2004
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
Dossier
Le poids du silence :
la révélation par la non-révélation
Edith Goldbeter-Merinfeld
[*]
Si les secrets de famille peuvent être portés sur plusieurs générations,
subissant au cours du temps des déformations, puis un « oubli » recouvert d’un
silence pesant, d’autres sont construits autour d’un fait récent et emprisonnent leurs
différents acteurs.
La force du secret repose alors d’abord sur le fait qu’on ne peut révéler qu’il
existe, bien plus même que sur l’interdit d’en révéler le contenu. L’auteur présente
un cas clinique illustrant une approche qui a permis de libérer une patiente (et sa
famille) du poids d’un secret sans que celui-ci ne soit révélé.Mots-clés :
Secret de famille, Révélation.
If family secrets can be carried trough many generations, first with distortion,
then with oversight covered by a heavy silence, secrets can also be created around
a recent event that imprisons its various actors.
The secret’s strength rests first on the interdiction to disclose its existence,
more than on the interdiction to reveal its contend. The author presents a clinical
illustration of an approach allowing to free a patient (and her family) from the
weight of a secret without having to reveal it.Keywords :
Family secrets, Revelation.
Le lendemain de mes quinze ans, j’apprenais enfin
ce que j’avais toujours su.
(Grinbert, 2004, p.75)
Les secrets de l’enfance évoquent le mystère, les territoires inconnus,
hors d’atteinte. Ils suscitent aussi la complicité entre ceux qui les partagent
et l’attente de ceux qui en sont exclus mais qui en connaissent l’existence.
Mais pour d’autres, les secrets se teintent de souffrances tues, de
chaînes liant un persécuteur à sa victime, d’emprisonnements, etc.
L’un des pionniers de la thérapie familiale, le psychanalyste américain
Nathan Ackerman (1937, 1958), tentait d’ouvrir au sein de sa consultation
de pédopsychiatrie les conflits familiaux jusque-là sous-jacents, et de
dévoiler les « secrets de famille ». Il percevait leur impact qui, selon lui,
reposait plus sur l’interdiction de les énoncer que sur une ignorance réelle des
faits qu’ils étaient censés couvrir.
Mais qu’appelle-t-on secret de famille ? A l’origine se trouve une
« faute » : transgression de règles et non respect de valeurs fondamentales
pour la famille (emprisonnement pour délits, faillite frauduleuse, perte du
patrimoine, abandon de croyances religieuses, infidélité conjugale, enfant né
hors mariage, mésalliance, etc.).
La faute, vécue comme honteuse, risquant de tacher le blason familial,
est cachée, tue, « oubliée » ou surtout contournée. La première génération
est confrontée à l’acte commis, et unie par le consensus de ne pas dire : tous
les membres du système connaissent ou pressentent un fait trouble, mais
surtout ne peuvent pas en parler. Au sein de la famille, le secret n’implique
donc pas comme élément essentiel l’ignorance, mais bien le silence. Et pour
renforcer sa protection, on taira également les sujets connexes : si le secret
concerne une naissance illégitime dans une fratrie, on ne parlera plus de
naissance, d’accouchement, et on pourrait même remplacer les fêtes
d’anniversaire par un autre rituel à un moment différent pour éviter tout
risque de frôler le sujet tabou. Plus fort encore, on finit par ne plus savoir
qu’on sait, par oublier, occulter cette cognition sans pour autant qu’elle
devienne totalement inconsciente. Elle est doucement anesthésiée. C’est la
« Vilaine » au bois dormant familial, oubliée au milieu d’une forêt touffue
cachée par un épais brouillard.
Lorsqu’on travaille avec les familles selon une approche systémique,
on est frappé par la fonction remplie par le secret de famille dans la protection
de leur équilibre. En effet, il cimente une cohésion marquée par un silence
consensuel : si ce dernier était rompu, la famille se sentirait menacée de
perdre cette proximité vécue comme indispensable à sa sécurité, et craindrait
l’éclatement.
On peut se demander si la faute cachée n’est pas à ce point malfaisante,
honteuse et grave dans le chef des membres du clan familial qu’elle
affecterait chez chacun la fierté d’y appartenir, la motivation à y rester
apparentée, la loyauté en quelque sorte. En même temps, les liens du sang
sont là, et le secret permettrait peut-être de les remettre à l’avant-plan en les
resserrant grâce au rassemblement des membres de la famille au sein d’un
pacte tacite (ou non) de maintien du silence.
La meilleure façon de préserver l’existence de la famille (et peut-être
son identité ?) deviendrait, pour ses membres, l’ignorance du silence instauré
par le secret ; ils auront donc à « faire l’effort » d’oublier la présence du
secret au-delà même de son contenu.
Qu’est-ce qui fait que certaines personnes, les enfants en particulier,
captent malgré elles les absences de paroles et les silences au niveau de la
méta communication sur ces absences ?
Le roman autobiographique récent du psychanalyste Philippe Grinbert
(2004) décrit ce phénomène : « ignorant » qu’il a été précédé d’un demi-
frère dont la disparition tragique est portée comme la marque d’une faute par
ses parents, le narrateur a meublé sa solitude d’enfant unique en s’inventant
en secret un frère aîné avec lequel il joue, se bagarre, et qu’il admire. Ayant
découvert au grenier, un peu plus tard et « par hasard », un chien jouet dont
l’origine ne lui est pas expliquée (mais qui a appartenu à Simon, ce demi-
frère disparu), il s’en saisi comme objet privilégié et le nomme Sim !
On observe que des éléments du secret paraissent transpirer, mais sous
une forme qui ne dévoile rien. Serait-ce la seule manière d’accepter l’existence
d’un passé tout en ne devant pas en rendre de compte, ou cela a-t-il la fonction
d’aider la parole à venir si le silence devient trop lourd ?
Nous rencontrons bien souvent dans notre pratique clinique, des
situations dans lesquelles sans que ne soient révélés des faits indicibles, des
comportements « bizarres », symptomatiques, ainsi qu’une parole freinée,
signalent l’existence d’un secret.
Revenons ici au récit de Grinbert (2004) car il illustre aussi combien
le silence peut être tissé de liens de protections mutuelles qui font qu’on ne
voit pas ce qui est pourtant visible, qu’on n’entend pas le contenu du silence.
On ne blesse pas ceux qui fournissent un effort douloureux qui révèle que
quelque chose est caché, à la fois pour s’épargner de savoir et les épargner
de devoir dire : Butant sans cesse contre le mur douloureux dont s’étaient
entourés mes parents, je les aimais trop pour tenter d’en franchir les limites,
pour écarter les lèvres de cette plaie. J’étais décidé à ne rien savoir
(Grinbert, 2004, p. 18).
Quand une partie du non-dit se révèle par des voies détournées, le
processus du secret peut persister cependant, tant paraît forte la nécessité de
préserver les détenteurs du secret de la souffrance de l’éveil de la parole :
Derrière les masques qui venaient de tomber demeuraient deux
souffrances insoupçonnables. Alertés par ma pâleur, mes parents se sont
inquiétés, je les ai rassurés d’un sourire. Je les ai observés, ils n’avaient pas
changé. Le silence allait persister et je n’imaginais pas ce qui pourrait me
décider à le rompre. À mon tour je cherchais à les protéger (Grinbert, 2004,
p. 80).
Le thérapeute bien intentionné reste parfois dans l’incompréhension
et l’ébahissement devant ces efforts de la famille pour maintenir en place la
configuration d’un secret même si celui-ci paraît éventé, et devant ce non-
désir de savoir ce qu’on sait. Insistons sur le fait que de telles attitudes dans
une famille signalent des peurs de destruction de celle-ci compte tenu de la
fragilisation des liens. Le secret les consolide au contraire, les répare après
la faute qui les a ébranlés.
J’ai personnellement été instruite de ces aspects par la famille de
Carla B. que j’ai rencontrée il y a de nombreuses années : cette adolescente
de 15 ans, ses parents et son frère de 12 ans, avaient été envoyés à ma
consultation au sein de l’hôpital où la jeune fille avait été hospitalisée après
une tentative de suicide. Elle séjournait depuis quelques jours dans l’Unité
de Crise. Une première autolyse avait déjà eu lieu lorsqu’elle avait 11 ans.
La mère s’était assise à côté de ses enfants, faisant face à son mari isolé
des trois autres par des sièges inoccupés. Le père paraissait anéanti, au bord
des larmes et interrogeait sa fille sur les raisons de son acte. Son épouse par
contre était dominée par la colère : agressivité vis-à-vis de l’équipe de
l’Unité de Crise, vis-à-vis de moi dès le début de l’entretien, et exprimant le
plus haut mépris pour son mari. La séance se poursuivait dans ce climat
houleux où les enfants se montraient tristes et renfrognés. Carla n’intervenait
pas, mais gardait la tête baissée en évitant tout échange de regard avec son
père. Le seul sujet « abordable » était lié à une timide plainte de Monsieur B.
concernant l’investissement de son épouse dans la relation avec une amie
qu’elle affirmait protéger d’un mari violent. Madame B. ne manquait pas
d’exprimer son mépris pour ce mari « si égoïste », qui ne voyait que ses
intérêts personnels.
En dehors de ce thème, le silence était pesant et je me sentais moi-
même une langue empâtée, incapable d’arriver à prononcer une parole.
L’hypothèse m’est venue de l’existence d’un secret et je me laissai
porter par mes émotions :
- EG : « Il me semble qu’il est de plus en plus difficile de parler, comme
si il y avait des sujets qu’il ne fallait surtout pas aborder car ils
pourraient être dangereux ; en même temps, comme ces sujets ne sont
peut-être pas clairement connus, on se tait pour éviter d’y toucher
malencontreusement. Est-ce que cela vous paraît fou ou quelqu’un
vit-il quelque chose de cet ordre ? ».
- Carla : Je comprends tout à fait…
- E.G. : Est-il possible que toi, Carla, tu saches de quoi il s’agit, mais tu
ne sais que faire de ce que tu sais, comme un secret ?
- Carla : Oui !
- E.G. : Est-ce que je me trompe si j’ai l’impression que c’est un secret
que tu partages avec l’un de tes deux parents et que tu caches à l’autre,
ce qui te mettrait dans une situation difficile ?… Si tu parles, tu trahis
celui avec qui tu partages le secret, si tu te tais, tu trahis celui qui
l’ignore.
- Carla : Oui…
- EG : Il faudrait que tes parents et moi réfléchissions à une manière de
t’aider à sortir de cette situation difficile… Je propose de vous voir
seuls, Madame et Monsieur pour réfléchir au meilleur moyen d’aider
votre fille.
- Mère (à Carla) : Qu’as-tu dit à ton psychiatre (de l’Unité de crise) ?
(à EG) : Que vous a dit son psychiatre ?
La famille me quitte, Carla restant hospitalisée. Aucune des questions
de la mère ne suscita la moindre réaction chez Monsieur B. ni chez un autre
membre de la famille.
À l’époque, je pensais réellement qu’un des parents ignorait tout du
secret, et que vraisemblablement le contenu tournait autour de la relation de
la mère avec son « amie battue ».
Je revis les parents deux jours plus tard, et leur répétai le but de la
séance :
– EG : Carla a un secret qui lui pèse mais dont elle ne sait que faire car
elle ne le partage qu’avec l’un d’entre vous... Comment l’aider ?
Le père répèta désespérément qu’il n’avait aucun secret. La mère, par
contre, m’interrogea à nouveau agressivement sur ce que le psychiatre de
Carla m’aurait dit, évoqua ensuite une petite dissimulation banale commise
par Carla …connue du père. La colère et le malaise de la mère se manifestaient
de plus en plus, sans que son mari ne semblât s’en formaliser ni le remarquer.
C’est en constatant que ce type de séquence se répétait tout au long de
la séance que je « compris » que si la mère partageait un secret avec sa fille,
le père faisait tout pour indiquer qu’il refusait de le connaître…et donc qu’il
en connaissait très probablement le contenu ! Je demandai alors au couple
quelle était la chose qu’ils craignaient le plus de voir arriver. Tous deux, enfin
d’accord sur ce point, répondirent qu’ils avaient par dessus tout peur de la
séparation qui pour eux équivalait à la mort.
Je clôturai la séance en les félicitant de la ténacité qu’ils montraient
pour assurer la cohésion de la famille en évitant tout sujet qui risquerait de
la compromettre, pour le bien de leurs enfants et d’eux-mêmes.
L’après-midi du même jour, voyant par hasard Carla qui attendait son
psychiatre dans la salle d’attente, je l’invitai à entrer dans mon cabinet pour
quelques instants. Lorsque nous fûmes installées, je lui dit : « J’ai l’impression
que ton secret – je ne te demande pas d’en parler –, tu le partages avec ta mère,
mais tu te sens mal vis-à-vis de ton père de le lui cacher. » Elle opina du chef.
Je poursuivis alors : « Comme tu le sais, j’ai vu tes parents ce matin, et j’ai
compris que ton père « sait ». Je peux te dire une chose : tu es une bonne fille,
car tu les aimes tous les deux et de plus, tu les respectes : en effet, en taisant
ce que tu sais, tu protèges ta mère qui ne veut pas que tu parles, et tu protèges
ton père qui ne veut pas entendre ce que tu pourrais dire. Tu peux donc le
regarder en face car tout compte fait, ils sont tous deux d’accord pour que tu
ne parles pas, tu ne trahis personne ! »
Carla me quitta en paraissant plus légère. Revenue dans son unité, elle
demanda qu’on clôture l’hospitalisation, exprimant le souhait d’aller vivre
dans un premier temps non pas chez ses parents, mais dans la famille d’une
amie de classe qui habitait dans le voisinage de sa maison, ce qui fut accepté.
Je ne revis plus cette famille, mais j’appris plus tard par son psychiatre,
que Carla rencontrait encore de temps à autre, qu’elle allait beaucoup mieux
et avait réintégré sa famille après un mois passé chez l’amie. Le secret était
que le mercredi après-midi, elle « accompagnait » sa mère au cinéma où
cette dernière la laissait voir le film, seule, pendant qu’elle rencontrait un
amant. L’amie battue servait aussi occasionnellement de paravent…
Je me suis demandée si les tentatives de suicide de Carla, réactions
possibles à la double contrainte qui l’emprisonnait et issue potentielle à
celle-ci, n’avaient pas aussi la fonction de rassembler la famille autour de
quelque chose dont on pouvait parler – Carla morte ou encore vivante mais
en danger – ce qui consolidait les liens autour d’un élément plus honorable
que « la faute ». On pouvait aussi la voir comme une ultime tentative de peser
sur l’organisation familiale pour la faire changer ; tout en demeurant loyale,
elle indiquait aussi que cette loyauté impliquait un sacrifice trop lourd pour
elle.
Cette famille m’a appris à être attentive à la révélation du désir de
garder le silence de la part de ceux sont sensés ignorer un secret, même s’ils
en sont les victimes, et à repenser dès lors plus encore le sens de mes
interventions...
·
ACKERMAN N. (1937) : The Family as a Social and Emotional Unit. Bulletin of
the Kansas Mental Hygiene Society.
·
ACKERMAN N. (1958-1972) : The psychodynamics of Family Life. Basic Books,
New York.
·
GRINBERT P. (2004) : Un secret. Grasset, Paris.
[*]
Institut d’Etudes de la Famille et des Systèmes Humains. Bruxelles.
Service de Psychiatrie. Cliniques Universitaires de Bruxelles. Hopital Erasme.