2004
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
Fratrie, jamais plus enfant unique...
Introduction
Edith Goldbeter-Merinfeld
[1]
Aussi loin qu’il se souvienne, il s’est toujours perçu comme le prince
de la maison et sa mère comme celle qui, de façon contestable, le mettait
en valeur, étant sa protectrice inquiète – inquiète et contestable parce
que, il le sait bien, ce n’est pas un enfant qui est censé être le coq dans
un ménage. S’il fallait être jaloux de quelqu’un, ce ne serait pas de son
père mais de son frère cadet. Car sa mère fait valoir aussi son frère, et
non seulement elle le fait valoir, mais, comme son frère est intelligent
mais pas aussi intelligent que lui, ni aussi hardi et intrépide, elle le
préfère même. En fait, sa mère a toujours l’air d’être là à couver son
frère, prête à écarter tout danger : alors que pour lui, elle se contente
d’être derrière, pas loin, patiente, à l’écoute, au cas où il appellerait.
Il veut qu’elle se comporte avec lui comme elle se comporte avec son
frère. Mais il veut que cela ne soit qu’un signe, une preuve, rien de plus.
Il sait que cela le mettra en rage si jamais elle se met à le couver, lui
aussi.
(Coetzee, 1999, p.19-20).
Ces liens particuliers, « obligés », qui font qu’issus de mêmes parents,
on devrait grandir ensemble, se voir grandir, et les voit vieillir, de quoi sont-
ils faits ? On se compare, on rivalise, on se protège, on s’admire, on
« s’ignore », mais toujours, on sait que l’autre ou les autres sont au monde,
quelque part même si on ne sait où, issus du même nid même si celui-ci a été
déserté.
Les relations entre germains
[2] constituent un réservoir d’expériences
essentielles pour l’insertion dans la vie sociale, ressource dont l’enfant
unique ne dispose pas au départ, ce qui le conduit à devoir faire ses
apprentissages relationnels d’emblée hors de la famille pour arriver à nager
aussi aisément dans le monde que le membre d’une fratrie.
Toi, en tout cas, tu es totalement inapte à la politique, parce qu’il faut
être né dans une famille nombreuse. Le métier s’apprend dans cette lutte
sans merci entre frères et sœurs. Si l’on n’a pas fait cet apprentissage de
l’intrigue, du mensonge et de l’intimidation, on n’arrivera jamais à rien. Je
suis parfaitement qualifié, mais toi, l’enfant unique, tu n’as jamais eu à te
battre pour la faveur de tes parents,écrit Harry Mulisch (1999).
Bien entendu, on ne peut se borner à une vision réductrice au point de
considérer l’enfant unique comme un handicapé social, et celui qui fait partie
d’une fratrie comme un expert du monde interrelationnel. Le lien fraternel
introduit de l’horizontalité dans la famille qui s’érige au départ dans la
verticalité de la filiation ; ce lien participe aux multiples triangles relation-
nels intrafamiliaux, il est porteur de nouvelles ressources, mais risque aussi
à l’occasion, de devenir un frein à l’évolution des membres du système.
Dans ce numéro des Cahiers, nous avons interrogé des thérapeutes
familiaux d’orientation systémique et analytique sur leur manière de conce-
voir et d’aborder les fratries dans leur pratique. Certains nous ont livré une
réflexion plus théorique, d’autres ont souligné la richesse de la prise en
compte des fratries en thérapie familiale.
Philippe Caillé ouvre la réflexion en relevant la distinction à faire entre
la fratrie, concept sociologique, et la fraternité, concept moral. Il propose de
créer le nouveau terme de «fratitude» pour désigner l’ensemble des
conditions caractéristiques de la fratrie qui font qu’on peut vivre en état de
fratitude en étant frère ou sœur, expérience d’une condition existentielle qui
est imposée.
S’inspirant des écrits de René Girard (1982), il souligne que la fratrie
constitue un terrain qui privilégie la rencontre de deux injonctions contradic-
toires : « imite-moi », et « tu n’as pas le droit de me copier et d’être mon
égal ». Compte tenu de cette source de tension et de rivalité (en lien avec le
regard des parents), il déduit l’absurdité d’isoler la fratrie du système
parental comme de l’y fondre, et appelle à la reconnaissance de son
fonctionnement spécifique de fratitude.
Cet aspect constamment présent dans la fratitude et qui place chaque
germain « dans un va-et-vient entre similitude et altérité, entre identification
et différenciation » sera repris par Samira Bourhaba. Cet auteur tente
d’identifier ce qui fonde la singularité des relations fraternelles et en souli-
gne les caractéristiques de proximité, de continuité et d’irréversibilité. Elle
relève également le rôle de berceau de l’identité sociale que joue la fratrie.
Intervenant dans des situations d’abus sexuels intrafamiliaux, Samira
Bourhaba constate que les frères et sœurs mobilisent fréquemment les
ressources de la fratrie pour compenser des failles parentales. Bien souvent,
la soumission des enfants aux abus, de même que plus tard leur éventuelle
dénonciation, s’appuient sur le désir de préserver d’autres membres de la
fratrie. Elle évoque les questions douloureuses que peuvent se poser les
enfants lors de ces incestes perpétrés par un parent, et conclut en soulignant
la nécessité d’élargir les interventions thérapeutiques à la fratrie entière
puisque, que l’enfant soit victime directe ou indirecte, il sera toujours
concerné par leur objet.
Après une réflexion sur l’intensité des sentiments pouvant éclore au
sein des fratries, Sylvie Angel trace un tableau de leurs effets sur l’évolution
des frères et sœurs : les liens se teintent de rivalité, jalousie, haine, passion
allant parfois jusqu’à l’inceste. Elle souligne l’importance du rôle des
parents dans l’orientation prise par le climat émotionnel de la fratrie, mais
rappelle que la rencontre ultérieure de nouveaux tiers, tel un conjoint, peut
modifier les trajectoires de chacun.
Patrick Chaltiel et Elida Romano s’étonnent de la négligence dont a été
victime le lien fraternel tout au long de l’histoire de la psychopathologie, car
pour ces auteurs, c’est dans la fratrie et non dans le couple que la tension entre
rivalité et solidarité « s’origine et s’apprend ». Ils considèrent le tiraillement
entre similitude et différence qui est au cœur des liens de fratrie, comme un
aspect fondamental dans la construction et le développement de chaque
génération par rapport à celles qui l’ont précédée, et en font dès lors le moteur
et le « garant de l’avancée humaine sous la forme d’un groupe de pairs
dynamisé ». Ils illustrent leur propos par quelques vignettes cliniques qui
témoignent d’une pratique solide et originale avec les fratries.
C’est aussi à partir de son expérience clinique que Muriel Meinckens-
Fourez aborde trois types de configuration où certaines caractéristiques du
traitement intrafamilial de la fratrie deviennent sources de difficultés : le
maintien de l’un des enfants « en dehors » du sous-système fratrie, le non-
respect du rang de naissance, et des attitudes parentales gouvernées par la
volonté de ne pas faire de différence entre enfants. Elle analyse les consé-
quences possibles de chacune ces situations.
La « fratritude », pour reprendre le terme de Philippe Caillé, se vit
dans le présent lorsqu’il faut faire de la place à l’autre, dans le futur en ce qui
concerne les attentes parentales sur l’avenir des liens fraternels et les
anticipations des enfants sur ce que seront leurs relations une fois les parents
disparus, mais aussi dans les échanges des souvenirs du passé familial que
chaque germain conserve.
Edith Goldbeter-Merinfeld s’attache aux mémoires communes ou
dissociées des frères et sœurs reflétées dans leurs narrations du passé et dans
leurs attaches à des lieux où la famille a vécu. Elle discute aussi de la valeur
des rituels de fratrie, et de l’importance de ce lien lorsque la relation aux
parents s’est trouvée carencée.
Certains auteurs abordent plus spécifiquement des vécus lourds
« portés en fratrie », soit parce que l’un des enfants est handicapé, soit parce
que c’est un parent qui est fragilisé : ainsi, Régine Scelles décrit la pesanteur
des loyautés à porter ainsi que les tabous auxquels sont confrontés les frères
et sœurs d’un enfant lourdement handicapé. Elle insiste sur la nécessité
d’instaurer un contexte ouvert aux sentiments afin d’aider les enfants à
mettre du sens sur ce qui se passe et sur ce qu’ils ressentent. En même temps,
cet auteur pointe l’importance de préserver, grâce au maintien d’un dialogue
entre frères et sœurs, une place dans la fratrie pour la personne handicapée,
ceci contribuant à une reconnaissance « positive » des différences et ressem-
blances entre enfants. C’est par là que le lien fraternel peut « remplir un rôle
structurant et devenir une ressource pour la construction du devenir de tous
les membres de la fratrie », conclut Régine Scelles.
De son côté, Cathy Caulier aborde les effets de la pathologie psychi-
que d’un parent sur la fratrie, et relève le potentiel des ressources de ce sous-
système si les liens de fraternités y sont préservés et si l’état du parent
n’occupe pas de manière trop exclusive tout l’espace relationnel.
Certains enfants abandonnés ou maltraités par leurs parents sont
placés sur décision d’une instance sociale dans d’autres milieux. La plupart
du temps, leur fratrie d’origine se trouve alors morcelée, car les germains
sont séparés les uns des autres, intégrés dans des familles d’accueil ou des
institutions différentes. Selon les cas, ces enfants sont soit conscients, soit
ignorants, de l’existence de leurs frères et sœurs. Certains d’entre eux seront
adoptés dans des familles désireuses de remédier ainsi à leur impossibilité de
concevoir un enfant, ou voulant compléter un groupe déjà constitué en y
intégrant un enfant « carencé de famille ».
Brigitte Camdessus aborde diverses facettes du vécu des enfants
adoptés et des fratries reconstituées ainsi dans la famille adoptante. De leurs
côtés, Juana Droeven, Edgardo Grinschpun et Ignacio Lewkowicz ouvrent
une réflexion sur une situation qu’ils rencontrent fréquemment dans leur
pays, l’Argentine : celle des enfants des rues, qui constituent souvent, de leur
chef, des fratries d’élection. Ces auteurs stigmatisent la majorité des institu-
tions confrontées à ces enfants, les accusant d’effacer tout discours concer-
nant l’existence d’une fratrie pour eux. Qu’elle soit biologique ou construite
dans la rue, elle n’aurait aucune valeur aux yeux des travailleurs sociaux qui
interviennent le plus souvent sur base de clichés : dès lors que l’enfant des
rues paraît abandonné, il serait orphelin, et donc seul au monde. Juana
Droeven, Edgardo Grinschpun et Ignacio Lewkowicz encouragent au con-
traire les intervenants sociaux à rester ouvert à ces fratries créées ou
d’origine, qui constituent un élément social structurant essentiel pour ces
enfants.
Assez proche de ce point de vue, mais travaillant en Belgique, avec des
enfants placés suite à des mesures judiciaires préconisant un écartement
familial, Fabienne Fauveaux relève l’importance de valoriser et soutenir les
fratries de ces enfants. Elle démontre qu’une telle démarche offre l’accès à
des ressources fraternelles trop souvent méconnues alors qu’elles peuvent
compenser de manière plus ou moins substantielle un apport parental
fragilisé. Cet auteur souligne que la valorisation des liens fraternels éveille
chez ces enfants les aptitudes à cultiver les relations durables, ce qui leur
servira de guide dans la construction de relations sociales et familiales
futures.
Lorsqu’on parle de fratrie, on évoque le plus souvent l’enfance, avec
ses rivalités et ses complicités, mais on peut se demander ce qu’il en est de
ces liens entre frères et sœurs lorsqu’ils vieillissent. Thierry Darnaud, qui
travaille essentiellement avec des personnes âgées parfois placées en maison
de retraites, propose une réflexion à ce sujet en partant de situations qu’il a
fréquemment rencontrées : les familles « recomposées » qui comportent des
beaux-enfants et où les intervenants constatent l’existence d’attitudes diffé-
rentes notamment en ce qui concerne une décision de placement pour un
aïeul fragilisé, selon qu’elles sont présentées par ses enfants biologiques ou
par ses beaux-enfants, membres d’une fratrie reconstituée. Dans d’autre cas,
la personne âgée dépendante n’a pas eu d’enfant ou, bien qu’en ayant eu, ce
sont des frères, ou plus souvent des sœurs, qui l’accompagnent dans un
parcours de fin de vie. Les confrontations à ces situations amènent l’auteur
à constater que le lien fraternel est souvent plus solide et durable qu’on ne le
pense habituellement. Il souligne que ce lien ne doit pas être réduit à celui
produit par la filiation car il est également fait de cooptation et de partage de
croyances cultivées au sein des familles.
Nous clôturons ce dossier par une réflexion sur la dimension frater-
nelle au sein des institutions. Christine Vander Borght observe l’oscillation
des équipes médico-psycho-sociales entre les pôles de l’appartenance et de
la différenciation, à l’instar de ce qui se passe dans les fratries au sein des
familles. Elle approfondit sa réflexion en pointant les conditions qui favori-
sent la fraternité créatrice et celles qui entretiennent au contraire une lutte
fratricide, et en s’interrogeant sur nos possibilités de mettre en place des
espaces fraternels dans les institutions alors même qu’elles baignent – que
nous baignons – dans un contexte socio-économique qui se nourrit du
fratricide…
Dans la partie Document, Nadine Bosman et Patricia De
Bontridder réabordent une lecture systémique du traumatisme crânien en
réaction à l’article de Pascale Lampe (2003) publié précédemment dans nos
Cahiers. Elles soulignent que le traumatisme est un phénomène complexe,
qui peut être défini par deux dimensions principales : sa non-linéarité et son
apparente imprévisibilité. Plutôt que de rechercher des liens de cause à effet
entre des événements et la survenue de tels maux, ce qui comporte le risque
de culpabiliser l’entourage, elles prônent la substitution de la responsabilité
à la culpabilité, pour permettre à « l’événement constitué par le traumatisme
crânien, de devenir créateur de liberté et d’avenir, pour l’ensemble du
système thérapeutique ».
Nous espérons que le dossier sur la fratrie enrichira la réflexion de tous,
enfants uniques, ou frères ou sœurs, et professionnels « du relationnel ».
·
COETZEE J.M. (1999) : Scènes de la vie d’un jeune garçon. Points-Seuil, Paris.
·
LAMPE P. (2003) : Le traumatisme crânien : un regard systémique posé en
plusieurs temps, une manière de revoir les actes manqués freudiens, Cahiers
critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux 30 :127-138,
De Boeck, Bruxelles.
·
MULISCH H. (1999) : La découverte du ciel. Folio Gallimard, Paris.
[1]
Consultation du Service de Psychiatrie de l’Hôpital Erasme, ULB, Bruxelles.
ULB et UMH. Institut d’Etudes de la Famille et des Systèmes Humains, Bruxelles.
[2]
Le terme « germain » désigne les enfants nés de mêmes parents, c’est-à-dire
génétiquement apparentés.