplir au contraire une fonction de censure. Le geste ne se joint plus à la parole pour la clarifier, c’est la parole qui sert à d énier toute la charge hostile qui peut passer dans le geste. Seuls les regards qui s’évitent disent la vérité que personne ne veut savoir : quand on devient vieux, on ne passe pas à l’honorariat, on est purement et simplement radié du monde des gens dignes d’intérêt. L’aboutissant le plus achevé de ce processus de dévalorisa- tion et de rejet est le «naufrage sénile» dont la maladie d’Alzheimer telle que la conçoivent les neurobiologistes largement relayés par les medias, est devenue la figure emblématique. Cela au risque, mais peut-être plutôt dans le but, de masquer tout ce qui dans la genèse des processus démentiels pourrait relever d’interactions circulaires avec l’entourage social et familial.
La maladie d’Alzheimer, ce grand mythe scientifique des années actuelles, est aussi, et peut-être seulement parfois, le symptôme d’un «malaise dans la civilisation». Une civilisation qui se trouve encombrée de ses vieux parce que si elle a su allonger la durée de la vie, elle n’a pas encore accepté l’idée que la jeunesse n’y durait qu’un temps et que la mort en était l’aboutissant inéluctable. Elle offre aux familles confrontées au vieillisse- ment, le cadeau empoisonné de la dépendance psychique d’un aïeul seule- ment considéré comme un «fardeau», faute qu’il soit reconnu comme un pair respectable comme tel. À charge pour elles de se débattre dans les contradictions affectives qui résultent de cette dévalorisation de la vieillesse. Coincés entre l’attrait pour la vie et le refus de la mort, les familles sont d’autant plus incapables d’assumer les difficultés liées au vieillissement de certains de leurs membres, que toute cette dialectique affective, particuliè- rement présente du fait de l’association vieillissement et mort, est niée dans le discours dominant qui mise sur le tout biologique pour éviter de se poser des questions sur le sens de la vie et l’absurde de la mort.
Pour que vieillir en famille ne soit plus source de conflits cornéliens pour tous les membres du groupe famililal, il faudrait renoncer au déni de la mortalité des jeunes et admettre une bonne fois pour toutes que les hommes sont également des mortels, quel que soit leur âge et quelle que soit l’époque.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  BEAUVOIR (de) S. (1970) : La vieillesse, 600 p. Seuil, Paris.
·  JANKÉLÉVITCH V. (1997) : La mort, 476 p. Flammarion, Paris.
·  MAISONDIEU J. (2001) : Le crépuscule de la raison, 4e éd., 310 p. Bayard éditions, Paris.
·  ROZENBAUM W., BALTASSAT J. P., (1999) : La vie est une maladie sexuellement transmissible constamment mortelle, 220 p. Livre de Poche, Paris.
 
NOTES
 
[1]Psychiatre des Hôpitaux, CHI Poissy. Saint Germain en Lay, France
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