2004
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
Choix fraternel dans la rue : les illisibles du discours institutionnel
[1]
Juana Droeven
[2]
Edgardo Grinschpun
[3]
Lewkowicz
[4]
Les histoires de vie des enfants des rues présentent une particularité: leur
histoire fraternelle n’est absolument pas enregistrée. En étudiant cet aspect de plus
près avec l’aide de Edgardo Grinschpun, spécialiste des institutions s’occupant des
enfants des rues, nous avons développé son hypothèse que les frères et soeurs ne sont
pas absents dans les vies mais bien dans les histoires de vie, car ces dernières sont
un produit des stratégies des institutions de tutelle. L’absence de la fraternité chez
les enfants vivant dans la rue ne répond pas à une véritable absence de liens
fraternels mais à l’impossibilité institutionnelle de prendre en compte la réalité de
ces liens chez des enfants apparemment dépourvus de structure. Les auteurs
explorent les raisons théoriques et institutionnelles de cette impossibilité.Mots-clés :
Enfants des rues, Orphelin, Absence de liens fraternels, Frère d’élection, Frère de la rue, Croyance institutionnelle.
The life stories of street children show a peculiar feature: their story of
brotherhood is absent from all records. With the help of Edgardo Grinchpun, a
widely experienced professional in the field of institutional homes for street
children, the authors show that siblings are not absent from life but from life stories,
for life stories are a result of institutional strategies of guardianship. The absence
of siblings among street children is not due to the effective lack of bonds of
brotherhood but to the institutional impossibility to consider these bonds as a reality
in children allegedly devoid of any sort of supporting network. The article explores
the theoretical and institutional reasons for this impossibility.Keywords :
Street children, Orphan, Lack of bonds of brotherhood, Brother by choice, Street brother, Institutional Assumption.
La recherche de Juana Droeven est basée sur des histoires de vie dont
plusieurs proviennent d’enfants des rues. En les relisant, nous avons constaté
que l’histoire fraternelle de ces enfants-là n’apparaissait pas
institutionnellement parlant. C’est ce qui nous a entraîné à inviter Edgardo
Grinschpun, spécialiste des institutions traitant les enfants des rues, à
collaborer avec nous.
Comme d’habitude lorsqu’il s’agit de familles fort nombreuses, on
s’attendait à y trouver beaucoup de frères
[5]. Pourtant, dans ces histoires de
vie-là, leur présence devenait absolument marginale. Pourquoi notre attente
aboutissait-elle à une déception ? La lecture de ce petit
corpus instruite par
l’expérience de Grinschpun, nous révèle quelques clefs au sujet des stratégies
sous-tendant ce phénomène : d’une part, l’existence de pratiques discursives
et institutionnelles de solidarité entre les institutions de protection des
enfants et de l’autre, le discours sur la filiation – non seulement celui des
théories mais aussi celui auquel se réfèrent les familles. Ainsi, à la question
formulée par Droeven : « Pourquoi l’histoire fraternelle des enfants des rues
est-elle presque inexistante ? », Grinschpun répondait : «
Pour des raisons
institutionnelles
[6]».
A priori, chaque histoire de vie devrait être le témoignage individuel
du parcours d’un individu – dans ce cas-ci, d’un enfant et, plus précisément,
d’un enfant dont le niveau d’éducation et la formation s’avèrent déficitaires.
Pourtant, après une lecture attentive de ces récits, Edgardo Grinschpun a
remarqué qu’ils répondaient plutôt à un style établi, avec une logique propre
qui sous-tendait les moments, les arguments, les explications et les scènes.
Or, comme il s’agissait d’enfants présentant un niveau d’éducation
faible, ce n’était pas dans l’univers de leurs lectures qu’il fallait chercher
l’origine du style de leur histoire mais dans les conditions institutionnelles
de la narration. Comment l’institution, dotée de ses théories et de ses
pratiques, affectait-elle la configuration des histoires de vie ? Pourrait-on
trouver une raison à l’absence de toute histoire fraternelle chez les enfants
des rues ? Le style institutionnel paraissait offrir une clef pour comprendre
l’exclusion des liens fraternels dans la rue. Mais il fallait la déchiffrer.
Si l’institution forge la subjectivité, elle peut être aussi considérée
comme génératrice d’histoires de vie. Celles-ci seraient le récit de la
subjectivité instituée, requise ou suggérée par l’institution. Le discours des
enfants avait-il été prononcé depuis l’intérieur ou l’extérieur de l’institution ?
Grinschpun signale que le discours de l’institution « relève plus d’une
imposition de normes extérieures que d’un processus intérieur ». Un entretien
réalisé dans un bar apporte d’autres nuances que s’il a eu lieu dans l’institution,
et ce n’est pas parce qu’au sein de celle-ci, les enfants se sentiraient obligés
de taire des sujets inconvenants. Il semble que la raison en est que c’est la
subjectivité instituée qui parle, et que l’organisation institutionnelle
supprimerait a priori la figure du frère pour les enfants des rues.
Il faudrait donc s’interroger sur l’origine d’une telle croyance
institutionnelle. Prendrait-elle ces enfants pour des orphelins? Étant donné
que cet état se manifeste comme l’absence totale de liens, le lien fraternel
entre orphelins deviendrait impossible. Pourtant, Grinschpun souligne que
dans les familles d’origine des enfants des rues, le passage de différents
beaux-pères induit une fraternité solidaire. Mais l’institution traitant
uniquement les orphelins, cette fraternité par circulation de beaux-pères ne
peut être intégrée comme une caractéristique donnée des liens des enfants
qu’elle prend en charge. Orphelins dans le discours institutionnel, ces
enfants-là doivent apporter un récit typique, dépourvu de singularité. La
violence, l’alcool, les violations, les abus et les abandons deviennent les
conditions pour que ces enfants soient acceptés en tant qu’orphelins, donc
prêts à subir tout le mode de prise en charge institutionnel.
Comme l’institution suppose que les enfants sont orphelins et que, dès
lors, ils n’ont pas de liens familiaux, on pourrait dire que son système de
représentation impose le refus a priori de toute possibilité d’envisager
l’existence de liens ou de choix dans la rue. De manière plus radicale, on
pourrait parler ici de la suppression de tous liens et choix. Malgré les
apparences, l’orphelin serait appréhendé comme un nouveau-né dépourvu
de toute sociabilité. Selon les croyances institutionnelles qui imprègnent les
histoires de vie recueillies, la rue serait à l’opposé de l’institution, car il y
serait impossible d’établir des liens, quels qu’ils soient. Ainsi définie, la rue
n’est pas un endroit mais un « non-endroit », un lieu de dispersion d’une
barbarie dépourvue de sens. La dépossession totale de tout lien, l’absence
radicale de vie symbolique et de civilisation sont les thèmes discursifs
favorisant les croyances nécessaires à l’action institutionnelle. Ainsi,
l’équivalence entre l’orphelin et le sauvage – qu’il s’agisse du « bon » ou du
« mauvais sauvage » – dépendra de la moralité du discours institutionnel, et
non de la possibilité d’envisager l’existence de liens établis dans la rue.
La condition fraternelle reste donc exclue à partir du moment où
l’enfant est désigné comme vrai orphelin. Cette désignation a un corollaire:
le choix de la rue que les enfants pourraient avoir fait, devient forcé,
déterminé par les circonstances, et donc il n’est plus du tout un choix.
L’institution suppose que le choix est conditionné par les circonstances de
la rue plutôt que consubstantiel à la notion même de choix. Or, si
l’établissement nie le choix, les liens qui en résulteraient n’auraient pas non
plus de réalité. Ainsi, la prise en charges institutionnelle aura comme effet
la supression de l’existence des liens dans la rue, la négation de ceux établis
par l’enfant, qui l’ont pourtant fait exister en tant qu’être humain. Ceci
entraînera une coupure dans sa mémoire, ainsi que la rupture des liens
[7].
D’un point de vue structurel, la rue impliquerait une rupture de la
mémoire familiale alors que pour l’institution, elle représente un désert
symbolique qui ne suscite aucune mémoire. Ce point de vue amène l’institution
à annuler la mémoire individuelle des liens construits dans la rue. Elle brise
ainsi la mémoire subjective de l’enfant. Il va sans dire que cette attitude
repose sur un présupposé épistémologique, théorique, pratique, discursif et
institutionnel et ne relève pas d’une moralité perverse.
L’ensemble des conceptions successives de la condition d’orphelin
dérive de la corrélation entre le système parent-enfant, le modèle théorique
des institutions, les pratiques et les théories professionnelles
[8]. Deux projets
en découlent, l’un pour l’enfant et l’autre pour l’institution. Cette dernière
tente de faciliter le retour à son modèle et non pas à un choix subjectif; elle
normalise sur la base de ses prérequis concernant la condition d’orphelin,
c’est-à-dire qu’elle adopte le point de vue parent-enfant. Ainsi, des récits des
enfants quant à leurs histoires de vie, ne sera retenu que ce qui cadre avec les
scénarios préétablis par les institutions, et selon des places prédéterminées
dans ces scénarios. Les membres de l’institution, guidés par leurs propres
orientations professionnelles, classeront les enfants en différents groupes en
fonction des risques, des formes et des degrés de barbarie auxquels ils
estiment que ces orphelins sont confrontés
[9].
2. L’ angoisse des professionnels :
entre l’ institution et la théorie
En deçà des singularités personnelles et des points de vue stratégiques
ou doctrinaires propres aux différentes catégories professionnelles, il nous
faut envisager également les professionnels de l’institution à l’intersection
entre leur établissement et leurs théories. Ce carrefour conflictuel fait
toujours partie des conditions d’appartenance institutionnelle pour les agents.
La compatibilité entre les théories professionnelles et les pratiques
institutionnelles conduit à ce point d’intersection essentiel dont l’axe est la
hiérarchie parent-enfant. Il faut remarquer que celle-ci est indispensable
pour envisager toute possibilité de symbolisation, car la symbolisation est
considérée comme un effet de l’interdit paternel par une imposition verticale
de la loi.
La lecture des histoires de vie dont le scénario est affecté par les
croyances institutionnelles révèle une impossibilité : les institutions ne
parviennent pas à assimiler, ni à tolérer ou même envisager que la rue puisse
être un choix de l’enfant. Le fait qu’il soit capable de choisir s’avère
inimaginable, d’autant plus que ce choix a lieu dans la rue. Les raisons de
cette impossibilité sont évidentes : sans structure verticale, ni interdit
parental, ni foyer, l’individu, la mémoire et le choix n’existent pas. Mais
alors, comment se fait-il que cet enfant dépourvu de la possibilité de choisir,
arrive parfois à choisir une institution ? Puisque s’il est en mesure d’en
choisir une depuis la rue, ou même de décider d’y aller, cela signifierait que
la rue permet de faire des choix. L’institution impose pourtant un raisonnement
selon lequel seul le choix de l’institution serait valable alors que celui de la
rue ne le serait pas. Dès lors, ce serait comme si vouloir aller en institution
constituerait un choix alors que préférer rester dans la rue n’en serait pas un.
Il n’existe pas d’alternative au choix institutionnel, voilà le paradoxe.
Dans la rue, les frères n’existeraient pas. Selon les théories
professionnelles, la filiation est à l’origine de l’existence de l’enfant. Or,
l’enfant des rues a perdu sa filiation. En premier lieu, il devrait avoir un père
et une mère, mais ceux-ci n’existent pas – le fait de vivre dans la rue en serait
la preuve – il est dès lors évident qu’il ne peut y avoir de frère(s). La fraternité
dans la rue est donc impossible vu l’impossibilité structurelle de toute
symbolisation. Plus attirés par les faits que par les doctrines, nous avons
constaté que la relation entre frères est plus structurelle qu’avec le père. On
observe de manière récurrente que les pères – en réalité des beaux-pères – se
succèdent alors que la fratrie demeure avec la mère. Pour les professionnels,
le choix de l’enfant n’est pas seulement impossible à envisager d’un point de
vue structurel, mais constitue aussi une source d’angoisse importante. Le fait
que l’institution puisse être choisie ne signifie pas nécessairement qu’elle
réponde aux besoins de l’enfant. En effet, pour y arriver, il faut qu’elle soit
capable d’établir un lien avec lui. C’est son efficacité opérationnelle et non
une loi intrinsèque, qui assure son existence. La valeur accordée à cette
efficacité opérationnelle dépendra de la qualité de la relation établie avec
l’enfant, car il y a eu un choix préalable. Or, si la relation avec l’enfant est
basée sur le postulat qu’il n’a pas de mémoire, l’institution créera une cassure
qui la rendra inéligible pour l’enfant. C’est la raison pour laquelle les
professionnels travaillant en institution arrivent à un point de contradiction
ou d’incohérence entre leurs postulats théoriques et leurs besoins effectifs.
Tel que nous le verrons plus loin, la mémoire personnelle est brisée lorsque
l’on appelle « famille » – et corrélativement « mémoire » – ce qui surgit non
pas du récit de l’enfant, mais du dossier institutionnel où les liens de parenté
officiels sont enregistrés, approuvés par l’État. Ce dossier constitue alors le
principe de vérité des liens. Le souvenir ne sert ainsi que de simple
complément au savoir que l’institution tire des données objectives, sans
jamais les soumettre aux va-et-vient subjectifs du souvenir et des fantasmes.
Parallèlement à la logique de l’État, l’architecture familiale ainsi que
les modèles théoriques de parenté présupposent une petite anthropologie
élémentaire : sans l’axe parent-enfant, c’est la horde ; sans l’interdit de
l’inceste, il n’y a pas de symbolisation – plus radicalement encore, toute
symbolisation est un métabolisant de cette prohibition initiale. Cependant,
selon l’institution, l’interdit de l’inceste est rendu évident par la cohabitation
des parents et des enfants. L’enfant des rues n’est pas affecté physiquement
par une présence paternelle. D’autre part, pour l’institution, la prohibition de
l’inceste nécessite qu’il y ait une famille, sans laquelle il n’y aurait ni
interdiction de l’inceste ni symbolisation. Si la rue n’est pas un lieu de
passage mais bien une demeure habituelle, elle se transforme en lieu de
barbarie pure, instinctive, pulsionnelle et inéducable. Toutefois, sans vouloir
mettre en question l’hégémonie symbolique de la prohibition de l’inceste, on
constate qu’il y a plus de transgression du tabou de l’inceste au sein de la
famille que dans la rue. L’inceste est plus fréquent sous la forme d’abus entre
parent et enfant, et la solidarité des enfants des rues renforce la protection
fraternelle. Il est évident que cette symbolisation autour de l’inceste ne
pourra être assumée par l’institution, étant donnée sa manière de désigner et
de définir ces enfants comme orphelins.
Autrement dit, les choix de ces enfants-là sont symboliques même
s’ils ne dérivent pas d’une loi verticale. Malheureusement, l’institution ne
sait pas quoi faire de ces choix car elle ne parvient pas à en repérer la
symbolique d’autant plus qu’elle ne les perçoit que comme un simple bruit
ou une forme de dégradation.
Un alibi sociologique fournit une justification à la négation des
capacités d’élection de liens chez ces enfants : la
paupérisation, terme qui
recouvre ici la pauvreté extrême, la marginalité, l’exclusion et l’expulsion.
La paupérisation économique et sociale donnerait lieu, inéluctablement, à
l’appauvrissement des liens. Dès qu’il y aurait une telle extrême pauvreté, les
liens deviendraient impossibles. Pourtant, même si la paupérisation induit
comme destin symbolique l’état d’orphelin, ce sont les mandats familiaux et
les choix individuels qui tissent le destin social des enfants. La rue, qu’elle
soit prise comme un mandat ou comme un choix, reste une contrainte en soi
aux yeux des institutions. Or, dans de tels cas, une tout autre relation peut
émerger de ces choix ; en effet, si l’abus sexuel est considéré comme une
figure marginale de la transgression du tabou de l’inceste et, si cette
transgression est vue comme le signe d’une pauvreté symbolique, nous
pourrons constater qu’une réponse possible à l’absence de symbolisation de
la relation parent-enfant serait la production d’une symbolique fraternelle.
Les règles de protection en cours chez les enfants des rues semblent ponctuer
de cette manière leurs histoires de vie, ce qui sort des scénari envisagé par
l’institution
[10].
Edgardo Grinschpun décrit une rencontre avec quelques enfants, dans
le hall d’un foyer d’accueil. En voyant que ceux-ci disaient bonjour au
professionnel, une secrétaire s’était montrée soulagée : quelqu’un les
connaissait. Elle avait été mise dans l’embarras par cinq d’entre eux qui,
voulant être accueillis dans l’institution, souhaitaient y être logés ensemble.
De ce fait, le home se trouvait face à deux aspects particuliers : d’un côté, il
était choisi explicitement par les enfants et, de l’autre, il ne s’agissait pas dans
ce cas d’accueillir des enfants isolés et dépourvus de liens mais au contraire
cinq enfants fort reliés et qui désiraient voir leurs liens préservés.
Une stratégie pour de telles situations pourrait être l’instauration de
foyers d’accueil qui, moyennant une rémunération mensuelle, n’adopteraient
que des fratries. La fraternité y serait respectée, mais naturellement comme
un lien substitutif à la structure parent-enfant. Cet exemple illustre la
perplexité institutionnelle devant l’ébranlement de ses postulats lors de la
prise de conscience que les enfants se servent des institutions, et le font à
l’aide de leurs propres stratégies et non pas avec les buts, les modèles et les
pratiques qu’elles prônent. Ils se montrent capables de penser et d’utiliser les
institutions afin de déployer leurs ressources et leurs stratégies propres de
survie – ou de vie.
Ainsi, la fratrie n’existerait que si elle est reconnue par un parent, un
État ou une loi. Pour les professionnels, les enfants qui ne portent pas le
même nom de famille ne sont pas considérés comme des frères ou sœurs. Les
intervenants méconnaissent aussi les liens d’amitié et de fraternité dérivés de
la vie commune dans la rue. Ils en arrivent ainsi à la destruction d’un axe
naturellement faible, l’axe horizontal, au nom du respect du seul axe légal à
leurs yeux : l’axe vertical parent-enfant.
3. Les enfants des histoires de vie
Différents fragments d’histoires de vie nous aideront à illustrer la
symptomatologie institutionnelle liée aux scénarios préétablis. D’ailleurs,
un récit typique apparaît dès qu’on entre dans une histoire de vie.
Selon Edgardo Grinschpun, la présentation faite par les enfants
permet très souvent d’observer l’impact du discours institutionnel, comme
dans l’exemple où, à la question concernant son père, l’enfant répond : « à
vrai dire, je n’en sais rien, il était alcoolique. »
Donc, même si l’enfant ne sait rien au sujet de son père, il doit être
alcoolique ; c’est du moins ce que lui a demandé la police. C’est la seule clef
servant à expliquer pourquoi cet enfant est là. L’alcoolisme du père répond
aux attentes de la police et des institutions, mais ce n’est pas une donnée
biographique. Cette phrase marque le début du scénario qui nous fera entrer
dans le processus de construction de sa vie à travers le regard de l’autre, de
l’institution.
Enquêteur : Que s’est-il passé lorsque tu avais cinq ans? Pourquoi es-
tu parti ?
Enfant : Rien. J’ai continué à grandir dans la rue. Je me suis éduqué
moi-même. Les gens m’aidaient, les gens du quartier, car mes parents
m’ont laissé tomber.
Le scénario exige l’abandon. Cependant, après avoir été abandonné
par ses parents, l’enfant n’a pas été recueilli et élevé par quelqu’un d’autre ;
il n’a pas non plus sombré dans le vide : « Rien, j’ai continué à grandir » –
« je me suis éduqué moi-même ». Il y a eu la présence des autres, des voisins
du quartier, mais l’enfant a continué à s’élever lui-même. Voilà une matrice
dont le discours institutionnel ne tiendra pas compte.
Nous constatons ainsi l’oscillation entre l’alcoolisme du père et le fait
de continuer à s’éduquer seul – ce que l’institution n’arrive pas à entendre car
son discours affirme : « tu ne t’es pas soigné, tu as traîné, seul, abandonné. »
Il est impossible qu’un enfant s’éduque tout seul, il faut qu’il y ait quelqu’un
qui s’en occupe. Pourtant, l’enfant ne dit pas « j’ai été éduqué par... » mais
« je me suis éduqué ». S’il a réussi à grandir grâce à l’aide des gens, quel
est donc le rôle de l’institution ? demande Edgardo Grinschpun.
Le scénario est repris tout de suite après :
Enfant : Ils m’ont abandonné dans la rue. Un jour, ils sont partis. Mon
père s’était évadé de la prison. Il avait été arrêté pour viol.
Rien n’est pire : le père ne purgeait pas une peine de prison pour vol
mais pour un abus. Le symbolisme laisse la place à la condition pure
d’orphelin à partir de laquelle est tissée cette histoire. L’enfant se voit obligé
de produire ce récit afin que l’institution le prenne en compte, le capte et
l’institutionnalise. Le message du viol attire l’attention car il se rapporte à la
condition même de victime absolue : à défaut d’avoir été directement
agressé, il a au moins un père violeur. C’est alors que sa situation d’orphelin
devient palpable, et l’abandon, total. L’institution tient à travailler sur une
page blanche ; elle fera donc table rase du passé pour y arriver.
Cet entretien a eu lieu dans un bar, en face de l’institution ; l’éloignement
pourrait expliquer les oscillations du récit. D’autre part, la présence de
l’enquêteur ne favorise pas toujours l’émergence d’un discours traitant du
fraternel, d’ailleurs inaudible pour l’institution. En outre, l’enquêteur lui-
même, pourrait adhérer à la rhétorique concernant les rapports parents-
enfants de cette dernière, ainsi qu’à ses théories.
Enfant : J’ai été pris par une institution pour les sans-abri, du genre
« guacherío ».
Enquêteur : Qu’est-ce qu’un « guacherío » ?
Enfant : Un établissement.
Enquêteur : Oui, je sais, mais qu’est-ce que c’est au juste ?
Enfant : Un établissement pour des enfants, des « guachos. » (En
Argentine, « orphelins » en langue familière).
Enquêteur : Mais pourquoi le mot « guacherío » ?
Enfant : On l’appelle comme ça à Mendoza. (Province argentine).
L’enquêteur éprouve instinctivement le besoin de souligner le
caractère parent-enfant de la condition du « guacho » :
Enquêteur : Alors, à Mendoza, il s’agit d’un établissement pour des
enfants seuls, sans parents.
Enfant : Des enfants sans père ni mère.
Il ne dit évidemment pas « sans père, ni mère, ni frères », mais « sans
père ni mère ». L’enquêteur avait déclaré : « un établissement pour des
enfants seuls, sans parents ». Deux frères ne sont pas nécessairement
ensemble alors que deux enfants seuls sont considérés sans parents.
Pour l’établissement, la condition de frères apparaît lors de la recherche
officielle de liens de parenté.
Enquêteur : Comment as-tu appris que tu avais des frères ?
Enfant : C’est mon assistante sociale qui me l’a dit. Moi, je ne les ai
jamais vus. Elle m’a dit que c’était écrit dans mon dossier.
Les frères du dossier sont des sujets douteux. Ils n’existaient pas
jusque-là. Mais que se passe-t-il à partir de cette donnée ? L’établissement
n’a pas les moyens de travailler à son propos ; il n’est pas capable d’instituer
la fraternité. D’ailleurs, et plus radicalement encore : quel est l’imaginaire
autour du dossier ? L’enfant imaginera facilement qu’il est de règle dans
l’établissement que chacun possède un dossier qui constituerait la seule base
de données pour connaître son histoire. Dès lors, son histoire n’est pas celle
qu’il détient mais celle qui est inscrite dans le dossier. Il existe donc un savoir
à son sujet, qui dépasse ce que lui-même connaît de sa vie, de son passé. Dans
ce récit du dossier, il n’est pas fait mention d’une quelconque recherche
visant à vérifier l’existence de frères et sœurs. Le dossier parle sans que
personne ne le consulte ; il fournit les données objectives de la vie sans laisser
de place au subjectif. Une donnée est une vérité : le dossier, le sang, les faits
et la loi se nouent ensemble, et ensuite, cet enfant a un frère qui est apparu
dans le dossier. C’est le principe de réalité, et le reste, qu’on pourrait inférer,
n’existe pas.
Enquêteur : Et quand l’assistante sociale t’a appris ton histoire, n’y
avait-il pas aussi des oncles, des tantes, des cousins?
Enfant : Que des frères.
Il est évident que les renseignements ne sont pas là pour construire un
réseau autour de l’enfant, mais pour remplir les grilles officielles requises en
vue d’identifier les personnes ; les cousins, les oncles et les tantes ne
constituent pas du tout une donnée juridique. Naturellement, les liens
survenus par le hasard soi-disant sauvage de la rue seront encore moins
significatifs.
Un enfant parle d’un frère de la rue. L’enquêteur demande alors : En
quoi ressemble-t-il à un frère?
Enfant : Une grande amitié. Il m’a aidé dans les bons et les mauvais
moments. Si j’avais besoin d’argent, il m’en donnait. S’il me fallait
des vêtements, il m’en donnait.
Malheureusement, le dialogue s’arrête là. L’enquêteur, qui ne fait pas
partie de l’institution, ne parvient pas à poser des questions concernant la
dimension affective des liens. Tout se passe comme si le discours institutionnel
a un tel impact que l’enquêteur le reproduit en mésestimant la nature
affective des liens de la rue.
Voici maintenant le récit d’un lien vraiment significatif, mais qui n’a
reçu aucune écoute dans l’établissement :
Enfant : Quand je l’ai connu, j’ai commencé à lui raconter ma vie. Il
m’a emmené chez lui, m’a donné ce qu’il fallait pour prendre un bain
et m’habiller. Il me donnait du fric pour acheter quelque chose. À cette
époque-là, je mangeais des bonbons et buvais du soda. Quand j’avais
de l’argent, je mangeais. C’est alors que j’ai décidé de rester dans
cette famille. Je leur avais dit que je m’étais échappé de l’institution.
Lui, c’est comme un ami et un frère. Lorsque la police m’a arrêté, il
m’apportait de la nourriture, des sodas et des bonbons. Puis, on m’a
ramené à l’établissement d’où je lui ai écrit une lettre en lui disant que
de la colonie, je n’irais pas chez lui, que je partirais pour Buenos
Aires.
L’institution est ici quelque chose d’attrayant dont il vaut mieux
s’échapper : une fiche, un dossier, une biographie établie par l’État, la
biographie que je présenterai, désormais, chaque fois qu’on m’en demandera
une.
Comment l’institution interprète-t-elle les paroles de l’ami de
Mendoza : «bon, va à Buenos Aires, si tu veux » ? Peut-elle considérer que
cet ami lui offre une issue ? Non, elle le comprend comme l’abandon de
l’enfant. Cependant, cet évènement a laissé une trace significative, d’autant
plus que pour l’enfant, l’effort d’avoir écrit une lettre, équivaut à celui de
rédiger deux livres ; de plus, il y a beaucoup d’affection entre eux deux.
Comme les frères de sang sont des enfants du même père, ils sont
inscrits visiblement sur la fiche et dans le dossier. Le frère d’élection, celui
de la rue, ne fait pas partie des liens mentionnés ainsi. C’est pour cette raison
qu’il ne figurera pas en tant qu’information permettant d’organiser la
recherche et l’appropriation de l’histoire. Mais si l’on arrive à percevoir
l’énorme tendresse présente dans l’évocation de cette relation par le gamin,
il devient impossible d’y voir une scène d’abandon. L’enfant lui-même le
vivra comme un témoignage d’attention à son égard. Le grand effort que
représente la rédaction de la lettre, pratique absente chez les enfants des rues,
prouve encore plus l’ampleur de l’investissement dans ce lien pourtant
méconnu de l’institution.
Nous constatons donc que les points mésestimés ou inaudibles du récit
se multiplient. En ce qui concerne les fantasmes d’une fratrie, le dossier n’en
parle pas non plus. Un enfant se rappelle, ou du moins croit se rappeler, qu’au
cours de sa plus tendre enfance, il a sauvé sa sœur de la noyade dans une
piscine. Plus tard, «quelques hommes sont venus et ont pratiqué sur elle la
respiration artificielle ». À ce moment-là, l’enquêteur, qui semble douter de
l’authenticité du récit, ne pose aucune question au sujet des attachements :
Enquêteur : C’est-à-dire que tu as fait un sauvetage, quel âge avais-
tu ?
Enfant : 4 ans.
Enquêteur : Tu étais vraiment petit ! Trop petit pour une anecdote
pareille !
Enfant : Oui, moi j’avais 4 ans et elle, 5.
L’institution ne valorisera pas ce sauvetage, elle n’y verra pas une
stratégie renforçant un axe fraternel puisque pour elle, il s’agit d’un mensonge.
L’image du sauvetage et la
réalité effective figurant dans le dossier ne
correspondent pas entre elles. Alors que l’enfant cherche la vérité ou ce à
quoi il accorde une valeur de vérité, l’institution ne voit que celle du dossier
officiel. Ce n’est pas que la texture symbolique des trames appelée «
vérité
subjective » lui soit méconnue ; c’est qu’il lui est impossible d’accepter cette
éventualité chez des orphelins perçus comme symboliquement dévastés. La
vérité ne revêtira de valeur symbolique que pour ceux qui sont entrés dans
un univers symbolique, ce qui est impensable chez les enfants des rues
puisqu’ils appartiennent précisément à un « non-endroit » symbolique par
excellence
[11]. Les routines liées à cette surdité respectent la conception de
l’hégémonie parent-enfant sur base d’un tronc commun : le domaine de la
légalité.
Pour pouvoir fonctionner, l’institution entretient la conviction qu’elle
participe à la recherche réelle de la vérité ; cette dernière est que le gamin de
4 ans a le fantasme d’avoir sauvé sa sœur. À la limite, l’établissement
pourrait diagnostiquer un trouble psychopathologique, mais il ne peut
envisager qu’il y ait plus d’une vérité : les institutions n’arrivent pas à
accepter que l’histoire d’un individu repose sur différentes vérités.
Le caractère d’élection des relations fraternelles est furtivement
évoqué dans plusieurs fragments d’interview dont la lecture, même si elle
exige un effort, est pourtant loin d’être impossible.
Enquêteur : Est-ce que tu renonces à revoir tes propres frères ? (La
question est motivée par les énormes distances géographiques entre
membre de la fratrie de cet enfant et l’absence de nouvelles de ses
sœurs).
Enfant : Non, pas encore…
S’il y a renonciation, il y a donc un choix, c’est dire que cette
renonciation est possible ; le timide refus transparaissant dans le mot encore
souligne la possibilité d’accepter ou de refuser la concrétisation des relations
fraternelles. Pour une oreille attentive, l’enfant fait constamment des choix.
Si l’institution parvenait à lui accorder une capacité de symbolisation, elle
entreprendrait alors l’investigation de ces liens d’élection. Malheureusement,
cela ne se passe pas ainsi, les frères du dossier étant considérés comme une
donnée inutile à la condition d’orphelin.
Comme nous l’avons écrit plus haut, le fait que l’institution soit
choisie par les enfants des rues met en question son essence propre.
Enfant : Je me suis échappé hier soir. C’est la première fois que je
viens à Paseo Colón
[12]. Ce sont les filles qui m’y ont emmené, parce
que moi, je n’aime pas être sale.
Les enfants se rendent au CAINA, poussés par un besoin concret :
bénéficier des services que l’institution leur offre. Mais ils ne lui confient
aucun savoir à leur sujet. Ils utilisent l’institution, ce qui met en évidence
leurs capacités, leurs choix et leurs stratégies. Cependant, devant ces
tactiques, l’institution réagit comme s’il s’agissait d’un abus commis par ces
enfants. L’argument est simple : si l’institution fournit aux enfants des
ressources selon leurs besoins, elle apparaît à ses propres yeux comme
garantissant la permanence de la condition d’enfant des rues – jungle
dépourvue de tout ordre symbolique. Toutefois, ces enfants sensés être
dépourvus d’une organisation symbolique, se conduisent comme des clients,
usagers des institutions où ils vont par exemple prendre une douche.
Malheureusement, cette relation n’est pas comprise comme un lien naissant
dans le cadre de services matériels ; cette capacité évidente de faire un choix
et d’utiliser des ressources disponibles n’est pas estimée comme une succès
pour ces enfants. Loin de remettre en question ses objectifs et ses manières
de comprendre leur structure symbolique, l’institution leur reproche une
conduite qu’elle considère illégale. A priori, la rue n’est pas bonne pour
l’enfant. C’est un « non-endroit ». L’institution qui échoue à empêcher le
retour de l’enfant à la rue, exerce une intervention nulle. Obsédée par ses
interprétations et ses objectifs, elle ne peut même pas déchiffrer sa propre
participation subjective aux liens des enfants dont le degré d’autonomie ne
répond pas à ses attentes.
La vie dans la rue n’implique pas un destin social particulier, car elle
résulte du jeu interactionnel entre les conditions sociales, les mandats
familiaux et les choix individuels. Il faut souligner que parfois, le choix de
la rue peut être une option favorisée par le fait qu’il offre l’organisation
symbolique de protections entre pairs face aux abus, déséquilibres ou
mandats familiaux divers. Lorsqu’il y a appauvrissement du lien parent-
enfant et que l’institution franchit le seuil de surdité décrit plus haut, la
protection symbolique des liens fraternels peut s’avérer plus efficace que la
loi verticale.
Voici un exemple de surdité institutionnelle : une mère bat sa fille à
l’aide d’un bâton. En même temps, sa sœur protège les frères cadets afin
qu’ils ne soient pas battus, eux-aussi. Le discours institutionnel évoquera
immédiatement un cas de violence familiale : des détails de la scène lui
échappent. Au sein de la paupérisation, il n’y a pas de lien possible, la
violence exclut tout symbole. La description des coups n’ajoute rien à la
compréhension générale de la situation. Pourtant, des détails pourraient
enrichir ce savoir préconçu et entraîner une remise en question des
interprétations.
En effet, bien que la sœur n’arrête pas la violence entre la mère et sa
fille, elle la module de telle sorte qu’elle ne perde pas totalement son
caractère symbolique. S’il est vrai qu’il y a une mère en train de battre sa fille
tout juste adolescente avec un bâton, il est tout aussi certain que les coups
restent circonscrits à une seule destinataire qui est capable de les recevoir
sans être anéantie en tant que sujet. Ce ne serait pas le cas des plus jeunes qui,
de ce fait, doivent être protégés. Une description détaillée empêche de
classer automatiquement cette affaire dans la rubrique violence, tout en
autorisant le recours au scénario institutionnel parent-enfant. D’autre part,
elle permet de tenir compte de la dimension symbolique signifiante du lien
fraternel, là où la misère a ôté toute puissance symbolique aux personnages
de l’axe parent-enfant.
Grâce à cette description détaillée, la désignation abstraite de «violence
familiale» n’est pas appliquée et l’on évite ainsi le risque de supprimer tout
indice de protection symbolique. Dans le cas contraire, un dispositif du
« savoir » aurait déjà été déclenché. De fait, ce savoir comprend ce qui se
passe, ce qui arrive à la personne et les conséquences entraînées par la
violence : une fille battue, un point, c’est tout. Peu importe qu’il y ait une
sœur qui temporise la violence, ou des enfants qui soient protégés. Ces
données, qui appartiennent à l’histoire de l’enfant, ne sont pas compatibles
avec le scénario institutionnel. Ce scénario est quelque chose de préparé,
alors que l’histoire constitue ce qui sert d’appui à l’individu. Lorsqu’on fait
une description des institutions, on constate que leurs programmes
d’interventions s’adressent à la violence familiale, l’alcoolisme, l’abus et la
drogue. Ainsi défini, le scénario répond à des rubriques préétablies.
Mais, si une autre écoute était possible, les projets de travail avec les
enfants des rues pourraient varier selon la demande et l’utilisation qu’ils font
des institutions. Or, dans ce cas, les établissements ne s’occuperaient pas des
enfants qui sont à la rue mais dans la rue. Évidemment, rien de tout ceci
n’arrive puisque les institutions opèrent sur base d’une demande standardisée.
Un fragment d’histoire de vie pourra mettre en évidence ce que nous
appelons le caractère symbolique du choix de la rue.
Les sœurs d’une fille des rues n’ont pas fait le même choix qu’elle :
V. : Elles, elles n’aiment pas mener la vie que j’aime. Moi, je l’ai
choisie. Et quand je m’échappe, ma mère me dit : « et alors, tu vas
prendre la rue ? » et moi, je lui réponds : « je ne l’ai pas prise par goût
mais parce que tu m’y as obligée. »
Il y a ainsi deux aspects : d’un côté, la rue n’est pas une destinée mais
un mandat et, de l’autre, la fille choisit ce mandat. Ce n’est pas le cas des
sœurs qui elles, n’y trouvent aucun plaisir. En outre, la fille montre noir sur
blanc que le mandat ne fonctionne pas pour ses sœurs. On peut remarquer dès
lors que le répertoire de possibilités, de projets, de conditions et de choix
dépasse largement une simple paupérisation forcée.
V. : Mes sœurs pensent différemment, pour elles, tout est différent.
Mais ma sœur a été, elle aussi, à la rue jusqu’à l’âge de 11 ans.
Les secrets partagés par les frères ou les amis des rues sont eux-aussi
mal vus par les professionnels. Le secret se soustrait à la communication, on
sent l’affabulation ou le mensonge. Cependant, il apparaît fréquemment
chez les frères et sœurs, activant la dynamique des liens. Vis-à-vis des
parents, il revêt une énorme importance, non seulement en ce qui concerne
son contenu, mais aussi dans la relation elle-même. Soulignons que l’élément
essentiel ne se trouve pas dans son contenu, qui peut s’avérer très banal – une
relation sentimentale, une sortie, un vice – mais dans le même fait de son
existence : les secrets partagés avec les frères présentent toujours une utilité
pour les personnes : « je te raconte un secret mais, désormais, je suis à ta
merci puisque tu peux le raconter à quelqu’un d’autre. » Ceci donne
naissance à un lien où la méfiance coexiste avec la confiance. Si l’on a confié
un secret à quelqu’un, il est indispensable que la relation continue car, dès
qu’elle sera rompue, le secret ne sera plus protégé. C’est ainsi « qu’au
moment de partager un secret, je m’engage à entretenir un lien. » Ce qui
n’est pas peu dire, conclut Edgardo Grinschpun.
4. L’impasse institutionnelle
Dans le discours des enfants, nous avons donc vu émerger différents
aspects que les institutions ne peuvent traiter. En particulier, les liens
précédant l’institutionnalisation sont mésestimés au profit de la condition
présupposée d’orphelin qui constitue la matière première de la pratique
institutionnelle. L’institution dénie aux enfants la possibilité de faire des
choix de types variés : celui de vivre dans la rue, de s’y créer des frères de
rue, celui d’aller vers l’institution. Cette caractéristique élective de situations
pourtant vécues n’est pas compatible avec la croyance en l’absence de
symbolique inhérente à la condition d’orphelin.
Cependant, malgré sa réticence, l’institution est obligée d’admettre
que les enfants sont capables de choisir. Tout en n’admettant pas d’être
choisie, elle dépend de plus en plus de ce choix fait par ceux auxquels elle
refuse pourtant la capacité d’en faire. En outre, loin d’être assurée aujourd’hui,
l’existence de ce type d’établissement – comme de la plupart des institutions
– est précaire vu les pressions économiques. Étant donnés les effets du
marché, leur « clientèle » cesse d’être prisonnière d’un lieu de réclusion pour
devenir cliente ou usagère d’un espace particulier, qui n’a plus le droit de
s’emparer d’elle comme au temps des institutions totalitaires (dont dérivent
nos institutions de tutelle).
Nous avons vu que les équipes vouées à la protection de l’enfance
basent leur pratique sur une série de croyances déniant les conditions de vie
réelles des enfants des rues. À l’époque de la toute-puissance de l’État, la
prédominance de ces présupposés avait des conséquences désastreuses sur
le vécu subjectif des enfants. Mais le drame des institutions actuelles consiste
précisément dans l’impossibilité d’imposer leurs conceptions théoriques et
pratiques comme fondement de leur action. Il en est de même pour l’école
et la famille. Ces institutions ne se sentent plus soutenues par la puissance du
dictat d’un État apte à confirmer leurs postulats.
Si l’ensemble des croyances concernant l’état d’orphelin a déjà des
effets délétères sur le vécu de l’enfant (de ce fait aboli dans sa mémoire, ses
choix, ses liens), il en a également aujourd’hui sur le pouvoir même de
l’institution, laquelle se voit obligée de prouver qu’elle peut être choisie en
vertu des règles idéologiques qui régissent les prestations de services.
Les institutions de tutelle peuvent-elles passer de leur « condition
forcée» à une « condition d’élection» ? Elles ne peuvent s’appuyer sur des
politiques de l’image car le déni de la capacité pour les enfants des rues de
choisir imprègne profondément leur épistémologie et leur action. C’est la
raison pour laquelle leur caractère éligible lui est illisible.
Comme le choix, la capacité d’établir des liens et la mémoire actuelle
de leur « être à la rue » ont fait varier le statut des enfants, le choix devient
un droit. Institué comme un sujet de droit, l’enfant possède ses droits en tant
que tel. Avec ce vécu juridiquement institué, il perçoit les institutions et
opère avec elles. Ce n’est pas en dehors de la loi qu’il les menace en les
utilisant transitoirement. Il fait plutôt une évaluation stratégique des différentes
possibilités que le monde et ses rues lui offrent. Parmi les options présentes,
il relève les institutions consacrées à la protection de l’enfance. Si nous
considérons que ces dernières sont capables de s’adapter aux variations
subies par les droits des enfants, nous pouvons affirmer que, abandonnant
leur rôle séculaire, elles ne doivent plus protéger mais respecter les droits. La
différence est cruciale. Alors que dans le premier cas, elles avaient affaire à
un individu handicapé qui devait être protégé, dans le second, il s’agit d’une
personne de plein droit qui, épanouie, fait valoir la réalité de ses droits. Cette
personne est en pleine forme et n’a pas à être protégée. Ce qui est menacé,
ce sont ses droits dont il faut assurer le respect.
En résumé, nous avons d’une part un enfant qui, même à la rue, est un
individu doté de droits. D’autre part, les institutions n’ayant plus comme
fonction de protéger les enfants mais de sauvegarder leurs droits, ne pourront
y parvenir si, du fait que l’enfant est orphelin, elles continuent à prétendre
qu’une telle existence pénible ne peut être vécue par un individu constitué.
Si les institutions ne tiennent compte ni des choix, ni de la mémoire ni des
liens des enfants dont elles s’occupent, elles enfreignent un droit. Il est
nécessaire que la protection des droits soit intégrale et qu’elle ne dépende pas
du pouvoir discrétionnaire de l’institution. Ce n’est pas à cette dernière de
décider sur quels droits elle doit veiller. Afin de pouvoir être choisie, elle n’a
qu’à respecter le droit de choisir des enfants, d’autant plus qu’elle traite des
individus institués en tant que personnes de droit. Une institution éligible
accroît les marges de choix – c’est-à-dire de vécu subjectif – de ceux qui la
choisissent.
Cependant, il lui sera impossible d’admettre la possibilité de choix sur
base du désir car il faut qu’on puisse le désirer. En effet, ses présupposés
épistémologiques et opératoires forment une trame, et l’organisation
symbolique nécessaire pour postuler un choix repose sur une loi paternelle
verticale. Comme l’enfant des rues évolue en l’absence d’une telle loi, la
capacité symbolique requise pour assumer le choix manque. Si bien que
l’institution en arrive à une impasse épistémologique. L’hégémonie de la
hiérarchie père-enfant au sein de l’État est corrélée au même axe dans les
théories et modèles psychologiques et dans les organisations institutionnelles
correspondantes. La condition d’orphelin des enfants des rues, le manque
symbolique qui en découle ainsi que l’impossibilité de faire un choix suite
à cette carence, ne sont pas des suppositions faites librement par les
institutions mais des impositions subjectives instituées par l’État, qui
aujourd’hui se dissolvent. Ainsi, le postulat d’un axe symbolique horizontal
donnant la capacité de choix en dehors de l’hégémonie de l’axe parent-
enfant, se heurte à une série d’obstacles tenaces au sein de l’institution. Il ne
faudrait pas concevoir cet enracinement des présupposés comme une erreur,
mais comme le signe du maintien de ce qui a été institué sans tenir compte
de son efficacité, et comme la concrétisation d’un mode de pensée qui ne se
modifie pas facilement. L’adhésion des institutions au discours père-enfant
qui nie le vécu des enfants, empêche toute autre représentation. L’axe
fraternel, proscrit sur deux plans (institutionnel et théorique), interpelle de
manière symptomatique la zone illisible de l’institution.
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[1]
Traduction de l’espagnol par Patricia N. Rossi, revue et corrigée par E. Goldbeter.
Ce texte a été publié in Droeven J. (2002) :
Sangre o eleccion, construccion fraterna,
Ediciones del Zorzal, Argentine.
[2]
Psychologue, psychotérapeute de famille. Membre fondateur de la Fondation des
Familles et des Couples (Fyp). Enseignante de troisième cycle à l’Université de
Buenos Aires. Présidente de la Fondation pour la Recherche et la Clinique Familiale
(FF).
[3]
Master en Sciences de l’Éducation. Spécialiste dans le domaine de l’Enfance,
essentiellement de la problématique des enfants vivant à la rue. Enseignant au
Ministère de la Santé.
[4]
Licencié en Histoire. Director de Estudio Lewkowicz y Asociados, Estudio e
interfaces de estrategias de pensamiento. Enseignant et chercheur à l’Université de
Buenos Aires.
[5]
Ne voulant pas appliquer ici une pensée politiquement correcte bien établie, en
imposant des lourdeurs dans le discours, nous allons inclure dans les mots « frère, fils
et paternel » respectivement « soeur, fille et maternel ».
[6]
S’agissant de notes prise à partir d’un dialogue, le recours aux guillemets sert à
désigner des affirmations de l’un de nous, alors que les fragments en italique signalent
le ton de la voix, en particulier l’intensité d’expression d’Edgardo Grinschpun. Par
ailleurs nous réutilisons plus loin les caractères italiques pour indiquer les citations
faites au cours d’entretiens avec des enfants des rues.
[7]
Selon une communication personnelle d’Emiliano Galende à Juana Droeven : « […]
Il est probable que cet enfant, pendant sa plus tendre enfance, a pu compter sur un
support Oedipien et fraternel (avec son père, sa mère, ses frères), qui a ensuite
disparu ; c’est alors que commence sa propre construction de liens sociaux. Ces liens
servent à construire la subjectivité, je n’en doute pas, […] n’importe quel lien social
durable est une source de subjectivité. Celle-ci n’est pas seulement produite par le
vécu Oedipien et le Complexe fraternel. Elle se construit tout au long de la vie car si
la subjectivité est essentiellement un système producteur de sens, de valeurs morales,
de significations, etc., elle restera ouverte aux réalités socio-culturelles […]. » Cet
entretien illustre un problème très actuel : les enfants des rues tendent à reconstruire
des rôles familiaux avec d’autres enfants se trouvant dans la même situation. Ils ne
forment pas seulement des bandes, mais des cellules de socialisation très importantes
pour leur avenir mental. Les institutions s’occupant de mineurs, avec une politique de
placements en foyers, détruisent et répriment les possibilités subjectives des enfants.
Il est de plus en plus évident qu’il faut aider les enfants à développer …/…
…/…des mécanismes spontanés qui les font se rassembler d’une façon solidaire et
fraternelle par le biais d’une aide spécifique qui leur offrirait des logements, de la
nourriture, des conditions d’hygiène, etc. La solution ne consiste surtout pas à les
enfermer dans des foyers. Ils ont raison de s’en échapper, car le pouvoir autoritaire
et hiérarchique rompt et empêche la fratrie et n’introduit aucun rôle symbolique de
la famille.
[8]
La mémoire – ou ce qu’on désigne ainsi dans divers contextes – présente deux aspects.
L’aspect institutionnel se rapporte toujours à une mémoire parent-enfant ascendante,
alors que la mémoire du sujet possède une structure horizontale ou réticulaire, et
qu’elle conserve le ton du souvenir personnel.
Laquelle de ces mémoires l’emporte
en tant que recours subjectif ?
L’institution mène une véritable lutte à mort pour l’instauration de la mémoire
compatible avec ses présupposés théoriques et pratiques, (Edgardo Grinschpun).
[9]
« Lorsque l’on observe la terminologie des personnes s’occupant des enfants, on se
rend compte que les médecins parleront d’un enfant malade ; pour le travailleur
social, c’est un enfant vulnérabilisé, pour l’avocat, c’est un client. Et tout ceci, à partir
du même nom car “ enfants des rues ” est une classification. Ces personnes essayent
de classer les liens en fonction du groupe d’appartenance des enfants : les groupes les
plus dangereux, les moins dangereux, les plus toxicomanes, les plus délictueux.
Toutes les lectures s’appuient sur une structure typique de groupe où il y a un leader
auquel les autres obéissent. Cependant, il existe une dynamique, les rôles, loin d’être
fixes, ne cessent de s’échanger comme dans les groupes d’adolescents. Les leaderships
fixes supposent un schéma parent-enfant ; ceux qui changent se rapprochent du
schéma du choix fraternel » (Edgardo Grinschpun).
[10]
L’histoire fraternelle comporte donc deux sources contradictoires de valorisation :
d’une part, les enfants lui accordent une énorme importance dans leurs propres
familles d’origine, face à la circulation des beaux-pères, et d’autre part, parce que
dans la rue, les liens s’établissent évidemment en dehors de la présence du père. La
probabilité d’y construire ou d’y entretenir des liens fraternels sera ainsi plus grande.
Il n’y a cependant aucune théorie psychologique qui aborde ce genre de liens, ni de
foyer d’accueil en mesure de les accepter et de les enrichir.
[11]
« L’enfant n’est écouté que pour son histoire chronologique, logique, mais ce qui
ressort de son discours n’est pas entendu » déclare à ce propos Edgardo Grinschpun.
[12]
Avenue de Buenos Aires où est situé le CAINA : centre de jour dynamique où les
enfants vont par plaisir. Cette confrontation à leur choix et au fait qu’ils ne sont pas
battus, bouscule les théories des membres des institutions. Ce centre fonctionne déjà
depuis 8 ans (Edgardo Grinschpun.).