Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux
De Boeck Université

I.S.B.N.2804144976
182 pages

p. 35 à 54
doi: en cours

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Dossier

no 33 2004/2

2004 Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau Dossier

Secrets, secrets de famille et transmissions invisibles

Anne Ancelin Schützenberger PhD Tep  [1]
Les secrets de famille créent chez ceux qui les gardent un clivage du moi, et chez leurs descendants comme une crypte et un fantôme, un non-dit, un impensé généalogique et divers traumatismes liés à la loyauté familiale invisible et au syndrome d’anniversaire. Nous distinguons le trauma – coup porté dans le réel – du traumatisme – coup porté dans la représentation du réel – chez les personnes traumatisées par un événement grave et surtout chez leurs enfants. Les trous et manques causés par les problèmes des parents peuvent se récupérer en psychanalyse, psychothérapie et psychodrame.Mots-clés : Secrets de famille, Thérapie familiale, Thérapie familiale systémique, Génogramme, Psychanalyse transgénérationnelle. Family secrets generate an ego splitting for people who keep them and a kind of crypt with a ghost for their descendant, as a silence, a genealogical unthinking with various trauma related to invisible family loyalties and to the anniversary syndrome. We make the distinction between the trauma as a knock in the reality, and the « traumatism » as a knock in the reality’s representation of traumatized people and especially their children. The holes and emptiness generated by parent’s problems can be resolved trough psychoanalysis, psychotherapy and psychodrama.Keywords : Family Secrets, Family Therapy, Systemic Family Therapy, Genogram, Transgenerational Psychoanalysis.
Ce que l’on ne met pas en mots, s’imprime – et s’exprime par des maux.
Anne Ancelin Schützenberger
Notre plus grande gloire n’est pas de tomber, Mais de savoir nous relever chaque fois que nous tombons.
Confucius
Les secrets en général et les secrets de famille sont liés à des problèmes de transmission, et de secrets sur la transmission de liens familiaux.
Nous allons commencer par survoler largement le champ de ces difficultés de transmission.
L’être humain naît dans une famille qui lui transmet un héritage conscient et inconscient comprenant des missions, des loyautés familiales visibles ou invisibles, des loyautés de clan, culturelles, religieuses, nationales.
Tout individu est imprégné, qu’il le veuille ou non, qu’il le sache ou non, de ces liens et habitus de loyautés familiales, des traumas et traumatismes [2], des deuils non-faits de sa famille, etc.
Une empreinte se crée ainsi, de façon très précoce.
Elle restera en mémoire – et en mémoire corporelle.
Mais, pour que les faits et les sentiments soient réellement accessibles et compréhensibles aux descendants, il faudra non seulement une clé, mais aussi une contre-clé ; en effet, lorsque durant l’enfance, on n’a pas construit de sécurité de base, il sera souvent utile d’entreprendre ultérieurement un travail de reconstruction en psychothérapie transgénérationnelle, en psychogénéalogie clinique, sociologie clinique, voire psychanalyse, et d’y ajouter des recherches d’archives pour tout vérifier et re-vérifier.
L’homme est un être d’interaction, et comme l’a découvert et nommé Moreno (1965), il baigne dans un co-conscient et un co-inconscient familial et groupal, auxquels nous pouvons adjoindre une transmission familiale transgénérationnelle inconsciente qui se manifeste au travers de ses angoisses, cauchemars, actes manqués, accidents, etc. – souvent à des dates répétitives marquantes.
Comme on le sait depuis la publication posthume des travaux de recherches de Georges Herbert Mead (1934) sur le rôle, et ceux de Moreno (1934/1954), l’homme non seulement ne vit pas seul, mais il est toujours en rôle et en interaction avec d’autres.
L’homme est ce qu’il est dans le regard d’autrui, tel qu’autrui le reconnaît - ou ne le reconnaît pas - comme personne, adulte, indépendant et ayant une vie propre, qu’il s’agisse d’un enfant, d’un soi-disant adulte, d’un malade, d’un handicapé, d’une personne de couleur, d’une personne âgée, d’une femme, d’un « bâtard », d’un enfant trouvé-adopté, d’un étranger de pays pauvre, d’un ancien bagnard...
Il faudrait bien comprendre ce qu’implique pour le développement de chacun, le fait d’être considéré par autrui comme une personne à part entière, ou comme une non-personne.
Nous avons appris grâce aux travaux de Konrad Lorenz (1989) sur les oies cendrées, que l’oisillon prend pour mère ce qui bouge devant lui quand il éclot de son œuf ; de même, le nourrisson humain s’attache à qui le nourrit et s’occupe de lui lorsqu’il sort du sein de sa mère : il y a empreinte « corpo- kinésique-visuelle » et «ancrage».
Cet ancrage est une empreinte et aussi un ancrage interactif (cf. Cyrulnik, 1989 ; Lebovici, 1998 ; Ancelin Schützenberger, 1993) qui inclut toute l’histoire et l’arbre de vie parental [3] (génosociogramme).
Nous distinguons actuellement plusieurs formes de transmissions :
  • La transmission intergénérationnelle, lorsqu’il s’agit de faits de vie clairement perçus ou connus, parlés ou non (on est par exemple notaire, médecin ou boulanger de père en fils, bonne cuisinière ou ayant les doigts verts de mère en fille …).
  • La transmission transgénérationnelle, lorsqu’il s’agit d’un héritage ou d’une transmission invisible, comme celle des traumatismes de guerres ou de secrets de famille.
 
Secrets… et Secrets.
 
 
Les secrets en général, ou ceux de famille en particulier, posent de multiples problèmes, mais d’emblée, soulignons que les « secrets » sont variés et existent sous différentes formes : secrets normaux, constructifs ou nocifs, destructeurs ou pesants.
Les usages qu’en font les familles et chacun d’entre nous sont variés ; on se sent libre ou écrasé sous le poids d’un secret de famille, ce dernier étant connu de manière confidentielle ou pas, voire légué par un mourant ; il peut être invisible, perdu dans les oubliettes de la mémoire, et renforcé par des « nécessités » familiales de protection – ou de surprotection ….
Il y a secrets … et secrets.
Il est important d’être précis à ce sujet.
La différence essentielle réside entre les secrets normaux, souvent bénéfiques, et les secrets nocifs, destructeurs ; ces derniers clivent la personnalité (entre la partie qui sait et celle qui ne doit pas savoir ou qui doit faire comme si elle ne savait pas) et donc lui font du tort (certains diraient qu’ils la détruisent).
Ces ravages, ce clivage, ce non-dit, cet impensé touche aussi la personnalité des descendants, car le poids du secret peut être terrible et causer des ravages sur plusieurs générations (cf. Abraham & Török, 1978 ; Ancelin Schützenberger, 1993/2004).
Chacun a droit à son jardin secret, ce qui est normal et fonde la liberté individuelle.
Chacun a droit à sa vie privée tant au niveau individuel que familial.
Le secrets faits aux enfants sur la mort d’un parent ou grand-parent sont nocifs (comme le secret sur le divorce, la maladie grave, la prison, l’adoption…ou l’opération des amygdales) et font des ravages et des traumatismes. La fille de l’écrivain Roger Nimier, tué dans un accident de voiture lorsqu’elle avait 5 ans, Marie Nimier, évoque admirablement les ravages causés par le fait qu’on lui a caché la vérité et qu’on ne l’a pas emmenée à l’enterrement, mais qu’on lui a seulement parlé d’un accident de voiture (Nimier, 2004).
Nous vivons en société et respectons les règles de « civilité puérile et honnête », de convivialité, les bons usages, au travers de formes spécifiques d’interaction (cf. Goffman, 1987) : les manières de croiser les regards ou de les éviter, de se saluer, d’être « en scène » dans la vie publique, ou hors scène avec un grand « laisser-aller » dans la vie privée, etc.
Se rencontrer, se saluer de diverses façons pour se dire bonjour est très ritualisé, avec des codes précis à suivre même s’ils sont non conscients : la durée de l’échange de regard et de la poignée de main dépend de fait de la longueur de l’intervalle séparant la rencontre précédente de celle d’aujourd’hui et du moment où aura lieu une prochaine rencontre : on se dit autrement bonjour et au revoir pour aller se coucher, pour aller à l’école, prendre le train, partir à la guerre ou en revenir, ou si on est reconnu ou non par les enfants qui ont grandi en notre absence…
Dans nos sociétés occidentales, nous nous saluons tous « normalement » en disant « Comment allez-vous ? » et en nous touchant la main. Nous avons oublié que pendant la Grande Peste Noire, c’était à la fois une manière de demander aux gens comment « ils vont... à la selle »... et, en leur touchant la main, de vérifier l’absence de fièvre et de signes cliniques d’une contagion « à fuir comme la peste »... ce qui indiquait si l’on pouvait rester avec eux sans crainte pour sa vie.
L’écrivain britannique George Orwell, dans son célèbre roman « 1984 », donne à voir le cauchemar que serait « Big brother » qui entendrait tout ce que disent et pensent les gens dans le privé ; rien n’est aussi terrible qu’une mère possessive qui veut tout savoir de ses enfants ou de voir ce que peuvent faire des parents ou des éducateurs « pour le bien » de leurs enfants.
  • Les couples ont droit à leurs secrets d’alcôve.
  • Les inventeurs ont le droit et le devoir de se protéger. Les industries ont des secrets de fabrication et tous leurs employés doivent en garder le secret, les gens sont « tenus au secret de fabrication et des “tours de main” ».
  • Le secret peut aussi être lié au devoir de réserve. Les juges, les confesseurs, la police, les administrations, les « psy » y sont tenus, et l’Armée se devait d’être muette (ce n’est que récemment que les militaires votent).
  • Il est convenu que la bonne éducation et la convivialité exigent de ne pas encombrer les autres de nos problèmes et soucis, et notre civilisation a prévu dès lors des prêtres et pasteurs, divers confesseurs et « psy », et même des écoutes et aides anonymes et gratuites par téléphone.
En ce qui concerne l’intrusion des curieux et des indiscrets [et des « paparazzi »], on a le droit et le devoir de s’en protéger pour épargner sa vie privée et celle de sa famille.
Le concept relativement neuf de « hardiness» [4] décrit bien la nécessaire protection des individus contre leur entourage et ses demandes. La présence ou l’absence de «hardiness» est devenue un facteur prédictif de la survie à certaines maladies graves, comme le cancer, surtout après rechute et en convalescence (Ancelin Schützenberger, 2004).
Je voudrais rappeler l’importante recherche sur les secrets de famille de Nicolas Abraham et Marie Törok (1978) et de leurs élèves, qui ont montré que la première génération, après une «honte sociale», se tait ; les secrets sont traumatisants à dire, et cette génération a le souci d’en protéger la famille et les enfants trop petits pour y faire face. Pour ce qui concerne la seconde génération, le non-dit devient comme un caveau interne, une tombe ou une crypte dans son cœur, et ensuite comme un “fantôme” clamant et se manifestant par des maux.
Freud disait : « Ce que la bouche tait,
S’exprime par les doigts »
J’ai écrit en exergue à l’une de mes premières plaquettes sur le transgénérationnel et le cancer pour Le Corps à Vivre (1982, Paris) : « ce que l’on ne met pas en mots, s’imprime et s’exprime par des maux ».
Freud considérait que nous sommes comme des icebergs dont le comportement et la dérive se voient partiellement si l’on en juge par le tiers émergé, mais qui sont menés réellement par les deux tiers immergés sous l’eau ; il en a fait la métaphore du conscient, du préconscient et de l’inconscient.
En nous fondant sur les découvertes de l’inconscient individuel par Freud, de l’inconscient collectif par Jung, et des co-conscient et co-inconscient familial et groupal par Moreno, nous avons étudié la transmission inter-générationnelle et transgénérationnelle du conscient, du co-conscient, et de l’inconscient et du co-inconscient familial, social et groupal.
 
Secrets sur la transmission et la généalogie dès la naissance
 
 
L’éthologie, en particulier l’observation du comportement des animaux domestiques, a stimulé des anthropologues (comme Margaret Mead, et son mari Gregory Bateson) et certains psychiatres et psychosociologues à s’intéresser à l’éthologie humaine, sous l’influence entre autres de Konrad Lorenz, de Boris Cyrulnik, et du pédiatre Brazelton.
Ainsi, l’empreinte relationnelle instaurée dès la naissance observée par Konrad Lorenz, l’a conduit à considérer qu’il y a chez toute personne, un ancrage interactif de son histoire familiale et groupale et de l’arbre de vie parental (génosociogramme). C’est ce que Moreno abordait et décrivait avec une autre approche, plus graphique, sous les termes d’atome social.
Cet ensemble important pour la personne peut être mis techniquement en évidence par un arbre généalogique sur plusieurs générations, un tableau d’ensemble de l’histoire familiale, avec les liens majeurs (sociométriques, affectifs) et les évènements de vie principaux sur trois générations (génogramme), surtout utilisé en thérapie familiale systémique.
On peut même remonter à sept ou huit générations, c’est-à-dire sur deux siècles, jusqu’à la Révolution Française de 1789, ce que nous appelons génosociogramme (Ancelin Schützenberger, 1993, 2000).
Rappelons-nous que Bion (1962) considérait que la pensée s’enracine dans l’expérience émotionnelle.
Selon divers psychanalystes, en particulier hongrois et londoniens, il y a une relation primaire préverbale du petit enfant, que Veldman (1989), Françoise Dolto (1997) et Catherine Dolto-Toltich (1995) appellent l’éprouvé perceptivo-affectif, avec son agressivité nécessaire à la vie (à ne pas confondre avec la violence et la destructivité) : l’affectif est le troisième terme essentiel mais oublié de la dichotomie corps-psyché.
Nous parlons donc non de psychosomatique, mais de corps, esprit, cœur, affectivité, empreinte interactive du vécu relationnel partagé mère- enfant, expérience précoce au carrefour bucco-pharyngé de l’enfant nourri au lait maternel (ou au biberon) dans la chaleur du contenant affectif des bras maternels et de son giron, et de l’échange de regards entre la mère et l’enfant.
La psychosociologie a découvert l’importance de la co-présence, avec ou sans interaction.
Françoise Dolto parle de l’allant-devenant de l’enfant qui va devenir adulte et réussira ou non à se séparer de sa mère.
Souvent il se crée là, dans ce portage agréable mère-enfant, un vécu de « bon partagé », de la réciprocité de « l’être ensemble » permettant à l’enfant de se développer harmonieusement, d’avoir un sentiment de plénitude, et d’acquérir ainsi le début d’une sécurité de base, qui sera confirmée éventuellement par l’expérience heureuse de « faire sur le pot » à son heure, et en faisant un cadeau à maman, et d’apprendre à marcher tout seul entre les bras accueillants et contenants de papa et de maman.
Nous survolons ceci, (pour les besoins d’un article court), mais bien des mères ont du mal à recevoir et porter leur enfant, ou même à le voir tel qu’il est, s’il y a trop de décalage entre l’enfant désiré et l’enfant réel (« erreur » de sexe, de couleur d’yeux, de cheveux, de couleur, de forme, de père, etc.) – ou si elles sont elles-mêmes traumatisées par un deuil. (cf. Green, 1983).
Le célèbre et classique conte pour enfants Peter Pan décrit un enfant triste sous sa gaieté apparente, et qui refuse de grandir (Kelley-Lainé, 2002).
Nous retrouvons ces parents restés enfants dans la «parentification» de trop nombreux enfants.
Nous savons qu’il y a pour l’enfant un entrecroisement de stimuli sonores, visuels, olfactifs, tactiles, kinestésiques, de bien-être, de chaleur ou de froid, (souvent le rappel du carrefour bucco-pharyngé dont parlait Françoise Dolto) qui permettent d’appréhender l’énaction métaphorisante, dont parlait Serge Lebovici (1994).
Dans l’émergence du désir d’une personne, il y a le désir de l’enfant, en partie conscient avec les signifiants, et porteur aussi des significations inconscientes multiples données, par exemple, par le choix du prénom.
Le prénom est très souvent issu du tissu familial ; c’est par exemple le prénom d’un frère ou d’une sœur conçu(e) avant lui, non-né(e) ou décédé(e), ou d’un fiancé ou ancêtre tué ou ayant eu une mort précoce ou traumatisante. Les parents participent à la construction psychique précoce de l’enfant en optant pour un prénom rappelant un ascendant révéré, un héros ou un saint, ce qui donne dès lors à l’enfant une sorte de mission ou de réparation à faire. Les contes d’enfants, comme La Belle au Bois dormant, avec ses bonnes et mauvaises fées, en offrent un aperçu, de même, mais diversement, que les vendettas corses.
 
Secrets, traumatismes et transmissions
 
 
Rappelons qu’il y a un refoulé familial lié à des traumatismes, des secrets de famille, des deuils non faits, des « non-dits »… Les thérapeutes familiaux le décrivent comme une sorte de mandat attribué par la famille par le biais de la transmission transgénérationnelle.
Il y a là comme une inscription dans la vie psychique de l’enfant, des conflits infantiles préconscients et refoulés des parents, ou même des arrière- grands-parents, et de leurs événements de vie et trauma actuels.
Fraiberg (1999) évoque à ce sujet les fantômes de la chambre d’enfant qu’il faudrait non pas tuer, mais humaniser pour leur redonner sens et enfin les mettre en mots, dans un climat interactif contenant.
On parle de plus en plus aujourd’hui de l’existence d’une articulation entre transmission biologique et transmission psychique.
Rappelons aussi que Freud s’est servi du concept d’empathie pour exprimer la capacité de connaissance intime de la subjectivité de l’autre – ce que ceux d’entre nous qui font du psychodrame, expérimentent avec Moreno depuis 1925, dans la technique du doublage du protagoniste (Ancelin Schützenberger, 1966, 2003).
Actuellement, les psychanalystes faisant du « transgénérationnel clinique » pensent que la transmission ne se transmet pas, mais se déplace de génération en génération, avec un télescopage des générations.
Rappelons avec Confucius, Anna Freud, Henri Laborit et Boris Cyrulnik, que ce qui est réellement traumatique n’est pas ce qui se passe dans la réalité (les souffrances réelles), mais la manière dont nous le vivons, et de plus, la manière dont nous l’élaborons et dont autrui nous le renvoie ; la honte sociale est affaire d’époque et de milieu (d’où l’importance de remettre les évènements dans leur contexte, historique – y compris les secrets de famille).
Divers cliniciens ont mis en évidence le choc de la réalité tangible (qu’on voit, perçoit, ressent et affronte dans le réel) et celui de la réalité qu’on imagine pour des êtres chers (frère, fils ou mari au front en première ligne, blessé ou disparu ou torturé) au point qu’il y a parfois comme un « voile noir » sur le passé, et que l’image taraudante disparaît de la conscience cognitive (les travaux sur perception sociale et la dissonance cognitive de Festinger, 1957), mais reste inscrite dans le corps et la mémoire familiale.
Disons donc que le problème n’est pas le traumatisme, mais la manière dont nous l’élaborons ou le gérons, et en particulier dont nous pouvons nous le raconter à nous-mêmes et à autrui qui sera capable de l’entendre, de l’écouter, et de nous aider à le nommer et donc à l’élaborer.
Soulignons que le secret et le non-dit, créant un impensé, rend ce travail impossible.
Nous pensons, comme Moreno, qu’il y a relation interactive entre « l’attente-quant-au-rôle » (la manière dont nous sommes dans le regard d’autrui), et l’éventail des rôles possibles pour chacun.
Le regard d’autrui est fondamental, ainsi que l’interaction avec une écoute discrètement bienveillante dans une co-présence accueillante, compréhensive, non jugeante.
Winnicott (1975) mettait l’accent sur l’importance de la remémoration en présence de quelqu’un de contenant et de soutenant (holding), car la co- présence et le transfert permettent parfois une levée du refoulement. Lorsqu’il s’agit d’un traumatisme, la catastrophe n’a pas lieu seulement à l’intérieur de la personne :
« Dans ce cas, la seule façon de se souvenir est que le patient fasse pour la première fois dans le présent, c’est-à-dire dans le transfert, les preuves de cette chose passée. Cette chose passée et à venir devient alors une question d’ici et maintenant, éprouvée pour la première fois.
C’est l’équivalent de la remémoration, et ce dénouement est l’équivalent de la levée du refoulement » (Winnicott, 2000, p.11).
Nous distinguons le traumatisme mutatif qui permet un rebond et une reconstruction résiliente, des traumatismes délétères.
Ces derniers sont souvent liés aux deuils non faits, aux non-dits, aux secrets devenant des impensés transgénérationels qui se manifestent par des accidents souvent mortels, des maladies graves, et divers symptômes y compris la psychose, s’intégrant dans un tableau de syndromes d’anniversaire sous-tendus par des loyautés familiales invisibles (Hilgard, 1989).
Il y a donc une identité narratrice, car on se définit en se parlant,en en parlant, en étant écouté,entendu réellement (« en vrai »).
Rappelons avec Boris Cyrulnik (2002) qui prolonge ainsi la pensée d’Anna Freud, qu’il faut bien distinguer :
  • le trauma : coup porté dans le réel,
  • du traumatisme : coup porté dans la représentation du réel, chez les personnes traumatisées par un événement grave (attentats, bombes, camps de concentration, incendies, tortures, incestes, viols...) mais aussi chez leurs enfants (Yehouda, 1995).
Rachel Yehouda, en travaillant sur des frères jumeaux, l’un mobilisé au Vietnam et l’autre près de chez lui, aux États Unis, a mis en évidence que le taux de cortisol indique un stress plus grave chez les frères, les parents des traumatisés que chez les victimes traumatisées elles-mêmes. Nous retrouvons aussi cet aspect chez les descendants des victimes de la bombe de Hiroshima, ou des camps de concentration (Holocauste des Juifs) ou des marches forcées (Arméniens, en 1915).
Il est fondamental de parler des événements traumatiques et des secrets de famille, même difficiles, honteux, terribles, ou horribles. Il est essentiel pour les enfants, de ne pas laisser un non-dit ou un secret de famille s’installer, comme on l’a trop souvent vu chez les revenants et survivants de la bombe de Hiroshima, des camps de concentration japonais ou nazis, etc. : ces fléaux ont traumatisé à la fois les victimes qui les ont vécus, mais aussi leurs persécuteurs (Bar-On, 1991).
Il est important pour ceux qui accompagnent ces traumatisés, d’avoir une attitude de bienveillante neutralité, d’écoute ouverte, de soutien et d’empathie.
Distinguons l’empathie de la sympathie, et ne minimisons pas l’événement en disant qu’il « n’y a qu’à reprendre vie et oublier le passé, et ne plus en parler », et ne le banalisons pas trop en rappelant que les drames existent dans le monde entier.
En fait, il s’agit pour le thérapeute d’être à l’unisson [5] avec le patient, de façon à développer sa « capacité contenante » comme le faisait par exemple Françoise Dolto avec ce qu’on appelait son génie thérapeutique, et ce que nous obtenons en psychodrame par l’utilisation du double (ou Moi- Auxiliaire, aidant le protagoniste à s’exprimer) en partant de son propre vécu corporel, ou en observant la transmission involontaire par la communication non-verbale et les fuites comportementales (« leakeages ») et en mettant en mots sous forme d’hypothèse ce que nous avons cru percevoir.
Selon Serge Vallon (1985), s’il y a traumatisme, c’est que le sujet ne peut soutenir l’introjection, qu’il s’est comme « absenté de lui-même », et que la représentation, voire l’élaboration psychique, lui fait défaut.
Rappelons que Freud (1893-1936) affirme de son côté que l’événement n’est pas l’événement en soi et que « l’enfant exprime les traumatismes des parents » ; il « est constitué du surmoi des parents, voire de leurs traumatismes « non élaborés »… il ne s’agit donc pas d’une identification (…) de l’enfant à ses parents ».
Plusieurs de nos collègues psychanalystes pensent que trop souvent, les accompagnants et les bénévoles qui aident les personnes ayant subi des chocs et présentant une névrose post-traumatique, (par exemple après une prise d’otage ou un accident), ne font que du débriefing et ne se contentent que d’une expression cathartique par des larmes, des cris, des tremblements – ce qui soulage, mais ne guérit pas toujours. Les psychanalystes et psycho- sociologues transgénérationnels reprochent à ces intervenants de ne pas tenir compte d’un possible réveil de souffrances liées à un traumatisme antérieur, c’est-à-dire d’un chagrin encrypté... et d’un deuil non fait à l’époque, en sous-estimant l’effet Zeigarnik (1927) taraudant des tâches inachevées.
Rappelons aussi les découvertes de Lawrence LeShan (1977-1982), sur le fait qu’il arrive qu’un deuxième traumatisme réveille le choc et le souvenir psychosomatique d’un premier traumatisme d’enfant surmonté à l’époque, avec un effondrement de la confiance en soi, dans ses sentiments et dans le monde, ceci pouvant provoquer un cancer grave après une perte ou un deuil.
L’inceste, l’incestuel, abus divers de trop de familiarité
Dans les concepts psychanalytiques classiques, l’excès de familiarité et de proximité familiale peut conduire à un quasi-inceste (l’incestuel) voire à un abus sexuel, qu’il s’agisse de familles nucléaires ou reconstituées, avec différentes belles-mères ou plusieurs beaux-pères successifs.
Bien que la Bible interdise les rapports sexuels d’un homme avec les sœurs, les filles, et la mère de sa femme, elle comporte plusieurs exemples où un homme a épousé légalement deux sœurs. Ainsi, Jacob, sur la demande de son père, a pris pour femmes Rachel et quatre ans après, sa sœur plus jeune, Léa, qu’il préférait dès le début.
Françoise Héritier a mis en évidence en 1994 un rapport familial interdit depuis « toujours » entre parents par alliance, qui serait quasi- incestueux par l’entremise d’un tiers : les sœurs et la mère de sa femme sont interdites au mari, ainsi que la deuxième femme de son père, du fait d’une « contamination » par des « fluides féminins » qui font d’un couple une « même chair ». Ce type de rapport a été longtemps interdit par les églises chrétiennes et la loi française, jusqu’à une date récente, bien qu’il ait été très largement pratiqué dans les temps bibliques : c’était quasi une obligation pour le frère d’épouser la veuve de son frère, afin de lui permettre une survie sociale et économique, ainsi qu’à ses enfants.
Mais la vie artistique est pleine de contradictions dans ce domaine un peu flou pour le grand public.
Woody Allen a pu épouser légalement aux États-Unis Mira Sorvino, la fille adoptive de sa femme (ou compagne de longue durée), qu’il avait connu toute petite, et donc élevé comme père de remplacement ou beau-père.
Benjamin Castaldi, le fils de Catherine Allégret, vient de dévoiler en avril 2004 que sa mère Catherine a eu quelques rapports intimes avec son beau-père et quasi-père Yves Montand (le mari de sa mère Simone Signoret). La fille de Jacques Anquetil a publié au même moment un livre sur les rapports complexes de sa mère, sa tante et sa grand-mère avec son père ; elle serait l’enfant issue d’une « mère porteuse de substitution familiale », (l’une des trois).
Nous faisons la différence entre inceste, inceste généalogique ou inceste de deuxième type et inceste de substitution (Ancelin Schützenberger, 1993). Ce dernier cas concerne des personnes qui ne sont pas du même sang ni membres d’une même famille.
On pourrait dire, avec Nicolas Abraham & Maria Törok (1978), Alain de Mijolla (1981), Anne Ancelin Schützenberger (1993), Serge Tisseron et al. (2000) et Boris Cyrulnik (2002), qu’il y a comme un effet de fantôme dans les cauchemars de beaucoup d’enfants et d’adultes traumatisés.
Rappelons que le mot fantôme est à l’origine du mot fantasme.
Pour Boris Cyrulnik (2002), ce rapprochement entre fantôme et fantasme ouvre la voie à la métaphore, à la parole partagée ou écrite et au remaniement émotionnel qui permet de mettre à mort le fantôme.
Rappelons que trop parler (les anciens combattants de la guerre 14-18 ont ressassé leurs souvenirs de guerre) ou tenir secret, fait du trauma le coup porté dans le réel, et nous nommons avec Boris Cyrulnik et d’autres, traumatisme « le coup porté dans la représentation du réel ».
Boris Cyrulnik ajoute qu’à côté de nos mécanismes de défense qui amputent la personnalité, il y a des mécanismes de défenses résilients, ce qui peut amener le sujet gravement traumatisé à rencontrer une personne avec qui tisser un lien vrai, un lien de résilience et de soutien, et permet à l’enfant ou à l’adolescent de « s’en sortir ».
Nous distinguons aussi
  • la transmission transgénérationnelle, qui concerne les « générations à distance », le langage, la reconstruction, la psychanalyse d’adulte,
  • de la transmission intergénérationnelle, qui concerne les « générations en contact » (par exemple entre enfants, parents, grands-parents, familles élargies), le verbal et surtout le non verbal, les fuites comportementales ou leakeage (par l’omission, la rougeur ou la pâleur, le changement de sujet, le détournent du regard, ou la fuite).
Traces de transmission, traces psychosomatiques, cauchemars et symptômes divers, vont lier ou délier les générations entre elles, souvent, trop souvent, dans une souffrance portée par une loyauté familiale invisible dont le sens est fréquemment inconnu des descendants qui en souffrent, mais qu’on peut retrouver par un travail de génosociogramme, ou de psychogénéalogique clinique.
Freud (1953) avait déjà mis l’accent sur l’importance de l’abréaction. Pour cet auteur, il est essentiel, non seulement de retrouver des souvenirs, mais de ressentir les choses, d’expérimenter des souvenirs retrouvés dans l’éprouvé, c’est-à-dire d’avoir une clé et une contre-clé dans l’expérience émotionnelle.
À partir de la découverte de ses propres traumatismes, Freud a bien compris que se pencher sur les traumatismes familiaux est un long travail, se rapprochant de la composition d’une sonate dont le thème principal est repris sur plusieurs registres et à de multiples niveaux, de nombreuses fois, longuement, jusqu’au bouquet final qui n’est pas toujours la fin. Il faut donc passer avec Freud de la découverte émotionnelle cathartique au long travail sur les rêves, les lapsus, la compréhension après coup, le « working trough » ou perlaboration (cf. Leader, 2001, commentant les notes de bas de pages de Freud).
Boileau le précisait déjà en disant : « Toujours sur le métier remettons notre ouvrage ».
Méfions-nous donc des guérisons miraculeuses, des catharsis, qui sont souvent suivies de rechutes dramatiques si elles ne sont pas retravaillées et ancrées dans la mémoire corporelle et la conscience, autant que dans l’inconscient.
 
Relations de l’enfant à ses parents
 
 
Normalement, les parents, couple hétérosexuel, mettent des enfants au monde, leur créent un nid, les élèvent, les éduquent, les préparent à un métier et à transmettre la vie qu’ils ont reçue d’eux : ils leur transmettent le désir et la capacité de transmettre la transmission et la vie.
Malheureusement, ce cas de figure est de plus en plus rare : les couples monoparentaux sont légion et représentent souvent près de la moitié des familles des enfants d’une classe d’école communale primaire ; Didier Dumas (1999 ) a calculé qu’en France, 900 000 enfants sont privés de l’accès à leur père sous des prétextes divers, et en particulier le refus de l’acceptation de la faillite du mariage et l’incapacité de faire le deuil de celui-ci. Bien des enfants ont pris au foyer le rôle du père, comme soutien de famille, compagnon de vie, bâton de vieillesse, voire compagnon de vacances ou de lit… et celui de conjoint, de compagnon, ou de parent de leur parent. Cette parentification est généralement liée à des secrets de famille, des répétitions familiales, des traumatismes divers qui empêchent l’enfant de faire sa vie et le met au service souvent de sa mère, ou parfois de son père.
La psychanalyste suisse allemande Alice Miller (1984) a décrit tout ce que les parents et les éducateurs font « pour le bien » de leurs enfants, comme les battre ou les priver de nourriture, les forcer à manger ce qu’ils ont vomi, les mettre au coin ou à la cave, les priver de diverses choses et surtout de l’accès à leur véritable histoire familiale, aux secrets et aux non-dits qui ont causé le drame conjugal et la séparation ; s’ajoute à cela le refus de laisser l’enfant être l’enfant réel de son père et de sa mère, et d’être fidèle aux traditions et à l’héritage de ses deux familles (cf. Ancelin Schützenberger & Devroede, 2003).
Pour terminer, rappelons le poème classique du troubadour occitan Guillaume d’Aquitaine (1070-1125) :
Mon poème est fait, je ne sais sur quoi ;
Je le transmettrai à celui
Qui le transmettra par quelqu’un d’autre
Là-bas vers l’Anjou,
Pour qu’il le transmette de son étui la contre-clé.
Guillaume d’Aquitaine nous donne à entendre dans ce poème qu’avec une seule clé, rien ne s’ouvrira. Pour la mémoire familiale comme pour les coffres-forts des banques, il faut une clé et une contre-clé pour les ouvrir.
Des psychanalystes d’enfants pensent qu’un mal-être de l’enfant pourrait être une première clé, et que la seconde serait la capacité de la mère à donner une signification émotionnelle à ce mal-être, ce qui créerait l’ouverture à la vie psychique.
Nous pensons, avec plusieurs collègues analystes, que les secrets de famille et les non-dits vont cliver la personnalité et empêcher en quelque sorte que le travail d’élaboration et de mise en sens ne puisse se faire; le sujet ne peut alors donner sens à ce qu’il ressent ni faire confiance à sa perception (il ressent confusément la dissonance cognitive) et ses émotions, ce qui va troubler non seulement sa vie mais son intelligence et sa faculté de comprendre et d’apprendre ce qui est logique, comme les mathématiques ou la grammaire par exemple.
 
En conclusion
 
 
Après plusieurs colloques avec d’éminents collègues, psychanalystes, psychiatres, anthropologues, s’occupant de transmissions, nous ne pouvons que constater que le problème du secret ou plutôt des différentes sortes de secrets, de non-dit, de traumatismes encryptés, de murmures des fantômes autour de la chambre d’enfant, du lit conjugal et des adolescents tentant de couper le cordon ombilical et de prendre leur envol, reste encore hermétique par bien des aspects, mais que nos constatations convergent pour établir de nouveaux postulats cliniques et ouvrir la voie à des recherches probablement biologiques, concernant la différence entre amélioration et guérison, et saut qualitatif mutant ... mais demain est un autre jour et la recherche scientifique avance à son rythme...
 
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·  personnelles de cours de dynamique des groupes, 1951, University of Michigan,
·  Ann Arbor, Anne Ancelin-Schützenberger].
 
NOTES
 
[1] Professeur des universités, Professeur émérite de l’université de Nice (France). Psychanalyste, groupe-analyste, psychodramatiste certifiée TEP (USA).
[2] Nous évoquerons plus loin la différence entre « trauma » et « traumatisme ».
[3] L’arbre de vie (ou surtout le «génosociogramme») représente l’arbre généalogique de toute la famille, incluant les évènements de vie marquants (life-events), les transmissions individuelles et les traumatismes du milieu familial, social, national, politique, économique, culturel, politique, religieux, historique,... y compris bien sûr ce qui touche à l’honneur, à l’argent, à l’héritage, à la santé et à la vie, et aussi les guerres et leurs ravages... incendies, transferts de population, vols, viols, enfants abandonnés, IVG, etc.. Cet arbre de vie, ce génosociogramme comporte plus ou moins d’évènements de vie marquants et de générations, selon les auteurs et les praticiens.
[4] Terme de Susan Kobasa (1979) provenant de «hard» : ferme, maintien ferme de la distance/barrière/bouclier face aux demandes d’autrui
[5] À l’unisson, « sur la même longueur d’ondes », en faisant attention aux mimiques involontaires, et à la manière de percevoir et de renvoyer sur les trois modes visuel, auditif, kinestésique. (Cf. les travaux de Grinder et Bandler sur les modes perceptifs, 1983).
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[4]
Terme de Susan Kobasa (1979) provenant de «hard» : ferme, m...
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[5]
À l’unisson, « sur la même longueur d’ondes », en faisant a...
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