Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux
De Boeck Université

I.S.B.N.2804144968
236 pages

p. 151 à 171
doi: en cours

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no 32 2004/1

2004 Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau

Choix fraternel dans la rue : les illisibles du discours institutionnel  [1]

Juana Droeven  [2] Edgardo Grinschpun  [3] Lewkowicz  [4]
Les histoires de vie des enfants des rues présentent une particularité: leur histoire fraternelle n’est absolument pas enregistrée. En étudiant cet aspect de plus près avec l’aide de Edgardo Grinschpun, spécialiste des institutions s’occupant des enfants des rues, nous avons développé son hypothèse que les frères et soeurs ne sont pas absents dans les vies mais bien dans les histoires de vie, car ces dernières sont un produit des stratégies des institutions de tutelle. L’absence de la fraternité chez les enfants vivant dans la rue ne répond pas à une véritable absence de liens fraternels mais à l’impossibilité institutionnelle de prendre en compte la réalité de ces liens chez des enfants apparemment dépourvus de structure. Les auteurs explorent les raisons théoriques et institutionnelles de cette impossibilité.Mots-clés : Enfants des rues, Orphelin, Absence de liens fraternels, Frère d’élection, Frère de la rue, Croyance institutionnelle. The life stories of street children show a peculiar feature: their story of brotherhood is absent from all records. With the help of Edgardo Grinchpun, a widely experienced professional in the field of institutional homes for street children, the authors show that siblings are not absent from life but from life stories, for life stories are a result of institutional strategies of guardianship. The absence of siblings among street children is not due to the effective lack of bonds of brotherhood but to the institutional impossibility to consider these bonds as a reality in children allegedly devoid of any sort of supporting network. The article explores the theoretical and institutional reasons for this impossibility.Keywords : Street children, Orphan, Lack of bonds of brotherhood, Brother by choice, Street brother, Institutional Assumption.
La recherche de Juana Droeven est basée sur des histoires de vie dont plusieurs proviennent d’enfants des rues. En les relisant, nous avons constaté que l’histoire fraternelle de ces enfants-là n’apparaissait pas institutionnellement parlant. C’est ce qui nous a entraîné à inviter Edgardo Grinschpun, spécialiste des institutions traitant les enfants des rues, à collaborer avec nous.
Comme d’habitude lorsqu’il s’agit de familles fort nombreuses, on s’attendait à y trouver beaucoup de frères [5]. Pourtant, dans ces histoires de vie-là, leur présence devenait absolument marginale. Pourquoi notre attente aboutissait-elle à une déception ? La lecture de ce petit corpus instruite par l’expérience de Grinschpun, nous révèle quelques clefs au sujet des stratégies sous-tendant ce phénomène : d’une part, l’existence de pratiques discursives et institutionnelles de solidarité entre les institutions de protection des enfants et de l’autre, le discours sur la filiation – non seulement celui des théories mais aussi celui auquel se réfèrent les familles. Ainsi, à la question formulée par Droeven : « Pourquoi l’histoire fraternelle des enfants des rues est-elle presque inexistante ? », Grinschpun répondait : «Pour des raisons institutionnelles [6]».
 
1. Les histoires de vie
 
 
A priori, chaque histoire de vie devrait être le témoignage individuel du parcours d’un individu – dans ce cas-ci, d’un enfant et, plus précisément, d’un enfant dont le niveau d’éducation et la formation s’avèrent déficitaires. Pourtant, après une lecture attentive de ces récits, Edgardo Grinschpun a remarqué qu’ils répondaient plutôt à un style établi, avec une logique propre qui sous-tendait les moments, les arguments, les explications et les scènes.
Or, comme il s’agissait d’enfants présentant un niveau d’éducation faible, ce n’était pas dans l’univers de leurs lectures qu’il fallait chercher l’origine du style de leur histoire mais dans les conditions institutionnelles de la narration. Comment l’institution, dotée de ses théories et de ses pratiques, affectait-elle la configuration des histoires de vie ? Pourrait-on trouver une raison à l’absence de toute histoire fraternelle chez les enfants des rues ? Le style institutionnel paraissait offrir une clef pour comprendre l’exclusion des liens fraternels dans la rue. Mais il fallait la déchiffrer.
Si l’institution forge la subjectivité, elle peut être aussi considérée comme génératrice d’histoires de vie. Celles-ci seraient le récit de la subjectivité instituée, requise ou suggérée par l’institution. Le discours des enfants avait-il été prononcé depuis l’intérieur ou l’extérieur de l’institution ? Grinschpun signale que le discours de l’institution « relève plus d’une imposition de normes extérieures que d’un processus intérieur ». Un entretien réalisé dans un bar apporte d’autres nuances que s’il a eu lieu dans l’institution, et ce n’est pas parce qu’au sein de celle-ci, les enfants se sentiraient obligés de taire des sujets inconvenants. Il semble que la raison en est que c’est la subjectivité instituée qui parle, et que l’organisation institutionnelle supprimerait a priori la figure du frère pour les enfants des rues.
Il faudrait donc s’interroger sur l’origine d’une telle croyance institutionnelle. Prendrait-elle ces enfants pour des orphelins? Étant donné que cet état se manifeste comme l’absence totale de liens, le lien fraternel entre orphelins deviendrait impossible. Pourtant, Grinschpun souligne que dans les familles d’origine des enfants des rues, le passage de différents beaux-pères induit une fraternité solidaire. Mais l’institution traitant uniquement les orphelins, cette fraternité par circulation de beaux-pères ne peut être intégrée comme une caractéristique donnée des liens des enfants qu’elle prend en charge. Orphelins dans le discours institutionnel, ces enfants-là doivent apporter un récit typique, dépourvu de singularité. La violence, l’alcool, les violations, les abus et les abandons deviennent les conditions pour que ces enfants soient acceptés en tant qu’orphelins, donc prêts à subir tout le mode de prise en charge institutionnel.
Comme l’institution suppose que les enfants sont orphelins et que, dès lors, ils n’ont pas de liens familiaux, on pourrait dire que son système de représentation impose le refus a priori de toute possibilité d’envisager l’existence de liens ou de choix dans la rue. De manière plus radicale, on pourrait parler ici de la suppression de tous liens et choix. Malgré les apparences, l’orphelin serait appréhendé comme un nouveau-né dépourvu de toute sociabilité. Selon les croyances institutionnelles qui imprègnent les histoires de vie recueillies, la rue serait à l’opposé de l’institution, car il y serait impossible d’établir des liens, quels qu’ils soient. Ainsi définie, la rue n’est pas un endroit mais un « non-endroit », un lieu de dispersion d’une barbarie dépourvue de sens. La dépossession totale de tout lien, l’absence radicale de vie symbolique et de civilisation sont les thèmes discursifs favorisant les croyances nécessaires à l’action institutionnelle. Ainsi, l’équivalence entre l’orphelin et le sauvage – qu’il s’agisse du « bon » ou du « mauvais sauvage » – dépendra de la moralité du discours institutionnel, et non de la possibilité d’envisager l’existence de liens établis dans la rue.
La condition fraternelle reste donc exclue à partir du moment où l’enfant est désigné comme vrai orphelin. Cette désignation a un corollaire: le choix de la rue que les enfants pourraient avoir fait, devient forcé, déterminé par les circonstances, et donc il n’est plus du tout un choix. L’institution suppose que le choix est conditionné par les circonstances de la rue plutôt que consubstantiel à la notion même de choix. Or, si l’établissement nie le choix, les liens qui en résulteraient n’auraient pas non plus de réalité. Ainsi, la prise en charges institutionnelle aura comme effet la supression de l’existence des liens dans la rue, la négation de ceux établis par l’enfant, qui l’ont pourtant fait exister en tant qu’être humain. Ceci entraînera une coupure dans sa mémoire, ainsi que la rupture des liens [7].
D’un point de vue structurel, la rue impliquerait une rupture de la mémoire familiale alors que pour l’institution, elle représente un désert symbolique qui ne suscite aucune mémoire. Ce point de vue amène l’institution à annuler la mémoire individuelle des liens construits dans la rue. Elle brise ainsi la mémoire subjective de l’enfant. Il va sans dire que cette attitude repose sur un présupposé épistémologique, théorique, pratique, discursif et institutionnel et ne relève pas d’une moralité perverse.
L’ensemble des conceptions successives de la condition d’orphelin dérive de la corrélation entre le système parent-enfant, le modèle théorique des institutions, les pratiques et les théories professionnelles [8]. Deux projets en découlent, l’un pour l’enfant et l’autre pour l’institution. Cette dernière tente de faciliter le retour à son modèle et non pas à un choix subjectif; elle normalise sur la base de ses prérequis concernant la condition d’orphelin, c’est-à-dire qu’elle adopte le point de vue parent-enfant. Ainsi, des récits des enfants quant à leurs histoires de vie, ne sera retenu que ce qui cadre avec les scénarios préétablis par les institutions, et selon des places prédéterminées dans ces scénarios. Les membres de l’institution, guidés par leurs propres orientations professionnelles, classeront les enfants en différents groupes en fonction des risques, des formes et des degrés de barbarie auxquels ils estiment que ces orphelins sont confrontés [9].
 
2. L’ angoisse des professionnels : entre l’ institution et la théorie
 
 
En deçà des singularités personnelles et des points de vue stratégiques ou doctrinaires propres aux différentes catégories professionnelles, il nous faut envisager également les professionnels de l’institution à l’intersection entre leur établissement et leurs théories. Ce carrefour conflictuel fait toujours partie des conditions d’appartenance institutionnelle pour les agents. La compatibilité entre les théories professionnelles et les pratiques institutionnelles conduit à ce point d’intersection essentiel dont l’axe est la hiérarchie parent-enfant. Il faut remarquer que celle-ci est indispensable pour envisager toute possibilité de symbolisation, car la symbolisation est considérée comme un effet de l’interdit paternel par une imposition verticale de la loi.
La lecture des histoires de vie dont le scénario est affecté par les croyances institutionnelles révèle une impossibilité : les institutions ne parviennent pas à assimiler, ni à tolérer ou même envisager que la rue puisse être un choix de l’enfant. Le fait qu’il soit capable de choisir s’avère inimaginable, d’autant plus que ce choix a lieu dans la rue. Les raisons de cette impossibilité sont évidentes : sans structure verticale, ni interdit parental, ni foyer, l’individu, la mémoire et le choix n’existent pas. Mais alors, comment se fait-il que cet enfant dépourvu de la possibilité de choisir, arrive parfois à choisir une institution ? Puisque s’il est en mesure d’en choisir une depuis la rue, ou même de décider d’y aller, cela signifierait que la rue permet de faire des choix. L’institution impose pourtant un raisonnement selon lequel seul le choix de l’institution serait valable alors que celui de la rue ne le serait pas. Dès lors, ce serait comme si vouloir aller en institution constituerait un choix alors que préférer rester dans la rue n’en serait pas un. Il n’existe pas d’alternative au choix institutionnel, voilà le paradoxe.
Dans la rue, les frères n’existeraient pas. Selon les théories professionnelles, la filiation est à l’origine de l’existence de l’enfant. Or, l’enfant des rues a perdu sa filiation. En premier lieu, il devrait avoir un père et une mère, mais ceux-ci n’existent pas – le fait de vivre dans la rue en serait la preuve – il est dès lors évident qu’il ne peut y avoir de frère(s). La fraternité dans la rue est donc impossible vu l’impossibilité structurelle de toute symbolisation. Plus attirés par les faits que par les doctrines, nous avons constaté que la relation entre frères est plus structurelle qu’avec le père. On observe de manière récurrente que les pères – en réalité des beaux-pères – se succèdent alors que la fratrie demeure avec la mère. Pour les professionnels, le choix de l’enfant n’est pas seulement impossible à envisager d’un point de vue structurel, mais constitue aussi une source d’angoisse importante. Le fait que l’institution puisse être choisie ne signifie pas nécessairement qu’elle réponde aux besoins de l’enfant. En effet, pour y arriver, il faut qu’elle soit capable d’établir un lien avec lui. C’est son efficacité opérationnelle et non une loi intrinsèque, qui assure son existence. La valeur accordée à cette efficacité opérationnelle dépendra de la qualité de la relation établie avec l’enfant, car il y a eu un choix préalable. Or, si la relation avec l’enfant est basée sur le postulat qu’il n’a pas de mémoire, l’institution créera une cassure qui la rendra inéligible pour l’enfant. C’est la raison pour laquelle les professionnels travaillant en institution arrivent à un point de contradiction ou d’incohérence entre leurs postulats théoriques et leurs besoins effectifs. Tel que nous le verrons plus loin, la mémoire personnelle est brisée lorsque l’on appelle « famille » – et corrélativement « mémoire » – ce qui surgit non pas du récit de l’enfant, mais du dossier institutionnel où les liens de parenté officiels sont enregistrés, approuvés par l’État. Ce dossier constitue alors le principe de vérité des liens. Le souvenir ne sert ainsi que de simple complément au savoir que l’institution tire des données objectives, sans jamais les soumettre aux va-et-vient subjectifs du souvenir et des fantasmes.
Parallèlement à la logique de l’État, l’architecture familiale ainsi que les modèles théoriques de parenté présupposent une petite anthropologie élémentaire : sans l’axe parent-enfant, c’est la horde ; sans l’interdit de l’inceste, il n’y a pas de symbolisation – plus radicalement encore, toute symbolisation est un métabolisant de cette prohibition initiale. Cependant, selon l’institution, l’interdit de l’inceste est rendu évident par la cohabitation des parents et des enfants. L’enfant des rues n’est pas affecté physiquement par une présence paternelle. D’autre part, pour l’institution, la prohibition de l’inceste nécessite qu’il y ait une famille, sans laquelle il n’y aurait ni interdiction de l’inceste ni symbolisation. Si la rue n’est pas un lieu de passage mais bien une demeure habituelle, elle se transforme en lieu de barbarie pure, instinctive, pulsionnelle et inéducable. Toutefois, sans vouloir mettre en question l’hégémonie symbolique de la prohibition de l’inceste, on constate qu’il y a plus de transgression du tabou de l’inceste au sein de la famille que dans la rue. L’inceste est plus fréquent sous la forme d’abus entre parent et enfant, et la solidarité des enfants des rues renforce la protection fraternelle. Il est évident que cette symbolisation autour de l’inceste ne pourra être assumée par l’institution, étant donnée sa manière de désigner et de définir ces enfants comme orphelins.
Autrement dit, les choix de ces enfants-là sont symboliques même s’ils ne dérivent pas d’une loi verticale. Malheureusement, l’institution ne sait pas quoi faire de ces choix car elle ne parvient pas à en repérer la symbolique d’autant plus qu’elle ne les perçoit que comme un simple bruit ou une forme de dégradation.
Un alibi sociologique fournit une justification à la négation des capacités d’élection de liens chez ces enfants : la paupérisation, terme qui recouvre ici la pauvreté extrême, la marginalité, l’exclusion et l’expulsion. La paupérisation économique et sociale donnerait lieu, inéluctablement, à l’appauvrissement des liens. Dès qu’il y aurait une telle extrême pauvreté, les liens deviendraient impossibles. Pourtant, même si la paupérisation induit comme destin symbolique l’état d’orphelin, ce sont les mandats familiaux et les choix individuels qui tissent le destin social des enfants. La rue, qu’elle soit prise comme un mandat ou comme un choix, reste une contrainte en soi aux yeux des institutions. Or, dans de tels cas, une tout autre relation peut émerger de ces choix ; en effet, si l’abus sexuel est considéré comme une figure marginale de la transgression du tabou de l’inceste et, si cette transgression est vue comme le signe d’une pauvreté symbolique, nous pourrons constater qu’une réponse possible à l’absence de symbolisation de la relation parent-enfant serait la production d’une symbolique fraternelle. Les règles de protection en cours chez les enfants des rues semblent ponctuer de cette manière leurs histoires de vie, ce qui sort des scénari envisagé par l’institution [10].
Edgardo Grinschpun décrit une rencontre avec quelques enfants, dans le hall d’un foyer d’accueil. En voyant que ceux-ci disaient bonjour au professionnel, une secrétaire s’était montrée soulagée : quelqu’un les connaissait. Elle avait été mise dans l’embarras par cinq d’entre eux qui, voulant être accueillis dans l’institution, souhaitaient y être logés ensemble. De ce fait, le home se trouvait face à deux aspects particuliers : d’un côté, il était choisi explicitement par les enfants et, de l’autre, il ne s’agissait pas dans ce cas d’accueillir des enfants isolés et dépourvus de liens mais au contraire cinq enfants fort reliés et qui désiraient voir leurs liens préservés.
Une stratégie pour de telles situations pourrait être l’instauration de foyers d’accueil qui, moyennant une rémunération mensuelle, n’adopteraient que des fratries. La fraternité y serait respectée, mais naturellement comme un lien substitutif à la structure parent-enfant. Cet exemple illustre la perplexité institutionnelle devant l’ébranlement de ses postulats lors de la prise de conscience que les enfants se servent des institutions, et le font à l’aide de leurs propres stratégies et non pas avec les buts, les modèles et les pratiques qu’elles prônent. Ils se montrent capables de penser et d’utiliser les institutions afin de déployer leurs ressources et leurs stratégies propres de survie – ou de vie.
Ainsi, la fratrie n’existerait que si elle est reconnue par un parent, un État ou une loi. Pour les professionnels, les enfants qui ne portent pas le même nom de famille ne sont pas considérés comme des frères ou sœurs. Les intervenants méconnaissent aussi les liens d’amitié et de fraternité dérivés de la vie commune dans la rue. Ils en arrivent ainsi à la destruction d’un axe naturellement faible, l’axe horizontal, au nom du respect du seul axe légal à leurs yeux : l’axe vertical parent-enfant.
 
3. Les enfants des histoires de vie
 
 
Différents fragments d’histoires de vie nous aideront à illustrer la symptomatologie institutionnelle liée aux scénarios préétablis. D’ailleurs, un récit typique apparaît dès qu’on entre dans une histoire de vie.
Selon Edgardo Grinschpun, la présentation faite par les enfants permet très souvent d’observer l’impact du discours institutionnel, comme dans l’exemple où, à la question concernant son père, l’enfant répond : « à vrai dire, je n’en sais rien, il était alcoolique. »
Donc, même si l’enfant ne sait rien au sujet de son père, il doit être alcoolique ; c’est du moins ce que lui a demandé la police. C’est la seule clef servant à expliquer pourquoi cet enfant est là. L’alcoolisme du père répond aux attentes de la police et des institutions, mais ce n’est pas une donnée biographique. Cette phrase marque le début du scénario qui nous fera entrer dans le processus de construction de sa vie à travers le regard de l’autre, de l’institution.
Enquêteur : Que s’est-il passé lorsque tu avais cinq ans? Pourquoi es- tu parti ?
Enfant : Rien. J’ai continué à grandir dans la rue. Je me suis éduqué moi-même. Les gens m’aidaient, les gens du quartier, car mes parents m’ont laissé tomber.
Le scénario exige l’abandon. Cependant, après avoir été abandonné par ses parents, l’enfant n’a pas été recueilli et élevé par quelqu’un d’autre ; il n’a pas non plus sombré dans le vide : « Rien, j’ai continué à grandir » – « je me suis éduqué moi-même ». Il y a eu la présence des autres, des voisins du quartier, mais l’enfant a continué à s’élever lui-même. Voilà une matrice dont le discours institutionnel ne tiendra pas compte.
Nous constatons ainsi l’oscillation entre l’alcoolisme du père et le fait de continuer à s’éduquer seul – ce que l’institution n’arrive pas à entendre car son discours affirme : « tu ne t’es pas soigné, tu as traîné, seul, abandonné. » Il est impossible qu’un enfant s’éduque tout seul, il faut qu’il y ait quelqu’un qui s’en occupe. Pourtant, l’enfant ne dit pas « j’ai été éduqué par... » mais « je me suis éduqué ». S’il a réussi à grandir grâce à l’aide des gens, quel est donc le rôle de l’institution ? demande Edgardo Grinschpun.
Le scénario est repris tout de suite après :
Enfant : Ils m’ont abandonné dans la rue. Un jour, ils sont partis. Mon père s’était évadé de la prison. Il avait été arrêté pour viol.
Rien n’est pire : le père ne purgeait pas une peine de prison pour vol mais pour un abus. Le symbolisme laisse la place à la condition pure d’orphelin à partir de laquelle est tissée cette histoire. L’enfant se voit obligé de produire ce récit afin que l’institution le prenne en compte, le capte et l’institutionnalise. Le message du viol attire l’attention car il se rapporte à la condition même de victime absolue : à défaut d’avoir été directement agressé, il a au moins un père violeur. C’est alors que sa situation d’orphelin devient palpable, et l’abandon, total. L’institution tient à travailler sur une page blanche ; elle fera donc table rase du passé pour y arriver.
Cet entretien a eu lieu dans un bar, en face de l’institution ; l’éloignement pourrait expliquer les oscillations du récit. D’autre part, la présence de l’enquêteur ne favorise pas toujours l’émergence d’un discours traitant du fraternel, d’ailleurs inaudible pour l’institution. En outre, l’enquêteur lui- même, pourrait adhérer à la rhétorique concernant les rapports parents- enfants de cette dernière, ainsi qu’à ses théories.
Enfant : J’ai été pris par une institution pour les sans-abri, du genre « guacherío ».
Enquêteur : Qu’est-ce qu’un « guacherío » ?
Enfant : Un établissement.
Enquêteur : Oui, je sais, mais qu’est-ce que c’est au juste ?
Enfant : Un établissement pour des enfants, des « guachos. » (En
Argentine, « orphelins » en langue familière).
Enquêteur : Mais pourquoi le mot « guacherío » ?
Enfant : On l’appelle comme ça à Mendoza. (Province argentine).
L’enquêteur éprouve instinctivement le besoin de souligner le caractère parent-enfant de la condition du « guacho » :
Enquêteur : Alors, à Mendoza, il s’agit d’un établissement pour des enfants seuls, sans parents.
Enfant : Des enfants sans père ni mère.
Il ne dit évidemment pas « sans père, ni mère, ni frères », mais « sans père ni mère ». L’enquêteur avait déclaré : « un établissement pour des enfants seuls, sans parents ». Deux frères ne sont pas nécessairement ensemble alors que deux enfants seuls sont considérés sans parents.
Pour l’établissement, la condition de frères apparaît lors de la recherche officielle de liens de parenté.
Enquêteur : Comment as-tu appris que tu avais des frères ?
Enfant : C’est mon assistante sociale qui me l’a dit. Moi, je ne les ai jamais vus. Elle m’a dit que c’était écrit dans mon dossier.
Les frères du dossier sont des sujets douteux. Ils n’existaient pas jusque-là. Mais que se passe-t-il à partir de cette donnée ? L’établissement n’a pas les moyens de travailler à son propos ; il n’est pas capable d’instituer la fraternité. D’ailleurs, et plus radicalement encore : quel est l’imaginaire autour du dossier ? L’enfant imaginera facilement qu’il est de règle dans l’établissement que chacun possède un dossier qui constituerait la seule base de données pour connaître son histoire. Dès lors, son histoire n’est pas celle qu’il détient mais celle qui est inscrite dans le dossier. Il existe donc un savoir à son sujet, qui dépasse ce que lui-même connaît de sa vie, de son passé. Dans ce récit du dossier, il n’est pas fait mention d’une quelconque recherche visant à vérifier l’existence de frères et sœurs. Le dossier parle sans que personne ne le consulte ; il fournit les données objectives de la vie sans laisser de place au subjectif. Une donnée est une vérité : le dossier, le sang, les faits et la loi se nouent ensemble, et ensuite, cet enfant a un frère qui est apparu dans le dossier. C’est le principe de réalité, et le reste, qu’on pourrait inférer, n’existe pas.
Enquêteur : Et quand l’assistante sociale t’a appris ton histoire, n’y avait-il pas aussi des oncles, des tantes, des cousins?
Enfant : Que des frères.
Il est évident que les renseignements ne sont pas là pour construire un réseau autour de l’enfant, mais pour remplir les grilles officielles requises en vue d’identifier les personnes ; les cousins, les oncles et les tantes ne constituent pas du tout une donnée juridique. Naturellement, les liens survenus par le hasard soi-disant sauvage de la rue seront encore moins significatifs.
Un enfant parle d’un frère de la rue. L’enquêteur demande alors : En quoi ressemble-t-il à un frère?
Enfant : Une grande amitié. Il m’a aidé dans les bons et les mauvais moments. Si j’avais besoin d’argent, il m’en donnait. S’il me fallait des vêtements, il m’en donnait.
Malheureusement, le dialogue s’arrête là. L’enquêteur, qui ne fait pas partie de l’institution, ne parvient pas à poser des questions concernant la dimension affective des liens. Tout se passe comme si le discours institutionnel a un tel impact que l’enquêteur le reproduit en mésestimant la nature affective des liens de la rue.
Voici maintenant le récit d’un lien vraiment significatif, mais qui n’a reçu aucune écoute dans l’établissement :
Enfant : Quand je l’ai connu, j’ai commencé à lui raconter ma vie. Il m’a emmené chez lui, m’a donné ce qu’il fallait pour prendre un bain et m’habiller. Il me donnait du fric pour acheter quelque chose. À cette époque-là, je mangeais des bonbons et buvais du soda. Quand j’avais de l’argent, je mangeais. C’est alors que j’ai décidé de rester dans cette famille. Je leur avais dit que je m’étais échappé de l’institution.
Lui, c’est comme un ami et un frère. Lorsque la police m’a arrêté, il m’apportait de la nourriture, des sodas et des bonbons. Puis, on m’a ramené à l’établissement d’où je lui ai écrit une lettre en lui disant que de la colonie, je n’irais pas chez lui, que je partirais pour Buenos Aires.
L’institution est ici quelque chose d’attrayant dont il vaut mieux s’échapper : une fiche, un dossier, une biographie établie par l’État, la biographie que je présenterai, désormais, chaque fois qu’on m’en demandera une.
Comment l’institution interprète-t-elle les paroles de l’ami de Mendoza : «bon, va à Buenos Aires, si tu veux » ? Peut-elle considérer que cet ami lui offre une issue ? Non, elle le comprend comme l’abandon de l’enfant. Cependant, cet évènement a laissé une trace significative, d’autant plus que pour l’enfant, l’effort d’avoir écrit une lettre, équivaut à celui de rédiger deux livres ; de plus, il y a beaucoup d’affection entre eux deux.
Comme les frères de sang sont des enfants du même père, ils sont inscrits visiblement sur la fiche et dans le dossier. Le frère d’élection, celui de la rue, ne fait pas partie des liens mentionnés ainsi. C’est pour cette raison qu’il ne figurera pas en tant qu’information permettant d’organiser la recherche et l’appropriation de l’histoire. Mais si l’on arrive à percevoir l’énorme tendresse présente dans l’évocation de cette relation par le gamin, il devient impossible d’y voir une scène d’abandon. L’enfant lui-même le vivra comme un témoignage d’attention à son égard. Le grand effort que représente la rédaction de la lettre, pratique absente chez les enfants des rues, prouve encore plus l’ampleur de l’investissement dans ce lien pourtant méconnu de l’institution.
Nous constatons donc que les points mésestimés ou inaudibles du récit se multiplient. En ce qui concerne les fantasmes d’une fratrie, le dossier n’en parle pas non plus. Un enfant se rappelle, ou du moins croit se rappeler, qu’au cours de sa plus tendre enfance, il a sauvé sa sœur de la noyade dans une piscine. Plus tard, «quelques hommes sont venus et ont pratiqué sur elle la respiration artificielle ». À ce moment-là, l’enquêteur, qui semble douter de l’authenticité du récit, ne pose aucune question au sujet des attachements :
Enquêteur : C’est-à-dire que tu as fait un sauvetage, quel âge avais- tu ?
Enfant : 4 ans.
Enquêteur : Tu étais vraiment petit ! Trop petit pour une anecdote pareille !
Enfant : Oui, moi j’avais 4 ans et elle, 5.
L’institution ne valorisera pas ce sauvetage, elle n’y verra pas une stratégie renforçant un axe fraternel puisque pour elle, il s’agit d’un mensonge. L’image du sauvetage et la réalité effective figurant dans le dossier ne correspondent pas entre elles. Alors que l’enfant cherche la vérité ou ce à quoi il accorde une valeur de vérité, l’institution ne voit que celle du dossier officiel. Ce n’est pas que la texture symbolique des trames appelée «vérité subjective » lui soit méconnue ; c’est qu’il lui est impossible d’accepter cette éventualité chez des orphelins perçus comme symboliquement dévastés. La vérité ne revêtira de valeur symbolique que pour ceux qui sont entrés dans un univers symbolique, ce qui est impensable chez les enfants des rues puisqu’ils appartiennent précisément à un « non-endroit » symbolique par excellence [11]. Les routines liées à cette surdité respectent la conception de l’hégémonie parent-enfant sur base d’un tronc commun : le domaine de la légalité.
Pour pouvoir fonctionner, l’institution entretient la conviction qu’elle participe à la recherche réelle de la vérité ; cette dernière est que le gamin de 4 ans a le fantasme d’avoir sauvé sa sœur. À la limite, l’établissement pourrait diagnostiquer un trouble psychopathologique, mais il ne peut envisager qu’il y ait plus d’une vérité : les institutions n’arrivent pas à accepter que l’histoire d’un individu repose sur différentes vérités.
Le caractère d’élection des relations fraternelles est furtivement évoqué dans plusieurs fragments d’interview dont la lecture, même si elle exige un effort, est pourtant loin d’être impossible.
Enquêteur : Est-ce que tu renonces à revoir tes propres frères ? (La question est motivée par les énormes distances géographiques entre membre de la fratrie de cet enfant et l’absence de nouvelles de ses sœurs).
Enfant : Non, pas encore…
S’il y a renonciation, il y a donc un choix, c’est dire que cette renonciation est possible ; le timide refus transparaissant dans le mot encore souligne la possibilité d’accepter ou de refuser la concrétisation des relations fraternelles. Pour une oreille attentive, l’enfant fait constamment des choix. Si l’institution parvenait à lui accorder une capacité de symbolisation, elle entreprendrait alors l’investigation de ces liens d’élection. Malheureusement, cela ne se passe pas ainsi, les frères du dossier étant considérés comme une donnée inutile à la condition d’orphelin.
Comme nous l’avons écrit plus haut, le fait que l’institution soit choisie par les enfants des rues met en question son essence propre.
Enfant : Je me suis échappé hier soir. C’est la première fois que je viens à Paseo Colón [12]. Ce sont les filles qui m’y ont emmené, parce que moi, je n’aime pas être sale.
Les enfants se rendent au CAINA, poussés par un besoin concret : bénéficier des services que l’institution leur offre. Mais ils ne lui confient aucun savoir à leur sujet. Ils utilisent l’institution, ce qui met en évidence leurs capacités, leurs choix et leurs stratégies. Cependant, devant ces tactiques, l’institution réagit comme s’il s’agissait d’un abus commis par ces enfants. L’argument est simple : si l’institution fournit aux enfants des ressources selon leurs besoins, elle apparaît à ses propres yeux comme garantissant la permanence de la condition d’enfant des rues – jungle dépourvue de tout ordre symbolique. Toutefois, ces enfants sensés être dépourvus d’une organisation symbolique, se conduisent comme des clients, usagers des institutions où ils vont par exemple prendre une douche. Malheureusement, cette relation n’est pas comprise comme un lien naissant dans le cadre de services matériels ; cette capacité évidente de faire un choix et d’utiliser des ressources disponibles n’est pas estimée comme une succès pour ces enfants. Loin de remettre en question ses objectifs et ses manières de comprendre leur structure symbolique, l’institution leur reproche une conduite qu’elle considère illégale. A priori, la rue n’est pas bonne pour l’enfant. C’est un « non-endroit ». L’institution qui échoue à empêcher le retour de l’enfant à la rue, exerce une intervention nulle. Obsédée par ses interprétations et ses objectifs, elle ne peut même pas déchiffrer sa propre participation subjective aux liens des enfants dont le degré d’autonomie ne répond pas à ses attentes.
La vie dans la rue n’implique pas un destin social particulier, car elle résulte du jeu interactionnel entre les conditions sociales, les mandats familiaux et les choix individuels. Il faut souligner que parfois, le choix de la rue peut être une option favorisée par le fait qu’il offre l’organisation symbolique de protections entre pairs face aux abus, déséquilibres ou mandats familiaux divers. Lorsqu’il y a appauvrissement du lien parent- enfant et que l’institution franchit le seuil de surdité décrit plus haut, la protection symbolique des liens fraternels peut s’avérer plus efficace que la loi verticale.
Voici un exemple de surdité institutionnelle : une mère bat sa fille à l’aide d’un bâton. En même temps, sa sœur protège les frères cadets afin qu’ils ne soient pas battus, eux-aussi. Le discours institutionnel évoquera immédiatement un cas de violence familiale : des détails de la scène lui échappent. Au sein de la paupérisation, il n’y a pas de lien possible, la violence exclut tout symbole. La description des coups n’ajoute rien à la compréhension générale de la situation. Pourtant, des détails pourraient enrichir ce savoir préconçu et entraîner une remise en question des interprétations.
En effet, bien que la sœur n’arrête pas la violence entre la mère et sa fille, elle la module de telle sorte qu’elle ne perde pas totalement son caractère symbolique. S’il est vrai qu’il y a une mère en train de battre sa fille tout juste adolescente avec un bâton, il est tout aussi certain que les coups restent circonscrits à une seule destinataire qui est capable de les recevoir sans être anéantie en tant que sujet. Ce ne serait pas le cas des plus jeunes qui, de ce fait, doivent être protégés. Une description détaillée empêche de classer automatiquement cette affaire dans la rubrique violence, tout en autorisant le recours au scénario institutionnel parent-enfant. D’autre part, elle permet de tenir compte de la dimension symbolique signifiante du lien fraternel, là où la misère a ôté toute puissance symbolique aux personnages de l’axe parent-enfant.
Grâce à cette description détaillée, la désignation abstraite de «violence familiale» n’est pas appliquée et l’on évite ainsi le risque de supprimer tout indice de protection symbolique. Dans le cas contraire, un dispositif du « savoir » aurait déjà été déclenché. De fait, ce savoir comprend ce qui se passe, ce qui arrive à la personne et les conséquences entraînées par la violence : une fille battue, un point, c’est tout. Peu importe qu’il y ait une sœur qui temporise la violence, ou des enfants qui soient protégés. Ces données, qui appartiennent à l’histoire de l’enfant, ne sont pas compatibles avec le scénario institutionnel. Ce scénario est quelque chose de préparé, alors que l’histoire constitue ce qui sert d’appui à l’individu. Lorsqu’on fait une description des institutions, on constate que leurs programmes d’interventions s’adressent à la violence familiale, l’alcoolisme, l’abus et la drogue. Ainsi défini, le scénario répond à des rubriques préétablies.
Mais, si une autre écoute était possible, les projets de travail avec les enfants des rues pourraient varier selon la demande et l’utilisation qu’ils font des institutions. Or, dans ce cas, les établissements ne s’occuperaient pas des enfants qui sont à la rue mais dans la rue. Évidemment, rien de tout ceci n’arrive puisque les institutions opèrent sur base d’une demande standardisée.
Un fragment d’histoire de vie pourra mettre en évidence ce que nous appelons le caractère symbolique du choix de la rue.
Les sœurs d’une fille des rues n’ont pas fait le même choix qu’elle :
V. : Elles, elles n’aiment pas mener la vie que j’aime. Moi, je l’ai choisie. Et quand je m’échappe, ma mère me dit : « et alors, tu vas prendre la rue ? » et moi, je lui réponds : « je ne l’ai pas prise par goût mais parce que tu m’y as obligée. »
Il y a ainsi deux aspects : d’un côté, la rue n’est pas une destinée mais un mandat et, de l’autre, la fille choisit ce mandat. Ce n’est pas le cas des sœurs qui elles, n’y trouvent aucun plaisir. En outre, la fille montre noir sur blanc que le mandat ne fonctionne pas pour ses sœurs. On peut remarquer dès lors que le répertoire de possibilités, de projets, de conditions et de choix dépasse largement une simple paupérisation forcée.
V. : Mes sœurs pensent différemment, pour elles, tout est différent.
Mais ma sœur a été, elle aussi, à la rue jusqu’à l’âge de 11 ans.
Les secrets partagés par les frères ou les amis des rues sont eux-aussi mal vus par les professionnels. Le secret se soustrait à la communication, on sent l’affabulation ou le mensonge. Cependant, il apparaît fréquemment chez les frères et sœurs, activant la dynamique des liens. Vis-à-vis des parents, il revêt une énorme importance, non seulement en ce qui concerne son contenu, mais aussi dans la relation elle-même. Soulignons que l’élément essentiel ne se trouve pas dans son contenu, qui peut s’avérer très banal – une relation sentimentale, une sortie, un vice – mais dans le même fait de son existence : les secrets partagés avec les frères présentent toujours une utilité pour les personnes : « je te raconte un secret mais, désormais, je suis à ta merci puisque tu peux le raconter à quelqu’un d’autre. » Ceci donne naissance à un lien où la méfiance coexiste avec la confiance. Si l’on a confié un secret à quelqu’un, il est indispensable que la relation continue car, dès qu’elle sera rompue, le secret ne sera plus protégé. C’est ainsi « qu’au moment de partager un secret, je m’engage à entretenir un lien. » Ce qui n’est pas peu dire, conclut Edgardo Grinschpun.
 
4. L’impasse institutionnelle
 
 
Dans le discours des enfants, nous avons donc vu émerger différents aspects que les institutions ne peuvent traiter. En particulier, les liens précédant l’institutionnalisation sont mésestimés au profit de la condition présupposée d’orphelin qui constitue la matière première de la pratique institutionnelle. L’institution dénie aux enfants la possibilité de faire des choix de types variés : celui de vivre dans la rue, de s’y créer des frères de rue, celui d’aller vers l’institution. Cette caractéristique élective de situations pourtant vécues n’est pas compatible avec la croyance en l’absence de symbolique inhérente à la condition d’orphelin.
Cependant, malgré sa réticence, l’institution est obligée d’admettre que les enfants sont capables de choisir. Tout en n’admettant pas d’être choisie, elle dépend de plus en plus de ce choix fait par ceux auxquels elle refuse pourtant la capacité d’en faire. En outre, loin d’être assurée aujourd’hui, l’existence de ce type d’établissement – comme de la plupart des institutions – est précaire vu les pressions économiques. Étant donnés les effets du marché, leur « clientèle » cesse d’être prisonnière d’un lieu de réclusion pour devenir cliente ou usagère d’un espace particulier, qui n’a plus le droit de s’emparer d’elle comme au temps des institutions totalitaires (dont dérivent nos institutions de tutelle).
Nous avons vu que les équipes vouées à la protection de l’enfance basent leur pratique sur une série de croyances déniant les conditions de vie réelles des enfants des rues. À l’époque de la toute-puissance de l’État, la prédominance de ces présupposés avait des conséquences désastreuses sur le vécu subjectif des enfants. Mais le drame des institutions actuelles consiste précisément dans l’impossibilité d’imposer leurs conceptions théoriques et pratiques comme fondement de leur action. Il en est de même pour l’école et la famille. Ces institutions ne se sentent plus soutenues par la puissance du dictat d’un État apte à confirmer leurs postulats.
Si l’ensemble des croyances concernant l’état d’orphelin a déjà des effets délétères sur le vécu de l’enfant (de ce fait aboli dans sa mémoire, ses choix, ses liens), il en a également aujourd’hui sur le pouvoir même de l’institution, laquelle se voit obligée de prouver qu’elle peut être choisie en vertu des règles idéologiques qui régissent les prestations de services.
Les institutions de tutelle peuvent-elles passer de leur « condition forcée» à une « condition d’élection» ? Elles ne peuvent s’appuyer sur des politiques de l’image car le déni de la capacité pour les enfants des rues de choisir imprègne profondément leur épistémologie et leur action. C’est la raison pour laquelle leur caractère éligible lui est illisible.
Comme le choix, la capacité d’établir des liens et la mémoire actuelle de leur « être à la rue » ont fait varier le statut des enfants, le choix devient un droit. Institué comme un sujet de droit, l’enfant possède ses droits en tant que tel. Avec ce vécu juridiquement institué, il perçoit les institutions et opère avec elles. Ce n’est pas en dehors de la loi qu’il les menace en les utilisant transitoirement. Il fait plutôt une évaluation stratégique des différentes possibilités que le monde et ses rues lui offrent. Parmi les options présentes, il relève les institutions consacrées à la protection de l’enfance. Si nous considérons que ces dernières sont capables de s’adapter aux variations subies par les droits des enfants, nous pouvons affirmer que, abandonnant leur rôle séculaire, elles ne doivent plus protéger mais respecter les droits. La différence est cruciale. Alors que dans le premier cas, elles avaient affaire à un individu handicapé qui devait être protégé, dans le second, il s’agit d’une personne de plein droit qui, épanouie, fait valoir la réalité de ses droits. Cette personne est en pleine forme et n’a pas à être protégée. Ce qui est menacé, ce sont ses droits dont il faut assurer le respect.
En résumé, nous avons d’une part un enfant qui, même à la rue, est un individu doté de droits. D’autre part, les institutions n’ayant plus comme fonction de protéger les enfants mais de sauvegarder leurs droits, ne pourront y parvenir si, du fait que l’enfant est orphelin, elles continuent à prétendre qu’une telle existence pénible ne peut être vécue par un individu constitué. Si les institutions ne tiennent compte ni des choix, ni de la mémoire ni des liens des enfants dont elles s’occupent, elles enfreignent un droit. Il est nécessaire que la protection des droits soit intégrale et qu’elle ne dépende pas du pouvoir discrétionnaire de l’institution. Ce n’est pas à cette dernière de décider sur quels droits elle doit veiller. Afin de pouvoir être choisie, elle n’a qu’à respecter le droit de choisir des enfants, d’autant plus qu’elle traite des individus institués en tant que personnes de droit. Une institution éligible accroît les marges de choix – c’est-à-dire de vécu subjectif – de ceux qui la choisissent.
Cependant, il lui sera impossible d’admettre la possibilité de choix sur base du désir car il faut qu’on puisse le désirer. En effet, ses présupposés épistémologiques et opératoires forment une trame, et l’organisation symbolique nécessaire pour postuler un choix repose sur une loi paternelle verticale. Comme l’enfant des rues évolue en l’absence d’une telle loi, la capacité symbolique requise pour assumer le choix manque. Si bien que l’institution en arrive à une impasse épistémologique. L’hégémonie de la hiérarchie père-enfant au sein de l’État est corrélée au même axe dans les théories et modèles psychologiques et dans les organisations institutionnelles correspondantes. La condition d’orphelin des enfants des rues, le manque symbolique qui en découle ainsi que l’impossibilité de faire un choix suite à cette carence, ne sont pas des suppositions faites librement par les institutions mais des impositions subjectives instituées par l’État, qui aujourd’hui se dissolvent. Ainsi, le postulat d’un axe symbolique horizontal donnant la capacité de choix en dehors de l’hégémonie de l’axe parent- enfant, se heurte à une série d’obstacles tenaces au sein de l’institution. Il ne faudrait pas concevoir cet enracinement des présupposés comme une erreur, mais comme le signe du maintien de ce qui a été institué sans tenir compte de son efficacité, et comme la concrétisation d’un mode de pensée qui ne se modifie pas facilement. L’adhésion des institutions au discours père-enfant qui nie le vécu des enfants, empêche toute autre représentation. L’axe fraternel, proscrit sur deux plans (institutionnel et théorique), interpelle de manière symptomatique la zone illisible de l’institution.
 
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NOTES
 
[1] Traduction de l’espagnol par Patricia N. Rossi, revue et corrigée par E. Goldbeter. Ce texte a été publié in Droeven J. (2002) : Sangre o eleccion, construccion fraterna, Ediciones del Zorzal, Argentine.
[2] Psychologue, psychotérapeute de famille. Membre fondateur de la Fondation des Familles et des Couples (Fyp). Enseignante de troisième cycle à l’Université de Buenos Aires. Présidente de la Fondation pour la Recherche et la Clinique Familiale (FF).
[3] Master en Sciences de l’Éducation. Spécialiste dans le domaine de l’Enfance, essentiellement de la problématique des enfants vivant à la rue. Enseignant au Ministère de la Santé.
[4] Licencié en Histoire. Director de Estudio Lewkowicz y Asociados, Estudio e interfaces de estrategias de pensamiento. Enseignant et chercheur à l’Université de Buenos Aires.
[5] Ne voulant pas appliquer ici une pensée politiquement correcte bien établie, en imposant des lourdeurs dans le discours, nous allons inclure dans les mots « frère, fils et paternel » respectivement « soeur, fille et maternel ».
[6] S’agissant de notes prise à partir d’un dialogue, le recours aux guillemets sert à désigner des affirmations de l’un de nous, alors que les fragments en italique signalent le ton de la voix, en particulier l’intensité d’expression d’Edgardo Grinschpun. Par ailleurs nous réutilisons plus loin les caractères italiques pour indiquer les citations faites au cours d’entretiens avec des enfants des rues.
[7] Selon une communication personnelle d’Emiliano Galende à Juana Droeven : « […] Il est probable que cet enfant, pendant sa plus tendre enfance, a pu compter sur un support Oedipien et fraternel (avec son père, sa mère, ses frères), qui a ensuite disparu ; c’est alors que commence sa propre construction de liens sociaux. Ces liens servent à construire la subjectivité, je n’en doute pas, […] n’importe quel lien social durable est une source de subjectivité. Celle-ci n’est pas seulement produite par le vécu Oedipien et le Complexe fraternel. Elle se construit tout au long de la vie car si la subjectivité est essentiellement un système producteur de sens, de valeurs morales, de significations, etc., elle restera ouverte aux réalités socio-culturelles […]. » Cet entretien illustre un problème très actuel : les enfants des rues tendent à reconstruire des rôles familiaux avec d’autres enfants se trouvant dans la même situation. Ils ne forment pas seulement des bandes, mais des cellules de socialisation très importantes pour leur avenir mental. Les institutions s’occupant de mineurs, avec une politique de placements en foyers, détruisent et répriment les possibilités subjectives des enfants. Il est de plus en plus évident qu’il faut aider les enfants à développer …/… …/…des mécanismes spontanés qui les font se rassembler d’une façon solidaire et fraternelle par le biais d’une aide spécifique qui leur offrirait des logements, de la nourriture, des conditions d’hygiène, etc. La solution ne consiste surtout pas à les enfermer dans des foyers. Ils ont raison de s’en échapper, car le pouvoir autoritaire et hiérarchique rompt et empêche la fratrie et n’introduit aucun rôle symbolique de la famille.
[8] La mémoire – ou ce qu’on désigne ainsi dans divers contextes – présente deux aspects. L’aspect institutionnel se rapporte toujours à une mémoire parent-enfant ascendante, alors que la mémoire du sujet possède une structure horizontale ou réticulaire, et qu’elle conserve le ton du souvenir personnel. Laquelle de ces mémoires l’emporte en tant que recours subjectif  ? L’institution mène une véritable lutte à mort pour l’instauration de la mémoire compatible avec ses présupposés théoriques et pratiques, (Edgardo Grinschpun).
[9] « Lorsque l’on observe la terminologie des personnes s’occupant des enfants, on se rend compte que les médecins parleront d’un enfant malade ; pour le travailleur social, c’est un enfant vulnérabilisé, pour l’avocat, c’est un client. Et tout ceci, à partir du même nom car “ enfants des rues ” est une classification. Ces personnes essayent de classer les liens en fonction du groupe d’appartenance des enfants : les groupes les plus dangereux, les moins dangereux, les plus toxicomanes, les plus délictueux. Toutes les lectures s’appuient sur une structure typique de groupe où il y a un leader auquel les autres obéissent. Cependant, il existe une dynamique, les rôles, loin d’être fixes, ne cessent de s’échanger comme dans les groupes d’adolescents. Les leaderships fixes supposent un schéma parent-enfant ; ceux qui changent se rapprochent du schéma du choix fraternel » (Edgardo Grinschpun).
[10] L’histoire fraternelle comporte donc deux sources contradictoires de valorisation : d’une part, les enfants lui accordent une énorme importance dans leurs propres familles d’origine, face à la circulation des beaux-pères, et d’autre part, parce que dans la rue, les liens s’établissent évidemment en dehors de la présence du père. La probabilité d’y construire ou d’y entretenir des liens fraternels sera ainsi plus grande. Il n’y a cependant aucune théorie psychologique qui aborde ce genre de liens, ni de foyer d’accueil en mesure de les accepter et de les enrichir.
[11] « L’enfant n’est écouté que pour son histoire chronologique, logique, mais ce qui ressort de son discours n’est pas entendu » déclare à ce propos Edgardo Grinschpun.
[12] Avenue de Buenos Aires où est situé le CAINA : centre de jour dynamique où les enfants vont par plaisir. Cette confrontation à leur choix et au fait qu’ils ne sont pas battus, bouscule les théories des membres des institutions. Ce centre fonctionne déjà depuis 8 ans (Edgardo Grinschpun.).
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