Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux
De Boeck Université

I.S.B.N.2804144976
182 pages

p. 109 à 118
doi: en cours

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Dossier

no 33 2004/2

2004 Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau Dossier

Familles et secrets : les impensables transmissions

Serge Hefez  [1]
Toutes les familles ont des cadavres dans leur placard. La question n’est donc pas tant dans l’absence ou la présence d’un secret que dans la fonction que ce secret occupe dans l’économie individuelle, groupale ou familiale, aussi bien dans sa dimension intrapsychique qu’intersubjective voire transsubjective. C’est lorsque ne peuvent s’exprimer, ou pire lorsque ne peuvent être ressenties les sensations liées à une perte réelle ou symbolique, lorsque ces sensations constituent en elles-mêmes le secret sinistre et inavouable, que les distorsions des processus de transmission vont se mettre en place. C’est bien sur cette dimension intersubjective du « non-dit des émotions » que nous nous trouvons interpellés dans notre clinique avec les familles.Mots-clés : Famille, Secret, Émotion, Transmission, Transfert. All families have skeletons in their cupboards. Therefore it isn’t the existence of the secret that counts but the function it has in the family, group or individual economy. It is when the feelings linked to loss, real or symbolic, can not be expressed, or worse, can not be felt, that the feelings themselves become the sinister and unconfessable secret and distorted transmission processes begin functionning. Of course, it is the intersubjective dimension of the « unspoken feelings » that we deal with in clinical work with families.Keywords : Family, Secret, Emotion, Transmission, Transference.
La circulation des secrets dans les groupes et au sein de la relation thérapeutique questionne avant tout les modalités de leur transmission : comment se transmet quelque chose qui ne se dit pas et ne se sait pas, qui n’est pas représenté, qui n’est pas représentable ?
Pour tenter d’illustrer mon propos, je vais solliciter tour à tour des situations issues de différents moments de mon activité de clinicien et de formateur, moments durant lesquels transparaissent des contenus gardés secrets.
J’évoquerai tout d’abord une scène tirée d’un groupe de formation à la thérapie familiale dans le cadre de l’APRTF.
Il s’agit du troisième jour de rencontre avec une vingtaine de stagiaires, pour la plupart psychiatres ou psychologues, très motivés par ce que nous leur proposons durant nos deux années de cursus initial : un travail sur « l’être thérapeute » plus que la passation de techniques ou de recettes.
Les deux premières séances ont d’ores et déjà occasionné une intense implication émotionnelle de certains participants et provoqué par la même occasion de solides manifestations défensives chez d’autres.
Nous proposons l’exercice suivant : chacun doit, à tour de rôle, proposer une image de la famille, une représentation métaphorique qui ne sera en aucun cas expliquée ou interprétée mais pourra faire éventuellement l’objet d’un exercice de mise en relation avec une famille imaginaire reprenant les caractéristiques de l’image choisie.
L’exercice laisse apparaître comme souvent son lot de représentations synchroniques (le nid d’oiseaux, le jeu d’échecs, l’île au milieu des océans) ou diachroniques (l’arbre aux puissantes racines et aux nombreuses ramifications, la photo de mariage en tirage sépia..). Certaines, comme des buissons en fleurs, sont attirantes, d’autres telle une pieuvre aux mille tentacules témoignent d’une représentation plus contraignante.
Laure, lorsque vient son tour, paraît embarrassée ; de toute évidence cette activité lui déplait et elle souhaite s’en défaire au plus vite. Elle nous propose du bout des lèvres une joyeuse tablée familiale, trois générations confondues, des enfants qui vont et viennent et retrouvent périodiquement la chaleur de ce foyer.
À sa suite, Vanessa, souriante, s’apprête à décrire la belle image qui semble l’occuper ; mais comme elle se met à parler, son sourire se fige, ses lèvres tremblent, sa gorge se noue, elle sanglote : « je n’y comprends rien, je vois quelque chose d’horrible, de dégoûtant, c’est comme une méduse gluante... »
Lorsque nous reparlerons de cet exercice, longtemps plus tard, Vanessa reviendra sur cette étrange sensation d’avoir été envahie par une émotion énigmatique, étrangère, faisant remonter du fond d’elle-même des souvenirs informes au sein d’un blanc psychique lancinant et insurmontable ; Laure quant à elle, confiera à quel point il lui paraissait impossible de nous livrer si vite une quelconque image de sa propre famille, monstrueuse, étouffante et incestueuse.
Autre contexte, celui de la cure analytique de Lucile. Nous approchons de la fin de son traitement ; elle était venue consulter six ans auparavant pour des conduites boulimiques invalidantes ; la cure a permis, outre la sédation totale des symptômes, une grande amélioration de troubles anxieux et dépressifs. Lucile se plaint, comme souvent, de sa mère trop froide, trop inaffective, qui ne lui donne rien, aucun cadeau, aucun geste, aucune tendresse. Elle a une fois de plus oublié, la veille, son anniversaire.
Tandis qu’elle remplit la séance de sa plainte et de son ressentiment, je suis étrangement envahi par une évocation relative à ma propre histoire (est-ce cette date anniversaire ?), celle d’une jeune sœur de ma mère, sœur que je n’ai jamais connue, morte à 18 ans, deuil quasi impossible pour ma mère.
Il me revient alors, pris par une émotion difficilement descriptible, un élément biographique de cette patiente, apparu lors d’un premier entretien, jamais abordé depuis : la perte par sa mère d’un frère aîné, aviateur courageux de la deuxième guerre mondiale, mort pour la patrie lorsqu’elle avait 16 ans.
Je m’entends émettre l’idée que la mère de ma patiente, trop occupée par ce deuil, n’a jamais pu se consacrer à sa fille comme elle l’aurait souhaité.
La réaction de ma patiente est spectaculaire : dans un déluge de sanglots, elle hurle : « qu’est-ce que vous dites, qu’est-ce que vous faites, vous êtes en train de me rendre folle ! »
Dans la prise en charge de la famille F. suivie depuis un an en thérapie familiale, rien ne semble pouvoir atteindre la symptomatologie spectaculaire de Rodolphe âgé de 17 ans, (prises anarchiques de toxiques, alcoolisations massives, tentatives de suicide à répétition), ni la bonhomie du père qui répète à l’envie proverbes et formulations creuses, ni la perfection du frère aîné qui réussit si bien dans ses études, ni la froideur glacée de la mère qui semble, de son terrifiant regard bleu, exercer sur son jeune fils un contrôle muet.
Jusqu’à ce qu’une sculpture, réalisée à ma demande par Rodolphe, représente dans l’espace son père couché au sol, les yeux clos, dominé par sa mère montée sur une chaise, qui tend vers lui un index accusateur… sculpture qui déclenche chez Mme F. une crise de sanglots durant laquelle est évoquée la mort de son père d’une cirrhose alcoolique lorsqu’elle avait une quinzaine d’années.
Ces trois illustrations cliniques se rejoignent à mon sens autour de l’émergence brutale d’un contenu émotionnel au sein d’une dynamique intersubjective d’ordre transférentiel. Dans l’intersubjectivité, un mécanisme de résonance émotionnelle permet à un affect, à une émotion transmise sans transformation, de prendre forme en se liant à un contenu.
C’est cette émotion, plutôt que ce qui l’avait générée, qui était à proprement parler tenue secrète.
Le travail de formation avec les groupes nous confronte toujours à l’intensité de ce qui ne se dit pas, et ce d’autant plus si les participants sont spectateurs de ce qui est révélé par certains. Des mécanismes analogues aux interactions familiales se mettent rapidement en place : se taire pour que l’autre puisse parler, se sacrifier pour permettre à l’autre de se taire.
Il y a un pas entre ne pas transmettre ce que l’on sait, et transmettre ce que l’on ne sait pas. Le groupe fonde ce que l’on pourrait nommer un « groupe inconscient » riche d’intrications pulsionnelles ; les protagonistes sont pris dans des liens dont l’essentiel leur échappe, liens qui se mettent à « parler » pour leur propre compte comme un lien tiers, à l’instar des liens transférentiels.
La situation de groupe produit en effet une régression responsable du surgissement d’angoisses archaïques, par exemple d’anéantissement ou de dévoration. L’angoisse commune au groupe ravive les peurs personnelles les plus anciennes, peurs d’une dissolution de sa propre identité faisant surgir des fantasmes, des scénarios imaginaires inconscients où se nouent les désirs les plus secrets avec les mécanismes de défense les plus anciens, où se rattachent nos points les plus vulnérables.
Dans ce contexte, le « passage » d’un contenu émotionnel non reconnu par Laure dans le psychisme de Vanessa, puis son expression par cette dernière s’inscrit dans cette dynamique très particulière de la transmission.
La résonance émotionnelle mise en jeu dans la relation transférentielle avec Lucile illustre à quel point la transmission d’inconscient (qu’il convient, comme le souligne Sibony [1986], de différencier de la transmission inconsciente) constitue le ressort essentiel de l’acte thérapeutique.
Si le symptôme est une transmission d’inconscient, une greffe d’inconscient enkystée, pour le dissoudre, il faut une autre transmission d’inconscient qui l’altère et le déloge de son impasse.
Dans la relation transférentielle, la résonance qui s’établit témoigne pour le désir et le discours du sujet d’un lieu de blocage que la dynamique du transfert permet précisément de dissoudre.
Les deux évènements dramatiques sont connus des deux protagonistes, mais l’intensité des affects encryptés qu’ils recèlent opère à leur insu, jusqu’à ce qu’une catalyse réciproque ne les libère comme par (dés)enchantement.
Dans la sculpture qu’il réalise de sa famille, Rodolphe met en scène le travail du fantôme : ce travail dans l’inconscient d’un sujet enchaîné par sa relation avec un parent ou un objet d’amour porteur d’un deuil non fait. Ce travail psychique englobe l’ordre perceptif, l’affect, la motricité, le langage verbal. La violence des affects suscités par l’événement catastrophique ont conduit le sujet (la mère de Rodolphe) au désaveu de sa propre douleur. Il ne s’agit pas tant de la nature de l’événement que des possibilités de son élaboration intersubjective : de ce qui a pu être dit ou non, de la communion d’idées, d’images et de sentiments qui a pu se produire ou non entre le sujet et son entourage.
La lacune dans le psychisme du parent va se transmettre à l’enfant sous forme d’un vide dans ses possibilités introjectives, vide de sens très aspirateur d’émotions alors que ce sont justement celles-ci qui font défaut dans les perceptions du parent et qui mettent son psychisme en danger.
Il ne subsiste rien dans le souvenir de l’enfant, ni souvenir de crise, ni souvenir d’interdiction ; seule subsiste la possibilité du retour de ce contenu psychique sous forme de comportements ou de sensations étranges et étrangères au sujet, un fantôme, une trace lacunaire.
Le risque face à ces questions touchant à la transmission des secrets est de privilégier la reconstruction généalogique, volontiers séduisante, aux dépens de ce qui ressurgit au sein même de la relation thérapeutique sous forme de résonance de contenus émotionnels.
L’analyse de cette résonance renseigne plus sur les contenus gardés secrets que l’exploration inquisitrice ; l’événement en soi ne constitue pas l’élément traumatique.
Nous avons tendance à évoquer les belles histoires familiales marquées du sceau d’un secret honteux, enfoui dans les limbes du passé, secret qui exerce sur nous un réel pouvoir de captation et de fascination.
Ces secrets surgissent au détour de thérapies individuelles ou familiales et nous en attendons plus ou moins raisonnablement un effet résolutoire sur la cure.
En effet, la mise à jour reconstruite ou spontanée d’un fait ou d’une série de faits jusqu’ici tenus secrets rend compte de certaines torsions des chaînes associatives, de certaines irruptions paradoxales de l’affect de honte, de certaines particularités du fonctionnement mental. Elle permet, du moins nous l’espérons souvent, de réorganiser ce qu’il est convenu d’appeler le « matériel » et de faire apparaître ainsi comme par enchantement une nouvelle intelligibilité de tout un pan de la vie psychique d’un patient ou d’une famille.
Dans l’après-coup de cette révélation, le caractère à la fois attracteur et répulsif des faits tenus cachés livre le ressort de la véritable séduction qu’ils avaient opérée, en secret, sur l’organisation psychique de ceux qui y avaient été confrontés.
Le plus souvent cependant, il faut déchanter quant au caractère résolutoire de cette révélation qui risque même de bloquer le processus thérapeutique autour d’une théorie causale et la mise en place d’une linéarité cause/effet (ou trauma/symptôme) tout à fait préjudiciable à la poursuite d’une élaboration mentale.
Toutes les familles ont des cadavres dans leur placard ; la spécificité ne tient pas tant dans l’absence ou dans la présence d’un secret mais dans la fonction qu’il occupe au sein de l’économie individuelle, groupale ou familiale aussi bien dans sa valeur intrapsychique qu’intersubjective.
Ce qui introduit un autre niveau de complexité : qu’est-ce qui, au-delà du contenu manifeste du secret va lui conférer une valeur pathogène?
Il ressort clairement de la clinique que ce sont bien davantage des sensations, des émotions, des affects tenus secrets notamment les affects liés aux deuils et aux séparations qui vont, par effet de déliaison, « affecter » les partenaires d’un groupe familial ou une descendance.
L’acte même de créer un secret peut se traduire par l’emprisonnement actif d’une partie de sa vie émotionnelle ; ce qui est pathogène concerne davantage cet emprisonnement que l’objet du secret à proprement parler. On soustrait quelque chose là où aurait pu s’instaurer une réciprocité élaborative entre le moi et l’autre.
Mais c’est surtout lorsque ne peuvent s’exprimer, ou pire lorsque ne peuvent être ressenties les sensations liées à une perte réelle ou symbolique, lorsque ces sensations constituent en elles-mêmes le secret sinistre et inavouable, bref lorsque le désaveu puisqu’il faut bien le nommer, porte à la fois sur la perception et sur l’affect lié à cette perception, que va s’installer cette cascade de dénis dont nous parle Racamier (2001), ces dénis en chaîne qui vont entamer la possibilité de réaménager les pulsions et les angoisses indifférenciées en processus émotionnels secondarisés.
Le désaveu illustre bien la place très particulière qu’occupe le secret quant au dit/non dit, perçu/non perçu, ressenti/non ressenti, su/non su. « Fais comme si tu ne savais pas » enjoignait Proust à sa mère lorsqu’il lui expliquait pour la nième fois sa méthode.
C’est bien sur cette dimension intersubjective du « non-dit des émotions », soit sur les mécanismes de sa transmission, que nous nous trouvons interpellés dans notre clinique avec les familles. La principale fonction d’une famille est en effet d’être à la fois le lieu et l’appareil de la transmission psychique. Ce qui se transmet, ce sont des histoires, des affects, des pensées, des fantasmes d’une personne à l’autre, d’un groupe à l’autre, d’une génération à l’autre.
Cette transmission est à considérer dans une double acceptation puisque la sphère interpersonnelle dont nous parlons se situe à la rencontre de deux champs : le passé du sujet, ce qui a précédé sa naissance dans l’histoire de ses familles d’origine et les contenus communiqués et les modes de communication dans l’ici et maintenant de la famille synchronique
Le travail de transmission intergénérationnelle implique un certain niveau de transformation de ce qui est transmis ; c’est cette transformation qui structure et le sujet et la relation puisqu’il va y avoir transformation à la fois de l’émetteur et du récepteur.
Kaës (1986) distingue ainsi la transmission transpsychique, de la transmission intersubjective: ce qui se transmet « entre » les sujets n’est pas du même ordre que ce qui se transmet « par » les sujets en utilisant la médiation de l’objet et l’expérience de la séparation ; Kaës évoque également l’urgence à transmettre : rien ne peut y échapper, et ce qui n’est pas transmis par un biais symbolisable, s’impose à l’état brut aux collatéraux ou aux descendants. Ce qui importe est l’acte de transmettre plus que le contenu de ce qui est transmis.
Dans ces interactions trans et interpsychiques, dominent l’importance des attitudes et du comportement mais aussi de la parole et du langage, surtout si le langage lui-même a valeur de comportement. C’est le cas de phrases chosifiées, énoncées sans la moindre conscience de leur contenu et de leur signification, soit parce qu’elles correspondent à des éléments relevant d’une transmission antérieure, soit parce qu’elles servent avant tout de support à une « musique » qui les accompagne et qui véhicule l’affect.
La dimension transpsychique fait volontiers associer sur les notions d’induction, de suggestion, de contagion psychique.
Sur le plan individuel, nous nous trouvons soit dans des situations au sein desquelles la transmission est interprétable, soit dans ce que certains auteurs vont délimiter comme une pathologie de la subjectivité en observant au sein de la psyché des « facteurs étrangers au moi » (Winnicott, 1975), des « visiteurs du moi » (Mijola, 1986), des cryptes (Abraham & Torok, 1978), ou des « signifiants énigmatiques » (Laplanche, 1987).
Si chaque transmission est toujours transformée par la capacité d’absorption, de transformation, d’élaboration du moi, il faut cependant souligner le rôle de la violence et de l’intensité de la présence de l’autre qui court-circuite la possibilité de cette transformation.
Laplanche (1994) distingue ainsi l’implantation, véritable physiologie de la transmission, fixation dans un derme psycho-physiologique, et l’intromission, variante pathologique de ce processus, dans laquelle un élément non métabolisable va parasiter le sujet de l’intérieur.
Metzler (1980) évoque la défense transpersonnelle qui permet de transporter la douleur à l’intérieur de l’autre par un véritable mécanisme d’induction (de sentiment, de sensation voire de comportement) : il s’agit littéralement de « souffrir dans un autre ».
Ceci souligne l’importance de l’intensité du traumatisme, du traumatisme cumulatif et de l’incapacité d’assumer un deuil réel ou imaginaire
Nous retrouvons ici la différence entre identification projective et simple projection : pour ce qui concerne l’identification projective, un lien d’attachement, de nature quasi empathique, est maintenu avec la partie projetée. Il y a donc induction chez l’autre, par des manœuvres interactives du sujet, d’une attitude intérieure projetée, et contrôle de l’autre, pour contrôler cette partie de soi projetée (soit une induction pour maintenir un lien avec une partie de soi).
Dans la projection simple, le sujet ne veut plus rien savoir de ce qui a été projeté et préfère s’en débarrasser. L’identification projective inclut quant à elle la communication d’états affectifs ou émotionnels, l’expulsion d’un contenu mental dérangeant et la prise de possession d’un objet extérieur par pénétration/incorporation de cet objet. L’identification projective dans ce qu’elle suppose d’une empathie maintenue avec la partie projetée, sous- tend tous les aspects de la relation symbiotique, de la symbiose normale à la plus dévastatrice.
Nous nous posons donc ici la question de la transmission transgénérationnelle (et non intergénérationnelle), la transmission de formes psychiques négatives, irreprésentables ou irreprésentées qui viennent faire rupture dans les possibilités d’association d’un individu, d’une famille ou d’un groupe.
Parler du négatif et de sa transmission est sans doute la tâche la plus complexe et la plus paradoxale qui soit puisque cela interroge sur la transmission d’un vécu psychique inconnu pour celui-là même qui transmet.
Tout ceci se repère au sein même de la relation thérapeutique lorsque les oublis, les censures, les interdits infiltrent cette relation, lorsque les thérapeutes sont envahis par des émotions et des sensations énigmatiques, incompréhensibles, destructrices et aliénantes.
Les psychothérapeutes reconnaissent de plus en plus fréquemment être le lieu d’une activité psychique particulière : celle d’éprouver, de ressentir des sensations, des images, de prononcer des paroles qui ne sont pas les leurs mais celles d’un autre, comme s’ils mettaient à disposition leur appareil psychique pour accueillir, héberger des sensations voire des pensées irreprésentables transmises par les patients. Il s’agit à proprement parler de surgissement, d’irruption de quelque chose qui vient d’ailleurs (de soi ?, de l’autre ?), et qui s’impose, d’abord comme sensation brute, puis comme représentation et comme pensée.
Ces processus sont au cœur même de la résonance.
La cure individuelle rencontre nécessairement la question de la transmission au sens ou le transfert est transmission (übertragung); c’est le transfert sur l’analyste qui est l’indicateur du rapport de l’analysant à son statut de sujet de la transmission. La négativité n’est repérable dans le transfert que sous forme d’absence de lien ou d’attaque des activités de liaison, dans toutes les formes dites de transfert négatif.
Pour conclure sur cette question de la place du secret dans l’espace thérapeutique, j’avancerais l’idée que c’est au cœur de la rencontre qu’un secret va émerger comme un secret exerçant une fonction lytique [2] de secret ; lorsque qu’un élément de la pensée du thérapeute vient anticiper, précéder, puis accompagner dans une véritable caisse de résonance, le souvenir désavoué et les sensations qui s’y rattachent.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  ABRAHAM N. et TOROK M. (1978) : L’écorce et le noyau. Aubier-Montaigne, Paris.
·  ANZIEU D. et coll. (1987) : Les enveloppes psychiques. Dunod, coll. Inconscient et Culture , Paris.
·  BION W.R. (1979) : Aux sources de l’expérience. PUF, Paris.
·  FREUD S. (1925-1985) : La Négation. In Résultats, idées, problèmes (t.II), PUF, coll. Bibliothèque de psychanalyse, Paris.
·  GRANJON E. (1994) : Ce que tu as hérité de tes pères... Revue de l’ADSPF, Lyon.
·  GREEN A. (1983) : Narcissisme de vie, narcissisme de mort. Ed. de Minuit, Paris.
·  KAES R. (1986) : Objets et processus de la transmission. In FEDIDA P. & GUYOTAT J. (dir.) : Généalogie et transmission. Echo-Centurion, Paris.
·  KERNBERG O. (1980) : La personnalité narcissique. Privat, Toulouse.
·  LAPLANCHE J. (1994) : Nouveaux fondements pour la psychanalyse. PUF, Quadrige, Paris.
·  METZLER D. et coll. (1980) : Explorations dans le monde de l’autisme. Payot, Paris.
·  MIJOLA A. DE (1986) : Les visiteurs du moi. Les Belles-lettres, Paris.
·  NACHIN C. (1986) : Le travail du fantôme au sein de l’inconscient. In FEDIDA P. & GUYOTAT J. (dir.) :Mémoires, transferts. Echo-Centurion, Paris.
·  NICOLO-CORIGLIANO A.M. (1996) : La dimension transgénérationnelle entre le mythe et le secret. In PRIEUR B. (dir.) : Les héritages familiaux. ESF, Paris.
·  SIBONY D.(1986) : Transmission d’inconscient et généalogie. In FEDIDA P. & GUYOTAT J. (dir.) :Mémoires, transferts. Echo-Centurion, Paris.
·  TISSERON S. (1992) : La Honte. Dunod, Paris.
·  RACAMIER P.C. (2001) : Les Schizophrènes. Payot poche, Paris.
·  WINNICOTT D.W. (1975) : Jeu et réalité. Gallimard, Paris.
 
NOTES
 
[1] Département de Thérapie familiale. Service du Pr. MAZET. Psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent. Hôpital de la Pitié-Salpêtrière. APRTF. Paris.
[2] L’emploie le terme « lytique » au sens chimique, la lyse étant ce qui provoque la division, la séparation ou la dissolution de molécules ou de tissus. On retrouve cette racine dans analyse ou catalyse...
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L’emploie le terme « lytique » au sens chimique, la lyse ét...
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