2004
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
Dossier
Secrets et système familial :
Protection ou préjudice ?
[*]
Camillo Loriedo
[1]
Gaspare Vella
[2]
Les secrets sont considérés comme une manœuvre de protection, mais en
même temps, ils peuvent causer des dommages et de la souffrance. Puisqu’ils
apparaissent seulement dans des contextes relationnels, leur nature relationnelle
sera explorée et analysée. L’importance et le poids du secret dans les relations
familiales seront examinés afin de comprendre quand et comment ils deviennent
nuisibles. En ce sens, la proéminence attribuée au secret par les membres de la
famille joue un rôle central. D’autres facteurs comme l’appauvrissement de
l’éventail des comportements extérieurs au secret, ou la relation basée sur le secret,
contribuent à une évaluation correcte de leur effet nuisible. Une classification des
secrets sera proposée.Mots-clés :
Secret, Famille, Révélation, Dommage, Classification de Secrets.
Secrets are seen as an attempt to protect as well as a pattern that can produce
damage and suffering. Since they appear only in relational context, their relational
nature is explored and discussed. Their importance and weight in family relationships
is examined, with the goal of understanding when and how they can be harmful. In
this sense a central role is played by the prominence attached to the secret by the
family members. Other factors, like the reduction of areas of behaviour external to
the secret, or the relationship based on the secret contribute to a correct evaluation
of the harmful effect of the secret. Based on these factors a classification of secrets
is proposed.Keywords :
Secret, Family, Revealing, Damage, Classification of Secrets.
Dissimulation bien intentionnée
Le rôle protecteur des secrets légitimise la fréquence de leur présence
dans les systèmes familiaux. L’attitude des parents tentant d’empêcher leurs
enfants de connaître des vérités dangereuses pour eux, est certainement à
considérer comme « physiologique ». De manière similaire, on ne peut
reprocher aux enfants de ne pas révéler à leurs parents les moindres détails
de leur vie, cette attitude favorisant le développement et la préservation de
leur identité.
Dans certains cas, le besoin de protection vécu par la famille et
par ses membres est si fort qu’il entraîne une série d’effets variés. Par
exemple, il arrive que des parents tentent de cacher leur identité réelle à leurs
enfants pendant que ceux-ci sont profondément préoccupés par la nécessité
de protéger leurs géniteurs en gardant des secrets considérés comme lourds
pour leur épargner des souffrances inutiles.
Dans d’autres cas, le recours au secret est justifié par la
présence, dans la famille, de sujets particuliers qui, à tort ou à raison, sont
considérés comme « faibles » ou « nécessitant une protection spéciale »,
afin de ne pas aggraver d’anciennes blessures ou de ne pas en causer de
nouvelles en activant des effets déplaisants.
Dans tous les cas, si le détenteur du secret a tort, garder le secret
nuira d’une manière ou d’une autre, (quoique involontairement) à celui vis-
à-vis de qui il est caché. On peut dès lors conclure que lorsqu’on garde un
secret dans un but exclusivement protecteur, les dégâts chez son destinataire
seront la conséquence d’une authentique motivation bienveillante. Cette
tentative d’agir au mieux se termine parfois mal, et, dans ce cas, nous avons
affaire à des dégâts qui dépassent les intentions du détenteur puisqu’il
désirait susciter l’effet inverse.
D’autre part, si garder un secret dans un but protecteur risque de
provoquer des ravages, une révélation inappropriée ou prématurée est
parfois tout aussi désastreuse pour celui à qui elle s’adresse. Révéler un
secret peut être inapproprié pour des raisons variées, comme lorsque le
récipiendaire exprime clairement sa volonté de l’ignorer, ou lorsqu’il est
dans une phase du cycle de vie trop précoce pour intégrer son contenu, si
encore il présente une réelle vulnérabilité, ou enfin, si le secret est important
pour une autre personne que le récipiendaire, etc.
Dans le cas où un membre de la famille (souvent un parent, mais pas
toujours) détiendrait un lourd secret qui concerne un ou plusieurs autres
membres de la famille, une situation inconfortable surgit, due à la pression
émotionnelle que le secret impose à son détenteur, lequel doit décider s’il va
le révéler ou pas à la personne concernée, et dans le cas où il lui parlerait,
quand et comment.
En d’autres termes, dans un système familial comme ailleurs, mais
avec des implications interpersonnelles plus complexes, les secrets imposent
à leurs détenteurs un certain nombre de choix ardus entre les décisions de
révéler ou pas, et entre les différentes manières de cacher ou de laisser l’autre
pressentir quelque chose. L’impact interpersonnel de ces choix difficiles
influence la relation délicate qui unit le détenteur au destinataire du secret,
ainsi qu’aux autres membres de la famille.
L’inquiétude et le conflit peuvent constituer de sérieux obstacles à un
fonctionnement familial normal, et résultent souvent de ces relations
interpersonnelles intriquées. Ce n’est probablement pas un hasard si dans le
cas où un secret est considéré comme pathogène, on observe en général qu’il
est profondément enraciné dans le système familial.
Même si sa nature n’est pas considérée comme pathogène, il est
capable de bouleverser la structure familiale en profondeur et d’entraîner des
conséquences d’une telle ampleur qu’il mérite une attention particulière afin
d’éviter l’apparition de troubles graves chez des membres de la famille.
Rappelons-nous que l’importance des secrets ne repose pas tant dans
leur contenu que dans leur effet sur la relation au sein de laquelle ils sont
implantés, et bien sûre, les liens familiaux exercent une puissante influence
au niveau de leur signification et de leur impact émotionnel.
Sur base de ces prémices, si on étudie les dysfonctionnements familiaux
et les troubles individuels qui en découlent, il faudrait toujours investiguer
l’éventuelle présence de secret dans le système familial ainsi que les types
de relations connectées avec le secret.
Il est plus difficile de traiter comme un phénomène individuel, un
secret, que d’autres configurations comportementales. En fait, derrière le
détenteur du secret se trouve toujours quelqu’un vis-à-vis de qui le secret est
gardé, ou peut être révélé, voire avec qui il peut être partagé, quelqu’un qui
pourrait le découvrir ou qui, le premier, a transmis l’information au détenteur.
De plus, le secret tend inévitablement à produire de multiples vagues qui
impliquent tout le système relationnel où il s’origine et continue à se
développer. Non seulement il interfère avec le fonctionnement du système
de relations, mais encore, il est capable de le diviser en deux camps opposés:
ceux qui le connaissent et ceux qui l’ignorent, ou dans le cas d’un faux secret,
ceux qui peuvent et ceux qui ne peuvent pas en parler ouvertement. Pour
toutes ces raisons, le système familial constitue un contexte privilégié, même
si pas le seul, pour le développement de secrets. En tant que lieu de
prédilection des affects et des sentiments, il constitue la source des résonances
émotionnelles les plus intenses, et peut représenter un modèle idéal pour
investiguer le phénomène du secret (qu’on rencontre aussi dans d’autres
contextes).
Il n’est pas toujours évident de distinguer clairement l’esprit du
secret : il peut être protecteur ou nocif. Malheureusement, l’observation
attentive du système familial ne fait que compliquer davantage l’identification
de la catégorie de secret avec laquelle on a à faire. En fait, comme nous
l’avons vu plus haut, on observe fréquemment au sein des familles, des
secrets qui ont été cachés par égard pour quelqu’un (dissimulation
bienveillante) ou, au contraire, ont été révélés alors qu’il aurait été préférable
de ne pas le faire (révélation inappropriée).
Notre expérience nous a amenés à la conviction que dans le champ de
la thérapie familiale, et probablement dans beaucoup d’autres domaines, on
a tendance à surestimer le rôle pathogène du secret, et surtout les intentions
malveillantes attribuées à la rétention de savoirs importants.
Les pionniers de la thérapie familiale soulignaient par-dessus tout
dans leurs écrits, les aspects nocifs des secrets, ou même pire, les considéraient
souvent comme la perpétration de dommages intentionnels. Il n’est pas
surprenant qu’en se référant à la description approfondie et détaillée de
Laing & Esterson (1970) des familles dont un membre était diagnostiqué
schizophrène, Theodore Lidz (1975, p. 98) écrivit : «Je ne croit pas que de
telles distorsions infligées à la raison du patient puissent êtres portées par
la méchanceté intentionnelle que ces auteurs semblent impliquer.»
Malgré le fait que nous observons aujourd’hui une tendance
décroissante à insister sur les mauvaises intentions qui accompagneraient le
développement et le maintien des secrets dans le système familial, nous
gardons l’impression que l’on attribue encore trop souvent une valeur
pathogène aux secrets.
Bien entendu, ceux qui sont destinés à cacher des actes criminels ou
illégaux et qui pourraient avoir des conséquences importantes sur le plan
pénal, existent aussi, et leur présence devrait, de manière évidente, être
considérée comme gravement dangereuse, et pas seulement sur le plan
psychologique.
Heureusement, leur nombre est relativement limité ; mais, étant
donné l’importance dramatique du rôle qu’ils jouent dans une famille ou
dans un contexte social, on ne peut les déprécier ni les négliger. Cependant,
il fait éviter de considérer toute forme de secret comme un comportement
criminel perpétré intentionnellement.
Étant convaincus de l’influence que peut avoir le fait de parler ou de
se taire sur le développement des relations saines ou perturbées, nous
aimerions explorer dans ces pages les multiples facteurs qui déclenchent des
effets nocifs. Nous considérerons également les différents types de dommages
qui accompagnent les secrets et nous distinguerons les facteurs nocifs de
ceux qui ont des effets protecteurs.
L’importance de cette distinction ne repose pas seulement sur la
nécessité de différencier correctement la pathologie de la normalité, mais
surtout sur la possibilité de choisir l’attitude thérapeutique adaptée face aux
différentes formes de secret apparaissant au cours du processus
psychothérapeutique.
Les secrets nocifs se présentent sous différentes formes qui peuvent
être décrites comme des configurations interactionnelles distinctes liées au
type de dysfonction générée :
- Révélation inappropriée
- Construction partagée de réalités fausses
- Dissimulation
- Dissimulation/révélation.
Chacune de ces configurations entraîne un type de dommage comme
lorsque : a) la révélation s’avère inappropriée à cause des conditions où elle
a lieu ; b) il y a développement d’une fausse réalité pour recouvrir un savoir
réel ; c) un savoir important auquel quelqu’un a droit lui est caché ; d) une
communication ambiguë et confuse, qui pousse l’autre à découvrir le sens de
ce qui est à la fois caché et suggéré, est entretenue.
Ces formes de dommages diffèrent par leur structure formelle et par
les conséquences qu’elles induisent. Quoi qu’il en soit, pour évaluer la
gravité des dégâts, il ne suffit pas de connaître le type de configuration activé.
Pour déclencher un effet nocif, un dommage important doit être causé, mais
l’importance de ce dernier dépendra essentiellement du poids du secret dans
une relation donnée.
Le poids d’un secret dans une relation donnée
Peu de choses possèdent une influence aussi forte sur les relations
humaines que le poids d’un secret réel ou présumé.
La distinction entre un secret lourd et un secret léger se fait
habituellement en fonction du contenu caché. Cependant, alors qu’en
général certains de ces contenus peuvent être considérés comme intolérables,
et d’autres d’importance minime aux yeux de la majorité des gens, on est
surpris de découvrir que le poids du secret varie d’un individu à l’autre et
d’une relation à l’autre. De plus, en faire une évaluation correcte devient plus
complexe car bien souvent, le détenteur et le destinataire du secret lui
attribuent une valeur très différente. Par exemple, il est possible que le
détenteur du secret considère que le taire est une forme de protection, alors
que le destinataire ressent au contraire comme nuisible le maintien du
silence.
Étant donné le nombre élevé de variables en présence, il est souvent
si difficile d’évaluer correctement le poids d’un secret, qu’en mesurer de
manière fiable son degré de nocivité paraît quasi impossible. Il en est de
même si on tente de déterminer une mesure directe du poids du secret dans
une relation donnée. Mais la nature même du secret oblige l’observateur à
adopter des formes indirectes d’investigation. Ajoutons que l’examen des
indicateurs indirects nous apporte des informations fiables sur l’effet d’un
secret sur une relation spécifique.
Rapport dommage/protection
Lorsque l’effet protecteur d’un secret est marquant, sa composante
nocive tend à diminuer proportionnellement. S’il est possible de priver un
individu d’un savoir auquel il a droit, et par là causer des dommages, dans
certains cas, les effets nocifs des secrets seront largement compensés par la
quantité de bénéfices qu’ils apportent au destinataire.
Les deux faces d’un secret peuvent apparaître simultanément, et dans
un tel cas, l’équilibre existant à ce moment-là entre les effets nocifs et
protecteurs permettra à l’observateur d’en évaluer le pouvoir pathogène.
Si la révélation est susceptible de causer plus de mal que la
dissimulation, le choix de garder le silence ne sera pas du tout considéré
comme nocif. Rappelons-nous que le rapport dommage/protection dépend
fortement du facteur temps ainsi que des étapes du cycle de vie et des
événements concomitants : il pourrait être adéquat de révéler un secret plus
tard alors qu’il semble préférable de le cacher maintenant ou vice-versa.
La valeur nocive d’un secret peut donc être modifiée en profondeur
par le passage du temps et selon les différentes phases que traverse la
relation. Un vieux secret potentiellement dévastateur dans le passé voit ses
risques disparaître complètement au moment présent. C’est pour cette raison
que nous ne réalisons que des années plus tard que la révélation du secret a
perdu de sa valeur, ou est même devenue inopportune, voire encore, a changé
totalement de sens.
Durant la fin de son adolescence, Bianca a eu un petit ami et est
devenue enceinte. Très jeunes tous deux, ils ne se sentaient pas l’envie
d’avoir un enfant, et décidèrent d’avorter. Une amie leur apporta une aide
financière et son soutien émotionnel dans ce choix qui était, malgré tout,
vécu très douloureusement. Bianca dut aussi prendre la décision difficile
d’annoncer ou pas l’avortement à ses parents extrêmement religieux et
conservateurs. Elle opta pour la solution de les laisser dans l’ignorance car
elle estima que leur douleur se serait ajoutée à la sienne, ce qui ne lui aurait
été d’aucune aide.
Quelques années plus tard, lorsque Bianca vécut un mariage heureux
avec deux beaux enfants, le secret gardé si longtemps ne lui parut plus si
lourd, et elle sentit qu’elle pouvait maintenant le partager avec ses parents.
En position différente de celle de l’étape antérieure de son cycle de vie
au cours de laquelle le secret fut conçu, Bianca s’attendait à ce que sa mère
réagisse avec modération à la révélation ; à sa grande surprise, cette
dernière fondit en larmes. En pleurant, et avec beaucoup de souffrance, elle
lui avoua qu’elle était passée par la même expérience durant sa jeunesse
puisqu’elle s’était trouvée enceinte avant le mariage, dans une situation
financière précaire, et qu’elle avait été obligée de renoncer au bébé en dépit
de tous ses principes. Cette double révélation de secrets leur permit finalement
de partager ouvertement leurs regrets et de se sentir plus proches qu’elles
ne l’avaient été jusque-là.
Certaines familles, en particulier celles dont un membre a été
diagnostiqué schizophrène, surestiment la valeur protectrice des secrets:
elles en gardent habituellement plusieurs et ont tendance à justifier cette
attitude par les risques supposés de leurs révélations.
Place centrale du secret dans la relation
Une manière intéressante de mesurer l’importance d’un secret dans
une relation, est de compter le nombre de fois où il est évoqué directement
ou indirectement au sein des interactions entre le détenteur du secret et son
destinataire. En d’autres termes, nous pouvons déduire le degré de son
importance en observant si un secret particulier est au centre des
communications ou s’il ne joue qu’un rôle marginal.
Peut-on noter au cours des échanges des allusions fréquentes à un
sujet donné afin d’attirer l’attention sur ce thème spécifique ? Observe-t-on
des mouvements exploratoires qui semblent destinés à découvrir un savoir
caché ? Ou encore, le secret demeure-t-il calmement au repos, sans être
réveillé ni directement ni indirectement par ceux qui pourraient avoir intérêt
à le découvrir ?
La place centrale d’un secret dans une relation donnée nous informe
essentiellement sur l’étendue de la zone de cette relation attribuée par ses
participants au savoir caché.
Restrictions des communications
dans la zone extérieure au secret
Un autre indicateur de l’importance du secret est plus indirect, mais
pas moins fiable pour autant : l’espace réservé aux autres domaines de la
communication que ceux qui concernent le secret.
Lorsque le secret occupe la place essentielle dans une relation ou dans
le système familial, on observe souvent une restriction de la communication
dans les zones qui lui sont extérieures, allant jusqu’à impliquer une réduction
drastique des contenus qui n’ont rien à voir avec le secret.
La position centrale du secret et la restriction des communications
dans les zones extérieures au secret paraissent directement connectées l’une
à l’autre à première vue : on pourrait dès lors en conclure que si les nappes
non liées au secret sont réduites de manière significative, le secret deviendrait
certainement le sujet essentiel de toute communication (directe et indirecte)
dans une relation ou dans un système. Néanmoins, dans certaines familles
(dites communicatrices pauvres), on constate que la communication se
restreint sérieusement dans des zones extérieures au secret, mais en même
temps, celle qui tourne autour des savoirs cachés ne semble pas s’étendre.
Dans ces cas-là, le terrain propre à une communication effective se restreint,
réduisant ainsi le nombre d’allusions au secret ou les occasions de l’évoquer.
Les familles de ce type restreignent rigoureusement les aires de
discussion, ne laissant un accès qu’à ce qui ne permet pas des connections
directes avec le secret, réduisant dès lors dramatiquement les échanges, ce
qui entraîne chez l’observateur une sensation désagréable de communication
amorphe ou de barrière de caoutchouc (Wynne et al., 1958 ; Wynne,
1965a).
Stratégies de révélation/dissimulation
Cet indicateur désigne les comportements actifs qui tendent à faciliter
ou à réduire l’accès au secret. Ainsi, la découverte d’un secret dissimulé
devient imminente ou s’éloigne selon l’étape d’évolution de la relation au
cours du temps.
Le détenteur du secret permet maintenant à l’autre de le comprendre,
et un peu plus tard, retire le moindre mot qu’il a prononcé, cherchant sans
cesse la meilleure stratégie pour maintenir le destinataire sous une forte
tension. Le contenu ne peut qu’être partiellement révélé, mais n’est jamais
rendu complètement accessible afin de préserver le pouvoir de détenir des
informations
Les stratégies de révélation/dissimulation reposent sur deux recours
essentiels : l’allusion et l’évitement. Alors que le premier de ces instruments
est destiné à activer l’intérêt et la recherche, le second suscite suffisamment
de frustration et de déception pour intensifier le désir de savoir. Ces moyens
sont utilisés fréquemment par le biais de canaux non verbaux ou para-
verbaux : de petits gestes, un ton de voix particulier, l’accentuation de
certains mots, suffisent à réveiller des souvenirs spécifiques et des contenus
auxquels le destinataire a déjà été sensibilisé antérieurement par d’autres
allusions.
On se rend compte que le détenteur du secret suit une stratégie précise
lorsqu’on observe que chaque fois que le destinataire s’approche d’un
certain niveau de connaissance, le discours soudain change et devient plus
insaisissable ou même confus, rendant les eaux qui semblaient se clarifier,
plus troubles à nouveau.
La stratégie de révélation/dissimulation ne repose pas uniquement sur
les manœuvres du gardien du secret ; elle est entretenue également par le
comportement actif du destinataire qui montre clairement de l’intérêt et de
la sensibilité pour ce dont il a été question, et qui essaye d’en savoir plus.
L’attitude intéressée et même inquisitrice du destinataire contribue à
former une relation stratégiquement orientée vers le secret co-construite par
celui qui possède un savoir supérieur et par celui qui s’efforce d’en prendre
connaissance.
Retrait des paroles
Il arrive que la tendance à communiquer de manière allusive ou
insaisissable soit si forte qu’une atmosphère particulière s’instaure, faite de
paroles en suspend et de flou qui bousculent les certitudes les plus élémentaires.
Tout semble vague et inconsistant, et l’on a comme la sensation
d’évoluer dans le vide, sans contacts réels avec autrui. Quoique les membres
de la famille se parlent, et que ce qu’ils se disent paraît avoir du sens, on peut
remarquer ce que nous appelons une dis-association, c’est-à-dire une forme
particulière de connexion entre des mots qui paraissent sensés pris séparément,
mais qui ensemble, semblent dépourvus de sens.
Comme le besoin de trouver un sens aux paroles ne trouve pas d’appui
réel dans le déroulement des échanges, une forte envie d’interpréter se
développe. Tout paraît baigner dans cette sorte de contexte indéfini ; il est
présent en particulier dans les familles psychotiques où l’on observe des
séquences interactionnelles comme dans l’exemple qui suit, extrait d’une
séance à laquelle participent une mère, sa fille psychotique et son mari, ainsi
que le thérapeute :
Thérapeute : …Vous avez évoqué les difficultés liées à certains
principes religieux… Que vouliez-vous dire ?
Fille : Je n’ai aucun souvenir.
Mari : Sexuellement, elle est comme une pierre.
Mère : Mon beau-fils est un bandit.
Mari : Elle a une forme de spiritualité cristalline, fascinante,
intouchable…
Mère : Avant de se marier, ma fille n’était pas du tout comme ça…
Le sujet traité change continuellement, et un observateur extérieur
aurait des difficultés à saisir la cohérence et la logique de ces phrases.
Chacune semble totalement déconnectée des autres, tout en paraissant suivre
la précédente, sans aucune justification raisonnable.
Si une observation minutieuse permettait d’identifier un sens possible
dans cette séquence, il serait rapidement rejeté par les membres de la famille.
Wynne (1965b) a décrit ce mode de communication particulier
comme un chaos cognitif collectif: « Dans ces familles, chaque phrase
prononcée individuellement, séparée de son contexte transactionnel, peut
paraître assez normale, de telle sorte qu’habituellement, on ne pose pas de
question sur la rationalité de ces déclarations spécifiques quand on les
considère isolément. Cependant, l’ensemble de la séquence transactionnelle
semblera totalement bizarre, décousu, fragmenté.
Même si les parents sont psychotiques à un certain degré, le trouble
transactionnel global dans ces familles dépasse en gravité celui du seul
parent. Cette divergence entre le trouble individuel d’un parent et le trouble
transactionnel familial ne peut être comprise qu’avec beaucoup de difficulté,
à partir d’un diagnostic individuel ou de contacts thérapeutiques avec les
membres de la famille » (p. 34).
Relation centrée sur un secret
Une relation centrée sur le secret se développe quand le retrait des
paroles, les stratégies de révélation/dissimulation, la centralité du secret et la
restriction des zones communicationnelles extérieures deviennent
prépondérants.
Les relations interpersonnelles semblent exclusivement nourries par
la stabilité du climat induit par le secret, et elles ne montrent en apparence
aucun autre signe de vitalité. Tout tourne autour de ce qui peut ou ne peut pas
être dit, et la relation semble incapable de générer une information. Lorsque
la famille entière est impliquée dans une telle configuration, la partie la plus
vivante du système familial paraît profondément endormie, tandis que des
accrochages superficiels, sans vainqueurs ni vaincus, dominent le terrain ;
les relations ne survivent qu’en apparence seulement.
Avec une grande lucidité, un de nos patients, jeune schizophrène,
réunit ces capacités de filtrer et de détourner l’attention de la famille du
monde réel vers le royaume des apparences ; il décrit ainsi l’atmosphère de
secret qui domine l’ensemble des communications intrafamiliales :
Carlo : Il y a une prédilection pour ce qui ne devrait pas être dit par
comparaison avec ce qui devrait l’être, ou mieux, il me semble que
tout ce qui devrait être dit ne l’est pas, et… que ce qui n’est pas dit
devrait être dit…
Présence de configurations interactionnelles
dysfonctionnelles
La présence de configurations interactionnelles dysfonctionnelles
constitue un autre signe révélateur du pouvoir nocif du secret. Voici celles
qu’on peut considérer comme des facteurs fort aggravants :
-
Violations des hiérarchies intergénérationnelles. Dans cette
configuration, le secret implique des membres de générations
différentes.
-
Construction de fausses réalités. Afin de garder le secret, on a recours
à de sévères déformations de la réalité et des croyances supplémentaires
se développent.
-
Stratégies de révélation/dissimulation. Ces stratégies activent la
relation basée sur le secret.
Importance attribuée au secret
L’importance attribuée au secret est extrêmement variable, mais
constitue un indice très utile pour comprendre son degré de nuisance.
Généralement, il n’est pas possible de prédire quel est le secret qui pourrait
être considéré comme « lourd » par un membre particulier de la famille.
Néanmoins, on remarque une correspondance entre l’importance attribuée
à un secret donné et le dommage qu’il produira.
En d’autres termes, nous pouvons affirmer que l’effet nocif provoqué
chez les individus et dans les relations paraît moins proportionnel à
l’importance objective du secret qu’à ce qu’il représente subjectivement
pour les participants.
Les membres de la famille déclarent souvent à quel point un événement
donné est important pour eux alors qu’à d’autres occasions, ils insisteront
indirectement sur l’intensité des émotions associées à un sujet spécifique.
Parfois, les stratégies de révélation/dissimulation sont renforcées par la
capacité de convaincre le destinataire de l’importance du savoir supérieur
détenu par le gardien du secret.
Un sujet de moindre importance peut être accentué au point d’induire
le destinataire à croire qu’on lui cache un secret d’importance vitale.
L’exagération d’un savoir supérieur constitue dès lors un mode
d’interaction fréquent, par lequel un individu amène un autre à comprendre
qu’il possède une information particulière à propos de quelque chose de
spécialement important pour le destinataire, qu’il lui serait utile de connaître.
Par l’usage d’allusions et de demi-révélations, le détenteur réussit à
attirer progressivement l’intérêt et la curiosité de l’autre, souvent au point de
créer une attente d’un secret plus important qu’il ne l’est en réalité.
Comme ce n’est pas le secret en lui-même qui compte, mais
l’importance qu’on lui attribue, comme nous l’avons montré précédemment,
l’exagération d’un savoir d’ordre supérieur peut créer la même relation de
pouvoir asymétrique qu’un secret réellement important.
On obtient un effet similaire avec le secret inventé, où le détenteur
induit le destinataire à supposer la présence d’un secret qui n’existe pas en
réalité, et obtiendrait ainsi une réaction indiquant un grand intérêt.
Dans la relation thérapeutique, l’exagération d’un savoir supérieur
n’est pas un événement rare. En fait, assez souvent, le patient prétend
posséder des informations particulières qu’il pourrait révéler à son thérapeute.
Parfois, celles auxquelles le patient fait allusion, s’avèrent d’importance
réduite pour les objectifs thérapeutiques, et semblent être a contrario un
moyen permettant de gagner plus d’attention et d’engagement de la part du
thérapeute en l’amenant à postposer la fin d’une séance ou à montrer à son
patient qu’il le considère comme spécial.
Quelques heures avant la première séance familiale, la fille cadette,
Linda, appela le thérapeute pour lui annoncer qu’elle avait un important
secret à révéler. Le thérapeute lui suggéra de postposer la révélation de ce
secret à la séance, et de le raconter en présence de tout le monde comme on
a l’habitude de le faire en thérapie familiale, ou de le garder.
Linda déclara préférer le garder, et ne le révéla pas au thérapeute,
même si elle en réaffirma l’importance.
Plus tard, au cours du premier entretien avec la famille, tous les frères
et sœurs de Linda se présentèrent en donnant des informations générales au
thérapeute. Ainsi, ce dernier apprit que le frère aîné participait à un groupe
thérapeutique, et que la seconde fille consultait avec son mari un thérapeute
de couple. Alors, le troisième enfant déclara être en psychanalyse depuis un
certain temps.
Lorsque ce fut son tour de se présenter, Linda décida de révéler le
secret sur lequel elle avait tellement insisté au cours de l’appel téléphonique :
depuis quelques mois, elle aussi était suivie en thérapie individuelle…
Classification des secrets
en fonctions de leur effet nocif
Nous pouvons maintenant établir certaines définitions qui vont nous
permettre de faire la distinction entre différents types de secret, en lien avec
les dommages qu’ils entraînent, et leurs conséquences, tant au niveau
personnel que relationnel.
Secrets nocifs
Selon notre définition, les secrets nocifs sont ceux qui produisent des
dommages. Cette définition large ne précise pas le type de dommages ou leur
sévérité. Cette catégorie de secrets peut être subdivisée ensuite en trois sous-
catégories : les secrets pathogènes, toxiques et dangereux.
Évidemment, distinguer entre ces trois types n’est pas toujours aisé,
un même secret pouvant parfois produire des effets et dommages variés. De
plus, un même dommage peut être causé de différentes façons, simultanément
chez plusieurs membres de la famille, ou à différents moments chez les
mêmes personnes ou dans les mêmes relations.
Secrets pathogènes
Il s’agit ici d’un secret nocif qui entraîne une maladie ou l’émergence
d’un symptôme. Ce type de secret induit des dommages qui provoquent
directement ou indirectement des problèmes médicaux ou psychiatriques.
Cette définition ne devrait donc être appliquée qu’aux cas où le trouble
pathologique est clairement en relation avec le fait de garder un secret ou de
ne pas le révéler.
Secrets toxiques
L’appellation de secret toxique sera utilisée ici pour désigner un type
de secret qui n’induit pas, ou n’a pas encore induit, des symptômes ou des
syndromes, mais qui produit des dommages significatifs dans les relations
ou chez les personnes qui y participent.
Le secret toxique peut entraîner des dommages plus ou moins graves,
liés aux conséquences de la dissimulation ou de la révélation, qui vont
affecter le détenteur, le destinataire ou les deux. La présence d’une
configuration interactionnelle dysfonctionnelle contribue à activer ce type
de dommage.
Avant la révélation, le détenteur du secret se sent parfois coupable ou
honteux de le garder, ou il a peur d’être découvert et des conséquences
possibles de la mise au jour du secret.
Après la révélation, le détenteur perd toutes les formes de pouvoir
qu’il avait précédemment, et en même temps la position plus avantageuse
que le secret lui octroyait dans la relation asymétrique qu’il avait créée.
Le fait de révéler peut également altérer la confiance future, car le
détenteur est maintenant perçu comme quelqu’un qui est capable de dissimuler.
De plus, il s’expose aux conséquences d’un bouleversement consécutif à la
révélation.
Avant le dévoilement du secret, le destinataire se sent mal, du fait
d’être privé d’un savoir auquel il a droit, d’avoir de grandes attentes
suscitées par l’ignorance, ou encore parce qu’il est pris dans une relation de
dépendance induite par le détenteur qui prétend posséder un savoir supérieur.
Il encourt encore d’autres conséquences possibles, comme les craintes de
souffrir d’un dommage imminent ou le tourment de la suspicion constante.
Après la révélation, il arrive que le destinataire éprouve du ressentiment
ou de la honte selon le contenu révélé, développe un manque de confiance
en lui, et/ou perde confiance dans le détenteur du secret, et vive les
conséquences possibles d’un bouleversement.
Le tableau 1 résume les dommages essentiels provoqués par un secret
toxique.
La définition du secret toxique que nous proposons ici exclut les
secrets pathogènes qui ont le pouvoir d’activer des pathologies physiques ou
psychologiques. Pour cette raison, nous n’utilisons pas la dénomination de
secret toxique dans le même sens qu’Imber-Black (1993) qui le définit
comme celui qui « engendre des symptômes débilitants et l’érosion de la
fiabilité relationnelle » (p. 11).
Tableau 1
– Dommages produits par le secret toxique sur le détenteur et
DOMMAGES PRODUITS PAR LES SECRETS TOXIQUES
Toxicité pour le détenteur du secret
Avant la révélation
Honte ou culpabilité
Peur d’être découvert
Peur de bouleversements
Après la révélation
Perte de pouvoir
Perte de la confiance des autres
Effets négatifs du bouleversement
Toxicité pour le destinataire du secret
Avant la révélation
Privation d’un savoir auquel il a droit
Attentes trop élevée
Dépendance envers le détenteur du secret
Peur d’être démoli
Suspiscion
Après la révélation
Ressentiment
Honte
Perte de confiance en soi
Effets négatifs d’un bouleversement
Tableau 1 – Dommages produits par le secret toxique sur le détenteur et
sur le destinataire du secret, avant et après la révélation.
Secrets dangereux
Nous considérons comme essentiel le point de vue d’Imber-Black en
ce qui concerne le secret dangereux. Ceux-ci sont conçus pour couvrir une
action criminelle ou illégale qui risque de mettre en danger la vie ou la
sécurité d’une personne du fait de sa gravité.
L’identification des secrets dangereux est essentielle pour des raisons
éthiques et légales, mais aussi du fait qu’il arrive au thérapeute d’être
confronté de manière inattendue à des conséquences graves, et à la nécessité
d’adopter une position claire et de prendre des mesures concrètes au cours
du processus thérapeutique.
Révélation inappropriée
Lorqu’on considère la typologie des secrets à la lumière de la nocivité
de leurs effets, il faut éviter de commettre l’erreur de ne tenir compte que des
dommages causés par la dissimulation.
Si la révélation est inappropriée du fait du contexte où elle a lieu, ou
parce qu’elle n’est pas confiée au destinataire adéquat, ou encore si elle est
reçue par une personne non habilitée à avoir accès à ce savoir spécifique pour
des raisons liées à son étape de cycle de vie, ou pour d’autres bonnes raisons,
elle peut être aussi dangereuse que la dissimulation.
Tableau 2
– Classification des secrets en lien avec les dommages
SECRETS NOCIFS
Secrets qui produisent des dommages parce qu’ils sont gardés.
Secrets pathogènes
Secrets dont les conséquences directes or indirectes produisent un symptôme ou une
maladie.
Secrets toxiques
Secrets qui produisent des dommages marqués chez l’individu et dans ses relations, sans
engendrer aucune forme de maladie ou de symptôme.
Secrets dangereux
Secrets qui couvrent un acte criminel ou illégal d’une telle gravité que la vie ou la sécurité
d’un individu est mise en danger.
RÉVÉLATION INAPPROPRIÉE
Révélation d’un secret qui devient nocive car elle est faite à une personne qui n’est pas
habilitée à la recevoir.
Tableau 2 – Classification des secrets en lien avec les dommages
produits ou potentiels
Bouleversement
Certains événements de la vie particulièrement marquants provoquent
des bouleversements. Ce phénomène consiste en une restructuration soudaine
et dramatique des relations en cours, capable d’entraîner des conséquences
imprévisibles sur les individus et leurs relations.
La révélation d’un secret peut être considérée comme l’un des
événements qui induit le plus fréquemment un bouleversement, et l’on
devrait donc l’envisager comme un acte susceptible de déclencher un
changement radical dans les relations ou dans le système.
Certains membres de la famille trouveront ce changement profond et
imprévisible avantageux, alors que d’autres le vivront comme un événement
indésirable.
Ce bouleversement apparaîtra avantageux aux yeux de ceux qui
jugent la situation actuelle, insupportable, et qui préfèreraient obtenir un
changement radical car ils imaginent qu’un arrangement relationnel différent,
quel qu’il soit, leur conviendrait certainement mieux que l’état actuel des
choses.
Dans des circonstances similaires, un secret peut être révélé avec la
claire intention de modifier à tout prix le contexte relationnel en cours.
Néanmoins, la nature d’un tel bouleversement est caractérisée par un
degré si élevé d’imprévisibilité qu’il empêche de toute manière toute
prévision en ce qui concerne les conséquences immédiates ou ultérieures. Le
niveau d’imprévisibilité du bouleversement est si haut qu’on ne peut
imaginer le type de changement qui aura lieu, et ni même exclure l’éventualité
qu’après une première agitation, aucun changement réel ne se manifeste.
L’activation de bouleversements constitue donc un mouvement
désespéré, susceptible de produire des effets vus comme favorables.
Cependant, il arrive qu’un changement tout à fait indésirable, ou même
l’absence d’une modification marquée stable, advienne. Dans ce dernier cas,
malgré la crainte d’un bouleversement, laquelle avait poussé à garder le
secret très longtemps, il peut ne rien se passer, comme dans l’exemple qui
suit.
Au cours d’un entretien individuel, et après s’être excusée maintes
fois de ne pas en avoir parlé plus tôt, Giovanna, une aimable jeune femme,
décide de révéler au thérapeute un secret dont elle n’a jamais parlé durant
30 ans : « Mon père a eu une aventure avec ma tante. Actuellement, il a plein
d’aventures, même avec une religieuse ».
Selon Giovanna, ces faits constituent non seulement la raison de sa
maladie actuelle qui l’a amenée à entreprendre une thérapie, mais ils ont
causé la mort prématurée de sa mère. Après avoir raconté le secret à son
thérapeute, Giovanna annonce son intention de révéler son savoir à son père
« afin de se libérer complètement de lui… Il sera certainement bouleversé
au point de ne plus rien me demander, et ainsi, je me sentirai libre et je ne
me considérerai plus comme obligée de lui rendre visite et de prendre soin
de lui ».
Après avoir longuement discuté avec son thérapeute des conséquences
possibles de la révélation du secret, Giovanna déclare fermement qu’elle
désire vraiment y être confrontée et qu’elle maintient sa décision. Elle
demande finalement au thérapeute de faire cette révélation à son père dans
son cabinet, au cours d’une séance familiale.
Giovanna arriva à cette séance qu’elle désirait ardemment, avec une
dizaine de cahiers qu’elle avait remplis il y a longtemps ; ils contenaient tous
les éléments circonstanciels qu’elle avait pu dénicher contre son père. Avec
une richesse de détails implacables, mais en même temps avec une émotion
palpable, elle introduisit lentement ses accusations.
Le père écouta calmement l’exposé de sa fille, mais son attitude, son
regard et ses gestes exprimaient de la surprise, du regret et de la peine.
Lorsqu’elle eut fini, il se défendit vigoureusement de ses accusations et se
déclara incrédule et triste. Son mode de défense détaillé se brisait chaque
fois sur le mur des « certitudes » de sa fille. Finalement, elle interrompit la
séance en déclarant : « Ce que tu dis n’a aucune importance, je maintiens
mon opinion ».
À la séance suivante, Giovanna se montra fort désolée, exprimant une
raison de plus d’en vouloir à son père : « Avec tout ce que je lui ai dit, il ne
s’est même pas énervé. Il n’admettra jamais la vérité ! »
Parfois, les dommages causés par la révélation consistent en effets
indésirables qui étaient imprévisibles au début du bouleversement. D’autres
fois, comme nous venons de le voir, ils semblent émerger d’une tentative
ratée d’obtenir un changement désiré.
Parmi les raisons de garder les secrets, l’une des plus fréquente est la
crainte d’activer un processus de changement relationnel que le détenteur
voudrait éviter. Cette peur semble parfois justifiée et d’autres fois ne reposer
sur rien, mais de toute façon, il reste difficile de prévoir si une révélation va
effectivement déclencher un processus de bouleversement et quels en
seraient les effets sur une relation donnée.
Le « saut dans l’inconnu » concomitant à la révélation d’un secret, ne
fait pas seulement peur pour ses conséquences immédiates. Il provoque aussi
des effets différés ou des réactions en chaîne qui entraînent des événements
signifiants, comme d’autres révélations, des actes suicidaires, des
comportements agressifs violents, des séparations, des fuites, des trahisons,
etc.
Cependant, il n’est pas rare d’observer qu’une révélation de secret
induisant un bouleversement, réussit à résoudre des problèmes familiaux
lourds ou à restaurer des relations fonctionnelles dans un système où depuis
longtemps, des configurations dysfonctionnelles rendaient les changements
impossibles.
Au cours des séances familiales précédentes, Bruna s’était
fréquemment plainte, en vain, de l’attention excessive qu’on portait à Catia,
sa sœur cadette. Selon elle, Catia, qui était anorexique depuis trois ans,
recevait toujours des parents les plus beaux cadeaux et était la plus entourée.
Personne ne semblait tenir compte des problèmes de Bruna ni s’en
préoccuper, ce qui confirmait le fondement de ses plaintes. En même temps,
lorsqu’elle parlait, Bruna ne semblait pas capable d’attirer l’attention de
ses proches sur ce qu’elle disait.
Au contraire, Catia bénéficiait de la considération de tous, et chaque
fois qu’elle s’adressait à quelqu’un, tout le monde semblait suspendu à ses
lèvres. En fait, tous les membres de la famille étaient concentrés sur ses
paroles lorsqu’elle annonça qu’elle désirait raconter un secret qui la
concernait elle et sa sœur, Bruna. A ce moment-là, les parents insistèrent, en
demandant à Catia de tout révéler sans hésiter, « quoi qu’il arrive ». Bruna
aussi pressa sa sœur de parler puisque, selon elle, il n’y avait aucune raison
d’avoir peur d’une révélation : “C’est certainement positif de parler
ouvertement. Les sœurs devraient toujours se faire confiance et tout se
dire ».
Cette pression familiale convainquit Catia de parler, et elle révéla
finalement que depuis quelques années, le mari de Bruna lui faisait secrètement
la cour. Il l’attendait en cachette lorsqu’elle sortait de l’école et lui disait que
depuis qu’il la connaissait, sa femme ne l’intéressait plus.
La première réaction de Bruna fut le commentaire : « Ce n’est rien,
des choses comme ça arrivent. Nous devons toujours nous faire confiance et
tout nous dire ». Ensuite, tout en continuant à répéter ces phrases rassurantes,
elle s’évanouit soudain.
La mère essaya de la soutenir et la secoua en disant : « Ce n’est
rien… » comme Bruna l’avait affirmé quelques secondes plus tôt. Cependant,
Bruna se reprit et lui répondit : « De quoi parles-tu ? Comment oses-tu dire
que ce n’est rien ? Ne vois-tu pas que ma sœur me prend tout ? Lorsque
j’étais un bébé, elle me volait tout ce que j’aimais. D’abord elle prit mes
parents, et plus tard mes amis. Maintenant, elle est sur le point de me prendre
même mon mari ! »
Après la révélation de Catia, la famille fut traversé©e par une
restructuration profonde : Bruna réussit finalement à être vue et écoutée.
Ses parents commencèrent à prendre soin d’elle après l’avoir pendant
longtemps considérée comme « trop forte pour être aidée ».
Plus encore, Catia perdit sa position privilégiée, et l’espace exclusif
dont elle avait joui jusque-là dans la famille fut réduit substantiellement.
Cela lui permit finalement de revendiquer un nouveau territoire à l’extérieur
de la famille.
Selon Imber-Black (1993), quatre modalités différentes sont
susceptibles de se développer à partir de la corrélation entre la présence de
secrets dans le système familial et l’émergence d’un symptôme.
a) Symptômes en tant que contenus du secret
Certains symptômes et maladies peuvent être maintenus secrets par le
porteur du symptôme ou par d’autres membres de la famille. Il s’agit
habituellement de symptômes ou maladies socialement mal vus, comme
l’alcoolisme, la toxicomanie, les troubles alimentaires, les comportements
suicidaires ou les maladies mentales en général. Certains symptômes
physiques ou maladies somatiques (comme le cancer, les maladies
vénériennes, et en particulier le SIDA) sont également gardés secrets.
Dans ces cas, les sentiments de honte dominent pour une raison ou une
autre, et conduisent les familles et les individus à développer un secret.
Celui-ci, en retour, tend à activer encore plus les sentiments de honte.
Une conséquence nocive de ces secrets consiste le plus souvent, en ce
que le fait de cacher des symptômes oblige l’individu et sa famille à renoncer
à faire appel à des ressources nécessaires pour traiter la maladie, et à en subir
tous les effets personnels et relationnels.
Ces secrets rendent parfois très difficile, voire impossible, l’évaluation
médicale et la mise en place du traitement requis, avec comme conséquences
l’apparition d’autres dommages physiques graves et, bien entendu, l’ajout de
complications supplémentaires à celles de nature psychologique et
relationnelle.
À l’âge de neuf ans, Amelia fut battue par son père qui, comme
d’habitude, se déchaînait avec violence contre elle pour des raisons
insignifiantes. Cette fois-là, elle reçut une si forte raclée que le champ visuel
de son oeil droit fut réduit. Comme ce dommage résultait de la violence, le
père et la mère décidèrent de ne pas en informer le médecin, et obligèrent
Amelia à sécher les cours pendant deux mois pour que le secret soit gardé.
Le résultat fut qu’une grave infection lui fit perdre complètement la vue de
cet oeil.
Lorsque Amelia commença une thérapie à l’âge de 19 ans, elle
présentait des symptômes dépressifs et une très faible estime d’elle-même,
en lien avec la conviction que jamais un jeune homme ne pourrait faire
attention à une fille aveugle comme elle. Malheureusement, cette conviction
de ne pas mériter la considération avait été solidement confirmée par le
sacrifice que lui avaient imposé ses parents pour préserver la réputation du
père et de la famille.
b) Symptômes reproduisant métaphoriquement
un aspect du secret
Un symptôme représente parfois métaphoriquement les fortes émotions
liées à un secret. Un membre de la famille a la charge d’exprimer des troubles
personnels et systémiques produits par un secret nocif. Le comportement
symptomatique peut alors révéler, sous une forme plus ou moins explicite,
les contenus cachés.
Une jeune mère craint d’être trahie par son mari. Cet homme rentre
habituellement fort tard dans la nuit à la maison et use de prétextes et de
justifications auxquels elle ne croit pas. Pour cette raison, chaque jour à
minuit, si son mari ne l’a pas appelée pour la prévenir d’un retard, elle
demande et redemande l’heure qu’il est à son fils de 13 ans, sans même lui
expliquer pourquoi elle pose cette question sans arrêt.
Lorsque ultérieurement, le jeune garçon présentera un épisode
psychotique, l’un des symptômes principaux sera la croyance délirante que
des persécuteurs inconnus lui ont pris son identité et ont remplacé son esprit
par une montre dont les aiguilles sont pointées sur minuit en permanence.
Tableau 3
– Relations symptômes-secrets
SYMPTÔMES ET SECRETS
a) Symptômes en tant que contenus du secret
b) Symptômes reproduisant métaphoriquement un aspect du secret
c) Symptômes destinés à distraire l’attention du secret
d) Symptômes, conséquences d’un secret
Tableau 3 – Relations symptômes-secrets
c) Symptômes destinés à distraire l’attention du secret
Les maladies et les symptômes ne suscitent pas toujours un sentiment
profond de honte qui induirait à les cacher. Au contraire, dans certains cas,
ils offrent aux familles et aux individus un sujet de discussion « neutre » et
sécurisant. En ce sens, la fonction de la dissimulation de symptômes n’est pas
différente de la fonction du mythe : elle constitue une zone non douloureuse
d’accord et de réduction des tensions, en lien avec des contenus susceptibles
autrement d’activer des fractures et des conflits que la famille est incapable
de gérer.
d) Symptômes, conséquences d’un secret
Selon Karpel (1980), il arrive fréquemment que la peur permanente de
voir son secret découvert et la nécessité de devoir contrôler constamment le
contenu et la direction des conversations rendent le détenteur anxieux. En
plus, il doit être prêt à intervenir activement pour préserver et protéger le
secret à tous moments.
D’un autre côté, le destinataire qui ignore le secret mais perçoit
cependant sa présence, tend à être anxieux à cause de la tension due à ses
nombreux efforts pour tenter d’obtenir une révélation de quelque chose qu’il
imagine présenter une importance vitale.
Dans d’autres cas, les symptômes ne semblent pas faire partie d’une
anxiété liée à une révélation/dissimulation, cependant, ils dérivent de
conséquences directes ou indirectes d’un secret : dans ces cas-là seulement,
comme nous l’avons vu précédemment, nous pouvons parler de secrets
pathogènes.
·
IMBER-BLACK, E. (1993) : Secrets in families and family therapy. W.W. Norton
& Company. New York-London.
·
KARPEL, M. (1980) : Family secrets : 1. Conceptual and ethical issues in the
relational context. Ethical and practical considerations in therapeutic management.
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·
LAING, R.D., ESTERSON, A. (1970) : The Leaves of Spring. A Study in the
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·
LIDZ, T. (1975) : Famiglia e origine della schizofrenia. Feltrinelli, Milano.
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VELLA, G., LORIEDO, C. (1976) : La famiglia psicotica, Archivio di Psicologia,
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WYNNE, L.C., RICKOFF, I.M., DAY, J., HIRSH, S.I. (1958) : Pseudomutuality
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WYNNE, L.C.(1965a) : Thought disorder and family relations of schizophrenics,
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[*]
Traduit de l’anglais par E. Goldbeter.
[1]
Psychiatre, Professeur de Psychiatrie, Université de Rome « La Sapienza », Directeur
de l’Institut Italien de Psychotérapie Relationnelle, Rome.
[2]
Psychiatre, Professeur de Psychiatrie, Université de Rome « La Sapienza ».