2004
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
La fratrie, des liens indestructibles
Sylvie Angel
[1]
Le roman fraternel a longtemps été oublié dans les descriptions des sagas
familiales. Pourtant, il est empreint de sentiments complexes et laisse rarement
indifférent. Révolte, jalousie, passion, haine, nostalgie, complicité, déception le
ponctuent.
Nous tenterons de montrer comment la présence des frères et sœurs retentit
sur le développement psychique de l’enfant, combien les rivalités sont fortement
présentes bien que minimisées par la famille et comment les relations fraternelles
évoluent vers l’adolescence. De la haine à la passion voire l’inceste, les mouvements
émotionnels s’amplifient. Enfin, notre expérience clinique nous permet de relater
quelques organisations familiales dysfonctionnelles.Mots-clés :
Fratrie, Rivalité, Jalousie, Thérapie familiale, Enfant de remplacement.
The sibling bond is marked by complex feelings, and rarely leaves its
protagonists indifferent. Revolt, jealousy, passion, hatred, nostalgia, complicity,
and disappointment punctuate it.
We shall try to show how the presence of brothers and sisters affects the
psychic development of the child, and describe how rivalries are always present,
although minimized by the family, and how sibling relationships evolve into
adolescence. The emotions of siblings are amplified, ranging from hatred to
passion, and even to incest. Finally, clinical experience will illustrate some
dysfunctional family organizations we encounter in examining the sibling relationship.Keywords :
Sibling, Rivalry, Jealousy, Family therapy, Replacement child.
Fais-toi des amis, des ennemis,
Le ventre de ta mère t’en donnera.
(Proverbe)
Dès le début du XXe siècle, la famille a fait l’objet de recherches. Il
a fallu attendre néanmoins la fin du XXe siècle pour voir les premiers travaux
réalisés sur la fratrie.
Le roman fraternel a longtemps été oublié dans les descriptions des
sagas familiales. Pourtant, il est empreint de sentiments complexes et laisse
rarement indifférent. Révolte, jalousie, passion, haine, nostalgie, complicité,
déception le ponctuent.
Cet article relate les différents points et étapes du lien fraternel.
Nous tenterons de montrer comment la présence des frères et sœurs
retentit sur le développement psychique de l’enfant, combien les rivalités
sont fortement présentes bien que minimisées par la famille et comment les
relations fraternelles évoluent vers l’adolescence. De la haine à la passion
voire l’inceste, les mouvements émotionnels s’amplifient. Enfin, notre
expérience clinique nous permet de relater quelques organisations familiales
dysfonctionnelles.
Complexe fraternel et complexe d’Œdipe
Au début, il s’agissait de complexe fraternel et de complexe d’Œdipe.
La relation fraternelle représente une expérience fondamentale de
l’organisation psychique peu décrite toutefois dans les théories
psychanalytiques.
On doit aux travaux de Sigmund Freud la compréhension des principaux
mécanismes mentaux. En reprenant le mythe d’Œdipe d’après la tragédie de
Sophocle, Sigmund Freud élabore la construction théorique du développement
psychologique, mais comme l’a écrit le pédopsychiatre Marcelli (1993) :
«Ce que Sigmund tue d’abord, ce n’est pas le père, c’est la fratrie, car c’est
l’émergence de la fratrie qui éveille colère, frustration et déception envers
la mère, puis c’est sur la fratrie que se déploient la haine et la jalousie
protégeant la figure des parents. C’est par la fratrie et à cause d’elle que
Sigmund Freud découvre le chemin de l’Œdipe, mais c’est parce qu’il a une
fratrie qu’il échappe au destin d’Œdipe.»
Les frères et sœurs n’apparaissent guère dans l’œuvre de Freud et en
général dans les travaux psychanalytiques.
Longtemps, on a considéré le lien fraternel – et en particulier la
jalousie qui en découle – lié au déplacement du complexe d’Œdipe. Lacan
(1938) reprend les travaux de Wallon, et développe dans un article sur la
famille, des points fondamentaux à la base du complexe fraternel
(l’identification aux semblables, l’agressivité consécutive à cette
identification, l’ambiguïté spectaculaire de la structure du Moi narcissique,
le drame de la jalousie). Il étudie le fonctionnement de la paranoïa et montre
l’importance de la jalousie fraternelle dans ses mécanismes.
D’autres psychanalystes réfléchissent à l’organisation fraternelle en
soulignant progressivement sa spécificité. Dadoun (1978, cité par Kaës,
1993) montre ainsi que la violence fraternelle n’est pas le simple reflet de la
violence du père, mais est « une énergie spécifique inscrite dans un réseau
déterminé de sentiments, d’événements, d’action. »
Kaës (1993) évoque la relation fraternelle comme prévalent dans la
construction de l’identité.
À l’origine du sentiment fraternel se retrouve le sentiment
d’appartenance à la famille, une ressemblance liée certes à la biologie, mais
aussi aux habitudes de vie (rituels familiaux, présentation, intonation de la
voix, choix des vêtements, ...).
Le partage au quotidien de la même histoire et des mêmes émotions
renforce l’attachement : c’est ainsi que se crée ce lien fraternel, même
lorsqu’il n’existe pas de lien de sang (enfants adoptés ou placés temporairement
dans des familles d’accueil).
La rivalité fraternelle et la jalousie
À la naissance d’un puîné, l’enfant perçoit une frustration importante
en raison de l’éloignement de sa mère centrée sur le nourrisson. Il partage sa
mère avec le bébé qui symbolise aussi le lien entre ses parents. Mais la
rivalité permet aussi à l’enfant de construire son identité.
Il s’identifie à son germain et se construit dans une relation de
réciprocité. Il vit les premières frustrations vis-à-vis du frère ou de la sœur
rival, concurrent de l’amour maternel. Il doit alors élaborer l’ambivalence
qu’il ressent vis-à-vis de sa mère.
Pour Jean-François Rabain (1988), « définir la rivalité, c’est donc
nécessairement interroger cette relation double et symétrique qui lie un sujet
à son semblable et d’où procède une tension agressive liée à la concurrence
de deux protagonistes pour un même rôle ou pour un même objet. La rivalité
ainsi conçue est liée à l’identification implicite au modèle d’un autre qui est
à la fois le représentant et l’obstacle du désir ».
L’arrivée d’un frère ou d’une sœur dans la famille contribue à
l’éclosion de la jalousie, premier mouvement émotionnel que l’on peut
repérer dans la petite enfance. Le modèle psychanalytique classique –
comme nous venons de le montrer – décrit ce sentiment comme la résultante
d’un déplacement du conflit œdipien. En fait, cette situation se révèle
compliquée, mêlée de différentes projections et d’identifications du groupe
familial avec des échanges émotionnels variables.
La jalousie existe, mais ne s’exprime pas toujours de la même façon.
Elle peut être sublimée, refoulée. Dans la petite enfance, les réactions
d’hostilité et de jalousie sont décrites comme importantes lorsque l’écart
d’âge se situe entre 2 et 4 ans. Lorsque les enfants ont moins de 2 ans
d’intervalle, ils sont élevés comme des jumeaux, ressentant une complicité
«de couple». La jalousie s’estompe au fur et à mesure que l’écart d’âge
augmente mais, bien entendu, est fonction de la personnalité de l’enfant et
du contexte familial. Mais chaque histoire est singulière, et des sentiments
de jalousie et de haine s’observent chez des enfants ayant une grande
différence d’âge comme en témoigne l’exemple suivant :
Michel est arrivé « trop tôt » dans cette famille d’ouvriers qui aspirait
à améliorer sa condition de vie. Il a été élevé par sa grand-mère. Ses parents
ont eu un deuxième enfant, Jacques, lorsqu’il avait 8 ans. Michel devait
retourner chez eux, mais la grand-mère, trop attachée à son petit-fils, ne l’a
pas accepté. Michel a commencé à vivre avec ses parents à l’âge de 11 ans,
au moment du décès de sa grand-mère. Son sentiment de jalousie vis-à-vis
de son frère cadet Jacques a été extrêmement fort, et reste encore présent à
l’âge adulte. Il n’a jamais pardonné à ses parents de l’avoir « abandonné »
et d’avoir gardé avec eux, dès la naissance, son petit frère. Cette rivalité et
cette jalousie ont développé chez Jacques un sentiment d’opposition vis-à-
vis de ce frère aîné avec lequel il n’a gardé que des relations superficielles.
Les relations d’hostilité sont plus marquées dans les fratries unisexuées.
La jalousie et la haine soulignées et décrites tant par les récits bibliques (Caïn
et Abel, Joseph vendu par ses frères) que par les mythologies (Romulus et
Remus, Seth et Osiris, Polynice et Étéocle), sont renforcées par l’attitude
parentale qui contribue à l’organisation des relations fraternelles.
Un petit coup d’œil à la mythologie grecque permet de comprendre
que ces systèmes pathologiques existaient depuis toujours : pensons aux
enfants d’Œdipe, Etéocle, Polynice, Antigone et Ismène dont les fins
tragiques sont à la hauteur du destin des parents.
Citons également les descendants des Atrides : les frères Atrée et
Thyeste se sont illustrés par « le banquet de Thyeste », repas le plus
monstrueux qui soit : lorsque Atrée découvre la relation secrète entre son
épouse et son frère, il l’invite à dîner et lui offre les chairs cuisinées de ses
enfants qu’il a tués et démembrés. Lorsque le repas fut terminé, il lui révéla
la vérité. Rempli d’indignation par l’horreur et la cruauté de cette vengeance,
Thyeste renversa la table et jeta la malédiction sur les Atrides. Il voulut
répliquer au mal que lui avait causé son frère. La prophétie du devin lui
indiqua que s’il obtenait un enfant de sa propre fille, il serait le vengeur des
Atrides. Pélopia, sa fille, de sa propre volonté (ou sans celle-ci, mais en
raison de l’ivresse de son père) s’unit à son père. De cette liaison incestueuse
naquit Egisthe, qui dès qu’il grandit, tua Atrée et fit monter son père sur le
trône de Mycènes.
Les enfants d’Atrée, Agamemnon et Ménélas, s’illustrèrent durant la
guerre de Troyes. L’infidélité d’Hélène, l’épouse de Ménélas, en fut la cause.
Mais arrêtons-nous sur les enfants d’Agamemnon : Iphigénie, Electre,
Chrysotémis et Oreste. Oreste a tué l’amant de sa mère et celle-ci
(Clytemnestre) pour venger son père.
Iphigénie fut sur le point de sacrifier son frère et elle-même faillit
l’être aussi, mais une biche lui fut substituée et elle devint prêtresse en
Tauride….
On pourrait s’étendre davantage sur les aventures de cette famille,
mais penchons-nous plus particulièrement sur toute la série de drames
déclenchée par les prophéties chez les Labdacides et les Atrides. On est
amené à se demander si il en est de même dans les familles que nous suivons,
où le travail transgénérationnel nous interpelle sur trois ou quatre générations
et où nous retrouvons des transmissions transgénérationnelles et des prophéties
familiales qui complètent les notions de mythes familiaux décrites par
Ferreira (1981).
L’attitude des parents vis-à-vis de la fratrie
Les parents projettent à leur insu sur leurs enfants ce qu’ils ont vécu
avec leurs germains : ils ne comprennent pas les relations d’hostilité excessives
montrées par leur progéniture si leur propre enfance leur laisse le souvenir
d’entente et de complicité. Au contraire, ils s’étonnent des relations de
proximité importante entre leurs enfants lorsqu’ils ont ressenti des sentiments
d’hostilité dans leur fratrie.
Ainsi, des parents ayant eu peu de contact avec leurs frères et sœurs,
auront du mal à renforcer la complicité entre leurs enfants.
La projection par rapport au rang de la fratrie contribue également à
induire une préférence qui renforce les sentiments de jalousie. « Être le
préféré » de son père ou sa mère n’est pas une position aisée, car elle participe
à développer un sentiment d’injustice et augmente la rivalité fraternelle.
Des alliances se constituent parfois entre parents et enfants du même
sexe ou entre parents et enfants du sexe opposé, comme si, dans certaines
familles, le père et la mère s’attribuaient un enfant. Ce lien privilégié peut se
créer dès la naissance quand, par exemple, le prénom de l’enfant est choisi
par le père ou par la mère sans tenir compte de son conjoint et de sa famille
d’origine.
Ainsi, Mohammed a imposé que ses enfants aient un prénom musulman
alors que sa femme, Marie, souhaitait leur donner un prénom breton, car
toute sa famille vit à Quimper. Ils ont décidé que l’aîné porterait un prénom
musulman en l’occurrence Ali et le second, une fille cette fois, s’appellerait
Gwenaëlle.
La bible nous donne plusieurs exemples pour illustrer l’impact de la
préférence :
- Caïn et Abel : « Caïn, le laboureur, était l’aîné d’Abel, le berger. Ils
avaient pris pour habitude de faire des offrandes à Dieu qui parut
insatisfait des produits de la terre alors qu’il s’était réjoui de recevoir
les plus beaux agneaux d’Abel. Caïn, jaloux, se jeta sur son frère et le
tua ».
- Jacob et Esaü : Lorsque Isaac (le père de Jacob et Esaü), devenu
aveugle, voulut faire les promesses rituelles à son fils aîné, Rebecca
- (leur mère) recouvrit Jacob d’une peau de bête pour le faire bénir à la
place d’Esaü.
- Joseph et ses frères : Joseph était le préféré de son père Jacob. Ses
demi-frères ne supportent pas cette situation et décidèrent de le
supprimer.
L’identification à la fratrie des parents n’a fait l’objet que de peu de
travaux.
Citons toutefois le livre de Toman (1987) qui innove dans ce champ.
Cet auteur montre l’importance du rang de la fratrie dans le choix du
conjoint. Ce point de vue éclaire l’attitude des parents à l’égard de leur
progéniture, mais reste toutefois schématique, car il dessine une typologie
des liens fraternels, déterminant nos actions futures.
Ni trop près, ni trop loin
Les relations fraternelles peuvent amener à des situations extrêmes :
d’une part, la violence et la haine, amplification de cette rivalité de l’enfance
qui n’a pas pu être sublimée dans des conduites sociales et, d’autre part, les
relations incestueuses.
L’interdit de l’inceste est une réalité qui fonde le couple social et notre
vie psychique. Cette transgression entraîne un traumatisme majeur pour
celui qui l’a vécu. L’inceste fraternel est plus fréquent qu’on ne le croit, mais
il est souvent assimilé à des jeux enfantins. Les parents ne s’aperçoivent pas
de la proximité physique de leurs enfants et renforcent leurs relations, fiers
d’une si bonne entente. Les contacts corporels sont ambigus et l’affectivité
confondue avec l’érotisme. Ces jeux peuvent entraîner des relations sexuelles,
mais, à part quelques exceptions, elles restent épisodiques et liées à un climat
qui les favorise.
Souvent, le décès précoce d’un parent renforce les liens fraternels et
peut être à l’origine d’une situation passionnelle voire incestueuse durant
l’adolescence. Il est nécessaire de distinguer les attitudes passionnelles dans
la fratrie des relations incestueuses caractérisées par l’abus sexuel, le viol.
Ces derniers types de relations participent à d’autres mécanismes marquant
l’ascendant d’un frère aîné par rapport à une sœur cadette alors que, dans les
relations passionnelles amoureuses, on retrouve plus fréquemment une sœur
aînée par rapport à un frère cadet.
Les abus sexuels graves vécus pendant l’enfance dans des familles
dysfonctionnelles entraînent des conséquences majeures sur le développement
psychologique des individus.
En 1980, depuis la création de notre institution, le Centre Monceau,
nous avons suivi plus de 10.000 familles venues consulter pour différents
problèmes, majoritairement liés à la toxicomanie. Dans ces configurations
familiales, la consultation est motivée par un enfant, mais très vite, le travail
avec ces familles révèle d’autres souffrances.
La participation de la fratrie aux séances nous paraît fondamentale
pour les raisons suivantes :
- tous les membres de la famille sont concernés par la souffrance du
patient « désigné » (c’est-à-dire à l’origine de la demande de
consultation) ;
- fréquemment, d’autres enfants de la famille présentent tour à tour des
difficultés, principalement lorsque le « patient désigné » va mieux. Le
travail psychologique effectué durant ces entretiens avec les frères et
sœurs, permet d’anticiper les décompensations des uns et des autres ;
- chaque membre a sa perception de l’histoire familiale. La présence de
la fratrie clarifie les rôles et remet les générations à leur place.
Dans de nombreuses familles, les transgressions se retrouvent sur
différentes générations : les parents ayant vécu ce type de relation, la
reproduisent avec leurs enfants. Nous avons recueilli à de nombreuses
reprises, des témoignages de relations incestueuses ou quasi-incestueuses
lors de nos séances de thérapie familiale.
Nous avons, avec Pierre Angel, émis l’hypothèse suivante concernant
les patients héroïnomanes : l’héroïne permet, dans certaines situations, un
évitements du passage à l’acte incestueux dans des relations parents- enfants
tout comme dans les relations fraternelles. L’héroïne, par ses effets à la fois
euphorisants et anesthésiants, annihile les pulsions sexuelles tout en produisant
des sensations de plaisir extrêmement fortes. Le partage de ce moment
ritualisé par le contexte et la mise en place des objets nécessaires à l’injection
(préparation de la poudre, mélangée au citron et chauffée dans une cuillère,
pose du garrot, ...) peut être assimilé à un rapprochement sexué, mais sans
agissements génitalisés.
Bien entendu, de nombreux autres facteurs et causes concourent à
l’éclosion de la toxicomanie, tout comme d’autres conséquences découlent
des relations incestueuses.
D’autres difficultés émergent au fil des séances, mais la souffrance
concerne tous les protagonistes. Dans l’évaluation de nos dossiers, 50 % des
parents présentent des troubles importants (dépression, alcoolisme ou maladie
grave modifiant le cours de leur existence) et parmi les frères et sœurs, 75%
s’expriment à travers des échecs scolaires, des fugues, des tentatives de
suicides ou des troubles du comportement alimentaires. La fratrie ressent de
plein fouet les épreuves familiales.
Les transactions mortifères repérées dans de nombreuses familles
participent à l’éclosion de tentative de suicide, d’anorexie mentale...
symptômes repérés à l’adolescence, en relation avec la pulsion de mort.
Ainsi, dans tous les cas, le système familial apparaît dysfonctionnel.
On retrouve une confusion des rôles et des générations et souvent une
carence affective des enfants, une absence de références à la loi, des deuils
précoces pendant l’enfance ou l’adolescence renforçant le lien fraternel.
Le retentissement du décès précoce d’un frère ou d’une sœur est
douloureux quelle qu’en soit la cause (maladie, accident,...). Le travail de
deuil constitue un élément essentiel du travail psychologique proposé à ces
familles. Souvent, les parents se sont centrés sur l’enfant disparu qui est
fortement idéalisé. La souffrance des parents amplifie les tensions du couple
qui se fragilise et parfois se sépare. Certains ne se résignent jamais, et le deuil
retentit sur les autres enfants qui se sentent délaissés, incapables d’être à la
hauteur du défunt.
Le deuil apparaît encore plus traumatisant lorsque l’enfant mort avait
noué des liens avec les autres frères et sœurs.
Delphine, Franck et Julie pleurent toujours leur frère cadet Marc,
décédé accidentellement, un jour où ils se promenaient accompagnés d’une
jeune fille, Noëlle, leur baby-sitter préférée.
Marc courait après leur ballon qui roula sur la route. Une voiture
arrivait, elle freina mais trop tard. Transporté à l’hôpital, Marc mourut
quelques jours plus tard. Très choquée, la famille décida de déménager pour
« oublier » : Delphine, Franck et Julie perdirent leurs repères, leurs copains
d’école. Leur mère sombra dans une profonde mélancolie. Son chagrin
l’anéantissait. Elle restait inconsolable. Les enfants grandirent dans cette
ambiance de deuil. Les parents sortaient peu, ne recevaient pas. Ils se
sentaient tous coupables, mais s’attachaient à être parfaits : sagesse et
réussite scolaire scandaient leur vie. Ce n’est qu’au moment de quitter la
maison, à la fin de l’adolescence, qu’ils exprimèrent tour à tour une
souffrance importante, sous forme de dépression...
La souffrance des frères et sœurs « bien portants » s’exprime par
l’émergence d’autres difficultés ou par des formations réactionnelles les
conduisant à choisir des métiers sociaux ou des activités humanitaires.
Nous savons que dans de nombreuses familles, des enfants meurent en
bas âge et que l’enfant suivant aura comme mission (inconsciente) et
impossible de le remplacer (Porot, 1993).
Arriver après de décès d’un enfant est évidemment très compliqué
pour les parents et pour le nouveau-né. Cette difficulté se trouve renforcée
si ce dernier est du même sexe que celui qui est décédé et si, pour de
nombreuses raisons que nous développerons, le prénom choisi est identique
ou aménagé en raison du genre de l’enfant (par exemple Paul devient
Paulette, Jacqueline devient Jacques, etc.).
Les histoires les plus connues sont évidemment celles de Beethoven,
de Van Gogh et de Dali que nous avons développé dans notre ouvrage
(Angel, 1996).
Ce concept d’enfant de remplacement est, doit-on le souligner, très
opérant pour le fonctionnement psychique individuel. Nous avons suivi en
thérapie individuel plusieurs patients qui s’avéraient être des enfants de
remplacement, nous avons eu à les aider à comprendre en quoi et combien
cette position particulière avait changé leur vie. Nous avons travaillé à la fois
le niveau intra-psychique et le niveau interactionnel. Cette forme de thérapie
est assez proche de ce que Bowen avait nommé « one person – family
therapy ».
Interventions thérapeutiques
Cela nous conduit aux différentes formes de thérapie que nous
proposons à nos patients : de la thérapie familiale individuelle aux thérapies
multi-systémiques…
Aujourd’hui, nous travaillons selon deux orientations :
1) En évaluant les crises familiales à l’adolescence
La résonance des années d’adolescence est très forte pour les parents.
L’approche systémique a permis d’en comprendre les différents aspects, en
particulier au niveau de la dimension temporelle : quand on affirme que
l’adolescence dure une dizaine d’années, on oublie souvent que ce processus
va concerner successivement tous les enfants de la famille ! Les parents
commencent à vivre ces mécanismes quand l’aîné entre dans l’adolescence,
et termineront ce cycle lorsque le dernier enfant en sortira. On voit des
parents confrontés à ce processus non pas pendant huit ans, mais durant une
bonne quinzaine d’années, parfois d’avantage. L’autre particularité de cette
période est de s’achever par une crise familiale obligatoire. Il s’agit de la
phase du « nid vide », moment où le dernier enfant quitte la maison et où les
grands-parents entrent dans la dernière phase de leur vie. Les parents
retrouvent alors leur vécu ou un autre vécu de couple, comme avant la
naissance du premier enfant. Cela ne se passe jamais sans difficulté.
Certains parents immatures souhaitent se vivre en « jeunes parents »
(Harrus, 2001). Ils adoptent les vêtements des adolescents mais aussi leurs
tournures de langage, leurs attitudes, etc. Les frontières entre les générations
sont abolies, ou plutôt, semblent l’être. Les rivalités père-fils et les oppositions
mère-fille sont monnaie courante, tout en alternant avec un aspect trop
« copain » ou trop « copine ». La proximité des parents est souvent mal
ressentie par les jeunes, car ils ont besoin d’instaurer une distance correcte
vis-à-vis d’eux. Les premiers sont ravis de trouver des interlocuteurs qu’ils
n’avaient pas lorsque leurs enfants étaient plus jeunes, et se confient trop
facilement.
Les symptômes des adolescents interpellent l’histoire familiale et les
loyautés secrètes sur plusieurs générations.
2) Avec des familles recomposées
Nous avons à inventer des stratégies familiales différentes en fonction
de ce qui survient lors de chaque séance.
Arrêtons-nous sur la famille L. :
André, le père, âgé de 48 ans, consulte pour nous demander de l’aide :
son fils Romain, âgé de 8 ans, continue de faire pipi au lit, mais en fait, le
« vrai problème », c’est Jane : elle a 17 ans et vit dans un foyer depuis un
an….
Lors d’un premier mariage, André a eu deux filles, Jennifer puis trois
ans après Jane. Les relations ont vite été très conflictuelles avec son épouse
Gloria, conduisant le couple à une séparation difficile. André a accepté que
Gloria ait la garde des enfants, mais comme elle semblait instable et
incapable de s’en occuper, il avait la plupart du temps ses filles chez lui, avec
Martine qu’il épousa peu après. Deux enfants naquirent de cette seconde
union : Chloé puis Romain.
Gloria, qui semblait avoir une vie affective tumultueuse, contracta le
VIH et mourut du Sida. Jennifer et Jane habitaient déjà à temps plein avec
leur père et leur belle-mère à cette époque, ce qui fait que le décès de leur
mère fut attribué à un « cancer » et le mot Sida ne fut jamais prononcé.
La situation se dégrada progressivement pour Jane, déjà en échec
scolaire. Fugue, vol, agressivité se conjuguaient au quotidien. Martine
investit son rôle de belle-mère au maximum, constamment dévouée à Jane
et espérant réussir à la faire changer… Jusqu’au jour, où elle découvrit que
Jane lui avait volé un bijou auquel elle tenait beaucoup. Lors d’une crise
familiale, la sentence tomba : « c’est elle ou moi », explosa Martine. André
fit appel au juge d’enfant et une AEMO
[2] fut mise en place, le temps de trouver
un foyer.
Lors de notre première rencontre, nous avons appris que les liens
étaient rompus entre Jane et le reste de la famille, y compris la famille
élargie.
Le père maintenait un contact hebdomadaire avec Jane. Les autres
membres de la famille ne l’avaient pas revue depuis plus d’un an.
Nous avons proposé à André de recevoir tout le monde, mais il nous
a certifié que c’était impossible que Jane rencontre sa femme et les autres
enfants.
Un rendez-vous fut organisé avec le père, Martine, Jennifer âgée de
20 ans, Chloé 13 ans et Romain 8 ans.
Lors de la première séance familiale, la souffrance des uns et des
autres apparut et renforça notre inquiétude : Jennifer, ravissante jeune fille,
très mince, pleura à plusieurs moments, témoignant d’une grande angoisse.
Elle commençait un contrat par alternance dans la vente et se sentait
incapable de se lever le matin. Tout lui coûtait ; elle venait de sortir d’un
épisode anorexique (elle avait perdu 15 kg). Seule, Chloé paraissait bien.
Excellente élève, elle semblait surinvestir sa scolarité. Elle ne mâchait pas
ses mots pour dire du mal de Jane, propos sur lesquels Jennifer renchérissait.
Romain ne savait pas trop pourquoi il était là, mais ce fut le seul qui
manifesta son envie de revoir Jane à laquelle il était très attaché.
Nous insisterons ici sur quelques points :
- Trois enfants sur quatre sont en grande difficulté.
- Le décès de la mère de Jennifer et Jane résonne comme « la faute »
originelle pour laquelle quelqu’un doit payer. Lors d’une séance, il
sera question de la ressemblance de Jane avec sa mère et du fait qu’on
la considérait quasi comme l’incarnation du mal (à défaut d’une
réincarnation).
- La malédiction de Gloria, héritée des générations précédentes, se
reporte sur Jane « la maléfique » stigmatisée comme telle par
l’ensemble de la famille à l’exception de Romain...
- Secret de famille, le Sida reflète l’expression du mal, de la transgression
morale, du châtiment...
Comment travailler avec cette famille attachante et pleine
d’interrogations, malgré ses certitudes d’une prophétie maléfique transmise
par Gloria à Jane et venant probablement de la famille de Gloria ?
Le travail est encore en cours, et il nous faudra du temps pour les aider
à clarifier leur histoire. Au bout de quelques séances, les liens se retissent
doucement. Nous venons de faire la connaissance de Jane. Son frère et ses
sœurs la revoient régulièrement sans que nous ne soyons intervenus
directement. La levée du secret, la clarification des attentes de chacun, la
prise en compte des difficultés des uns et des autres est une première étape.
La solidarité fraternelle émerge malgré les différences de
fonctionnement entre chacun. Il est évident que Romain incarne le baromètre
familial, témoin de l’évolution des relations familiales.
Les relations à l’âge adulte se modifient en fonction des choix
individuels, de la possibilité de construire sa propre personnalité, de s’insérer
dans le monde social, de choisir un partenaire et de développer sa propre
famille. Le choix du conjoint modifie considérablement les relations
fraternelles, autant que les projets professionnels ou les modes de vie vécus
comme marginaux par rapport au modèle familial.
Mais les événements de la vie adulte renforcent aussi les liens
fraternels. La maternité rapproche les sœurs, même si les conjoints ont des
personnalités différentes.
Que dire de la force de ce lien si ce n’est qu’à l’aube du XXIe siècle
il apparaît comme le plus durable à un moment où la vie de couple se trouve
fragilisée ? Nos frères et nos sœurs nous accompagnent tout au long de notre
vie pour le meilleur plutôt que pour le pire.
·
ANGEL S. (1996) : Des frères et des sœurs, Éd. R. Laffont, Collection Réponses,
Paris.
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[1]
Psychiatre, Directrice du Centre Pluralis, Paris. Membre d’EFTA.
[2]
Action Éducative en Milieu Ouvert.