Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux
De Boeck Université

I.S.B.N.2804144968
236 pages

p. 221 à 222
doi: en cours

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In memoriam

no 32 2004/1

2004 Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau In memoriam

Gianfranco, le passeur

Mony Elkaïm
Nous venons de perdre Gianfranco Cecchin, l’un des fondateurs de l’école de thérapie systémique de Milan et le co-fondateur avec Luigi Boscolo du centre milanais de Thérapie Familiale.
Gianfranco et moi entretenions une amitié de longue date. Nous avons donné des séminaires en commun, nous nous sommes invités mutuellement à diverses reprises, et récemment encore, nous participions, quelques mois avant sa disparition, à un congrès sur les thérapies systémiques et stratégiques organisé par Giorgio Nardone à Arezzo. Nous y avons passé une partie de la nuit à observer une éclipse de lune face à l’hôtel, tout en plaisantant et en discutant des sujets les plus biscornus.
Par-delà l’apport fondamental de Gianfranco Cecchin aux thérapies systémiques en tant que membre de l’équipe de Milan avec Mara Selvini Palazzoli, Giuliana Prata et Luigi Boscolo, la création de son concept d’« irrévérence » s’est révélée décisive pour l’évolution de notre champ.
En effet, ces dernières décades ont vu l’apparition de nouvelles approches en thérapie familiale telles que la cybernétique de second ordre ou la thérapie narrative qui se sont surajoutées aux écoles préexistantes.
Progressivement, notre domaine risque de se fragmenter en une série de chasses gardées où chaque école, tout en étant en théorie ouverte aux autres, ne peut s’empêcher de défendre avec opiniâtreté son propre territoire.
Face à ces tendances, Gianfranco Cecchin a toujours proposé plutôt l’irrévérence et l’humour par rapport non seulement aux théories en général, mais aussi par rapport aux croyances propres du thérapeute.
Dans un ouvrage publié avec Gerry Lane et Wendel Ray [1], il nous a offert les outils pour éviter ces affrontements autodestructeurs. Je ne résiste pas au plaisir de citer certains de ces passages. Dans la préface, les auteurs écrivent : « Notre souhait est d’offrir aux lecteurs une méta-perspective qui leur permette de se libérer de ce que nous vivons comme un débat sans fin concernant des dichotomies telles que la stratégie opposée à la non- intervention, le pouvoir au respect, la narration à la cybernétique, et la désignation de l’école de thérapie la “ plus correcte ”. » (p. XIII).
Pour Cecchin et ses co-auteurs, le danger est qu’une loyauté excessive à une idée spécifique donne l’impression au thérapeute que sa responsabilité personnelle est dégagée puisque si problème il y a, il est imputable au modèle suivi.
En même temps, se méfiant d’une remise en question massive de tout savoir, ils insistent sur le fait qu’on ne peut être irrévérent que par rapport à ce qu’on connaît très bien : « Comme il est impossible de ne pas communiquer, il est impossible de ne pas avoir d’hypothèse. Pourquoi un thérapeute doit- il contrôler son désir de formuler une hypothèse, une idée ? Aussi longtemps qu’il ne tombe pas amoureux de l’hypothèse… Il peut employer les hypothèses comme des descriptions plutôt que comme des explications. » (p. 10), ajoutent-ils.
C’est cette philosophie qui permettait à Gianfranco Cecchin de se retrouver à l’aise, aussi bien dans les milieux de la thérapie stratégique que dans le contexte de personnes se référant à l’épistémologie du constructionnisme social.
Notre proximité quant au respect des différentes approches existant en thérapie familiale et notre désenchantement face aux conflits que se mènent trop souvent différentes écoles, nous avaient amenés à planifier une rencontre prévue au printemps 2005 permettant de faire intervenir au même congrès les tenants de théories apparemment opposées mais dont la complémentarité nous paraissait évidente.
En perdant Gianfranco Cecchin, nous n’avons pas seulement perdu un ami qui aimait la vie, la convivialité, l’amitié et qui savait partager avec d’autres ces qualités, mais nous perdons aussi un être rare, un passeur qui créait de multiples ponts entre les théories aussi bien qu’entre les êtres.
 
NOTES
 
[1]Cecchin G., Lane G. & Ray W.A. (1992) : Irreverence. A Strategy for Therapists’ Survival. Karnac Books, London.
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Cecchin G., Lane G. & Ray W.A. (1992) : Irreverence. A Stra...
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