Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux
De Boeck Université

I.S.B.N.2804144968
236 pages

p. 185 à 192
doi: en cours

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no 32 2004/1

2004 Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau

Les fratries à l’épreuve du temps : dentelles ou lambeaux de fraternité ?

Thierry Darnaud  [1]
Dans cet article nous verrons que si la fraternité est un sentiment durable, elle n’est pas pour autant liée à une parentèle mais à l’existence de liens affectifs forts au sein d’un groupe humain. À l’aide de trois cas de figure rencontrés fréquemment dans notre pratique auprès des personnes âgées, nous verrons comment le sentiment de fraternité trouve ses racines dans le partage de valeurs mythiques.Mots-clés : Fraternité, Personne âgée, Double lien, Aidant naturel. In this article, we will see that if fraternity is a persistent feeling, it is not necessarily linked to a kinship but to the existence of strong affective links in a human group. Drawing on three examples from our practice with old people, we will see how the feeling of fraternity finds its roots in the share of mythic values.Keywords : Fraternity, Old people, Double bind, Natural care giver.
Les personnes âgées nous invitent à porter un regard différent sur la notion même de fratrie. L’intervention auprès de ces populations nous confronte presque toujours à des constellations familiales d’une grande complexité. Les personnes âgées d’aujourd’hui sont encore souvent issues de familles nombreuses et sont plus d’une fois, elles-mêmes, des parents de plusieurs enfants et des grands-parents, voire des arrières-grands-parents pour de nombreuses fratries. Ainsi, quand nous accueillons une personne âgée, nous sommes confrontés à plusieurs fratries. Il est d’ailleurs assez fréquent de rencontrer des familles où une même problématique se répète de façon transgénérationnelle. Toutefois, nous ne nous intéresserons pas à vérifier l’éventuelle répétition ou non d’une configuration relationnelle au fil des générations. Ce sont trois types de situation, eux aussi croisés à plusieurs reprises dans notre pratique, qui ont retenu notre attention pour cet article. Ces situations familiales éclairent de façon pertinente la question du lien relationnel particulier qui relie les différents membres d’une fratrie et qui persiste bien souvent alors que les épreuves traversées auraient dû, à première vue, le rompre. Si ce lien particulier est tissé de façon singulière au sein de chaque famille, il n’en demeure pas moins qu’il est, de toute évidence, le fruit du partage d’un moment de vie commune dans l’enfance et non celui d’une filiation. Ainsi, qu’elles soient faites d’amour ou de haine, les relations au sein d’une fratrie s’expriment toujours avec une force et une constance étonnantes. Ce constat nous amène à penser que la manière singulière selon laquelle s’origine un lien fraternel n’est certainement pas étrangère à ses qualités.
Nous ne nous attarderons pas sur les cas de discorde car nous sommes tentés de dire que depuis Abel et Caïn, il n’y a rien de vraiment nouveau. En revanche, les trois types de situation que nous allons présenter mettent en exergue ce qu’il est convenu d’appeler l’amour fraternel.
Toutefois, avant de dépeindre ces relations, il nous semble important de rappeler que quelles que soient la constellation familiale et la problématique, quand nous accueillons les différents membres d’une fratrie en tant que professionnel d’un service hospitalier spécialisé en gériatrie, nous nous retrouvons souvent au cœur d’un conflit de loyautés. En effet, les enfants font appel à nos services quand ils ne sont plus en capacité de décider par eux- même ce qu’il y a lieu de faire, c’est-à-dire quand le système familial est déséquilibré (Darnaud, 2003). Dans ces moments-là, même s’ils affichent une concordance de vue, celle-ci n’est que très rarement effective, si ce n’est pour venir chercher un argument qui puisse leur servir auprès du professionnel réputé compétent que nous sommes bien sûr !
Il ne faudrait pas croire benoîtement que notre appréciation de la situation soit attendue comme une aide à la réflexion permettant d’élaborer une solution. Notre avis est généralement pris comme un élément de référence qui va bien souvent permettre un choix, et qui offre la possibilité aux membres de la famille de se croire dédouanés vis-à-vis de la personne âgée. Ainsi, certains enfants pourront se présenter à la personne âgée comme n’étant pas coupables du placement en maison de retraite qu’ils ont demandé dans le couloir au médecin chef de service. D’ailleurs, que ce placement soit déguisé en séjour de convalescence ou non, ils n’en sont effectivement pas les responsables puisque c’est au nom de l’impossibilité de se suffire, médico-psychologiquement attestée, que le placement est agi. N’ignorant pas l’existence des jeux relationnels implicites, nous pensons qu’avant de dire notre expertise, nous devrions toujours nous demander à qui elle va être la plus utile. Ainsi, d’un point de vue éthique, nous devrions toujours nous interroger sur l’identité de notre client (cf. Pluymaekers 1996) : la personne âgée, les membres de sa famille ou son médecin traitant ?
De plus, les enfants ne sont que très rarement d’accord sur les choix qu’il faut faire pour leur aîné, et bien souvent, ils viennent chercher explicitement auprès du professionnel un arbitrage et non un conseil comme nous feignons parfois de le croire... Quels que soient le bien fondé et la pertinence de notre expertise, dès que nous formulons notre avis, celui-ci va peser lourdement dans le jeu relationnel et fait souvent basculer la décision en faveur d’un retour à domicile ou d’un placement en institution. De surcroît, il ne faut pas oublier que si notre analyse donne raison aux uns, c’est forcément aux dépens des autres. Si certains enfants sont contraints d’accepter, contre leur gré, les choix qui sont alors faits pour la personne âgée, notamment en ce qui concerne son lieu de vie, ils s’instituent alors naturellement en comité de haute surveillance. Nul ne devrait donc s’étonner que ceux-ci viennent demander des comptes via la justice de plus en plus fréquemment, dès lors que les choses n’évoluent pas comme annoncées. Nous entendons encore bien souvent, et malheureusement serions-nous tentés de rajouter, des responsables institutionnels garantir à des enfants opposés à un placement en maison de retraite, que tout va bien se passer dans leur institution ; ignorent-ils que seule la mort gagne ?
Nous sommes toujours dans l’impasse, pour ne pas dire dans l’erreur, dès que nous qualifions la démarche des différents membres de la famille ; ils ne font que défendre leur point de vue et ce, avec force, puisqu’ils sont persuadés que ce qu’ils pensent est le mieux pour leur aîné. Si la démarche de certains membres d’une famille peut nous paraître ambiguë ou autre, elle est néanmoins fondée à leurs yeux, et cela reste notre interprétation de ce que nous appelons la « réalité ». Toutefois, en tant qu’intervenant à la porte duquel la famille est généralement venue frapper sur les conseils du médecin de famille, nous ne devrions jamais oublier que nous courrons presque toujours le danger de nous retrouver pris dans une situation de double lien. Il est important de préciser que si les intervenants ne sont effectivement pas à l’origine des éléments nécessaires à la construction d’un double lien, c’est néanmoins leur positionnement qui va permettre la transformation d’une situation où les protagonistes sont en opposition, ou dans un paradoxe, en double lien. Nous devrions donc être toujours extrêmement vigilants au moment où nous formulons une réponse à une famille, et nous demander si nos propos permettent de commencer à élaborer une recherche de solution, ou s’ils permettent de rendre adéquate une réponse préétablie. Ces réponses, à défaut d’être correctes pour la personne âgée, sont souvent les plus aisées à mettre en œuvre dès lors qu’elles sont énoncées...
Nous ne développerons pas plus cette problématique du double lien ici, mais nous renvoyons le lecteur vers les nombreux écrits qui traitent de cette question, et plus particulièrement vers ceux de Hardy (2001), Elkaïm (1989) et Darnaud (1999).
La première situation qui nous a interpellés est celle des familles « recomposées » dans lesquelles il y a des beaux-enfants. De prime abord, nous avons généralement tendance à penser une fratrie comme étant l’ensemble des enfants nés d’un couple ; or, en gérontologie, le concept de fratrie ne désigne pas seulement ceux-ci. Dans notre pratique, nous avons rencontré des enfants qui ne sont pas les enfants de sang mais de cœur d’une personne âgée, et qui vont être contraints par le poids du droit, de rester spectateurs impuissants d’un placement-abandon ou d’un refus d’un nécessaire placement en maison de retraite. Il faut savoir que pour le droit français, seuls les enfants qui ont un lien de sang sont soumis à l’obligation alimentaire. Ainsi, dans une famille dite recomposée, un enfant d’un premier lit, élevé par sa mère et son beau-père, ne pourra s’opposer aux choix de l’enfant ou des enfants nés de cette union à l’endroit de son beau-père. S’il est en désaccord avec ses demi-frères ou demi-sœurs sur les choix qui sont faits pour celui qui, à défaut d’être son géniteur, n’en est pas moins son père, il ne pourra aucunement faire valoir son point de vue. Dans ce cas de figure, la loyauté qui le lie et qui est de bon aloi, va s’avérer être terriblement destructrice pour lui. Il ne pourra qu’assister impuissant à ce qui va se jouer. Que ses demi-frères ou demi-sœurs imposent ou refusent un placement en maison de retraite, il ne pourra rien faire et ce, même s’il est prêt à payer les frais inhérents au choix qu’il préconise…
Si les enfants de la personne âgée partagent tous le même avis, loin d’être simples, les choses resteront néanmoins claires. Mais, si les enfants ne sont pas d’accord sur les solutions à adopter, les jeux et enjeux relationnels que nous avons évoqués plus haut, vont se doubler ici des enjeux entre demi- frères et demi-sœurs, créant des situations d’une telle complexité que la marge de manœuvre de l’intervenant se réduit souvent alors à l’illusion de son existence. Pire, plus les choses sont conflictuelles, moins l’intervenant a la possibilité d’intervenir ! Notre expérience nous a appris que dans ces situations de crise, la parole des beaux-enfants a un poids particulier. Eux qui souvent s’interdisent de prendre part au débat, du fait de leur position particulière, s’avèrent toujours être une ressource apte à offrir une aide précieuse pour dénouer les conflits dès lors que l’intervenant sait leur donner une place dans la discussion. Les enfants qui jusque-là s’arc-boutaient sur leurs positions, ne peuvent généralement qu’infléchir leurs propos, tant l’avis des beaux-enfants est généralement empreint de bienveillance et d’humanité à l’endroit de la personne âgée. Ils prennent alors dans la discussion, dégagés des contingences matérielles, une place de grand-frère qu’ils n’ont peut-être jamais eue, mais qui, dans le cas particulier de la rencontre chez un tiers, s’instaure, et dégage très souvent une ouverture à une possible co-construction de solution par l’ensemble des protagonistes.
À notre avis, la désignation par la personne âgée d’une personne référente, telle que définie en Belgique, ne change pas grand chose pour ne pas dire rien. L’effet risque même d’être encore plus violent puisque certains travailleurs sociaux peuvent utiliser le contrat fait avec la personne âgée comme une fin de non-recevoir à l’endroit des beaux-enfants. L’histoire de la séparation du couple originel risque alors de resurgir avec toute la violence de la fracture des liens qu’ont connu les beaux-enfants, et de venir s’imposer à eux une nouvelle fois comme une facture du passé que nul ne pourra solder. De plus, quand les intervenants tombent dans le piège de se penser les garants de la volonté de l’aîné, l’enjeu de leur mission ne pourra que les aveugler, et ils risquent alors parfois de devenir les instruments de basses-œuvres que la personne âgée n’aurait ni voulues ni accomplies…
Mais, toutes les situations mettant en jeu des fratries ne sont fort heureusement pas conflictuelles, et notre expérience nous a montré que la fratrie d’origine demeure un point d’appui fort dans le grand âge. Nous ne savons si cela est lié à notre lieu d’exercice et à l’importance encore actuelle de la notion de famille dans la culture méditerranéenne, mais nous avons pu voir, à plusieurs reprises, des frères ou des sœurs être les seuls accompagnants d’une personne âgée lors de son entrée et de son séjour en institution. Nous avons rencontré deux types de situations où la solidarité et l’amour fraternels s’expriment avec force dans le grand âge.
Le premier cas de figure est celui où la personne âgée dépendante n’a pas eu de descendance. Contrairement à ce que nous pourrions être tentés de croire, les personnes âgées isolées se retrouvent très rarement seules quand elles ne peuvent plus se suffire à elles-mêmes. Ce sont souvent des frères ou des sœurs plus jeunes ou plus alertes qui aident à faire face au handicap et les accompagnent. Nous avons aussi fréquemment eu pour interlocuteurs dans ces cas-là, des neveux ou des nièces. Ils apportent le soutien en lieu et place de leurs propres parents, ceux-ci étant soit trop fatigués pour accomplir cette tâche, soit déjà décédés. Dans ces situations, l’aide est toujours empreinte de bienveillance, mais aussi de respect à l’endroit de la personne âgée dépendante. Les aidants familiaux accomplissent généralement leur mission en se référant non pas à ce qu’ils pensent, mais en respectant les règles avec lesquelles la personne âgée a toujours régi sa vie. Ces aidants sont très respectueux de l’autonomie des personnes âgées et nous ne pourrions pas en dire autant de nombreux enfants, voire de professionnels. En effet, l’étymologie du mot « autonomie » est le terme grec « autonomos » qui signifie : « qui est régi par ses propres lois ». Ainsi, est-il possible de dire que nous sommes régis par nos propres lois quand ce sont les autres qui les édictent, même si ceux-ci tentent de nous faire croire que c’est pour notre bien ? La définition de l’autonomie donnée par Didier Anzieu [2] – pouvoir gérer ses dépendances – n’est effectivement pas applicable aux personnes âgées qui ne sont plus en mesure de dicter leurs choix. Ainsi paradoxalement, les professionnels que nous sommes, parlent des nécessaires actions que doivent accomplir les personnes âgées pour leur autonomie alors qu’il s’agit en fait d’hétéronomie !
Le deuxième cas de figure est celui où, bien qu’ayant des enfants, ce sont des frères, ou plus souvent des sœurs, qui l’accompagnent dans un parcours de fin de vie. Ces situations sont très souvent la résultante d’une histoire chaotique entachée de maltraitance et/ou d’autres méfaits. Les sœurs de ces personnes âgées nous ont souvent confié que quoi qu’ait fait leur frère ou leur sœur, il/elle n’en reste pas moins un membre de leur famille. Nous nous garderons bien ici de tout jugement, mais ces situations sont nettement plus fréquentes qu’il n’y paraît. Elles mettent en évidence la solidité du lien fraternel, et nous avons toujours vu ces sœurs accomplir ce qu’elles estimaient être leur devoir, jusqu’au bout.
Les trois types de situation que nous venons de décrire, nous amènent à formuler quelques réflexions sur la qualité du lien fraternel, la première étant de constater que quand il existe, il est solide et pérenne.
Pour avoir connu des personnes âgées abandonnées par l’ensemble de leur famille, nous savons bien que ce n’est pas le fait d’être né entouré de frères et de sœurs qui fait le lien fraternel. L’étymologie nous indique une piste riche pour la compréhension de ce phénomène. En effet, ce sont les Chrétiens qui, les premiers, vont parler de fraternité en se reconnaissant frères et sœurs dans le partage de leur foi. Cette appartenance à une famille mythique leur permettait de trouver la force de résister aux vexations et aux représailles que leur croyance les amenait à supporter et subir. Ainsi, l’amour fraternel ne serait pas le produit d’une filiation mais bien celui d’une cooptation autour du partage d’une croyance, d’une valeur mythique, cultivée au sein d’un groupe humain, et nous ne sommes pas sans savoir qu’il est des familles où la représentation idéalisée d’elles-mêmes n’est pas un vain mot.
Nous nous sommes intéressés à ces frères ou sœurs dévoués à des personnes âgées « abandonnées » par leurs enfants, et leurs témoignages nous ont conduits à penser qu’au-delà de la croyance, c’est la force des rituels et des dogmes qui existaient dans leurs familles d’origine qui ont forgé la solidité du lien fraternel. Ce lien persistait et les unissait encore, alors que nous aurions pu penser que ces personnes âgées étaient « seules » en regard de leurs histoires de vie. Ces frères ou sœurs nous ont tous parlé de pardon et dit combien ils avaient été élevés dans des familles où la morale avait une grande place. Ils ont aussi témoigné de l’entraide, qu’enfants, ils avaient connue au quotidien, et ce pour différents motifs dont certains n’avaient d’ailleurs rien de chrétien… Ainsi, la fraternité n’est pas un état de fait : c’est un lien qui est tissé lentement entre des enfants ou des hommes, dans le partage de valeurs fondatrices de leur carte du monde.
En conclusion, il nous semble possible de dire que les liens de fraternité ne sont donc pas le fait d’une famille mais d’un groupe humain où les rituels ont une place privilégiée. L’histoire nous a appris que la fraternité est l’un des piliers sur lequel l’homme s’est s’appuyé dans sa conquête de liberté et d’amélioration de sa condition. Ainsi nous ne pouvons que nous poser quelques questions sur notre société à l’heure où elle prône l’individualisme et l’hédonisme. Mais à l’inverse de Platon qui se demandait où allait sa société quand il s’étonnait des comportements des jeunes hellènes, nous pensons que la fraternité saura encore, avec le temps, faire son œuvre…
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  DARNAUD T. (1999) : L’entrée en maison de retraite. ESF, Paris.
·  DARNAUD T. (2003) : La maladie d’Alzheimer et ses victimes. In Vieillir, le rôle de la famille, Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, 31 :145-159.
·  ELKAÏM M. (1989) : Si tu m’aimes, ne m’aime pas. Seuil, Paris.
·  HARDY G. (2001) : S’il te plait, ne m’aide pas ! ERES, Toulouse.
·  PLUYMAEKERS J. (1996) : Les institutions psycho-médico-sociales ; un réseau avec ses règles, ses richesses et ses dangers in Le nouveau mascaret, n° 44, Creahi-aquitaine, Bordeaux
 
NOTES
 
[1] Thérapeute familial. Centre hospitalier d’Alès. Chercheur au Laboratoire de Psychologie de la Santé et du Développement, Université Lumière, Lyon 2, France.
[2] Citation faite par Didier Anzieu lors d’une interview donnée à la radio vers la fin de sa vie, alors que la maladie de Parkinson l’handicapait lourdement.
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