2004
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
Dossier
Secrets de famille, folie de l’adolescent
Romano Scandariato
[1]
Dans certaines familles, l’histoire personnelle des parents comme celle de la
famille qu’ils ont constituée, ont été marquées par des événements douloureux qui,
faute d’avoir pu être élaborés, sont devenus des non-dits pour les parents et des
secrets pour leurs enfants. Les secrets de familles deviennent des mécanismes de
défense familiaux destinés à protéger la famille de la douleur et de la honte liée aux
événements passés. La construction identitaire de l’adolescent bute sur ces zones
d’ombre qu’il tente d’éviter à son tour. Quand néanmoins la confrontation avec
certaines parties de l’histoire familiale devient inévitable, l’adolescent, pris entre
l’interdit de savoir et l’impossibilité de méconnaître, peut développer une
symptomatologie bruyante d’allure délirante pour résoudre le conflit dans lequel il
est enferré.Mots-clés :
Adolescence, Délire, Filiation, Secret.
Sometimes, family history and also parents history has been touched by
painful events that could not be elaborated. These events became unsaid topics for
parents and secrets for children. Family secrets work as a family protection
mechanism that protect family from pain and shame linked to past events. When an
adolescent seeking for is own identity touches one of these sensitive points, he first
tries to avoid it. But when it’s impossible for him to avoid facing these parts of family
history, bound by the prohibition to know and the impossibility not to be aware, the
adolescent may develop loudly delusional symptoms as an attempt to resolve this
conflict.Keywords :
Adolescence, Delusion, Filiation, Secret.
Il arrive parfois que certains concepts en psychiatrie soient plus
toxiques qu’utiles, tant pour les patients que pour les thérapeutes. C’est le cas
pour la bouffée délirante aiguë chez un adolescent, considérée comme une
entrée en schizophrénie. Cette notion, trop souvent et trop mal utilisée, a
deux types d’effets délétères. Elle dispense le thérapeute de tenter de
comprendre la fonction et d’interpréter le sens du délire (depuis quand y a-
t-il quelque chose à comprendre dans une bouffée de propos ou de
comportements insensés ?), et d’autre part, par son pronostic extrêmement
défavorable, elle enferme le jeune dans la prévision d’une longue carrière
psychiatrique. Ce double enfermement dans l’insensé et dans la maladie
place le délire en dehors du fonctionnement familial et du psychisme même
de l’adolescent, et dépossède les protagonistes de cette crise de leur propre
vécu. Puisque la compréhension de ce qui est manifesté par le délire apparaît
plus difficile, il devient également plus compliqué de modifier ce qui a rendu
nécessaire son apparition, et le symptôme n’ayant pas trouvé de sens, il est
susceptible de se répéter, ce qui fait entrer le jeune et sa famille dans
l’engrenage de la chronification.
D’autres démarches sont plus utiles. Quand un délire apparaît
brusquement chez un adolescent, il est important de tenter de comprendre ce
qu’il exprime, ainsi que le sens que son contenu et le moment de son
apparition peuvent avoir dans la dynamique familiale. Le but de cet article
est de formuler quelques hypothèses sur un certain type de manifestations
délirantes aiguës chez les adolescents, les délires de filiation, et de montrer
en quoi des secrets de famille peuvent conduire à l’apparition de ce genre de
symptômes.
Les délires de filiation ont été étudiés par de nombreux auteurs. Une
des théories les plus intéressantes à leur propos à été proposée par Guyotat
(1980) lors de son étude sur les psychoses du post-partum. Ces délires
peuvent avoir des contenus très divers, mais qui se rattachent tous à l’origine
du sujet. Ils tendent à recréer une filiation délirante. L’adolescent peut se
déclarer fils d’un personnage important, d’un dieu ou d’un démon (on verra
plus loin un exemple clinique avec l’Antéchrist, donc le fils de Satan et d’une
mortelle) ou alors, ils se sont faits tout seuls, sont seuls au monde et dans une
situation d’auto-engendrement.
Pour Guyotat, ces délires apparaissent quand la question de la filiation
se trouve brusquement réactualisée dans la vie du sujet, par exemple lors de
l’accouchement.
Pour que leur équilibre et leur sens de l’identité soient assurés, les êtres
humains ont besoin d’avoir en eux une représentation cohérente de leur
histoire personnelle et familiale, donc de savoir quelles sont leurs origines,
ce qui s’est passé dans leur histoire et dans celle des générations qui les ont
précédés. Cette histoire, Guyotat (1980) la nomme filiation instituée.
Mais il arrive parfois que l’histoire ne soit pas complète. Des lacunes
vont apparaître dans ce que les parents transmettent aux enfants et ces trous
vont s’insérer dans la trame de la filiation. Les lacunes vont concerner surtout
des épisodes que les parents considèrent honteux dans leur histoire ou celle
de leurs propres parents. Filiation illégitime, incarcération, suicides, faillites
sont susceptibles de fragiliser la filiation instituée. À la place de cette filiation
instituée fragilisée, va émerger une filiation que Guyotat nomme filiation
narcissique, et qui va alimenter le contenu du délire. Tout se passe comme
si le sujet se reconstruisait une filiation qui élimine les parents et leur histoire.
Pour s’épargner et leur épargner la honte d’être confrontés à une défaillance
mal intégrée, la jeune mère va s’inventer une filiation délirante qui ne tient
aucun compte des parents réels et qui prendra les allures fantastiques dont il
a été question plus haut.
Secrets, adolescence et délires
On peut reprendre l’idée de Guyotat pour comprendre la dynamique
familiale qui mène certains adolescents à délirer.
Quand dans une famille, les parents rencontrent des évènements
difficiles à accepter, suscitant de la souffrance, de la culpabilité, de la honte,
ils peuvent tenter d’intégrer ces éléments dans l’histoire familiale et leur
fonctionnement relationnel, en reconnaissant les faits et en acceptant
d’élaborer la douleur narcissique qui en résulte pour pouvoir, petit à petit, les
accepter et moins en souffrir. Mais, certaines familles n’ont pas les ressources
nécessaires pour faire ce travail d’intégration, et ne sont pas capables de
questionner l’image, souvent très idéalisée, qu’elles ont d’elles-mêmes et
qu’elles proposent à leur entourage. Les évènements qui ne cadrent pas avec
cette image seront bannis de la réalité et de l’histoire familiale, et la création
collective d’un secret de famille va avoir lieu avec la participation de tous.
Il ne s’agit pas du projet conscient de cacher quelque chose, mais d’un
mécanisme de défense familial qui est mis en place avec la collaboration de
tous les membres de la famille. C’est ainsi que les parents évitent de parler
de certains sujets et que très vite, les enfants apprennent que s’ils posent
certaines questions, ils provoquent chez leurs parents des réactions d’embarras,
de tristesse ou de colère, et ils en viennent rapidement à éviter de questionner
ces zones sensibles.
Cependant, si tous collaborent à la mise en place des secrets, ceux-ci
n’auront pas les mêmes effets chez les parents et chez les enfants. Si les
parents sont engagés dans l’évitement de la souffrance liée à l’évocation
d’un événement dont ils se sentent responsables, les enfants sont en plus
contraints de tout ignorer de l’évènement en question, opération d’autant
plus difficile que des informations sur le contenu du secret finissent toujours
par circuler dans la famille. Pris dans l’impossibilité de méconnaître ce qu’ils
sont dans l’obligation d’ignorer, ils emploient beaucoup de leur énergie
psychique à ignorer ce que par ailleurs ils savent. Bien entendu, la situation
devient encore plus difficile quand les parents eux-mêmes ont été englués
dans des secrets forgés par les générations précédentes et que ces secrets se
transmettent et se répètent de génération en génération (Ausloos, 1980).
On peut donc concevoir les secrets de famille comme un mécanisme
de défense familial destiné à protéger une filiation instituée mise à mal par
des évènements de vie difficiles. Il suffira de passer sous silence les moments
douloureux, et l’on pourra garder une représentation idéalisée de l’histoire
familiale. Malheureusement, dans la plupart des cas, cette solution n’est pas
fonctionnelle.
En effet, le secret de famille est un mécanisme de défense familial
d’une qualité assez médiocre. Il manque de souplesse et peut céder à
n’importe quel moment, puisque le nombre de personnes qui en connaissent
le contenu peut être assez important. La famille est donc constamment à la
merci d’une brutale révélation de ce qu’elle tente de se dissimuler à elle-
même. Finalement la meilleure protection du secret de famille repose sur les
efforts faits par les enfants pour méconnaître toutes les informations qui
pourraient leur parvenir sur ce qu’ils sont censés ignorer.
Malgré tout, les enfants grandissent et deviennent un jour adolescents.
La poussée pubertaire et adolescentaire va entraîner des bouleversements
dans la vie personnelle et familiale des enfants. Les processus adolescents se
mettent en branle (Calevoi & Scandariato, 1998). Il y aura à ce moment du
cycle vital de la famille, une pression accrue autour du secret. La question de
l’identité sexuelle et de l’identité personnelle ne pourra plus être différée, et
les interrogations sur les origines et l’histoire individuelle et familiale vont
se faire pressantes. Parfois, ils ne pourront plus méconnaître ce qu’ils
essayaient de ne pas savoir, et ce que la famille dissimulait s’imposera à eux.
Pour certains adolescents, surtout si la révélation ou la prise de conscience
est brutale, c’est insupportable. L’injonction familiale de ne pas savoir est
trop forte. La reconnaissance d’un événement psychiquement insupportable,
mettant en question l’histoire familiale idéalisée, ne peut être acceptée ; une
histoire délirante sur le modèle de la filiation narcissique va se mettre en
place, qui va remplacer l’histoire réelle mais inacceptable précédemment
occultée par le secret. Le délire de l’adolescent va remplacer le secret de
famille.
Il nous faut donc comprendre l’apparition brutale d’un délire non
comme l’éclosion d’une maladie, mais plutôt comme une tentative de
solution, comme la réponse de l’adolescent au double message qui l’oblige
à ignorer l’histoire que par ailleurs il connaît. Il va donc inventer une
nouvelle histoire familiale délirante dans laquelle ses parents n’auront
apparemment rien à voir.
La fonction de ces délires va être de protéger tant le jeune que sa
famille de l’inconfort lié à la révélation du secret. Un délire propose en effet
un double encryptement. Il s’agit d’abord de ce que Bateson (G. Batesonet
al, 1956) appelle une métaphore non répertoriée, d’un récit qui n’est pas
immédiatement lisible. Ensuite cette métaphore est déclarée délirante, ce qui
implique que son contenu n’est pas fiable puisque l’adolescent qui l’énonce
est fou. Du secret disqualifiant pour la famille, on passe à l’auto-
disqualification de la parole du jeune. De plus, par le contenu même de son
délire, l’adolescent indique que ses parents ne sont pas en cause, qu’il est seul
responsable de ce qui arrive. Bien entendu, la structure du symptôme est
paradoxale. En indiquant que ses parents n’ont rien à voir dans sa filiation,
il pointe un manque, une faille dans leur rôle. Mais cette affirmation est
immédiatement auto-disqualifiée : on ne peut le prendre au sérieux, puisqu’il
délire.
Le patient désigné va donc permettre à la famille d’utiliser son délire
comme on utilisait précédemment le secret. Si on n’aide pas le jeune et sa
famille à se réapproprier la véritable histoire familiale, le délire peut se
chronifier, et ce qui n’était qu’un mouvement défensif momentané peut
devenir un état permanent, parfois grâce à la complicité de certaines
institutions psychiatriques.
Deux exemples cliniques nous aideront à illustrer ces processus.
Nicolas
Ce jeune homme de 20 ans arrive en urgence à ma consultation un
lundi matin, après avoir passé un week-end infernal. Il pense être devenu fou
depuis quelques jours, et est constamment en proie à des crises qui durent
entre quelques minutes et quelques heures. Tout est normal et paisible quand,
brusquement, la réalité bascule. Il se retrouve alors coupé de son entourage,
et il a l’impression qu’il est seul dans le monde des morts, alors que tous les
autres sont vivants. D’autres fois, l’impression s’inverse, et il se retrouve
seul être vivant au monde, alors que les autres deviennent des fantômes
inaccessibles. Derrière tout cela, il y a probablement une sorte de grand dieu
caché, dont il ne peut que deviner la présence, qui tire les ficelles en ricanant.
Pendant les crises, l’angoisse est indicible, et quand il sort de cet état, il pleure
longuement, à la fois de tristesse et de soulagement. Il vient me demander de
le délivrer de la souffrance qu’il éprouve, de l’hospitaliser s’il le faut, de faire
cesser tout cela. Il est venu, accompagné de sa petite amie, qui reste dans la
salle d’attente. Les parents, bien que très inquiets, ne sont pas venus avec lui.
Nicolas me dira qu’ils n’aiment pas les « psy ». Je suis très touché par sa
détresse et son angoisse, et je tente, malgré les difficultés, de comprendre un
peu mieux son contexte de vie. Bien qu’il ne comprenne pas pourquoi je lui
pose des questions sur sa famille plutôt que de m’atteler à juguler son
angoisse, il me répond : « Je vis avec mes parents, j’ai une sœur de 17 ans,
et voilà. Ah, non, il y a aussi eu une autre sœur, Ada, qui avait deux ans de
plus que moi et qui est morte à l’âge de quatre ans, mais ça n’a absolument
rien à voir avec ce qui m’amène ici ! ». Je décide alors, malgré l’intensité de
ses souffrances, de ne pas proposer d’hospitalisation, de commencer une
thérapie avec lui, et de l’adresser à un collègue psychiatre avec qui il pourrait
discuter d’une médication éventuelle. Il prendra une dizaine de rendez-vous
avec ce collègue et les décommanda tous. Il n’alla le voir que quelques mois
plus tard, pour constater avec lui qu’il se sentait bien mieux et n’avait pas
besoin de médicaments. J’aurais voulu pouvoir rencontrer toute la famille,
mais Nicolas me signifia qu’ils ne voudraient absolument pas venir et que
d’ailleurs, c’était lui le malade.
Commencent alors des séances individuelles régulières (il ne manque
pratiquement jamais une séance) qui, au début, se révèlent très pénibles, tant
pour lui que pour moi. Il arrive très angoissé et tient à me raconter par le menu
les différentes crises de la semaine, tandis que j’essaie de parler avec lui de
son histoire et n’obtiens que quelques bribes d’information décousues.
Malgré tout, je commence à avoir un début de représentation de ce qui a pu
se passer autour de la mort d’Ada. Elle est morte brusquement, une nuit,
d’une maladie foudroyante diagnostiquée à tort comme une maladie bénigne.
Et elle n’est pas morte seule. La même nuit est morte aussi la dame qui s’était
occupée de la mère de Nicolas quand sa propre mère l’avait abandonnée à
l’âge de 6 ans ; cette dame vivait à l’époque avec la famille et est morte à la
maison, d’un cancer. Nicolas n’en sait pas plus et n’a pas envie d’embêter ses
parents en leur posant des questions qui, de son point de vue, n’ont
absolument rien à voir avec ce dont il soufre. Toute intervention de ma part
suggérant un lien possible entre ce double deuil et les thèmes de son
délire était accueillis avec scepticisme et relançait la description de ses
angoisses, rétroaction paradoxale montrant verbalement son désaccord,
mais amenant immédiatement des contenus délirants en lien avec mes
interventions.
Au bout de quelque temps de ces séances répétitives, lors d’une de nos
rencontres, Nicolas s’arrête en plein milieu de la description de ses crises
délirantes de la semaine, change de position dans son fauteuil, me regarde
droit dans les yeux en souriant et me dit, plein de sollicitude : « Ce ne doit
pas être facile d’essayer de m’aider. Je vous vois tenter de me poser des
questions, faire de votre mieux et tout ça, mais ça ne va pas mieux. C’est
sûrement décourageant pour vous. ».
Ces moments représentent des tournants importants dans la prise en
charge de patients présentant des manifestations délirantes. Parmi les multiples
définitions de la santé mentale, il en est une particulièrement pertinente d’un
point de vue relationnel, qui indique que toute personne en bonne santé
mentale a la capacité d’être thérapeutique, fut-ce de façon limitée, pour un
autre être humain. Et c’est ce que Nicolas tentait de faire pour moi, soigner
ma souffrance de thérapeute impuissant, malgré ma persévérance, à soulager
mon patient. Whitaker a souvent répété que le début de la guérison se marque
par la remise en action de cette capacité humaine. Il devient dès lors essentiel
de pouvoir la reconnaître et l’accueillir de façon adéquate, sans la disqualifier
ni se complaire dans la description de ses difficultés.
Je lui demande alors ce qu’il ferait s’il était à ma place, montrant par-
là que j’accepte qu’il s’identifie à moi. Pendant le reste de la séance, il
m’explique sa façon de voir les choses, comment il imaginerait mener la
séance s’il était à ma place, les questions qu’il poserait, bref il m’offre une
séance de supervision à sa manière. Je sais à présent que notre alliance
thérapeutique est solide et que nous allons tous les deux dans la même
direction. À partir de cette séance d’ailleurs, la fréquence et la durée des
crises diminuèrent de beaucoup, sans toutefois cesser complètement.
Quelque temps après cette séance, Nicolas arrive détendu et souriant.
Je m’attends à ce qu’il commence, comme toujours, en décrivant les
moments de crise qu’il a traversés, mais non, il me dit qu’il va bien. Un peu
inquiet par ce changement dans nos habitudes, je lui demande ce qui a bien
pu se passer pour que tout d’un coup, il n’y ait plus eu de crises. Il n’en sait
rien, il n’y a eu rien de spécial. Ou peut-être le fait qu’il ait eu une
conversation avec son père. Comme je lui avais répété à plusieurs reprises
que la mort de sa sœur pouvait avoir une importance dans ce qu’il vivait, il
a pensé en parler à son père. Très ému, son père accepte de lui raconter en
détail ce qui s’est passé cette nuit-là et Nicolas me confirme que les choses
se sont bien passées comme il me l’avait appris, mais ajoute que ses parents,
pris dans un deuil extrêmement difficile, l’ont un peu mis à l’écart. Son père
supportait difficilement le bruit et l’animation de Nicolas alors que sa fille
était morte. Bouleversé par la mort de sa fille préférée, il avait même exigé
que la mère de Nicolas, enceinte au moment de la mort d’Ada, avorte pour
que l’enfant à venir ne vole pas l’affection que l’on devait à l’enfant mort.
Une autre fille naîtra un peu plus d’un an après la mort de l’aînée. On retrouve
là les thèmes délirants et la conviction inconsciente de Nicolas croyant que
ses parents, son père surtout, auraient préféré qu’il meure lui plutôt qu’Ada.
Le grand dieu ricanant tirait les ficelles de la vie et de la mort. Mais il ne
pouvait même pas se formuler cette idée à lui-même, pris qu’il était dans les
contradictions des messages parentaux qui, tout en le traitant avec colère et
mépris, le surprotégeaient du moindre risque physique et donnaient l’image
de parents prévenants dont on ne pouvait critiquer l’éducation ni parler des
défaillances.
Nicolas me rapporte la conversation avec son père puis me dit qu’il lui
a aussi demandé s’il était vrai qu’il s’était marié une première fois et avait eu
une fille de cette précédente union. Son père a confirmé cette information et
je suis extrêmement surpris car Nicolas ne m’avait jamais rien communiqué
à ce sujet. Il l’a apprise par hasard. Il devait fournir certains documents
administratifs à l’université où il étudie, et en les cherchant, il était tombé sur
le carnet de mariage de son père.
Je lui demande quelle est la première chose qui lui est venue à l’esprit
après avoir lu ce document, et il me répond sans hésiter qu’il a pensé qu’il
aurait pu ne pas exister si ce mariage avait continué. Il a refermé le carnet et
l’a oublié. Quelques heures plus tard, son délire débutait.
La thérapie s’est poursuivie, mais de ce jour Nicolas, n’a plus
manifesté de moments délirants.
La famille de Nicolas a vécu un drame alors qu’il avait deux ans. La
culpabilité des parents s’est transformée en rejet de Nicolas, rejet dissimulé
par des attitudes surprotectrices. Chaque évocation du décès d’Ada réactivant
tristesse, culpabilité et rejet chez les parents, le sujet était soigneusement
évité dans cette famille où d’ailleurs on ne parlait pas beaucoup.
Il est important de souligner ici que ce premier secret ne porte pas tant
sur les événements manifestes – Nicolas était tout à fait au courant de
l’existence et de la mort d’Ada – mais plutôt sur la valeur émotionnelle des
événements, c’est-à-dire que les parents, essentiellement son père, auraient
préféré le voir mort à la place de sa sœur.
Ce moment traumatique reste donc entre parenthèses pendant l’enfance
de Nicolas. À l’adolescence cependant, les interrogations sur ses origines,
son identité, le sens de la vie, de sa vie, commencent. La question informulée,
concernant le désir de son père d’avoir un garçon vivant, se fait plus
insistante. La rencontre avec l’autre secret du père lui permet enfin de se
poser la question. Mais, il réalise immédiatement qu’il n’a pas le droit de la
formuler sans mettre ses parents en danger. En effet, demander à son père
qui, de lui ou d’Ada, il aurait préféré voir mort, transformerait de toute façon
le père en infanticide puisqu’il devrait « tuer » un de ses enfants, quelle que
soit la réponse. Il ne peut pas non plus se la formuler à lui-même, puisqu’il
a besoin de son père pour étayer son identité personnelle à ce moment
sensible qu’est l’adolescence. Le transformer en meurtrier est donc impensable
pour Nicolas, alors même qu’il ne peut s’empêcher d’y penser.
Ces questions auraient pu faire l’objet d’une élaboration psychique
dans le décours d’une adolescence banale, pour peu que ce terme soit
approprié à l’aspect tourmenté des processus adolescentaires, mais plusieurs
facteurs ont entravé son élaboration. Des facteurs personnels bien sûr,
puisque le décès traumatique et la réaction incompréhensible des parents
sont survenus alors qu’il n’avait que deux ans et qu’il avait donc peu de
moyens autonomes pour comprendre et intégrer ce qui se passait. Il y a aussi
eu, dans la réalité, un avortement dont rien n’a été dit mais qui,
inconsciemment, a probablement été vécu comme un meurtre d’enfant, ce
qui fragilise considérablement la barrière entre fantasme et réalité, et rend les
fantasmes très dangereux. Mais, ce qui a surtout joué, c’est un fonctionnement
familial empêchant qu’un deuil se fasse, c’est-à-dire que les sentiments de
culpabilité des parents puissent se vivre comme tels, plutôt que d’être
déplacés en rejet non verbal de Nicolas. La constitution d’un secret achève
d’interdire à l’enfant de se poser des questions sur ce qui se passe.
On voit d’ailleurs que Nicolas reste très fidèle à sa famille, puisque le
secret révélé qui déclenche son délire n’est pas le secret le plus important
mais un autre secret qui, par association, l’a amené à penser à quelque chose
auquel il n’avait pas le droit de penser, c’est-à-dire à l’attitude affective de
son père à son égard. C’est à partir du moment où le père accepte de lui parler
de ses sentiments et donc de lever le secret sur ses désirs de mort, que le délire
n’est plus indispensable. La sortie du délire advient donc quand on peut
restituer aux personnes concernées le récit crypté qu’il contient.
Les parents de l’Antéchrist
« Notre fils délire depuis jeudi passé, c’est très grave. Faut-il
l’hospitaliser, même si lui pense qu’il n’est pas fou ? ». C’est la question que
me posent d’emblée ces parents, venus seuls, très inquiets pour leur enfant.
Quelques jours auparavant, au cours d’une conversation avec son père, ce
jeune homme de 23 ans lui a révélé très sérieusement qu’il était l’Antéchrist.
Le père a d’abord cru à une plaisanterie, puis s’est rendu compte, horrifié,
que son fils ne blaguait pas et était persuadé qu’il lui avait été révélé sa
véritable identité. Le père fait alors des efforts désespérés pour le convaincre
de son erreur, puis s’inquiète de sa santé mentale, mais le jeune homme lui
explique, très posément, qu’il n’est pas fou. La meilleure preuve en est que,
s’il était vraiment fou, il aurait prétendu être un personnage ayant déjà existé,
comme un prophète où, encore plus absurde, le Christ lui-même, mais
l’Antéchrist doit encore arriver, et il en fait la révélation à son père, c’est lui !
On imagine d’autant plus facilement le trouble du père qui est pasteur et qui
a des responsabilités importantes dans la communauté religieuse à laquelle
il appartient. Pierre, c’est le prénom du jeune, a donc reçu une révélation, sur
laquelle il reste très confus, au cours de laquelle il aurait vu la mort en face,
et il en a retiré la certitude absolue qu’il était l’Antéchrist et qu’il avait la
mission de sauver le monde au moyen d’un album de bandes dessinées qu’il
était en train de réaliser et dont le contenu devait rester secret.
Les parents ne comprennent pas ce qui se passe ; cela leur semble tout
à fait imprévisible, même s’ils avaient observé que leur fils n’allait pas très
bien depuis plusieurs mois. Un premier accroc est survenu l’année précédente.
Étudiant en théologie, Pierre avait fait un travail de fin d’études sur l’imam
Khomeyni qu’il admirait beaucoup, ainsi que sur la théocratie qu’il a
installée en Iran. Son travail à été refusé à son grand dam, et il fut prié de
remettre un autre mémoire sur un autre sujet, ce qu’il n’a pas encore fait. Il
a aussi des soucis d’ordre sentimental. Il avait depuis deux ans une relation
avec une jeune femme plus âgée que lui, qui avait une fille d’une précédente
union, âgée de deux ans. Pierre, pensent les parents, voulait « sauver » sa
compagne qui avait eu un parcours de vie difficile, et il s’investissait
énormément auprès de la petite. La relation venait de se terminer depuis deux
semaines, et Pierre en était désespéré.
Je demande aux parents de me parler de l’histoire de leur famille.
Pierre a une sœur aînée âgée de 24 ans, qui vit encore à la maison et poursuit
des études de décoratrice. Décrite comme calme et casanière, cette jeune fille
passe ses loisirs à inventer des scénarios de films qu’elle n’achève jamais.
Deux ans après Pierre, une autre fille est née, qui est morte accidentellement
à l’âge de quatre ans. La famille habitait à l’époque une maison dans un bois,
et les enfants jouaient souvent aux alentours du foyer, notamment autour des
tas de troncs d’arbre que les forestiers regroupaient juste à côté, avant de les
transporter vers les scieries. La mère, seule adulte présente à la maison au
moment de l’accident, a seulement entendu un bruit et les cris de ses enfants.
À son arrivée, elle a vu les troncs étalés et sa fille écrasée sous les troncs,
morte sur le coup. Elle venait d’avoir quatre ans.
On imagine facilement la souffrance des parents et des enfants
survivants, qui jouaient avec leur petite sœur au moment de l’accident. Le
couple à même failli se séparer suite à ce deuil. Progressivement toutefois,
les choses rentrèrent dans l’ordre, les blessures devinrent moins douloureuses
et la vie reprit son cours habituel, du moins en apparence. En apparence
seulement, parce que les parents n’ont jamais pu évoquer, ni ensemble ni
avec leurs enfants, le souvenir de la petite, les circonstances de l’accident,
leur sentiment de culpabilité, d’impuissance, la tristesse et la rage qui les ont
habités après le décès et qui les ont fait s’adresser de terribles reproches l’un
à l’autre. Ils n’ont jamais interrogé leurs enfants sur les circonstances
précises de la mort de leur sœur, ne voulant pas les accabler. Ce faisant, ils
les ont empêché d’exprimer leurs propres sentiments, et les ont laissés seuls
avec leurs angoisses. Mais, s’il est interdit de parler de ce décès, il est aussi
impossible de l’oublier, la photo de la petite, prise quelques jours à peine
avant sa mort, est exposée en bonne place dans leur séjour.
Mon hypothèse est que la filiation délirante proposée par Pierre a un
lien direct avec des éléments inexprimables de l’histoire familiale, et j’ai
donc tenté, avec les parents, d’en reconstruire la signification. Si Pierre est
l’Antéchrist, alors son père est Satan. Plutôt que de considérer cette affirmation
comme insensée, il est important de la comprendre. La première idée venant
à l’esprit est qu’il s’agit d’une manifestation critique et agressive de Pierre
envers son père. C’est sûrement exact, mais l’interprétation reste très
incomplète si l’on n’observe pas, dans le même temps, qu’il s’agit aussi d’un
mouvement d’admiration et de protection envers le père. Admiration, dans
la mesure où Satan est tout de même une figure extrêmement puissante dans
les religions chrétiennes, ne cédant le pas qu’à Dieu lui-même. Protection,
dans la mesure où en se trouvant un nouveau père, il dégage officiellement
son père réel de toute responsabilité explicite dans ce qui lui arrive. Cet
aspect est encore renforcé par la figure qu’il incarne auquel Pierre donne un
caractère sacrificiel (il doit se consacrer à sauver l’humanité). En quelque
sorte, l’Antéchrist doit réparer les méfaits de Satan.
Quelles sont donc les fautes du père aux yeux de son fils ? Les parents
et moi remarquons d’emblée l’énorme admiration vouée par Pierre à son
père ; déjà présent dans l’enfance, ce sentiment se retrouve dans le choix des
études du fils : en effet, bien qu’il ne se destine pas à devenir pasteur, il se
voyait davantage en professeur de religion et en exégète des Ecritures. Mais
cette admiration excessive n’est pas exempte d’ambivalence, laquelle se
manifeste dans l’admiration que Pierre éprouve pour Khomeyni. Comme
son père, Khomeyni est un religieux influent, mais c’est aussi un homme qui,
une fois devenu chef d’état, s’est retrouvé avec beaucoup de sang sur les
mains ; pourrait-ce être cela, le reproche informulé de Pierre à son père ? En
remontant avec les parents ce fil associatif, nous avons vu ensemble que
Khomeyni et Satan pouvaient se référer à deux images du père, tel que le fils
pouvait se le représenter inconsciemment, à la fois très idéalisé et très féroce.
À ce point de l’entretien, le père a pu, avec l’aide de son épouse, avancer
l’idée que Pierre le voyait comme quelqu’un de tellement fort qu’il ne
pouvait ni comprendre ni accepter qu’il n’ait pas pu protéger sa famille et
empêcher la mort de la petite sœur. C’est qu’il en était donc responsable.
Cette conviction s’est probablement construite dans les moments qui ont
suivi la mort de la petite alors que Pierre, âgé de quatre ans, a assisté à de
violentes disputes entre parents se rejetant la responsabilité de l’accident.
Comme le père était le plus virulent et criait le plus fort, il en avait déduit
qu’il était le plus méchant. Mais alors, lui-même est aussi méchant ; après
tout, il est aussi un garçon et il n’a rien pu faire, ni pour sauver sa sœur, ni
pour empêcher ses parents de se disputer. On ne reparle plus de tout cela en
famille, et Pierre et sa sœur grandissent sans donner de souci à leurs parents,
sans faire de crise d’adolescence, sans interroger ce moment douloureux. En
fait, ils s’engagent tous les deux dans des tentatives de réparation, de
reconstruction réparatrice de leur histoire familiale. La sœur de Pierre ne
questionne personne, mais écrit des scénarios de film à thèmes de sagas
familiales, où tout devrait bien se terminer. Elle ne parvient jamais à terminer
ces récits qu’elle écrit à ses moments de loisir, elle ne les montre à personne
sauf, rarement, à sa mère.
Quant à Pierre qui ne s’est pas beaucoup intéressé aux filles jusque-
là, il tombe passionnément amoureux d’une femme qui a une fille de deux
ans qu’il veut sauver de la vie difficile qu’elles ont eu auparavant, une
manière de refaire l’histoire en sauvant une petite fille. Son mémoire à la
gloire de Khomeyni est aussi la tentative de réparer l’image paternelle en
essayant de réhabiliter son père ; s’il avait eu de bons résultats, la transposition
de son histoire familiale par le biais du mémoire lui aurait ouvert la voie à une
identification à son père sans nécessité d’élaborer le secret, ce qui aurait
vraisemblablement amené à une reproduction de cette configuration
relationnelle à la génération suivante. Ces deux tentatives échouent, et il se
sépare de sa compagne alors que la petite a quatre ans, âge de la mort de sa
sœur, et il voit la mort en face. À l’orée de l’âge adulte, Pierre ne peut plus
différer la question de savoir si être un homme fort comme son père signifie
être comme lui un assassin, question impensable, qu’il n’a plus, après l’échec
de ses tentatives de réparation, que le choix de faire apparaître de manière
délirante.
Après avoir construit ensemble ces hypothèses, j’invite les parents à
reparler avec leurs enfants de l’accident de leur fille et des moments qui ont
suivi, de leur sentiment de culpabilité, de leurs disputes, de leurs silences, et
de les aider à formuler leurs questions à ce propos. Je leur propose également
de répéter à Pierre les idées que nous avions partagées en séance à propos de
ses soucis actuels. Une autre séance est programmée six semaines plus tard ;
les parents la décommanderont en signalant au téléphone qu’après une
conversation avec leurs enfants, le délire de Pierre avait complètement
disparu.
L’énoncé délirant est ce qui, dans une famille, remplace un secret
quand celui-ci ne peut plus jouer son rôle de protection de l’image que la
famille veut se donner d’elle-même.
L’adolescence d’un des enfants est un moment sensible dans le cycle
de vie de la famille. Les jeunes, à la recherche de leur identité, interrogent les
parents sur leur origine et l’histoire de la famille. Quand cette recherche, qui
ne peut plus être différée du fait de la poussée pubertaire, rencontre un secret,
une double contrainte se met en place, qui force le jeune à ignorer ce qu’il ne
peut plus méconnaître. Pour certains adolescents fragiles, appartenant à des
systèmes familiaux rigides, le développement d’un délire de filiation peut,
nous l’avons vu, représenter une porte de sortie pathologique rencontrant les
deux côtés de ce paradoxe.
En développant un délire en rapport avec le secret, ils montrent qu’ils
savent, mais en l’exprimant sous la forme cryptée du délire, ils en rendent
l’énoncé énigmatique d’une part, et d’autre part, par l’auto-disqualification
qu’implique la folie, ils tentent de rendre insensé ce qu’ils ne peuvent
s’empêcher d’affirmer. En cela, ils signalent leur loyauté au système
familial.
Les exemples de Nicolas et de Pierre montrent également que la
notion de secret doit être comprise surtout dans sa dimension émotionnelle.
Ce ne sont pas seulement les faits qui comptent, ils les connaissaient pour
l’essentiel. Ce qui avait été barré, c’est l’accès aux sentiments et aux
émotions des parents qui étaient affichés par des comportements, mais sur
lesquels on ne pouvait pas mettre de mots. Le secret, dans les deux cas, a
comme fonction l’interdiction d’élaborer un deuil.
Dans la rencontre avec ces adolescents, il est essentiel de ne pas
tomber dans le piège défensif qu’ils nous proposent d’emblée, en confirmant
leur auto-disqualification par un diagnostic psychiatrique qui nous
empêcherait d’entendre leur délire comme une affirmation importante et
authentique de leur point de vue sur les relations intra-familiales, mais qu’il
leur est interdit de reconnaître comme telle. Il faut au contraire tenter de
comprendre ce qu’ils veulent nous dire, et les aider à se réapproprier ces
contenus.
·
AUSLOOS G. (1980) : Secrets de famille. In BENOIT J.C. : Changements
systémiques en thérapie familiale. ESF, Paris.
·
BATESON G., JACKSON D.D., HALEY J. & WEAKLAND J.H. (1956) : Vers
une théorie de la schizophrénie. In BATESON G. (1980) : Vers une écologie de
l’esprit, t.2, Seuil, Paris.
·
CALEVOI N. & SCANDARIATO R. (1998) : Processus adolescents chez les
étudiants étrangers et immigrés. Adolescence 16 (1) : 79-89.
·
GUYOTAT J. (1980) : Mort, naissance et filiation. Masson, Paris.
[1]
Psychologue, psychothérapeute. Responsable de la formation à la thérapie familiale
à l’Ifisam, Bruxelles.