2004
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
Dossier
La vie secrète des familles: une journée avec
Evan Imber-Black
Magda Heireman
[1]
L’auteur résume le contenu d’une journée d’études animée par Evan Imber-
Black sur le thème des secrets de famille. Les différents niveaux touchés par ces
secrets sont présentés et discutés et les idées centrales de la journée sont commentées
par l’auteur.Mots-clés :
Secret, Famille.
The author summarizes a one-day workshop on family secrets give by Evan
Imber-Black. She presents and discusses various levels involved in secrets and gives
a comment on the major ideas presented by the American therapistKeywords :
Secret, Family.
Le 4 novembre 2003, les formateurs du Département de thérapie
relationnelle et familiale de l’Hôpital Universitaire de Leuven, le
« Communicatiecentrum », ont invité Evan Imber-Black à animer une
journée au Centre de formation de l’Hôpital Sint-Jozef de Kortenberg
(Belgique).
Evan Imber-Black est une thérapeute familiale qui fait partie de
l’équipe du célèbre « Ackerman Institute » de New York. Elle est directrice
du « Center for Families and Health » et professeur de psychiatrie au Collège
de Médecine Albert Einstein et au Centre Médical Montefiore. Actuellement,
elle est rédactrice en chef de l’une des revues les plus renommées dans notre
domaine : Family Process.
Pendant des années, elle a mené des recherches sur les relations entre
les familles et les systèmes plus larges, et surtout, ses travaux sur les rituels
sont très connus et appréciés par les thérapeutes familiaux.
Dans mon introduction à cette journée, j’ai souligné que les secrets
représentent un thème attractif mais complexe. Nous avons tous des souvenirs
agréables de secrets familiaux : les cadeaux, les fêtes-surprises pour des
anniversaires, les échanges complices dans la fratrie. Le partage des secrets
peut nous donner un sentiment d’appartenance ou de reconnaissance par les
autres. Souvent, le fait-même d’être en dehors ou au contraire de faire partie
d’un groupe qui possède des secrets est plus important que le contenu-même
de ceux-ci. Dans d’autres cas, la décision de parler ou de garder le silence sur
le contenu des secrets présente un intérêt vital, et dès lors, les thèmes de la
confiance, la fiabilité, la loyauté et la justice jouent un rôle significatif.
Le caractère paradoxal de « parler de la vie secrète » apparaît au
travers de quelques questions simples : Comment peut-on parler des secrets ?
Peut-on connaître la vie secrète des familles? Et si on la connaît, est-elle
encore secrète ? Que faire vis-à-vis des autres membres de la famille si l’un
d’entre eux nous dévoile un secret?
Nous considérons la psychothérapie comme une co-construction
entre clients, thérapeutes et contextes. Le fait que les clients nous parlent de
leurs secrets, signifie quelque chose à propos de leurs croyances et des nôtres
en ce qui concerne la fonction du psychothérapeute.
Est-ce que les thérapeutes sont les nouveaux prêtres qui gardent le
secret de la confession ? Croyons-nous que la révélation d’un secret a un
effet thérapeutique per se ? Essayons-nous de rééquilibrer la tendance à
« tout sortir en public » qui est actuellement fort à la mode sur les chaînes
télévisées ?
Est-ce que notre rôle se situe à un méta-niveau comme le suggère le
titre du dernier livre de Evan Imber-Black. : Le poids des secrets de famille :
quand et comment en parler ? Ce qu’il faut dire – et ne pas dire? Les clients
et les autres professionnels demandent-ils des réponses à des questions
comme : doit-on raconter à un enfant qu’il est venu au monde grâce à une
insémination ? Dans une telle situation, quelles seront les conséquences de
la position adoptée sur la relation entre l’enfant et son père ?
En guise d’introduction, Imber-Black commença par décrire les
attitudes d’un certain nombre de thérapeutes familiaux célèbres vis-à-vis des
secrets. On y trouve pas mal de contradictions : Jay Haley, par exemple,
souligne que les secrets familiaux ne peuvent jamais être dévoilés, par
respect envers les familles. Il insiste sur l’importance d’explorer en profondeur
le processus de garder un secret, et d’identifier les configurations relationnelles
dans lesquelles il baigne, sans toucher directement à celui-ci. A l’autre
extrême, Murray Bowen décrit les conséquences destructrices des secrets
dans des relations intimes, et il propose comme règle de toujours révéler les
secrets familiaux.
Imber-Black présenta ensuite son point de vue propre : «Face à un
secret, j’invite toujours mes patients à explorer le contexte général dans
lequel s’inscrivent leur vécu et les décisions qu’ils doivent prendre».
Elle situe la question des secrets dans un cadre multidimensionnel qui
comprend cinq niveaux qui s’influencent continuellement entre eux.
Elle cite en premier lieu le contexte socioculturel et politique qui
sélectionne les thèmes qui seront tabou au cours d’une certaine période et
dans un lieu donné. Par exemple, si l’on relit les livres parus dans les années
soixante sur l’adoption, on y trouve souvent le conseil de ne pas révéler aux
enfants leurs origines. A cette époque, il était également courant de ne pas
parler avec un patient de son diagnostic d’une maladie maligne comme le
cancer.
Les dernières décennies sont caractérisées par un positionnement plus
ouvert en ce qui concerne la plupart des anciens tabous. Sur les écrans se
succèdent des émissions sur des thèmes très personnels, l’intimité est de plus
en plus désacralisée sur le plan public, souvent même au détriment de
l’intégrité personnelle.
Le deuxième niveau est celui des systèmes larges comme les systèmes
de croyances où les institutions laïques et cléricales jouent un rôle décisif.
L’église, par exemple, essaie de ne pas dénoncer des faits qu’elle estime
nuisibles pour le grand public, comme par exemple la maltraitance des
enfants par les prêtres. Si ces faits restent secrets, les traumas seront difficiles
à gérer pour les victimes, et le rétablissement de la confiance s’en trouvera
fortement handicapé.
Evan Imber-Black illustre, à l’aide de plusieurs exemples, les
différences entre hommes et femmes lorsqu’il s’agit de parler de secrets en
public : les femmes ont des difficultés à évoquer des problèmes liés à une
perte de contrôle, comme la toxicomanie et la violence, alors que les hommes
sont plutôt bloqués s’ils doivent parler de leur incompétence personnelle.
Le troisième niveau est celui de la famille élargie ; on aborde ici des
configurations intergénérationnelles, les croyances et les scénarios autour
des secrets.
Evan Imber-Black a présenté à ce stade des extraits du film « The
Chinese Wedding » où le secret de l’homosexualité d’un jeune homme est
dissimulé derrière un mariage arrangé, mais au bout du compte, les membres
de la famille arrivent à parler de ce que, d’ailleurs, chacun savait déjà.
Dans ces fragments, mais surtout dans l’histoire d’Ella qui suit,
Imber-Black souligne la nécessité absolue de prendre en considération les
racines profondes d’un secret pour être capable de décider s’il est souhaitable
ou non de le révéler. Ella et sa fille handicapée Kaye ont gardé le secret de
viols qu’elles ont subis. Si on remonte dans l’histoire transgénérationnelle de
cette famille, on constate que répétitivement, les femmes ont été dans
l’incapacité de parler d’abus sexuels qu’elles ont vécus. Les thèmes touchant
à la race humaine et la protection mutuelle des femmes par le silence étaient
très présents et importants dans leur discours. L’enregistrement vidéo des
interventions menées dans cette famille nous a fait découvrir une thérapeute
qui créait un climat de confiance, qui n’était pas à la recherche des secrets,
mais qui suivait avec beaucoup de respect le rythme des patients. Elle se
montrait également flexible au niveau du cadre : lorsqu’elle était confrontée
à une trop grande souffrance chez la mère, Ella, Evan Imber-Black instaurait
quelques entretiens individuels avec elle, tout en tenant compte des
conséquences que cela pouvait avoir pour les autres membres de la famille.
Au court de cette thérapie, il est apparu clairement « comment les
secrets façonnent les relations familiales ». Il arrive que la production de
secrets devienne un modus vivendi dans certaines familles dont les membres
restent prisonniers de ces secrets. Tout changement risque de provoquer des
dévoilements et on observe alors que le répertoire familial se restreint et se
rigidifie de jour en jour.
La création d’un secret entre deux membres d’une famille donne
naissance à un triangle ; en effet, cette relation exclut toujours un ou
plusieurs tiers. Une géométrie compliquée se met en place, quel que soit le
contenu du secret. Mais cette complexité n’est pas forcément négative.
Beaucoup de secrets sont liés au stade de développement et à l’étape
du cycle de vie de la famille. Quand les jeunes enfants gardent un secret, ils
jouent avec les limites et se font une première idée de ce qu’est la vie, « loin »
de leurs parents.
Les conséquences des secrets sont également liées à la position qu’on
occupe dans la famille : les secrets créés au sein d’une génération sont très
différents de ceux qui franchissent les frontières intergénérationnelles.
Lorsque les enfants deviennent les dépositaires de certains secrets, la
hiérarchie naturelle de l’information et de la prise de décision au sein de la
famille se trouve renversée, et ceci est majoré si leur contenu affecte la vie
du parent qui en est exclu : ce parent perd son influence et son prestige.
Plus difficile encore est la situation des enfants qui sont contraints au
silence par un parent qui abuse sexuellement d’eux. Ces enfants perdent non
seulement toute confiance dans les adultes, mais aussi tout sens de leur
propre valeur. Soumis à un terrible chantage – la révélation du secret menace
la famille dans son existence même – la plupart d’entre eux sacrifient leur
propre sécurité et leur bien-être.
Le dernier niveau traité par Imber-Black est le niveau individuel. Ici,
on vérifie si la personne vit dans un contexte créé autour de secrets.
L’individu peut se situer à l’intérieur ou en dehors des secrets.
La distinction entre secret et intimité est à la fois essentielle et difficile
à établir dans le travail avec les familles. Pendant des années, l’Etat a soutenu
le droit à l’intimité des mères qui abandonnaient leur enfant à la naissance.
Pourtant, un adulte adopté est en droit de considérer cette même information
comme essentielle pour lui et pour son évolution future.
Imber-Black montre beaucoup de respect envers les personnes et les
familles, mais elle prend également position : elle parle des secrets toxiques
et dangereux qui nous interdisent l’accès à des ressources dont nous avons
besoin pour résoudre des problèmes. En réalité, il s’agit souvent de secrets
liés à l’existence d’une personne, et donc, selon Imber-Black, cette personne
a le droit de le connaître.
Au cours de l’après-midi, Imber-Black a abordé les différents types de
secrets dans une discussion avec la salle. Elle a montré ensuite les
enregistrements vidéo d’un suivi thérapeutique où le problème présenté était
lié à l’incompétence d’une famille à parler de la maladie grave du père.
Comment échanger à ce propos dans le couple, et avec les enfants ? On
constate la plupart du temps que dans ce type de situation, tout le monde
connaît le secret, mais personne ne sait comment l’aborder. Dans le cas
présenté, les dialogues avec le couple étaient très touchants. La thérapeute
a aidé les conjoints à mettre des mots sur leurs angoisses, leurs souffrances,
et sur les projets d’avenir qui leur restent. Avec eux, elle a ensuite préparé une
chanson qui serait chantée au cours de l’enterrement du mari, et qui offrirait
un soutien à l’épouse et à leur fils. Ici, Imber-Black a recours à un levier
thérapeutique particulier : les rituels. Ceux-ci permettent selon elle de
dévoiler les secrets ou ils peuvent au contraire aider à les garder dans le cas
où c’est nécessaire.
Néanmoins, j’ai quelques critiques à formuler : le « style américain »
m’a semblé de temps à autre trop « spectaculaire et superficiel ». Par
exemple, dans la présentation du dernier cas, la composition de la chanson
a pris beaucoup plus de place que la prise en considération du vécu de
l’enfant.
Deuxièmement, j’ai regretté l’absence d’approfondissement de
certaines notions – par exemple, le lien entre la honte, l’humiliation et les
secrets. Je considère qu’il est indispensable de s’y arrêter. Dans son
ouvrageLes sources de la honte, Vincent de Gaulejac (1996) tente de cerner
les sources de la honte. Il a été frappé par le nombre d’aspects paradoxaux
qui lui sont apparus dans cette démarche : « Derrière les multiples facettes
de la honte, se cachent des trésors d’amour, de sensibilité et d’humanité qui
n’arrivent pas à s’exprimer ».
Il cite également Lévinas qui écrit dans De l’évasion (1982) : « La
honte ne révèle pas notre néant, mais la totalité de notre existence. »
Globalement cette journée fut très intéressante et a offert aux 250
participants un espace pour travailler les secrets avec plus de liberté et de
créativité.
Je termine par une bonne nouvelle pour les francophones : le livre
The secret life of families a été traduit en français !
·
DE GAULEJAC V. (1996) : Les sources de la honte. Desclée De Brouwer, Paris
·
IMBER-BLACK E. (1993) : Secrets in families and family therapy. Norton &
Company, New York.
·
IMBER-BLACK, E., (1999) : Le poids des secrets de famille. Quand et comment en
parler. Ce qu’il faut dire – et ne pas dire. Editions Robert Laffont, Paris. (traduit
de IMBLER-BLACK E. (1998): The secret life of families : making decisions
about secrets. When keeping secrets can harm you, when keeping secrets can
heal you, and how to know the difference. Bantam Books, New York.
·
LEVINAS E. (1982): De l’évasion. Fata Morgana, Saint-Clément.
[1]
Psychologue, thérapeute familiale. Coordinatrice de la formation en thérapie familiale
et à l’approche systémique, Hôpital Universitaire de Leuven, (KUL), Belgique.