Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux
De Boeck Université

I.S.B.N.2804144968
236 pages

p. 5 à 10
doi: en cours

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no 32 2004/1

2004 Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau

Fratrie, jamais plus enfant unique...

Introduction

Edith Goldbeter-Merinfeld  [1]
Aussi loin qu’il se souvienne, il s’est toujours perçu comme le prince de la maison et sa mère comme celle qui, de façon contestable, le mettait en valeur, étant sa protectrice inquiète – inquiète et contestable parce que, il le sait bien, ce n’est pas un enfant qui est censé être le coq dans un ménage. S’il fallait être jaloux de quelqu’un, ce ne serait pas de son père mais de son frère cadet. Car sa mère fait valoir aussi son frère, et non seulement elle le fait valoir, mais, comme son frère est intelligent mais pas aussi intelligent que lui, ni aussi hardi et intrépide, elle le préfère même. En fait, sa mère a toujours l’air d’être là à couver son frère, prête à écarter tout danger : alors que pour lui, elle se contente d’être derrière, pas loin, patiente, à l’écoute, au cas où il appellerait.
Il veut qu’elle se comporte avec lui comme elle se comporte avec son frère. Mais il veut que cela ne soit qu’un signe, une preuve, rien de plus.
Il sait que cela le mettra en rage si jamais elle se met à le couver, lui aussi.
(Coetzee, 1999, p.19-20).
Ces liens particuliers, « obligés », qui font qu’issus de mêmes parents, on devrait grandir ensemble, se voir grandir, et les voit vieillir, de quoi sont- ils faits ? On se compare, on rivalise, on se protège, on s’admire, on « s’ignore », mais toujours, on sait que l’autre ou les autres sont au monde, quelque part même si on ne sait où, issus du même nid même si celui-ci a été déserté.
Les relations entre germains [2] constituent un réservoir d’expériences essentielles pour l’insertion dans la vie sociale, ressource dont l’enfant unique ne dispose pas au départ, ce qui le conduit à devoir faire ses apprentissages relationnels d’emblée hors de la famille pour arriver à nager aussi aisément dans le monde que le membre d’une fratrie.
Toi, en tout cas, tu es totalement inapte à la politique, parce qu’il faut être né dans une famille nombreuse. Le métier s’apprend dans cette lutte sans merci entre frères et sœurs. Si l’on n’a pas fait cet apprentissage de l’intrigue, du mensonge et de l’intimidation, on n’arrivera jamais à rien. Je suis parfaitement qualifié, mais toi, l’enfant unique, tu n’as jamais eu à te battre pour la faveur de tes parents,écrit Harry Mulisch (1999).
Bien entendu, on ne peut se borner à une vision réductrice au point de considérer l’enfant unique comme un handicapé social, et celui qui fait partie d’une fratrie comme un expert du monde interrelationnel. Le lien fraternel introduit de l’horizontalité dans la famille qui s’érige au départ dans la verticalité de la filiation ; ce lien participe aux multiples triangles relation- nels intrafamiliaux, il est porteur de nouvelles ressources, mais risque aussi à l’occasion, de devenir un frein à l’évolution des membres du système.
Dans ce numéro des Cahiers, nous avons interrogé des thérapeutes familiaux d’orientation systémique et analytique sur leur manière de conce- voir et d’aborder les fratries dans leur pratique. Certains nous ont livré une réflexion plus théorique, d’autres ont souligné la richesse de la prise en compte des fratries en thérapie familiale.
Philippe Caillé ouvre la réflexion en relevant la distinction à faire entre la fratrie, concept sociologique, et la fraternité, concept moral. Il propose de créer le nouveau terme de «fratitude» pour désigner l’ensemble des conditions caractéristiques de la fratrie qui font qu’on peut vivre en état de fratitude en étant frère ou sœur, expérience d’une condition existentielle qui est imposée.
S’inspirant des écrits de René Girard (1982), il souligne que la fratrie constitue un terrain qui privilégie la rencontre de deux injonctions contradic- toires : « imite-moi », et « tu n’as pas le droit de me copier et d’être mon égal ». Compte tenu de cette source de tension et de rivalité (en lien avec le regard des parents), il déduit l’absurdité d’isoler la fratrie du système parental comme de l’y fondre, et appelle à la reconnaissance de son fonctionnement spécifique de fratitude.
Cet aspect constamment présent dans la fratitude et qui place chaque germain « dans un va-et-vient entre similitude et altérité, entre identification et différenciation » sera repris par Samira Bourhaba. Cet auteur tente d’identifier ce qui fonde la singularité des relations fraternelles et en souli- gne les caractéristiques de proximité, de continuité et d’irréversibilité. Elle relève également le rôle de berceau de l’identité sociale que joue la fratrie.
Intervenant dans des situations d’abus sexuels intrafamiliaux, Samira Bourhaba constate que les frères et sœurs mobilisent fréquemment les ressources de la fratrie pour compenser des failles parentales. Bien souvent, la soumission des enfants aux abus, de même que plus tard leur éventuelle dénonciation, s’appuient sur le désir de préserver d’autres membres de la fratrie. Elle évoque les questions douloureuses que peuvent se poser les enfants lors de ces incestes perpétrés par un parent, et conclut en soulignant la nécessité d’élargir les interventions thérapeutiques à la fratrie entière puisque, que l’enfant soit victime directe ou indirecte, il sera toujours concerné par leur objet.
Après une réflexion sur l’intensité des sentiments pouvant éclore au sein des fratries, Sylvie Angel trace un tableau de leurs effets sur l’évolution des frères et sœurs : les liens se teintent de rivalité, jalousie, haine, passion allant parfois jusqu’à l’inceste. Elle souligne l’importance du rôle des parents dans l’orientation prise par le climat émotionnel de la fratrie, mais rappelle que la rencontre ultérieure de nouveaux tiers, tel un conjoint, peut modifier les trajectoires de chacun.
Patrick Chaltiel et Elida Romano s’étonnent de la négligence dont a été victime le lien fraternel tout au long de l’histoire de la psychopathologie, car pour ces auteurs, c’est dans la fratrie et non dans le couple que la tension entre rivalité et solidarité « s’origine et s’apprend ». Ils considèrent le tiraillement entre similitude et différence qui est au cœur des liens de fratrie, comme un aspect fondamental dans la construction et le développement de chaque génération par rapport à celles qui l’ont précédée, et en font dès lors le moteur et le « garant de l’avancée humaine sous la forme d’un groupe de pairs dynamisé ». Ils illustrent leur propos par quelques vignettes cliniques qui témoignent d’une pratique solide et originale avec les fratries.
C’est aussi à partir de son expérience clinique que Muriel Meinckens- Fourez aborde trois types de configuration où certaines caractéristiques du traitement intrafamilial de la fratrie deviennent sources de difficultés : le maintien de l’un des enfants « en dehors » du sous-système fratrie, le non- respect du rang de naissance, et des attitudes parentales gouvernées par la volonté de ne pas faire de différence entre enfants. Elle analyse les consé- quences possibles de chacune ces situations.
La « fratritude », pour reprendre le terme de Philippe Caillé, se vit dans le présent lorsqu’il faut faire de la place à l’autre, dans le futur en ce qui concerne les attentes parentales sur l’avenir des liens fraternels et les anticipations des enfants sur ce que seront leurs relations une fois les parents disparus, mais aussi dans les échanges des souvenirs du passé familial que chaque germain conserve.
Edith Goldbeter-Merinfeld s’attache aux mémoires communes ou dissociées des frères et sœurs reflétées dans leurs narrations du passé et dans leurs attaches à des lieux où la famille a vécu. Elle discute aussi de la valeur des rituels de fratrie, et de l’importance de ce lien lorsque la relation aux parents s’est trouvée carencée.
Certains auteurs abordent plus spécifiquement des vécus lourds « portés en fratrie », soit parce que l’un des enfants est handicapé, soit parce que c’est un parent qui est fragilisé : ainsi, Régine Scelles décrit la pesanteur des loyautés à porter ainsi que les tabous auxquels sont confrontés les frères et sœurs d’un enfant lourdement handicapé. Elle insiste sur la nécessité d’instaurer un contexte ouvert aux sentiments afin d’aider les enfants à mettre du sens sur ce qui se passe et sur ce qu’ils ressentent. En même temps, cet auteur pointe l’importance de préserver, grâce au maintien d’un dialogue entre frères et sœurs, une place dans la fratrie pour la personne handicapée, ceci contribuant à une reconnaissance « positive » des différences et ressem- blances entre enfants. C’est par là que le lien fraternel peut « remplir un rôle structurant et devenir une ressource pour la construction du devenir de tous les membres de la fratrie », conclut Régine Scelles.
De son côté, Cathy Caulier aborde les effets de la pathologie psychi- que d’un parent sur la fratrie, et relève le potentiel des ressources de ce sous- système si les liens de fraternités y sont préservés et si l’état du parent n’occupe pas de manière trop exclusive tout l’espace relationnel.
Certains enfants abandonnés ou maltraités par leurs parents sont placés sur décision d’une instance sociale dans d’autres milieux. La plupart du temps, leur fratrie d’origine se trouve alors morcelée, car les germains sont séparés les uns des autres, intégrés dans des familles d’accueil ou des institutions différentes. Selon les cas, ces enfants sont soit conscients, soit ignorants, de l’existence de leurs frères et sœurs. Certains d’entre eux seront adoptés dans des familles désireuses de remédier ainsi à leur impossibilité de concevoir un enfant, ou voulant compléter un groupe déjà constitué en y intégrant un enfant « carencé de famille ».
Brigitte Camdessus aborde diverses facettes du vécu des enfants adoptés et des fratries reconstituées ainsi dans la famille adoptante. De leurs côtés, Juana Droeven, Edgardo Grinschpun et Ignacio Lewkowicz ouvrent une réflexion sur une situation qu’ils rencontrent fréquemment dans leur pays, l’Argentine : celle des enfants des rues, qui constituent souvent, de leur chef, des fratries d’élection. Ces auteurs stigmatisent la majorité des institu- tions confrontées à ces enfants, les accusant d’effacer tout discours concer- nant l’existence d’une fratrie pour eux. Qu’elle soit biologique ou construite dans la rue, elle n’aurait aucune valeur aux yeux des travailleurs sociaux qui interviennent le plus souvent sur base de clichés : dès lors que l’enfant des rues paraît abandonné, il serait orphelin, et donc seul au monde. Juana Droeven, Edgardo Grinschpun et Ignacio Lewkowicz encouragent au con- traire les intervenants sociaux à rester ouvert à ces fratries créées ou d’origine, qui constituent un élément social structurant essentiel pour ces enfants.
Assez proche de ce point de vue, mais travaillant en Belgique, avec des enfants placés suite à des mesures judiciaires préconisant un écartement familial, Fabienne Fauveaux relève l’importance de valoriser et soutenir les fratries de ces enfants. Elle démontre qu’une telle démarche offre l’accès à des ressources fraternelles trop souvent méconnues alors qu’elles peuvent compenser de manière plus ou moins substantielle un apport parental fragilisé. Cet auteur souligne que la valorisation des liens fraternels éveille chez ces enfants les aptitudes à cultiver les relations durables, ce qui leur servira de guide dans la construction de relations sociales et familiales futures.
Lorsqu’on parle de fratrie, on évoque le plus souvent l’enfance, avec ses rivalités et ses complicités, mais on peut se demander ce qu’il en est de ces liens entre frères et sœurs lorsqu’ils vieillissent. Thierry Darnaud, qui travaille essentiellement avec des personnes âgées parfois placées en maison de retraites, propose une réflexion à ce sujet en partant de situations qu’il a fréquemment rencontrées : les familles « recomposées » qui comportent des beaux-enfants et où les intervenants constatent l’existence d’attitudes diffé- rentes notamment en ce qui concerne une décision de placement pour un aïeul fragilisé, selon qu’elles sont présentées par ses enfants biologiques ou par ses beaux-enfants, membres d’une fratrie reconstituée. Dans d’autre cas, la personne âgée dépendante n’a pas eu d’enfant ou, bien qu’en ayant eu, ce sont des frères, ou plus souvent des sœurs, qui l’accompagnent dans un parcours de fin de vie. Les confrontations à ces situations amènent l’auteur à constater que le lien fraternel est souvent plus solide et durable qu’on ne le pense habituellement. Il souligne que ce lien ne doit pas être réduit à celui produit par la filiation car il est également fait de cooptation et de partage de croyances cultivées au sein des familles.
Nous clôturons ce dossier par une réflexion sur la dimension frater- nelle au sein des institutions. Christine Vander Borght observe l’oscillation des équipes médico-psycho-sociales entre les pôles de l’appartenance et de la différenciation, à l’instar de ce qui se passe dans les fratries au sein des familles. Elle approfondit sa réflexion en pointant les conditions qui favori- sent la fraternité créatrice et celles qui entretiennent au contraire une lutte fratricide, et en s’interrogeant sur nos possibilités de mettre en place des espaces fraternels dans les institutions alors même qu’elles baignent – que nous baignons – dans un contexte socio-économique qui se nourrit du fratricide…
Dans la partie Document, Nadine Bosman et Patricia De Bontridder réabordent une lecture systémique du traumatisme crânien en réaction à l’article de Pascale Lampe (2003) publié précédemment dans nos Cahiers. Elles soulignent que le traumatisme est un phénomène complexe, qui peut être défini par deux dimensions principales : sa non-linéarité et son apparente imprévisibilité. Plutôt que de rechercher des liens de cause à effet entre des événements et la survenue de tels maux, ce qui comporte le risque de culpabiliser l’entourage, elles prônent la substitution de la responsabilité à la culpabilité, pour permettre à « l’événement constitué par le traumatisme crânien, de devenir créateur de liberté et d’avenir, pour l’ensemble du système thérapeutique ».
Nous espérons que le dossier sur la fratrie enrichira la réflexion de tous, enfants uniques, ou frères ou sœurs, et professionnels « du relationnel ».
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  COETZEE J.M. (1999) : Scènes de la vie d’un jeune garçon. Points-Seuil, Paris.
·  LAMPE P. (2003) : Le traumatisme crânien : un regard systémique posé en plusieurs temps, une manière de revoir les actes manqués freudiens, Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux 30 :127-138, De Boeck, Bruxelles.
·  MULISCH H. (1999) : La découverte du ciel. Folio Gallimard, Paris.
 
NOTES
 
[1] Consultation du Service de Psychiatrie de l’Hôpital Erasme, ULB, Bruxelles. ULB et UMH. Institut d’Etudes de la Famille et des Systèmes Humains, Bruxelles.
[2] Le terme « germain » désigne les enfants nés de mêmes parents, c’est-à-dire génétiquement apparentés.
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