2004
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
Frères et sœurs : entre disputes et complicités, entre amour et haine
Réflexions thérapeutiques
Muriel Meynckens-Fourez
[1]
L’auteure reprend ici certains mécanismes en jeu dans les relations
fraternelles. Après avoir brossé un cadre général, elle envisage différentes situations
particulières : l’enfant éloigné du sous-système fraternel, le non-respect du rang
dans la fratrie, et les tentatives de certains parents d’éviter les différences entre
frères et sœurs. Elle donne ensuite quelques pistes thérapeutiques.Mots-clés :
Fratrie, Disputes, Handicap, Enfant-problème, Parents, Psychothérapie.
The author presents different kind of sibling’s relationships. After a general
description of sibling’s aspects, she analyzes some specific situations such as cases
when a kind is out, when the row is not respected or when parents wish to avoid
making any differences between brothers and sisters. She finally gives some
therapeutic guidelines.Keywords :
Siblings, Quarrels, Handicap, Identified child, Parents, Psychotherapy.
Malgré les conceptions égalitaires en vogue aujourd’hui dans notre
société, les liens entre frères et sœurs restent peu étudiés. L’éclairage sur la
fratrie met en lumière d’autres reliefs et certaines zones d’ombres souvent
ignorés, car ils sont peut-être trop « évidents » ou parce qu’ils nous touchent
de manière trop intense. Et pourtant, au-delà des relations oedipiennes, les
relations fraternelles contribuent à façonner la personnalité. On peut se
demander quelles ont été les places occupées à chaque génération dans la
fratrie, ce qu’elles ont favorisé ou au contraire empêché, et ce qui se rejoue
de tout cela dans les relations actuelles, conjugales, familiales et
professionnelles.
La fratrie constitue une porte d’entrée peu culpabilisante. Des
évènements particuliers survenus au sein de la famille influencent notre
rapport au monde, comme un décès, des séparations, un placement en
institution, un enfant handicapé. Frères et sœurs sont alors des témoins
privilégiés. Moins préoccupés par les soucis que leurs parents, peut-être
envisagent-ils la vie autrement. La fratrie permet d’établir des liens entre des
évènements, de témoigner de difficultés vécues dans l’enfance, surtout si à
l’âge adulte, les parents ne sont plus là. Dans cette optique, inviter à
l’occasion la fratrie d’un patient adulte, avec toute la prudence requise, peut
relancer le processus thérapeutique (Tilmans-Ostyn, 1999b).
Au sein de la fratrie, tous les jeux d’alliance et de conflit sont
possibles. La plupart du temps, ils sont interdépendants de la relation aux
parents, cette dernière constituant un enjeu majeur. Une tension entre frères
et sœurs s’explique par l’alliance entre un enfant et un parent. Il est moins
culpabilisant d’attaquer un frère ou une sœur qu’un parent. Nous restons
impressionnée de constater l’absence de rapprochement entre les difficultés
d’un enfant et le handicap, la maladie ou le décès d’un autre, tout simplement
parce que cela échappe aux parents. Ce qui arrive à l’un des enfants
préoccupe le pôle parental ou plus souvent, l’un des parents, qui est alors
aveugle à ce que vivent les autres enfants.
Le thème de la fratrie a été largement étudié par notre équipe de
formation
[2] et a donné lieu à la publication d’une oeuvre collective (Tilmans-
Ostyn & Meynckens-Fourez, 1999) et d’écrits personnels (Meynckens-
Fourez, 1995 et 2003a). Nous reprendrons ici quelques-unes des idées
présentées dans ces textes et tenterons d’en prolonger la réflexion.
1. Frères et sœurs : les mêmes
et pourtant si différents
«Frère curé, frère voleur»
Immergés dans le bain des valeurs familiales, les enfants peuvent les
mettre en pratique, les questionner, voire les rejeter. Concernés par les
mêmes questions, ils obéissent ou désobéissent aux mêmes règles éducatives
ou mythiques. Leurs comportements vont susciter dans l’entourage des
réactions d’émerveillement ou, au contraire, d’angoisse. Frères et sœurs
« apprennent » ainsi à trouver une place particulière, à ne pas vivre
l’indifférence, à avoir tous les regards des parents sur eux, même s’ils
suscitent une attention négative. Objectivement, chacun a connu les mêmes
événements ; subjectivement, chacun pourrait décrire une autre histoire. Le
vécu est coloré par le rang dans la fratrie, le nombre d’enfants, le sexe, les
alliances au sein de la famille, l’âge au moment de certains événements
marquants, les informations connues ou inconnues, les « secrets » partagés
ou non…
La relation entre un parent et un enfant est unique. Tout enfant prend
un sens particulier en fonction du moment où, pour chaque parent, il s’inscrit
dans une vie individuelle, de famille ou de couple : les signaux qu’il adresse
à ses géniteurs et les réponses en retour varient. Il y a des enfants qui « vont
mieux » aux parents que d’autres (en raison du sexe, du rang occupé dans la
fratrie…), ceux en qui ils se reconnaissent trop pour pouvoir les accepter, et
enfin ceux très éloignés d’eux dans leurs réactions. Combien de fois
n’entendons-nous pas : « Avec les mêmes parents et une éducation semblable,
comment peut-on avoir des enfants si différents ? »
Né à des étapes différentes de la vie des parents et de leur couple,
chacun se situe en accord ou en opposition avec son frère ou sa sœur, à la fois
objet d’identification et occasion de différenciation. Chaque enfant veille à
se comporter mieux que son frère ou sa sœur ou, en réaction à ces derniers,
adopte plus ou moins consciemment l’attitude opposée. Si l’un est mauvais
élève, l’autre mettra toute son énergie à briller, au prix de certains sacrifices ;
si l’un est négligent, l’autre pourrait devenir obsessionnel ; si l’un joue un
rôle parentifié, l’autre restera infantile… et réciproquement. Ces mécanismes
risquent d’engendrer des phénomènes de complémentarité rigide entre
frères et sœurs et peuvent se rejouer sur la scène de la génération suivante,
entre parent et enfant ou au sein du couple. On répètera un rôle bien appris
dans la fratrie.
2. La fratrie : un sous-système
La fratrie est un laboratoire qui offre de nombreuses occasions de
rivalités, de complémentarités, d’identifications et d’oppositions. Lieu
d’amour et de haine, on peut y vivre des affects très différents, en reparler,
se détester et s’unir aussi dans l’adversité. L’enjeu est souvent tout autre dans
une relation conjugale : la relation fraternelle persiste et est même la relation
qui dure le plus longtemps dans la vie d’un être humain (Meynckens-Fourez,
1999a). Comment en effet comprendre que malgré tout ce que les frères et
sœurs peuvent se lancer à la figure, il n’y ait pas plus de ruptures ?
Les relations fraternelles remplissent au minimum trois fonctions :
- une fonction d’attachement, de sécurisation, de ressource ;
- une fonction de suppléance parentale ;
- une fonction d’apprentissage des rôles sociaux et cognitifs.
Cet espace privilégié permet un réel apprentissage des limites, de la
mesure de sa force, et de la solidarité… malgré les disputes et grâce à celles-
ci. Frères et sœurs ne sont cependant pas que « ressourçants ». Il arrive que
la crainte du meurtre soit le motif de consultation, des mythes comme celui
de Caïn et Abel en témoignent. Les disputes fraternelles sont monnaies
courantes et désarçonnent les parents. Ces derniers veulent parfois intervenir
trop vite sans laisser la place à la résolution du problème par la fratrie, surtout
s’ils voient dans les disputes de la violence. « Si les parents traitent les
disputes comme quelque chose de violent et interviennent sans cesse, ils
apprennent implicitement à leurs enfants à avoir toujours besoin d’un
médiateur » (Tilmans-Ostyn
[3]).
Cette attitude trouve-t-elle ses racines dans leur propre histoire ? Les
parents craignent-ils que les paroles des frères et sœurs aient le même poids
empreint de jugement que les leurs ? Peut-être vivons-nous une époque où
la volonté de pacifier est maximale, et qui « dénie la violence », laquelle se
manifeste alors par des voies détournées (Longneaux, 2000) ?
Dans le cadre du traitement ambulatoire de jeunes psychotiques ou
anorexiques, Selvini-Palazzoli
et al. (1990) prescrivaient
[4] aux parents des
disparitions surprises. L’absence des parents oblige la fratrie à se repositionner.
Souvent, c’est l’enfant « privilégié » qui réagit le plus bruyamment. Le
patient désigné, mis sur un pied d’égalité avec les autres membres de la
fratrie, prend des initiatives, notamment sur le plan de l’organisation
matérielle. Peut-être est-il habitué, même inconsciemment, à cette position
d’exclusion, d’invalidation, et sans doute arrive-t-il à mieux se ressaisir en
l’absence des parents (Selvini, 1997). Ces « disparitions » libèrent l’un des
enfants du rôle de malade, et un autre du rôle de protecteur. Souvent, l’un des
parents maintient avec un tiers – un autre enfant par exemple – une relation
privilégiée entretenue par la tâche d’assister et d’aider le pauvre « malade ».
La complicité fraternelle requise pour s’organiser en l’absence des parents,
change radicalement les relations au sein de la fratrie : il n’y a plus de
possibilités de faire appel au parent protecteur, de « faire le débile » ou « le
fou ». Bien sûr, comme le soulignent Selvini-Palazzoli
et al. (1990), ce
processus ne se déroule pas toujours sans heurts.
Néanmoins, avec un tel dispositif, les règles du jeu ne peuvent que se
modifier au sein de la fratrie et de la famille. « Pour que les parents concèdent
à leurs enfants un espace privé, il faut les contraindre à s’en octroyer un pour
eux-mêmes », soulignent Selvini-Palazzoli et al. (1990). Et ces auteurs de
poursuivre : « Avec les familles présentant des enfants psychotiques
chroniques, nous avons appris que les problèmes qui apparaissent en
première ligne et qui sont le plus facilement admis, sont ceux de la fratrie. À
savoir, les préférences en termes d’estime de l’un ou de l’autre parent ou des
deux, pour ce fils-ci ou ce fils-là. »
Les fratries de deux constituent la configuration rencontrée le plus
couramment dans les familles occidentales. La rivalité y est très forte. Il est
encore possible pour les parents d’une fratrie restreinte, de s’occuper de
chacun des enfants – ou en tout cas d’en donner l’illusion –, de se mêler de
leurs problèmes, voire d’envenimer les tensions. Le frère ou la sœur a tout
le loisir d’observer ce qui se passe chez l’autre dans la relation avec un
parent… et de tenter d’en prendre le contre-pied.
Un enfant unique, quant à lui, n’a même pas l’occasion d’exprimer son
agressivité envers un frère ou une sœur, notamment dans les moments plus
difficiles, comme lorsque les parents vieillissent. Il n’est pas rare qu’il
souhaite avoir beaucoup d’enfants.
Dans les fratries nombreuses, un lien de loyauté s’établit entre frères
et sœurs et passe avant les rivalités ou les conflits. Quand l’attention des
parents est distribuée à beaucoup d’enfants, il est vain pour ceux-ci d’essayer
d’en obtenir l’exclusivité. Ces fratries favorisent le développement de
fonctions de socialisation primaire, de fair-play, de self-contrôle, d’écoute et
d’échanges langagiers (Bank et Kahn, 1975).
Au sein de la fratrie d’un enfant handicapé, l’« horizontalité » n’est
jamais vraiment présente, «on ne combat pas à armes égales ».
3. Situations particulières
Toute famille cherche toujours la meilleure manière de s’adapter aux
difficultés qu’elle rencontre, même si les observateurs extérieurs n’apprécient
pas la solution trouvée. Comment reconnaître la fonction de chacun dans la
famille et s’intéresser à chaque enfant, même à celui qui est parfait ? Tous
essayent de « se débrouiller » dans les situations complexes que leur réserve
la vie.
En ce qui concerne la fratrie, trois cas particuliers «d’adaptation »
attirent notre attention :
- l’un des enfants est « en dehors » du sous-système fratrie ;
- le rang de naissance n’est pas respecté ;
- un mythe de non-différence entre enfants sous-tend les attitudes
parentales.
L’observation de ce type de situations devrait éveiller notre attention
et nous inviter à observer de plus près l’ajustement opéré par chacun pour
faire face au problème actuel ou passé. Nous envisagerons successivement
ces trois points.
a. L’un des enfants est «en dehors» de la fratrie
Cet enfant peut être prisonnier d’une alliance, voire d’une coalition
avec un parent, jouer un rôle parentifié ou grand-parentifié, présenter une
difficulté ou un handicap, être placé en institution ou encore «mis à part »
d’une autre façon. Nous ne reprendrons pas ici toutes les situations et
renvoyons le lecteur aux écrits précités (voir aussi Meynckens-Fourez,
2003b). Nous envisagerons plus particulièrement les coalitions, la fratrie de
l’enfant handicapé et l’enfant « mis à l’écart ».
Les relations parentales sont parallèles aux relations fraternelles et se
jouent en miroir. Un enfant « en dehors » invite-t-il à penser qu’un parent
pourrait se trouver isolé ? Si l’alliance parentale est très forte, aucun enfant
n’a la possibilité de former une coalition gagnante avec l’un des parents
contre l’autre. Il y a alors une forte alliance entre enfants et une solidarité
générale entre frères et sœurs. Si un parent domine l’autre, une coalition entre
le plus faible des parents et l’un des enfants se dessinera. L’enfant « choisi »
est en général sensible à la faiblesse du parent et cherche à le soutenir. En
échange, il reçoit de la complicité. Mais le prix à payer est qu’il s’oublie lui-
même et qu’il supporte les coalitions du reste de la fratrie « contre » lui.
Enfin, « si un père et une mère sont de force semblable, mais ne forment pas
une alliance parentale, les rivalités fraternelles se trouveront envenimées par
le fait que les enfants luttent entre eux pour profiter des possibilités
changeantes offertes par les différentes coalitions avec l’un ou l’autre des
parents » (Caplow, 1984).
« Au sein de la fratrie, l’enfant
handicapé abolit les frontières, que ce
soit à un niveau vertical, transgénérationnel ou, horizontal. » ( Max Zagredo
[5]).
Le fait d’avoir un enfant handicapé change radicalement le contexte et en
même temps renforce ce qui se joue habituellement en familles et dans les
fratries. L’impact de la présence d’un d’enfant handicapé sur la dynamique
familiale peut s’effectuer par deux voies différentes :
- soit directement, par les modifications du jeu relationnel entre les
parents et la famille élargie, notamment avec les grands-parents, et par
l’organisation différente que cela implique ;
- soit indirectement, par le jeu des relations au sein du sous-système
« fratrie ».
Le handicap « opacifie » la relation. Frères et sœurs sentent la détresse
des parents et y réagissent de manière très différente : ils se montrent
difficiles pour les ramener sur terre ou pour occuper tout leur esprit, ou
tentent de les protéger, notamment en se taisant, en prenant un rôle parental
face à l’enfant handicapé. L’envie de prendre le large peut être bien présente,
comme le risque de vivre toute la gamme de la culpabilité à travers des
symptômes très divers (dépression, agressivité, échec scolaire). Autant le
rôle de l’enfant parfait que celui de l’enfant problématique, se cristallise le
plus souvent sur un ou deux enfants, permettant aux autres de garder plus de
liberté intérieure car ils sont moins l’objet de projections et peu concernés par
un rôle à tenir : « frère handicapé, frère trop parfait », « frère handicapé, frère
délinquant »…
Parfois, les parents ne reconnaissent que les mérites de l’enfant
handicapé, lequel reçoit dès lors plus particulièrement de l’affection et de la
tendresse ; ils considèrent que ses frères et sœurs ne nécessitent ni soutien ni
reconnaissance. Alors, tout se passe comme si ce que l’enfant « sain » faisait,
était banalisé, ou pire, restait toujours insuffisant au vu de ses facilités : « il
aurait pu faire mieux ». Or, ici plus que partout ailleurs, comparaison n’est
pas raison.
D’autre fois au contraire, l’enfant handicapé dont l’existence a trop
blessé le narcissisme de ses parents, ressent le rejet et devient difficile,
exigeant. Il n’est pas simple pour les parents de mettre des limites
« suffisamment bonnes ».
Dans les fratries, on observe toujours une forme d’ambiguïté : la place
de l’enfant sain est capitale pour le patient et pour les parents, mais en même
temps contraignante pour lui, car l’absence de liberté intérieure et de regard
sur soi empêche l’expression de sa souffrance propre. Il se vit comme
privilégié, mais il est également sensible à la position privilégiée de l’autre
qui reçoit l’attention. Si la culpabilité peut s’exprimer, par contre, ce n’est
pas le cas pour la jalousie, l’agressivité ou la souffrance : les affects négatifs
sont peu tolérés et la « loi du silence » verrouille les langues (Meynckens-
Fourez, 1999b)
Ajoutons qu’on est parfois confronté à la situation particulière d’un
enfant qui est maintenu à l’écart des « secrets » : il ne reçoit pas toutes les
informations ou n’est pas en mesure d’en saisir la portée. Il se sent mis de
côté, finit par se considérer comme le « débile » à qui l’on ne dit rien, et
s’identifie à ce rôle au point d’arriver à douter de ce qu’il ressent ou pense ;
il n’ose en général pas parler de ce qu’il vit. C’est du reste une situation assez
classique pour les enfants en bas âge qui vivent des évènements troublants,
comme le décès, le handicap d’un frère ou d’une sœur. Nous y reviendrons.
b. Le rang de naissance n’est pas respecté
La famille se constitue avec l’arrivée successive des enfants.
L’adoption, l’accueil familial et la recomposition familiale peuvent cependant
bouleverser cet ordre chronologique et faire basculer l’équilibre. Parfois, le
fonctionnement familial lui-même modifie le rang.
Il arrive ainsi qu’un second joue le rôle d’aîné fonctionnel : peut-être
l’aîné ne prend-il pas sa place, est malade, inquiète ses parents ; peut-être son
cadet a-t-il voulu usurper la place de premier, et a-t-il été aidé en cela par une
alliance avec l’un des parents ou des grands-parents ? Enfin, il se peut que
l’aîné sente que le parent est plus à l’aise avec le second, ce qui augmente sa
jalousie ; l’aîné culpabilise, réprime son agressivité et laisse la meilleure
place à l’autre.
À l’inverse, un cadet peut être perdu quand l’aîné quitte la maison pour
une absence prolongée ou définitive.
Lors de la recomposition familiale qui suit une séparation, l’aîné qui
était devenu le confident du parent et le soutien de fratrie au prix de son
isolement social, perd tout pouvoir et toute utilité. Les alliances changent. Il
accumule les pertes, surtout s’il est détrôné de sa place d’aîné par un frère ou
une sœur « improvisé(e) ». Il se voit mis à une place d’espion par l’autre
parent qui désire savoir ce qui se passe dans le nouveau ménage de son ex-
conjoint. Comment reconnaître ses mérites et évaluer les parts de responsabilité
à conserver pour qu’il trouve peu à peu une autre place (Siméon, 1999) ?
Il est culpabilisant d’« attaquer » un plus faible. L’aîné éprouve
régulièrement ce sentiment à la naissance d’un puîné, de même que l’enfant
sain d’une fratrie où il y a un enfant handicapé ou en difficulté psychologique,
surtout si ce dernier est plus âgé. Des questions de loyauté au rang dans la
fratrie interviennent alors pour protéger et ménager en quelque sorte la place
d’un aîné handicapé. Tout se passe comme si l’enfant sain devait lui rester
fidèle en se montrant plus handicapé, plus en souffrance que lui : il se sent
en faute s’il réussit, culpabilise et déprime. À l’adolescence, ce processus
peut mener à l’autodestruction, la dépression ou l’adoption de conduites à
risques pour laisser à l’aîné son rang dans la fratrie. Dans le cadre de la
prévention menée à domicile auprès de familles ayant un jeune enfant
handicapé, Sagredo (op. cit.) observait déjà que même les petits enfants
ralentissaient leur course lorsqu’ils arrivaient à hauteur d’un aîné trisomique,
moins débrouillard pour marcher. De plus, le cadet est parfois vu comme la
« prolongation » d’un aîné handicapé, comme la partie normale manquant à
l’aîné. Après la naissance d’un enfant handicapé, l’arrivée d’un puîné bien
portant constitue paradoxalement un défi particulier (Michalegko, 1991) :
son développement ravive à chaque étape la douleur liée aux incapacités de
l’aîné, comme si le cadet devenait soudain le « grand frère » ou la « grande
sœur ». Le développement du plus jeune réjouit et provoque en même temps
soudain de la tristesse. De plus, l’aîné sert de repère pour critiquer le second
qui, toujours, pourrait faire mieux. Le cadet n’a que peu d’espace de
reconnaissance personnelle, et s’imagine devoir respecter le rang dans la
fratrie. Tout se passe comme si personne ne pouvait croire au bonheur,
comme si la règle familiale était : « si on quitte, on abandonne ; on ne peut
penser à soi si un frère ou une sœur va mal ».
Pour reprendre sa place d’aîné, les moyens sont parfois trouvés par
tâtonnements.
Des parents consultent pour leur aînée qui présente des peurs
incontrôlables qui les obligent à rester à ses côtés. La première hypothèse
avancée est celle d’une peur liée à des séparations. Après quelques entretiens,
il apparaît que le symptôme principal est l’agressivité de l’enfant, notamment
envers ses frère et sœur plus jeunes. Elle n’arrête pas de leur donner des
ordres et de rappeler les règles qu’elle-même ne respecte pas. C’est alors
que j’apprends que le second a suscité beaucoup d’inquiétude lors de la
grossesse et dans la petite enfance, qu’il a dû recommencer sa troisième
maternelle et que maintenant, tout semble rentrer dans l’ordre au niveau de
son retard. Les peurs de l’aînée avaient débuté au moment de la « réussite »
du second. Peut-être cherchait-elle ainsi à retrouver sa place.
c. Mythe de la non-différence entre enfants
Ce mythe est souvent construit en lien avec des souffrances vécues
dans les relations fraternelles de la génération précédente : un parent a un
frère ou une sœur handicapé(e), gravement malade, toxicomane, décédé…
Envie de réparer les injustices vécues, de réussir là où il a eu l’impression
d’échouer avec son frère ou sa sœur, rivalité avec son propre parent jugé
incompétent dans l’éducation des enfants ? L’angoisse sous-jacente peut
devenir motrice. Ne faire officiellement aucune différence entre ses propres
enfants deviendrait la garantie, ou plutôt donnerait l’illusion de ne pas
reproduire les schémas antérieurs, les souffrances passées. Beaucoup de
parents refusent de reconnaître les différences, même s’ils les sentent
intensément. Dans le regard des enfants, ils imaginent un reproche et s’en
sentent responsables, voire coupables. Les parents qui veulent offrir
exactement les mêmes choses à chacun de leurs enfants seront quand même
contestés : une friandise identique pourra susciter des tensions. À vouloir ne
reconnaître aucune différence, on attise le sentiment d’injustice car les
enfants continuent à faire des comparaisons. Quelle est la place spécifique
de chacun d’eux ? Le souci explicite de faire exactement pareil est à
différencier de celui de ne pas commettre d’injustice.
Une maman consulte pour les disputes intenses entre ses deux enfants
âgés de 9 et 5 ans. Elle préfère venir seule, en « éclaireur ». L’aîné des
enfants cherche à dominer le cadet, surtout depuis que ce dernier marche.
Le père, dont le frère est mort d’overdose, s’efforce de réussir, espérant peut-
être ainsi trouver la reconnaissance qu’il n’a jamais reçue. Dans sa famille
d’origine, toute l’attention était tournée vers le frère cadet qui a présenté des
problèmes scolaires et de comportement. Pour effacer les injustices subies,
le père donne tout en double : si un enfant fête son anniversaire, l’autre reçoit
un cadeau équivalent. La mère, fille unique, en vient à penser que malgré son
souhait, elle aurait dû n’avoir qu’un seul enfant. Elle semble privilégier
l’aîné qui réussit bien à l’école. Les professeurs s’inquiètent pour le plus
jeune qui s’agite et semble ne pas comprendre les consignes. La psychologue
de l’école avait déjà, à juste titre, suggéré de faire des différences entre les
enfants. Émotionnellement, cela paraissait impossible pour les parents. De
plus, il était hors de question pour la mère, qu’une autre psychologue
consultée précédemment, interroge le père sur sa fratrie en présence de
l’enfant. Souffrance, injustice, envie de réparer, de réussir ce qui n’a pu se
vivre à la génération précédente, telles sont les hypothèses... mais, le travail
thérapeutique nécessitera tout un accompagnement émotionnel pour
permettre une élaboration psychique.
Les différences sont flagrantes quand il s’agit d’un enfant handicapé
ou, en famille d’accueil, et il nous paraît nécessaire d’encourager à en parler
ouvertement, pour nommer la réalité, ce qui très souvent étonne ou choque,
car cela va à l’encontre de la règle familiale de ne pas faire de différence.
Faire comme si les enfants étaient pareils sonne faux, et ces derniers le
perçoivent parfaitement. Cette règle sera sans cesse testée par les uns et les
autres, peut-être pour vérifier la cohérence entre ce qui est dit et le ressenti,
et pour revendiquer une place particulière ; les disputes en témoignent.
Si on lui cache sa différence, son retard, son handicap, sa situation
d’enfant en famille d’accueil, l’enfant vivra dans l’illusion et ne pourra
s’adapter à sa réalité. C’est au prix de la souffrance liée à la prise de
conscience qu’il va évoluer. Mais cela fait peur, et cette inquiétude est
souvent construite sur la crainte de commettre des injustices, de ne pas en
faire assez, de ne pas avoir « réussi » à guérir le handicap ou empêché le
décès à la génération précédente.
Le paradoxe de l’accueil familial pourrait s’énoncer comme suit :
accueillir un enfant comme l’un des siens alors qu’il n’est pas notre enfant.
Comment faire co-exister le mythe familial de « l’unité », avec les nécessités
pour chacun des enfants d’avoir une « vie privée » et de l’ « autonomie ». La
fratrie peut s’aimer mais avoir des activités et des choix différents. Accueillir
un enfant est l’affaire des parents : « l’histoire des parents les prédispose à
des mouvements d’identification en partie inconscients, à la souffrance d’un
enfant ayant des parents en difficulté, et à être persuadés que ses parents
seront soulagés de le savoir entouré » (cf. David, 2001). Souvent, ils
s’efforcent de ne pas voir les différences existant entre les enfants parce
qu’ils en ont vécues eux-mêmes de trop injustes.
Reconnaître les différences, c’est par exemple construire le
génogramme en indiquant la famille d’origine des enfants en accueil ou
adoptés, et en signifiant que cet enfant a une autre histoire et des loyautés
différentes à respecter, même si dans les faits, il a connu des traumatismes.
a. La jalousie
La jalousie a été largement étudiée de tout temps, comme l’indiquent
de nombreux récits mythiques. Classiquement, l’agressivité peut être un
moyen de tenter de chasser ce que l’autre reflète de soi et qu’on ne supporte
pas : les côtés plus régressifs, plus handicapés… L’excès de jalousie a peut-
être pour fonction d’en appeler à la différenciation. La jalousie de l’aîné est
non seulement liée à la privation de l’attention maternelle, à la perte de sa
place unique, mais aussi à tout ce qu’il observe autour de lui : il voit que le
second se permet ce qu’il n’ose pas, que les parents se débrouillent mieux
avec le puîné qu’avec lui, que ce dernier reçoit plus de câlins, devient plus
facilement autonome ; il enrage, se culpabilise, ne peut exprimer ouvertement
cette colère trop culpabilisante, fait des bêtises … peut-être pour tenter en
vain de calmer sa culpabilité. Ces mécanismes sont majorés en cas de décès
ou de handicap d’un frère ou d’une sœur. Un aîné peut s’imaginer qu’une
maladresse de sa part est à l’origine de tout cela, que lui-même est coupable
du décès ou du retard, dans une collusion fantasme /réalité.
Il arrive aussi qu’un frère ou une sœur considère l’autre comme la
source de tous les problèmes familiaux. Il est alors presque impossible pour
la fratrie de se montrer « solidaire », sauf face au monde extérieur ou en
l’absence du « responsable ». C’est dans de telles circonstances que les liens
de loyauté opèrent.
Lorsqu’un parent imagine n’entretenir de relation privilégiée qu’avec
un seul enfant à la fois, c’est peut-être parce qu’il a été lui-même un enfant
privilégié ou qu’il n’a pas eu de relations satisfaisantes avec ses pairs. Cette
situation renforce le sentiment chez chaque enfant qu’il doit être exceptionnel
pour plaire au parent, en même temps qu’elle attise la rivalité entre frères et
sœurs.
«Celui-ci est un intellectuel, l’autre un manuel…» ou, quand l’entourage
limite l’occasion d’apprendre : Si la fratrie est un lieu d’apprentissage à
bien des égards, les parents, les frères et sœurs, et la famille élargie, peuvent
aussi, sans le vouloir, en limiter la portée en définissant une fois pour toutes
et dans leurs aspects complémentaires, les qualités des enfants : c’est ce que
Viorst (1986) nomme la «désidentification». Ce néologisme désigne la
distinction entre frères et sœurs, qui affecte à chacun des caractéristiques
affectives et relationnelles inverses de celles de l’autre. Le discours familial
sera donc : « l’un doit être stimulé, l’autre freiné ». L’« un » et l’« autre »,
sont opposés quant à telle dimension de la personnalité, survalorisée par
l’environnement.
La désidentification est d’abord un mécanisme de défense contre la
rivalité fraternelle en fournissant à chaque enfant une identité singulière,
mais « égale ». La délimitation, la revendication d’une personnalité spécifique
et nettement distincte de celle de ses frères et sœurs permet d’échapper au
sentiment de venir en second – chacun a son territoire où il est premier – et
au fantasme fratricide laissant imaginer que dépasser le frère ou la sœur
équivaut à le tuer (Meynckens-Fourez, 1999a).
Mais ces frères et sœurs ne peuvent même plus s’imaginer capables de
découvrir d’autres manières d’être ou de faire. « Ils mettront de longues et
coûteuses années à se défaire de leurs étiquettes respectives, essayant de
savoir “ qui ils sont vraiment ”. Cette quête de savoir “ qui on est vraiment ”
et de sortir des étiquettes mises par nous ou par nos parents ou encore par la
famille élargie, se poursuit souvent dans la dynamique de couple formé à
l’âge adulte. Bien des thérapeutes omettent de questionner cela » (Tilmans-
Ostyn, 1999a, p. 103). La recherche de différences à tout prix avec construction
d’un faux-self peut se rejouer dans les relations intimes au prix de tout
« casser » pour affirmer sa différence.
Nous retrouvons aussi ces phénomènes en famille d’accueil ou en
institution. Spontanément, on a tendance à comparer les enfants d’une même
fratrie, et il devient très difficile de parler de l’un d’eux sans évoquer le frère
ou la sœur placé(e), comme si le récit à propos du premier était « contaminé »
par l’autre. Il est malaisé de « penser un enfant à la fois » comme évoqué dans
la « rêverie maternelle » (Bion, cité par Sandri, 1991).
Nous préconisons de ne parler que d’un seul enfant à la fois, en
prescrivant par exemple de rechercher une qualité et une difficulté qui lui
sont propres, sans faire référence à un autre membre de la fratrie ; on est
amené ainsi à prendre la position d’un observateur qui ne connaîtrait pas
l’existence de racines identiques et qui pourrait dès lors découvrir du neuf et
favoriser le développement de ressources cachées. Autre chose est d’aider la
fratrie à penser à son histoire commune.
Comment reconnaître les différences, sans que les enfants s’en
chargent et sans risquer de tomber dans le piège de la « désidentification » ?
L’enfant en famille d’accueil ou adopté revendique à sa façon, la plus
souvent cachée et symptomatique, sa loyauté envers sa famille d’origine.
b. La confusion
En général, « les enfants en-dessous de six ans prennent les choses
comme elles viennent » (Kébers, 1991) et n’ont pas l’air trop affectés par les
événements. L’enfant de deux ou trois ans, qui vit une épreuve, comme la
naissance d’un frère ou d’une sœur handicapé(e) ou un décès, sent que
l’ambiance se dégrade, voit que tout bascule autour de lui, que papa et
maman ont changé, mais il ne comprend pas vraiment ce qui se passe. La
plupart du temps, il ne possède pas d’équipement langagier suffisant ni
l’audace pour interroger les parents sur les raisons de leurs absences
éventuelles, du silence, des comportements qui ne sont « plus comme
avant ». Pourtant, il perçoit bien la douleur et la tristesse. C’est un peu
comme si tout lui passait au-dessus de la tête : il constate des faits, des
interactions, sent un climat, une ambiance, mais ne comprend rien. Il n’est
pas rare qu’il se dise : « je suis le délaissé, que vais-je pouvoir faire pour
attirer l’attention ? » Sa réponse peut consister à « faire l’idiot », inquiéter
ses parents par des troubles scolaires ou comportementaux, ou encore il va
développer les capacités utiles pour prendre celui qui est fragile en charge,
espérant peut-être recevoir enfin la reconnaissance attendue, ou éviter
l’abandon (Miller, 1983).
Il (ou elle, bien plus souvent) devient expert dans la prise en charges
de l’enfant handicapé, et risque de se retrouver plus tard, en compétition
majeure avec la mère souvent infantilisée. Le handicap a entraîné une rupture
dans le mode de vie familiale. Un sentiment de confusion chez cet enfant (qui
durera encore à l’âge adulte) s’oppose à la clairvoyance des frères et sœurs
plus âgés. L’une des façons de recevoir de l’attention est de s’occuper du
petit handicapé et peut-être par là, indirectement, de protéger sa mère en
devenant hyper-compétent, en donnant sans rien recevoir (Meynckens-
Fourez, 2003b). Ce mécanisme d’hyperfonctionnement se rejouera plus tard
dans le couple ou avec les enfants.
On peut observer des phénomènes semblables lorsqu’un membre de
la famille est mis ou s’est mis en dehors d’elle, et ne détient pas des
informations gardées secrètes : il n’est pas dans le coup, se retrouve
volontairement ou non mis de côté, comme nous l’avons évoqué plus haut.
Le manque de confiance dans ses perceptions propres, la confusion, voire
même des troubles de la pensée, risquent alors d’envahir celui qui ainsi « ne
sait pas ». Là aussi, le plus souvent, il s’agit d’un cadet qui a conservé le
souvenir d’impressions, d’une ambiance, sans en comprendre le bien-fondé.
Ce mécanisme engendré dans l’enfance peut se poursuivre à l’adolescence :
il se rappellera alors de faits, mais ne s’autorisera jamais à en interroger le
sens. C’est ce que nous découvrons lors de thérapies familiales avec ces
enfants devenus adolescents ou adultes : « ah oui, je ne savais pas ».
Si parfois personne n’a jugé bon de leur expliquer quoi que ce soit,
dans d’autres cas, il y a eu une réelle volonté de cacher un fait à un enfant en
particulier. Nous avons trouvé une description remarquable du « patient qui
ne sait pas et qui est maintenu dans l’ignorance des faits importants
concernant sa vie » dans un texte de Matteo Selvini (1997). Il montre de
quelle manière cette « mise à l’écart » entretient une méconnaissance de la
réalité familiale et est source de souffrance pour le patient. Cet auteur
préconise que la divulgation du « secret » ne se fasse qu’à certaines conditions,
notamment qu’elle ait lieu dans le cadre d’un processus thérapeutique.
5. Considérations thérapeutiques
La fratrie est une porte d’entrée qui ne culpabilise pas les familles et
qui constitue dès lors un levier thérapeutique intéressant. La résilience
pourrait être proportionnelle à la reconnaissance de la place et du rôle de
chacun, à la capacité du thérapeute à créer un sens nouveau, à « redistribuer
les places » d’une manière plus équitable entre frères et sœurs.
Comment oser interroger plus rapidement le rang dans la fratrie, les
liens entre la situation prétexte à la consultation et les relations fraternelles
des enfants, des parents… Les liens fraternels à la génération des parents se
répètent-ils sur la scène conjugale ou dans les interactions parent-enfants ?
La rivalité entre un parent et un grand-parent s’inscrit-elle dans une relation
concurrentielle autour de la prise en charge d’un frère ou d’une sœur
handicapé(e) ou en souffrance psychologique à la génération des parents ?
Assez rapidement, nous tentons d’élaborer des hypothèses sur le rôle joué
par chacun au sein de sa fratrie, de sa famille. Celui de protecteur par
exemple, sera repris avec le conjoint, voire avec un enfant qui risque de
compter éternellement sur le soutien de ce parent apparemment si compétent.
Comment reconnaître la pertinence d’un rôle tenu à une époque, à un stade
de vie, et en même temps envisager les conséquences et risques de son
abandon ?
Quelques fils rouges traversent notre clinique. D’où l’enfant tient-il
son pouvoir et qui le soutient dans la réalité et dans l’imaginaire ? Comment
changer les relations, les séquences interactionnelles pour modifier la
manière dont chacun vit les événements ? Au travers de ses symptômes,
qu’est-ce que l’enfant exprime de la souffrance cachée voire indicible de ses
parents ?
a. Thérapie familiale ou individuelle
Nous restons particulièrement attentifs au respect du rang dans la
fratrie. Il nous paraît nécessaire d’envisager les risques représentés par la
restauration du rang dans la fratrie pour le fonctionnement global de celle-
ci et de chacun de ses membres. Les enfants comprennent bien l’importance
de cette démarche, mais un tel changement reste difficile. Il implique
toujours des modifications d’alliances, la poursuite d’un processus de
différenciation, l’accomplissement de deuils, l’expérimentation d’une autre
place. Souvent, nous énonçons l’hypothèse qu’il semble que plus ou moins
inconsciemment, un membre de la fratrie se comporte comme s’il laissait la
meilleure place à un autre. Cette provocation envers l’enfant déclaré
« difficile », tente de le mobiliser, de lui faire entrevoir les facettes volontaires
de son comportement, de lui signifier que peut-être cette « meilleure » place
pourrait être partagée, de le faire réagir contre ses habitudes.
Comment permettre à chacun de reconnaître les différences sans
danger, en particulier dans les situations où un enfant présente des difficultés
psychologiques, est en accueil, voire handicapé ?
Pour grandir, nous avons tous besoin d’une dose d’affirmation de soi.
L’inhibition de l’agressivité peut être liée à la culpabilité. Ayant observé la
relation entre un frère ou une sœur et un parent, un enfant peut se jurer d’agir
tout autrement. Si un aîné est agressif, se fait sans cesse réprimander, son
cadet peut mettre un point d’honneur à prendre son contre-pied en réprimant
toute agressivité, en essayant d’être parfait sans toutefois y arriver toujours,
en évitant aussi de peiner plus le parent.
Une jeune fille avait intégré le message : « Ne deviens pas comme ton
demi-frère qui a décroché de l’école, s’est drogué, et ne trouve toujours pas
sa place dans la société ». Elle avait bien compris les reproches adressés à
ce dernier, perçu à quel point leur mère avait été détruite. Inhiber toute
agressivité était sa solution, au point de ne plus rien oser entreprendre. En
même temps, une loyauté au rang dans la fratrie, malgré l’irritation
provoquée par ce demi-frère, entraînait le message implicite : « tu n’es pas
tout seul », « je ne réussis pas si bien que cela ». Jusqu’où peut-on s’expliquer
sans risque de rupture comme à la génération précédente ? Comment
liquider sa dette envers ce demi-frère qu’on n’a pas choisi ? Quel autre type
de soutien le parent peut-il recevoir ?
b. Séances avec la fratrie
Recevoir la fratrie, parfois en alternance avec des séances destinées
aux parents ou à la famille, offre un espace différencié où d’autres paroles
seront prononcées. Souvent, nous percevons que frères et sœurs se posent les
mêmes questions à propos de la famille, du couple des parents, et de
l’ambiance ; en même temps, ils s’expriment avec plus de retenue qu’en
présence des parents, comme si le contexte les gênait. Est-ce dû à un plus
grand contrôle de l’agressivité face au thérapeute devenu un « ennemi »
extérieur commun, ou une inhibition en l’absence des jeux d’alliances
possibles avec les parents, ou encore, chacun se sent-il renvoyé à lui-même
et élabore-t-il plus son agressivité devant le thérapeute ? Quoi qu’il en soit,
nous observons alors plutôt l’expression de sentiments agressifs que le
« lancer » de pulsions agressives. Nous entendons aussi le mal-être de l’un
des enfants, tenu par un autre de garder un secret vis-à-vis des parents. Ce
secret suscite beaucoup d’angoisse lorsqu’il est lié à une transgression
dangereuse sur le plan vital. Parfois, ces rencontres permettent de rétablir
une frontière autour du sous-système de la fratrie, et d’évoquer différemment
les relations parents-enfants.
Recevoir la fratrie est d’autant plus indiqué qu’il y a des disputes
tenaces entre frères et sœurs, souvent proportionnelles aux jeux d’alliances,
aux privilèges accordés « en cachette » à l’un ou à l’autre. Au-delà des luttes
intestines, tout l’art sera de tenter de décoder un « dénominateur commun »
qui mobilise chaque frère et sœur différemment. Comment recréer un
sentiment d’appartenance là où on ne peut voir qu’agressivité, jalousie, et
violence aussi ? Au-delà de l’agressivité, de la tristesse, du rejet, des
différences flagrantes, quelles sont les valeurs, réflexions ou émotions en
présence ? Tout se passe comme si le comportement radicalement différent
de chaque germain était une manière personnelle d’exprimer ce qui est
commun sans en être pour autant conscient. L’exacerbation des
comportements rend compte d’une réaction à un même phénomène. Chacun
réagit à l’attitude de l’autre, « râle » devant l’alliance d’un frère ou d’une
sœur avec un parent, ou contraire, pressent que cet autre pourrait détruire un
parent. Il ne réalise pas à quel point tous sont touchés par les mêmes choses :
« Frère curé, frère voleur », tous deux mobilisés par la question du respect
d’autrui.
Suite au décès de leur maman, deux garçons se retrouvent avec
l’exacerbation de leur comportement habituel, l’un obsessionnel, l’autre
agité et agressif. Le dénominateur commun est ici le contexte du deuil,
douloureux aussi pour le père. C’est ce qui les rassemble, malgré leurs
disputes et leurs différences. Le temps d’élaboration ainsi qu’un rituel
peuvent les aider à dépasser ces moments si difficiles qui ne s’oublient pas.
En cas de tensions extrêmes où tout regard pourrait « assassiner »
l’autre, une entrée possible serait de demander comment chaque frère et sœur
présenterait l’autre à un copain. Ce sont plus souvent les qualités qui sont
alors mises en avant. La loyauté envers une certaine image de la fratrie se
manifeste à ce moment-là, et restitue un zeste d’appartenance. Mais,
soulignons que la loyauté n’est pas l’amour.
Les parents de deux fillettes de 9 et 5 ans estimaient que l’aînée devait
montrer plus de compassion envers sa cadette qui présentait un retard de
développement. Au cours des séances de fratrie, nous avons senti à quel
point l’aînée voulait bien faire, prenait soin de sa sœur, et culpabilisait. Lors
de l’un de ces entretiens fait à sa demande, l’aînée a abordé certains
comportements sexuels de sa sœur qui la dérangeaient. La cadette a
vraiment pu écouter et intégrer le message de l’aînée qui s’exprima avec
beaucoup de délicatesse.
Dans le cadre de fratries comportant un enfant handicapé, un travail
avec des groupes de fratrie peut favoriser l’expression et l’élaboration des
affects. En effet, si « l’expression pour l’expression fait des asociaux »
(Charneux, 1985), l’agressivité censurée peut miner l’individu ou au contraire,
se transformer en vengeance.
Certaines institutions se spécialisent dans l’hébergement de fratries.
Reconnaître l’existence d’une fratrie, lui offrir un espace privilégié pour
ritualiser l’appartenance, élaborer les questions qui touchent à l’histoire
commune et particulière de chaque frère et sœur, permet de renforcer les
sentiments d’identité de tous. Rien n’est simple en la matière, et encore
moins les questions institutionnelles que cela soulève.
c. Le couple
Le partenaire choisi rappelle souvent « un frère ou une sœur, avec ce
qui m’attire en lui (par exemple, sa force) et la peur ancienne que ce frère ou
cette sœur inspirait » (Tilmans-Ostyn, 1999b). Les phénomènes de projection
concernent aussi la fratrie. Au thérapeute de tenter de déjouer les nœuds
paradoxaux retrouvés au cœur des liens intimes et qui s’apparentent aux
doubles contraintes réciproques (Elkaïm, 1989). Tout l’art sera de remettre
l’individu en position de choix, tout en respectant sa loyauté envers la famille
d’origine.
Une maman attaque sans cesse son mari estimé insuffisamment à la
hauteur à son goût. Nous faisons le rapprochement avec un frère « parfait »,
décédé dans la fleur de l’âge.
d. Frère ou sœur comme co-thérapeute
Adopter un frère ou une sœur comme co-thérapeute, peut dynamiser
le travail familial. Souvent il s’agit d’un enfant particulièrement sensible à
la douleur d’un parent dont il est proche. Cette souffrance trouve son origine
dans ce qu’un parent a vécu antérieurement et qui lui paraît indicible ou dans
des difficultés vécues actuellement avec un enfant. L’« enfant co-thérapeute »
noue des liens proches ou conflictuels avec l’enfant-problème. Ce dernier
doit faire face non seulement à la rivalité fraternelle mais aussi à l’alliance,
voire à la coalition entre le frère ou la sœur et le parent. À la frontière entre
le sous-système parental et fraternel, l’« enfant co-thérapeute» a souvent
tout compris, veut aider l’un et l’autre, et pourra donner des éclairages
intéressants pour la thérapie. Il appuiera sur la pédale de frein quand il sentira
le danger. Comment l’aider à se différencier dans un second temps, et à
trouver une autre place ? Minuchin (1979, réédité en 1998) soulignait, à ce
sujet, l’intérêt de porter son attention sur l’enfant trop parfait.
Dans le service de pédopsychiatrie où nous travaillons, nous
rencontrons occasionnellement des frères et sœurs en présence d’un patient
hospitalisé, pour leur permettre d’exprimer leurs attentes vis-à-vis de ce
dernier. Lors de ces entretiens familiaux, cette fratrie s’avère parfois mieux
placée que les parents pour expliquer ce qui ne va pas, et elle sera écoutée
d’une autre façon par le jeune patient. Elle peut aussi apporter un réel soutien,
mais nous avons aussi à inviter ces frères et sœurs à s’autoriser un espace
personnel, à ne pas se plier à tous les caprices du patient. Nous les prenons
comme co-thérapeutes, car leur éclairage au niveau des relations familiales
nous donne des indications sur ce qui se rejoue dans l’institution, notamment
dans le groupe de pairs (Meynckens-Fourez, 1999c).
e. Supervisions
Il nous arrive de tenter de comprendre la place que le professionnel
occupe dans son institution, en lien avec celle qu’il a eu dans sa fratrie, et avec
la façon dont il a pris le pouvoir dans sa famille d’origine. Chaque membre
d’une équipe est facilement amené à rejouer avec ses collègues ou dans la
relation clinique, un rôle appris depuis toujours (cf. Goldbeter-Merinfeld,
1985). Dans le cadre d’une supervision d’équipe, nous interrogeons ces
phénomènes en suggérant à chaque participant de mener une réflexion
personnelle. Libre à lui, s’il le désire, de la partager dans le groupe. En
général, nous parlons de ce qui se rejoue dans l’« ici et maintenant », mais
nous protégeons l’intimité et l’histoire de la personne. « La confusion des
contextes engendre la confusion des communications » (Selvini-Palazzoli et
al., 1990).
Au sein d’une équipe, on peut se surprendre à être un excellent
« second » mais un exécrable « premier », à chercher appui dans la hiérarchie
en disqualifiant ses collègues, à être celui qui comble les manquements, qui
fonce tête baissée sans tenir compte des autres, qui cherche à se faire bien
voir ; on peut se présenter comme le clown de service, celui qui ne sait jamais
rien, qui « fait la bête »… Y a-t-il des liens entre ces attitudes et notre
fonctionnement dans la famille d’origine ? Identifier pour soi ces phénomènes,
apaise : on est plus à même de comprendre les messages que les collègues
nous renvoient et qui nous irritent… Les attitudes sont tellement spontanées
qu’elles échappent à leurs auteurs. On quitte ainsi l’aire des reproches
adressés entre collègues.
Il n’est pas rare de rencontrer dans une équipe, quelqu’un de très bien
organisé, qui prend tout en charge, sur lequel finalement tout le monde se
repose. Cette personne finit par détenir un pouvoir important, tandis que les
autres se mettent à sous-fonctionner et n’imaginent plus avoir le droit à la
parole. Le premier décrète qu’il a besoin d’organiser, il énonce très
clairement ses limites (et ce, avec un ton qui n’admet en général pas de
réplique), sans quoi, cela l’angoisse. De toute façon, il n’entend pas les
remarques du style : « tu prends trop de place », « face à toi, je n’ose rien
dire », car la réponse immédiate est : « je ne vais pas me taire, l’autre n’a
qu’à prendre sa place ». Souvent d’ailleurs, avec le temps, ce professionnel
se retrouve proche de la direction : bras droit remarquable, il verrouille un
peu plus le système. Nous ne pouvons nous empêcher d’y voir une réaction
à l’angoisse, un sur-fonctionnement en opposition à d’autres qui sous-
fonctionnent (cf. Bowen, 1984). L’angoisse reste ici le moteur bien plus
qu’un certain degré de « différenciation du soi ». Les choses risquent de
s’envenimer car chacun reste dans le registre du fonctionnement émotionnel…
Pour l’interlocuteur, il devient d’autant plus difficile de s’exprimer qu’il
connaît bien le rôle de celui qui sous-fonctionne, qui a appris à se taire et à
avoir besoin d’un temps de réflexion avant de s’exprimer ou d’agir. Parler
du « mode d’emploi » de chacun et permettre de se situer dans la relation à
l’autre, encourage un dialogue plus constructif.
Un petit dernier peut ne pas se sentir à la hauteur, ni assumer une
position de direction même si dans les faits, le travail est bien réalisé… À un
moment donné, quelque chose va « coincer ». Remis en question, il ne peut
imaginer avoir une certaine consistance : soit, il se montre fragile, soit il veut
relever le défi au risque d’être tendu et d’écraser les autres. Faire des liens
avec sa position dans sa famille d’origine, dans le cadre d’une supervision
individuelle, favorise la prise de recul.
Un professionnel peut aussi être conduit à s’interroger sur ce qui se
rejoue dans sa pratique clinique. Nous citerons ici une puéricultrice : « Il
m’est arrivé de sentir une émotion forte face à un enfant qui me « faisait
penser » à mon frère. L’espace d’une fraction de seconde, j’étais avec mon
frère et non pas avec l’enfant réel en face de moi. Une telle situation présente
le risque que l’émotion intime « parasite » l’acte professionnel avec l’enfant
présent (Olela, 2003).
Nous avons donc voulu montrer différentes manières dont la place
dans la fratrie colore les dynamiques relationnelles.
Mais, les fratries ne sont-elles pas conduites à disparaître ? L’avenir
nous le dira…
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en retour pour devenir adulte. Robert Laffont, Paris.
[1]
Pédopsychiatre, Thérapeute familiale, Formatrice à l’approche systémique et à la
thérapie familiale (CEFORES). Responsable du groupe « Institutions » au Centre
Chapelle-aux-Champs, Bruxelles.
Directrice médicale à Feux-Follets, Hôpital pédopsychiatrique, Huppaye, Belgique.
[2]
CEFORES : CEntre de FOrmation et de REcherche en Systémique (Formation à
l’intervention thérapeutique systémique et à la thérapie familiale) du Centre Chapelle-
aux-Champs de l’Université Catholique de Louvain.
[3]
Séminaire donné dans le cadre de la semaine sur la « violence » organisée par le
CEFORES du 16-02-04 au 20-02-04 au Centre Chapelle-aux-Champs, UCL.
[4]
La « prescription invariable » propose la poursuite de la thérapie familiale avec les
parents uniquement. Ceux-ci doivent s’absenter du domicile au même moment, sans
l’annoncer aux enfants. Chaque parent note ensuite toutes les réactions observées
chez chacun des enfants.
[5]
Atelier sur « La fratrie de l’enfant handicapé » lors du congrès : « Les traumatismes
au quotidien : les comprendre, les traiter, les prévenir », Saint Malo (Pégase Processus
de Saint Brieuc, 10 et 11 octobre 2002).