Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux
De Boeck Université

I.S.B.N.2804144968
236 pages

p. 125 à 134
doi: en cours

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no 32 2004/1

2004 Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau

La fratrie dans sa rencontre avec la souffrance psychique d’un parent

Cathy Caulier  [1]
La souffrance psychique d’un parent peut perturber l’organisation des liens de fratrie. Les perturbations s’expriment dans des positions absolues d’isolement ou de proximité excessive. Elles résultent de la perte du va-et-vient nécessaire entre fraternité et rivalité, mythes associés aux relations fraternelles. Toutefois, la fratrie constitue un précieux tuteur de résilience dans de nombreuses situations de carence parentale.Mots-clés : Rivalité, Fraternité, Souffrance psychique, Pareil-pas pareil, Honte, Résilience. The psychic suffering of a parent can disturb the sibling’s organization. These disruptions materialize in acute positions of excessive isolation or closeness. They result from the loss of the necessary comings and goings between rivalry and fraternity, myths associated with fraternal relationships. However, sibling forms a precious resilience prop in numerous situations of parental deficiency.Keywords : Rivalry, Fraternity, Psychic suffering, Similar-dissimilar, Shame, Resilience.
La souffrance psychique d’un parent perturbe l’organisation des liens de fratrie. On peut observer alors des positions d’isolement complet ou de proximité excessive. Elles résultent de la perte du va-et-vient nécessaire entre fraternité et rivalité, mythes associés aux relations fraternelles. Cette rigidification des liens dans la fratrie, témoin de la maladie mentale du parent, apparaît parfois comme une solution aux angoisses de chacun. Même si cette réorganisation semble nécessaire, elle est aussi source de souffrances.
Dans de nombreuses situations de carence parentale, la fratrie constitue un précieux tuteur de résilience pour peu que puissent exister une certaine autonomie et une forme de souplesse. La fratrie dévoile sa complexité dans les contraires qui s’y expriment : à la fois reliée au système parental, elle est aussi autonome, à la fois espace de proximité, elle est aussi lieu de solitude.
Le travail thérapeutique avec la fratrie permet de retrouver ces dualités rendues inaccessibles par la souffrance psychique du parent.
 
1. Mythes associés aux relations fraternelles
 
 
• La fraternité
L’un des mythes associé aux relations fraternelles est celui de la devise de la république française : Liberté, Égalité, Fraternité. On peut se demander si son auteur est enfant unique et si dès lors, il n’aurait pas fait l’expérience de la relation fraternelle ; en effet, celle-ci n’est pas toujours synonyme de fraternité.
La relation fraternelle est aussi le lieu de l’expérience de la différence, de la jalousie, du désir d’exclure l’autre, de le supprimer. L’auteur de cette devise aurait-il tenté de se défendre contre ses sentiments de rivalité, peut- être interdits dans ses familles nucléaire et élargie ?
Philippe Caillé et Robert Neuburger proposent d’introduire le terme « fratitude » pour désigner les liens entre frères et sœurs, afin de conserver au terme « fraternité » le sens : « nous sommes tous frères ».
Dans la Grèce antique, la phratrie était un groupe d’hommes liés par un ancêtre commun, un père mythique. Il s’agissait d’une confrérie qui visait à créer un sentiment de fraternité entre ses membres. Le terme « adelphos » désignait les frères et sœurs de mêmes parents. La devise associant fraternité à égalité et liberté tenterait de gommer cette rivalité entre frères et sœurs, comme si elle était honteuse, « un méchant petit secret qu’il faut taire » (Tilmans-Ostyn, 1999) comme si elle était dangereuse. Cette devise devrait être replacée dans son contexte sociologique. Je fais allusion aux questions de successions : l’égalité des descendants face au patrimoine familial est une conquête de la révolution française. Longtemps, l’aîné et le masculin avaient été les héritiers privilégiés.
Certains contes de notre enfance nous parlent de ces différences d’héritage : Le Chat Botté de Charles Perrault, mais aussi Barbe Bleue, Le Petit Poucet, Cendrillon. Ils mettent en scène des faveurs accordées aux aînés alors que les cadets sont méprisés. Toutefois, ces derniers sont ceux qui finissent par s’en sortir le mieux à l’issue de ces contes. Charles Perrault était le cadet d’une fratrie de cinq enfants. Aurait-il trouvé dans l’écriture de ces textes une façon de gérer ses sentiments de rivalité ?
La fraternité est trop souvent présentée comme un idéal à atteindre, qui nie la rivalité entre frères et sœurs. Toutefois, des liens de solidarité et d’amitié peuvent se tisser dans la fratrie.
• La rivalité
Rome, la ville éternelle, est symbolisée par l’image de la louve qui allaite deux enfants. Selon la légende, le Dieu Mars aurait mis enceinte la vestale Rhéa Sylvia, fille du roi Numitor détrôné par son frère Amulius. Lorsque celui-ci s’aperçoit de la grossesse de sa nièce, il l’emprisonne. En captivité, elle donne naissance à des jumeaux – Remus et Romulus – qu’elle abandonne dans une corbeille sur les rives du Tibre. Ils sont recueillis et nourris par une louve, adoptés ensuite par un berger appelé Faustulus.
Quelques années plus tard, Remus est emprisonné dans le palais d’Amulius, à la suite à d’un conflit qui les a opposés. Faustulus révèle le secret de sa naissance à Romulus qui part à la recherche de son frère. Il va libérer Remus, tuer Amulius et rendre le pouvoir à son grand-père Numitor. Les deux frères retrouvent l’endroit où la louve les avait nourris et décident d’y fonder une ville. Cependant, ils ont chacun un projet différent. N’arrivant pas à concilier leurs positions, ils interrogent le ciel. Romulus obtient la faveur des Dieux et délimite sa ville en traçant un sillon au sol. Romulus ignore ce signe et franchit la frontière, acte sacrilège pour Remus qui le tue.
Cette légende symbolise la rivalité, la lutte pour le pouvoir et témoigne des processus de transmission transgénérationnels. Cette haine serait universelle et aurait une valeur structurante.
Selon Edelson (1988), la jalousie est un moteur sur le plan pulsionnel, structurante dans la dynamique de l’avènement d’une civilisation ou d’un sujet. Elle paraît destructrice quand on s’avise de la dénier.
Il arrive que des parents soient confrontés à des comportements qui heurtent leur idéal de fraternité et suscitent de fortes angoisses. C’est le cas pour cette mère qui enferme sa petite fille dans sa chambre et dort avec la clé, de peur que son frère ne l’attaque durant la nuit.
Les parents qui décident d’avoir plusieurs enfants se posent de multiples questions : comment faire en sorte qu’ils soient proches, sans l’être trop ; comment éviter qu’ils ne s’entretuent ?
Habituellement, fraternité et rivalité coexistent dans une dialectique qui varie au cours de l’histoire fraternelle et familiale. On observe la perte de cette dialectique, de ce va-et-vient nécessaire entre ces deux pôles, dans les fratries où un parent présente de sérieuses souffrances psychiques.
Les perturbations des liens entre frères et sœurs peuvent radicaliser les relations et s’exprimer par un isolement ou une proximité excessives.
 
2. Relations dans les fratries ayant un parent fragilisé sur le plan psychique
 
 
• Fraternité représentant un danger et rivalité exacerbée
Lorsqu’on observe les dessins ou les collages représentant la famille, réalisés par des enfants ayant un parent en souffrance, on constate régulièrement l’absence de leur fratrie. Lors des visites à l’hôpital ou dans la vie quotidienne, l’enfant se retrouve souvent seul en présence de son parent malade. Si malgré tout, la fratrie apparaît dans ses productions, chaque enfant y occupe un espace, tout seul. Les interactions entre frères et sœurs sont très rares. Il se montre et se dit isolé.
Comment comprendre cet isolement et cette absence de fratrie ? Voici quelques extraits de séances de consultation qui nous aideront à avancer dans nos réflexions à ce sujet.
  • Une adolescente de quinze ans : « Dès que ma sœur et moi jouions ou parlions, mon père faisait une crise. Il était persuadé que nous parlions de lui. Un jour, alors que nous jouions à la poupée dans notre chambre, il est entré et a tout cassé. Il pensait que nous faisions de la magie noire pour lui envoyer des mauvais sorts avec nos poupées et des aiguilles.
  • Je n’ai plus jamais osé jouer à la poupée après cet épisode ».
  • Monsieur A, 31ans : « Ma mère n’a jamais accepté que mon frère et moi dormions ensemble, participions à des activités à deux. Même dans la voiture, elle en installait un devant et l’autre derrière. Elle disait que c’était pour éviter les disputes. Moi, je pense qu’elle avait peur d’être seule. Il fallait toujours qu’elle soit avec l’un de nous, rarement avec les deux. Elle nous faisait croire à chacun que l’on était son préféré. »
Ces exemples nous conduisent à émettre l’hypothèse que les relations de fratrie sont vécues parfois comme une menace par le parent en souffrance psychique. Être proche de son frère ou de sa sœur impliquerait l’éloignement de son parent ou le risque de le confronter à une coalition persécutante. Les angoisses d’abandon ou de persécution du parent vont structurer la dynamique fraternelle : instauration de relations duelles parent-enfant, isolement de l’enfant au sein de sa fratrie en accentuant les différences entre enfants et en exacerbant la rivalité.
Ma réflexion sur l’isolement de l’enfant dans ces situations s’est élargie à partir d’autres observations faites au sein de mes consultations ; elles concernent la notion de «pareil / pas pareil», la peur de l’hérédité, la colère et la honte.
L’isolement de l’enfant le rend davantage « pareil » au parent isolé par sa maladie. Cette nécessité d’être « pareil » devient pathologique car elle exclut la possibilité de n’être « pas pareil ». Pour pouvoir créer du lien et se développer, pour accéder à l’intersubjectivité, il faut être dans « le pareil » et dans le « pas pareil » (Golse [2], 2004).
La souffrance psychique d’un parent peut empêcher cette dynamique : l’enfant sera semblable ou différent. Ces positions extrêmes, signes de la pathologie d’un parent, s’exprimeront par un isolement de l’enfant vis-à-vis de sa fratrie et de ses pairs.
La souffrance du parent va aussi soulever la peur de l’hérédité des troubles psychiques. Une question peut surgir alors au sein de la fratrie : lequel d’entre nous sera comme papa ou maman? Il arrive que cette interrogation partagée par la famille élargie engendre de la peur et amène l’enfant à se construire une armure qui, tout en le protégeant, l’isole. Il lui devient indispensable de se couper des autres pour ne pas être contaminé par la folie, ou tout au moins pour s’assurer qu’il est différent. Nous observons donc qu’il s’isole et est isolé en même temps par l’entourage qui va dès lors exacerber les différences entre enfants.
– Ainsi, Madame B. (21ans) racontait : « Mes grands parents maternels disaient toujours que ma sœur était littéraire et moi portée sur les maths, qu’elle était drôle et que j’étais triste, mais aussi qu’elle était le portrait de sa mère et moi celui de mon père. Nous ne pouvions pas nous partager les mêmes goûts ni même nos parents. Il se fait que mon père était dépressif. Nous ne pouvions pas nous partager la dépression non plus » !
Enfin, si la maladie du parent provoque de la tristesse chez l’enfant, elle suscite aussi de la colère en lui, engendre de la culpabilité et est souvent interdite par l’entourage.
– Sébastien, neuf ans, vit en garde alternée. Sa maman souffre de maniaco-dépression. Il éprouve de la colère surtout quand ses affaires scolaires ne sont pas en ordre, ou quand il arrive en retard à l’école, sa maman ne se sentant pas bien et ne s’étant pas réveillée. Lorsqu’il tente d’exprimer sa difficulté à sa famille, on l’exhorte à être gentil car sa maman « est malade et n’en peut rien ». Cette colère interdite trouvera un exutoire nécessaire avec les frères et les sœurs et pourra aiguiser les rivalités.
Quand l’individu est dans l’incapacité d’exprimer son agressivité face à la violence qui lui est faite, il ressent souvent de la honte. Si la culpabilité peut se dire, la honte est indicible ; l’enfant ne comprend pas ce qui arrive et n’ose pas poser de questions. La honte est intériorisée parce que quelque chose échappe. Une forme de secret se développe.
De nos jours, la maladie mentale, source de honte, doit être tenue secrète. Ce secret à l’égard du monde extérieur opère au sein de la famille et de la fratrie. Chacun est enfermé dans sa honte « d’avoir un parent comme cela » et dans sa honte d’avoir honte. Remarquons que ce sentiment sépare et unit les individus en même temps, ce qui lui donne un caractère paradoxal. Elle incite à exister et empêche de vivre, elle est déchéance et pousse à s’en sortir ( de Gaulejac, 1996).
L’instauration d’un travail collectif avec la fratrie va permettre d’avoir un lieu où partager ses hontes et retrouver ses fiertés. Le groupe devient le témoin d’un vécu jusqu’alors secret, et chacun peut se reconnaître partiellement dans les sensations des autres. Les hontes seront très semblables ou très différentes. Il arrive qu’un même événement soit source de honte pour l’un et de fierté pour l’autre. La diversité des regards sort les hontes de l’ombre et les ouvre à de nouveaux éclairages.
Ce type d’intervention peut aussi être proposé à un groupe de pairs, groupe de parole pour enfants ou adolescents. Le processus visant à réinstaurer la coexistence des hontes et des fiertés, ne sera possible qu’à la condition pour les participants d’être « autorisés à ne pas dire ». Le rôle de l’intervenant n’est pas de pousser à parler, mais d’autoriser à dire ce qui peut apparaître nécessaire au patient, adulte ou enfant. Autoriser à taire est nécessaire au processus.
Dans mes rencontres avec les fratries, j’utilise régulièrement le collage, comme outil dans cette recherche d’équilibre entre « dire » et « ne pas dire » ; les participants à la séance sont invités à représenter leurs hontes et leurs fiertés personnelles et familiales à partir d’un matériel mis à leur disposition : feuilles de formats et de couleurs variés, cartons, magazines illustrés, ficelles et cordes, crayons et feutres.
Le collage offre de nombreux intérêts : les images ainsi produites montrent sans devoir dire, favorisent la dualité des représentations, permettent une création qui surprend et génère souvent de la fierté. Réalisé en groupe, il est un précieux outil d’échange et de partage de ce qui est commun et de ce qui est singulier. Certaines images choisies par plusieurs membres du groupe se ressemblent, d’autres étonnent tant elles sont différentes.
Une histoire peut commencer à se reconstruire, chaque collage venant compléter les autres.
• Fraternité exacerbée
La souffrance d’un parent peut l’amener à ne plus tolérer aucune dispute entre enfants. La rivalité naturelle est culpabilisée, elle est vécue comme une menace par le parent.
Un patient faisait fréquemment ce rêve : sa sœur et lui jouent dans des flaques d’eau, ils s’éclaboussent et se poussent. Il fait tomber sa sœur. Elle se réfugie chez leur maman qui observe la scène d’un air las. Celle-ci leur dit d’arrêter ce jeu mais la sœur, furieuse, se jette sur lui et la dispute éclate. La mère, désespérée, se jette dans la flaque qui l’engloutit.
Quand la fraternité est exacerbée, frères et sœurs se retrouvent dans une proximité excessive, une loyauté aliénante. La honte évoquée précédemment sépare et unit ici, de manière extrême. Le secret de la maladie mentale enferme certains enfants dans des liens de loyauté trop intenses envers le parent malade, l’autre parent et la fratrie. La souffrance de chacun et la nécessité de tenir le coup accentuent cette loyauté.
La fonction contenante des parents étant altérée, les enfants vont la reprendre à leur charge. Ils se la partageront, ou elle sera attribuée à un enfant en particulier.
Dans tous les cas, la fratrie devient prisonnière de ces liens de loyauté à tel point que la liberté de chacun s’en trouve compromise. Travailler avec la fratrie offre la possibilité d’évoquer les représentations et les vécus des frères et sœurs, et de sortir de l’enfermement dont ils sont prisonniers pour accéder à la solidarité ou même la retrouver.
Dans la solidarité, on peut restaurer du « pareil » et du « pas pareil ».
Lors d’une consultation de fratrie de quatre enfants adultes, nous avons abordé cette question de la loyauté exprimée par la cadette à son frère aîné. Son lien à cet homme qui l’avait protégée d’un père délirant lorsqu’elle était enfant, constituait un obstacle à la construction de sa vie de couple. Lors de leurs échanges en séance, elle se rendit compte que la position d’aide de son frère avait permis à ce dernier de se vivre comme différent du père, capable de protéger une petite fille. Elle n’était plus seulement celle pour qui le frère avait sacrifié sa jeunesse, mais aussi celle grâce à qui il avait pu explorer ses capacités de bienveillance et se sentir « pas pareil » au père. Ce type d’échange réinjecte de la solidarité et assouplit les liens fraternels.
L’échange sur les représentations que chacun a de la maladie, la mise en commun des peurs et des colères, permet de se reconnaître dans un vécu partagé qui peut sembler moins « fou » et moins anxiogène, tout en laissant place à un vécu singulier.
L’enfant plongé dans ses doutes quant à ses propres perceptions (n’est-ce pas lui qui perçoit mal, « qui est fou ? »), retrouve une assurance en « sentant » avec ses frères et ses sœurs ce qui était nié ou exacerbé, à savoir la maladie mentale du parent.
Ce travail avec la fratrie ouvre la voie à la création de solidarités et à une réorganisation commune. Il offre aussi la possibilité de dégager certains enfants d’un rôle rigidifié parfois lourd à porter, qu’ils ont tenu jusque-là dans leur famille (enfant parentifié, substitut du parent malade, partenaire de l’autre parent). Il peut leur redonner accès aux liens avec les pairs dont ils avaient été exclus.
Dans certaines situations de carence parentale, les enfants doivent être placés en institution. Les intervenants se posent souvent la question de l’adéquation de placer ensemble des fratries, les avis sont partagés.
Le point de vue des éthologistes m’a semblé intéressant. Harry Harlow (1959), éthologiste Américain, distingue deux systèmes d’affection : le système mère-enfant /enfant-mère et le système des pairs. Il étudie chez les singes l’importance du système des pairs à partir de situations de séparation : dans une première expérience, il sépare un petit singe âgé d’un jour de sa mère. Pendant trois mois, il est placé en isolement total. On élimine ainsi la période de développement des liens primaires mère-petit. Le jeune singe commence à manifester différents symptômes comme le repli sur soi ou des troubles du comportement. Si après trois mois, on place le singe avec ses pairs, les effets de la séparation sont vite annulés. Au bout de deux semaines, il a surmonté ses troubles.
Dans la seconde expérience, Harlow sépare le petit, âgé d’un jour, de sa mère et l’isole pendant une durée de six à douze mois. On élimine ainsi la période au cours de laquelle se forgent les relations affectives avec les pairs. Si on réintroduit ce singe au milieu des siens, les interactions sont quasi inexistantes, son comportement social reste limité. Cette expérience nous suggère l’importance des relations fraternelles des enfants en situation de carence parentale. La fratrie aide au développement de la sociabilité et représente pour l’enfant en institution une continuité et des repères temporels, garant de son histoire.
Le placement de la fratrie dans la même institution n’est pas en soi suffisant pour garantir l’épanouissement de l’enfant. Encore faut-il que l’appartenance coexiste avec une possible différenciation. Le cas de cette mère qui refuse que ses enfants s’échangent leurs vêtements, illustre ce dernier point. Il est hors de question que l’un mette le pull-over de l’autre et ce, même si l’enfant en a envie. Avec quoi cette affaire de vêtement la met- elle en contact ? « Comment cela se passait-il avec ses frères et sœurs ? » lui demande-t-on. Elle fond en larmes en évoquant son histoire d’enfant de famille nombreuse : personne n’y possédait rien personnellement, sentiment renforcé lors du placement en institution où elle et ses frères furent appelés par leur nom de famille, jamais par leur prénom.
En conclusion, la fratrie constitue une ressource dans de nombreuses situations où un parent est en souffrance psychique. Le travail avec ce sous- système permet de restaurer le sentiment d’appartenance et d’individuation. La fratrie devient ou redevient une ressource quand fraternité et rivalité peuvent (à nouveau) coexister.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  ANGEL S. (1996) : Des frères et des sœurs. Robert Laffont, collection Réponses, Paris.
·  CAMDESSUS B. (1998) : La fratrie méconnue. ESF, Paris.
·  CYRULNIK B. (2003) : Le murmure des fantômes. Odile Jacob, Paris. DE GAULEJAC V. (1996) : Les sources de la honte. Desclée-Debrouwer. Sociologie Clinique. Paris.
·  EDELSON V. (1988) : …et la jalousie créa le frère. In La Jalousie fraternelle – Lieux de l’enfance 16, Privat.
·  HARLOW H.F. (1959) : Love in monkeys. Scientific American 200:68-74.
·  NEUBURGER R. (1995) : Le mythe familial, ESF, Paris.
·  TIMANS-OSTYN E. & MEYNCKENS M. (1999) : Ressources de la fratrie. Eres, Toulouse.
·  Revue : Des frères, des sœurs, (1990), Autrement, n°112.
 
NOTES
 
[1] Psychologue, psychothérapeute familiale. Service de Santé Mentale de Saint Gilles, Belgique. Membre de l’équipe de formation de l’IFISAM, Bruxelles.
[2] Bernard Golse : séminaire « Dire, entre corps et langage », Service de psychiatrie infanto-juvénile, Hôpital Universitaire des Enfants, Bruxelles, 2004.
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