Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux
De Boeck Université

I.S.B.N.2804144968
236 pages

p. 173 à 184
doi: en cours

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no 32 2004/1

2004 Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau

Quand on est deux, on a moins peur... Réunions intra-fratrie en institution

Fabienne Fauveaux  [1]
Depuis 1999, dans le cadre de deux sections d’un service d’accueil et d’accompagnement éducatif pour enfants et adolescents, du Service d’Aide à la Jeunesse en Belgique, nous avons proposé à des fratries en accueil un lieu de liberté d’expression de leurs règles familiales dans le but de réduire l’escalade symétrique entre les règles familiales et institutionnelles. Nous nous sommes ainsi rendus compte qu’en légitimant les liens entre frères et sœurs au sein de l’institution, nous leur permettions de reconstruire des liens de solidarité intra-familiale et de connaître l’immense richesse de ne pas être seul.Mots-clés : Fratrie, Placement, Règles familiales, Attachement, Résilience. Since 1999, we have chosen to work more specifically with groups of siblings in a service providing support to children and teenagers in the framework of the « Aide à la Jeunesse » policy. The inclusion of siblings among groups of institutionalized children allowed us to provide a space for free expression of their family rules and to reduce the potential risk of symmetrical escalation between these rules and institutional rules. We realized that this kind of work restores, within the institution, solidarity bonds between sisters and brothers and allows children to feel the immense resource of not being alone.Keywords : Siblings, Institutional admission, Family rules, Attachment, Resilience.
 
1. Introduction
 
 
Je vais vous parler ici de Marilène, Laura , Bertrand et Rudy mais aussi de Géraldine, Gontrand et Aurore, et de Véronique, Valériane, Violène, Vanessa, et Véra. Je voudrais vous parler de bien d’autres enfants encore… Mais la liste en est trop longue. Pourquoi eux ? Parce qu’ils ont au moins deux points communs : ils ont vécu ensemble dans des services d’accueil et d’accompagnement de l’Aide à la Jeunesse, et de plus, ils forment des fratries.
C’est en tant que psychologue prestant depuis plus de 10 ans dans le cadre de l’Aide à la Jeunesse au sein de deux services de l’Institut Notre- Dame de Lourdes (l’Horizon, et Haute-Pierre, repris comme service d’accueil et d’accompagnement) que je vais tenter de vous faire part de notre expérience et des réflexions qui en découlent. Ces institutions reçoivent une quinzaine d’enfants âgés de 0 à 18 ans, pour qui la nécessité d’être écartés du milieu familial a été reconnue par la société via un jugement du tribunal de la jeunesse ou dans le cadre d’un accord d’aide du service de l’Aide à la Jeunesse en collaboration avec les parents (Décret de l’Aide à la Jeunesse de 2001). De manière assez générale, la population visée par notre action pédagogique a expérimenté à un moment ou à un autre, une relation d’attachement non-sécurisante constituant un facteur de risque majeur pour l’enfant dans son développement psycho-affectif (Palacio-Quintin, 2000).
En 1999, poursuivant une formation à l’intervention systémique, j’ai soulevé au sein des réunions d’équipe pluridisciplinaire des questions sur le sens que nous, acteurs de l’aide à la jeunesse, donnions au terme fratrie. Nous avons alors observé comment des enfants possédant un vécu commun au sein d’une famille, ayant dû répondre à des règles identiques, pouvaient s’intégrer dans un groupe d’enfants obéissant eux-mêmes à des règles non plus familiales, mais institutionnelles, et possédant du fait de leur placement, un vécu commun (Aebischer & Oberlé, 1998). Si cette fratrie nouvellement entrante dans l’institution se pliait aux règles institutionnelles, ne serait-ce pas un signe de déloyauté à l’égard de sa famille ? Quel enfant se risquerait à être désigné comme traître par ses frères et sœurs ? Un membre de la fratrie va-t-il affirmer son appartenance fraternelle ou profiter du contexte relationnel pour développer un processus de différenciation ? Et nous intervenants, comment allons-nous pouvoir gérer au mieux ce sous-groupe qui resserre ses liens face aux intrus que nous sommes ? Aujourd’hui, le fait de réunir une fratrie avec deux intervenants pour lui offrir un lieu à elle, et donc un vécu non seulement commun mais spécifique (car le vécu commun est partagé par l’ensemble des enfants accueillis et fait plutôt référence à la « fratrie institutionnelle »), va de soi. Plus qu’une méthode d’action nouvelle nécessitant la mise en place d’un cadre d’intervention, c’est notre regard par rapport aux relations entre les enfants que nous accueillons, qui a été modifié.
 
2. Le cadre d’intervention
 
 
A. La dynamique du groupe de résident, tel un orchestre qui doit s’accorder, ou comment rester chef d’orchestre
Considérant notre institution comme un système (cf. Meynckens- Fourez, 1994), notre intervention va tenter de resituer la fratrie en tant que sous-système à l’intersection des systèmes familiaux et institutionnels. Comme tout système, la fratrie est organisée par des règles. Nous considérerons ses membres comme les détenteurs de règles familiales communes au sein du groupe d’enfants hébergés, lui-même sous-système soumis aux règles institutionnelles. À côté du projet pédagogique individuel, nous reconnaissons donc un projet de fratrie qui a pour but de permettre à ses membres d’effectuer des recherches de solutions (par exemple, pour se protéger les uns les autres, ou pouvoir accepter l’éloignement de l’un des leurs sans le vivre comme une rupture relationnelle) ; ce projet s’enrichira de tous les éléments que les frères et sœurs nous amèneront en réunion. Le fait de vivre des expériences constructives communes et de reconnaître à chaque membre de la fratrie son besoin d’appartenance tout en lui permettant d’exprimer sa différence, est un processus dynamique qui a un effet sur les relations actuelles, mais agit également de manière préventive sur la génération suivante.
L’idée de réunir une fratrie et de travailler avec elle dans le cadre d’une co-intervention mixte, est née il y a cinq ans, au sein du service Horizon. Nous venions alors d’accueillir une fratrie de six enfants qui avait réussi, en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, à déstabiliser la dynamique de l’ensemble du groupe. Nourris de notre réflexion préalable, nous étions conscients du fait que la fratrie exprimait les règles familiales à travers son vécu. Avec l’intégration d’une grande fratrie dans nos murs, nous observions une lutte d’influence entre les règles de la fratrie issues principalement d’un itinéraire commun, et celles du groupe préalablement établi. Nous étions donc face à un processus d’adaptation mutuelle de deux systèmes. Nous avons voulu miser sur la richesse et la complexité de la situation, et donner un lieu à cette fratrie pour s’exprimer, tant dans son appartenance familiale que dans la différenciation de ses membres. Si nous nous basons sur un objectif tel que la libre expression des règles au sein de fratrie, nous pourrions facilement considérer que ces enfants n’ont pas besoin de co-intervenants puisqu’ils ont naturellement une propension à les exprimer. Mais le but ici n’est pas de les exprimer uniquement en termes d’opposition entre endo- groupe et exo-groupe, mais bien de reconnaître à la fratrie son besoin d’appartenance et donc de faire passer le message : « être ensemble frères et sœurs, c’est une réelle richesse pour vous, même si parfois, chacun de vous préfèrerait être tout seul ; cette opportunité, utilisez-la pour être plus fort, en comptant les uns sur les autres ; en tant qu’intervenants, nous sommes les garants de la dimension constructive de vos échanges ».
C’est pourquoi, aujourd’hui, je souligne l’importance de remettre cette expression dans un cadre, non pour la museler, mais pour lui permettre d’être entendue sans risque et donc d’être valorisée. C’est dans la durée que les relations s’inscrivent, c’est aussi dans le respect de soi et de l’autre. Ces réunions permettent aussi de guider ces enfants afin qu’ils parlent de ce qui s’est passé après une dispute ou encore qu’ils se mettent à la place de l’autre, qu’ils puissent verbaliser les raisons pour lesquelles ils sont si irrités lorsque tel membre du groupe prend la parole ; bref, ces réunions leur permettent d’expérimenter leur fratrie, d’observer leurs propres mouvements et leur répercussion sur les autres (Meynckens-Fourez,1999), de méta-communiquer (cf. Watzlawick et al., 1972). Permettre que dans une fratrie, un membre soit pareil et pourtant si différent, est pour nous une expérience à la base de la construction de l’individu.
Les réunions intra-fratrie sont donc nées à partir de ces expériences. Durant leur balbutiement, elles furent utilisées comme cadre pour l’expression des règles : d’une part, ces frères et sœurs avaient un lieu pour s’exprimer – nous les aidions à le faire de manière constructive –, d’autre part, nous les reconnaissions comme membres à part entière d’un système familial et nous le déclarions aux yeux de tous. Légitimés dans leur appartenance familiale, ils pouvaient se permettre de vivre plus sereinement avec leurs différences et leurs points communs, non parce qu’ils faisaient partie d’une même famille, mais parce qu’ils vivaient, tous, une situation d’écartement du milieu familial, et ce pour des raisons différentes et dans des modalités variées. Souvent, j’utilise la métaphore de l’orchestre : les enfants jouent tous dans le même orchestre, mais il y a des violons, des trompettes et d’autres instruments qui créent la mélodie. Quant à nous, intervenants, assistants sociaux, éducateurs, psychologues, membres du système institutionnel, nous avons redéfini notre finalité, nos objectifs et mis en place des moyens. La salle de concert est prête, les spectateurs sont tous là, il reste maintenant à créer la mélodie…
B. Schématisation des réunions intra-fratrie, un système à part entière à l’intersection de la famille et de l’institution
Très rapidement, le besoin de trouver un schéma représentatif des différentes relations mises en jeu lors de ces réunions intra-fratrie m’a semblé important. Ainsi, lors des trois premières années de ma réflexion, j’ai revu et corrigé de nombreux schémas qui me semblaient, chacun, apporter une note différente selon que nous partions de l’impact des réunions intra- fratrie sur le système familial, de l’implication de ce travail au sein du système institutionnel, ou de la notion de pouvoir et de prédominance des règles.
On peut représenter sous forme de schéma la « photographie » du sous-système créé à travers les réunions intra-fratrie.
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Le fait de situer les réunions intra-fratrie à l’intersection de deux cultures, de deux systèmes, se réfère au modèle thérapeutique qui postule que ni la famille ni l’institution ne se phagocytent, mais qu’au contraire, il y a une reconnaissance mutuelle de ces groupes de référence et donc du besoin d’appartenance exprimé par chacun (cf. Aebischer & Oberlé, 1998).
 
3. La fratrie comme ressource résiduelle d’une famille éclatée. Le phénomène de résilience
 
 
Peut-être est-ce parce que la petite fille qui est en moi est séduite par l’aspect magique du phénomène de résilience, ou encore parce que je reste une incorrigible optimiste, que je prends plaisir à vous présenter la réflexion qui suit.
Ayant commencé par intervenir auprès d’adolescents dits « difficiles », et donc principalement en fin de cursus institutionnel, j’ai dû trop souvent travailler dans le cadre de « moins mauvaises solutions » ; la notion d’irréparabilité était parfois bien présente dans les mandats que nous recevions. Alors, imaginer, se dire que des personnes peuvent rebondir sur leurs difficultés et les muer en ressources, et s’avérer socialement compétentes malgré tout ! Sans doute ces idées touchent-elles à mes valeurs, mon idéal, mes finalités professionnelles.
Passons outre ce vagabondage de l’esprit. Dans le cadre de l’hébergement d’enfants, nous rencontrons des familles présentant des difficultés multiples : problématiques financières, médicales, sociales, psychologiques, familiales, le tout imbriqué et présenté sous forme d’un magma indifférencié … auquel se greffe la notification de placement des enfants. Nous devons souvent déplorer la grande solitude dans laquelle se trouvent ces familles, hormis le réseau des intervenants du contrôle social.
Nous recevons donc une fratrie avec son fonctionnement, ses règles. Face à nous qui sommes pour eux des adversaires (ceux qui concrétisent l’éclatement familial), leurs liens de solidarité se resserrent, et c’est dans leur manière de se trouver ensemble que je perçois une forme de ressource résiduelle (Lemaire, 2000) de leur famille pourtant éclatée. En effet, lorsque dans les générations antérieures, une sorte d’épuisement à aller au secours d’autrui et un désinvestissement des relations se manifestent, le fait que des enfants luttent au sein de la fratrie pour faire valoir leurs règles d’appartenance familiale est à sauvegarder et à structurer.
C’est dans l’ouvrage dirigé par Pourtois & Desmet (2000) et en particulier dans le chapitre écrit par Cyrulnik (2000) que j’ai pu lire les mots qui décrivaient ce que j’avais pressenti jusque-là. Ces auteurs abordent le potentiel de la résilience à partir de deux systèmes de défense, l’un, intérieur, faisant référence aux mécanismes de défenses psychologiques bien développés par les psychanalystes, l’autre extérieur, au sein duquel les services de l’Aide à la Jeunesse ont pour mission de s’inscrire. Les défenses extérieures s’apparentent à une main tendue, des mots pour s’exprimer, des jeux, la culture, et font référence à l’être relationnel. Cyrulnik (1999) ajoute qu’il s’agit d’un point d’appui permettant à la construction de l’individu de reprendre. La fratrie en tant que système relationnel à part entière, peut mettre en place en son sein, des relations d’attachements secondaires. Ces « micro-résiliences » constituent autant de mains tendues. Elles permettent d’éviter le désert affectif et sont donc à la base de notre travail psycho- éducatif. Selon Guedeney (2002), le meilleur test de la résilience à long terme est bien le fait de devenir parent, et donc de questionner ses propres patterns d’attachement.
Par ailleurs, Palacio-Quintin (2000) de l’Université du Québec, se penche sur les relations d’attachements multiples de l’enfant en tant qu’éléments de résilience ; j’ai été particulièrement intéressée par son modèle flexible et multidéterminé de l’attachement.
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Ce modèle, articulé sur l’analyse des mécanismes de résilience, ouvre de nouvelles perspectives dans le travail avec des fratries vivant des situations psychoaffectives difficiles. Lemay (2002) met par ailleurs en évidence le rôle des déterminants affectifs et familiaux, et il souligne le processus interactif et donc rétroactif impliquant l’individu et son milieu. Le fait de développer des processus intégratifs salvateurs serait lié à la présence de variables structurantes provenant du milieu extérieur. Or, en mettant en place des réunions intra-fratrie et en soulignant l’importance d’interactions constructives et structurées, nous intégrons une variable dans l’environnement des jeunes : nous leur donnons la possibilité de valoriser une relation existant préalablement et pouvant s’intégrer tant dans la culture familiale que dans la culture institutionnelle ; nous respectons par là les deux groupes d’intégration des enfants (cf. Aebischer & Oberlé, 1998).
Abordons maintenant le lien entre la pratique des réunions intra- fratrie et l’approche contextuelle. Dans le cas d’une fratrie placée, comportant un enfant de moins de deux ans et un aîné pré-adolescent ou adolescent, nous observons fréquemment une relation d’attachement secondaire sécurisante du jeune enfant envers l’adolescent. Lorsque l’on retrace avec l’aîné l’histoire de cette relation, il apparaît que ce dernier a compensé un comportement maternel non sécurisant.
Au regard de l’œuvre de Boszormenyi-Nagy, (Van den Eerenbeemt & Van Heusden, 1994) et plus particulièrement de ce qui concerne l’équilibre du donner et du recevoir dans la relation – ce qu’il nomme l’éthique relationnelle – nous percevons combien il a été important pour l’adolescent de pouvoir donner au cadet et ainsi d’avoir acquis une certaine légitimité. L’aîné s’est senti utile et compétent dans ce lien. Le plus jeune a eu ainsi l’occasion de construire une relation d’attachement sécurisante. Lorsque nous rencontrons les fratries, nous sommes souvent touchés par le rôle de soutien de ses frères et sœurs tenu par l’un des enfants. Ce type de relation s’est construit pour des raisons de « survie » et a bien souvent permis de « donner le change » pendant un certain temps auprès des intervenants sociaux. Lorsque qu’une procédure de placement est mise en place, il me paraît important de ne pas condamner cette parentification.
L’expérience nous montre qu’il est bénéfique de favoriser une relation parentifiée positive entre deux membres d’une fratrie et donc de permettre un échange équitable dans l’équilibre de la balance du donner et du recevoir. Cet équilibre nécessite une reconnaissance mutuelle : donner en fonction de ce que l’autre sait recevoir et recevoir en fonction de ce que l’un sait donner. Le contexte de solidarité et de responsabilité permettant à un enfant de s’insérer dans l’expérience de la parentalité et de gagner de la reconnaissance en retour, peut être une expérience positive. Les éducateurs de l’hébergement de l’Aide à la Jeunesse ont un rôle important dans ces relations car eux-mêmes auront à établir une relation équilibrée tant avec l’adolescent qu’avec le jeune enfant. Guy Ausloos [2] considère que si les parents ne jouent plus leur rôle, il arrive souvent qu’un enfant prenne leur place. Comment alors peut-il en sortir lorsque ce n’est plus nécessaire ? Afin d’aider l’enfant à démissionner de ce statut parentifié, il serait adéquat que les personnes qui le réassument, félicitent l’enfant des compétences qu’il a montré à cette place et lui reflètent celles qu’il a maintenant en tant qu’enfant (cf. Ausloos, 1996).
Après avoir tenté de souligner l’importance des facteurs de résilience et de ressource résiduelle dans le travail avec les fratries, je voudrais maintenant analyser l’aspect préventif de cette approche. L’hypothèse de départ est qu’en reconstruisant des liens de solidarité empreints d’humanité entre frères et sœurs, nous favorisons chez eux l’aptitude à se créer un entourage relationnel qui sera adéquat et aidant lorsque chacun prendra son envol.
En étudiant les arbres généalogiques des enfants placés, je me suis rendue compte à quel point les membres des générations qui les ont précédés ont été privés de la possibilité d’être soutenus par leur fratrie et n’ont donc pu créer un réseau d’entraide inspiré d’un lien fraternel.
Je souhaite valoriser et soutenir ces fratries d’enfants dans les liens qui les unissent, afin de ne plus voir s’inscrire la génération à venir sur les listes des prises en charge de l’Aide à la Jeunesse. Cela implique de donner à ces fratries un sol fertile pour y cultiver les relations les plus durables de la société humaine, à savoir les relations entre frères et sœurs.
Ces relations sont nourries de l’image que les enfants ont de la fratrie de leurs propres parents. Or, dans le contexte où nous prestons en tant qu’intervenants sociaux, peu de relations sont maintenues entre les parents et leurs propres frères et sœurs. De plus, il devient de plus en plus rare de pouvoir compter sur une filiation identique pour chaque enfant ou pour chaque membre de la fratrie des parents. Nous sommes donc face à des fratries reconstituées (Angel, 1996) parcourues par des transmissions inter- générationnelles du traumatisme (Tilmans-Ostyn, 1995). Nous devons garder à l’esprit que pour comprendre la situation des enfants que nous accueillons, nous ne pouvons nous limiter à la prise en compte de leur contexte relationnel antérieur ou actuel, et que bien souvent, nous sommes face aux dénonciations de traumatismes vécus par leurs parents. Un autre cas de figure rencontré fréquemment dans les interventions de l’Aide à la Jeunesse est celui des enfants portant le patronyme d’un père qui n’est pas le leur, et partageant avec leurs frères et sœurs de lourds secrets familiaux. Tous présument que chacun est au courant de son contenu, mais personne n’en parle ouvertement, ce qui favorise de réels malentendus et des rancœurs s’étalant sur de longues années.
Voici un exemple tiré de ma pratique institutionnelle : Lucie est l’aînée d’une fratrie de trois ; ses deux frères, Vincent et Samuel, posent problème au sein de la cellule familiale, la maman n’arrivant pas à les conduire à l’école le matin. Elle demande l’aide du Service de l’Aide à la Jeunesse, car ses deux fils, âgés respectivement de 5 et 7 ans, ne l’écoutent pas. Une hospitalisation de la maman étant prévue, la prise en charges hors du milieu familial s’avère la seule solution. Cette maman a été placée dès son jeune âge et n’est sortie de l’institution que pour se mettre en ménage alors qu’elle était déjà enceinte. Enfant, elle a été abandonnée par sa mère. Pour elle, la solution ne peut provenir que des intervenants sociaux ; en effet, son entourage familial est soit aux prises de difficultés, soit inaccessible à la suite de conflits.
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Dans la vignette présentée ci-dessus, nous pouvons pointer des difficultés familiales importantes à la génération précédente, ayant nécessité un écartement d’un ou de plusieurs enfants du milieu familial. Nous avons très peu de références quant à des grand-oncles ou grand-tantes (de la génération des grands-parents) ou quant à des frères et sœurs venus seconder les parents lors d’une épreuve. Tout en relativisant mes propos qui sont ici des hypothèses, j’aurais envie de dire qu’il semble plus facile de transmettre à travers les générations l’implication du contrôle social et le placement des enfants, et que le fait d’avoir été placé au cours de son enfance ne favorise par la solidarité intra-fratrie voir intra-familiale. C’est justement pourquoi il me paraît prioritaire de repenser nos interventions; la pratique que nous avons avec les fratries est un maigre apport mais s’avère toutefois utile à cette fin.
 
4. Conclusion
 
 
S’il ne suffit pas de mettre côte à côte différents ingrédients pour faire un plat, je dirais de manière semblable qu’il ne suffit pas de mettre des enfants issus d’une même lignée côte à côte pour en faire une fratrie et ainsi endiguer le processus d’isolement des familles que nous rencontrons. Les enfants sont porteurs d’espoir et peuvent parfois recréer au sein de leur système familial des processus d’entraide qui seront autant de liens favorisant l’intégration sociale. La fratrie représente une micro-société. En apprenant aux enfants à gérer ensemble des difficultés, nous leur offrons un modèle dans lequel l’intervenant social n’est pas le seul à apporter une solution. Les réunions intra-fratrie sont des lieux d’expérimentation et d’apprentissage.
Nous ne pouvons pas encore juger de l’impact réel de notre action car ce sera la génération prochaine qui la sanctionnera ; mais au regard de la manière dont évoluent les fratries que nous avons rencontrées, nous sommes touchés par l’attention et le respect que leurs membres se portent entre eux. Tous ces petits éléments font que nous croyons en notre action et que nous avons également confiance en l’avenir de ces enfants. Comme je l’écrivais au terme de l’introduction, c’est bien notre regard sur ces enfants qui est modifié.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  AEBISCHER V. & OBERLÉ D. (1998)  : Le groupe en psychologie sociale. Dunod, Paris.
·  ANGEL S. (1996) : Des frères et des sœurs. Les liens complexes de la complexité. Robert Laffont, Paris.
·  AUSLOOS G. (1996) : La compétence des familles. Erès, Toulouse.
·  CYRULNIK B. (1999) : Un merveilleux malheur. Odile Jacob, Paris.
·  CYRULNIK B. (2000) : La résilience ou le ressort intime. In POURTOIS J.-P. & DESMET H. (Eds) : Relation familiale et Résilience. (pp. 95-111), L’Harmattan, Paris.
·  GUEDENEY A. (2002) : Les déterminants précoces de la résilience. In CYRULNIK B. (sous la dir.) : Ces enfants qui tiennent le coup. (pp.13-26), Hommes & Perspectives /Martin Média, France.
·  LEMAIRE J.M. (2000) : Les interventions déconcertantes in Violence et contexte. Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratique de réseaux 24 : 31-43.
·  LEMAY M. (2002) : Résister : rôle des déterminants affectifs et familiaux. In CYRULNIK B. (sous la dir.) : Ces enfants qui tiennent le coup. (pp. 27-43), Hommes & Perspectives /Martin Média, France.
·  MEYNCKENS-FOUREZ M. (1994) : L’institution comme système. In L’institution résidentielle, médiateur thérapeutique, pp. 29-47. Pratique de l’institutionnel. Matrice, Bruxelles.
·  MEYNCKENS-FOUREZ M. (1999) : La fratrie, le point de vue éco-systémique, in TILMANS-OSTYN E. & MEYNCKENS-FOUREZ M. : Les ressources de la fratrie. (pp. 36-68), Erès, Toulouse.
·  Ministère de la Communauté Française (2001) : Décret Relatif à l’aide à la jeunesse ré-édition Ministère C. F. Bruxelles.
·  PALACIO-QUINTIN E. (2000) : Les relations d’attachement multiple de l’enfant comme élément de résilience. In POURTOIS J.-P. & DESMET H. : Relation familiale et résilience. (pp 113-136), L’Harmattan, Paris.
·  POURTOIS J.-P. & DESMET H. : Relation familiale et résilience. L’Harmattan, Paris.
·  TILMANS-OSTYN E. (1995) : La thérapie familiale face à la transmission intergénérationnelle de traumatisme. Thérapie familiale16 (2) : 163-183, Génève.
·  VAN HEUSDEN A. & VAN DEN EERENBEEMT E. (1994) : Thérapies familiales et générations, aperçu de l’œuvre d’Yvan Boszormenyi-Nagy. PUF, Paris.
·  WATZLAWICK P., BEAVIN B. J. & JACKSON D. D. (1972) : Une logique de la communication. Seuil, Paris.
 
NOTES
 
[1] Psychologue clinicienne, psychothérapeute. Institut Notre-Dame de Lourdes, service d’accompagnement et d’accueil éducatif, Yvoir, Belgique.
[2] Conférence donnée en 1998.
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