2004
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
Document
Traumatisme crânien, un autre regard systémique
Commentaires et réflexions à partir de l’article de Pascale Lampe (2003)
Nadine Bosman
[1]
Patricia De Bontridder
[2]
Le traumatisme crânien grave qui survient à un moment donné de l’histoire
individuelle et familiale du blessé, prend place dans un espace-temps
multidimensionnel. Pour que le blessé cérébrolésé et sa famille puissent accéder à
un processus de réadaptation dynamique (rééducation-réinsertion) et co-construire
un avenir, la démarche thérapeutique devra s’inscrire dans un temps systémique. Ce
temps – qui inclut le temps d’avant, le temps du chaos, le temps arrêté, le temps du
deuil et le temps d’après – se situe à l’intersection du « temps chronologique
événementiel » qui date l’événement traumatique dans l’histoire, du « temps de la
narration » qui permet le travail du deuil et du « temps thérapeutique » qui tente
de synchroniser les différents temps des systèmes en présence.Mots-clés :
Traumatisme crânien, Responsabilité, Temps, Systémique, Réadaptation.
Serious brain injury occurring at a given moment of the patient’s individual
and family history, fits into a multidimensional space-time. For the brain injured
and his/her family to be able to accede to a dynamic rehabilitation process (re-
education-reinsertion) and to reconstruct the future together, the therapeutic
procedure needs to be in line with a systemic time. Such a time – which includes time
before, time of chaos, time of standstill, time for mourning and time after – is located
at the intersection between « factual chronological time », marking the traumatic
event in history, « narrative time » allowing to carry out the mourning process and
« therapeutic time » which seeks to synchronize the various times of the systems
present.Keywords :
Brain injury, Responsibility, Time, Systemic, Rehabilitation.
L’article de Pascal Lampe (2003), posant un regard systémique sur le
traumatisme crânien nous a particulièrement interpellées. Une longue pratique
clinique du suivi de patients cérébrolésés, de patients atteints de traumatismes
médullaires ou de pathologies lourdes, nous conduit en effet à considérer le
jeune traumatisé crânien, non pas comme un individu isolé qu’il faut
accompagner dans son cheminement post-traumatique, mais bien comme un
individu inséré dans un nombre important de systèmes que nous devons
appréhender dans la prise en charges, qu’elle soit individuelle ou familiale.
Évoquer l’importance de la famille dans l’histoire du traumatisme crânien
n’est certes pas une préoccupation nouvelle: tant les patients que les familles
elles-mêmes ou les professionnels concernés par cette problématique
soulignent la nécessité d’une prise en compte systémique, notamment via les
associations de patients ou de familles de traumatisés crâniens, fort mobilisés
par cette thématique. L’article de Pascale Lampe présente le mérite indéniable
de relayer cette préoccupation, sous l’angle du psychothérapeute systémicien.
Sens a priori et a posteriori du traumatisme
crânien : la narration de l’événement
Dans son article, l’auteur réinscrit la survenue du traumatisme crânien
dans une histoire familiale et/ou conjugale marquée par un état de crise
antérieure à l’événement (rupture conjugale, conflits graves avec la famille
d’origine,...). Il est sans doute exact qu’un certain pourcentage de traumatismes
crâniens surviennent après des difficultés ou crises relationnelles. Cependant,
comme le soulignent Cohadon et al. (1998), il ne faut pas négliger que notre
expérience clinique doit être confrontée à une population témoin, pour
mettre en évidence un lien de parallélisme significatif entre crise familiale
et survenue d’un événement induisant un traumatisme crânien. Cette prudence
dans l’interprétation d’un lien de causalité s’avère encore plus essentielle
lorsqu’on pose l’hypothèse d’un accident dont la fonction serait d’offrir une
« solution » à une problématique familiale antérieure à l’accident. En effet,
si nous considérons le profil sociodémographique des blessés cérébrolésés,
notre pratique clinique nous révèle qu’il s’agit généralement de patients
jeunes adultes (20-35 ans), de sexe masculin. Ces jeunes blessés se situent
habituellement dans un cycle de leur vie individuelle, conjugale et familiale
caractérisé par la survenue de crises potentielles : prise d’autonomie vis-à-
vis de leur famille d’origine, construction d’un projet de couple, fin des
études et entrée dans la vie professionnelle, thématique de l’identité
masculine,... La prégnance de tels événements de vie dans l’histoire des
jeunes traumatisés crâniens nous semble donc répondre davantage aux
caractéristiques naturelles du cycle de vie dans lequel s’inscrivent la plupart
des jeunes blessés, de par leur profil démographique : qui n’a pas, dans sa
famille et à cet âge, été confronté à une crise familiale, avec les différentes
possibilités décrites par l’auteure de l’article?
Au-delà de l’approche statistique, le risque de se limiter à envisager
un seul système – celui de la famille en crise – dans lequel évoluerait le blessé
et, d’autre part, d’envisager a priori un lien entre crise familiale et traumatisme
crânien, risqueraient d’avoir pour effet de limiter notre analyse à une
hypothèse de causalité linéaire, peu propice à refléter la complexité des
dimensions mobilisées par le traumatisme crânien. Dans notre pratique, ce
qui va surtout nous importer, c’est de resituer le traumatisme crânien dans
l’ensemble des réseaux qui sont présents dans la problématique et de ne pas
limiter notre champ d’investigation et d’intervention à ce que nous pensons,
a priori, être la cause du symptôme. C’est pourquoi, nous pensons que, pour
faire émerger les hypothèses, il serait utile de cadrer le système avec un grand
angle, plutôt que de faire un zoom sur une seule hypothèse déclarée a priori
(crise familiale ou acte manqué). À ce propos, Mazaux & Destaillats (1995)
qui proposent une approche systémique du traumatisme crânien écrivent:
« La démarche systémique impose une démarche de compréhension (...).
Dans la compréhension, on s’éloigne du trou creusé pour éviter d’y tomber,
on fait surface autour, on embrasse un territoire de plus en plus large de façon
concentrique et circulaire » (p. 229). Même si nos connaissances cliniques
de la problématique influent sur notre façon de penser le système, notre
champ d’investigation ne doit pas faire l’économie de la créativité, de la
capacité de décalage hors des sentiers tracés comme évidents, et doit, dans
tous les cas, laisser place à l’émergence des champs émotionnels qui
pourraient survenir lors de la construction de nos différentes hypothèses.
Ce postulat ne présente pas un seul intérêt théorique. En effet, si
l’intervention clinique s’articule autour du système familial, il sera sans
doute également intéressant de ne pas se limiter à une lecture de la crise
« désignée », une crise s’étant déroulée peu de temps avant l’accident, mais
peut-être, de se laisser aller là où la famille est dans la capacité de trouver des
ressources de reconstruction, avec l’aide du thérapeute. Cet exercice se
révèle chargé de défis. En effet, dans un premier temps de l’intervention
thérapeutique, les familles des personnes cérébrolésées vont souvent élaborer
spontanément un sens à caractère linéaire. Il s’agit là d’une première étape
de réélaboration des croyances ébranlées par le trauma. Cette étape constitue
également une première invitation adressée au jeune blessé, lui permettant
de « parler quelque chose autour de l’accident » (François & Van Landeghem,
2002), le souvenir du traumatisme étant toujours enfoui dans l’amnésie post-
traumatique. Dans ce contexte, le système familial assure réellement une
fonction de garant de la mémoire historique de l’accident. La représentation
du sens ainsi proposée au patient aura pour intérêt de lui permettre une
première réappropriation de sa trajectoire de vie, brutalement interrompue
par l’accident. Toutefois, nous insistons sur le fait que ce sens constitue une
reconstruction a posteriori, modelée par la narration que le système en fera.
Cette élaboration, qui passe toujours par le langage, sera évolutive, et jamais
tout à fait superposable avec le sens a priori qu’un observateur extérieur au
système pourrait en donner – toutefois, est-on jamais un observateur totalement
extérieur au système ?
À nouveau, il nous semble que si l’hypothèse est donnée a priori, elle
enferme la famille, le jeune patient et le thérapeute, dans une logique qui
risque de ne pas « résonner » dans le système thérapeutique, à ce moment
précis de l’histoire familiale. Au contraire, lors de l’intervention thérapeutique,
nous faisons, avec le jeune cérébrolésé et sa famille, un chemin à rebours, qui
peut alors nous amener à des hypothèses explicatives plus élargies, qui
« agissent » le blessé et son système familial.
En outre, l’importance de cette construction a posteriori nous paraît
gagner encore en amplitude lorsque nous considérons plus finement, sa
finalité. En effet, la reconstruction d’un sens émotionnellement acceptable
au traumatisme crânien, dans le présent, devrait idéalement permettre au
système familial de se dégager du passé pour inscrire le traumatisme dans un
futur familial possible. Or, l’impact de tout traumatisme – et y compris le
traumatisme crânien – se caractérise principalement par un temps familial
figé, répétitif qui incite les membres du système thérapeutique à adhérer de
manière rigide au passé, quitte à répéter indéfiniment les crises antérieures
au traumatisme (Goldbeter-Merinfeld, 1999). Seule la modélisation, par le
récit thérapeutique, du traumatisme passé pourra véritablement revivifier le
temps familial, en réconciliant le présent avec la narration du passé. Ceci se
révèle particulièrement périlleux pour le patient cérébrolésé, compte tenu de
la spécificité des troubles cognitifs et comportementaux inhérents au
traumatisme crânien. En effet, l’importance des troubles mnésiques et de
l’amnésie post-traumatique d’une part, les troubles du langage (aphasies) et
l’anosognosie prototypique de la personne traumatisée crânienne d’autre
part, impliquent obligatoirement le soutien du système familial, dans
l’élaboration d’un sens possible, permettant de « parler » à nouveau l’avenir.
Le traumatisme crânien :
quelle place pour le hasard ?
À la lumière des différentes dimensions que nous venons d’évoquer,
nous pouvons poser la question du hasard lié à l’accident ayant entraîné un
traumatisme crânien. Dans la démarche systémique, l’homme est un
« transacteur », c’est quelqu’un qui détermine son environnement et qui est
déterminé par lui. Dès lors, la place du hasard est toujours présente (Mazaux
& Destaillats, 1995).
Pour nous, en tant que thérapeutes, et en ce qui concerne l’accident,
il s’agit d’un moment événementiel, le sujet étant là, à cet endroit-là « par
hasard » (passager d’un véhicule, victime d’une agression, ...), mais pour des
raisons et dans une histoire individuelle et collective qui se sont construites
progressivement. Le traumatisme est en effet, un phénomène complexe, que
nous définissons par deux dimensions principales : sa non linéarité et son
apparente imprévisibilité. Ces deux caractéristiques vont induire l’émergence
d’un chaos, ou crise (Vézina, 1998). Ce concept de chaos, issu des sciences
mathématiques et de l’étude des systèmes complexes a le mérite d’avoir
facilité l’abandon de l’idée de trajectoire pour promouvoir l’idée
d’« événement » (Prigogine in Elkaïm, 1999). Les travaux d’Ilya Prigogine
et de Mony Elkaïm ont, en effet, illustré combien, à l’inverse des systèmes
près de l’équilibre, les systèmes complexes se caractérisent d’une part, par
leur extrême sensibilité aux conditions initiales, et d’autre part, par la
pluralité des réponses possibles lorsque ces systèmes sont soumis à une
contrainte. Lorsqu’un système complexe est soumis à des fluctuations de
plus en plus importantes, il se met en état de tension et devient davantage
sensible aux conditions initiales de son environnement interne et externe.
Une fois un certain point de tension dépassé – le point de bifurcation ou
« événement » – le système complexe est susceptible d’adopter un nouveau
mode de fonctionnement. Ce nouvel état d’équilibre se caractérise par son
imprévisibilité et sa discontinuité apparentes, par rapport à l’état d’équilibre
antérieur. Cette imprévisibilité n’est toutefois pas totale et s’inscrit dans une
structure prédéfinie. En effet, le changement d’état induit par l’événement
est piloté selon un certain pattern, qui limite le choix des réponses possibles
à l’événement. Comme le souligne Goldbeter-Merinfeld (1999, p.180) :
« Le nouvel état qui apparaît est imprévisible, car il nécessite une toute
nouvelle organisation, mais il n’est cependant pas complètement aléatoire.
En effet, on retrouve en son sein les traces ou la persistance de singularités :
l’histoire du système ne lui permet pas de faire émerger n’importe quoi ». De
ce bref rappel de la théorie des systèmes loin de l’équilibre, nous pouvons
donc conclure que le hasard et le déterminisme se côtoient toujours, selon
une règle invariante.
En ce qui concerne le traumatisme crânien, le hasard et le déterminisme
du système se combinent selon une même logique, dont nous soulignons,
avec force, la non linéarité. Comme l’illustre Mazaux & Destaillats (1995,
p. 237) : « Le déterminisme en cause dans la survenue d’un traumatisme
crânien n’est pas une relation de causalité linéaire, mais du fait de l’apparence
stochastique de l’existence, une relation de déterminisme de probabilité ».
C’est ainsi que l’histoire du système constitué du jeune blessé et de son
environnement va prédéterminer « un éventail de possibles ». Si nous
considérons un traumatisme crânien suite à un accident de la circulation par
exemple, nous pouvons envisager successivement comme dimensions
impliquées : le contexte socioéconomique du système (accès à des véhicules
pouvant atteindre des vitesses dangereuses), l’environnement culturel
promouvant des valeurs comme la performance et la prise de risques, les
conditions météorologiques associées à l’accident, l’état de crise familiale
antérieure, le style personnel avec lequel le jeune va gérer les émotions
suscitées par des tensions relationnelles, les paramètres intrapsychiques liés
à une idéation suicidaire inconsciente... etc. L’ensemble de ces dimensions
induit une mise en tension du système qui bascule dans un état de déséquilibre
de plus en plus chaotique. L’événement constitué par la survenue de
l’accident et le traumatisme crânien consécutif se situera au point précis de
la rencontre entre tous les « possibles » préexistants et ce système en
équilibre instable. C’est ce point précis de rencontre que nous nommons
« hasard ».
Réintroduire ainsi l’aléatoire dans la clinique du traumatisme crânien
va modifier l’intervention thérapeutique que nous pourrons modeler avec le
système familial. Dans la relecture narrative que le système thérapeutique
réalise autour de la survenue de l’accident, l’introduction de la notion du
hasard autorise une gestion renouvelée du thème omniprésent de la culpabilité.
En effet, dans un premier temps de l’intervention, nous assistons souvent à
une sorte de rétrécissement post-traumatique centré sur le thème de la
culpabilité et/ou l’accusation. Comme une balle de ping-pong, la culpabilité
rebondit entre les membres du système, autour de la survenue de l’accident.
Cette première élaboration du sens et de la fonction de l’accident se
caractérise par une très grande linéarité. Or, en élargissant le « champ des
possibles » (Elkaïm, 1999) et en y introduisant l’idée de l’aléatoire, nous
invitons le système thérapeutique à progressivement glisser vers le thème de
la responsabilité. En substituant ainsi la responsabilité à la culpabilité, nous
permettons à l’événement constitué par le traumatisme crânien, de devenir
créateur de liberté et d’avenir, pour l’ensemble du système thérapeutique.
La rencontre entre le traumatisme crânien
et le temps systémique
Nous aimerions également revenir sur la notion du temps que Pascale
Lampe aborde dans son article. Cette notion de temps est un facteur qui nous
intéresse particulièrement car, lui aussi, n’est pas défini a priori. Lorsque
l’accident se produit, personne ne peut prédéfinir le temps « objectif » qui va
s’écouler durant les différentes phases: coma, éveil, rééducation, stabilisation
et réinsertion. Ce temps va se caractériser progressivement, à partir de
différents facteurs: l’importance des déficits post-traumatiques, la
récupération neurologique, la motivation, l’humeur, les facteurs
environnementaux, ... etc. Or, cette notion de temps est source de bien des
préoccupations pour le blessé et son entourage. « Combien de temps cela va-
t-il durer ? » est une question récurrente et source de bien des angoisses et des
découragements.
Il nous semble dès lors, que pour introduire la notion de temporalité –
qui ne sera pas un temps mesuré en temps « objectif » mais bien en étapes –
il faut des référents. Dans le cas du traumatisme crânien, le temps 0 serait,
pour nous, le moment de l’accident. C’est sans doute parce que ce temps 0
initie le début du système de référence qu’est le système médical et qu’il peut
être identifié par une date chronologique précise (la date de l’événement
inducteur du trauma crânien). La question est de savoir comment le temps 0,
et à partir de quel référent, il s’inscrit dans l’histoire du temps familial, dans
l’histoire du système professionnel intervenant, ou dans l’histoire du système
médical, au sens large, et dans lequel, en tant qu’intervenant psychologique,
nous nous inscrivons à un moment donné.
Si nous considérons le système familial, et pour reprendre la
terminologie introduite par Pascale Lampe, « le temps d’avant » sera le
temps qui se déroulait avant le traumatisme crânien. Après l’accident, vient
le coma. Ce temps chaotique est pour nous, un temps de bouleversement du
système familial : chacun va devoir se resituer dans la famille, prendre des
rôles, assurer des fonctions que le blessé occupait auparavant, ou que la
situation événementielle a créés. Il s’agit d’un temps chaotique, qui peut se
prolonger jusqu’à ce que le système restaure un nouvel équilibre, ou perdurer
durant toute cette étape de coma. C’est également un temps où les membres
du système vont devoir se resituer dans le contexte particulier de la présence
d’un absent. Ce changement d’état de présence du blessé comateux va
entraîner une dynamique nouvelle dans le système, ou au contraire, le figer
dans un nouvel équilibre fragile et instable.
Nous ne pouvons donc pas nous inscrire dans la démarche de Pascale
Lampe, qui caractérise ce moment de « belle réussite », « d’un temps mort
où le conflit n’a plus de place » (Lampe, 2003, p.128). Nous n’en voulons
pour preuve, par exemple, que ces déchirements auprès du blessé comateux,
où la mère et l’épouse se disputent parfois la place d’accompagnant principal,
où les belles-familles règlent leurs comptes au-dessus du lit du blessé, ... etc.
Le patient en coma n’est plus présent de la même façon dans le système qui
peut être ou avoir été conflictuel, il n’en reste pas moins un élément actif au
sein du système, selon le modèle du tiers pesant élaboré par Goldbeter-
Merinfeld (1999).
Vient ensuite l’étape de l’éveil, suivie de celle de la rééducation. Il
s’agira d’un temps suspendu, un temps d’arrêt pour l’ensemble du système
familial. Chacun espère et attend que le blessé retrouve ses facultés antérieures
et que le système familial se réinscrive dans le temps pré- traumatique. Plus
encore que durant le coma, nous pouvons comparer ce temps à un temps
arrêté (Ausloos, 1995), durant lequel les transactions conflictuelles sont
empêchées et les conflits évités. Chaque membre du système familial est
dans l’attente de retrouver un fonctionnement perdu et souvent, idéalisé.
L’étape suivante est celle de la stabilisation. Le traumatisé crânien
arrive à un stade de fin de récupération de ses fonctions antérieures. Le travail
de deuil des pertes, qui a peut-être déjà commencé durant la phase précédente,
va devoir se poursuivre et s’intensifier. C’est donc tout le système familial
qui se voit confronté à ce travail de reconstruction, avec toutes les formes
d’expression émotionnelle que cela peut comporter. Ce n’est que lorsque ce
travail de deuil sera réalisé que le système familial pourra entamer « le temps
de l’après » (Ausloos, 1995). Ce temps d’après, qui est souvent à inventer et
à construire, nécessite donc une capacité à laisser émerger une nouvelle
dynamique au sein du système. Ces cinq temps - temps d’avant, temps de
chaos, temps arrêté, temps du deuil et temps d’après - seront donc marqués
par l’investissement de chacun, au sein du système familial et du système
thérapeutique plus élargi.
La chronologie temporelle ainsi esquissée se réfère à un temps
chronologique, un « temps calendrier », caractérisé par des événements-
clés, s’organisant de manière linéaire à partir de l’événement du traumatisme
crânien. Il s’agit d’un référentiel temporel autour duquel s’articule
traditionnellement, le système médical. C’est cette temporalité qui sera
proposée en première intention, au système familial, lors de sa première
rencontre avec l’environnement hospitalier et auquel le système familial va
plus ou moins adhérer. Or, selon nous, l’intervention systémique auprès des
patients cérébrolésés et de leur entourage doit se concevoir davantage
comme un temps « tridimensionnel », construit à l’intersection des temps
des différents systèmes mobilisés (Courtois, 2002). Il s’agira d’un temps co-
construit, fragile, en perpétuelle évolution, sujet à des phénomènes itératifs
de désynchronisation (entre les temps individuels et le temps systémique
d’une part, et entre les temps des divers systèmes en jeu, d’autre part.). Bref,
un temps en état d’équilibre instable.
La première intersection que nous identifions concerne l’intersection
entre le temps familial et le temps médical. Traditionnellement, dans la
culture médicale, la prise en charges des traumatisés crâniens s’élabore
autour de deux étapes bien identifiées: le temps de la rééducation et le temps
de la réinsertion. Le temps de la rééducation a pour objectif de restaurer au
maximum, l’intégrité des fonctions atteintes par le traumatisme crânien. Le
défi proposé au cérébrolésé et à son entourage est de « redevenir comme
avant », par des procédures de rééducation intensive. Le système thérapeutique
expérimente alors une sorte de télescopage du passé, actualisé dans le
présent. L’espoir existe encore de retrouver un passé, malheureusement de
plus en plus idéalisé et inaccessible. Par contre, le temps de la stabilisation
et de la réinsertion signe une évaluation plus définitive des séquelles post-
traumatiques. Les fonctions physiques, cognitives et comportementales
altérées par le traumatisme crânien ne pourront plus faire l’objet d’une
récupération et le processus de deuil de ces fonctions s’amplifie. Pour que
l’ensemble du processus de rééducation-réinsertion puisse se dérouler, il
faudra que l’intervention soit ressentie comme cohérente avec le temps vécu
par la famille, avec tous les risques de décalage que cela comprend. C’est
ainsi que certaines familles verront leur temps se figer autour du déni des
séquelles (phase de rééducation) ou, au contraire, polariseront leur temps
autour de la phase de réinsertion, en minimisant le potentiel de récupération
fonctionnelle (François & Van Landeghem, 2002).
La deuxième intersection que nous souhaitons souligner s’articule
autour du « temps de la narration ». Ainsi que nous l’avons développé,
l’essentiel de l’intervention psychothérapeutique auprès du patient cérébrolésé
et de son entourage consistera en une relecture du traumatisme afin d’en
dégager un sens susceptible de dynamiser l’avenir du système. Le récit,
réalisé au présent, devra osciller en permanence entre l’idéalisation du passé
et la projection dans un avenir, soit incertain et anxiogène, soit idéalisé et
exempt des séquelles post-traumatiques. À l’image d’un pendule qui se
stabilise peu à peu, ce balancement va progressivement s’immobiliser autour
de « l’instant du deuil ». Ce temps, qui n’existe pas sous un angle strictement
chronologique, constitue un point précis de la narration, durant lequel
émerge la thématique de la perte des fonctions, le thème du « jamais plus
comme avant », le basculement entre le « temps de l’avant » à jamais révolu
et le « temps de l’après ». Ainsi que le détaille Godbeter-Merinfeld (1999)
pour ce qui concerne le deuil, c’est la capacité du système familial à vivre
l’impossibilité du « retour en arrière » qui mobilisera la dynamique familiale,
en vue d’une évolution forcée à partir d’un temps jusque là rigidifié. Cet
« instant du deuil », que nous pouvons repérer dans le récit thérapeutique,
surgit souvent de manière très fugace, au début de l’intervention du
psychothérapeute. C’est durant le temps de l’intervention que ce point de
narration, fugace et fulgurant, va être invité à se déployer et à prendre de plus
en plus de temps! L’art du thérapeute consistera à inviter à ce déploiement
temporel, au rythme du système familial, tout en acceptant que chaque
système familial présente toujours une orientation temporelle préférentielle,
qui va mener à une polarisation privilégiée soit vers le passé, soit vers le
présent, soit vers le futur (Courtois, 2002).
La troisième intersection que nous repérons concerne le degré de
synchronie-asynchronie entre les différents temps individuels – incluant le
temps spécifique au psychothérapeute – et le temps du système thérapeutique.
Nous faisons l’hypothèse que ce temps thérapeutique sera presque
obligatoirement, construit autour d’un temps chaotique, caractérisé par une
succession de crises. Ce constat, issu de notre clinique, peut s’expliquer par
la multiplicité des systèmes mis en présence, mais également par la
constellation symptomatologique spécifique au traumatisme crânien (troubles
mnésiques, en particulier). Nous pouvons également repérer dans ce temps
chaotique, un processus de répétition potentielle de l’événement traumatique,
permettant au système familial de se réapproprier symboliquement, un sens
possible au cataclysme humain que constitue la survenue d’un traumatisme
crânien dans la trajectoire de vie d’un individu et d’une famille. Ici encore,
ce sera la compétence du psychothérapeute à co-construire un temps
synchrone, au travers des résonances du réseau thérapeutique, qui permettra
au temps chaotique de libérer la créativité du système. Cette co-construction
d’un temps synchrone est soumise, selon nous, à l’élaboration d’un temps
ritualisé (temps de la « réunion de famille », temps de la réunion de l’équipe
soignante, ...).
C’est à l’intersection de ce temps « tridimensionnel » que s’inscrit,
pour nous, véritablement, le temps systémique, spécifique à la prise en
charge des patients cérébrolésés et de leur famille.
En guise de conclusion :
des perspectives d’intervention
L’article de Pascale Lampe (2003), à la suite de celui de Mazaux &
Destaillats (1995), a le mérite de nous avoir emmenées dans différents
dédales du traumatisme crânien et a suscité, chez nous, le désir d’élargir la
réflexion. Une même approche thérapeutique n’exclut pas le point de vue
particulier de chaque thérapeute, et ce, notamment, dans la compréhension
et dans le mode d’intervention dans le système thérapeutique qui lie blessé,
famille, soignants et thérapeute systémicien : « une méthodologie commune
n’exclut pas la multiplicité des points de vue et des compétences » (Onnis,
1997, p. 28).
Nous avons voulu mettre en évidence que c’est la co-lecture et la co-
construction de l’histoire et de la rencontre des différents systèmes, qui
permettra de dépasser la ou les crises, et de retrouver une dynamique
satisfaisante. Par ailleurs, le thérapeute, dans sa mission d’ouvrir le champ
thérapeutique, sera conduit à élargir ce champ tant dans l’espace, que dans
le temps. Il le fera en tenant compte des différents systèmes en présence
(famille, centre de réadaptation, environnement social et/ou professionnel,…)
et en réintroduisant les notions de liberté et de « champ des possibles » dans
le système thérapeutique mais aussi en respectant les temps relatifs à chaque
système en présence et en s’appuyant sur les moments particulièrement
privilégiés, le temps systémique. Le thérapeute sera alors dans la capacité de
mettre en place un contexte thérapeutique permettant aux uns et aux autres
de se situer et d’évoluer dans un confort sécurisant, tout en autorisant la
réintroduction de l’aléatoire et de la responsabilité dans l’événement constitué
par le traumatisme crânien.
Penser le traumatisme crânien dans cette complexité
multidimensionnelle espace-temps permet une meilleure compréhension de
la souffrance des vécus post-traumatiques qui s’entrechoquent mais laisse
aussi jaillir les ressources disponibles aux systèmes pour entrevoir des
perspectives « d’à-venir ».
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Psychologue clinicienne, psychothérapeute
Centre de Réadaptation Fonctionnelle Neurologique pour Adultes – Erasme -
Bruxelles
[2]
Psychologue, psychothérapeute
Centre Hospitalier de Dinant