2004
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
Fratries sans fraternité
Philippe Caillé
[1]
Les rapports de fratrie sont rarement fraternels. Ils portent la marque de la
« fratitude », un état de concurrence mimétique qui comporte de nombreux dangers.
Dans les cas heureux, les membres de la fratrie arrivent à quitter le jeu fini de
l’opposition concurrentielle pour découvrir celui infini de la différentiation. Sortis
de l’apprentissage de la fratrie, ils pourront découvrir la fraternité.Mots-clés :
Mots-clés Fratitude, Mimétisme concurrentiel, Différenciation, Jeux finis et infinis, Fraternité.
Relations between siblings are rarely brotherly. They bear the mark of
« fratitude », a state of mimetic concurrence that involve many dangers. In the
happy cases, siblings succeed in giving up the finite game of competitive opposition
to discover the infinite game of differentiation. Concluded the apprenticeship of
rivalry between siblings, they will be able to discover brotherhood.Keywords :
Fratitude, Mimetic rivalry, Differentiation - Finite and infinite games, Brotherhood.
Esaü poursuivit Jacob de sa haine, à cause de la bénédiction dont
l’avait béni son père, et Esaü dit en son cœur : « Les jours du deuil
de mon père approchent et alors, je tuerai Jacob, mon frère ».
Genèse, XXVII, 41
À première vue, le concept de fraternité semble naturellement découler
de celui de fratrie. La fraternité, ce serait se comporter « comme des frères ».
Cette déduction apparemment logique nous semble pourtant illusoire. Elle
établit un rapport simple entre deux termes qui appartiennent en fait à deux
domaines de pensée très différents. La fratrie est un concept sociologique, la
fraternité un concept moral.
Personne n’est en état d’affirmer que la fraternité s’observe dans
toutes les fratries. On ne peut même pas dire qu’elle y soit particulièrement
fréquente, ni même qu’elle y soit particulièrement souhaitable. Nous irons
pour notre part jusqu’à affirmer qu’il existe une certaine contradiction
logique entre ces deux concepts.
L’importance de la fratrie comme système humain nous semble
reposer sur d’autres conditions que la fraternité. Pour représenter l’ensemble
de ces conditions caractéristiques de la fratrie, il nous faut alors créer un
nouveau terme, parler par exemple de « fratitude ». Être frères ou sœurs sera
vivre en état de fratitude – comme on parle ailleurs d’état de servitude ou de
négritude – c’est-à-dire faire l’expérience d’une condition existentielle qui
vous est imposée et dont il est juste d’envisager les conséquences pour
l’individu.
Pour clarifier cette prise de position qui pourra surprendre certains,
commençons par circonscrire les termes de fratrie et de fraternité. Cela nous
paraît utile car il s’agit malgré tout de termes abstraits dont l’usage n’est pas
quotidien.
Le concept de fratrie est surtout employé en sociologie et en ethnologie,
également en psychologie. L’existence de la fratrie est fondée sur le fait
historique d’avoir des parents communs. On n’est pas libre de se choisir des
frères ou des sœurs. Nous sommes obligés d’intégrer cette donnée dans notre
identité si elle existe, que cela nous plaise ou non.
Le lien de fratrie est ainsi, dans son essence même, la prise en compte
d’un fait historique : « Nous avons un parent, sinon deux, en commun ».
C’est un lien qui ne débouche en fait sur rien, qui n’a aucun devenir. Le lien
de fratrie doit être dépassé, l’individu quittant sa fratrie pour établir une
destinée qui lui sera propre, fondant sa propre famille.
Le dépassement de la fratrie est le plus souvent explicitement prescrit,
même prescrit sous peine de sanction sévère, dans les sociétés dites primitives.
Ainsi en est-il chez les Bororos, tribu indienne du Brésil étudiée par Lévi-
Strauss. Le lien de fratrie est ici rapporté au fait d’avoir une mère commune.
Les enfants nés d’une même mère sont reconnus comme une fratrie.
Le clan de la mère les reconnaît également comme siens. Aussi ce clan dans
lequel les enfants entrent par filiation maternelle peut être considéré par eux
comme une fratrie élargie.
Au moment de la puberté, les membres mâles de la fratrie doivent
quitter le territoire maternel pour aller vivre dans la case centrale du village,
maison des hommes ou « Baitemannageo ». Il leur est formellement interdit
de trouver femme dans le clan de la mère. Ils devront donc se marier à une
femme d’un autre clan et habiter sur son territoire. Ils ne pourront jamais
retourner dans leur territoire d’origine, celui du clan de la mère. Parallèlement,
les sœurs qui sont restées sur le territoire du clan maternel ne pourront
accueillir comme mari qu’un homme qui n’appartient pas à ce clan (Lévi-
Strauss, 1955).
On reconnaîtra dans cette description un exemple de la prescription de
l’exogamie très fréquemment rencontrée en ethnologie. De notre point de
vue, l’exogamie obligatoire peut être interprétée comme une imposition de
la dissolution de la fratrie.
On pourra tirer de ces considérations ethnologiques un enseignement
plus général. Le lien de fratrie entre individus appartenant à la même
catégorie d’âge est involontaire, tourné vers le passé, promis à une dissolution.
Par opposition, existe pour ces mêmes individus l’espoir d’un autre lien
familial, la construction d’un lien conjugal. Celui-ci est par contraste
volontaire ou pour le moins consenti, tourné vers l’avenir, porté vers un
devenir complexe du fait de la possibilité de procréation. La dissolution de
ce lien-là n’est pas une nécessité, elle représente au contraire un accident
néfaste. La rupture d’une telle relation n’est en règle ni prévue, ni souhaitée.
Nous établissons donc instinctivement dans nos représentations
intérieures une distinction formelle entre deux individus d’âges voisins et de
sexes opposés constituant une fratrie, et deux individus similaires constituant
un couple. Il existe même un antagonisme entre ces liens, un lien de fratrie
excessif entre deux membres de celle-ci pouvant les empêcher de développer
tout autre attachement sentimental et les renvoyer pour finir l’un à l’autre
dans un attachement stérile qui semble être imperméable au temps.
Si, comme le propose René Girard (1972), la confusion liée à la perte
des repères relationnels fondamentaux, est l’état de conscience le plus
terrifiant pour l’humain, les interdits qui entravent l’émergence de la
confusion sont essentiels. Épouser son frère ou sa sœur est ainsi défini
comme acte contre nature. Seules quelques familles pharaoniques, par
ailleurs étrangement fascinées par un temps immobile et par la mort, ont tenté
d’en faire une coutume d’ailleurs strictement réservée à leur usage. On est
libre de penser que, s’écartant ainsi des lois nécessaires aux humains, ils
tentaient d’établir la preuve irréfutable, tant pour eux-même que pour leur
peuple, de leur appartenance à une espèce divine.
Poursuivant l’argument, on pourrait dire, toujours en accord avec la
thèse de René Girard, que la fratrie constitue un lieu dangereux car terrain
d’élection d’un double-lien fondamental. Celui où règne l’opposition entre
l’injonction première : « Imite-moi, copie-moi » et l’injonction opposée :
« Tu n’as pas le droit de me copier, d’être mon égal » (Girard, 1972).
Le mimétisme entre les membres de la fratrie est en effet prescrit. Ils
doivent se mesurer les uns aux autres puisqu’ils se reconnaissent d’une
certaine façon semblables. Il leur est également interdit de le faire puisqu’en
définitive ils ne doivent pas l’être. La violence des frustrations imposées par
le double-lien est compréhensible puisqu’il existe un enjeu de taille dans
cette rivalité complexe, le regard admiratif des parents. Le rapport de fratrie
est en effet toujours concurrentiel et en attente d’un jugement extérieur.
La fratrie est donc un lieu de turbulence où prennent souvent place des
drames qui ne connaîtront aucun dénouement heureux, mais elle est aussi le
labyrinthe dont il est méritoire et enrichissant de trouver l’issue, le lieu de
maturation où peut s’élaborer une identité robuste car forgée au feu des défis
complexes de la fratritude.
Les exemples de relations cruelles de fratrie foisonnent dans l’histoire.
Prenons quelques exemples dans le premier livre de Moïse dans l’Ancien
Testament. Caïn tue Abel, pensant que les sacrifices de ce dernier sont plus
prisés par Dieu que les siens. Jacob, fils cadet d’Isaac et de Rébecca, est
encouragé par cette dernière à dérober, en se servant d’un subterfuge
grossier, la bénédiction qu’Isaac, aveugle, croit donner à son aîné Esaü. Son
méfait découvert, Jacob doit s’enfuir pour échapper à la vengeance d’Esaü
et s’ensuivra une longue séparation avant que les frères puissent se réconcilier.
Quant à Joseph, il est d’abord abandonné par ses frères dans un puits isolé,
puis vendu par eux comme esclave à des Ismaélites. Les frères de Joseph se
vengent ainsi de la préférence que semble lui accorder leur père. Ils font
croire à ce dernier, en lui présentant ses vêtements couverts du sang d’un
agneau, que son favori est mort dévoré par une bête féroce. Dans ces trois
exemples, on retrouve la lutte implacable au sein de la fratrie pour triompher
de l’autre ou des autres. Il semble donc abondamment prouvé que la fratitude
est un état délicat et potentiellement dangereux pour l’individu.
La psychanalyse semble curieusement s’être moins intéressée à ce
côté sombre de l’humain. Elle a mis plus l’accent sur la problématique du
conflit intérieur, celui de l’Œdipe, jetant un voile sur les déchirements de
fratrie qui se déroulent souvent parallèlement comme nous le verrons à
propos du concept d’imbroglio familial (Selvini Palazzoli & coll., 1990).
Par contraste, et il nous semble juste de le souligner, le réservoir
presque inépuisable de connaissance de l’humain que constituent les Contes
(Bettelheim, 1976), met en garde, de façon constante et répétitive, contre les
dangers de la situation concurrentielle, tout autant imposée qu’interdite, qui
existe dans la fratrie. Un exemple entre cent est celui de Cendrillon et de ses
sœurs. Les Contes nous enseignent de surcroît les méthodes aptes à trancher
le nœud gordien que représente la situation de fratrie. Les fratries heureuses
seront celles où les frères arrivent à se différencier à tel point qu’ils ne
sauraient plus entrer en concurrence directe les uns avec les autres.
Les frères Grimm nous présentent ainsi deux cas où une situation à
l’origine conflictuelle, de concurrence ici aussi dans l’estime du père, se
résout par la spécialisation des frères dans des domaines différents. Dans
« Les Trois Frères », un frère devient maréchal-ferrant, l’autre barbier, le
troisième maître d’armes. La même solution par choix de domaines de
maîtrise distincts, à savoir voleur, astronome, chasseur et tailleur, se retrouve
dans « Les Quatre Frères Habiles ».
Il faut ainsi que les frères ne soient plus vraiment « frères », qu’ils
soient en quelque sorte sortis « par le haut » de la fratitude, pour que nous
puissions estimer le danger passé et pousser un soupir de soulagement. On
pourra rapprocher de cette affirmation la popularité de ces « frères » si
remarquables dans la distinction, et non dans la similitude, que sont les sept
nains de Blanche Neige, les Pieds Nickelés ou les frères Dalton, pour n’en
citer que quelques-uns.
Notons aussi que la société moderne, confusionnelle dans la mou-
vance des institutions, encourage par l’influence qu’y prennent les médias,
un mimétisme effréné concernant les biens de consommation, et par suite
une compétition aveugle entre les individus. Elle fonctionne ainsi malheu-
reusement à bien des égards selon le modèle de la fratrie dangereuse. Elle
favorise la similarité entre les individus tout en leur prescrivant de faire
mieux et plus habilement que l’autre. Le touriste d’aujourd’hui ne veut
surtout pas passer pour un simple touriste et blêmit à la vue d’un autre touriste
sur un site qu’il croyait seul avoir repéré.
2. Le concept de fraternité
Le concept de fraternité appartient à un domaine de pensée entièrement
différent. Il ne s’agit plus ici d’une position concrète, biologiquement
déterminée, sur le grand échiquier de la condition humaine. La fraternité
suppose la prise en compte et le respect de l’autre dans ses droits et ses
besoins. Elle l’accepte dans sa singularité sans poser de critères de race, de
catégorie sociale, d’âge ou de sexe. Il s’agit donc d’un enseignement, d’un
dogme qui essaie de libérer l’humain des conflits et des oppositions découlant
du mimétisme primaire.
En substance, il s’agit de prendre le contre-pied du mimétisme
Girardien et prescrire que les hommes doivent s’aimer, s’entraider, renoncer
à la concurrence sauvage, ceci grâce à une identification réciproque,
précisément parce qu’ils sont frères.
On reconnaîtra naturellement la force d’un tel message. Il est en
particulier à la base de l’évangile chrétien. Jésus reconnaît Jean comme son
frère en demandant symboliquement à Marie, sa mère, et à l’apôtre de se
reconnaître en tant que mère et fils (Saint Jean, 19 : 26-28). Le même
message est la raison d’être de nombreuses communautés religieuses. Là
aussi, on se reconnaît frères et sœurs en Jésus-Christ. Le message de
fraternité est enfin revendiqué, associé à deux autres concepts philosophiques,
la liberté et l’égalité, en tant qu’idéal démocratique apporté par la Révolution
Française.
L’enseignement de la fraternité est porteur, suggestif, engageant. Il a
eu, et a toujours, ses héros et ses martyrs. En ce qui concerne l’étude de la
fratrie, il est cependant d’intérêt limité.
Être fraternel, pratiquer la fraternité peut être un précepte utile pour un
missionnaire ou pour un réformateur politique. La limpidité apparente du
message a un pouvoir de séduction. Ce précepte ne saurait par contre, à notre
avis, résoudre les problèmes de fratrie. Pour ceux qui sont effectivement
frères, l’apprentissage de la fraternité est une utopie. La fraternité n’est un
concept utile qu’une fois résolus les problèmes de la fratitude.
On peut, dans les termes de Mélanie Klein (1948), voir dans le concept
de fraternité une sublimation qui a pour effet de servir la dimension
narcissique du moi. En suivant l’idéal de fraternité, le sujet restaure le « bon
objet » précédemment mis en pièces par ses pulsions destructives. Une telle
sublimation a peu de chances de réussir dans le contexte familial réel. Elle
deviendra plus efficace, le drame résolu, pour rétablir un équilibre entre les
rescapés de la fratitude.
3. Magie, sublimation et dépassement
Il existe plusieurs méthodes pour neutraliser une situation relationnelle
qui, comme celle de la fratitude, s’avère dangereuse si elle se prolonge
indûment.
Nous avons vu la méthode magique des Bororos qui établit, par la
prescription de comportements ritualisés, un contrôle de la situation. On en
rapprochera l’établissement d’une distinction entre les frères que le Conte
crée par le choix obligatoire de métiers différents.
Nous venons de voir la sublimation, la fraternité comme credo
relationnel, cependant peu opérationnel pensons-nous, dans le contexte de
fratitude.
Il reste ce que nous appellerons le dépassement du problème, c’est-à-
dire la possibilité de résoudre le double-lien « in situ », à l’intérieur même
de la fratrie. Dans le contexte culturel qui est le nôtre, ce sera le mode de
résolution privilégié, ce que nous avons déjà appelé « une sortie de la
fratitude par le haut ».
Il s’agira non de nier, mais de reconnaître et d’utiliser de façon
constructive les potentiels de différenciation qui existent au sein de conflits
inévitables. On ne peut éviter de jouer, de s’opposer, de mesurer ses forces
au sein d’une fratrie. Mais tout va dépendre de la nature du jeu qui se joue.
Si le temps n’existe pas, si les joueurs jouent seulement et uniquement
pour gagner, le jeu ne peut que se répéter identique à lui-même. Les frères
deviendront ennemis, empêchant la fratrie de jamais se dissoudre.
Si le temps existe, si les joueurs jouent, non pour gagner, mais pour
poursuivre le jeu, ce jeu deviendra évolutif et conduira peu à peu à la
dissolution de la fratrie en tant que fratrie. On pourra alors passer de la
fratitude à la fraternité.
James Carse, auteur qui a très pertinemment étudié ces phénomènes
de confrontations dans le jeu, appelle le premier type de jeu où les joueurs
jouent pour gagner « jeu fini », le second type où ils jouent pour continuer
à jouer « jeu infini » (Carse, 1986).
4. Le dépassement impossible – Les jeux finis ou
l’imbroglio familial
Le jeu fini se marque par « l’énorme distance qui sépare la liberté
réelle des joueurs de quitter le terrain de jeux quand ils le veulent et la
nécessité éprouvée de rester dans la lutte. On peut dire que, en tant que joueur
du jeu fini, on se voile en quelque sorte à soi-même cette liberté » (Carse,
1986).
Il en résulte que les joueurs du jeu fini prennent comme leur totalité
le rôle qu’ils jouent, rôle qui n’est pourtant qu’une partie d’eux-même. Ils ne
se trouvent pas dans la situation d’être mère ou adolescent rebelle. Ils sont,
entièrement et définitivement, une mère, un adolescent rebelle et doivent
gagner la partie dans ce rôle.
Dans leur esprit, ils substituent ainsi au tout une partie du tout. Selon
la terminologie de Hegel, ils prennent l’abstrait qui n’est que « partie » pour
le concret qui est lui « totalité ».
Le résultat en est un jeu fini, un jeu cruel où personne ne saurait
gagner, mais où chacun s’aveugle pour s’empêcher de voir que ce jeu
pourrait en fait s’arrêter, devenir autre.
Une illustration peut en être le concept d’imbroglio familial développé
par Mara Selvini Palazzoli et son équipe (Selvini Palazzoli & coll., 1990).
Le conflit conjugal ayant après de nombreuses péripéties abouti à une
partie nulle et à un blocage, les parents continuent leur jeu fini en incitant les
enfants à participer en tant que pseudo-époux et allié. Les enfants sont invités
au jeu fini simultanément ou à tour de rôle.
Ils entrent alors en compétition avec le parent de même sexe. Le jeu
reprend un nouvel élan au moment où, l’enfant croyant avoir bien répondu
à la demande et donc éliminé le parent rival dans l’esprit du parent qui lui a
demandé de l’aide, ce dernier lui signale implicitement qu’en définitive, tout
bien considéré, seul son conjoint l’intéresse. Exclu du conflit conjugal après
y avoir été invité, dupé sans pouvoir le révéler car ce serait exposer la
turpitude de son propre jeu, l’enfant ex-pseudo-époux va développer un
symptôme, par exemple une anorexie ou une psychose. Ce symptôme a effet
de boomerang. Il frappe en effet de plein fouet les parents et les engagent
dans un nouveau jeu fini avec l’enfant. Il paralyse aussi les autres membres
de la fratrie qui pourraient être désireux d’entrer en lice comme pseudo-
époux ou qui ont déjà investi ces rôles.
Tout se passe donc à l’intérieur d’un modèle rigide. Une abstraction,
une partie du tout, la lutte pour le pouvoir entre les parents se concrétise et
devient la totalité de l’univers familial. Ce jeu, pourtant si réducteur par
rapport aux possibilités latentes du système, semble immuable. Il s’exaspère
inexorablement vers une fin qui ne peut être qu’un désastre. Un tel spectacle
fascine, autant qu’il remplit de terreur celui qui l’observe, comme le fait
souvent la représentation d’une tragédie grecque classique. Ces tragédies
nous présentent en effet pour la plupart des cas typiques de jeux finis au sein
d’un système familial.
Les joueurs de l’infini « utilisent des masques dans leurs engagements
en société, mais n’ont pu s’avouer à eux-même et aux autres qu’ils sont
masqués » (Carse, 1986). Ils peuvent donc se voir jouer un rôle, mais ils
n’acceptent pas de n’être que le rôle qu’ils jouent.
Un rôle est en effet une abstraction. Ils sont, eux, des personnes
concrètes engagées dans des jeux relationnels avec d’autres personnes
concrètes.
Dans un tel système, les parents et les enfants reconnaissent leurs
altérités respectives. Ils sont conscients de jouer ensemble un jeu infini qui
continuellement les transforme. Ils utilisent certes des masques, mais ils
peuvent aussi, s’ils le jugent utile, quitter leurs rôles actuels. Les parents
choisiront dans certaines situations de se montrer irraisonnables et butés. Les
enfants ne manqueront pas, lorsque l’occasion se présente, de donner une
leçon de morale aux parents. L’important est ici de jouer pour découvrir, de
jouer pour continuer à jouer, non pour gagner définitivement sur les autres.
On voit là les traits d’un système évolutif apte à s’auto-transformer.
Cela implique que les membres du système, malgré leur attachement
légitime aux aspects rituels et mythiques du récit de la relation qu’ils se
racontent entre eux, soient en état de relativiser son importance. Ce récit les
rassemble, les sculpte aussi individuellement dans nombre de leurs
comportements. Il constitue pour eux dans l’instant présent un « absolu
relationnel ». Mais la forme qu’il a aujourd’hui exclut justement qu’il la
conserve demain. L’« absolu relationnel », le « plus un » d’une famille est
un partenaire actif de la relation. Pour garder un rôle protecteur, il doit rester
vivant, créatif, donc évoluer avec le développement psycho-biologique des
partenaires, rester pour eux un compagnon de route utile. Il leur ouvrira ainsi
des possibles au lieu de les enfermer dans un modèle rigide (Caillé, 2001).
Rituels et mythes, les deux niveaux de l’absolu relationnel du moment,
sont essentiels pour faire exister le système et lui donner une stabilité, mais
leur fonction est aussi de lui permettre d’évoluer en découvrant de nouveaux
rituels et de nouveaux mythes. Un système humain qui veut survivre ne peut
se donner pour but de pérenniser certains rituels et certains mythes. Ainsi, le
concret observé, le fait brut survenu doit toujours avoir priorité sur l’abstraction
et pouvoir la remettre en question.
6. La fratrie est-elle elle-même une abstraction ?
Nous voyons qu’au fur et à mesure que nous utilisons le concept de jeu
infini, il devient difficile de parler de la fratrie comme d’un phénomène
circonscrit. La fratrie n’existe que par rapport aux parents, comme les
parents n’existent que par rapport à la fratrie.
On est constamment renvoyé à l’équilibre dynamique à l’intérieur
d’un système familial qui, pour être compris, se doit d’être appréhendé de
façon concrète et par conséquent comme un ensemble complet. Une
compréhension systémique satisfaisante devra ainsi prendre en considération
les rapports entre plusieurs générations de la même famille.
L’utilisation fragmentaire d’un modèle le rendra insuffisant, voire
dangereux. En effet, un modèle appliqué de façon fragmentaire méconnaît
le caractère global, interdépendant des phénomènes humains. On perd alors
la dimension systémique que l’on voulait découvrir. Le modèle fragmentaire
devient abstrait, fini. La relation humaine y semble régie par les liens de
causalité rigide sans possibilités évolutives inattendues (Caillé, 1985, 1987).
Dire aux parents qu’ils ne doivent pas créer de différences entre les
membres d’une fratrie, qu’il doit y régner une justice égalitaire absolue, une
ambiance résolument fraternelle, est un exemple de modèle fragmentaire qui
ne peut apporter que des déceptions. Les parents seront bien inspirés de se
référer à la situation globale concrète de la famille et aux aptitudes propres
de chacun lorsqu’ils auront à faire des choix éducatifs. La tentation d’importer
des solutions partielles de validité dite universelle, est souvent symptomatique
du refus de faire des choix responsables. Une telle attitude peut favoriser
l’apparition de jeux finis dans la famille, jeux finis qui ne produiront à terme
que des perdants.
En conclusion, la fratrie est partie intégrante du système familial. Elle
ne peut être isolée du système parental, pas plus qu’elle ne peut s’y fondre.
Elle constitue dans l’ensemble familial un sous-système qui fonctionne sur
un mode particulier que l’on pourra appeler celui de la fratitude.
Pour l’individu, le passage par cet état est une étape intermédiaire dans
un développement vers l’autonomie relative de l’état adulte.
L’état de fratitude est un danger par le risque de concurrence mimétique
intense qu’il comporte, concurrence mimétique qui peut déboucher sur des
perturbations comportementales importantes, actes de violence, prises de
risque inconsidérées ou autres. Mais il peut tout aussi bien être un atout
important dans l’histoire individuelle par la mise en route par les membres
de la fratrie d’un « jeu infini », jeu relationnel qui favorisera la découverte
et le respect de l’identité particulière de chacun d’entre eux. La pratique de
ce jeu permettra alors une sortie de la fratitude par le haut. Ayant résolu les
problèmes de la fratitude, les frères pourront faire l’expérience d’une
fraternité naturelle. La satisfaction de l’un deviendra alors nécessaire et
complémentaire de la satisfaction de l’autre au lieu de lui être antagoniste.
On rencontrera donc de mauvaises fratries où tous restent soumis à
une compétition effrénée concernant l’assouvissement d’un désir d’autant
plus angoissant qu’il reste souvent abstrait, mal défini. Cet état persistant de
fratitude, souvent dissimulé par la diplomatie de l’âge et les convenances,
pourra resurgir de façon aiguë dans les situations sensibles telles que celles
créées par le partage d’héritage et engendrera des conflits sans résolution
possible malgré des enjeux souvent minimes. Il est heureusement plus
fréquent de rencontrer des fratries heureuses où se respectent les différences
individuelles. Leurs membres conservent des rapports satisfaisants et utiles
sur le mode du jeu infini, du jeu pour le plaisir du jeu.
Notons aussi que l’image de la fratrie peut aussi être utile comme
métaphore sur le fonctionnement de plus grands ensembles sociaux. Les
changements sociaux entraînés par l’introduction de nouvelles technologies
et le commerce mondialisé effacent souvent les caractères qui permettaient
à l’individu de se reconnaître une identité claire et par suite de respecter
celles des autres. La famille, le couple, le lieu de travail, le groupe social
deviennent des repères mouvants. Dans un monde où tous se sentent
anonymes et seulement mus par des désirs orchestrés par les médias, des
désirs donc par essence totalement abstraits, le danger du mimétisme
aveugle rôde. Il y a donc là aussi un grand besoin de sortir de la fratitude « par
le haut » en mettant des limites aux manipulations politiques ou publicitaires
et en encourageant chacun individu et chaque groupe à définir concrètement
des projets qu’ils souhaiteraient réaliser. C’est la condition essentielle de
l’accès à l’échange réel et au jeu infini.
·
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[1]
Psychiatre, formateur et intervenant en systémique.