Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux
De Boeck Université

I.S.B.N.2804144968
236 pages

p. 67 à 89
doi: en cours

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no 32 2004/1

2004 Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau

Frères et sœurs : entre disputes et complicités, entre amour et haine

Réflexions thérapeutiques

Muriel Meynckens-Fourez  [1]
L’auteure reprend ici certains mécanismes en jeu dans les relations fraternelles. Après avoir brossé un cadre général, elle envisage différentes situations particulières : l’enfant éloigné du sous-système fraternel, le non-respect du rang dans la fratrie, et les tentatives de certains parents d’éviter les différences entre frères et sœurs. Elle donne ensuite quelques pistes thérapeutiques.Mots-clés : Fratrie, Disputes, Handicap, Enfant-problème, Parents, Psychothérapie. The author presents different kind of sibling’s relationships. After a general description of sibling’s aspects, she analyzes some specific situations such as cases when a kind is out, when the row is not respected or when parents wish to avoid making any differences between brothers and sisters. She finally gives some therapeutic guidelines.Keywords : Siblings, Quarrels, Handicap, Identified child, Parents, Psychotherapy.
Malgré les conceptions égalitaires en vogue aujourd’hui dans notre société, les liens entre frères et sœurs restent peu étudiés. L’éclairage sur la fratrie met en lumière d’autres reliefs et certaines zones d’ombres souvent ignorés, car ils sont peut-être trop « évidents » ou parce qu’ils nous touchent de manière trop intense. Et pourtant, au-delà des relations oedipiennes, les relations fraternelles contribuent à façonner la personnalité. On peut se demander quelles ont été les places occupées à chaque génération dans la fratrie, ce qu’elles ont favorisé ou au contraire empêché, et ce qui se rejoue de tout cela dans les relations actuelles, conjugales, familiales et professionnelles.
La fratrie constitue une porte d’entrée peu culpabilisante. Des évènements particuliers survenus au sein de la famille influencent notre rapport au monde, comme un décès, des séparations, un placement en institution, un enfant handicapé. Frères et sœurs sont alors des témoins privilégiés. Moins préoccupés par les soucis que leurs parents, peut-être envisagent-ils la vie autrement. La fratrie permet d’établir des liens entre des évènements, de témoigner de difficultés vécues dans l’enfance, surtout si à l’âge adulte, les parents ne sont plus là. Dans cette optique, inviter à l’occasion la fratrie d’un patient adulte, avec toute la prudence requise, peut relancer le processus thérapeutique (Tilmans-Ostyn, 1999b).
Au sein de la fratrie, tous les jeux d’alliance et de conflit sont possibles. La plupart du temps, ils sont interdépendants de la relation aux parents, cette dernière constituant un enjeu majeur. Une tension entre frères et sœurs s’explique par l’alliance entre un enfant et un parent. Il est moins culpabilisant d’attaquer un frère ou une sœur qu’un parent. Nous restons impressionnée de constater l’absence de rapprochement entre les difficultés d’un enfant et le handicap, la maladie ou le décès d’un autre, tout simplement parce que cela échappe aux parents. Ce qui arrive à l’un des enfants préoccupe le pôle parental ou plus souvent, l’un des parents, qui est alors aveugle à ce que vivent les autres enfants.
Le thème de la fratrie a été largement étudié par notre équipe de formation [2] et a donné lieu à la publication d’une oeuvre collective (Tilmans- Ostyn & Meynckens-Fourez, 1999) et d’écrits personnels (Meynckens- Fourez, 1995 et 2003a). Nous reprendrons ici quelques-unes des idées présentées dans ces textes et tenterons d’en prolonger la réflexion.
 
1. Frères et sœurs : les mêmes et pourtant si différents
 
 
«Frère curé, frère voleur»
Immergés dans le bain des valeurs familiales, les enfants peuvent les mettre en pratique, les questionner, voire les rejeter. Concernés par les mêmes questions, ils obéissent ou désobéissent aux mêmes règles éducatives ou mythiques. Leurs comportements vont susciter dans l’entourage des réactions d’émerveillement ou, au contraire, d’angoisse. Frères et sœurs « apprennent » ainsi à trouver une place particulière, à ne pas vivre l’indifférence, à avoir tous les regards des parents sur eux, même s’ils suscitent une attention négative. Objectivement, chacun a connu les mêmes événements ; subjectivement, chacun pourrait décrire une autre histoire. Le vécu est coloré par le rang dans la fratrie, le nombre d’enfants, le sexe, les alliances au sein de la famille, l’âge au moment de certains événements marquants, les informations connues ou inconnues, les « secrets » partagés ou non…
La relation entre un parent et un enfant est unique. Tout enfant prend un sens particulier en fonction du moment où, pour chaque parent, il s’inscrit dans une vie individuelle, de famille ou de couple : les signaux qu’il adresse à ses géniteurs et les réponses en retour varient. Il y a des enfants qui « vont mieux » aux parents que d’autres (en raison du sexe, du rang occupé dans la fratrie…), ceux en qui ils se reconnaissent trop pour pouvoir les accepter, et enfin ceux très éloignés d’eux dans leurs réactions. Combien de fois n’entendons-nous pas : « Avec les mêmes parents et une éducation semblable, comment peut-on avoir des enfants si différents ? »
Né à des étapes différentes de la vie des parents et de leur couple, chacun se situe en accord ou en opposition avec son frère ou sa sœur, à la fois objet d’identification et occasion de différenciation. Chaque enfant veille à se comporter mieux que son frère ou sa sœur ou, en réaction à ces derniers, adopte plus ou moins consciemment l’attitude opposée. Si l’un est mauvais élève, l’autre mettra toute son énergie à briller, au prix de certains sacrifices ; si l’un est négligent, l’autre pourrait devenir obsessionnel ; si l’un joue un rôle parentifié, l’autre restera infantile… et réciproquement. Ces mécanismes risquent d’engendrer des phénomènes de complémentarité rigide entre frères et sœurs et peuvent se rejouer sur la scène de la génération suivante, entre parent et enfant ou au sein du couple. On répètera un rôle bien appris dans la fratrie.
 
2. La fratrie : un sous-système
 
 
La fratrie est un laboratoire qui offre de nombreuses occasions de rivalités, de complémentarités, d’identifications et d’oppositions. Lieu d’amour et de haine, on peut y vivre des affects très différents, en reparler, se détester et s’unir aussi dans l’adversité. L’enjeu est souvent tout autre dans une relation conjugale : la relation fraternelle persiste et est même la relation qui dure le plus longtemps dans la vie d’un être humain (Meynckens-Fourez, 1999a). Comment en effet comprendre que malgré tout ce que les frères et sœurs peuvent se lancer à la figure, il n’y ait pas plus de ruptures ?
Les relations fraternelles remplissent au minimum trois fonctions :
  • une fonction d’attachement, de sécurisation, de ressource ;
  • une fonction de suppléance parentale ;
  • une fonction d’apprentissage des rôles sociaux et cognitifs.
Cet espace privilégié permet un réel apprentissage des limites, de la mesure de sa force, et de la solidarité… malgré les disputes et grâce à celles- ci. Frères et sœurs ne sont cependant pas que « ressourçants ». Il arrive que la crainte du meurtre soit le motif de consultation, des mythes comme celui de Caïn et Abel en témoignent. Les disputes fraternelles sont monnaies courantes et désarçonnent les parents. Ces derniers veulent parfois intervenir trop vite sans laisser la place à la résolution du problème par la fratrie, surtout s’ils voient dans les disputes de la violence. « Si les parents traitent les disputes comme quelque chose de violent et interviennent sans cesse, ils apprennent implicitement à leurs enfants à avoir toujours besoin d’un médiateur » (Tilmans-Ostyn [3]).
Cette attitude trouve-t-elle ses racines dans leur propre histoire ? Les parents craignent-ils que les paroles des frères et sœurs aient le même poids empreint de jugement que les leurs ? Peut-être vivons-nous une époque où la volonté de pacifier est maximale, et qui « dénie la violence », laquelle se manifeste alors par des voies détournées (Longneaux, 2000) ?
Dans le cadre du traitement ambulatoire de jeunes psychotiques ou anorexiques, Selvini-Palazzoli et al. (1990) prescrivaient [4] aux parents des disparitions surprises. L’absence des parents oblige la fratrie à se repositionner. Souvent, c’est l’enfant « privilégié » qui réagit le plus bruyamment. Le patient désigné, mis sur un pied d’égalité avec les autres membres de la fratrie, prend des initiatives, notamment sur le plan de l’organisation matérielle. Peut-être est-il habitué, même inconsciemment, à cette position d’exclusion, d’invalidation, et sans doute arrive-t-il à mieux se ressaisir en l’absence des parents (Selvini, 1997). Ces « disparitions » libèrent l’un des enfants du rôle de malade, et un autre du rôle de protecteur. Souvent, l’un des parents maintient avec un tiers – un autre enfant par exemple – une relation privilégiée entretenue par la tâche d’assister et d’aider le pauvre « malade ». La complicité fraternelle requise pour s’organiser en l’absence des parents, change radicalement les relations au sein de la fratrie : il n’y a plus de possibilités de faire appel au parent protecteur, de « faire le débile » ou « le fou ». Bien sûr, comme le soulignent Selvini-Palazzoli et al. (1990), ce processus ne se déroule pas toujours sans heurts.
Néanmoins, avec un tel dispositif, les règles du jeu ne peuvent que se modifier au sein de la fratrie et de la famille. « Pour que les parents concèdent à leurs enfants un espace privé, il faut les contraindre à s’en octroyer un pour eux-mêmes », soulignent Selvini-Palazzoli et al. (1990). Et ces auteurs de poursuivre : « Avec les familles présentant des enfants psychotiques chroniques, nous avons appris que les problèmes qui apparaissent en première ligne et qui sont le plus facilement admis, sont ceux de la fratrie. À savoir, les préférences en termes d’estime de l’un ou de l’autre parent ou des deux, pour ce fils-ci ou ce fils-là. »
Les fratries de deux constituent la configuration rencontrée le plus couramment dans les familles occidentales. La rivalité y est très forte. Il est encore possible pour les parents d’une fratrie restreinte, de s’occuper de chacun des enfants – ou en tout cas d’en donner l’illusion –, de se mêler de leurs problèmes, voire d’envenimer les tensions. Le frère ou la sœur a tout le loisir d’observer ce qui se passe chez l’autre dans la relation avec un parent… et de tenter d’en prendre le contre-pied.
Un enfant unique, quant à lui, n’a même pas l’occasion d’exprimer son agressivité envers un frère ou une sœur, notamment dans les moments plus difficiles, comme lorsque les parents vieillissent. Il n’est pas rare qu’il souhaite avoir beaucoup d’enfants.
Dans les fratries nombreuses, un lien de loyauté s’établit entre frères et sœurs et passe avant les rivalités ou les conflits. Quand l’attention des parents est distribuée à beaucoup d’enfants, il est vain pour ceux-ci d’essayer d’en obtenir l’exclusivité. Ces fratries favorisent le développement de fonctions de socialisation primaire, de fair-play, de self-contrôle, d’écoute et d’échanges langagiers (Bank et Kahn, 1975).
Au sein de la fratrie d’un enfant handicapé, l’« horizontalité » n’est jamais vraiment présente, «on ne combat pas à armes égales ».
 
3. Situations particulières
 
 
Toute famille cherche toujours la meilleure manière de s’adapter aux difficultés qu’elle rencontre, même si les observateurs extérieurs n’apprécient pas la solution trouvée. Comment reconnaître la fonction de chacun dans la famille et s’intéresser à chaque enfant, même à celui qui est parfait ? Tous essayent de « se débrouiller » dans les situations complexes que leur réserve la vie.
En ce qui concerne la fratrie, trois cas particuliers «d’adaptation » attirent notre attention :
  • l’un des enfants est « en dehors » du sous-système fratrie ;
  • le rang de naissance n’est pas respecté ;
  • un mythe de non-différence entre enfants sous-tend les attitudes parentales.
L’observation de ce type de situations devrait éveiller notre attention et nous inviter à observer de plus près l’ajustement opéré par chacun pour faire face au problème actuel ou passé. Nous envisagerons successivement ces trois points.
a. L’un des enfants est «en dehors» de la fratrie
Cet enfant peut être prisonnier d’une alliance, voire d’une coalition avec un parent, jouer un rôle parentifié ou grand-parentifié, présenter une difficulté ou un handicap, être placé en institution ou encore «mis à part » d’une autre façon. Nous ne reprendrons pas ici toutes les situations et renvoyons le lecteur aux écrits précités (voir aussi Meynckens-Fourez, 2003b). Nous envisagerons plus particulièrement les coalitions, la fratrie de l’enfant handicapé et l’enfant « mis à l’écart ».
Les relations parentales sont parallèles aux relations fraternelles et se jouent en miroir. Un enfant « en dehors » invite-t-il à penser qu’un parent pourrait se trouver isolé ? Si l’alliance parentale est très forte, aucun enfant n’a la possibilité de former une coalition gagnante avec l’un des parents contre l’autre. Il y a alors une forte alliance entre enfants et une solidarité générale entre frères et sœurs. Si un parent domine l’autre, une coalition entre le plus faible des parents et l’un des enfants se dessinera. L’enfant « choisi » est en général sensible à la faiblesse du parent et cherche à le soutenir. En échange, il reçoit de la complicité. Mais le prix à payer est qu’il s’oublie lui- même et qu’il supporte les coalitions du reste de la fratrie « contre » lui. Enfin, « si un père et une mère sont de force semblable, mais ne forment pas une alliance parentale, les rivalités fraternelles se trouveront envenimées par le fait que les enfants luttent entre eux pour profiter des possibilités changeantes offertes par les différentes coalitions avec l’un ou l’autre des parents » (Caplow, 1984).
« Au sein de la fratrie, l’enfant handicapé abolit les frontières, que ce soit à un niveau vertical, transgénérationnel ou, horizontal. » ( Max Zagredo [5]). Le fait d’avoir un enfant handicapé change radicalement le contexte et en même temps renforce ce qui se joue habituellement en familles et dans les fratries. L’impact de la présence d’un d’enfant handicapé sur la dynamique familiale peut s’effectuer par deux voies différentes :
  • soit directement, par les modifications du jeu relationnel entre les parents et la famille élargie, notamment avec les grands-parents, et par l’organisation différente que cela implique ;
  • soit indirectement, par le jeu des relations au sein du sous-système « fratrie ».
Le handicap « opacifie » la relation. Frères et sœurs sentent la détresse des parents et y réagissent de manière très différente : ils se montrent difficiles pour les ramener sur terre ou pour occuper tout leur esprit, ou tentent de les protéger, notamment en se taisant, en prenant un rôle parental face à l’enfant handicapé. L’envie de prendre le large peut être bien présente, comme le risque de vivre toute la gamme de la culpabilité à travers des symptômes très divers (dépression, agressivité, échec scolaire). Autant le rôle de l’enfant parfait que celui de l’enfant problématique, se cristallise le plus souvent sur un ou deux enfants, permettant aux autres de garder plus de liberté intérieure car ils sont moins l’objet de projections et peu concernés par un rôle à tenir : « frère handicapé, frère trop parfait », « frère handicapé, frère délinquant »…
Parfois, les parents ne reconnaissent que les mérites de l’enfant handicapé, lequel reçoit dès lors plus particulièrement de l’affection et de la tendresse ; ils considèrent que ses frères et sœurs ne nécessitent ni soutien ni reconnaissance. Alors, tout se passe comme si ce que l’enfant « sain » faisait, était banalisé, ou pire, restait toujours insuffisant au vu de ses facilités : « il aurait pu faire mieux ». Or, ici plus que partout ailleurs, comparaison n’est pas raison.
D’autre fois au contraire, l’enfant handicapé dont l’existence a trop blessé le narcissisme de ses parents, ressent le rejet et devient difficile, exigeant. Il n’est pas simple pour les parents de mettre des limites « suffisamment bonnes ».
Dans les fratries, on observe toujours une forme d’ambiguïté : la place de l’enfant sain est capitale pour le patient et pour les parents, mais en même temps contraignante pour lui, car l’absence de liberté intérieure et de regard sur soi empêche l’expression de sa souffrance propre. Il se vit comme privilégié, mais il est également sensible à la position privilégiée de l’autre qui reçoit l’attention. Si la culpabilité peut s’exprimer, par contre, ce n’est pas le cas pour la jalousie, l’agressivité ou la souffrance : les affects négatifs sont peu tolérés et la « loi du silence » verrouille les langues (Meynckens- Fourez, 1999b)
Ajoutons qu’on est parfois confronté à la situation particulière d’un enfant qui est maintenu à l’écart des « secrets » : il ne reçoit pas toutes les informations ou n’est pas en mesure d’en saisir la portée. Il se sent mis de côté, finit par se considérer comme le « débile » à qui l’on ne dit rien, et s’identifie à ce rôle au point d’arriver à douter de ce qu’il ressent ou pense ; il n’ose en général pas parler de ce qu’il vit. C’est du reste une situation assez classique pour les enfants en bas âge qui vivent des évènements troublants, comme le décès, le handicap d’un frère ou d’une sœur. Nous y reviendrons.
b. Le rang de naissance n’est pas respecté
La famille se constitue avec l’arrivée successive des enfants. L’adoption, l’accueil familial et la recomposition familiale peuvent cependant bouleverser cet ordre chronologique et faire basculer l’équilibre. Parfois, le fonctionnement familial lui-même modifie le rang.
Il arrive ainsi qu’un second joue le rôle d’aîné fonctionnel : peut-être l’aîné ne prend-il pas sa place, est malade, inquiète ses parents ; peut-être son cadet a-t-il voulu usurper la place de premier, et a-t-il été aidé en cela par une alliance avec l’un des parents ou des grands-parents ? Enfin, il se peut que l’aîné sente que le parent est plus à l’aise avec le second, ce qui augmente sa jalousie ; l’aîné culpabilise, réprime son agressivité et laisse la meilleure place à l’autre.
À l’inverse, un cadet peut être perdu quand l’aîné quitte la maison pour une absence prolongée ou définitive.
Lors de la recomposition familiale qui suit une séparation, l’aîné qui était devenu le confident du parent et le soutien de fratrie au prix de son isolement social, perd tout pouvoir et toute utilité. Les alliances changent. Il accumule les pertes, surtout s’il est détrôné de sa place d’aîné par un frère ou une sœur « improvisé(e) ». Il se voit mis à une place d’espion par l’autre parent qui désire savoir ce qui se passe dans le nouveau ménage de son ex- conjoint. Comment reconnaître ses mérites et évaluer les parts de responsabilité à conserver pour qu’il trouve peu à peu une autre place (Siméon, 1999) ?
Il est culpabilisant d’« attaquer » un plus faible. L’aîné éprouve régulièrement ce sentiment à la naissance d’un puîné, de même que l’enfant sain d’une fratrie où il y a un enfant handicapé ou en difficulté psychologique, surtout si ce dernier est plus âgé. Des questions de loyauté au rang dans la fratrie interviennent alors pour protéger et ménager en quelque sorte la place d’un aîné handicapé. Tout se passe comme si l’enfant sain devait lui rester fidèle en se montrant plus handicapé, plus en souffrance que lui : il se sent en faute s’il réussit, culpabilise et déprime. À l’adolescence, ce processus peut mener à l’autodestruction, la dépression ou l’adoption de conduites à risques pour laisser à l’aîné son rang dans la fratrie. Dans le cadre de la prévention menée à domicile auprès de familles ayant un jeune enfant handicapé, Sagredo (op. cit.) observait déjà que même les petits enfants ralentissaient leur course lorsqu’ils arrivaient à hauteur d’un aîné trisomique, moins débrouillard pour marcher. De plus, le cadet est parfois vu comme la « prolongation » d’un aîné handicapé, comme la partie normale manquant à l’aîné. Après la naissance d’un enfant handicapé, l’arrivée d’un puîné bien portant constitue paradoxalement un défi particulier (Michalegko, 1991) : son développement ravive à chaque étape la douleur liée aux incapacités de l’aîné, comme si le cadet devenait soudain le « grand frère » ou la « grande sœur ». Le développement du plus jeune réjouit et provoque en même temps soudain de la tristesse. De plus, l’aîné sert de repère pour critiquer le second qui, toujours, pourrait faire mieux. Le cadet n’a que peu d’espace de reconnaissance personnelle, et s’imagine devoir respecter le rang dans la fratrie. Tout se passe comme si personne ne pouvait croire au bonheur, comme si la règle familiale était : « si on quitte, on abandonne ; on ne peut penser à soi si un frère ou une sœur va mal ».
Pour reprendre sa place d’aîné, les moyens sont parfois trouvés par tâtonnements.
Des parents consultent pour leur aînée qui présente des peurs incontrôlables qui les obligent à rester à ses côtés. La première hypothèse avancée est celle d’une peur liée à des séparations. Après quelques entretiens, il apparaît que le symptôme principal est l’agressivité de l’enfant, notamment envers ses frère et sœur plus jeunes. Elle n’arrête pas de leur donner des ordres et de rappeler les règles qu’elle-même ne respecte pas. C’est alors que j’apprends que le second a suscité beaucoup d’inquiétude lors de la grossesse et dans la petite enfance, qu’il a dû recommencer sa troisième maternelle et que maintenant, tout semble rentrer dans l’ordre au niveau de son retard. Les peurs de l’aînée avaient débuté au moment de la « réussite » du second. Peut-être cherchait-elle ainsi à retrouver sa place.
c. Mythe de la non-différence entre enfants
Ce mythe est souvent construit en lien avec des souffrances vécues dans les relations fraternelles de la génération précédente : un parent a un frère ou une sœur handicapé(e), gravement malade, toxicomane, décédé… Envie de réparer les injustices vécues, de réussir là où il a eu l’impression d’échouer avec son frère ou sa sœur, rivalité avec son propre parent jugé incompétent dans l’éducation des enfants ? L’angoisse sous-jacente peut devenir motrice. Ne faire officiellement aucune différence entre ses propres enfants deviendrait la garantie, ou plutôt donnerait l’illusion de ne pas reproduire les schémas antérieurs, les souffrances passées. Beaucoup de parents refusent de reconnaître les différences, même s’ils les sentent intensément. Dans le regard des enfants, ils imaginent un reproche et s’en sentent responsables, voire coupables. Les parents qui veulent offrir exactement les mêmes choses à chacun de leurs enfants seront quand même contestés : une friandise identique pourra susciter des tensions. À vouloir ne reconnaître aucune différence, on attise le sentiment d’injustice car les enfants continuent à faire des comparaisons. Quelle est la place spécifique de chacun d’eux ? Le souci explicite de faire exactement pareil est à différencier de celui de ne pas commettre d’injustice.
Une maman consulte pour les disputes intenses entre ses deux enfants âgés de 9 et 5 ans. Elle préfère venir seule, en « éclaireur ». L’aîné des enfants cherche à dominer le cadet, surtout depuis que ce dernier marche. Le père, dont le frère est mort d’overdose, s’efforce de réussir, espérant peut- être ainsi trouver la reconnaissance qu’il n’a jamais reçue. Dans sa famille d’origine, toute l’attention était tournée vers le frère cadet qui a présenté des problèmes scolaires et de comportement. Pour effacer les injustices subies, le père donne tout en double : si un enfant fête son anniversaire, l’autre reçoit un cadeau équivalent. La mère, fille unique, en vient à penser que malgré son souhait, elle aurait dû n’avoir qu’un seul enfant. Elle semble privilégier l’aîné qui réussit bien à l’école. Les professeurs s’inquiètent pour le plus jeune qui s’agite et semble ne pas comprendre les consignes. La psychologue de l’école avait déjà, à juste titre, suggéré de faire des différences entre les enfants. Émotionnellement, cela paraissait impossible pour les parents. De plus, il était hors de question pour la mère, qu’une autre psychologue consultée précédemment, interroge le père sur sa fratrie en présence de l’enfant. Souffrance, injustice, envie de réparer, de réussir ce qui n’a pu se vivre à la génération précédente, telles sont les hypothèses... mais, le travail thérapeutique nécessitera tout un accompagnement émotionnel pour permettre une élaboration psychique.
Les différences sont flagrantes quand il s’agit d’un enfant handicapé ou, en famille d’accueil, et il nous paraît nécessaire d’encourager à en parler ouvertement, pour nommer la réalité, ce qui très souvent étonne ou choque, car cela va à l’encontre de la règle familiale de ne pas faire de différence. Faire comme si les enfants étaient pareils sonne faux, et ces derniers le perçoivent parfaitement. Cette règle sera sans cesse testée par les uns et les autres, peut-être pour vérifier la cohérence entre ce qui est dit et le ressenti, et pour revendiquer une place particulière ; les disputes en témoignent.
Si on lui cache sa différence, son retard, son handicap, sa situation d’enfant en famille d’accueil, l’enfant vivra dans l’illusion et ne pourra s’adapter à sa réalité. C’est au prix de la souffrance liée à la prise de conscience qu’il va évoluer. Mais cela fait peur, et cette inquiétude est souvent construite sur la crainte de commettre des injustices, de ne pas en faire assez, de ne pas avoir « réussi » à guérir le handicap ou empêché le décès à la génération précédente.
Le paradoxe de l’accueil familial pourrait s’énoncer comme suit : accueillir un enfant comme l’un des siens alors qu’il n’est pas notre enfant. Comment faire co-exister le mythe familial de « l’unité », avec les nécessités pour chacun des enfants d’avoir une « vie privée » et de l’ « autonomie ». La fratrie peut s’aimer mais avoir des activités et des choix différents. Accueillir un enfant est l’affaire des parents : « l’histoire des parents les prédispose à des mouvements d’identification en partie inconscients, à la souffrance d’un enfant ayant des parents en difficulté, et à être persuadés que ses parents seront soulagés de le savoir entouré » (cf. David, 2001). Souvent, ils s’efforcent de ne pas voir les différences existant entre les enfants parce qu’ils en ont vécues eux-mêmes de trop injustes.
Reconnaître les différences, c’est par exemple construire le génogramme en indiquant la famille d’origine des enfants en accueil ou adoptés, et en signifiant que cet enfant a une autre histoire et des loyautés différentes à respecter, même si dans les faits, il a connu des traumatismes.
 
4. Sentiments divers
 
 
a. La jalousie
La jalousie a été largement étudiée de tout temps, comme l’indiquent de nombreux récits mythiques. Classiquement, l’agressivité peut être un moyen de tenter de chasser ce que l’autre reflète de soi et qu’on ne supporte pas : les côtés plus régressifs, plus handicapés… L’excès de jalousie a peut- être pour fonction d’en appeler à la différenciation. La jalousie de l’aîné est non seulement liée à la privation de l’attention maternelle, à la perte de sa place unique, mais aussi à tout ce qu’il observe autour de lui : il voit que le second se permet ce qu’il n’ose pas, que les parents se débrouillent mieux avec le puîné qu’avec lui, que ce dernier reçoit plus de câlins, devient plus facilement autonome ; il enrage, se culpabilise, ne peut exprimer ouvertement cette colère trop culpabilisante, fait des bêtises … peut-être pour tenter en vain de calmer sa culpabilité. Ces mécanismes sont majorés en cas de décès ou de handicap d’un frère ou d’une sœur. Un aîné peut s’imaginer qu’une maladresse de sa part est à l’origine de tout cela, que lui-même est coupable du décès ou du retard, dans une collusion fantasme /réalité.
Il arrive aussi qu’un frère ou une sœur considère l’autre comme la source de tous les problèmes familiaux. Il est alors presque impossible pour la fratrie de se montrer « solidaire », sauf face au monde extérieur ou en l’absence du « responsable ». C’est dans de telles circonstances que les liens de loyauté opèrent.
Lorsqu’un parent imagine n’entretenir de relation privilégiée qu’avec un seul enfant à la fois, c’est peut-être parce qu’il a été lui-même un enfant privilégié ou qu’il n’a pas eu de relations satisfaisantes avec ses pairs. Cette situation renforce le sentiment chez chaque enfant qu’il doit être exceptionnel pour plaire au parent, en même temps qu’elle attise la rivalité entre frères et sœurs.
«Celui-ci est un intellectuel, l’autre un manuel…» ou, quand l’entourage limite l’occasion d’apprendre : Si la fratrie est un lieu d’apprentissage à bien des égards, les parents, les frères et sœurs, et la famille élargie, peuvent aussi, sans le vouloir, en limiter la portée en définissant une fois pour toutes et dans leurs aspects complémentaires, les qualités des enfants : c’est ce que Viorst (1986) nomme la «désidentification». Ce néologisme désigne la distinction entre frères et sœurs, qui affecte à chacun des caractéristiques affectives et relationnelles inverses de celles de l’autre. Le discours familial sera donc : « l’un doit être stimulé, l’autre freiné ». L’« un » et l’« autre », sont opposés quant à telle dimension de la personnalité, survalorisée par l’environnement.
La désidentification est d’abord un mécanisme de défense contre la rivalité fraternelle en fournissant à chaque enfant une identité singulière, mais « égale ». La délimitation, la revendication d’une personnalité spécifique et nettement distincte de celle de ses frères et sœurs permet d’échapper au sentiment de venir en second – chacun a son territoire où il est premier – et au fantasme fratricide laissant imaginer que dépasser le frère ou la sœur équivaut à le tuer (Meynckens-Fourez, 1999a).
Mais ces frères et sœurs ne peuvent même plus s’imaginer capables de découvrir d’autres manières d’être ou de faire. « Ils mettront de longues et coûteuses années à se défaire de leurs étiquettes respectives, essayant de savoir “ qui ils sont vraiment ”. Cette quête de savoir “ qui on est vraiment ” et de sortir des étiquettes mises par nous ou par nos parents ou encore par la famille élargie, se poursuit souvent dans la dynamique de couple formé à l’âge adulte. Bien des thérapeutes omettent de questionner cela » (Tilmans- Ostyn, 1999a, p. 103). La recherche de différences à tout prix avec construction d’un faux-self peut se rejouer dans les relations intimes au prix de tout « casser » pour affirmer sa différence.
Nous retrouvons aussi ces phénomènes en famille d’accueil ou en institution. Spontanément, on a tendance à comparer les enfants d’une même fratrie, et il devient très difficile de parler de l’un d’eux sans évoquer le frère ou la sœur placé(e), comme si le récit à propos du premier était « contaminé » par l’autre. Il est malaisé de « penser un enfant à la fois » comme évoqué dans la « rêverie maternelle » (Bion, cité par Sandri, 1991).
Nous préconisons de ne parler que d’un seul enfant à la fois, en prescrivant par exemple de rechercher une qualité et une difficulté qui lui sont propres, sans faire référence à un autre membre de la fratrie ; on est amené ainsi à prendre la position d’un observateur qui ne connaîtrait pas l’existence de racines identiques et qui pourrait dès lors découvrir du neuf et favoriser le développement de ressources cachées. Autre chose est d’aider la fratrie à penser à son histoire commune.
Comment reconnaître les différences, sans que les enfants s’en chargent et sans risquer de tomber dans le piège de la « désidentification » ? L’enfant en famille d’accueil ou adopté revendique à sa façon, la plus souvent cachée et symptomatique, sa loyauté envers sa famille d’origine.
b. La confusion
En général, « les enfants en-dessous de six ans prennent les choses comme elles viennent » (Kébers, 1991) et n’ont pas l’air trop affectés par les événements. L’enfant de deux ou trois ans, qui vit une épreuve, comme la naissance d’un frère ou d’une sœur handicapé(e) ou un décès, sent que l’ambiance se dégrade, voit que tout bascule autour de lui, que papa et maman ont changé, mais il ne comprend pas vraiment ce qui se passe. La plupart du temps, il ne possède pas d’équipement langagier suffisant ni l’audace pour interroger les parents sur les raisons de leurs absences éventuelles, du silence, des comportements qui ne sont « plus comme avant ». Pourtant, il perçoit bien la douleur et la tristesse. C’est un peu comme si tout lui passait au-dessus de la tête : il constate des faits, des interactions, sent un climat, une ambiance, mais ne comprend rien. Il n’est pas rare qu’il se dise : « je suis le délaissé, que vais-je pouvoir faire pour attirer l’attention ? » Sa réponse peut consister à « faire l’idiot », inquiéter ses parents par des troubles scolaires ou comportementaux, ou encore il va développer les capacités utiles pour prendre celui qui est fragile en charge, espérant peut-être recevoir enfin la reconnaissance attendue, ou éviter l’abandon (Miller, 1983).
Il (ou elle, bien plus souvent) devient expert dans la prise en charges de l’enfant handicapé, et risque de se retrouver plus tard, en compétition majeure avec la mère souvent infantilisée. Le handicap a entraîné une rupture dans le mode de vie familiale. Un sentiment de confusion chez cet enfant (qui durera encore à l’âge adulte) s’oppose à la clairvoyance des frères et sœurs plus âgés. L’une des façons de recevoir de l’attention est de s’occuper du petit handicapé et peut-être par là, indirectement, de protéger sa mère en devenant hyper-compétent, en donnant sans rien recevoir (Meynckens- Fourez, 2003b). Ce mécanisme d’hyperfonctionnement se rejouera plus tard dans le couple ou avec les enfants.
On peut observer des phénomènes semblables lorsqu’un membre de la famille est mis ou s’est mis en dehors d’elle, et ne détient pas des informations gardées secrètes : il n’est pas dans le coup, se retrouve volontairement ou non mis de côté, comme nous l’avons évoqué plus haut. Le manque de confiance dans ses perceptions propres, la confusion, voire même des troubles de la pensée, risquent alors d’envahir celui qui ainsi « ne sait pas ». Là aussi, le plus souvent, il s’agit d’un cadet qui a conservé le souvenir d’impressions, d’une ambiance, sans en comprendre le bien-fondé. Ce mécanisme engendré dans l’enfance peut se poursuivre à l’adolescence : il se rappellera alors de faits, mais ne s’autorisera jamais à en interroger le sens. C’est ce que nous découvrons lors de thérapies familiales avec ces enfants devenus adolescents ou adultes : « ah oui, je ne savais pas ».
Si parfois personne n’a jugé bon de leur expliquer quoi que ce soit, dans d’autres cas, il y a eu une réelle volonté de cacher un fait à un enfant en particulier. Nous avons trouvé une description remarquable du « patient qui ne sait pas et qui est maintenu dans l’ignorance des faits importants concernant sa vie » dans un texte de Matteo Selvini (1997). Il montre de quelle manière cette « mise à l’écart » entretient une méconnaissance de la réalité familiale et est source de souffrance pour le patient. Cet auteur préconise que la divulgation du « secret » ne se fasse qu’à certaines conditions, notamment qu’elle ait lieu dans le cadre d’un processus thérapeutique.
 
5. Considérations thérapeutiques
 
 
La fratrie est une porte d’entrée qui ne culpabilise pas les familles et qui constitue dès lors un levier thérapeutique intéressant. La résilience pourrait être proportionnelle à la reconnaissance de la place et du rôle de chacun, à la capacité du thérapeute à créer un sens nouveau, à « redistribuer les places » d’une manière plus équitable entre frères et sœurs.
Comment oser interroger plus rapidement le rang dans la fratrie, les liens entre la situation prétexte à la consultation et les relations fraternelles des enfants, des parents… Les liens fraternels à la génération des parents se répètent-ils sur la scène conjugale ou dans les interactions parent-enfants ? La rivalité entre un parent et un grand-parent s’inscrit-elle dans une relation concurrentielle autour de la prise en charge d’un frère ou d’une sœur handicapé(e) ou en souffrance psychologique à la génération des parents ? Assez rapidement, nous tentons d’élaborer des hypothèses sur le rôle joué par chacun au sein de sa fratrie, de sa famille. Celui de protecteur par exemple, sera repris avec le conjoint, voire avec un enfant qui risque de compter éternellement sur le soutien de ce parent apparemment si compétent. Comment reconnaître la pertinence d’un rôle tenu à une époque, à un stade de vie, et en même temps envisager les conséquences et risques de son abandon ?
Quelques fils rouges traversent notre clinique. D’où l’enfant tient-il son pouvoir et qui le soutient dans la réalité et dans l’imaginaire ? Comment changer les relations, les séquences interactionnelles pour modifier la manière dont chacun vit les événements ? Au travers de ses symptômes, qu’est-ce que l’enfant exprime de la souffrance cachée voire indicible de ses parents ?
a. Thérapie familiale ou individuelle
Nous restons particulièrement attentifs au respect du rang dans la fratrie. Il nous paraît nécessaire d’envisager les risques représentés par la restauration du rang dans la fratrie pour le fonctionnement global de celle- ci et de chacun de ses membres. Les enfants comprennent bien l’importance de cette démarche, mais un tel changement reste difficile. Il implique toujours des modifications d’alliances, la poursuite d’un processus de différenciation, l’accomplissement de deuils, l’expérimentation d’une autre place. Souvent, nous énonçons l’hypothèse qu’il semble que plus ou moins inconsciemment, un membre de la fratrie se comporte comme s’il laissait la meilleure place à un autre. Cette provocation envers l’enfant déclaré « difficile », tente de le mobiliser, de lui faire entrevoir les facettes volontaires de son comportement, de lui signifier que peut-être cette « meilleure » place pourrait être partagée, de le faire réagir contre ses habitudes.
Comment permettre à chacun de reconnaître les différences sans danger, en particulier dans les situations où un enfant présente des difficultés psychologiques, est en accueil, voire handicapé ?
Pour grandir, nous avons tous besoin d’une dose d’affirmation de soi. L’inhibition de l’agressivité peut être liée à la culpabilité. Ayant observé la relation entre un frère ou une sœur et un parent, un enfant peut se jurer d’agir tout autrement. Si un aîné est agressif, se fait sans cesse réprimander, son cadet peut mettre un point d’honneur à prendre son contre-pied en réprimant toute agressivité, en essayant d’être parfait sans toutefois y arriver toujours, en évitant aussi de peiner plus le parent.
Une jeune fille avait intégré le message : « Ne deviens pas comme ton demi-frère qui a décroché de l’école, s’est drogué, et ne trouve toujours pas sa place dans la société ». Elle avait bien compris les reproches adressés à ce dernier, perçu à quel point leur mère avait été détruite. Inhiber toute agressivité était sa solution, au point de ne plus rien oser entreprendre. En même temps, une loyauté au rang dans la fratrie, malgré l’irritation provoquée par ce demi-frère, entraînait le message implicite : « tu n’es pas tout seul », « je ne réussis pas si bien que cela ». Jusqu’où peut-on s’expliquer sans risque de rupture comme à la génération précédente ? Comment liquider sa dette envers ce demi-frère qu’on n’a pas choisi ? Quel autre type de soutien le parent peut-il recevoir ?
b. Séances avec la fratrie
Recevoir la fratrie, parfois en alternance avec des séances destinées aux parents ou à la famille, offre un espace différencié où d’autres paroles seront prononcées. Souvent, nous percevons que frères et sœurs se posent les mêmes questions à propos de la famille, du couple des parents, et de l’ambiance ; en même temps, ils s’expriment avec plus de retenue qu’en présence des parents, comme si le contexte les gênait. Est-ce dû à un plus grand contrôle de l’agressivité face au thérapeute devenu un « ennemi » extérieur commun, ou une inhibition en l’absence des jeux d’alliances possibles avec les parents, ou encore, chacun se sent-il renvoyé à lui-même et élabore-t-il plus son agressivité devant le thérapeute ? Quoi qu’il en soit, nous observons alors plutôt l’expression de sentiments agressifs que le « lancer » de pulsions agressives. Nous entendons aussi le mal-être de l’un des enfants, tenu par un autre de garder un secret vis-à-vis des parents. Ce secret suscite beaucoup d’angoisse lorsqu’il est lié à une transgression dangereuse sur le plan vital. Parfois, ces rencontres permettent de rétablir une frontière autour du sous-système de la fratrie, et d’évoquer différemment les relations parents-enfants.
Recevoir la fratrie est d’autant plus indiqué qu’il y a des disputes tenaces entre frères et sœurs, souvent proportionnelles aux jeux d’alliances, aux privilèges accordés « en cachette » à l’un ou à l’autre. Au-delà des luttes intestines, tout l’art sera de tenter de décoder un « dénominateur commun » qui mobilise chaque frère et sœur différemment. Comment recréer un sentiment d’appartenance là où on ne peut voir qu’agressivité, jalousie, et violence aussi ? Au-delà de l’agressivité, de la tristesse, du rejet, des différences flagrantes, quelles sont les valeurs, réflexions ou émotions en présence ? Tout se passe comme si le comportement radicalement différent de chaque germain était une manière personnelle d’exprimer ce qui est commun sans en être pour autant conscient. L’exacerbation des comportements rend compte d’une réaction à un même phénomène. Chacun réagit à l’attitude de l’autre, « râle » devant l’alliance d’un frère ou d’une sœur avec un parent, ou contraire, pressent que cet autre pourrait détruire un parent. Il ne réalise pas à quel point tous sont touchés par les mêmes choses : « Frère curé, frère voleur », tous deux mobilisés par la question du respect d’autrui.
Suite au décès de leur maman, deux garçons se retrouvent avec l’exacerbation de leur comportement habituel, l’un obsessionnel, l’autre agité et agressif. Le dénominateur commun est ici le contexte du deuil, douloureux aussi pour le père. C’est ce qui les rassemble, malgré leurs disputes et leurs différences. Le temps d’élaboration ainsi qu’un rituel peuvent les aider à dépasser ces moments si difficiles qui ne s’oublient pas.
En cas de tensions extrêmes où tout regard pourrait « assassiner » l’autre, une entrée possible serait de demander comment chaque frère et sœur présenterait l’autre à un copain. Ce sont plus souvent les qualités qui sont alors mises en avant. La loyauté envers une certaine image de la fratrie se manifeste à ce moment-là, et restitue un zeste d’appartenance. Mais, soulignons que la loyauté n’est pas l’amour.
Les parents de deux fillettes de 9 et 5 ans estimaient que l’aînée devait montrer plus de compassion envers sa cadette qui présentait un retard de développement. Au cours des séances de fratrie, nous avons senti à quel point l’aînée voulait bien faire, prenait soin de sa sœur, et culpabilisait. Lors de l’un de ces entretiens fait à sa demande, l’aînée a abordé certains comportements sexuels de sa sœur qui la dérangeaient. La cadette a vraiment pu écouter et intégrer le message de l’aînée qui s’exprima avec beaucoup de délicatesse.
Dans le cadre de fratries comportant un enfant handicapé, un travail avec des groupes de fratrie peut favoriser l’expression et l’élaboration des affects. En effet, si « l’expression pour l’expression fait des asociaux » (Charneux, 1985), l’agressivité censurée peut miner l’individu ou au contraire, se transformer en vengeance.
Certaines institutions se spécialisent dans l’hébergement de fratries. Reconnaître l’existence d’une fratrie, lui offrir un espace privilégié pour ritualiser l’appartenance, élaborer les questions qui touchent à l’histoire commune et particulière de chaque frère et sœur, permet de renforcer les sentiments d’identité de tous. Rien n’est simple en la matière, et encore moins les questions institutionnelles que cela soulève.
c. Le couple
Le partenaire choisi rappelle souvent « un frère ou une sœur, avec ce qui m’attire en lui (par exemple, sa force) et la peur ancienne que ce frère ou cette sœur inspirait » (Tilmans-Ostyn, 1999b). Les phénomènes de projection concernent aussi la fratrie. Au thérapeute de tenter de déjouer les nœuds paradoxaux retrouvés au cœur des liens intimes et qui s’apparentent aux doubles contraintes réciproques (Elkaïm, 1989). Tout l’art sera de remettre l’individu en position de choix, tout en respectant sa loyauté envers la famille d’origine.
Une maman attaque sans cesse son mari estimé insuffisamment à la hauteur à son goût. Nous faisons le rapprochement avec un frère « parfait », décédé dans la fleur de l’âge.
d. Frère ou sœur comme co-thérapeute
Adopter un frère ou une sœur comme co-thérapeute, peut dynamiser le travail familial. Souvent il s’agit d’un enfant particulièrement sensible à la douleur d’un parent dont il est proche. Cette souffrance trouve son origine dans ce qu’un parent a vécu antérieurement et qui lui paraît indicible ou dans des difficultés vécues actuellement avec un enfant. L’« enfant co-thérapeute » noue des liens proches ou conflictuels avec l’enfant-problème. Ce dernier doit faire face non seulement à la rivalité fraternelle mais aussi à l’alliance, voire à la coalition entre le frère ou la sœur et le parent. À la frontière entre le sous-système parental et fraternel, l’« enfant co-thérapeute» a souvent tout compris, veut aider l’un et l’autre, et pourra donner des éclairages intéressants pour la thérapie. Il appuiera sur la pédale de frein quand il sentira le danger. Comment l’aider à se différencier dans un second temps, et à trouver une autre place ? Minuchin (1979, réédité en 1998) soulignait, à ce sujet, l’intérêt de porter son attention sur l’enfant trop parfait.
Dans le service de pédopsychiatrie où nous travaillons, nous rencontrons occasionnellement des frères et sœurs en présence d’un patient hospitalisé, pour leur permettre d’exprimer leurs attentes vis-à-vis de ce dernier. Lors de ces entretiens familiaux, cette fratrie s’avère parfois mieux placée que les parents pour expliquer ce qui ne va pas, et elle sera écoutée d’une autre façon par le jeune patient. Elle peut aussi apporter un réel soutien, mais nous avons aussi à inviter ces frères et sœurs à s’autoriser un espace personnel, à ne pas se plier à tous les caprices du patient. Nous les prenons comme co-thérapeutes, car leur éclairage au niveau des relations familiales nous donne des indications sur ce qui se rejoue dans l’institution, notamment dans le groupe de pairs (Meynckens-Fourez, 1999c).
e. Supervisions
Il nous arrive de tenter de comprendre la place que le professionnel occupe dans son institution, en lien avec celle qu’il a eu dans sa fratrie, et avec la façon dont il a pris le pouvoir dans sa famille d’origine. Chaque membre d’une équipe est facilement amené à rejouer avec ses collègues ou dans la relation clinique, un rôle appris depuis toujours (cf. Goldbeter-Merinfeld, 1985). Dans le cadre d’une supervision d’équipe, nous interrogeons ces phénomènes en suggérant à chaque participant de mener une réflexion personnelle. Libre à lui, s’il le désire, de la partager dans le groupe. En général, nous parlons de ce qui se rejoue dans l’« ici et maintenant », mais nous protégeons l’intimité et l’histoire de la personne. « La confusion des contextes engendre la confusion des communications » (Selvini-Palazzoli et al., 1990).
Au sein d’une équipe, on peut se surprendre à être un excellent « second » mais un exécrable « premier », à chercher appui dans la hiérarchie en disqualifiant ses collègues, à être celui qui comble les manquements, qui fonce tête baissée sans tenir compte des autres, qui cherche à se faire bien voir ; on peut se présenter comme le clown de service, celui qui ne sait jamais rien, qui « fait la bête »… Y a-t-il des liens entre ces attitudes et notre fonctionnement dans la famille d’origine ? Identifier pour soi ces phénomènes, apaise : on est plus à même de comprendre les messages que les collègues nous renvoient et qui nous irritent… Les attitudes sont tellement spontanées qu’elles échappent à leurs auteurs. On quitte ainsi l’aire des reproches adressés entre collègues.
Il n’est pas rare de rencontrer dans une équipe, quelqu’un de très bien organisé, qui prend tout en charge, sur lequel finalement tout le monde se repose. Cette personne finit par détenir un pouvoir important, tandis que les autres se mettent à sous-fonctionner et n’imaginent plus avoir le droit à la parole. Le premier décrète qu’il a besoin d’organiser, il énonce très clairement ses limites (et ce, avec un ton qui n’admet en général pas de réplique), sans quoi, cela l’angoisse. De toute façon, il n’entend pas les remarques du style : « tu prends trop de place », « face à toi, je n’ose rien dire », car la réponse immédiate est : « je ne vais pas me taire, l’autre n’a qu’à prendre sa place ». Souvent d’ailleurs, avec le temps, ce professionnel se retrouve proche de la direction : bras droit remarquable, il verrouille un peu plus le système. Nous ne pouvons nous empêcher d’y voir une réaction à l’angoisse, un sur-fonctionnement en opposition à d’autres qui sous- fonctionnent (cf. Bowen, 1984). L’angoisse reste ici le moteur bien plus qu’un certain degré de « différenciation du soi ». Les choses risquent de s’envenimer car chacun reste dans le registre du fonctionnement émotionnel… Pour l’interlocuteur, il devient d’autant plus difficile de s’exprimer qu’il connaît bien le rôle de celui qui sous-fonctionne, qui a appris à se taire et à avoir besoin d’un temps de réflexion avant de s’exprimer ou d’agir. Parler du « mode d’emploi » de chacun et permettre de se situer dans la relation à l’autre, encourage un dialogue plus constructif.
Un petit dernier peut ne pas se sentir à la hauteur, ni assumer une position de direction même si dans les faits, le travail est bien réalisé… À un moment donné, quelque chose va « coincer ». Remis en question, il ne peut imaginer avoir une certaine consistance : soit, il se montre fragile, soit il veut relever le défi au risque d’être tendu et d’écraser les autres. Faire des liens avec sa position dans sa famille d’origine, dans le cadre d’une supervision individuelle, favorise la prise de recul.
Un professionnel peut aussi être conduit à s’interroger sur ce qui se rejoue dans sa pratique clinique. Nous citerons ici une puéricultrice : « Il m’est arrivé de sentir une émotion forte face à un enfant qui me « faisait penser » à mon frère. L’espace d’une fraction de seconde, j’étais avec mon frère et non pas avec l’enfant réel en face de moi. Une telle situation présente le risque que l’émotion intime « parasite » l’acte professionnel avec l’enfant présent (Olela, 2003).
 
6. Conclusions
 
 
Nous avons donc voulu montrer différentes manières dont la place dans la fratrie colore les dynamiques relationnelles.
Mais, les fratries ne sont-elles pas conduites à disparaître ? L’avenir nous le dira…
 
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·  MILLER A. (1983, éd. allemande 1979) : Le drame de l’enfant doué. PUF, coll. Le fil rouge, Paris.
·  MINUCHIN S. (1979, réédition en 1998) : Familles en thérapie, Erès, Toulouse.
·  OLELA S. (2003), La fratrie est-elle le « parent pauvre » de nos réflexions pédagogiques? Petite Enfance, Pro Juventute : 50-57, Lausanne.
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·  SELVINI M. (1997) : Secrets familiaux  : quand le patient ne sait pas. Thérapie Familiale 18 (2) : 109-125, Genève.
·  SIMEON M. (1999) : Que sont les fratries devenues dans les séparations et les recompositions? in TILMANS-OSTYN E. & MEYNCKENS-FOUREZ M.  : Les ressources de la fratrie (pp. 139-163), Erès, Toulouse.
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·  VIORST J. (1986) : Les renoncements nécessaires. Tout ce qu’il faut abandonner en retour pour devenir adulte. Robert Laffont, Paris.
 
NOTES
 
[1] Pédopsychiatre, Thérapeute familiale, Formatrice à l’approche systémique et à la thérapie familiale (CEFORES). Responsable du groupe « Institutions » au Centre Chapelle-aux-Champs, Bruxelles. Directrice médicale à Feux-Follets, Hôpital pédopsychiatrique, Huppaye, Belgique.
[2] CEFORES  : CEntre de FOrmation et de REcherche en Systémique (Formation à l’intervention thérapeutique systémique et à la thérapie familiale) du Centre Chapelle- aux-Champs de l’Université Catholique de Louvain.
[3] Séminaire donné dans le cadre de la semaine sur la « violence » organisée par le CEFORES du 16-02-04 au 20-02-04 au Centre Chapelle-aux-Champs, UCL.
[4] La « prescription invariable » propose la poursuite de la thérapie familiale avec les parents uniquement. Ceux-ci doivent s’absenter du domicile au même moment, sans l’annoncer aux enfants. Chaque parent note ensuite toutes les réactions observées chez chacun des enfants.
[5] Atelier sur « La fratrie de l’enfant handicapé » lors du congrès : « Les traumatismes au quotidien  : les comprendre, les traiter, les prévenir », Saint Malo (Pégase Processus de Saint Brieuc, 10 et 11 octobre 2002).
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