2004
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
S’allier à ses pairs : un travail d’équipe
Christine Vander Borght
[1]
Les groupes de professionnels structurés par leur hiérarchie et leurs missions,
construisent des relations d’égalité que l’on peut comparer à celles qui s’établissent
dans le sous-système « fratrie » d’une famille. L’auteure met en évidence les
conditions qui favorisent le développement d’une fraternité créatrice.Mots-clés :
Travail d’équipe, Appartenance, Différenciation.
Staff’s members are structured by their hierarchy and by their missions and
build up relations based on equality on the same way as for sibling bonds in the
family. The author brings to the fore the contributing conditions that a creative
fraternity.Keywords :
Team work, Belong, Differentiation.
Nous étions jumeaux. Lorsque nous étions bébés, l’un de nous se noya.
Je n’ai jamais su si c’était lui ou si c’était moi.
Mark Twain
C’est par un clin d’œil aux contes et histoires pour les enfants que
j’ouvre le thème du travail en équipe comme espace d’une fraternité
construite et soutenue par le cadre institutionnel.
Les contes, les mythes, l’histoire des religions, la littérature, nous
parlent abondamment des frères et des sœurs en cheminant à la frontière de
ce qui sépare le fratricide du fraternel. Mon propos voudrait témoigner ici de
ce que l’expérience de supervision d’équipes éducatives, et/ou soignantes,
m’apprend de ce qu’il en est des relations entre collègues, entre « confrères »
et quels sont les éléments qui favorisent le déploiement d’une collégialité
chaleureuse et protectrice.
1. Il y a du fraternel parce qu’il y a du paternel
Bien évidemment, et c’est un aspect que le travail en réseau peut
occulter par son horizontalité extensive, l’axe vertical, diachronique et
symbolique, est indispensable à la fondation du travail en institution.
L’étymologie nous le rappelle.
Instituer vient de « stare », se tenir debout. Dans tous les groupes dans
lesquels les participants s’associent pour une action collective, les finalités,
le projet, les règles et les procédures viennent tiercer les relations égalitaires.
C’est encore plus évident dans les institutions reconnues et subventionnées
et dont l’action répond à une mission décrite dans des textes légaux. Une
hiérarchie est indiquée, des statuts sont reconnus, des places et des rôles sont
distribués. Une structure organisationnelle est prévue au sein de laquelle les
places – transitives (si ce n’est pas moi, ce sera quelqu’un d’autre) – existent
comme un jeu de cases vides dans lesquelles viennent s’inscrire les personnes
désignées au gré de l’exercice de la mobilité liée au jeu des mutations, des
nominations et/ou de la plasticité structurelle.
La hiérarchie peut être comparée aux différentes strates généalogiques
qui permettent l’exercice de l’autorité, entendue comme parole dite « à la
bonne place », parole légitimée, tranchante et décisionnelle, qui institue. La
hiérarchie n’est pas qu’une question de places. Elle implique aussi des
coefficients « d’arrogance » ou de « noblesse culturelle », l’expression est
de Bourdieu (2004).
L’inscription des places dans l’organigramme définit qui a autorité sur
qui ; elle différencie les pairs et les pères, et cette définition structure des
modes de relations et de transactions interpersonnelles.
C’est d’ailleurs, par exemple, ce qui pose question dans une équipe
innovante de travailleurs psycho-sociaux engagés dans un travail de rue
autour d’une mission de prévention de la drogue et de la prostitution. Le
rattachement de cette équipe aux autorités municipales, lointaines et peu
intéressées par la marginalité tant de l’équipe que des « clients », est donc
assez ténu. À eux de s’en débrouiller, de fixer leurs propres objectifs et
critères d’évaluation.
Il faut à ces équipes un solide background « politique », entendu dans
le sens du « vivre ensemble », pour construire leurs repères collectifs et
fonctionner autrement que dans l’affrontement stérile des désirs individuels.
Car le « travailler ensemble » n’est pas un fait de nature : c’est une
construction sociale, une création contextuelle et culturelle des rapports à
autrui, une conquête sur le « fratricide » et la loi du plus fort.
La généalogie s’inscrit dans le temps, oblige à entrer dans le circuit des
échanges, dans la dette et le don, dans la transmission. Une histoire se
déroule, il y a un avant et il y aura un après ; un récit narratif capture les
incidents et les faits saillants, les ordonne pour dénouer l’intrigue, et cela fait
sens. Ces récits institutionnels se réfèrent alors au mythe originaire de la
fondation, qui interroge le lien existant entre le moment fondateur et le
présent. Il y a toujours un mythe fondateur à explorer et exploiter, récit des
origines qui permet de trouver et prendre sa place dans le système
intergénérationnel et dans le « dispositif » institutionnel. Celui-ci se caractérise
par un ensemble d’espaces-temps et de procédures qui organisent la vie des
professionnels et des usagers : trame des réunions, entretiens, ateliers,
procédures d’admission, moments de soins et/ou d’éducation, circulation
dans les lieux, rituels d’arrivée, départ, repas, séparation, rencontres, activités
diverses. Toute cette complexité se jouant simultanément sur le registre
objectif et réel, sur le registre cognitif, et sur le registre subjectif et
imaginaire. Des « pratiques de l’institutionnel » (Pain 2003) sont ainsi
inventées et tissées dans le quotidien, au jour le jour, en fonction des besoins
et des événements, dans un réseau signifiant de lieux, limites et lois qui
fondent une parole socialisée et des échanges langagiers structurants.
La dimension symbolique, c’est-à-dire l’ensemble des règles et normes,
les agencements culturels, ce qui fait référence et autorité, ce qui nous sort
du face-à-face duel, vient aussi légitimer les pratiques professionnelles. Ce
peut être à travers un discours théorique qui soutient et donne sens à des
modalités de prises en charge. On a vu, par exemple, le changement
spectaculaire que la référence systémique a provoqué dans la prise en compte
du travail « avec les familles » dans les institutions spécialisées d’aide aux
jeunes.
Ce peut être à partir du projet institutionnel qui donne à chacun les
balises et le droit à une pratique professionnelle, dans la sécurité et la
reconnaissance du rôle subjectivement assumé.
2. Du même et du différent
Nous voici dans l’horizontalité, « au même niveau » dans l’échelle
hiérarchique, c’est-à-dire confrontés aux logiques d’appartenance et d’identité.
Nous savons que dans le « sous-système enfants », l’ensemble « fratrie » au
sein d’une famille, trois fonctions sont en général assurées :
- Une fonction de soutien affectif : celle-ci s’expérimente dans l’espace
privé de la famille à travers le partage de complicité et de solidarité,
dans la sécurité et l’appartenance.
- Une fonction de suppléance parentale, c’est-à-dire avoir intégré les
normes et l’esprit des normes pour aviser en cas d’absence parentale,
ou même relayer un parent disparu.
- Une fonction d’apprentissage des rôles sociaux et cognitifs : à travers
le jeu des rivalités, du mimétisme, de la complémentarité, selon le rang
de naissance, l’âge et les caractéristiques génétiques, des modalités
interactionnelles se négocient dans le microcosme familial.
Nous retrouvons ces mêmes fonctions à l’œuvre dans les équipes
professionnelles ; elles sont assurées et tenues dans la transversalité, en
référence à deux pôles d’attraction opposés :
Cette dialectique affecte et structure chacun des professionnels et se
régule en principe lors des réunions d’équipe.
Les différences et discordances sont très souvent ramenées dans les
espaces d’analyse des pratiques ou de supervision, et le superviseur est,
souvent, un tiers extérieur avec lequel peuvent être élaborés les écarts
éventuels entre une pratique individuelle et ce qui est généralement attendu
par les prescriptions institutionnelles.
Bien souvent, d’ailleurs, il est utile de commencer par construire le
socle commun des pratiques avant de se lancer dans l’aventure.
Voici deux situations en exemple :
-
Une équipe de travailleurs psycho-sociaux accompagne le séjour des
résidents psychotiques dans des habitations collectives et « protégées ».
-
L’association a été fondée il y a une quinzaine d’années par deux
personnalités fortes, l’une assurant le versant matériel et la réalisation
d’une entreprise psycho-sociale, l’autre assurant la référence médicale
et soignante. Depuis peu, un nouveau couplage, féminin cette fois, se
partage la co-direction. Mais qui sera le chef d’orchestre ? L’équipe
se met au travail pour retrouver, à partir de l’expérience acquise, ce
qui fait socle commun et référence pour garder la cohérence nécessaire
à travers les changements de style et de mandats hiérarchiques.
-
Une institution développe avec succès deux services, un hébergement
pour jeunes sur mandat du juge des enfants ou d’une autorité
administrative d’aide à la jeunesse, et un service de préparation à
l’autonomie. Un nouveau projet reçoit la reconnaissance de la
-
Ministre compétente. Un « centre d’accueil d’urgence » pour mineurs
peut être mis en place.
-
L’équipe de Direction (directeur-psychologue et chef éducatrice)
sélectionne les éducateurs(trices) qui vont être engagés pour ce
nouveau projet. Deux séances de travail, préalables à l’ouverture des
locaux, auront lieu : Où sommes-nous ? D’où venons-nous ? À quel
mythe fondateur cette institution fait-elle référence ? En quoi l’histoire
des origines soutient-elle l’aventure qui commence aujourd’hui ? Et
pour quel projet : qu’allons-nous faire ensemble ?
Dans cette nouvelle composition d’équipe, chacun s’engage avec
l’enthousiasme d’une création propice à partager l’illusion groupale dont
Anzieu (1971) a souligné l’effet d’appartenance : un ensemble de « paroles
et de gestes répétitifs, de la part de tous les membres pour s’amadouer,
s’apprivoiser suffisamment pour se convertir d’étrangers en familiers »
(Steichen 2003). On sait combien, dans les équipes, la caractéristique du
« familier » n’est jamais définitivement acquise, comme dans les familles
d’ailleurs. La construction identitaire du professionnel qui rejoint une
structure institutionnelle se réfère à ce qui l’a constitué comme sujet et qui,
dès lors, le rend irréductiblement différent et singulier, mais aussi à ce qui va
construire son identité comme membre d’une collectivité donnée, dans un
contexte socio-culturel et anthropologique précis. Nous sommes là dans ce
que Steichen (2003) appelle « les dialectiques du sujet et de l’individu » en
soulignant que « tout humain est engagé, qu’il le veuille ou non, dans la tâche
d’élaborer et d’assumer une identité, c’est-à-dire de se faire exister pour lui-
même et pour les autres par une représentation consensuelle » (p. 10).
L’identité se réfère à l’altérité et se constitue par rapport à elle.
Appartenance et différenciation : ou comment rester le même et
garder la conviction d’être soi-même, tout en acceptant d’être socialement
construit dans et par un groupe que l’on contribue à changer et faire évoluer ?
Cette question du même et du différent, nous allons continuer à la
travailler du point de vue de la collégialité dans les équipes, mais rappelons
qu’elle constitue bien souvent la base de notre travail. Dans notre champ,
nous sommes amenés à rencontrer des personnes « pas pareilles » et parfois
très « étrangères » : personnes démentes, psychotiques, autistes,
polyhandicapées, violentes, criminelles..., notre enjeu étant alors de rester
centré sur l’humanisation des rencontres. Deligny (1966) parlait
« d’homestication » et Dolto (1981) « d’hominisation ».
3. Égalité, fraternité, responsabilité
Nous voici donc dans le groupe des pairs avec une nouvelle question.
Quelles sont les conditions qui favorisent une fraternité créatrice ?
Le fraternel n’est pas un donné, comme le précise Fançoise Hurstel
(2002) : « il est une construction et une création dans les rapports à autrui tant
au plan de la culture qu’au plan des relations interindividuelles et
intrasubjectives. Mais il est incontournable dans les sociétés et les institutions
démocratiques au sein du triptyque “ liberté, égalité, fraternité ” ».
Le fraternel est d’abord une histoire affective, quelque chose de vécu,
de ressenti, et de partagé : la cordialité, la solidarité, ce qui relie aux valeurs
fondatrices d’une humanité incarnée, un pari sur l’humain. Mais la fraternité
n’est pas qu’une affaire de famille. Dans les équipes aussi, il nous faut créer
ces espaces civiques du vivre ensemble : l’art et la manière de vivre en
« collectif professionnel ». Égaux en droits et devoirs. L’égalité, au sens ou
Boszormenyi-Nagy (In Michard & Shams Ajili, 1996) l’entend dans
l’approche contextuelle, est une des caractéristiques éthiques qui prévaut
dans les échanges intra-familiaux et interpersonnels au sein des groupes
d’appartenance. Ces échanges sont régis par un principe de justice
« relationnelle », sorte de tissu fait de fibres invisibles parcourant l’histoire
des relations interpersonnelles, et qui maintient le système en équilibre grâce
à la règle de réciprocité. Nous retrouvons la loi de l’échange, de la dette et
du don, mise en évidence par Mauss vers 1922 et réactivée par les
anthropologues (Mauss, 1977).
Comment se décline l’égalité dans les équipes ?
D’abord par l’énoncé des règles qui sont les mêmes pour tous.
Règlement de travail, règlement d’ordre intérieur, dispositifs et procédures :
l’histoire dynamique des échanges et du partage entre pairs se régule par la
construction sociale et par les agencements subjectifs consensuels qui
donneront à cette équipe-là son style inimitable. En voici un exemple :
Une équipe de professionnels du champ socio-éducatif est engagée
dans un travail d’accompagnement et d’encadrement de jeunes en décrochage
scolaire, autour du pari de leur redonner le goût d’apprendre à travers
l’expression artistique sous toutes ses formes : musique, peinture, écriture,
théâtre, cirque, vidéo, radio, etc. Deux directeurs encadrent conjointement
une équipe d’adultes qui résonne aux défis incessants de non-collaboration
et de résistance lancés par les jeunes.
Jusqu’au dernier moment, le spectacle de fin d’année, projeté et
répété en de longues séquences, semblait compromis par les absences, les
doutes, les évitements. « Nous n’avons plus d’autorité » se lamentaient les
formateurs, divisés et découragés. Et bien sûr, le spectacle a eu lieu. C’était,
pour le coup, spectaculaire !
Avec cette équipe, nous sommes amenés à travailler les notions
d’accordage et d’encadrement coopératif développées par Fivaz-Depeursinge
& Corboz-Warnery (2001).
Il suffit d’un rien pour qu’une activité longuement préparée s’essouffle,
qu’une décision mûrement réfléchie éclate comme une bulle de savon sur du
vide ou qu’un incident mineur dégénère en lutte de clans.
Les erreurs sont inhérentes aux interactions et utiles au développement
pour qu’une « réparation coopérative » efficace puisse s’amorcer.
C’est un processus coûteux en énergie psychique, et qui met à
l’épreuve les cadres d’alliance entre les adultes, qui évoluent de la coopération
au désordre chaotique en passant par différents états de tension et
d’incompréhension.
Et il est alors bien utile de veiller à « détoxifier » les relations entre les
membres de l’équipe qui absorbent et supportent les souffrances psychiques
et les effets contre-transférentiels des composantes psychopathologiques à
l’œuvre. Nous nous intéressons alors à la manière dont les partenaires
coordonnent leurs actions, particulièrement lors des transitions, et comment
ils réparent leurs éventuelles erreurs de coordination. Pour y arriver, il est
nécessaire de « penser ensemble » et d’accepter de se questionner sur le sens
et les modalités d’intervention.
Avec ces adolescents décrochés et décrocheurs, nous questionnons
les réactions des formateurs face à Cédric qui se lance sur le mur d’escalade,
dans la salle mise à disposition pour la répétition du spectacle. Trois d’entre
eux sont intervenus pour lui dire : « descends tout de suite ! », visiblement
inquiets de le voir évoluer à quatre mètres de hauteur.
Un autre évoque lui avoir dit : « Je me fais du souci pour toi et pour
ta sécurité. Comment peux-tu me rassurer sur ta capacité à ne pas te mettre
en danger ? Nous avons besoin de toi dans l’orchestre. » Un autre lui avait
simplement demandé s’il avait déjà appris à faire de l’escalade. Un autre
estimait que cette prise de risque lui permettait de « passer ses nerfs » sur
quelque chose. D’autres ne sont pas intervenus puisque leurs collègues
l’avaient fait déjà.
Ceci est un exemple typique d’accordage complexe et désordonné,
puisque les interventions se sont succédées sans coordination et dans la
précipitation liée au stress de la préparation du spectacle. Mais la discussion
a posteriori était très éclairante sur la nécessité d’élaborer ensemble le
principe de « co-accordage » pour donner de la cohérence aux interactions
de l’équipe.
Le travail en équipe, cadré par les droits et les prescriptions, soumis
aux processus de coopération et de « co-accordage », laisse cependant place
à la notion de responsabilité, non seulement collective, mais aussi personnelle.
Selon la définition de Boyer (2001), être responsable c’est « répondre à
quelqu’un de quelque chose sur soi-même ». C’est donc toujours a posteriori,
puisque nos actes nous échappent : nous ne savons ce que nous avons fait
que quand nous l’avons fait, c’est-à-dire après coup. Et c’est dans l’après-
coup que l’analyse peut en être faite.
La responsabilité est couplée à la liberté dont chacun dispose pour
agir.
L’analyse des incidents concrets et du suivi d’une prise en charge, quel
que soit le contexte de son déroulement, nécessitera donc plusieurs niveaux
d’analyse dont il faudra cibler la pertinence : le niveau institutionnel et le
cadre d’intervention, le niveau de l’équipe et des interactions, le niveau
subjectif du professionnel impliqué qui répond de son action, le niveau
personnel de l’acteur (résident, bénéficiaire, usager ou client…) concerné,
son contexte interactionnel et environnemental. D’un niveau à l’autre, les
effets de résonance renvoient à la validité du modèle d’Elkaïm (1989). Quant
à la manière de tenir son rôle de co-équipier, nous renvoyons le lecteur à
l’article de Meynckens-Fourez dans ce présent numéro. Le rôle que chacun
a joué dans sa propre fratrie influence, et même parfois se rejoue, dans
l’espace professionnel.
Le fratricide est l’autre versant du fraternel. Si proche, même, que c’en
est troublant. Comme si la capacité de haïr l’autre participait, à travers
l’envie et la jalousie, à structurer l’image identitaire. Les psychanalystes
(dont certains se sont intéressés aux enfants) ont fort bien développé la
compréhension de ces processus. Pour n’en citer que quelques- uns : Klein
(1968), Lacan (1938), Dolto (1981).
Recto verso d’une même image, puisque le regard prend une grande
part dans le rapport à l’image de soi et de l’autre, en miroir.
Comment faire pour accepter, dans les équipes, cette dimension
constructive de rivalité afin qu’elle ne glisse pas vers l’agressivité meurtrière
ou haineuse ?
Dans cette équipe pluridisciplinaire et avec beaucoup d’ancienneté,
composées de sept intervenants et d’un directeur, chacun « fait ce qu’il
veut ». Entendons-nous : ils travaillent, même très bien, mais presque
comme le ferait une association d’indépendants.
C’est dire que le « minimum consensuel » est réduit à sa plus simple
expression et que l’ajustement des règles collectives risque à tout moment de
déclencher un pugilat passionnel et destructeur. Les permanences, la
précision des horaires, la charge de la vaisselle risquent, s’ils sont évoqués,
de se muer en duels meurtriers, chacun requérant ses alliés face à ces
perfides attaques « personnelles » puisque les non-règles sont devenues des
privilèges que chacun s’accorde selon son niveau de tolérance ou de
rigueur. Pour le coup, c’est l’égalité et la justice qui posent question :
pourquoi lui et pas moi ?
Le directeur, fraîchement importé dans cette structure, se garde bien
de se mêler à ces débordements et menace de nommer un « chef-éducateur »
qui maintiendrait la référence à la règle.
Dans cette équipe-là, c’est relativement supportable. Mais on voit
bien comment ce type de processus peut déraper vers des attitudes
insoutenables. Les récentes lois sur le harcèlement moral montrent à l’évidence
que les milieux professionnels ont leur coefficient de psychopathologie.
Dejours (2000), en s’appuyant sur le travail de Hannah Arendt, concernant
Eichmann, relève combien un individu « terne », c’est-à-dire ni héros, ni
fanatique, ni paranoïaque, ni malade etc., peut devenir un grand criminel. Il
développe sa réflexion sur « la constitution des conditions pour pouvoir viser
le consentement et la coopération de tous (p 157) » à des conduites compatibles
avec « la banalisation du mal » : mesquineries, disqualifications, inhibitions
et souffrances, peur et soumission, mensonges, menaces, distorsions
communicationnelles, bref, la barbarie au quotidien.
Ce n’est jamais l’œuvre d’un homme isolé. De nombreux partenaires
et acteurs se prêtent à ces violences parfois sans trop d’effort, simples
rouages d’une machinerie complexe. Pour Dejours (2000), l’élément décisif
qui fait basculer le rapport au travail sur le versant du bien ou du mal est la
peur. Peur de mal faire, de ne pas réussir, du jugement d’autrui, de perdre son
travail… Ces peurs vont polluer le rapport au travail et les relations avec les
collègues.
Je ne m’étendrai pas davantage sur les développements que cette
évocation émotionnelle fait surgir. Nous savons combien les équilibres sont
fragiles dans nos systèmes professionnels et combien notre vigilance reste
toujours de rigueur. Car nous ne pouvons nous passer de « conflictualité » à
savoir ce qui, justement, confirme et renforce les différenciateurs personnels
et de groupe : autorisation à penser différemment, à se démarquer, à changer,
à investir, en quantité et en qualité, son énergie psychique et à la faire
circuler. En somme, assumer ses opinions avec courage.
Oser prendre le risque de l’erreur. Oser se tromper, c’est aussi accepter
de renoncer à la toute puissance. Oser le débat, c’est reconnaître la légitimité
d’un espace pour penser.
La fraternité, c’est une conquête.
Pour conclure, j’ouvrirai deux questions : pouvons-nous, au sein de
nos structures psycho-socio-éducatives, développer des espaces
démocratiques et « fraternels » alors même que le contexte socio-économique,
dans lequel nous évoluons, nous entraîne à toujours plus de rivalité fratricide ?
À travailler avec la souffrance, parfois même qualifiée de « souffrance
par le social » puisque les liens qui nous tiennent et nous retiennent en société
s’amenuisent et s’appauvrissent, ne risquons-nous pas de masquer les
filières qui produisent les phénomènes que nous traitons en leur point
terminal ?
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[1]
Psychologue, psychothérapeute familiale. Intervenante institutionnelle.
Formatrice à l’Institut de la Famille de Toulouse.