2004
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
Dossier
Thérapie systémique : individus en interaction
ou sujets en relation?
Eric Trappeniers
[1]
Alain Boyer
[2]
À l’origine, la thérapie familiale a cherché son modèle dans les sciences de
la nature, dont l’approche ne concerne pas spécifiquement les êtres humains.
Cet article propose de trouver un nouveau modèle qui prenne en compte ces
spécificités : être des vivants politiques ne pouvant vivre que des relations entre eux.Mots-clés :
Relation, Sujet, Individu, Systèmes, Interaction.
At the beginning, family therapy was looking for its own model in nature
sciences which approach does not address particularly to human beings.
This article proposes to found a new model taking in account its specificities:
to be politic human beings only able to experience relation between then.Keywords :
Relation, Subject, Individual, Systems, Interaction.
Au fur et à mesure que sa pratique se diffuse dans les pays européens
et que, par conséquent, elle s’éloigne de plus en plus de la culture américaine
qui l’a vue naître, l’approche systémique dont nous souhaitons rendre
compte ici, est appelée à se forger une nouvelle conceptualisation.
1. L’évolution de la thérapie familiale :
au-delà de l’individu
L’approche systémique est née aux Etats-Unis au milieu du siècle
dernier. Au départ, la démarche, issue de la recherche scientifique, avait une
visée essentiellement pratique. Devant l’éclatement des familles
traditionnelles, d’une part, et, d’autre part, devant les problèmes de
comportement que posaient certains patients dans les hôpitaux psychiatriques,
il s’agissait avant tout d’essayer de comprendre les éléments pouvant jouer
un rôle dans l’étiologie de la schizophrénie et particulièrement le rôle de
certains facteurs tels que la diminution de la qualité des relations familiales
(Watzlawick et al., 1972). Cela permit de constater un phénomène : quand,
parmi les membres d’une famille, celui qui était désigné comme le porteur
du problème allait mieux, c’était quelqu’un d’autre qui allait moins bien
(Elkaïm, 1995).
C’était là, déjà, une nouveauté. En effet, jusque-là, les thérapeutes
limitaient leur intervention à l’approche individuelle de patients qu’ils
recevaient abstraction faite de l’entourage dans lequel ils vivaient, même si
sans doute on en parlait avec eux – comment faire autrement ?
Certains thérapeutes commencèrent donc à rencontrer, non plus
seulement des individus, mais des familles entières, pour essayer de
comprendre ce qui se passait. Bien évidemment, les outils conceptuels dont
on usait auparavant se sont rapidement avérés inapplicables dans cette
nouvelle situation. Il fallait en inventer de nouveaux.
Les systèmes à l’équilibre
C’est alors que, à la recherche de ce qui leur permettrait de rationaliser
leur pratique, ces pionniers se tournèrent vers la réflexion sur les systèmes
menée par Ludwig von Bertalanffy dans sa Théorie générale des systèmes
parue aux Etats-Unis en 1968 (Bertalanffy 1968).
Von Bertalanffy, dans la présentation qu’il fait de son travail, relève
trois aspects principaux des systèmes, ce qu’il appelle :
- la science des systèmes, soit l’ensemble des principes qui s’appliquent
à tous les systèmes, y compris les systèmes humains ;
- la technologie des systèmes, soit les problèmes nouveaux que posent
l’apparition des techniques modernes et leur répercussion sur
l’organisation des sociétés humaines ;
- la philosophie des systèmes, soit une vision organique du monde
comme une grande organisation au sein de laquelle des systèmes sont
en interaction.
La limite que présente la rationalisation de von Bertalanffy quand il
s’agit de rendre compte d’une pratique thérapeutique tient à ce que, s’il
s’intéresse aussi aux systèmes humains, il ne s’intéresse pas spécifiquement
à eux mais aussi aux systèmes physiques. Tout particulièrement sur ce point :
il ne s’agit pas seulement, dans les systèmes humains, d’interactions entre les
divers éléments, mais de relations.
Peut-être ne s’en est-il pas rendu compte lui-même tant cela est un trait
dominant de l’idéologie en vigueur, mais l’auteur permet de se rendre
compte de cette difficulté quand il écrit que la référence par excellence est
non pas le sujet, mais l’individu :
« Cette connaissance peut nous enseigner, non seulement ce que le
comportement humain et la société ont de commun avec d’autres
organisations, mais aussi ce qui leur est spécifique. Le dogme principal sera
alors : l’Homme n’est pas seulement un animal politique, il est d’abord et
avant tout un individu.» (Op. cit., trad. franç. p. 51.)
Symptôme et contexte d’émergence
C’est dans la mouvance du courant de l’antipsychiatrie, pendant les
années 1960 et 1970, avec des praticiens tels que Laing (1991), Cooper,
Esterson, Shatzmann, et Elkaïm qui coordonne le réseau « Alternative à la
psychiatrie », que la thérapie familiale fait son entrée en Europe.
La question que se posent ces praticiens devant les obstacles qu’ils
rencontrent dans leur pratique est celle-ci : peut-on réduire le patient à sa
maladie ? Peut-on comprendre le symptôme comme quelque chose qui serait
uniquement interne, pour ainsi dire, au seul patient ? Peut-on occulter la
dimension sociopolitique de ce qu’il vit et fait comme s’il vivait n’importe
où, n’importe quand, avec n’importe qui, en faisant abstraction du contexte
dans lequel un jour s’est manifesté son symptôme (Elkaïm, 1981; Laing,
1991) ? Ainsi en sont-ils venus à penser qu’il était nécessaire, pour
comprendre, de resituer l’individu dans son contexte et que, pour intervenir
efficacement, il était indispensable de traiter ensemble et l’individu et son
contexte.
À ce moment de la recherche autour des phénomènes d’aliénation, de
folie, des symptomatologies psychiques, trois points principaux
commencèrent à mobiliser le débat critique.
La théorie des systèmes permet certes de rendre compte de la façon
dont un système se maintient en équilibre par le jeu de ce que l’on appelle
l’homéostasie, mais elle ne permet pas d’imaginer comment le système
pourrait changer. L’exemple classique du fonctionnement homéostatique
est celui de la thermorégulation : si, dans une maison dont la température
moyenne est assurée par un thermorégulateur dont le propriétaire a verrouillé
le système, un locataire veut qu’il fasse plus frais, quelle solution a-t-il ?
Celle de mettre un chauffage d’appoint soufflant de l’air chaud sur le
thermorégulateur. Ainsi accentue-t-il la tendance de celui-ci à bloquer le
système de chauffage pour maintenir le non-changement programmé de la
température moyenne. Le principe vaut, analogiquement, dans les cas où
l’hôpital remplit la même fonction, par exemple quand il y a un problème
dans une famille : la tension monte, un des membres de la famille en accuse
le coup, il va à l’hôpital, la tension baisse, il revient en famille, la tension
remonte, et ainsi de suite indéfiniment. Le symptôme est alors la solution que
la famille a trouvée pour retrouver son équilibre quand il est trop compromis
par la montée de la tension. Or le problème pour le thérapeute est de trouver
comment déverrouiller le système, s’il veut éviter que le patient ne devienne
un patient « chronique » – ce qui se vérifie trop souvent.
Ensuite, il y a dans cette théorie générale des systèmes un facteur de
prédictibilité du comportement des individus qui est sans doute commode
s’il s’agit de mettre en place des techniques de prévention, de façon à limiter
les dégâts puisqu’on aura prévu à l’avance ce qui va se passer, mais qui ne
laisse aucune place à la liberté du sujet dans son irréductible imprévisibilité.
Il s’agit là d’une question morale : veut-on encadrer les gens en se résignant
à ce que l’on considère comme une fatalité ou veut-on permettre qu’émerge
leur liberté et, donc, leur responsabilité ?
Conscients de ces limites, des thérapeutes familiaux systémiques ont
eux-mêmes fait la critique de la généralisation aux domaines des phénomènes
humains de concepts apparus dans les domaines de la physique, de la chimie
ou de la biologie. Certains de ces auteurs ont d’ailleurs, comme Elkaïm,
modifié l’approche systémique en thérapie familiale pour pouvoir laisser
place au hasard, au sujet et, avec lui, à la responsabilité et à l’éthique. Dans
cette perspective, nous souhaitons ici insister sur l’importance de
différencier en thérapie familiale l’interaction entre individus et la relation
entre sujets. Cette différence nous semble essentielle pour donner aux
thérapies familiales le statut d’une approche s’inscrivant dans le respect et
dans l’ouverture caractéristiques d’un monde constitué de sujets et non
d’individus.
Enfin, et cela va dans le même sens, penser en termes de système ferait
courir le risque de penser non pas en termes de personnes agissantes et
responsables de leurs actes, mais en termes de fonctionnement, de
comportement. Un peu comme il en va quand on dresse un animal en
fonction de ce que l’on attend de lui, ou quand on façonne une pièce de bois
ou de métal en vue de son insertion, de son intégration, dans un ensemble
préexistant de telle façon que cette insertion, cette intégration, ne perturbe
pas l’existant.
Les systèmes loin de l’équilibre
Dès lors, quand on utilise ce modèle, où trouver comment dire et se
dire à soi-même ce que l’on veut dire désormais ? Où trouver ce qui va
permettre de constituer un nouveau corpus théorique ? Elkaïm (1989-2000),
entre autres, se pose cette question en s’appuyant sur trois rencontres
déterminantes.
La première est celle d’Ilya Prigogine, prix Nobel de chimie. Celui-
ci met l’accent sur l’importance du hasard, de ce qui ne peut être prédit dans
les phénomènes qu’il étudie. Ce qu’il apporte va donc être utilisé comme
analogie de ce que l’on observe de semblable dans les systèmes humains
quand on accepte de reconnaître que ce qui est essentiel en eux est ce que l’on
ne peut prévoir.
La deuxième est celle de Heinz von Fœrster, qui thématise ce que l’on
appelle la cybernétique de second ordre. Il s’agit d’intégrer à l’étude des
systèmes ce que Heisenberg avait mis au jour en physique avec le coefficient
d’incertitude, quand il soulignait que l’intervention d’un observateur, ou
plutôt en l’occurrence d’un instrument d’observation, dans un champ atomique
modifiait le jeu des forces à l’intérieur de ce champ.
L’apport de von Fœrster permet de mettre l’accent sur le fait que, dans
un système humain, il n’y a pas à proprement parler de moment d’observation
au sens où l’on s’imaginerait que le système continuerait de se comporter
comme si l’observateur n’était pas là. Dès que l’observateur est présent, il fait
lui-même partie du système. Cette remarque est du plus haut intérêt s’agissant
des thérapies familiales car c’est dire que, à partir du moment où le praticien
fait lui-même partie du système thérapeutique, il y a au moins un élément sur
lequel il peut intervenir pour déverrouiller celui-ci et provoquer un
changement : lui-même.
Enfin, allant dans le même sens, il y a la rencontre des biologistes
Maturana et Varela. S’intéressant particulièrement aux mécanismes de la
vision, ces auteurs soulignent que nos perceptions sont la conséquence, tout
autant, sinon plus, du fonctionnement intérieur de l’organe de la vision, du
fonctionnement spécifique de l’œil, que de la complexion de l’objet extérieur
lui-même : toute perception est construction. On aboutit là à la même
conclusion théorique et pratique qu’avec la cybernétique de second ordre
[3].
Si donc, pour une science qui se voudrait la description des lois
générales de ce qui se passe au niveau des phénomènes indépendamment de
toute observation, il s’agit là de ce que l’on considère comme un handicap
– comme source « d’incertitude » –, il s’agit au contraire d’un atout dès lors
qu’on se propose de faire passer un système dont l’équilibre se maintient aux
dépens de l’un de ses éléments – celui qui souffre du symptôme permettant
de maintenir l’homéostasie – à un autre équilibre. Le thérapeute a en effet en
lui-même, au cours des entretiens, le point sur lequel intervenir.
Bien que puisant ces analogies dans le corpus théorique de disciplines
scientifiques qui avaient construit leur objet pour en approcher ce qui n’avait
rien de spécifiquement humain, des thérapeutes familiaux tels que Elkaïm,
ont créé des outils leur permettant de rendre compte des relations entre des
sujets, de rendre compte de la responsabilité de l’intervenant, lui-même sujet
agissant au sein de ces relations, et donc de rendre compte de façon
satisfaisante de ce qu’il fait et de la façon dont il le fait. C’est dans cette
perspective, mais avec une acception différente du sujet que nous souhaitons
proposer une lecture complémentaire.
2. Une approche relationnelle
La question, fondamentale, tourne, pour faire bref, autour de trois
points cruciaux : la différence de registre entre l’individu et le sujet, entre
l’interaction et la relation, entre la science et l’art.
L’individu n’est pas le sujet
Brève histoire de l’individu
Depuis, disons, la Renaissance, avec la montée en puissance de la
bourgeoisie, dont un des moments forts sera, cinq siècles plus tard, la
révolution de 1789, l’être humain occidental se pense de plus en plus comme
un individu. En effet, sur les nouvelles places du marché d’un négoce qui va
s’étendant toujours davantage au sein même de ce qu’on appelle alors la
Chrétienté et jusqu’aux confins du monde connu, ne se rencontrent, en tant
que producteurs et que marchands acteurs de l’échange marchand par le jeu
du contrat marchand, que des êtres humains détachés de toutes les autres
relations qui les font vivre et qui leur donnent d’être qui ils sont dans leur
singularité : quand j’achète une pièce de drap, peu m’importe, par exemple,
qui est le père, qui est la mère du vendeur, qu’il soit marié ou non, qu’il ait
des enfants ou non, qu’il ait des amis ou non, etc., de même qu’il est
parfaitement indifférent à ces mêmes fondements de mon existence singulière
– sauf à ce qu’il puisse en faire l’instrument d’un chantage : nous nous
rencontrons comme deux individus.
Cette abstraction progressive de tout contexte relationnel se voit – et
se grave ainsi dans l’imaginaire – sur les murs des cathédrales par le passage
de la statue-mur romane du onzième siècle à la statuaire gothique détachée
de son fond au treizième siècle. Elle se voit – et se grave ainsi dans
l’imaginaire – avec la promotion du portrait sur fond uni, sans plus même de
paysage naturel ou architectural qui permette de le situer dans un entourage,
comme en brosse Antonello da Messina par exemple. Elle se grave au fond
des cœurs avec la relation directe entre le fidèle et Dieu que prônent, d’abord,
la devotio moderna (Thomas a Kempis, 1380-1471 : L’imitation de Jésus-
Christ) rendue possible par l’invention de l’imprimerie et par la multiplication
des textes de piété désormais lisibles en privé, puis la Réforme protestante
écartant la nécessité de la médiation ecclésiale (Weber, 1994) et enfin la
Contre-Réforme catholique insistant sur la nécessité d’une relation
« immédiate » entre le croyant et son Créateur (Ignace de Loyola, 1960,
Exercices spirituels, n° 15, 1960).
Inscrites dans la mouvance dominante de l’idéalisme, et bien que leur
souci, au départ, ait été politique, les traditions philosophiques et morales
grecques et latines avaient préparé l’appareil conceptuel depuis l’Antiquité
classique. Notre mot de « sujet » est la traduction du mot latin subjectum, lui-
même traduction du mot grec υποκειµÎµÎ½Î¿Î½(hypokeimenon) : ce qui gît
dessous. C’est un héritage d’Aristote (fin du quatrième siècle avant J-C).
En quoi le sujet aristotélicien gît-il dessous ? En cela : il est le substrat
constant, ou la « substance », par quoi nous traduisons l’ουσια (l’ousia) du
même Aristote, c’est-à-dire ce qui dit la nature même d’un être, son essence
– on dit pour un être humain son « âme », ψυχη (psyché, d’où vient notre
« psychisme ») ou son « esprit », νους (nous) –, sur lequel viennent se
greffer ce qu’on appelle les « accidents » ou qualités et défauts dont il est
affecté et qui le particularisent, de la couleur de ses yeux aux aléas de son
existence, cette existence elle-même n’étant qu’un accident, car, après tout,
mon essence – on dit pour un être humain mon « âme » – aurait aussi bien
pu ne pas s’incarner. Si un être humain est « sujet », ce n’est plus d’abord
parce qu’il est soumis – mis sous – à la loi de la cité, de la polis (πολις) : il
a perdu sa nature politique, et donc essentiellement relationnelle.
Cela posé, pouvait s’élaborer ce que nous appelons la liberté
individuelle. Etre un homme libre ne se définira plus par la place que l’on
occupe dans la cité comme membre à part entière de l’échange symbolique
des paroles par quoi l’assemblée du peuple convient de la façon convenable
de pratiquer l’échange des biens et des corps dans le jeu de l’alliance et de
la filiation ; en occupant une place parmi ceux qui sont en position de
« maîtres » par opposition à ceux qui étaient en position d’« esclaves », et
qui ne pouvaient s’inscrire dans cet échange, ni, partant, dans l’échange des
biens ni dans l’échange des corps par le jeu des alliances et des filiations. Etre
un homme libre se définira dès lors, comme l’annonçait déjà Platon dans le
Phédon et à la fin de la République (milieu du quatrième siècle avant J-C),
par le fait d’être « maître » de soi : de ses désirs, de ses passions, de ses
affections, etc., tous ces « accidents » qui atteignent notre âme par la chair.
Et être « esclave » se définira comme être soumis à ses désirs, à ses passions,
à ses affections, etc., tous ces accidents qui atteignent notre âme par la chair
et qui la corrompent si on n’y prend garde.
Par cette chair dont Aristote dira qu’elle est « en tant qu’autre le
principe du changement dans le même » (Métaphysique, ∆, 12), qu’elle est
au cœur du même le jaillissement imprévisible de l’autre, qu’elle est notre
autre nous-même, comme on le voit quand il lui arrive de se mouvoir d’elle-
même sans qu’on lui ait rien demandé ni commandé et d’échapper ainsi à
notre maîtrise. L’autre, cela, celui-là, celle-là, qui m’étrange à moi-même et
m’appelle à changer, n’est pas ce qui fonde mon existence par ma relation
avec lui quand je l’accueille, il est l’ennemi dont il faut me garder, jusqu’au
plus intime de moi-même, dont il faut me rendre maître de telle façon qu’il
me serve à, pour reprendre un de ces impératifs que nous allons répétant,
« devenir ce que je suis ». Les catégories politiques de liberté et de servitude,
de maître et d’esclave, disparaissent derrière les catégories morales et
psychologiques de liberté individuelle ou de servitude individuelle par
rapport aux passions individuelles faisant obstacle à l’acquisition de son
bonheur individuel puis, avec les religions du salut, dont le christianisme se
fera le vecteur dominant en Occident, de son salut individuel.
Ce glissement d’une acception politique à une acception individuelle
est perceptible dans, par exemple, ce texte de Thomas d’Aquin, philosophe-
théologien chrétien à l’époque gothique (treizième siècle), qui est comme
une définition de ce qu’on appelle le libre-arbitre, sur lequel s’édifiera, avec
par exemple Descartes et Kant, la réflexion postérieure sur la volonté et sur
la liberté :
« Est libre celui qui est maître de lui-même, et est esclave celui qui a
un maître. Donc quiconque agit de lui-même agit librement; mais quiconque
est mu par un autre, n’agit pas librement. Celui-là donc qui évite le mal, non
parce que c’est le mal, mais à cause du commandement du Seigneur [c’est-
à-dire de Dieu], n’est pas libre ; mais celui qui évite le mal parce que c’est
le mal est libre. » (Thomas d’Aquin, Commentaire sur la seconde épître de
saint Paul aux Corinthiens, ch. 3, leçon 3 ; c’est nous qui soulignons.)
Dans l’opposition entre maître et esclave, il n’y a plus rien là de la
dimension politique originelle de ces catégories, où l’on était « maître » car
on occupait une place parmi les citoyens, et « esclave » car on n’y avait
aucune place ; comme il n’y en a plus rien aujourd’hui quand cette opposition
est reprise par un discours moral, psychologique ou philosophique, dans le
sillage de la dialectique hégélienne du maître et de l’esclave – le seul fait que
l’un et l’autre termes soient employés au singulier le donne à entendre.
Ainsi, à de rares exceptions près, la littérature philosophique et la
littérature des sciences humaines, ainsi que les pratiques qui en découlent,
reposent sur le postulat qu’un être humain est un individu. Paradoxalement,
voire même en cultivant, sans le voir, la contradiction, puisque l’individu est
la négation de la dimension politique, la réflexion politique elle-même finit,
à partir du dix-huitième siècle, avec par exemple le Contrat social de
Rousseau, par se résumer à cette seule question : comment faire vivre
ensemble – que ce soit dans un couple, dans une famille, dans un groupe, dans
un pays, etc. – des individus auxquels on a expliqué depuis leur tendre
enfance que leur liberté individuelle était leur bien le plus précieux et qu’ils
ne sauraient obéir qu’à eux-mêmes, sauf à déchoir – ce qui ne va pas sans
quelque contradiction quand on leur explique par ailleurs qu’il leur faut obéir
à tel ou tel ? C’est en effet la quadrature du cercle.
Dans une telle construction du monde, que nous partageons tous sauf
à être très vigilant, l’autre, qu’il s’agisse de cet autre intime qu’est ma chair
en ce qu’elle échappe à ma maîtrise, de l’autre qui est mon semblable en ce
qu’il échappe à ma maîtrise, ou de l’autre qu’est la nature en ce qu’elle
échappe à ma maîtrise, ne peut plus remplir que la fonction d’instrument au
service de mon acquisition de la maîtrise de moi-même, de la « liberté », par
la maîtrise que j’exerce sur les affections dont il pourrait m’atteindre. Les
seuls liens imaginables sont des rapports de domination et/ou de dépendance.
Une abstraction
Or il s’agit, avec l’individu, d’une abstraction, d’un artifice comptable ;
l’individu est la réalisation particulière d’une catégorie générale : un caillou,
un géranium, un cheval, un être humain, etc., bref un échantillon statistique
particulier promu à la dignité d’existant en soi – et, ajoutent certains avec
cohérence, pour soi – abstraction faite des relations dans lesquelles il est pris.
En témoigne, touchant les êtres humains, la Déclaration universelle des
droits de l’homme en son article 3, annoncé par son article 2 : il s’agit de
l’individu « sans distinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe,
de langue, de religion, d’opinion politique ou de toute autre opinion,
d’origine nationale ou sociale, de fortune de naissance ou de toute autre
situation ».
Or non seulement cet individu n’existe nulle part – sinon dans les
livres et, momentanément, quand il fonctionne comme acheteur et/ou
comme vendeur dans cette circonstance bien déterminée qu’est le
marché –, mais, ce qui est plus inquiétant, il se met à exister en soi, pour soi
et aux yeux des autres dans deux circonstances particulières :
- quand il est réduit à cet état par quelque bourreau, comme en témoigne
- Primo Levi (1998) dressant dans Si c’est un homme le portrait de ses
compagnons dans les camps de déportation nazis, ces « milliers
d’individus [...] sans distinction d’âge, de condition sociale, d’origine,
de langue, de culture et de mœurs » – on croirait un copié-collé de
l’article 2 de la Déclaration ;
- quand il est réduit à cet état par la nécessité de vendre sa force de travail
sur le marché, où il est contraint de se présenter abstraction faite, pour
l’employeur, de ce qu’il est père, mère, fils, fille, frère, sœur, voisin,
voisine, citoyen ou citoyenne de tel ou tel pays, etc. : « libre », certes,
mais comme le disait Karl Marx dans Le Capital (livre 1, section 2,
ch. 6), c’est-à-dire libre de toute attache, que ce soit à qui que ce soit
et à quoi que ce soit :
- « La transformation de l’argent en capital exige donc que le possesseur
d’argent trouve sur le marché le travailleur libre, et libre à un double
point de vue. Premièrement le travailleur doit être une personne libre,
disposant à son gré de sa force de travail comme de sa marchandise à
lui ; secondement, il doit n’avoir pas d’autre marchandise à vendre ;
être, pour ainsi dire, libre de tout, complètement dépourvu des choses
nécessaires à la réalisation de sa puissance travailleuse. » (Loc. cit.)
En dehors de ces circonstances, n’existe nulle part cette abstraction
que l’idéologie libérale est parvenue à imposer comme la dignité par
excellence car cela sert l’intérêt du marché. Car ce qui existe, ce sont des
sujets.
Les sujets
Or tout ce que l’on appelle « sujet » dans les discours aujourd’hui
tenus ne correspond pas toujours pour autant à ce que nous entendons par là.
En effet, rappelons-le, dans la mouvance aristotélicienne, la philosophie
continue elle aussi à parler du sujet, ce qui ne veut pas nécessairement dire,
même si elle insiste sur sa dimension responsable, qu’elle l’envisage dans les
relations qui font sa singularité. De même pour le sujet – on dit parfois Ego
– dans le discours de certaines sciences humaines : Ego n’est que l’élément
que l’on prend comme point de référence pour décrire une constellation, un
système familial, tribal, social, etc. Ainsi a-t-on pu dire à juste titre du
structuralisme, pris non comme méthode d’analyse mais comme doctrine,
qu’il annonçait la mort du sujet : il n’y avait plus que des pions sur un
échiquier, mus par la logique du jeu d’échecs, que des éléments d’une
structure, « agis » par la logique de la structure.
C’est sans doute le mérite de Jacques Lacan que d’avoir rappelé, par
la catégorie qui lui est propre de l’Autre, avec un A majuscule, que le désir
du sujet est désir de l’institution. C’est-à-dire, comprenons-nous, que le désir
est sans objet : que l’obtention d’aucun objet jamais ne l’apaisera ni ne lui
fera connaître la jouissance – fût-ce le bien-aimé, la bien-aimée ou Dieu,
« objet », précisément, de mon amour, et
a fortiori quelque objet à proprement
parler. Cet apaisement, et la jouissance, on peut dire seulement
où il les
trouvera : dans l’institution
active d’une relation, de relations, avec d’autres
sujets. Cela s’appelle la reconnaissance, par laquelle les uns et les autres
reçoivent les uns des autres leur existence singulière en même temps qu’ils
donnent aux uns et aux autres de la recevoir d’eux. C’est pourquoi
le sujet
n’existe pas : il n’y a que
des sujets
[4].
C’est-à-dire des hommes, des femmes, des enfants, qui ne sont qui ils
sont, que par la grâce de l’institution de la loi commune qui les inscrit à une
place dans la cité, en leur donnant une identité singulière qui permette qu’on
les appelle à l’échange des paroles, des biens et des corps, et à répondre,
quand ils sont en âge de le faire, de la façon dont ils s’y inscrivent ; car il ne
suffit pas de recevoir une place, il faut encore la prendre, comme il ne suffit
pas de recevoir la parole, il faut encore la prendre. Pourquoi ? Pour pouvoir
la rendre, c’est-à-dire, dans certains cas comme celui du nom, ou du savoir,
etc., la transmettre. Une actuelle illustration de ce que c’est la loi qui donne
d’exister, qui fonde comme sujet, est la campagne de l’Unicef pour que tous
les enfants aient des papiers qui disent leur identité, faute de quoi ils
n’existent pas, ils ne sont que des objets – des « individus » si l‘on veut, les
malheureux :
une fille,
un garçon – que n’importe qui cherchant une
réalisation particulière de ces catégories :
du garçon,
de la fille, peut acheter
ou vendre comme n’importe quelle marchandise
[5].
Le sujet n’est pas plus l’individu que le sujet de l’inconscient – sauf
à dire de la loi commune qu’elle est l’inconscient, ou que l’inconscient est
la loi commune –, il est le sujet de la loi, raison pour laquelle il se nomme
ainsi : sujet. Car c’est la loi qui le reconnaît comme fils ou fille de..., comme
mère ou père de..., comme époux ou épouse de..., comme citoyen ou
citoyenne de..., etc. Faute de quoi un être humain ne peut pas vivre, comme
l’illustre le cas des enfants que l’on dit sauvages.
Ceux-ci, on le sait, dépassent rarement l’âge de la puberté, c’est-à-dire
l’âge où est ouverte par la nature la possibilité que celui qui n’était encore
qu’un enfant irresponsable devienne par la loi un adulte responsable de ces
actes : un sujet sexuel dans l’échange des corps par le jeu des alliances et des
filiations, un sujet économique dans l’échange des biens, un sujet de parole
dans l’échange langagier. Un sujet politique par son inscription dans la cité :
sujet de devoirs d’abord à l’égard du bien commun, puisqu’il a reçu d’exister
de la loi commune et s’acquitte en les remplissant de la dette qu’il a
contractée ; sujets de droits, en retour.
L’interaction n’est pas la relation
Considérer un être humain abstraction faite de l’échange de devoirs et
de droits avec d’autres êtres humains qui seul lui donne d’exister, c’est le
réduire à n’être, à l’instar des animaux, voire des boules de billard, qu’un
élément dans un jeu d’interactions dont son comportement est la résultante,
comme veulent le faire croire – et le font malheureusement croire – les
théories qui prétendent que nous fonctionnerions selon le schéma abusivement
appelé : stimulus-réponse. C’est ne laisser aucune place à la responsabilité.
Car il n’y a là aucune réponse. Simplement une réaction. Quand je
siffle mon chien et qu’il vient, il ne répond pas à mon appel, il réagit au signal
que j’ai émis. La preuve : si je lui demande de rendre compte de sa réaction,
il reste coi. Une réponse, cela suppose d’être capable de répondre de ce que
l’on dit, de ce que l’on fait. Par sa réaction comportementale, mon chien me
communique qu’il vient ou qu’il ne vient pas, et à moi de me débrouiller avec
ce signal qu’il me retourne dans notre interaction ; mais il est incapable de
répondre de sa réaction. D’ailleurs, je ne le lui demande pas. Alors que je le
demanderai à un être humain, sauf à le traiter comme un chien, et que je
resterai insatisfait si ne vient aucune réponse : « Pourquoi m’a-t-il envoyé ce
signal, si c’est pour se taire ensuite ? »
Mon insatisfaction ? D’être considéré comme un chien, de me voir
refuser d’entrer avec lui dans le jeu de la conversation – qui n’est pas la même
chose que la communication. Ce signal qu’il m’a envoyé, moi, je l’ai reçu
comme un signe, comme il convient quand on est un être humain. Comme
une invitation à ce que nous en déchiffrions ensemble la signification au
cours d’un débat au terme duquel s’instaurera entre nous une relation, une
relation nouvelle si nous nous connaissons déjà.
C’est-à-dire cette présence l’un à l’autre par laquelle nous recevons
l’un de l’autre une existence nouvelle. Cette présence une et plurielle,
irréductible à quelque identification que ce soit, singulière, qu’est une
présence proprement humaine. Un exemple simple permet d’illustrer ce dont
il s’agit.
Fils de ma mère, mari de ma femme, père de ma fille, qui suis-je ? Je
suis le même, sans doute, comme l’indiquent mon nom et mon corps – ma
carte d’identité. Est-ce à dire que d’être fils, mari, père, ne seraient que des
« accidents », comme dirait Aristote, que des apparences, comme dirait
Platon, que ce n’est pas là qui je suis « profondément », comme disent
certains inconsidérément, ou, comme disent d’autres tout aussi
inconsidérément, ma « vraie » personnalité, mon « vrai » moi, etc. ? Alors
que le système familial au sein duquel je suis en relation avec ma mère n’est
pas le même que celui au sein duquel je suis en relation avec ma fille, puisque
deux autres nouvelles arrivées au moins sont venues instaurer un nouveau
jeu des places – et pas seulement des rôles. Comptent-elles pour si peu, ma
fille et sa mère, que je ne me reçoive en rien d’elles, que ce ne soit pour moi
que de la fille, de l’épouse ? Mais alors, ma mère a-t-elle compté, compte-
t-elle, pour si peu que je ne me sois en rien reçu, que je ne me reçoive en rien,
d’elle, qu’elle ne soit que de la mère ? Ou à chacune concéderais-je une part,
un morceau – on dirait d’un gâteau – de moi et ne serais-je pas tout entier avec
chacune, ne serais-je que du fils, du compagnon, du père ? Ou accepterais-
je de me recevoir de l’une et non de l’autre ?
Ce serait faire de la rétention de présence. Et nous savons tous ce que
nous éprouvons devant quelqu’un qui ainsi se refuse à la relation et s’en tient
au rôle auquel il s’identifie en n’acceptant que des interactions, en réagissant
à ce qu’il perçoit comme un signal au lieu de répondre à l’appel. Et nous
savons tous pertinemment ce que nous faisons quand nous nous comportons
de la sorte. Dans le premier cas, nous vivons cela comme une négation de qui
nous sommes ; dans le second, nous refusons de nous déclarer – comme on
dit que se déclare une guerre ou un amour – pour n’avoir pas à entrer avec
l’autre dans le jeu de l’échange par lequel nous nous recevrons de lui en
même temps qu’il se recevra de nous.
Un art
Une thérapie digne de ce nom est précisément cette opération par
laquelle est ouvert l’écart entre l’individu et le sujet, entre l’interaction et la
relation, pour que soit ouverte aux personnes présentes la possibilité de
retrouver ce qu’elles ont perdu : le choix d’instituer entre elles le jeu de
l’échange symbolique où chacune reçoit des autres sa place et la tient en
donnant aux autres de recevoir la leur et de la tenir.
Au départ, on est devant une situation particulière: un couple, une
famille, vient chercher de la thérapie ; un thérapeute reçoit un couple, une
famille, réalisation particulière de ces catégories : du couple, de la famille.
Chacun dans ce couple, dans cette famille, s’en tient à ces rôles.
Ce peut être pour satisfaire à leurs besoins et à leur intérêt individuels.
Ce peut être aussi pour satisfaire au fonctionnement du système conjugal ou
familial dont ils ne sont pour le moment, à leur insu, qu’un élément ; la
preuve : l’un peut remplacer l’autre, comme l’avaient remarqué les pionniers
de l’approche systémique, « quand l’un va mieux, l’autre va moins bien ».
Tant qu’il n’est pas seulement un thérapeute délivrant de la thérapie
à un couple ou à une famille, mais ce thérapeute-ci recevant cette famille-ci
ou ce couple-ci, la responsabilité du thérapeute est de proposer que, par son
intervention, s’instaure une nouvelle situation, singulière, où chacun, lui y
compris, est appelé à mourir à son ou ses rôle(s). Par exemple, à sa position
de celui supposé savoir face à des gens supposés « malades », pour retrouver
sa place d’être humain rencontrant d’autres êtres humains. C’est à cette
condition que sa compétence permettra à ceux qui viennent la rencontrer, de
recréer eux-mêmes un sens à leur vie commune – où à leur séparation.
On peut donc décrire en usant d’idées générales puisées dans les
livres, dans les sciences humaines, dans les observations faites par d’autres
en d’autres circonstances, quelle est la situation de départ, puisque chacun
s’y réduit à s’en tenir à des rôles dont il est possible de dresser une typologie.
En revanche, il est impossible, et dangereux, de prétendre prédire quelle
serait la « bonne » situation au terme du processus – sauf à s’imaginer qu’il
y aurait la bonne famille, la bonne organisation, le bon système, etc.
Cela pose la question de la méthode. Or le propre d’une méthode, c’est
en quoi elle se distingue de la recette, ou des recettes, est de s’adapter chaque
fois à son objet, c’est-à-dire, dans un premier temps, de se soumettre aux
règles du système – ou du matériau pour un artisan –, condition sine qua non
pour, dans un deuxième temps, travailler avec elles à leur transformation en
une nouvelle façon d’être ensemble – en une œuvre nouvelle. On voit tout de
suite le problème, puisque l’objet auquel il s’agit d’aboutir, on ne sait ce qu’il
est qu’une fois qu’il est là et que c’est donc alors seulement qu’on pourra
savoir quelle est la méthode. La méthode est toujours rétrospective. A quoi
bon alors, si on ne la trouve que quand on n’en a plus besoin ?
À cela précisément : à rappeler qu’il n’y a pas la méthode, que c’est
à chacun chaque fois de l’inventer en fonction – de qui il est et de qui il a en
face de lui : ce couple-ci, cette famille-ci – ce matériau-ci pour l’artisan. Il
en va des situations humaines quand il s’agit d’y œuvrer, comme il en va dans
le processus de la création artistique à la différence de la production
industrielle. Il y faut, disait Cézanne, que « tous les petits bleus, et les petits
marrons », etc., « tuent l’idée » que le peintre avait derrière la tête, qu’il se
laisse pénétrer par le champ de forces qu’a déclenché le premier coup de
pinceau sur la surface de la toile.
Cela veut dire deux choses :
- que le thérapeute doit avoir une idée, pour pouvoir la tuer ; cela
s’appelle une hypothèse ; sans elle, le thérapeute se laissera mener par
le bout du nez par ses patients ;
- qu’il soit prêt à mourir à son idée au fur et à mesure que se déroule le
processus ; sans quoi, le thérapeute réduira ses patients à n’être que ce
qu’il aura sculpté.
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[1]
Thérapeute familial, directeur de l’Institut de la famille de Toulouse, Institut d’études
de la famille de Lille.
[2]
Philosophe et écrivain, Institut de la famille de Toulouse, Institut d’études de la
famille de Lille.
[3]
Notons au passage qu’on retrouve là, aussi, une constante de la réflexion philosophique
sur la perception, depuis l’adage scolastique médiéval qui pose que tout ce qui est
perçu est toujours perçu selon le mode de perception propre à celui qui perçoit, jusqu’à
la proposition de Merleau-Ponty dans la
Phénoménologie de la perception (1945)
selon laquelle « tout est construit, tout est naturel ».
[4]
En ce sens, la phrase fameuse de Freud,
wo es war, soll ich werden, « ou c’était, je dois
advenir », est trompeuse : je n’adviens que dans la conversation avec toi, c’est-à-dire
si
nous advenons. Ce qu’entérine la grammaire, à quoi elle ajoute qu’alors advient
aussi le monde, cet objet de notre conversation (Benveniste 1991).
[5]
Cela permet d’entrevoir dans quelle impasse peut fourvoyer la possibilité de choisir
le sexe d’un enfant à venir.