2004
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
Revue des livres
Guide philosophique pour penser le travail éducatif et médico-social Tome 3 : le désir du sujet
Christine Vander Borght
Alain Boyer
Édition Erès, Toulouse, octobre 2003 – 271 pages
Qu’est-ce que philosopher ? Utiliser sa raison ? S’interroger sur sa
validité ? Et comment philosopher de manière lisible et audible pour rejoin-
dre les questions que se posent, tous les jours, les travailleurs psychosociaux
auxquels ce 3e volume est encore dédié ? Rendre la philosophie accessible
au grand public est assurément une mode éditoriale récente. Une bonne
dizaine de titres est annoncée en ce mois de mars. Rejoignons donc ces
« chercheurs de sagesse » pour trouver les mots justes qui aident à penser nos
actes, puisqu’il est en général attendu de nous que nous intervenions.
Ontologie, logique, réflexion sur la connaissance, sur l’esthétique, sur
l’histoire, philosophie politique, morale, ... tout est ici convié.
« Ça fait système » écrit l’auteur, et ça lui fait peur, nous dit-il. Et on
le croit aisément. La rigueur et la cohérence en sont le ciment. Mais un
ciment souple, si je puis dire, sensible à la pratique de la conversation qui
ouvre au désaccord, à la remise en question qui nous parle de nous et de notre
pratique, et qui croise ainsi la psychologie, la psychanalyse, nos histoires de
famille et nos représentations sociales. Pas si simple de baliser ces croise-
ments !
Alain Boyer illustre son texte, toujours avec autant de bonheur et de
vivacité dans le style, citations poétiques et références culturelles à l’appui.
Le 3e volume est façonné sous l’éclairage du « souci du bien com-
mun » et le rappel incessant que nous sommes des « vivants, politiques et
citoyens », c’est-à-dire engagés dans le circuit de l’échange des paroles, des
corps et des biens. Le « bien commun » précédemment défini dans le tome 1
(voir la médiation) et dans le tome 2 (à propos de la crise p. 142/143), renvoie
au triangle qui relie un pôle de transcendance – pourquoi être ensemble ? –
un pôle juridique – le Bien de la Communauté – et un pôle économique –
celui de la Communauté des biens, dimension privée du partage et de la
justice distributive.
Rappelons-nous que « commun » renvoie à faire partie d’une commu-
nauté humaine, c’est-à-dire d’un ensemble de gens unis par des liens de
réciprocité dans le jeu de l’échange symbolique. Et le bien commun ? C’est :
«l’ensemble de choses que l’on reçoit et qui donc obligent au retour, qui
appartiennent à tous et à personne, que nul ne peut accaparer pour sa seule
dispositions privée» (tome 1 p. 200).
Nous sommes habitués à penser « qu’on ne peut pas ne pas commu-
niquer », Alain Boyer nous rappelle qu’on ne peut pas « ne pas être citoyen »
(p. 210). Qu’on le veuille ou non, c’est la violence initiale du « vivre
ensemble » et du politique.
Comme dans les deux tomes précédents, l’écriture est dense et serrée
et il faut parfois s’y reprendre à plusieurs reprises avant de retrouver le fil de
ce qui nous relie à ce texte. Les citations, toujours nombreuses, les notes en
bas de page et les renvois constants aux thèmes et mots-clés déjà abordés ne
facilitent pas le travail du lecteur, me semble-t-il. Mais si vous avez pris goût,
déjà, à ces réflexions (im)pertinentes, vous n’en serez pas surpris.
Si vous découvrez le tome 3 et son écriture, ce sera un peu difficile.
Vous mesurerez sans doute tout ce que vous avez manqué comme étapes
importantes de la construction de cette pensée.
Et, pour ne relever que quelques aspects de ce livre si riche, la
distinction entre contrat et pacte, dans le chapitre sur le projet, nous rappelle
que chaque professionnel et chaque usager, de la place que chacun occupe,
et dans le rôle qu’ils acceptent l’un et l’autre de prendre, ne sont dès lors plus
seulement des individus associés pour atteindre un objectif, mais des sujets
engagés l’un vis-à-vis de l’autre parce qu’un jour, ils ont été mis face à face
et qu’ils ont accepté de courir le risque de s’entendre, durant tout le temps où
ils seront amenés à travailler ensemble.
« ... alors, le but ne peut être atteint que si les objectifs que l’on se fixe
sont l’occasion de faire l’épreuve de cet échange, l’épreuve de la conversa-
tion entre sujets, l’épreuve du jeu du don et du contre-don, l’épreuve de la
relation et pas seulement des interactions entre individus, et/ou agents, que
si les rapports d’ordre transitif, économique, productif, sont la visibilité des
relations d’ordre immanent, politique. Comme il en va pour tout système
humain, ce qui garantit que l’immanence de notre rencontre n’est pas
complaisance close sur nous-mêmes est qu’elle participe à la reproduction
sociale par notre travail commun, qui à son tour trouve son sens de rendre
visible, ici et maintenant, cette reproduction sociale, puisque nous sommes,
ici et maintenant, dans un processus d’échange symbolique. »
L’auteur termine ce 3e volume sur l’interrogation : « La morale ou la
loi ? » qui rejoint une autre question : la démocratie est-elle possible ? Si
l’on considère que la loi (et non la Loi, émanant d’une transcendance, disons
divine, pour faire simple) est extérieure à chacun de nous en tant que sujet
singulier relié à chacun des autres dans une communauté de devoir et de
droits réciproques, nous nous y retrouvons alors, citoyen responsable de
notre destin, seule source de la légitimité du pouvoir démocratique.
Ceci a beaucoup de conséquences : dans notre vie de tous les jours,
bien sûr, mais aussi dans ces moments quotidiens que nous partageons avec
les jeunes, handicapés, malades, exclus ou pas encore inclus, rebelles en tous
genres, sujets et bénéficiaires de l’action sociale dans son sens large (je
présume qu’Alain Boyer n’aimerait pas ce mot, mais je le préfère à « usa-
ger ») car partout où nous l’exerçons, notre action est « appelée à se muer en
action politique, à n’avoir comme souci que le bien commun, à reconstruire
ensemble un sens. » (p. 238).
J’espère avoir éveillé votre intérêt pour cette lecture stimulante. Et si
l’idée me venait de vouloir en remercier l’auteur, il me répondrait peut-être
« avec plaisir », comme le fait la commerçante qui se situe alors au-delà du
marché marchand qui éteint la dette dès que le prix est payé. Et comment le
lecteur qui infuse un texte d’une telle densité s’acquitterait-il de sa dette
symbolique ? Peut-être en suivant le chemin de la patience imaginative qui
nous permet d’apprendre à goûter le plaisir de philosopher.
Le plaisir ? C’est le premier des thèmes abordés dans cet ouvrage.