2004
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
Frères et sœurs au croisement des temps et des lieux
Edith Goldbeter-Merinfeld
[1]
L’appartenance à une fratrie se manifeste par un tissage des histoires des
germains qui recèle un nombre élevé de points d’intersection : temps partagés par
les enfants issus des mêmes parents, en des lieux spécifiques communs. L’absence
de telles intersections et des rituels qui y sont associés et qui les gravent dans le
terreau de la mémoire, fragilise le développement des individus. Quelques exemples
cliniques donneront lieu à l’ébauche de pistes thérapeutiques.
Mots-clés :
Fratrie, Narration, Histoire partagée, Lieu familiaux communs, Rituels.
Belonging to a sibling bond is apparent trough the weaving of sibling’s
individual stories that cross in various points: sharing of times in common places.
The absence of such intersections and associated rituals that print then in memories
makes individual development more vulnerable. Some clinical examples will allow
the author to give some therapeutical perspectives.
Keywords :
Sibling, Narration, Shared history, Common family locations, Rituals.
Toman (1987, 1988) a étudié de près les différentes constellations
familiales et les a répertoriées en fonction du nombre de germains, de l’ordre
dans lequel ils se succèdent, selon leur sexe et les écarts d’âge. Il considère
que les rangs et sexes des germains les prédisposent à certains types
d’attitudes dans la vie. Il propose le « théorème de duplication » selon lequel
chaque individu s’appuie sur les expériences vécues dans sa famille d’origine
et dans sa fratrie en particulier pour construire (et donc tenter de dupliquer)
ses nouvelles relations durables. Il souligne qu’on tend à être plus heureux
et plus fortuné dans les relations permanentes qui ressemblent le plus à des
relations vécues antérieurement, en particulier dans la famille d’origine.
Cela implique pour lui qu’un couple aura plus de chance d’être harmonieux
si chaque partenaire ressemble à un membres de la fratrie de l’autre, le couple
idéal étant celui ou chacun retrouve chez l’autre des rôles complémentaires
analogues à ceux existants dans sa fratrie.
De plus, cet auteur considère que nous transférons sur les nouvelles
personnes une relation originellement vécue dans notre famille.
Le cognitiviste Frank Sulloway (1999) est intéressé lui aussi par
l’influence de l’ordre des naissances dans les fratries sur le devenir de ses
membres. À partir de l’étude de 6000 biographies de personnes issues de
l’histoire occidentale, il a déduit un certain nombre de points :
- les germains ayant grandi ensemble possèdent des personnalités aussi
différentes que des individus sans aucun lien de parenté.
- L’ordre de naissance constitue un facteur essentiel pour mesurer ces
différences et déterminer le statut de chacun dans la cellule familiale.
- Il est naturel que les aînés incarnent de façon plus marquée le pouvoir
et l’autorité : arrivés les premiers dans la famille, ils utilisent leur
supériorité physique pour défendre leur position. Par rapport à leurs
cadets, ils se montrent plus autoritaires, dominateurs, ambitieux,
jaloux de leurs privilèges, défensifs.
- Défavorisés par le système familial, les puînés seront plus enclins à
remettre en cause le statu quo, voire à développer une « personnalité
révolutionnaire ».
Le modèle de Toman et les apports de Sulloway sont riches, mais
présentent cependant le risque d’être utilisés comme des typologies rigides,
réductrices et peu nuancées dans une pratique fondée sur une vision
déterministe des relations (Goldbeter-Merinfeld, 1996).
J’ai eu l’occasion d’évoquer avec les membres d’un Quatuor leurs
liens. Remarquons que de nombreux quatuors de musique classique sont
constitués de membres de fratries (Hagen, Danel, etc. ). Ils partagent une
histoire commune, des lieux communs et considèrent que le fait d’avoir
grandi dans une fratrie les aide beaucoup : il est important qu’ils respectent
leurs différences en veillant à préserver les intimités respectives, ce qui n’est
guère facile. Les rituels des concerts et des répétitions ponctuent leur
évolution parfois dès l’enfance. Le premier violon et l’alto sont en général
des meneurs alors que le second violon se doit d’être flexible et attentif.
Meynckens-Fourez (1999, p. 63) souligne que si la fratrie est un lieu
d’apprentissage, le milieu familial peut aussi limiter cette opportunité même
à son insu en « définissant une fois pour toutes les qualités de chacun des
enfants en réciprocité » (cf. la désidentification définie par Viorst, 1986).
Fratrie et thérapie familiale
Trop souvent, les thérapeutes de famille font l’impasse de la fratrie
pour se concentrer sur la triade père-mère-enfant lorsque c’est ce dernier qui
est désigné comme patient. Ils sont encouragés en cela par les parents : « ses
frères et sœurs ne sont pas concernés », voire « pas au courant du problème. »
« Ils souffrent déjà assez pour qu’on ne leur inflige pas ces séances », « Ils
sont trop petits, trop fragiles, ils prennent déjà les choses suffisamment à
cœur », « J’ai peur que la petite qui a l’air si épanouie perde sa sérénité si elle
participe aux rencontres avec le thérapeute », etc.
De leur côté, les thérapeutes sont soulagés d’avoir moins de monde à
leur séance, moins de difficultés car moins d’interactions à appréhender. Ils
considèrent parfois que moins il y a de monde aux séances, plus limpide sera
la vision du problème et mieux ciblées apparaîtront leurs interventions.
Ils perdent ainsi la ressource possible du cothérapeute spontané (cf.
Minuchin & Fishman, 1981) et la possibilité d’avoir les commentaires naïfs
et riches d’un frère ou d’une sœur. Il arrive aussi que ce soit le membre de
la famille le plus en souffrance et le plus perturbé qui est ainsi absent, le
thérapeute ne se doutant parfois jamais de ce secret recouvert par les
problèmes plus superficiels d’un patient ostensiblement désigné qu’on lui
présente.
Les germains
[2] ne sont-ils pas précisément de précieux témoins… et
des acteurs privilégiés, leur présence ayant modulé ce qu’ils ont observé de
la scène familiale où les projecteurs éclairent surtout la triade formée par les
parents et l’un de leurs frères ou sœurs.
Fratrie et développement familial
Mais avant d’aborder le domaine de la thérapie, considérons certains
aspects des fratries qui vont participer à l’évolution des liens familiaux.
Rappelons que les liens fraternels dépassent généralement en longévité
de vingt à trente ans les liens qui nous unissent à nos parents : ils demeurent
une constante en dépit de l’âge, des divorces et des enfants qui grandissent,
en dépit aussi des ruptures qui peuvent se produire entre frères et sœurs
(Goldbeter-Merinfeld, 1996).
Le lien fraternel est imposé et non choisi. La rupture est très difficile,
car elle signifierait l’éloignement du groupe familial dans son entier pour
l’un des germains (Widmer, 1999, p. 34). Comme le précise Muriel
Meynckens-Fourez (1999, p. 37), les frères et les sœurs sont des personnes
qui « ne se sont pas choisies, n’ont pas décidé de se retrouver dans la même
famille et ne savent pas « divorcer ».
Ces liens dits horizontaux, par contraste avec ceux, verticaux, qui
unissent des membres de générations différentes tels des parents à leurs
enfants, sont multiformes et complexes. Ils ne prennent pas la même
coloration selon la perspective qui guide leur observation : Yvonne Castellan
(1993) par exemple distingue le sous-groupe des enfants – envisageable
seulement par rapport aux parents et où « les échanges psychologiques
suivent des lignes de force verticales » – du sous-groupe des germains :
ceux-ci « forment entre eux un autre système d’échanges, et même si certains
nœuds de ce système se forment par rapport aux parents, c’est bien entre eux
que se joue la pièce. » (p. 81)
Aux yeux de l’observateur extérieur, la fratrie semble le plus souvent
vivre une enfance dans des lieux identiques et dans les mêmes temps. Ainsi
se renforce la croyance que les frères et sœurs partageraient une mémoire
unique…
Attias-Donfut et al. (2002, p. 211) citent les travaux de Maurice
Halbwachs (1950) sur la mémoire collective : la mémoire familiale, comme
toute mémoire commune, ne se façonne pas dans la juxtaposition ou la
sédimentation des souvenirs individuels, mais dans leur convergence et leur
résonance. Halbwachs (1950) écrit : « Pour que notre mémoire s’aide de
celle des autres, il ne suffit pas que ceux-ci nous apportent leur témoignage,
il fait encore qu’elle n’ait pas cessé de s’accorder avec leur mémoire. »
Attias-Donfut et al. (2002) ajoutent que « toujours sélective et contemporaine,
la mémoire collective ne retient en effet du passé que ce qui est encore vivant
ou capable de vivre dans la conscience du groupe qui l’entretient et qui, par
la même, étaie son sentiment d’identité. » (p. 211).
Muxel (1996) évoque dans son ouvrage sur la mémoire familiale les
traces de la « cohabitation intime et pourtant distante avec un frère ou une
sœur faisant chambre commune » (p. 51), cette chambre où « s’arbitre
l’expérience de la vie avec les frères et sœurs, lieu de disputes pour repousser
le franchissement des zones réservées, pour protéger ses jouets et ses
affaires. Terre des coups échangés. Mais aussi terre de complicités, des jeux
et des farces qui ne se terminent pas toujours bien » (p. 52).
Tout se passe comme si une mémoire commune, reconnue
explicitement par tous les germains, rendrait les choses plus vraies alors que
des récits différents introduiraient un doute sur la réalité de l’histoire et/ou
de là, sur l’honnêteté de certains frères ou sœurs.
Les relations de fratries se tissent dans le temps, au travers du partage
forcé ou spontané des jouets, des jeux, des secrets, au travers aussi des
trahisons et des rivalités.
Cet écoulement du temps a aussi la particularité de représenter des
développements concomitants : on grandit ensemble et l’on se voit grandir
mutuellement, on s’épie, on se vante, on est fier de l’autre, etc. Ensemble, on
voit ses parents vieillir, leur couple prendre des rides et parfois se détériorer,
et seuls, parce que issus des mêmes géniteurs, on croit connaître leur intimité,
leurs tics. On est souvent aveugle au fait qu’on les reproduit soi-même, dans
un mimétisme qui trace l’appartenance au même groupe familial aux yeux
des étrangers alors que l’on se croit totalement autre, sorti loin du moule…
Yvonne Castellan (1999) évoque à ce titre le « sentiment du nous » par
rapport aux autres (étranger à la fratrie) et qui, s’il est mentalisé, peut
constituer une image soutenante et sécurisante durant des périodes difficiles
de la vie. Ce sentiment peut aller jusqu’à une solidarité exigeante voire
uniformisante. Cet auteur évoque aussi l’indifférence : des germains peuvent
n’avoir aucune affinité entre eux et opèrent alors leurs identifications
majeures hors de la fratrie, fréquemment en concomitance avec un non-
investissement de « l’objet-famille ».
Toutes ces configurations peuvent coexister ou surgir à des moments
différents. Elles vont moduler les relations ou être transférées dans d’autres
liens, avec les partenaires de vie ultérieures, voire dans les groupes
(professionnel, loisir, etc.) auxquels on participera.
En même temps, les germains ont la certitude de partager des parents
identiques, même s’ils reconnaissent que ceux-ci ont eu des attitudes
différentes avec chacun, masquant mal leur préférence, leur idolâtrie, ou leur
irritation permanente, voire leur rejet de celui-ci ou de celle-là.
Mais, peut-on parler de lien horizontal en faisant abstraction du fait
qu’il ne s’agirait là que d’un côté des multiples triangles qui unissent les
enfants à leurs parents ? N’est-on pas confrontés au fait qu’il existe une
famille différente pour chaque germain et que les liens fraternels sont parfois
quasi-absents ?
Je pense au cas de Pierre : âgé d’une quarantaine d’année, il a
emmené en thérapie ses deux sœurs aînées, mariées toutes deux, et sa mère
septuagénaire, une femme énergique, impulsive et agressive. Parmi de
nombreuses difficultés relationnelles exposées par chaque membre de la
famille, l’une d’entre elles se dégage de manière plus exigeante : Pierre
voudrait que sa mère reconnaisse avoir dénigré et effacé injustement son
père, très tôt dans son mariage, et qu’elle le réhabilite. Le père de Pierre est
décédé 6 semaines après la naissance de ce dernier. La mère se défend
agressivement devant les questions et les insinuations de son fils. Les sœurs
se veulent neutres dans un premier temps. Elles avaient respectivement 8 et
5 ans à la mort du père. Pierre leur demande de lui raconter ce père, mais
aussi cette mère telle qu’elles l’ont vue évoluer au cours des 40 dernières
années. Les récits ne lui apportent rien et ne répondent pas à ses attentes.
Alors qu’il a grandi avec un fantôme discret, secrètement idéalisé, elles se
sont développées avec un vécu d’abandon de la part du père, mais de
complicité « entre femmes » avec la mère. La fratrie semble séparée en deux
blocs étrangers : celles qui ont connu le père et celui qui n’en a aucun
souvenir, les femmes s’identifiant à la mère, l’homme s’identifiant à un
fantôme qui manque de substance. Il est aussi étranger à sa fratrie que le
père semble l’avoir été, fort tôt pour la mère.
La dissociation fraternelle paraît ici imposée par la dissociation du
couple parental face à laquelle les trois enfants ont dû choisir leur camp.
Fratrie, lieux et rituels
Les lieux servent de repère temporels – la maison de la rue A., celle
du quartier B. – mais ici encore, les évocations se dissocient. Pierre évoque
« le jardin froid et pluvieux où maman m’enfermait des journées durant, seul,
sans possibilité de rentrer me réchauffer à la maison » alors que ses deux
sœurs se rappellent du “ jardin où nous jouions en rentrant de l’école, et où
tu nous attendais impatiemment ».
Les lieux figurent aussi ceux où ont eu lieu des rituels, douane du
temps en quelque sorte (Goldbeter, 1999). Les rituels, moments partagés
collectivement pour célébrer un passage, ont la fonction de synchroniser les
horloges individuelles : pour chacun des membres du système, il y a l’avant,
le pendant et l’après rituel. C’est donc autour des rituels que se construisent
les intersections d’histoires qui donnent, lorsqu’on les relie les unes aux
autres, l’illusion d’une histoire commune, d’une histoire du système, de la
fratrie en ce qui nous concerne ici.
Certaines familles manquent de rituels, chaque enfant étant surtout
sollicité dans des événements qu’il partage de manière singulière avec un ou
deux parents exclusivement. Chaque enfant est seul, enfant unique de ses
parents. Il semble ne pas exister d’histoire de fratrie…voire de la famille.
D’autres familles ont une pléthore de rituels, laissant peu de place à
l’évolution individualisée de ses membres. On assiste à des scènes
d’intronisation dramatisée, des échanges mystérieux où tous les enfants se
retrouvent le soir dans une même chambre, des codes secrets langagiers ou
gestuels. Si ces rituels se font trop envahissants, ôtant toute spontanéité aux
échanges, ils finissent par masquer un vide affectif et relationnel sous-jacent.
Les solidarités paraissent alors fragiles même si la loyauté court de
manière invisible, susceptible de se marquer de manière plus ostensible si
l’un des germains est en danger comme c’est le cas pour Pierre.
Ces failles de la solidarité se révèlent le plus souvent après le décès des
parents, lorsque l’héritage doit être partagé et que s’exprime par voix de
testament ou de legs fait explicitement avant le trépas les préférences et les
rejets des parents.
Les sociologues de la famille Claudine Attias-Donfut, Nicole Lapierre
& Martine Segalen (2002) indiquent que les enquêtes portant sur la solidarité
familiale montrent que la relation la plus fragile concerne le lien entre
germains. Elles expliquent les conflits au sein de la fratrie par le fait que « ce
lien est faiblement normé, qu’il est structurellement second au lien de
filiation direct. » Toujours selon ces auteurs, « la majorité des querelles
trouve son origine non pas dans une défaillance dans les systèmes des rôles
puisqu’ils sont peu normés, mais dans un sentiment d’iniquité, en regard de
ce que la loi impose, c’est-à-dire le traitement égal des héritiers. Manifester
son désaccord avec ses frères et sœurs est licite, et c’est souvent une façon
détournée d’exprimer une amertume à l’égard de ses parents, plus difficile
à dire. » (pp. 155-156).
Kellerhals et al. (1988) évoquent à ce propos les différentes
« philosophies de la justice » liées au mode de cohésion familiale et qui
déterminent trois conception du juste dans la répartition des bénéfices et des
efforts familiaux (cité in Attias-Donfut et al., 2002, p.156) :
- L’égal traitement de tous les enfants : principe du statut.
- La répartition différenciée visant à égaliser les niveaux de vie entre
tous les enfants : principe de l’effet.
- L’accord fondé sur des négociations entre les personnes impliquées :
principe du contrat fondé sur le mérite.
Comme ces principes sont contradictoires, les auteurs concluent que
les conflits de fratrie émergent du fait qu’ils ne partagent pas nécessairement
les mêmes conceptions de la justice.
Les maisons constituent l’un des objets de conflit important … : la
vendre et perdre ses racines, le lieu de son enfance et de ses souvenirs, ou la
garder, mais qui va la garder (Cf. Goldbeter, 2002).
Je pense ici à la famille de Léa âgée de trente-cinq ans, fille puînée
d’une fratrie de trois sœurs. Les deux autres sont mariées et ont des enfants
alors qu’elle est revenue vivre chez ses parents après un court séjour à
l’étranger, au cours duquel elle a présenté, un épisode délirant accompagné
de troubles alimentaires lesquels persistent à bas bruit. Au bout de 3-4 ans
de thérapie familiale à laquelle participeront essentiellement Léa et ses
parents (les sœurs n’étant présentes qu’exceptionnellement), la patiente
identifiée est en train de s’installer dans son appartement. À l’une des
dernières séances est évoquée la « maison de famille » : pour Léa qui est en
train de s’installer dans un petit appartement, il s’agit de celle où habitent
encore ses parents et où elle a vécu avec ses deux sœurs. Les chambres de
chacune ont conservé leur « identité initiale » . Elle conseillerait cependant
à ses parents de s’installer dans un logement plus à leur taille et de vendre
cette maison alors que les sœurs, pourtant parties beaucoup plus tôt,
tiennent à « leur » maison. Pour le père, la maison de famille est celle
d’Italie ou la famille pourrait se retrouver durant des périodes de vacances.
En réalité, jamais tout le monde n’y est au même moment.
Dans cette famille où les parents étaient très centraux, les relations
entre germains ne se sont pas développées de manière intense… On peut
s’attendre à ce que la question du sort de cette maison divise tôt ou tard cette
fratrie.
Évoquons ici une famille où le fils aîné, alors âgé de 13 ans, abusa
deux-trois fois sa sœur âgée de 10 ans et son frère de 8 ans à une époque de
grande mésentente du couple parental. Peu après, les parents se séparèrent,
le père emmenant avec lui le fils aîné, la mère gardant auprès d’elle les
cadets. Le secret des attouchements et des relations incestueuses fut révélé,
il y a 7 ans, à la mort du père et dans le contexte d’une thérapie familiale
enclenchée suite à l’anorexie de la sœur puînée alors âgée de 17 ans, alors
que l’aîné atteignait ses 20 ans. De multiples intervenants entrèrent dans la
famille et la mère exclut de manière autoritaire son fils aîné du reste de la
famille. La famille vint me consulter, il y a un an, les enfants ayant
respectivement 27, 24 et 22 ans. Les deux adolescents « victimes » de l’abus
restent attachés à leur frère aîné même s’ils évoquent les souffrances et
instabilités encore présentes aujourd’hui dans leurs vies sentimentales.
L’aîné aujourd’hui marié et père d’un enfant, se sent victime de l’exclusion
de la famille tout en reconnaissant la gravité des faits. La mère maintien un
climat d’accusation et de culpabilisation envers lui, ne tenant pas compte du
fait que son fils était à l’époque un adolescent déboussolé, entraîné par son
père à regarder avec lui des bandes vidéo pornographiques. Si le père peut
être accusé de tous les maux, la mère se voulant intouchable telle la statue
du commandeur, tente de maintenir son règne sur les enfants en les divisant
dans une lutte apparemment destinée à protéger ceux qu’elle désigne comme
victimes. Elle lutte aussi pour sauvegarder ses propres liens avec chacun
d’eux. M’appuyant sur la volonté de la mère d’aider les enfants à construire
un avenir moins douloureux que leur présent, j’ai proposé de passer par des
séances de dyades fraternelles pour permettre aux enfants d’aborder leurs
anciennes blessures et de reconstruire leur histoire. Ces séances ont eu lieu,
la mère m’envoyant avant chacune d’elles une longue missive pour « m’y
préparer » mais que je ne pas lisais pas.
Les enfants se sont dit soulagés de pouvoir enfin échanger leurs
histoires traumatiques et rebâtir un socle de mémoire commune.
Il est important de ne pas méjuger le soutien que peut apporter la fratrie
dans les familles carencées au niveau parental.
Ainsworth (1991) souligne que lorsque des frères et sœurs sont
séparés de leur figure principale d’attachement et en souffrent ensemble dans
le même lieu, le désespoir de chacun est partiellement réduit par les
interactions entre eux. (p. 46). De manière générale, le sens de la responsabilité
envers d’autres membres de la famille et/ou un sentiment de solidarité
familiale constituent des facteurs importants dans la résolution favorable du
deuil lié à la perte d’un membre de la famille (Ainsworth & Eichberg, 1991).
Stewart (1983) a observé que près de la moitié d’un échantillon
d’enfants âgé de 3-4 ans se montrait attentif et présentait des attitudes de
réassurance et de réconfort envers leurs frères ou sœurs plus jeunes lorsque
leur mère les laissait seuls dans une salle d’attente. Cette observation a été
corroborée par d’autres travaux qui tous montrent que même un enfant en âge
préscolaire peut servir de figure d’attachement pour un germain plus jeune.
Réflexions et pistes thérapeutiques
De manière générale, je suis frappée par la fréquence des demandes
de consultations faites spontanément par des fratries ayant vécu des
événements traumatisants dans l’enfance ou l’adolescence. Ces rencontres
ont lieu en présence ou non des parents, selon l’âge de ces derniers et leur
bonne volonté. Les traumatismes évoqués sont souvent de la maltraitance ou
des abus de la part d’un ou de deux parents, parfois aussi des abus au sein de
la fratrie. Dans ce dernier cas, il y aura toujours à remonter dans les
générations qui ont précédé car un abus de fratrie repose sur des limites mal
précisées par les parents et sont donc à comprendre dans une perspective
transgénérationnelle comme on l’a vu dans l’exemple cité plus haut.
L’attente des membres de ces fratries est toujours, selon mon
expérience, une reconstruction d’histoire familiale, les uns et les autres ayant
le sentiment qu’elle comprend des « trous » : blancs sur des époques dont
aucun souvenir ne remonte pour certains, opacité sur des lieux qui n’évoquent
rien d’autre que leur nom pour d’autres. Les silences ont été entretenus par
la nécessité de préserver les secrets de famille (fautes, transgressions
indicibles), mais ont de fait constitué des obstacles à la mise en place de
rituels nécessaires. Les rituels ont leurs règles qui garantissent des non-
débordements de paroles, mais en même temps, ils ne sont agis que lors de
la réunion de plusieurs membres de la famille. Ce moment partagé
collectivement constitue donc aussi un événement à risques car des choses
pourraient y être dévoilées en présence de tous (pensons au film de Lars von
Trier : Festen).
Les germains ont le sentiment que s’ils peuvent ensemble synchroniser
leur calendrier et compléter leur géographie familiale avec les maisons
habitées, les dispositions des chambres, les objets qui les meublaient, etc., ils
retrouveront leur histoire, et dès lors leur identité et la possibilité d’envisager
l’avenir. Tout se passe comme si les séances de thérapie familiale constituaient
un rituel, offrant un lieu partagé par tous, au sein duquel des bribes d’histoires
étaient reliées en un seul tissage avec la possibilité d’accorder les différents
temps individuels.
Marc (23 ans) et Amélie (20 ans) qui est anorexique depuis 3 ans et
demi, sont venus me consulter une première fois en juillet 2001 avec leurs
parents, pour retracer une histoire familiale plus que chaotique : les parents
se sont séparés après une douzaine d’années de vie commune, lorsque les
enfants avaient 11 et 8 ans. Marc et Amélie sont tous deux étudiants et vivent
séparément en petite communauté. L’anorexie a été le prétexte à différents
rapprochements au sein de ce groupe morcelé, non sans conflits, et constitue
le motif avancé de la consultation : la famille l’interprète comme le signe du
non-règlement de problèmes relationnels du passé et veut clarifier les
anciens comptes et les clôturer. Chaque parent présente ses propres faiblesses,
alcoolisme, vie peu structurée et chaotique. Les enfants ont été temporairement
partagés entre chaque clan parental, mais ont construit entre eux un lien très
fort. Ils expriment maintenant leur volonté de ne plus devoir choisir entre les
deux parents. Amélie dira en pleurant : « On a toujours été face à un choix,
soit papa, soit maman. Cela n’a jamais été possible d’être bien avec les deux.
Je ne sais pas choisir, j’ai besoin d’être avec les deux. Je voudrais qu’ils
reconnaissent que je suis née dans l’amour. Depuis qu’ils sont séparés, il a
toujours été interdit de parler de l’un chez l’autre, des difficultés que chacun
avait, chez l’autre. »
Après deux séances où les enfants ont posé maintes questions et
recueilli quelques fragments de réponses, ils reviennent seuls : leur mère a
bu et n’est pas en état de venir, et le père est absent sans explication. Ils
regrettent tous deux de ne pouvoir faire confiance en leurs parents et d’avoir
toujours dû dissimuler à l’extérieur les problèmes de ceux-ci. Ils espéraient
que les séances leur livreraient la vérité – la « réalité » –, mais cela ne leur
paraît plus possible en l’absence de leurs parents. Marc ajoute qu’il
attendait aussi l’ouverture d’un dialogue vrai avec eux, en levant les tabous
(alcoolisme, irresponsabilité).
Ces deux « orphelins » paraissent en quête de parents et ne peuvent
faire le deuil de parents idéaux qu’ils n’ont jamais vu fonctionner autrement
que comme des adolescents… Cette troisième séance se clôture sur la
demande des deux jeunes gens de pouvoir revenir lorsque leurs parents
« seront en état ». Je ne les reverrai plus au cours des semaines qui suivent…
Trois ans plus tard, en avril 2004, Marc et Amélie qui ont maintenant
26 et 23 ans reconsultent. Leur mère est inopinément décédée (à 50 ans) deux
mois plus tôt, Marc a terminé ses études et travaille, et Amélie a décidé se
faire hospitaliser pour « soigner » son anorexie. Ils ont rompu les contacts
avec leur père.
Venir consulter à deux pour chasser les démons du passé et construire
une vie sans troubles alimentaires pour Amélie, et construire des relations
de couple stables et heureuses pour chacun d’eux, a motivé leur retour chez
moi.
Je les sens très proches mais ne sachant comment gérer leur relation
fraternelle : Marc dit, en évoquant leurs réactions à la suite de la mort de
leur mère : « J’ai dû me faire une raison, on est différent. C’est lié au manque
de moments partagés. Je n’ai pas pu compter sur Amélie d’égal à égal. Je
sens plus que je dois l’aider, la soutenir…plutôt que de partager… et parler
de mes difficultés… C’est une relation sain/malade. » Amélie reconnaît sa
tendance « à faire porter sur Marc tout ce qu’elle n’a plus avec sa mère : une
forme de fusion… » Elle ne peut attendre de Marc qu’il s’occupe de son linge
quand elle sera hospitalisée. Elle se rend compte qu’elle idéalise son frère
et reporte toute sa haine sur son père. À nouveau, ils désirent comprendre
leur histoire familiale, mais ils ont le sentiment qu’ils ne peuvent le faire que
l’un avec l’autre. Ce faisant, ils se replacent aussi dans la fratrie.
Amélie raconte : « Mon frère et moi avons vécu les mêmes choses : le
kidnapping par notre père lors de soi-disant vacances avec lui sans Maman.
J’avais 7 ans et mon frère 10. Nous sommes restés quelques mois avec lui
sans revoir Maman et sans aucune explication. Nous sentions qu’il ne fallait
ni poser de questions, ni parler de Maman. Tous nos problèmes commencent
là, après une petite enfance heureuse ».
Ils expriment leurs difficultés à accepter que leur père ne soit pas idéal
(attouchement envers Amélie jusqu’à ses 12 ans) d’autant plus que lui-même
se voulait parfait.
Ils veulent compléter les trous de leur passé pour avancer vers le futur
que pour l’instant ils n’arrivent pas à envisager. Il y a eu pléthore de non-
dits : sur la séparation des parents (jamais notifiée explicitement), les
attouchements, etc. Amélie espère toujours que son père va changer.
Pour que les histoires de germains aient des intersections plutôt que
des déroulements exclusivement parallèles, et que les narrations individuelles
prennent corps et s’étoffent grâce aux apports des autres, à défaut d’autres
possibilités de rituels, le rituel psychothérapeutique peut s’avérer utile. Ce
fut le cas pour Marc et Amélie qui se voyaient peu entre les séances et
auxquelles ils tenaient plus qu’à leur thérapie individuelle respective.
Ainsworth (1991) souligne combien, de manière générale, le partage
de vécus sur une longue période de temps est importante dans tout lien
affectif : le plaisir de se raconter des expériences partagées et de vivre ainsi
un moment de compréhension réciproque contribue à la sécurité et à la
confiance mutuelle.
Un certain nombre des fratries qui me consultent sont accompagnées
de parents ouverts à cette démarche. Ils sont prêts à parler d’événements du
passé qui ont fait souffrir leurs enfants même s’ils s’en sentent responsables.
Ils regrettent leurs actes, demandent pardon et ont arrêté après des efforts de
les commettre. Mon hypothèse est qu’un tel cas de figure apparaît surtout
lorsque les relations verticales ont été prépondérantes, avec les parents en
positions clés, de tiers pesants (cf. Goldbeter, 1999) vis-à-vis des enfants et
une pauvreté dans les liens et les échanges au sein même de la fratrie. Cela
ne les empêche cependant pas de taire certains des éléments que les enfants
ont besoin d’entendre pour comprendre, dans la mesure où ces parents n’en
perçoivent pas l’importance ou souffrent encore eux-mêmes à leur évocation
(il s’agit le plus souvent de leur propre passé), ou en sont maintenant honteux.
Je pense à une famille venue récemment à l’instar du fils aîné, avec
ses deux sœurs plus jeunes et les parents. Les enfants ont 26 et 23 et 22 ans.
L’aîné se plaint de l’absence de relations profondes et chaleureuses dans la
famille. Il apparaît progressivement que les paroles des enfants ont été très
rapidement (auto) censurées au fil du temps dans un climat de maltraitance
de la part du père surtout envers l’un des filles, et d’exhibitionnisme des deux
parents pratiquant l’échangisme de manière peu discrète par rapport à leurs
enfants. Le climat insécurisant et incertain n’a pas permis à la fratrie de
développer de complicité, même après que les parents aient changé d’attitude.
L’autonomisation des enfants paraît peu aisée dans ce climat où chacun se
sent seul et où peu de choses ont été dites.
En conclusion, soulignons combien ces relations dites horizontales,
que je décrirais plutôt comme une chaîne de triangles enchevêtrés, se
révèlent signifiantes dans le développement des familles et de leurs membres.
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[1]
Consultation du Service de Psychiatrie de l’Hôpital Erasme, ULB, Bruxelles.
ULB et UMH. Institut d’Etudes de la Famille et des Systèmes Humains, Bruxelles.
[2]
Le terme « germain » désigne les enfants nés de mêmes parents, c’est-à-dire
génétiquement apparentés.