2004
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
In memoriam
Gianfranco, le passeur
Mony Elkaïm
Nous venons de perdre Gianfranco Cecchin, l’un des fondateurs de
l’école de thérapie systémique de Milan et le co-fondateur avec Luigi
Boscolo du centre milanais de Thérapie Familiale.
Gianfranco et moi entretenions une amitié de longue date. Nous
avons donné des séminaires en commun, nous nous sommes invités
mutuellement à diverses reprises, et récemment encore, nous participions,
quelques mois avant sa disparition, à un congrès sur les thérapies systémiques
et stratégiques organisé par Giorgio Nardone à Arezzo. Nous y avons passé
une partie de la nuit à observer une éclipse de lune face à l’hôtel, tout en
plaisantant et en discutant des sujets les plus biscornus.
Par-delà l’apport fondamental de Gianfranco Cecchin aux
thérapies systémiques en tant que membre de l’équipe de Milan avec Mara
Selvini Palazzoli, Giuliana Prata et Luigi Boscolo, la création de son concept
d’« irrévérence » s’est révélée décisive pour l’évolution de notre champ.
En effet, ces dernières décades ont vu l’apparition de nouvelles
approches en thérapie familiale telles que la cybernétique de second ordre ou
la thérapie narrative qui se sont surajoutées aux écoles préexistantes.
Progressivement, notre domaine risque de se fragmenter en une
série de chasses gardées où chaque école, tout en étant en théorie ouverte aux
autres, ne peut s’empêcher de défendre avec opiniâtreté son propre territoire.
Face à ces tendances, Gianfranco Cecchin a toujours proposé
plutôt l’irrévérence et l’humour par rapport non seulement aux théories en
général, mais aussi par rapport aux croyances propres du thérapeute.
Dans un ouvrage publié avec Gerry Lane et Wendel Ray
[1], il nous a
offert les outils pour éviter ces affrontements autodestructeurs. Je ne résiste
pas au plaisir de citer certains de ces passages. Dans la préface, les auteurs
écrivent :
« Notre souhait est d’offrir aux lecteurs une méta-perspective qui
leur permette de se libérer de ce que nous vivons comme un débat sans fin
concernant des dichotomies telles que la stratégie opposée à la non-
intervention, le pouvoir au respect, la narration à la cybernétique, et la
désignation de l’école de thérapie la “ plus correcte ”. » (p. XIII).
Pour Cecchin et ses co-auteurs, le danger est qu’une loyauté excessive
à une idée spécifique donne l’impression au thérapeute que sa responsabilité
personnelle est dégagée puisque si problème il y a, il est imputable au modèle
suivi.
En même temps, se méfiant d’une remise en question massive de tout
savoir, ils insistent sur le fait qu’on ne peut être irrévérent que par rapport à
ce qu’on connaît très bien : « Comme il est impossible de ne pas communiquer,
il est impossible de ne pas avoir d’hypothèse. Pourquoi un thérapeute doit-
il contrôler son désir de formuler une hypothèse, une idée ? Aussi longtemps
qu’il ne tombe pas amoureux de l’hypothèse… Il peut employer les hypothèses
comme des descriptions plutôt que comme des explications. » (p. 10),
ajoutent-ils.
C’est cette philosophie qui permettait à Gianfranco Cecchin de se
retrouver à l’aise, aussi bien dans les milieux de la thérapie stratégique que
dans le contexte de personnes se référant à l’épistémologie du
constructionnisme social.
Notre proximité quant au respect des différentes approches existant en
thérapie familiale et notre désenchantement face aux conflits que se mènent
trop souvent différentes écoles, nous avaient amenés à planifier une rencontre
prévue au printemps 2005 permettant de faire intervenir au même congrès les
tenants de théories apparemment opposées mais dont la complémentarité
nous paraissait évidente.
En perdant Gianfranco Cecchin, nous n’avons pas seulement perdu un
ami qui aimait la vie, la convivialité, l’amitié et qui savait partager avec
d’autres ces qualités, mais nous perdons aussi un être rare, un passeur qui
créait de multiples ponts entre les théories aussi bien qu’entre les êtres.
[1]
Cecchin G., Lane G. & Ray W.A. (1992) :
Irreverence. A Strategy for
Therapists’ Survival. Karnac Books, London.