Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux
De Boeck Université

I.S.B.N.2804144976
182 pages

p. 123 à 130
doi: en cours

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Dossier

no 33 2004/2

2004 Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau Dossier

Le poids du silence : la révélation par la non-révélation

Edith Goldbeter-Merinfeld  [*]
Si les secrets de famille peuvent être portés sur plusieurs générations, subissant au cours du temps des déformations, puis un « oubli » recouvert d’un silence pesant, d’autres sont construits autour d’un fait récent et emprisonnent leurs différents acteurs. La force du secret repose alors d’abord sur le fait qu’on ne peut révéler qu’il existe, bien plus même que sur l’interdit d’en révéler le contenu. L’auteur présente un cas clinique illustrant une approche qui a permis de libérer une patiente (et sa famille) du poids d’un secret sans que celui-ci ne soit révélé.Mots-clés : Secret de famille, Révélation. If family secrets can be carried trough many generations, first with distortion, then with oversight covered by a heavy silence, secrets can also be created around a recent event that imprisons its various actors. The secret’s strength rests first on the interdiction to disclose its existence, more than on the interdiction to reveal its contend. The author presents a clinical illustration of an approach allowing to free a patient (and her family) from the weight of a secret without having to reveal it.Keywords : Family secrets, Revelation.
Le lendemain de mes quinze ans, j’apprenais enfin ce que j’avais toujours su.
(Grinbert, 2004, p.75)
Les secrets de l’enfance évoquent le mystère, les territoires inconnus, hors d’atteinte. Ils suscitent aussi la complicité entre ceux qui les partagent et l’attente de ceux qui en sont exclus mais qui en connaissent l’existence.
Mais pour d’autres, les secrets se teintent de souffrances tues, de chaînes liant un persécuteur à sa victime, d’emprisonnements, etc.
L’un des pionniers de la thérapie familiale, le psychanalyste américain Nathan Ackerman (1937, 1958), tentait d’ouvrir au sein de sa consultation de pédopsychiatrie les conflits familiaux jusque-là sous-jacents, et de dévoiler les « secrets de famille ». Il percevait leur impact qui, selon lui, reposait plus sur l’interdiction de les énoncer que sur une ignorance réelle des faits qu’ils étaient censés couvrir.
Mais qu’appelle-t-on secret de famille ? A l’origine se trouve une « faute » : transgression de règles et non respect de valeurs fondamentales pour la famille (emprisonnement pour délits, faillite frauduleuse, perte du patrimoine, abandon de croyances religieuses, infidélité conjugale, enfant né hors mariage, mésalliance, etc.).
La faute, vécue comme honteuse, risquant de tacher le blason familial, est cachée, tue, « oubliée » ou surtout contournée. La première génération est confrontée à l’acte commis, et unie par le consensus de ne pas dire : tous les membres du système connaissent ou pressentent un fait trouble, mais surtout ne peuvent pas en parler. Au sein de la famille, le secret n’implique donc pas comme élément essentiel l’ignorance, mais bien le silence. Et pour renforcer sa protection, on taira également les sujets connexes : si le secret concerne une naissance illégitime dans une fratrie, on ne parlera plus de naissance, d’accouchement, et on pourrait même remplacer les fêtes d’anniversaire par un autre rituel à un moment différent pour éviter tout risque de frôler le sujet tabou. Plus fort encore, on finit par ne plus savoir qu’on sait, par oublier, occulter cette cognition sans pour autant qu’elle devienne totalement inconsciente. Elle est doucement anesthésiée. C’est la « Vilaine » au bois dormant familial, oubliée au milieu d’une forêt touffue cachée par un épais brouillard.
Lorsqu’on travaille avec les familles selon une approche systémique, on est frappé par la fonction remplie par le secret de famille dans la protection de leur équilibre. En effet, il cimente une cohésion marquée par un silence consensuel : si ce dernier était rompu, la famille se sentirait menacée de perdre cette proximité vécue comme indispensable à sa sécurité, et craindrait l’éclatement.
On peut se demander si la faute cachée n’est pas à ce point malfaisante, honteuse et grave dans le chef des membres du clan familial qu’elle affecterait chez chacun la fierté d’y appartenir, la motivation à y rester apparentée, la loyauté en quelque sorte. En même temps, les liens du sang sont là, et le secret permettrait peut-être de les remettre à l’avant-plan en les resserrant grâce au rassemblement des membres de la famille au sein d’un pacte tacite (ou non) de maintien du silence.
La meilleure façon de préserver l’existence de la famille (et peut-être son identité ?) deviendrait, pour ses membres, l’ignorance du silence instauré par le secret ; ils auront donc à « faire l’effort » d’oublier la présence du secret au-delà même de son contenu.
Qu’est-ce qui fait que certaines personnes, les enfants en particulier, captent malgré elles les absences de paroles et les silences au niveau de la méta communication sur ces absences ?
Le roman autobiographique récent du psychanalyste Philippe Grinbert (2004) décrit ce phénomène : « ignorant » qu’il a été précédé d’un demi- frère dont la disparition tragique est portée comme la marque d’une faute par ses parents, le narrateur a meublé sa solitude d’enfant unique en s’inventant en secret un frère aîné avec lequel il joue, se bagarre, et qu’il admire. Ayant découvert au grenier, un peu plus tard et « par hasard », un chien jouet dont l’origine ne lui est pas expliquée (mais qui a appartenu à Simon, ce demi- frère disparu), il s’en saisi comme objet privilégié et le nomme Sim !
On observe que des éléments du secret paraissent transpirer, mais sous une forme qui ne dévoile rien. Serait-ce la seule manière d’accepter l’existence d’un passé tout en ne devant pas en rendre de compte, ou cela a-t-il la fonction d’aider la parole à venir si le silence devient trop lourd ?
Nous rencontrons bien souvent dans notre pratique clinique, des situations dans lesquelles sans que ne soient révélés des faits indicibles, des comportements « bizarres », symptomatiques, ainsi qu’une parole freinée, signalent l’existence d’un secret.
Revenons ici au récit de Grinbert (2004) car il illustre aussi combien le silence peut être tissé de liens de protections mutuelles qui font qu’on ne voit pas ce qui est pourtant visible, qu’on n’entend pas le contenu du silence. On ne blesse pas ceux qui fournissent un effort douloureux qui révèle que quelque chose est caché, à la fois pour s’épargner de savoir et les épargner de devoir dire : Butant sans cesse contre le mur douloureux dont s’étaient entourés mes parents, je les aimais trop pour tenter d’en franchir les limites, pour écarter les lèvres de cette plaie. J’étais décidé à ne rien savoir (Grinbert, 2004, p. 18).
Quand une partie du non-dit se révèle par des voies détournées, le processus du secret peut persister cependant, tant paraît forte la nécessité de préserver les détenteurs du secret de la souffrance de l’éveil de la parole :
Derrière les masques qui venaient de tomber demeuraient deux souffrances insoupçonnables. Alertés par ma pâleur, mes parents se sont inquiétés, je les ai rassurés d’un sourire. Je les ai observés, ils n’avaient pas changé. Le silence allait persister et je n’imaginais pas ce qui pourrait me décider à le rompre. À mon tour je cherchais à les protéger (Grinbert, 2004, p. 80).
Le thérapeute bien intentionné reste parfois dans l’incompréhension et l’ébahissement devant ces efforts de la famille pour maintenir en place la configuration d’un secret même si celui-ci paraît éventé, et devant ce non- désir de savoir ce qu’on sait. Insistons sur le fait que de telles attitudes dans une famille signalent des peurs de destruction de celle-ci compte tenu de la fragilisation des liens. Le secret les consolide au contraire, les répare après la faute qui les a ébranlés.
J’ai personnellement été instruite de ces aspects par la famille de Carla B. que j’ai rencontrée il y a de nombreuses années : cette adolescente de 15 ans, ses parents et son frère de 12 ans, avaient été envoyés à ma consultation au sein de l’hôpital où la jeune fille avait été hospitalisée après une tentative de suicide. Elle séjournait depuis quelques jours dans l’Unité de Crise. Une première autolyse avait déjà eu lieu lorsqu’elle avait 11 ans.
La mère s’était assise à côté de ses enfants, faisant face à son mari isolé des trois autres par des sièges inoccupés. Le père paraissait anéanti, au bord des larmes et interrogeait sa fille sur les raisons de son acte. Son épouse par contre était dominée par la colère : agressivité vis-à-vis de l’équipe de l’Unité de Crise, vis-à-vis de moi dès le début de l’entretien, et exprimant le plus haut mépris pour son mari. La séance se poursuivait dans ce climat houleux où les enfants se montraient tristes et renfrognés. Carla n’intervenait pas, mais gardait la tête baissée en évitant tout échange de regard avec son père. Le seul sujet « abordable » était lié à une timide plainte de Monsieur B. concernant l’investissement de son épouse dans la relation avec une amie qu’elle affirmait protéger d’un mari violent. Madame B. ne manquait pas d’exprimer son mépris pour ce mari « si égoïste », qui ne voyait que ses intérêts personnels.
En dehors de ce thème, le silence était pesant et je me sentais moi- même une langue empâtée, incapable d’arriver à prononcer une parole.
L’hypothèse m’est venue de l’existence d’un secret et je me laissai porter par mes émotions :
  • EG : « Il me semble qu’il est de plus en plus difficile de parler, comme si il y avait des sujets qu’il ne fallait surtout pas aborder car ils pourraient être dangereux ; en même temps, comme ces sujets ne sont peut-être pas clairement connus, on se tait pour éviter d’y toucher malencontreusement. Est-ce que cela vous paraît fou ou quelqu’un vit-il quelque chose de cet ordre ? ».
  • Carla : Je comprends tout à fait…
  • E.G. : Est-il possible que toi, Carla, tu saches de quoi il s’agit, mais tu ne sais que faire de ce que tu sais, comme un secret ?
  • Carla : Oui !
  • E.G. : Est-ce que je me trompe si j’ai l’impression que c’est un secret que tu partages avec l’un de tes deux parents et que tu caches à l’autre, ce qui te mettrait dans une situation difficile ?… Si tu parles, tu trahis celui avec qui tu partages le secret, si tu te tais, tu trahis celui qui l’ignore.
  • Carla : Oui…
  • EG : Il faudrait que tes parents et moi réfléchissions à une manière de t’aider à sortir de cette situation difficile… Je propose de vous voir seuls, Madame et Monsieur pour réfléchir au meilleur moyen d’aider votre fille.
  • Mère (à Carla) : Qu’as-tu dit à ton psychiatre (de l’Unité de crise) ?
(à EG) : Que vous a dit son psychiatre ?
La famille me quitte, Carla restant hospitalisée. Aucune des questions de la mère ne suscita la moindre réaction chez Monsieur B. ni chez un autre membre de la famille.
À l’époque, je pensais réellement qu’un des parents ignorait tout du secret, et que vraisemblablement le contenu tournait autour de la relation de la mère avec son « amie battue ».
Je revis les parents deux jours plus tard, et leur répétai le but de la séance :
– EG : Carla a un secret qui lui pèse mais dont elle ne sait que faire car elle ne le partage qu’avec l’un d’entre vous... Comment l’aider ?
Le père répèta désespérément qu’il n’avait aucun secret. La mère, par contre, m’interrogea à nouveau agressivement sur ce que le psychiatre de Carla m’aurait dit, évoqua ensuite une petite dissimulation banale commise par Carla …connue du père. La colère et le malaise de la mère se manifestaient de plus en plus, sans que son mari ne semblât s’en formaliser ni le remarquer.
C’est en constatant que ce type de séquence se répétait tout au long de la séance que je « compris » que si la mère partageait un secret avec sa fille, le père faisait tout pour indiquer qu’il refusait de le connaître…et donc qu’il en connaissait très probablement le contenu ! Je demandai alors au couple quelle était la chose qu’ils craignaient le plus de voir arriver. Tous deux, enfin d’accord sur ce point, répondirent qu’ils avaient par dessus tout peur de la séparation qui pour eux équivalait à la mort.
Je clôturai la séance en les félicitant de la ténacité qu’ils montraient pour assurer la cohésion de la famille en évitant tout sujet qui risquerait de la compromettre, pour le bien de leurs enfants et d’eux-mêmes.
L’après-midi du même jour, voyant par hasard Carla qui attendait son psychiatre dans la salle d’attente, je l’invitai à entrer dans mon cabinet pour quelques instants. Lorsque nous fûmes installées, je lui dit : « J’ai l’impression que ton secret – je ne te demande pas d’en parler –, tu le partages avec ta mère, mais tu te sens mal vis-à-vis de ton père de le lui cacher. » Elle opina du chef. Je poursuivis alors : « Comme tu le sais, j’ai vu tes parents ce matin, et j’ai compris que ton père « sait ». Je peux te dire une chose : tu es une bonne fille, car tu les aimes tous les deux et de plus, tu les respectes : en effet, en taisant ce que tu sais, tu protèges ta mère qui ne veut pas que tu parles, et tu protèges ton père qui ne veut pas entendre ce que tu pourrais dire. Tu peux donc le regarder en face car tout compte fait, ils sont tous deux d’accord pour que tu ne parles pas, tu ne trahis personne ! »
Carla me quitta en paraissant plus légère. Revenue dans son unité, elle demanda qu’on clôture l’hospitalisation, exprimant le souhait d’aller vivre dans un premier temps non pas chez ses parents, mais dans la famille d’une amie de classe qui habitait dans le voisinage de sa maison, ce qui fut accepté.
Je ne revis plus cette famille, mais j’appris plus tard par son psychiatre, que Carla rencontrait encore de temps à autre, qu’elle allait beaucoup mieux et avait réintégré sa famille après un mois passé chez l’amie. Le secret était que le mercredi après-midi, elle « accompagnait » sa mère au cinéma où cette dernière la laissait voir le film, seule, pendant qu’elle rencontrait un amant. L’amie battue servait aussi occasionnellement de paravent…
Je me suis demandée si les tentatives de suicide de Carla, réactions possibles à la double contrainte qui l’emprisonnait et issue potentielle à celle-ci, n’avaient pas aussi la fonction de rassembler la famille autour de quelque chose dont on pouvait parler – Carla morte ou encore vivante mais en danger – ce qui consolidait les liens autour d’un élément plus honorable que « la faute ». On pouvait aussi la voir comme une ultime tentative de peser sur l’organisation familiale pour la faire changer ; tout en demeurant loyale, elle indiquait aussi que cette loyauté impliquait un sacrifice trop lourd pour elle.
Cette famille m’a appris à être attentive à la révélation du désir de garder le silence de la part de ceux sont sensés ignorer un secret, même s’ils en sont les victimes, et à repenser dès lors plus encore le sens de mes interventions...
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  ACKERMAN N. (1937) : The Family as a Social and Emotional Unit. Bulletin of the Kansas Mental Hygiene Society.
·  ACKERMAN N. (1958-1972) : The psychodynamics of Family Life. Basic Books, New York.
·  GRINBERT P. (2004) : Un secret. Grasset, Paris.
 
NOTES
 
[*] Institut d’Etudes de la Famille et des Systèmes Humains. Bruxelles. Service de Psychiatrie. Cliniques Universitaires de Bruxelles. Hopital Erasme.
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