2004
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
La fratrie dans sa rencontre avec la souffrance psychique d’un parent
Cathy Caulier
[1]
La souffrance psychique d’un parent peut perturber l’organisation des liens
de fratrie. Les perturbations s’expriment dans des positions absolues d’isolement ou
de proximité excessive. Elles résultent de la perte du va-et-vient nécessaire entre
fraternité et rivalité, mythes associés aux relations fraternelles. Toutefois, la fratrie
constitue un précieux tuteur de résilience dans de nombreuses situations de carence
parentale.Mots-clés :
Rivalité, Fraternité, Souffrance psychique, Pareil-pas pareil, Honte, Résilience.
The psychic suffering of a parent can disturb the sibling’s organization.
These disruptions materialize in acute positions of excessive isolation or closeness.
They result from the loss of the necessary comings and goings between rivalry and
fraternity, myths associated with fraternal relationships. However, sibling forms a
precious resilience prop in numerous situations of parental deficiency.Keywords :
Rivalry, Fraternity, Psychic suffering, Similar-dissimilar, Shame, Resilience.
La souffrance psychique d’un parent perturbe l’organisation des liens
de fratrie. On peut observer alors des positions d’isolement complet ou de
proximité excessive. Elles résultent de la perte du va-et-vient nécessaire
entre fraternité et rivalité, mythes associés aux relations fraternelles. Cette
rigidification des liens dans la fratrie, témoin de la maladie mentale du
parent, apparaît parfois comme une solution aux angoisses de chacun. Même
si cette réorganisation semble nécessaire, elle est aussi source de souffrances.
Dans de nombreuses situations de carence parentale, la fratrie constitue
un précieux tuteur de résilience pour peu que puissent exister une certaine
autonomie et une forme de souplesse. La fratrie dévoile sa complexité dans
les contraires qui s’y expriment : à la fois reliée au système parental, elle est
aussi autonome, à la fois espace de proximité, elle est aussi lieu de solitude.
Le travail thérapeutique avec la fratrie permet de retrouver ces
dualités rendues inaccessibles par la souffrance psychique du parent.
1. Mythes associés aux relations fraternelles
• La fraternité
L’un des mythes associé aux relations fraternelles est celui de la
devise de la république française : Liberté, Égalité, Fraternité. On peut se
demander si son auteur est enfant unique et si dès lors, il n’aurait pas fait
l’expérience de la relation fraternelle ; en effet, celle-ci n’est pas toujours
synonyme de fraternité.
La relation fraternelle est aussi le lieu de l’expérience de la différence,
de la jalousie, du désir d’exclure l’autre, de le supprimer. L’auteur de cette
devise aurait-il tenté de se défendre contre ses sentiments de rivalité, peut-
être interdits dans ses familles nucléaire et élargie ?
Philippe Caillé et Robert Neuburger proposent d’introduire le
terme « fratitude » pour désigner les liens entre frères et sœurs, afin de
conserver au terme « fraternité » le sens : « nous sommes tous frères ».
Dans la Grèce antique, la phratrie était un groupe d’hommes liés par
un ancêtre commun, un père mythique. Il s’agissait d’une confrérie qui visait
à créer un sentiment de fraternité entre ses membres. Le terme « adelphos »
désignait les frères et sœurs de mêmes parents. La devise associant fraternité
à égalité et liberté tenterait de gommer cette rivalité entre frères et sœurs,
comme si elle était honteuse, « un méchant petit secret qu’il faut taire »
(Tilmans-Ostyn, 1999) comme si elle était dangereuse. Cette devise devrait
être replacée dans son contexte sociologique. Je fais allusion aux questions
de successions : l’égalité des descendants face au patrimoine familial est une
conquête de la révolution française. Longtemps, l’aîné et le masculin avaient
été les héritiers privilégiés.
Certains contes de notre enfance nous parlent de ces différences
d’héritage : Le Chat Botté de Charles Perrault, mais aussi Barbe Bleue, Le
Petit Poucet, Cendrillon. Ils mettent en scène des faveurs accordées aux aînés
alors que les cadets sont méprisés. Toutefois, ces derniers sont ceux qui
finissent par s’en sortir le mieux à l’issue de ces contes. Charles Perrault était
le cadet d’une fratrie de cinq enfants. Aurait-il trouvé dans l’écriture de ces
textes une façon de gérer ses sentiments de rivalité ?
La fraternité est trop souvent présentée comme un idéal à atteindre, qui
nie la rivalité entre frères et sœurs. Toutefois, des liens de solidarité et
d’amitié peuvent se tisser dans la fratrie.
• La rivalité
Rome, la ville éternelle, est symbolisée par l’image de la louve qui
allaite deux enfants. Selon la légende, le Dieu Mars aurait mis enceinte la
vestale Rhéa Sylvia, fille du roi Numitor détrôné par son frère Amulius.
Lorsque celui-ci s’aperçoit de la grossesse de sa nièce, il l’emprisonne. En
captivité, elle donne naissance à des jumeaux – Remus et Romulus – qu’elle
abandonne dans une corbeille sur les rives du Tibre. Ils sont recueillis et
nourris par une louve, adoptés ensuite par un berger appelé Faustulus.
Quelques années plus tard, Remus est emprisonné dans le palais
d’Amulius, à la suite à d’un conflit qui les a opposés. Faustulus révèle le
secret de sa naissance à Romulus qui part à la recherche de son frère. Il va
libérer Remus, tuer Amulius et rendre le pouvoir à son grand-père Numitor.
Les deux frères retrouvent l’endroit où la louve les avait nourris et décident
d’y fonder une ville. Cependant, ils ont chacun un projet différent. N’arrivant
pas à concilier leurs positions, ils interrogent le ciel. Romulus obtient la
faveur des Dieux et délimite sa ville en traçant un sillon au sol. Romulus
ignore ce signe et franchit la frontière, acte sacrilège pour Remus qui le tue.
Cette légende symbolise la rivalité, la lutte pour le pouvoir et témoigne
des processus de transmission transgénérationnels. Cette haine serait
universelle et aurait une valeur structurante.
Selon Edelson (1988), la jalousie est un moteur sur le plan pulsionnel,
structurante dans la dynamique de l’avènement d’une civilisation ou d’un
sujet. Elle paraît destructrice quand on s’avise de la dénier.
Il arrive que des parents soient confrontés à des comportements qui
heurtent leur idéal de fraternité et suscitent de fortes angoisses. C’est le cas
pour cette mère qui enferme sa petite fille dans sa chambre et dort avec la clé,
de peur que son frère ne l’attaque durant la nuit.
Les parents qui décident d’avoir plusieurs enfants se posent de
multiples questions : comment faire en sorte qu’ils soient proches, sans l’être
trop ; comment éviter qu’ils ne s’entretuent ?
Habituellement, fraternité et rivalité coexistent dans une dialectique
qui varie au cours de l’histoire fraternelle et familiale. On observe la perte de
cette dialectique, de ce va-et-vient nécessaire entre ces deux pôles, dans les
fratries où un parent présente de sérieuses souffrances psychiques.
Les perturbations des liens entre frères et sœurs peuvent radicaliser les
relations et s’exprimer par un isolement ou une proximité excessives.
2. Relations dans les fratries ayant un parent fragilisé
sur le plan psychique
• Fraternité représentant un danger et rivalité exacerbée
Lorsqu’on observe les dessins ou les collages représentant la famille,
réalisés par des enfants ayant un parent en souffrance, on constate
régulièrement l’absence de leur fratrie. Lors des visites à l’hôpital ou dans
la vie quotidienne, l’enfant se retrouve souvent seul en présence de son
parent malade. Si malgré tout, la fratrie apparaît dans ses productions,
chaque enfant y occupe un espace, tout seul. Les interactions entre frères et
sœurs sont très rares. Il se montre et se dit isolé.
Comment comprendre cet isolement et cette absence de fratrie ? Voici
quelques extraits de séances de consultation qui nous aideront à avancer dans
nos réflexions à ce sujet.
- Une adolescente de quinze ans : « Dès que ma sœur et moi jouions ou
parlions, mon père faisait une crise. Il était persuadé que nous parlions
de lui. Un jour, alors que nous jouions à la poupée dans notre chambre,
il est entré et a tout cassé. Il pensait que nous faisions de la magie noire
pour lui envoyer des mauvais sorts avec nos poupées et des aiguilles.
- Je n’ai plus jamais osé jouer à la poupée après cet épisode ».
- Monsieur A, 31ans : « Ma mère n’a jamais accepté que mon frère et
moi dormions ensemble, participions à des activités à deux. Même
dans la voiture, elle en installait un devant et l’autre derrière. Elle
disait que c’était pour éviter les disputes. Moi, je pense qu’elle avait
peur d’être seule. Il fallait toujours qu’elle soit avec l’un de nous,
rarement avec les deux. Elle nous faisait croire à chacun que l’on était
son préféré. »
Ces exemples nous conduisent à émettre l’hypothèse que les relations
de fratrie sont vécues parfois comme une menace par le parent en souffrance
psychique. Être proche de son frère ou de sa sœur impliquerait l’éloignement
de son parent ou le risque de le confronter à une coalition persécutante. Les
angoisses d’abandon ou de persécution du parent vont structurer la dynamique
fraternelle : instauration de relations duelles parent-enfant, isolement de
l’enfant au sein de sa fratrie en accentuant les différences entre enfants et en
exacerbant la rivalité.
Ma réflexion sur l’isolement de l’enfant dans ces situations s’est
élargie à partir d’autres observations faites au sein de mes consultations ;
elles concernent la notion de «pareil / pas pareil», la peur de l’hérédité, la
colère et la honte.
L’isolement de l’enfant le rend davantage « pareil » au parent isolé
par sa maladie. Cette nécessité d’être « pareil » devient pathologique car elle
exclut la possibilité de n’être « pas pareil ». Pour pouvoir créer du lien et se
développer, pour accéder à l’intersubjectivité, il faut être dans « le pareil »
et dans le « pas pareil » (Golse
[2], 2004).
La souffrance psychique d’un parent peut empêcher cette dynamique :
l’enfant sera semblable ou différent. Ces positions extrêmes, signes de la
pathologie d’un parent, s’exprimeront par un isolement de l’enfant vis-à-vis
de sa fratrie et de ses pairs.
La souffrance du parent va aussi soulever la peur de l’hérédité des
troubles psychiques. Une question peut surgir alors au sein de la fratrie :
lequel d’entre nous sera comme papa ou maman? Il arrive que cette
interrogation partagée par la famille élargie engendre de la peur et amène
l’enfant à se construire une armure qui, tout en le protégeant, l’isole. Il lui
devient indispensable de se couper des autres pour ne pas être contaminé par
la folie, ou tout au moins pour s’assurer qu’il est différent. Nous observons
donc qu’il s’isole et est isolé en même temps par l’entourage qui va dès lors
exacerber les différences entre enfants.
– Ainsi, Madame B. (21ans) racontait : « Mes grands parents maternels
disaient toujours que ma sœur était littéraire et moi portée sur les
maths, qu’elle était drôle et que j’étais triste, mais aussi qu’elle était
le portrait de sa mère et moi celui de mon père. Nous ne pouvions pas
nous partager les mêmes goûts ni même nos parents. Il se fait que mon
père était dépressif. Nous ne pouvions pas nous partager la
dépression non plus » !
Enfin, si la maladie du parent provoque de la tristesse chez l’enfant,
elle suscite aussi de la colère en lui, engendre de la culpabilité et est souvent
interdite par l’entourage.
– Sébastien, neuf ans, vit en garde alternée. Sa maman souffre de
maniaco-dépression. Il éprouve de la colère surtout quand ses affaires
scolaires ne sont pas en ordre, ou quand il arrive en retard à l’école, sa
maman ne se sentant pas bien et ne s’étant pas réveillée. Lorsqu’il
tente d’exprimer sa difficulté à sa famille, on l’exhorte à être gentil car
sa maman « est malade et n’en peut rien ». Cette colère interdite
trouvera un exutoire nécessaire avec les frères et les sœurs et pourra
aiguiser les rivalités.
Quand l’individu est dans l’incapacité d’exprimer son agressivité face
à la violence qui lui est faite, il ressent souvent de la honte. Si la culpabilité
peut se dire, la honte est indicible ; l’enfant ne comprend pas ce qui arrive et
n’ose pas poser de questions. La honte est intériorisée parce que quelque
chose échappe. Une forme de secret se développe.
De nos jours, la maladie mentale, source de honte, doit être tenue
secrète. Ce secret à l’égard du monde extérieur opère au sein de la famille et
de la fratrie. Chacun est enfermé dans sa honte « d’avoir un parent comme
cela » et dans sa honte d’avoir honte. Remarquons que ce sentiment sépare
et unit les individus en même temps, ce qui lui donne un caractère paradoxal.
Elle incite à exister et empêche de vivre, elle est déchéance et pousse à s’en
sortir ( de Gaulejac, 1996).
L’instauration d’un travail collectif avec la fratrie va permettre
d’avoir un lieu où partager ses hontes et retrouver ses fiertés. Le groupe
devient le témoin d’un vécu jusqu’alors secret, et chacun peut se reconnaître
partiellement dans les sensations des autres. Les hontes seront très semblables
ou très différentes. Il arrive qu’un même événement soit source de honte pour
l’un et de fierté pour l’autre. La diversité des regards sort les hontes de
l’ombre et les ouvre à de nouveaux éclairages.
Ce type d’intervention peut aussi être proposé à un groupe de pairs,
groupe de parole pour enfants ou adolescents. Le processus visant à réinstaurer
la coexistence des hontes et des fiertés, ne sera possible qu’à la condition
pour les participants d’être « autorisés à ne pas dire ». Le rôle de l’intervenant
n’est pas de pousser à parler, mais d’autoriser à dire ce qui peut apparaître
nécessaire au patient, adulte ou enfant. Autoriser à taire est nécessaire au
processus.
Dans mes rencontres avec les fratries, j’utilise régulièrement le
collage, comme outil dans cette recherche d’équilibre entre « dire » et « ne
pas dire » ; les participants à la séance sont invités à représenter leurs hontes
et leurs fiertés personnelles et familiales à partir d’un matériel mis à leur
disposition : feuilles de formats et de couleurs variés, cartons, magazines
illustrés, ficelles et cordes, crayons et feutres.
Le collage offre de nombreux intérêts : les images ainsi produites
montrent sans devoir dire, favorisent la dualité des représentations, permettent
une création qui surprend et génère souvent de la fierté. Réalisé en groupe,
il est un précieux outil d’échange et de partage de ce qui est commun et de
ce qui est singulier. Certaines images choisies par plusieurs membres du
groupe se ressemblent, d’autres étonnent tant elles sont différentes.
Une histoire peut commencer à se reconstruire, chaque collage venant
compléter les autres.
• Fraternité exacerbée
La souffrance d’un parent peut l’amener à ne plus tolérer aucune
dispute entre enfants. La rivalité naturelle est culpabilisée, elle est vécue
comme une menace par le parent.
Un patient faisait fréquemment ce rêve : sa sœur et lui jouent dans des
flaques d’eau, ils s’éclaboussent et se poussent. Il fait tomber sa sœur. Elle
se réfugie chez leur maman qui observe la scène d’un air las. Celle-ci leur dit
d’arrêter ce jeu mais la sœur, furieuse, se jette sur lui et la dispute éclate. La
mère, désespérée, se jette dans la flaque qui l’engloutit.
Quand la fraternité est exacerbée, frères et sœurs se retrouvent dans
une proximité excessive, une loyauté aliénante. La honte évoquée
précédemment sépare et unit ici, de manière extrême. Le secret de la maladie
mentale enferme certains enfants dans des liens de loyauté trop intenses
envers le parent malade, l’autre parent et la fratrie. La souffrance de chacun
et la nécessité de tenir le coup accentuent cette loyauté.
La fonction contenante des parents étant altérée, les enfants vont la
reprendre à leur charge. Ils se la partageront, ou elle sera attribuée à un enfant
en particulier.
Dans tous les cas, la fratrie devient prisonnière de ces liens de loyauté
à tel point que la liberté de chacun s’en trouve compromise. Travailler avec
la fratrie offre la possibilité d’évoquer les représentations et les vécus des
frères et sœurs, et de sortir de l’enfermement dont ils sont prisonniers pour
accéder à la solidarité ou même la retrouver.
Dans la solidarité, on peut restaurer du « pareil » et du « pas pareil ».
Lors d’une consultation de fratrie de quatre enfants adultes, nous
avons abordé cette question de la loyauté exprimée par la cadette à son frère
aîné. Son lien à cet homme qui l’avait protégée d’un père délirant lorsqu’elle
était enfant, constituait un obstacle à la construction de sa vie de couple. Lors
de leurs échanges en séance, elle se rendit compte que la position d’aide de
son frère avait permis à ce dernier de se vivre comme différent du père,
capable de protéger une petite fille. Elle n’était plus seulement celle pour qui
le frère avait sacrifié sa jeunesse, mais aussi celle grâce à qui il avait pu
explorer ses capacités de bienveillance et se sentir « pas pareil » au père. Ce
type d’échange réinjecte de la solidarité et assouplit les liens fraternels.
L’échange sur les représentations que chacun a de la maladie, la mise
en commun des peurs et des colères, permet de se reconnaître dans un vécu
partagé qui peut sembler moins « fou » et moins anxiogène, tout en laissant
place à un vécu singulier.
L’enfant plongé dans ses doutes quant à ses propres perceptions
(n’est-ce pas lui qui perçoit mal, « qui est fou ? »), retrouve une assurance en
« sentant » avec ses frères et ses sœurs ce qui était nié ou exacerbé, à savoir
la maladie mentale du parent.
Ce travail avec la fratrie ouvre la voie à la création de solidarités et à
une réorganisation commune. Il offre aussi la possibilité de dégager certains
enfants d’un rôle rigidifié parfois lourd à porter, qu’ils ont tenu jusque-là
dans leur famille (enfant parentifié, substitut du parent malade, partenaire de
l’autre parent). Il peut leur redonner accès aux liens avec les pairs dont ils
avaient été exclus.
Dans certaines situations de carence parentale, les enfants doivent être
placés en institution. Les intervenants se posent souvent la question de
l’adéquation de placer ensemble des fratries, les avis sont partagés.
Le point de vue des éthologistes m’a semblé intéressant. Harry
Harlow (1959), éthologiste Américain, distingue deux systèmes d’affection :
le système mère-enfant /enfant-mère et le système des pairs. Il étudie chez
les singes l’importance du système des pairs à partir de situations de
séparation : dans une première expérience, il sépare un petit singe âgé d’un
jour de sa mère. Pendant trois mois, il est placé en isolement total. On élimine
ainsi la période de développement des liens primaires mère-petit. Le jeune
singe commence à manifester différents symptômes comme le repli sur soi
ou des troubles du comportement. Si après trois mois, on place le singe avec
ses pairs, les effets de la séparation sont vite annulés. Au bout de deux
semaines, il a surmonté ses troubles.
Dans la seconde expérience, Harlow sépare le petit, âgé d’un jour, de
sa mère et l’isole pendant une durée de six à douze mois. On élimine ainsi la
période au cours de laquelle se forgent les relations affectives avec les pairs.
Si on réintroduit ce singe au milieu des siens, les interactions sont quasi
inexistantes, son comportement social reste limité. Cette expérience nous
suggère l’importance des relations fraternelles des enfants en situation de
carence parentale. La fratrie aide au développement de la sociabilité et
représente pour l’enfant en institution une continuité et des repères temporels,
garant de son histoire.
Le placement de la fratrie dans la même institution n’est pas en soi
suffisant pour garantir l’épanouissement de l’enfant. Encore faut-il que
l’appartenance coexiste avec une possible différenciation. Le cas de cette
mère qui refuse que ses enfants s’échangent leurs vêtements, illustre ce
dernier point. Il est hors de question que l’un mette le pull-over de l’autre et
ce, même si l’enfant en a envie. Avec quoi cette affaire de vêtement la met-
elle en contact ? « Comment cela se passait-il avec ses frères et sœurs ? » lui
demande-t-on. Elle fond en larmes en évoquant son histoire d’enfant de
famille nombreuse : personne n’y possédait rien personnellement, sentiment
renforcé lors du placement en institution où elle et ses frères furent appelés
par leur nom de famille, jamais par leur prénom.
En conclusion, la fratrie constitue une ressource dans de nombreuses
situations où un parent est en souffrance psychique. Le travail avec ce sous-
système permet de restaurer le sentiment d’appartenance et d’individuation.
La fratrie devient ou redevient une ressource quand fraternité et rivalité
peuvent (à nouveau) coexister.
·
ANGEL S. (1996) : Des frères et des sœurs. Robert Laffont, collection Réponses,
Paris.
·
CAMDESSUS B. (1998) : La fratrie méconnue. ESF, Paris.
·
CYRULNIK B. (2003) : Le murmure des fantômes. Odile Jacob, Paris.
DE GAULEJAC V. (1996) : Les sources de la honte. Desclée-Debrouwer. Sociologie
Clinique. Paris.
·
EDELSON V. (1988) : …et la jalousie créa le frère. In La Jalousie fraternelle –
Lieux de l’enfance 16, Privat.
·
HARLOW H.F. (1959) : Love in monkeys. Scientific American 200:68-74.
·
NEUBURGER R. (1995) : Le mythe familial, ESF, Paris.
·
TIMANS-OSTYN E. & MEYNCKENS M. (1999) : Ressources de la fratrie. Eres,
Toulouse.
·
Revue : Des frères, des sœurs, (1990), Autrement, n°112.
[1]
Psychologue, psychothérapeute familiale. Service de Santé Mentale de Saint Gilles,
Belgique. Membre de l’équipe de formation de l’IFISAM, Bruxelles.
[2]
Bernard Golse : séminaire « Dire, entre corps et langage », Service de psychiatrie
infanto-juvénile, Hôpital Universitaire des Enfants, Bruxelles, 2004.