Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux
De Boeck Université

I.S.B.N.2804144976
182 pages

p. 55 à 68
doi: en cours

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Dossier

no 33 2004/2

2004 Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau Dossier

Le secret ne s’oppose pas à la vérité, mais à la communication  [1]

Serge Tisseron  [2]
Après avoir décrit ce que sont les secrets de famille en insistant sur leurs aspects fondamentaux – le non-dit, l’interdit de savoir et la souffrance de celui ou celle qui les mettent en place – l’auteur aborde leur dimension transgénérationnelle et l’impact de la « règle du secret » sur les générations qui se succèdent. Il clôture son texte en proposant des pistes pour éviter de créer ou de conforter des secrets familiaux.Mots-clés : Secrets de famille, Transgénérationnel, Communication, Souffrance. After a description of family secrets emphasizing their basic aspects, such as the unsaid, the prohibition of knowledge, and the suffering of the secret’s initiator, the author discusses the transgenerational dimension of family secrets and the impact of the « rule of the secret » on successive generations. He ends by giving some guidelines to help avoiding the creation or maintainance of family secrets.Keywords : Family Secrets, Transgenerational, Communication, Suffering.
Les secrets de famille ne s’opposent pas à la vérité, mais à la communication. Pour comprendre cette affirmation il nous faut, il est vrai, faire table rase d’un certain nombre d’erreurs à leur sujet.
Celles-ci concernent à la fois leur définition, leur mécanisme et leur résolution.
 
1 Qu’est-ce qu’un secret de famille ?
 
 
Pour comprendre que le secret s’oppose à la communication bien plus qu’à la vérité, il est nécessaire de poser d’abord quatre repères dans la définition du secret .
Tout d’abord, un secret de famille n’est pas quelque chose que l’on ne dit pas puisque nous ne disons, bien entendu, pas tout et à tout moment. Quiconque aurait l’ambition de « tout dire » devrait se lever bien tôt, et très probablement se coucher bien tard, voire pas du tout ! En revanche, le secret dans une famille, peut se définir à la fois comme quelque chose qu’on ne dit pas et quelque chose qu’il est interdit de connaître. Autrement dit, le secret porte à la fois sur un contenu qui est caché et sur un interdit de dire et même de comprendre qu’il puisse y avoir, dans une famille, quelque chose qui fasse l’objet d’un secret. Cette définition exclut donc de la sphère des secrets de famille, les éléments de la vie sexuelle des parents que ceux-ci cachent en règle générale à leurs enfants. En effet, si les parents ont droit à une vie sexuelle à l’abri des enfants, il n’est pas interdit à ceux-ci de savoir que leurs parents en ont une, bien au contraire ! Savoir, pour un enfant, que ses parents ont des moments d’intimité à l’écart de lui, est donc quelque chose de structurant pour son accession à la reconnaissance de sa propre intimité. Mais à ces deux éléments du secret – le non-dit et l’interdit de savoir – il est essentiel d’en ajouter un troisième. Le secret de famille est à la fois quelque chose qu’on ne dit pas, qu’il est interdit de connaître et qui est douloureux pour les parents. En effet, un enfant qui perçoit quelque chose qu’on ne lui dit pas, mais qui lui semble plutôt heureux pour ses parents, n’a aucune raison de s’en angoisser. La souffrance du parent autour du secret est donc un élément essentiel de sa dynamique.
On voit donc qu’un secret n’est pas forcément quelque chose qui est caché volontairement. Il peut s’agir aussi d’un événement qu’une personne a vécu, mais dont elle ne veut pas se souvenir et qu’elle essaye de fuir par tous les moyens parce qu’il est trop douloureux pour elle de s’en rappeler. Quant à ce qu’on appelle le « non-dit », ce n’est qu’une autre façon de désigner le même drame. Dans tous les cas, l’important est qu’un enfant grandisse avec l’impression qu’il est tenu à l’écart de quelque chose d’important, pour son parent ou pour lui-même, et qu’il est condamné à essayer de le deviner en devant faire, en plus, comme s’il n’avait rien vu !
En second lieu, l’idée que le secret s’oppose à la communication plus qu’à la vérité, implique de reconnaître que personne n’est jamais sûr de détenir celle-ci. Si « tout dire » est un mirage – ou, si on préfère, un fantasme – dire « tout ce qu’on sait » est bien plus proche de la réalité du dénouement des secrets familiaux. Si le «tout dire » n’existe pas, être authentique est sans doute la meilleure façon d’éviter la constitution de secrets familiaux pathogènes.
En troisième lieu, il est important de comprendre que si l’enfant pressent toujours qu’on lui cache quelque chose, il n’a guère les possibilités de deviner la nature de ce qu’on lui cache. Et c’est là où commence le problème pour lui. Comprenant qu’on lui cache quelque chose, mais incapable de savoir quoi, il est poussé à lancer son imagination dans des constructions qui, loin de calmer son angoisse, la majorent au contraire bien souvent.
Enfin, en quatrième lieu, la grande majorité des secrets ne sont pas organisés autour d’événements coupables ou honteux. Les fameuses «fautes de nos ancêtres » dont on parle parfois, ne sont qu’une source très minime des secrets de famille. La plupart de ces secrets ne sont pas dus à des actes honteux ou coupables, mais à des traumatismes vécus par une génération et incomplètement élaborés par elle. Il peut s’agir de traumatismes privés, comme un deuil, mais aussi collectifs comme une guerre ou une catastrophe naturelle. Ces événements n’ont pas reçu de mise en forme verbale, mais ils ont toujours été partiellement symbolisés sous la forme de gestes et d’attitudes, et parfois aussi d’images montrées ou racontées en famille.
Ces symbolisations partielles peuvent se traduire par des silences ou des propos énigmatiques, des pleurs ou des colères sans motif apparent, ou encore par des récits ou des images apparemment anodins, mais qui provoquent chez le parent concerné des émotions incompréhensibles.
 
2 À l’origine des secrets de famille
 
 
Dans les cas les moins graves, le parent qui a vécu un événement douloureux traumatisant peut en parler à quelques proches et s’en parler à lui-même. Mais, dans les cas les plus graves, il ne peut même pas s’en parler à lui-même. Ces parents qui cachent quelque chose d’important à leur enfant (qu’ils puissent ou non s’en parler à eux-mêmes) ne présentent en général pas de troubles psychiques. Ils arrivent à faire comme si ce qui les dérange n’existait pas.
Mais la personne qui a vécu une expérience importante et pénible – et qu’on peut qualifier pour cela de « traumatique » – s’en est toujours donné certaines représentations, le plus souvent émotives et mimo-gestuelles : preuve en est que cette personne s’émeut quand elle pense à cette situation, pleure ou se met en colère. Mais d’un autre côté, elle est incapable de raconter cet événement : elle manque de mots pour le dire. Or, si cette personne a un enfant, celui-ci va se trouver, de ce fait, confronté à de grandes difficultés : son parent lui manifeste des émotions, des sensations et des états du corps en relation avec une expérience forte, mais sans pouvoir confirmer à l’enfant la nature de ce qu’il éprouve et encore moins lui en expliquer la raison. Ses attitudes et ses gestes peuvent notamment entrer en contradiction avec les mots qu’il prononce, mais aussi entre eux, et être même parfois totalement déplacés par rapport à la situation. Par exemple, une mère qui regarde son enfant en souriant, cesse soudain de sourire et s’assombrit, ou bien un père qui tient son enfant sur ses genoux en regardant la télévision, se raidit soudain et écarte l’enfant de lui. De tels changements brutaux d’attitude, de mimique, de comportement ou d’intonation ont toujours une cause précise. Par exemple, cette mère a cru soudain voir dans le regard de son enfant, ou même dans la seule forme de son visage, quelque chose qui lui a rappelé le visage de son propre frère à un moment où elle a eu très peur de lui. Et ce père qui regardait tranquillement la télévision avec son fils a soudain été bouleversé parce qu’un mot ou une image a réveillé un souvenir désagréable de son histoire passée. À travers ces « suintements » du secret – qui peuvent être aussi bien des mots répétés, des lapsus ou des comportements – l’enfant pressent une souffrance de son parent.
À la génération suivante, les enfants ainsi perturbés perturbent à leur tour leurs propres enfants. Ceux-ci ne peuvent pas imaginer que les bizarreries de leurs parents sont liées à l’existence d’un secret à la génération de leurs grands-parents, et ils en conçoivent une vision du monde désespérée sur laquelle peuvent se développer des troubles apparemment dénués de tout sens, comme une toxicomanie ou une délinquance (cf. Tisseron, 1996). Enfin, chaque génération confrontée à un secret qu’elle ne maîtrise pas, a tendance à construire ses propres secrets en réaction. Après la troisième génération, le souvenir du secret initial est effacé, mais de nouveaux secrets sont apparus. Ainsi existe-t-il de véritables « familles à secrets » dans lesquelles le secret initial a été oublié, mais où la règle du secret perdure. De telles famille engendrent parfois un créateur dont la force est de nous faire croire aux histoires qu’il raconte... et aussi parfois de grands dissimulateurs qui peuvent mettre leur talent au service d’une carrière, d’une cause ou d’un parti.
 
3 Suintements, feintise et secret
 
 
Tout enfant est, dès la naissance, plongé dans un monde de communications qui déborde de toute part ses possibilités de maîtrise. Si ces communications répondent pour une part à ses attentes, elles sont aussi porteuses pour une autre part d’un sens supplémentaire qui lui échappe.
Normalement, l’ensemble de ces influences dessinent des figures contradictoires concernant divers aspects de la vie psychique des parents, et l’enfant leur donne successivement différents sens au cours de sa maturation psychique. Mais il peut arriver qu’un grand nombre de ces influences s’organisent de telle façon qu’elles cernent et délimitent une zone douloureuse du fonctionnement psychique du parent. Bien que ne constituant pas un secret au sens courant et familier du terme, ces situations sont perçues comme telles et peuvent déterminer des perturbations sur plusieurs générations.
Afin de rendre plus compréhensible leurs effets, j’ai proposé de les appréhender à travers trois concepts : les suintements du secret, la feintise et la distinction du Secret comme fait psychique (écrit avec « S » majuscule) opposé au secret comme fait relationnel (écrit avec « s » minuscule).
3.1. Les suintements du secret
Le propre d’un secret n’est pas seulement de n’être pas dit avec des mots. Il est tout autant d’être «dit» selon d’autres canaux de communication, notamment gestuel, tonal et mimique. Ces autres formes d’expression du secret en sont en fait d’autres formes de symbolisation. Le fait que ces diverses formes de symbolisation ne soient pas congruentes, constitue les suintements du clivage.
Lorsqu’un événement est gardé secret, il divise en effet toujours le psychisme de celui qui le garde. Cette division « sécrète » des conduites et des paroles contradictoires ou paradoxales pour l’enfant. Toujours un secret « suinte »... À travers ces « suintements » du secret – qui peuvent être aussi bien des mots répétés, des lapsus ou des comportements – l’enfant pressent une souffrance de son parent. Mais le drame est que, prisonnier de sa vision du monde de l’enfance – et notamment de son sentiment de toute-puissance – il a tendance aussi à s’en imaginer le responsable.
3.2. La feintise
L’expression qui désigne le mieux la situation d’un enfant confronté aux suintements d’un clivage est peut-être l’ancien mot de « feintise ». Ce terme du XIIe siècle, tombé en désuétude aujourd’hui, était notamment employé dans les romans de la Table Ronde pour désigner la ruse par laquelle une personne prend la place d’une autre afin de se faire passer pour elle. Le propre de la « feintise » est de créer un statut d’ambiguïté de la croyance. Le récepteur du message est coupé en deux : il reçoit des indices contradictoires qu’il ne peut pas rapporter à un système de croyance unique. Tel est bien le problème d’un enfant confronté à un secret : il ne sait pas quel statut attribuer à ce qu’il perçoit. Cette façon de considérer le secret permet de comprendre qu’un parent puisse « tromper » un enfant et le perturber gravement sans le vouloir ni même parfois s’en rendre compte. Il « suffit » pour cela qu’il soit le porteur d’un secret qui divise son propre psychisme.
Il importe donc peu de faire la distinction entre ce qui est dissimulé volontairement à un enfant, ce qu’on n’a pas eu encore l’occasion de lui dire, mais qu’on compte bien lui dire plus tard, ou encore ce qui coupe le parent en deux à son insu. Dans tous les cas, Il résulte de cette situation que les expériences faites par l’enfant dans le domaine en liaison avec le secret qu’on lui cache sont morcelées. C’est pourquoi certains fragments de ces expériences vont être ensuite clivées et déniées.
3.3. Les secrets et le Secret
Le secret ne peut donc pas se définir seulement en termes de communication et de relation.
Avant d’être une forme de relation, il est une forme d’organisation psychique, parfois partiellement consciente, mais d’autres fois totalement inconsciente. Cette distinction entre le secret comme phénomène relationnel et le Secret comme phénomène psychique est essentielle.
C’est pourquoi il serait utile d’écrire avec un « S» majuscule le Secret en tant qu’organisation mentale particulière correspondant au travail d’un secret dans le psychisme d’un sujet, afin de l’opposer clairement à toutes les formes de « secrets» relationnels qui appartiennent à la vie courante et normale. L’existence de secrets gardés volontairement dans une famille, ne s’accompagne pas forcément d’une organisation psychique caractéristique du Secret chez l’un de ses membres. Ce qui caractérise le Secret, c’est le fait que la personnalité de son porteur soit coupée en deux, autrement dit clivée. Et ce clivage provoque chez ses proches des expériences qu’ils sont amenés à cliver à leur tour.
En effet, sous l’effet d’un Secret qu’il pressent, la personnalité d’un enfant ou d’un adulte est toujours amenée à se couper en deux. Il apprend à fonctionner avec un psychisme divisé : d’un côté, il est obligé d’apprendre à repérer l’existence du secret douloureux à de multiples indices de manière à ne pas courir le risque de confronter trop brutalement son parent à cette zone douloureuse de sa personnalité. Mais, d’un autre côté, il est obligé de faire comme si ce secret n’existait pas. Un tel clivage a des effets immédiats sur les capacités de dissimulation de l’enfant. Il apprend à cacher ses sentiments, ses pensées, et inaugure avec le monde une relation faite de repli plus ou moins poli. Parfois, ce repli favorise l’investissement dans des activités intellectuelles. Mais d’autres fois, l’enfant perd toute confiance dans lui-même ou dans l’adulte.
Ses possibilités d’apprentissage peuvent alors en être gravement perturbées. Il peut aussi céder à l’angoisse de la situation et développer des troubles allant de la « crise de nerfs » à diverses formes de phobies.
Ainsi, le Secret enfermé dans le psychisme du parent provoque des perturbations de sa communication, notamment avec ses enfants. Puis ces perturbations, et les efforts faits par l’enfant pour s’en accommoder, déterminent chez lui des troubles psychiques qui, à leur tour, perturbent ses communications avec ses propres enfants, et ainsi de suite sur plusieurs générations.
Signalons encore que les troubles liés à un Secret ne disparaissent pas forcément avec la divulgation de celui-ci. Les clivages et les dénis précoces que l’enfant a mis en place au cours d’expériences relationnelles avec des parents eux-mêmes clivés sous l’effet d‘un Secret, subsistent après la révélation de celui-ci. À partir de la divulgation du Secret, l’enfant continue à fonctionner de façon clivée. Une partie de sa personnalité peut en tenir compte, mais celle qui a été clivée sous l’effet des distorsions des communications familiales continue à fonctionner comme si elle ne le savait pas.
Les mots de suintements, de feintise et de Secret renvoient donc à la même chose, mais de trois points de vue différents. Les « suintements » du Secret constituent ce qu’un observateur peut observer du clivage et des symbolisations partielles. C’est le point de vue objectif. La « feintise » est ce que l’enfant éprouve à leur contact. C’est le point de vue phénoménologique.
Et le « Secret » réside dans le clivage du parent responsable de ces suintements, et également le clivage, différent, que l’enfant installe en lui sous l’effet de ce qu’il éprouve face aux suintements du Secret du parent. C’est le point de vue métapsychologique.
 
4 Le drame de l’enfant qui pressent un secret
 
 
Considérés d’un point de vue extérieur, les secrets de famille consistent en événements gardés cachés sur plusieurs générations. En revanche, pour les enfants qui grandissent en y étant confrontés, l’important ne réside jamais dans l’événement initial, qu’il leur est de toutes façons le plus souvent impossible à connaître, mais dans leurs questions et leurs doutes à son sujet, et, plus encore, dans leurs choix qui en découlent.
L’enfant qui pressent chez son parent une souffrance que celui-ci semble vouloir lui cacher, s’engage alors dans trois séries possibles de questions qui correspondent à trois types d’attitudes psychologiques.
Tout d’abord, l’enfant peut imaginer qu’il est lui-même le responsable et le coupable de la souffrance qu’il pressent chez son parent. Cette pensée et la série de questions qui en découlent pour lui, est plutôt caractéristique d’une attitude du tout petit enfant. Dans les premières années de la vie, en effet, l’enfant se sent volontiers l’origine et la cause de ce qu’il perçoit chez les adultes qui l’entourent. L’enfant qui imagine être coupable de ce qu’il ressent chez son parent va donc s’engager dans la voie d’être rongé par la culpabilité.
L’enfant plus grand peut s’engager sur la voie d’imaginer que ses parents sont coupables de quelques actes terribles qu’ils voudraient lui cacher. Il n’est pas, alors, rongé par la culpabilité, mais perd plutôt confiance dans ses parents et les adultes auxquels ceux-ci sont censés déléguer une partie de leurs pouvoirs, à savoir les enseignants.
Enfin, il est possible que l’enfant perde confiance dans ses propres capacités. C’est notamment le cas lorsqu’il est confronté à des parents qui lui disent que les choses ne sont pas telles qu’il les a vues ou les a entendues. L’enfant a alors l’impression de ne plus pouvoir faire confiance dans ses possibilités, c’est-à-dire dans ce qu’il voit et ce qu’il entend mais aussi dans sa capacité de comprendre le monde. Un tel enfant perd confiance en lui et peut même se mettre à douter de ses capacités psychiques.
Sous l’effet du secret qu’il pressent, l’enfant est alors amené à couper en deux sa personnalité. D’un côté, il est obligé d’apprendre à repérer l’existence du secret douloureux à de multiples indices de manière à ne pas courir le risque de confronter trop brutalement son parent à cette zone douloureuse de sa personnalité. Mais, d’un autre côté, il est obligé de faire comme si ce secret n’existait pas. Un tel partage de sa personnalité a des effets immédiats. Il apprend à cacher ses sentiments, ses pensées, et se replie souvent sur lui-même. Parfois, ce repli favorise ses activités intellectuelles, mais d’autres fois, il perd toute confiance dans lui-même ou dans les adultes qui l’entourent et présente des troubles scolaires et des crises d’angoisse. Par ailleurs, les enfants qui grandissent dans une famille à secret deviennent souvent à leur tour des adultes qui créent... de nouvelles situations de secrets ! Comme ils ne peuvent pas maîtriser les secrets dont ils sont victimes, ils tentent d’en créer d’autres qu’ils puissent contrôler ! Mais leurs enfants risquent bien d’en être gravement perturbés à leur tour. En tout cas, un secret de famille anodin – ou que tout le monde connaît et fait semblant d’ignorer – en cache bien souvent un autre, qui peut être très grave, dans les générations précédentes.
Heureusement, tous les traumatismes n’engendrent pas forcément un secret dans la mesure où ils peuvent toujours être élaborés et surmontés. Mais la plupart des secrets sont liés à un traumatisme non surmonté, qu’il s’agisse d’un traumatisme individuel – comme un deuil ou une fausse couche – ou d’une situation collective – comme une catastrophe naturelle, un attentat ou une guerre.
C’est pourquoi les parents doivent évoquer avec leur enfant les questions douloureuses qui les travaillent, non pas pour « tout lui expliquer », mais pour le rassurer sur le fait que ce n’est pas de sa faute à lui s’ils souffrent. En outre, en parlant tôt de leurs questions, les parents se familiarisent peu à peu eux-mêmes avec les mots pour en parler, et, quand l’enfant est assez grand pour tout comprendre, les mots viennent facilement sur leurs lèvres !
 
5 Comment parler des secrets de sa famille à ses enfants ?
 
 
Il est bien évident que lorsque des parents ont jusque-là préservé un secret et qu’ils décident d’en parler à leur enfant, il n’est jamais question de « tout dire». Encore une fois, il s’agit essentiellement de donner à l’enfant le droit de se questionner et de questionner ses parents en évitant de créer chez lui un domaine qui devrait rester fermé à sa compréhension. En effet, lorsqu’un enfant grandit dans une famille à secrets, on s’aperçoit de l’extraordinaire capacité qu’il a à étouffer ses questions autour du domaine douloureux qu’il apprend très vite à repérer chez ses parents et à taire. Mais le drame est que cette tendance subsiste lorsqu’il est devenu grand : on voit des adultes apparemment curieux et cultivés, avoir retranché de leur esprit toutes les questions possibles autour de problèmes spécifiques, comme par exemple les naissances illégitimes ou le suicide, parce que ces questions sont liées à un secret qu’ils ont très tôt appris à respecter dans leur famille.
Il est donc essentiel que les parents qui évoquent un secret douloureux avec leur enfant, insistent d’abord sur le fait qu’il n’en est pas responsable. Et, pour cela, la réalité qui lui a été jusque-là cachée ne doit pas lui être évoquée comme un « secret », mais comme quelque chose dont il a été difficile de lui parler et autour de laquelle le parent reste à sa disposition pour lui apporter les informations qu’il pourrait souhaiter. Dans tous les cas, il est essentiel d’apprendre à traiter des secrets de famille comme des questions de sexualité : il ne s’agit pas de donner en une seule fois à l’enfant toutes les informations dont l’adulte dispose, mais simplement de lui signifier sa liberté de questionner et de comprendre.
Prenons un exemple qui correspond à une situation particulièrement douloureuse pour les mères qui y ont été confrontées. Dans quelle mesure une femme qui a été violée par son père ou son oncle quand elle était enfant, doit-elle évoquer ces choses avec son propre enfant ? Il me semble que cela ne peut se faire qu’à travers des échanges successifs dans lesquels l’enfant est amené, à chaque fois, à poser de nouvelles questions auxquelles il se sentira en droit de recevoir de nouvelles réponses. Par exemple, une telle femme peut commencer à dire à son enfant : « Tu as dû remarquer, à l’occasion des rencontres où nous sommes tous ensemble, qu’il existe quelque chose de difficile entre ton grand-père (si tel est le cas) et moi. Tu as par exemple remarqué que, parfois, nous nous regardons de manière agressive, et que la situation est souvent explosive entre nous deux. Tu n’as pas rêvé, en effet, c’est bien ainsi. Mais saches que tu n’es pour rien dans cette situation. Elle est liée à des difficultés que nous avons traversées, ton grand- père et moi, il y a bien longtemps, et dans lesquelles tu n’es pour rien puisque c’était bien avant ta naissance». L’enfant est ainsi confirmé dans l’idée que les difficultés qu’il a ressenties et comprises entre sa mère et son grand-père ne sont pas le fruit de son imagination. Ces propos de sa mère lui sont souvent longtemps suffisants dans la mesure où ils le rassurent dans l’affection que ses proches lui portent et sur le fait qu’il n’est pas responsable des difficultés relationnelles auxquelles il assiste entre eux. Mais il est possible qu’un enfant ainsi informé ait envie, un peu plus tard, d’en savoir un peu plus. Il risque alors de demander des détails à sa mère. Là encore, celle-ci aurait tort de prendre cette question comme une invitation à expliquer tout ce qui s’est passé et dont elle continue à souffrir. L’important est plutôt d’éclairer l’enfant à partir de ce qu’il connaît, et le mieux, pour cela, est sans doute que cette mère réponde quelque chose comme : « À l’école, on t’a expliqué que ton corps t’appartient et que les adultes n’ont pas le droit de te toucher si cela ne te plaît pas. Mais moi, quand j’étais jeune, on ne nous expliquait pas tout cela, alors c’était difficile de comprendre ce qui nous arrivait et plus difficile encore de nous défendre. On n’expliquait pas cela aux enfants et tu as vraiment beaucoup de chance que maintenant on te l’explique. Mais de mon temps, ce n’était pas pareil». L’enfant prendra sans doute quelque temps pour réfléchir à cette réponse avant, peut-être, de venir aux informations avec de nouvelles questions. Il demandera alors par exemple ce qui s’est précisément passé entre sa mère et son grand-père. Mais, là encore, la mère aurait tort de répondre trop brutalement. Il vaut mieux qu’elle demande d’abord à son enfant ce qu’il veut savoir. Pour cela elle pourra par exemple dire : « Peut- être as-tu continué à réfléchir à ces choses après que nous en ayons parlé ? Peut-être as-tu essayé d’imaginer ce qui avait pu arriver entre ton grand-père et moi ? Qu’est-ce que tu as imaginé ? » Si l’enfant répond qu’il a imaginé que le grand-père avait caressé sa mère quand elle était petite, la mère peut en effet le confirmer, mais sans plus. Si l’enfant demande quel genre de caresses ou de gestes le grand père a fait, la mère doit demander une nouvelle fois ce que l’enfant imagine et seulement lui confirmer les choses dont il est parvenu seul à se donner une représentation. L’enfant est alors renforcé à la fois dans sa confiance en lui-même et dans ses parents, et dans les vertus de la curiosité et du dialogue. Un enfant qui est dans une telle situation avec ses parents peut alors entendre les choses les plus difficiles car ces choses ne lui seront confirmées qu’au fur et à mesure qu’il aura la possibilité de s’en donner ses propres représentations, au rythme de sa propre maturation.
Mais il est bien évident que pour adopter une telle attitude, un parent aura dû d’abord faire un important travail sur lui-même. Il aura dû se familiariser avec l’événement terrible qu’il a vécu, et il aura dû également apprendre à trouver les mots pour en parler simplement. Autrement dit, un tel parent aura dû faire ce qu’on appelle dans notre culture, un travail psychothérapique.
 
6 Que faire quand on se sent victime d’un secret ?
 
 
Partager ses forces en trois ! Tout d’abord, il est parfois utile de chercher à connaître le secret. Mais, comme il est toujours impossible de savoir si ceux qui nous ont caché quelque chose n’étaient pas eux-mêmes les victimes d’un autre secret – ou du même ! – , il ne faut accuser personne, et se contenter de dire : « Il me semble que quelqu’un, un jour, dans notre famille, a caché quelque chose... ». Et il vaut mieux, aussi, renoncer à connaître la vérité car on n’est jamais certain d’y parvenir. Ensuite, il est utile de chercher des informations sur l’époque ou la région où nous pensons qu’il a pu y avoir un secret. Beaucoup de secrets, dans les familles, sont en effet communs à une époque, à une zone géographique, ou à une catégorie sociale ou professionnelle. Enfin et surtout, il faut questionner notre mémoire pour y retrouver les moments où nous avons eu l’impression qu’on nous cachait quelque chose : à défaut de connaître le secret (quoique cela nous aide parfois à le découvrir), cette recherche nous informe sur la façon dont nous avons tordu notre personnalité sous son influence, et peut donc nous éviter de perturber nos enfants avec nos propres troubles. Et puis, à défaut de pouvoir découvrir et raconter le secret qui a pesé sur nous, il est essentiel de faire part à nos enfants de nos questions : c’est une autre façon de privilégier l’échange et la confiance sur le silence.
Nous voyons donc que les secrets qui hantent nos familles ne sont pas forcément dus aux fautes de nos ancêtres. Même si la culpabilité ou la honte ont fini par entourer le silence familial, ces secrets peuvent être liés à des événements douloureux dont nos ancêtres ont été d’abord les victimes, ou même les témoins, mais que leur environnement social et culturel ne leur a pas permis d’élaborer. En outre, ces secrets ne sont jamais une fatalité car leurs effets sont transmis un peu tous les jours à travers les diverses communications familiales, verbales et non verbales. Parler de ce qu’on sait à nos enfants – et savoir dire qu’on ignore ce qu’on ne sait pas – est le meilleur moyen de les protéger des ricochets que font parfois les secrets sur plusieurs générations.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  BONNET G. (2003) : Défi à la pudeur. Albin Michel, Paris.
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·  TISSERON S. (2002) : Les bienfaits des images. Odile Jacob, Paris (Prix Stassart de l’Académie des Sciences morales et politiques, 2003).
·  TISSERON S. (2003) : Comment Hitchcock m’a guéri. Albin Michel, Paris.
·  WALLON H. (1970) : De l’acte à la pensée. Champs Flammarion, Paris.
 
NOTES
 
[1] Ce texte correspond à une conférence prononcée le 30 novembre 2001 à Rouen, et publiée initialement dans la revue « Rivages » du Groupe Haut Normand de pédopsychiatrie.
[2] Psychiatre et psychanalyste, Directeur de recherches à l’Université Paris X Nanterre.
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