2004
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
Singularité et multiplicité des relations fraternelles
[1]
Voyage en terre fraternelle
Samira Bourhaba
[2]
Les relations frères-sœurs possèdent des caractéristiques qui fondent la
singularité des liens fraternels, par comparaison avec toute autre expérience
relationnelle, autant qu’elles favorisent la multiplicité des formes que ces liens
peuvent prendre.
En accompagnant la fratrie au fil du cycle de vie fraternel et familial, c’est
un véritable voyage exploratoire qui s’ouvre sous les yeux des intervenants sociaux.Mots-clés :
Frères et sœurs, Singularité, Multiplicité, Cycle de vie, Ressources, Abus sexuel.
Brothers and sisters relationships have characteristics founding the singularity
of fraternal links, compare to other relational experiences. In the same time, those
characteristics multiply the possible forms that these links can take.
By following brothers and sisters during the family and fraternal life cycle,
it is a real travel to unknown regions waiting for the social workers.Keywords :
Brothers and sisters, Singularity, Multiplicity, Life cycle, Resources, Sexual abuse.
Souvent, les explorateurs des sciences humaines, théoriciens et inter-
venants de terrain, ont saisi leurs cartes et leur boussole pour découvrir et
traverser les territoires des individus, des couples, des familles nucléaires et
élargies, pour en saisir le fonctionnement, les frontières, la dynamique, les
enjeux, pour en rendre la richesse et la complexité.
Au cours de ces voyages, ils ont rencontré des hommes, des femmes,
enfants de leurs parents, parents de leurs enfants, époux et épouses,...
souvent aussi des frères et des sœurs.
Longtemps ignorée, la fratrie a peu retenu l’attention de ces voya-
geurs, peu au regard de la complexité du lien qui unit frère et sœur, peu au
regard de la singularité de ce système d’appartenance et de la multiplicité des
formes qu’il peut prendre.
Lorsqu’elle a retenu l’attention de certains, la fratrie a souvent été
considérée comme un épiphénomène de la famille, souvent d’ailleurs
comme un sous-produit du couple parental. Réduite aux rapports parents-
enfants, la fratrie reste alors enfermée dans une dimension verticale qui
donne à voir les relations frères/sœurs principalement en termes de rivalité
et de compétition pour l’amour des parents.
Cette façon de considérer les relations fraternelles en occulte toute la
dimension horizontale, celle des liens qui unissent les frères et les sœurs les
uns aux autres : liens indissolubles, complexes et invisibles.
La richesse et la complexité du territoire fraternel résident précisé-
ment dans le fait qu’il se situe aux croisements d’un plan vertical, celui qui
fonde le lien de filiation, et d’un plan horizontal qui établit ce lien.
Souvent d’ailleurs, lorsque la fonction parentale et/ou la fonction
conjugale sont désorganisées, le lien fraternel constitue une ressource pour
les frères et sœurs. En offrant une permanence, une stabilité, la fratrie assure
pour les enfants une fonction de soutien et préserve l’unité familiale d’un
émiettement trop important.
Lorsque les autres liens se distendent, frères et sœurs vont pallier aux
failles parentales en mobilisant les multiples ressources de la fratrie qu’ils
composent. Cette fonction de suppléance est souvent assurée avec souplesse,
discrétion et se pose comme une évidence pour la fratrie elle-même.
L’approche des liens familiaux doit donc aussi inclure le lien fraternel
comme composante à part entière qui ne peut se réduire ni aux liens de
filiation, ni aux liens conjugaux. La famille nucléaire est tissée par ces trois
types de liens.
En négligeant la prise en compte et la mobilisation de ce sous-système
familial, les intervenants de terrain se privent d’une ressource unique et
spécifique. La prise en compte de ces « forces latérales » (Tilmans-Ostyn,
1999) reste une démarche qui va à contre-courant de nos propres représen-
tations par lesquelles nous privilégions les relations verticales parents-
enfants aux liens fraternels horizontaux.
Ce lien est à la fois si complexe et si évident qu’il reste souvent de
l’ordre du non questionné et pourtant, lorsqu’on laisse venir les questions,
celles-ci sont nombreuses : De quoi est fait ce lien ? Qu’était-il et que
devient-il dans la vie de l’un et de l’autre des frères et sœurs ? Comment
résiste-t-il au temps ? Que devient la fratrie dans nos sociétés où les familles
mettent au monde de plus en plus d’enfants uniques et donc de moins en
moins de frères et sœurs ? Où plutôt, que devient ce lien dans ces familles
qui comptent de moins en moins d’enfants « faits maison » ? Quelles sont les
fonctions remplies par la fratrie ? …
Rendue à sa place, la fratrie mérite notre attention et éveille notre
curiosité.
La fratrie au fil du temps
« Le premier enfant fait du couple une famille et le second crée une
fratrie. » (Cambdessus, 1998).
Cette formule apporte avec elle la notion de cycle de vie traversé par
la famille, en même temps qu’elle énonce les trois types de liens évoqués plus
haut : lien conjugal, lien de filiation et lien fraternel.
L’expression « frères et sœurs » éveille spontanément l’image d’en-
fants. La fratrie bénéficie souvent à nos yeux d’une éternelle jeunesse
illusoire. Et pourtant la fratrie évolue tout au long des âges, se transforme, se
découvre, s’éloigne, se retrouve, …
Si l’enfance des frères et sœurs est parsemée d’instants de partage qui
nourrissent la fratrie, les relations frères-sœurs ont aussi à se dépouiller de
leurs habits d’enfants pour continuer à tisser les fils quotidiens de leurs
relations, pour continuer à nourrir leur appartenance au groupe et la relation
spécifique qu’ils entretiennent avec chacun de leurs frères ou sœurs.
Les naissances successives inscrivent les enfants en tant que frère et
sœur l’un pour l’autre. Cette inscription est de l’ordre du destin, de l’imposé.
La réalité de la fratrie résulte en premier lieu d’une contrainte imposée par
les parents et non d’un libre choix.
Les relations fraternelles sont à la fois influencées par le projet des
parents pour chacun des enfants et par le projet parental pour la fratrie que
ces enfants vont former ensemble. Les ressources de la fratrie sont telles que
le sous-système fraternel peut néanmoins s’autonomiser de ce projet paren-
tal et devenir, pour les enfants, un magnifique instrument d’individuation.
Singularité et multiplicité des relations fraternelles
D’emblée, les relations fraternelles se situent dans un espace-temps
caractérisé par la proximité, la continuité et l’irréversibilité. Ces caractéris-
tiques en fondent la singularité.
Si la fratrie et les liens fraternels sont singuliers, par comparaison à
d’autres expériences relationnelles, chaque fratrie se différencie aussi de
chaque autre.
La fratrie et le vécu des relations fraternelles dépendent de multiples
facteurs ; certains concernent les paramètres morphologiques de la fratrie:
sa taille, le sexe des enfants, l’écart d’âge entre les enfants, leur rang de
naissance, …
D’autres facteurs dépassent la fratrie en tant que telle et relèvent
davantage du couple parental (leur âge au moment des différentes naissan-
ces, leur vécu par rapport à leur propre fratrie), du groupe familial (son
étendue, sa composition, …), ou plus largement du contexte socio-économi-
que, culturel et historique.
La fratrie a pour autre caractéristique de se constituer et de se modifier
au fil des naissances.
Le premier enfant est à la fois le premier et le dernier. À la naissance
des enfants suivants, il garde sa position de premier mais perd définitivement
sa position de dernier acquise par le nouveau venu.
À part pour la position de l’aîné qui reste l’aîné de la fratrie indépen-
damment du nombre de frères et sœurs à venir, toute autre identité qu’un
enfant peut acquérir au sein de sa fratrie est susceptible de changer.
Ce changement de situation des enfants vis-à-vis de leur fratrie se
double d’un changement d’identité personnelle au fil de la construction
même de la fratrie.
Au-delà du caractère unique de chaque fratrie, l’expérience frater-
nelle individuelle au sein d’une même fratrie va également être unique et
revêtir un caractère personnel.
Si la chronologie objective des naissances établi un ordre dans la
fratrie qui va de l’aîné au cadet, la réalité des fratries, et d’autant plus si elles
sont nombreuses, les place tout à tour aîné et cadet d’un ou d’autres, dans un
processus d’identités fraternelles multiples.
Les rôles liés à chaque place dans la fratrie sont loin d’être figés :
parents et enfants les redessinent en commun, dans chaque histoire, dans une
dynamique à chaque fois originale.
Ma sœur, mon frère ! Mon double, mon tiers ?
Quelle que soit la fratrie et quelle que soit la place qu’il y occupe,
chacun des enfants va avoir un défi à relever: celui de se constituer en tant
qu’individu au sein de ce groupe d’appartenance, individu original et
différent des autres membres de sa fratrie.
L’existence de frères et sœurs place chaque enfant dans un va-et-vient
permanent entre similitude et altérité, entre identification et différenciation.
Se construire comme différent tout en appartenant à un groupe de
semblables est le défi à relever pour chacun des germains qui expérimente
à la fois l’altérité et la similitude au sein de ce groupe.
La présence du frère joue comme un miroir dont on ne sait pas s’il va
faire apparaître un double ou un tiers. « Nos différences ne nous rendent
jamais totalement étrangers l’un de l’autre, de même que nos ressemblances
ne font pas de nous des êtres identiques » (Buisson, 2003).
Reflétant cette dialectique, le nom de famille énonce les origines
communes et établit la ressemblance tandis que le prénom établit la place
spécifique de chacun et énonce la différence.
La question de la différenciation entre frères et sœurs est particulière-
ment vive dans les situations de jumeaux identiques confrontés à un
impératif de différenciation pour se constituer en une individualité originale
et unique, mais elle se pose plus largement dans les fratries « ordinaires », en
particulier lorsque l’écart d’âge entre enfants est faible.
La question de la similitude, elle, se pose avec d’autant plus d’accent
dans les situations de familles recomposées par reconstruction conjugale ou
par adoption, lorsque le lien fraternel ne trouve plus son fondement dans le
patrimoine génétique partagé et dans les liens du sang.
Des réalités de plus en plus nombreuses comme celles des fratries
dissociées et des fratries recomposées interrogent nos conceptions de la
famille et de la fratrie et viennent questionner le lien fraternel.
Le vécu des enfants montre que le lien fraternel ne peut se rabattre sur
la filiation génétique. L’absence d’ascendant commun, comme c’est le cas
par exemple dans les situations d’adoption, n’empêche pas l’expérience
fraternelle vécue par les enfants.
Pas plus d’ailleurs que lien fraternel ne peut se réduire à un lieu de
résidence commun et partagé comme le montrent les situations dans lesquel-
les, bien que les enfants soient séparés entre des lieux de vie différents, ils
continuent à se reconnaître comme frères et sœurs l’un pour l’autre.
Les contours que l’enfant donne à sa fratrie dépassent ces éléments de
filiation partagée ou de résidence commune.
La fratrie est aussi le lieu où se fonde l’identité sociale. Confronté à
la présence d’un tiers qui lui est imposé, il s’agit pour chacun des enfants de
s’insérer dans ce groupe d’appartenance, d’y développer des liens tout en
acquérant son individualité.
La fratrie est alors le premier lieu où se croisent deux facettes de
l’identité: identité personnelle et identité sociale.
En particulier, les rapports fraternels sont le lieu où s’élaborent les
premières images de l’autre sexe : « Ma sœur est une fille, mon frère est un
garçon ». Cette affirmation marque la différenciation des sexes et, dans le
même temps, elle la limite : « Ma sœur n’est pas vraiment une fille, c’est ma
sœur », « Mon frère, ce n’est pas un garçon, c’est mon frère ».
C’est ce double message « Mon frère est un garçon mais ce n’est pas
vraiment un garçon » qui favorise les jeux exploratoires entre frères et sœurs
comme premières expériences avec l’autre sexe, mais également qui limite
cette exploration et protège du passage à l’acte incestueux.
Souvent magnifiée dans la littérature, imaginée dans le registre de la
pureté, de l’innocence et de l’idéalisation, la réalité de l’inceste frère-sœur
est tout autre : dommageable à l’une et l’autre de ses victimes, l’inceste est
pleinement une forme de violence particulière qui prend ses racines dans la
relation fraternelle et dans la relation aux parents.
Souvent, heureusement, l’appel de l’extérieur arrache au désir inces-
tueux.
En s’éloignant de l’enfance…
Pour devenir adultes, les enfants ont à devenir indépendants de leurs
parents, mais aussi de leurs frères et sœurs. Si ces liens se maintiennent dans
une fusion ou une dépendance trop importantes, frères et sœurs deviennent
alors des freins à l’évolution individuelle. La fratrie peut alors rester
enfermante et les racines horizontales devenir des liens qui étouffent.
Au-delà de l’enfance, la fratrie s’évade de la promiscuité par l’adoles-
cence, l’investissement des pairs, la scolarité, le départ de la maison
familiale, la mise en couple des frères et sœurs, …
L’âge adulte puis la vieillesse arrivent et glissent discrètement les
frères et sœurs au second plan. L’avant-scène est occupée par le rôle de mari,
de père de famille ou de collègue de bureau.
Lorsque les enfants sont adultes, leurs parents exercent une influence
plus officielle sur les relations fraternelles. Ils font office d’agents de liaison
entre frères et sœurs. La fratrie leur rend visite et se côtoie à l’occasion des
repas de famille, des fêtes, des anniversaires ou plus simplement des visites
de routine.
La maison familiale reste affectivement attachée au cénacle de l’en-
fance et de l’adolescence. Elle est, au sens propre, «la maison de la famille».
Pour les frères et sœurs, habitués à partager leur histoire dans ce décor, le
cadre domestique est un sanctuaire auquel chacun s’identifie, un peu,
beaucoup, …
À la mort des parents, la maison familiale et les objets familiers qu’elle
contient vont révéler toute leur valeur symbolique.
Ces trésors de la mémoire familiale vont alors être investis par les
frères et sœurs comme des indicateurs de la place de chacun au sein de la
famille, et en particulier de sa place aux côtés des parents.
Chacun va être attentif aux messages qui parlent de la façon dont il a
été aimé autant qu’aux messages indiquant la façon dont les autres l’ont été.
Au cœur du lien fraternel se trouve posé l’enjeu de la transmission
entre les générations. « Cette transmission recouvre l’héritage des biens
matériels, mais pas uniquement, il s’agit aussi des biens symboliques
(culturels, relationnels, affectifs) que les enfants reçoivent de leurs parents. »
(Buisson, 2003).
Les enjeux autour de la répartition de l’héritage entre les enfants
peuvent transformer ce partage en guerre ouverte qui fait voler la fratrie en
éclats. Ces héritages sont parfois l’objet d’un conflit d’intérêt, mais plus
souvent la violence de ces partages trouve son origine dans les enjeux
identitaires mis en scène.
Si les rancunes et les haines naissent fréquemment des différences de
traitement entre frères et sœurs, la déception peut aussi être alimentée par une
répartition strictement égalitaire. L’égalité devient alors synonyme d’arbi-
traire : la frustration des enfants est alors de n’avoir pas été distingué,
reconnu dans leur différence. « Tout frère et sœur ne se croit-il pas jusqu’à
un certain point l’enfant unique de ses parents ? » (Gotman, 1990).
La mort des parents pose de nouvelles questions à la fratrie: quelle a
été notre famille et que va-t-elle devenir maintenant que les parents n’y sont
plus ?
Souvent, le collectif fraternel sort intact, voire consolidé de cette
épreuve, mais il arrive à l’inverse, qu’il y résiste mal et que s’amorce un
processus de dissolution qui prive les frères et sœurs d’un sentiment
d’appartenance et d’identification unificateur.
La mort des parents révèle la fratrie en même temps qu’elle lui rend
une liberté nouvelle: la fratrie se trouve rendue à la possibilité de fonctionner
par et pour elle-même et non plus en qualité d’enfants de leurs parents.
Lorsque l’enfant est unique c’est en particulier au moment du décès
de ses parents que l’absence de frère ou sœur partageant la même perte peut
se faire sentir le plus vivement. Privé de témoins directs de cette histoire,
l’enfant unique peut éprouver plus de difficultés à évoquer ses souvenirs et
à rendre une présence aux parents absents.
Avec la mort des parents, c’est une nouvelle étape du cycle de vie qui
doit être négociée, chacun des enfants passant à son tour à la génération
supérieure.
Ni le temps, ni l’absence, ni la distance ne peuvent complètement
dissoudre le lien fraternel qui se nourrit à la fois de sa singularité et de sa
multiplicité : singularité du lien fraternel qui le distingue des autres liens
qu’une personne peut développer au cours de sa vie, et multiplicité des
relations fraternelles qui se nourrissent de la liberté potentielle dont elles
bénéficient, pour définir, réviser, ajuster, la forme que ce lien va prendre et
qui va lui être donnée par et pour chacun des frères et sœurs.
Du côté des frères et sœurs dans les situations
d’abus sexuels intra-familial
Dans notre pratique clinique au sein de l’association Parole d’enfants,
nous travaillons avec des enfants qui sont victimes d’abus sexuels au sein de
leur famille
[3]. Notre travail consiste à mobiliser les différents membres de la
famille à la meilleure reconstruction possible de l’enfant et à la compréhen-
sion, par chacun, des éléments qui ont permis qu’un tel drame soit possible
dans leur famille.
Considérons un instant la situation la plus courante dans cette pratique
clinique, celle d’un enfant victime du conjoint de sa mère, que cet homme
soit ou non le père de l’enfant ; dans le travail thérapeutique avec cette
famille nous nous intéresserons évidemment aux liens de conjugalité qui
unissent mari et femme: comment l’histoire du couple éclaire-t-elle le
passage à l’acte, sous cette forme-là, de monsieur sur les enfants ?
Dans cette démarche, notre attention se porte aussi sur ce qui fonde les
liens de filiation entre le parent non-protecteur et l’enfant victime, entre le
présumé abuseur et l’enfant victime : quelles distorsions caractérisent ces
liens ? Aux prises avec quels enjeux la mère se trouve-t-elle pour être à ce
point indisponible à la protection de son enfant ? Quelle était la relation entre
le père et l’enfant pour qu’il en arrive à penser et à s’autoriser un tel passage
à l’acte ?
Mais cette approche serait incomplète si nous mettions de côté les
liens qui unissent les frères et sœurs de cette famille, que l’un d’entre eux soit
victime des abus, qu’ils soient plusieurs à avoir été abusés ou qu’ils l’aient
tous été.
Dans les situations que nous rencontrons, il n’est pas fréquent que
l’ensemble des frères et sœurs soient victimes de ces abus. Souvent d’ailleurs,
la soumission d’un des enfants aux abus a pour but de préserver les autres et
cette mission de protection est d’ailleurs une des pressions les plus subtile-
ment mise en oeuvre par l’abuseur pour s’assurer la soumission et le silence
de sa victime. Souvent aussi, le dévoilement poursuit cette fonction de
protection : parler pour protéger d’un danger perçu comme imminent.
Le dévoilement va précipiter les frères et sœurs face à de multiples
questions: « Si papa s’en est prit à ma sœur, est-ce que c’est parce qu’il l’aime
plus que moi ? ou « Est-ce parce qu’il m’aime plus qu’elle qu’il m’a
préservé ? », « Ce qui est arrivé à ma sœur aurait-il pu m’arriver à moi ? »,
« Si ça n’avait pas été elle, est-ce que ça aurait été moi ? », « Pourquoi n’a-
t-elle rien dit ? Est-ce que ça veut dire qu’au fond elle était d’accord ? »,
« Comment se fait-il que notre mère n’ait rien vu ? », « Et moi, est-ce que
j’aurais pu voir quelque chose, faire quelque chose ? », « Que va devenir la
famille maintenant qu’elle a parlé de ça ? Qui va partir : papa, ma sœur,
nous ? » …
Ces questions qui explosent au moment du dévoilement, mettent les
enfants face à qui ils sont individuellement, face à qui ils sont les uns pour
les autres, face à qui ils sont pour leur père, pour leur mère, et face à la place
de chacun des autres, victimes ou non, à chacun de ces niveaux.
Les questions portent aussi sur qui ils vont continuer à être les uns pour
les autres, au-delà de ce qui s’est passé : dans la relation fraternelle, qu’est-
ce qui va prendre le dessus ? La rivalité de ceux qui se sont sentis exclus de
quelque chose, l’hostilité de ceux qui auraient préféré que tout cela s’arrête
sans un tel scandale, la reconnaissance et la culpabilité de ceux qui ont été
préservés, l’effroi de ceux qui saisissent la gravité de ce qui a été imposé, la
solidarité et le soutien des frères et des sœurs, cette solidarité qui fait dire à
Laurence, 42 ans : « Quand j’ai parlé, j’ai perdu un père et une mère mais j’ai
regagné des frères et des sœurs » ?
Notre travail avec les enfants victimes et leur fratrie vise à remettre sur
le métier les premières réponses qu’ils se sont donnés pour faire face à ces
questions, dépasser ces premières « réponses de survie » pour questionner la
dynamique familiale et toucher au mieux la complexité de ce que chacun vit.
Si nous avons souvent eu la tentation de « faire sans » la fratrie, il suffit
de regarder quelque fois du côté des frères et des sœurs pour saisir la nécessité
et l’intérêt thérapeutique d’élargir définitivement notre regard à ce niveau,
non plus par dépit, «au cas où…», mais parce que la fratrie est, à part entière,
concernée par notre intervention et parce que notre intervention concerne, à
part entière, la fratrie.
·
BUISSON M. (2003) : La fratrie, creuset des paradoxes, L’Harmattan, Paris.
·
CAMBDESSUS B. (dir.) (1998) : La fratrie méconnue, ESF, Paris.
·
GOTMAN A. (1990) : L’impossible partage, In SAVIER L. (dir.) : Des sœurs, des
frères, pp 147-154, Éditions Autrement, Paris.
·
TILMANS-OSTYN E. (1999) : La démarche vers le thérapeute: de la plainte à la
demande, In TILMANS-OSTYN E. & MEYNCKENS-FOUREZ M. (dir.) : Les
ressources de la fratrie, pp. 71-84, Erès, Ramonville Saint-Agne.
[1]
Texte exposé au colloque
« La fratrie : des racines horizontales» organisé par
l’association « Parole d’Enfants » à Liège (Belgique), les 3 et 4 juin 2004.
[2]
Psychologue au sein de l’association Parole d’Enfants, Liège, Belgique.
[3]
Depuis 2001, l’association « Parole d’Enfants » développe un programme de prise en
charges intégrée des situations d’abus sexuel intra-familial, sous mandat des autorités
administratives et judiciaires (Programme Kaléidos).