Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux
De Boeck Université

I.S.B.N.2804144976
182 pages

p. 99 à 108
doi: en cours

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Dossier

no 33 2004/2

2004 Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau Dossier

La dimension thérapeutique dans le recueil du témoignage de l’enfant présumé abusé

L’équipe de « Parole d’Enfants »  [1]
Le recueil du témoignage d’un enfant présumé abusé exige une grande rigueur de la part de l’expert psycho-juridique. En effet, sa déclaration peut avoir des conséquences importantes au niveaux pénal, psychologique, relationnel et économique pour l’enfant, l’abuseur présumé et l’ensemble de sa famille. Au-delà de la version subjective du sujet, c’est donc la vérité historique qu’il s’agit de faire émerger. En prenant en compte les impératifs méthodologiques qu’impose la démarche d’investigation, les auteurs de cet article mettent en évidence la compatibilité entre cette rigueur indispensable à la crédibilité de l’expertise et la prise en compte des besoins de l’enfant. Cet enfant a été traité comme un objet fétiche, source de plaisir et d’excitation pour un adulte, il convient, dès l’accueil, de sa parole de lui restituer un statut de sujet et non de le traiter comme « objet d’une expertise ».Mots-clés : Abus sexuel, Recueil de la parole de l’enfant, Expertise, Besoins psycho- affectifs de l’enfant victime. The collection of the testimony of a presumed sexually abused child requires a great rigour on behalf the psycho-legal expert. Indeed, its statement can have significant consequences on the legal, psychological, relational and economic levels for the child, the presumed offender and the whole family. Beyond the subjective version of the subject, it is the historical truth that has to emerge. Taking to account the methodological requirements of the investigation approach, the authors of this article highlight the compatibility between this rigour which is essential to the credibility of the expertise and the taking into account of the child needs. This child has been treated as an « fetish » object, source of pleasure and excitation for an adult, therefore it is appropriate as soon as the moment of receiving his word to restore a status of subject to him and not treating him like an « object of an expertise ».Keywords : Sexual abuse, Collection of the child’s word, Expertise, Psycho- emotional needs of the victimized child.
 
Notre contexte de travail
 
 
Depuis 1996, à la demande des autorités judiciaires ou administratives de l’Aide et de la Protection de la Jeunesse, nous pratiquons des évaluations dans les situations où il y a eu dévoilement d’abus sexuel et, plus rarement, lorsque des proches de l’enfant (familiers ou professionnels) se préoccupent pour sa sécurité sans qu’il n’y ait eu encore de dévoilement. La situation la plus courante, lorsque l’enfant ne s’est jamais confié, est celle où, à travers l’expression de comportements sexualisés comme la masturbation compulsive, des jeux sexuels déplacés et persistants avec d’autres enfants, l’érotisation des liens avec des adultes ou encore la masturbation de son chien, il semble signer un traumatisme qui lui serait arrivé. C’est alors au départ de ces inquiétudes concernant ce que l’enfant a pu vivre que nous pouvons être mandatés pour recueillir de manière respectueuse et non suggestive un éventuel dévoilement. Voici les grandes étapes de notre intervention :
  1. L’accueil de la parole de l’enfant à travers un entretien structuré.
  2. L’analyse de contenu portant sur son témoignage selon la grille
  3. S.V.A.(Statement Validity Analysis ou A.V.D., Analyse de la Validité d’une Déclaration).
  4. La prise en compte des indicateurs non verbaux de sa crédibilité et d’une éventuelle détresse psychologique.
  5. L’identification des vécus prévalants de l’enfant et des membres de sa famille.
  6. L’évaluation des besoins en soutien et en traitement de l’enfant et de ses proches.
  7. L’analyse du contexte du dévoilement et de ses enjeux.
  8. L’élaboration d’hypothèses alternatives à celle de l’abus sexuel.
  9. Les facteurs de risques et de protection qui entourent l’enfant.
Dans le cursus de formation que nous avons suivi pour affiner nos outils d’évaluation des situations d’abus sexuels et de mauvais traitements, notre formateur à la méthode S.V.A (ou A.V.D.) insistait pour présenter l’expert psycho-judiciaire avant tout comme un défenseur de la vérité. Il y va de sa crédibilité auprès des Tribunaux et même au sein de sa profession. Dans cette logique, toute manifestation de soutien à l’enfant, la victime présumée, peut paraître suspecte. Ainsi, si suite à une demande de feedback de l’enfant, on le rassure en lui affirmant qu’on le croit, selon cette logique on abandonne une démarche de rigueur scientifique pour verser dans le domaine de la croyance, de la religion.
Loin de nous l’idée de regretter d’avoir été formés à cette rigueur de pensée et d’action. Pour nous, cette rigueur est capitale dans le domaine de l’évaluation et de l’expertise. A plusieurs reprises, nous avons eu l’occasion de lire des rapports d’expertise qui concluaient en affirmant que l’enfant avait été bel et bien victime sans pouvoir l’étayer à l’aide d’une argumentation solide. Ce genre de parti pris en faveur de l’enfant risque bien de le desservir. Si ces rapports sont disqualifiés par la Cour, c’est en même temps sur l’enfant que le discrédit est jeté ; situation d’autant plus préjudiciable si l’enfant a effectivement été victimisé.
Dans une recherche menées auprès d’enfants qui avaient été abusés et qui avaient dévoilé les faits deux ans auparavant, Marshall (1993) leur posait la question suivante : « Si vous étiez de nouveau abusés, que feriez-vous ? Préféreriez-vous en parler ou vous taire ? » La majorité d’entre eux n’en parlerait plus à personne. Certes, nous direz-vous, il faudrait en savoir davantage sur les raisons de ce choix. Globalement, nous pouvons avancer que suite au dévoilement, il y a bien souvent chez ces enfants le vécu d’une seconde victimisation. Dès que l’enfant sort du secret, il appartient à chaque professionnel de s’interroger sur les actes qu’il pose, de manière directe ou indirecte, à l’égard de cet enfant. En tant que dépositaire de sa parole, quelle est notre responsabilité vis-à-vis de lui ? Sachant que nous n’avons pas la maîtrise sur tout le processus, jusqu’où pouvons-nous prolonger notre engagement sans travestir notre mission ? Jusqu’où aller sans prendre le risque que cela ne se retourne contre l’enfant dont nous avons recueilli la parole ? Comment pouvons-nous contribuer au fait que l’enfant reçoive la garantie que sa parole recevra un écho et que ses besoins seront bien pris en considération ?
Maintenant, si nous nous situons dans la perspective de la quête d’une éthique relationnelle, nous ne pouvons pas faire l’économie d’un questionnement sur l’engagement du professionnel que nous sommes. En effet, la relation que nous construisons avec l’enfant s’inscrit dans un contexte dont les indicateurs constituent une sorte d’invitation au dévoilement. Même si nous restons attentifs à ne pas verser dans le harcèlement investigateur, l’enfant sait que la rencontre avec nous est prévue pour lui offrir l’opportunité de témoigner à propos de ce qu’il a vécu, à sortir du secret. Ce témoignage peut être lourd de conséquences pour lui, pour sa famille et il en a souvent l’intuition. Les symptômes de stress post-traumatiques sont d’ailleurs fréquemment plus aigus au moment du dévoilement que pendant toute la durée de l’abus. De plus, l’enfant peut se sentir enfermé dans ce dilemme : s’il se tait, les abus risquent bien de se poursuivre (certains préfèrent cette option au fait d’être exposé aux reproches et à l’abandon de leurs proches) et s’ils parlent, ils anticipent déjà les conséquences qu’ils devront supporter.
Lorsqu’un enfant nous a confié le récit de ce qu’il a vécu, il importe donc de ne pas lui donner l’impression qu’une fois de plus, il est utilisé à des fins autres que celles qui servent son intérêt, et qu’en définitive sa parole ne vaut que dans la mesure où elle permet à la Société d’imposer le respect de ses règles et à intervenir en cas de transgression ; peu importe ce que lui, en tant que victime, en pense.
Nous devons donc faire en sorte que les procédés par lesquels nous mettons l’enfant en confiance, fassent partie d’une réelle relation plutôt que d’une entreprise de séduction à son égard pour qu’il nous révèle son secret.
Il faut de toute façon préciser que se mettre au service de l’enfant, ce n’est pas vouloir à tout prix affirmer qu’il a été victime. C’est plutôt se donner les moyens de comprendre ses besoins. En prenant cette porte d’entrée, nous ne risquons pas d’être disqualifiés par notre parti pris à l’égard de l’enfant. Cela ne nous empêche pas de donner un avis sur la réalité historique vécue par celui-ci, mais nous allons essayer de montrer que notre mission ne s’arrête pas là. Ainsi, si le travail d’investigation poursuit comme objectif la recherche de la vérité, l’expert psycho-judiciaire doit avant tout mener cette entreprise au bénéfice de l’enfant.
 
Rupture entre « évaluation ou expertise» et «thérapie»
 
 
On oppose souvent la « neutralité de l’expertise » à une sorte de « parti pris » dans la relation thérapeutique. Au nom de cette distinction qui vise avant tout à garantir à l’évaluation son objectivité, on fait subir à l’enfant la violence qui consiste à affirmer que la personne à qui il s’est confié au terme d’un long cheminement fait d’angoisse, d’incertitude et d’efforts, à laquelle il s’est « soumis » en répondant à des questions très intimes, en faisant des dessins, etc., ne peut être la même personne qui va l’aider. Comment ce petit bonhomme peut-il comprendre cela ?
On imagine bien pourquoi un thérapeute préexistant ne peut être désigné pour réaliser l’expertise de son petit patient. L’histoire qui les relie l’un et l’autre et qui relie le thérapeute à l’entourage de l’enfant est déjà jalonnée d’évènements et d’émotions qui interfèreraient inévitablement avec l’interprétation des paroles, des gestes et des tests faits par l’enfant. Cela pourrait alors nuire à la crédibilité de l’expertise, donc nuire à l’enfant par voie de conséquence.
Par contre, nous ne pouvons objecter de la même manière la démarche inverse : notre pratique nous montre que l’expert qui rencontre un enfant peut devenir son thérapeute. Il ne s’agit pas seulement de dire qu’il n’y a pas nécessairement de contre-indication à jouer ces deux rôles successivement, mais au-delà, de réfléchir à comment la démarche d’évaluation peut intégrer certaines dimensions trop souvent réservées au processus thérapeutique.
Qu’est-ce qui peut être traumatique après la révélation, dans le processus social et judiciaire ? Une approche purement narrative non suivie d’un debriefing peut laisser à l’enfant le sentiment d’avoir revécu une fois encore le traumatisme, d’être « violé » une fois de plus.
Se sentir obligé à de nombreuses reprises de répéter à différentes personnes, comme cela peut être le cas dans le processus socio-judiciaire, peut provoquer différentes réactions chez l’enfant :
  • un retrait de plus en plus important qui peut aboutir à un témoignage désaffectisé jouant en sa défaveur dans une Cour de justice pénale, si aucun spécialiste n’y donne un sens. Ce retrait affectif diminuera d’ailleurs les possibilités d’accès de l’enfant à un processus thérapeutique par désinvestissement progressif des relations ;
  • le sentiment qu’on ne le croit pas puisqu’on lui fait répéter sans cesse la même chose. Cela viendra renforcer son isolement et son sentiment d’impuissance qui fera tache d’huile dans sa vie future.
Qu’est-ce donc que la démarche d’expertise si ce n’est le devoir de se munir des outils les plus pertinents pour réunir des éléments permettant de répondre aux questions :
  • Qu’a vécu cet enfant ?
  • Dans quel contexte vit-il ?
  • Quelle est la nature de ses relations avec ses proches ?
  • Comment expliquer ses comportements et en particulier son éventuel comportement hypersexualisé ?
  • De quoi a-t-il besoin ?
Une fois recueillis, ces éléments constituent la base qui nous permet de préciser ce qu’il est souhaitable de mettre en place dans l’intérêt de l’enfant.
On entend souvent dire : « L’expert psycho-juridique s’intéresse à la vérité objective et le psychothérapeute à la vérité subjective. » Nous ne partageons pas cette assertion. En effet, l’enfant aura-t-il besoin du même type de soutien, du même travail de clarification ou du même accompagnement pour s’extraire de l’imbroglio où il s’est retrouvé piégé s’il a par exemple été victime d’abus sexuels ou s’il a été victime de suggestions, de manipulations d’un adulte qui lui a mis en tête qu’il a été victime d’abus sexuels ? C’est pourtant la même vérité subjective mais les différences restent de taille.
 
Recherche d’impacts thérapeutiques dans le processus d’évaluation
 
 
1) La rencontre de deux personnes
Nous allons à la rencontre d’un enfant sujet, d’une personne globale que nous ne désirons pas stigmatiser à travers l’étiquette d’enfant-victime. Pour cela, nous nous intéressons à toutes les sphères importantes de sa vie. A nos yeux, l’enfant a une valeur de sujet, d’interlocuteur, qui dépasse de loin son vécu en tant qu’objet déjà utilisé dans le cadre d’une relation asymétrique. Nous ne nous montrons pas empressés d’accéder à ce vécu, à la manière d’un chien qui se jetterait sur un os.
De plus, pouvoir insérer le récit de l’abus dans la narration d’autres aspects plus larges de sa vie peut avoir une fonction de contenant sécurisant pour l’enfant.
2) Recadrage des représentations de l’enfant
Au moment du debriefing plus particulièrement, nous nous mettons au service de l’enfant pour répondre aux questions qu’il se pose :
  • Va-t-on me croire ? Que va-t-il m’arriver ?
  • Maman savait cela ? Trouvait-elle cela normal ?
  • Vais-je être rejeté et abandonné par mes proches ?
  • Plus tard, est-ce que je risque de faire la même chose à mes enfants ?
  • C’est là aussi l’occasion pour nous de poser des questions recadrantes, ou de reformuler de manière à repositionner chacun dans son rôle et sa responsabilité.
Exemple – L’enfant : « C’est après ça qu’on a eu des attouchements… » – L’intervenant : « Peux-tu préciser à quel moment il t’a fait des attouchements ? »
3) Comment les entrevues d’investigation peuvent-elles contribuer à augmenter ou diminuer les vécus prévalants des victimes
a) La stigmatisation
Elle s’exprime à travers des connotations négatives tels la gêne, la culpabilité, le sentiment d’être inadéquat qui sont communiqués
  1. à l’enfant et qui façonnent sa propre image de soi ;
  2. * par l’abuseur qui peut blâmer ou disqualifier la victime ;
  3. * par la victime elle-même qui arrive à ses propres conclusions auto- incriminantes en se rapportant au code moral de la société ;
  4. * par les diverses réactions de bouleversement, d’hystérie ou de blâme de l’entourage, qui font suite au dévoilement.
L’abus sexuel provoque de l’horreur et de la terreur chez les proches des victimes. L’enfant peut en déduire qu’il est devenu un monstre parce qu’on lui a fait subir des choses monstrueuses (Malacrea [2]).
Souvent les enfants pensent aussi que si l’abuseur les a choisis, c’est parce qu’ils ne valaient rien. Ils expriment parfois le sentiment d’être pourris de l’intérieur depuis leur naissance.
Comme nous venons de le dire, la manière dont s’y prend l’intervenant pour collecter l’information ou son empressement à entrer dans le vif de ce qui a trait à la cause, peut contribuer à fétichiser l’enfant et l’ancrer dans son statut de victime.
Alors que nous nous intéressions à la scolarité de Maria, à ses amies, ses activités, etc., l’enfant de 9 ans s’étonna : « Vous ne voulez pas savoir ce que mon tonton m’a fait ? » A travers toutes les conversations dont elle était devenue le centre au sein de sa famille et parmi certains professionnels, la petite fille avait compris que ce que lui avait fait subir son oncle lui apportait un regain d’intérêt. Ce manque de vigilance de l’entourage qui n’avait pu faire contrepoids par rapport aux stratégies séductrices de son abuseur se voyait tout d’un coup compensé par ce nouvel intérêt focalisé sur son vécu au niveau de sa région génitale. De là à ce que l’enfant en conclue qu’il n’y a que ça qui, chez elle, intéresse vraiment les adultes, il n’y a qu’un pas, surtout si les professionnels abondent dans le même sens.
b) La sexualisation traumatique
Plusieurs processus distincts peuvent se combiner lors de l’abus sexuel:
  • le conditionnement non approprié de la réponse sexuelle de l’enfant,
  • la socialisation de l’enfant vers des croyances honteuses et culpabilisantes au sujet de la sexualité,
  • le développement de comportements sexualisés comme stratégies de manipulation de l’adulte,
  • le développement d’une image de son corps inadéquate car il a été traité en objet fétiche.
Les connaissances à propos de la sexualité sont inappropriées et acquises de manière traumatique. Il se constitue dans l’esprit de la victime un lien indissociable entre être objet de désirs érotisés et être objet d’avilissement et de destruction. C’est le contraire de l’évolution normale. Habituellement, l’adolescente qui commence à plaire aux adolescents de son âge en retire une gratification narcissique. Elle se trouve plus belle, plus mûre, plus attrayante et digne d’estime et d’amour.
Il convient de respecter les desiderata de l’enfant concernant le genre de l’intervenant. Notre expérience de terrain ne confirme pas l’appréhension supposée d’une majorité d’enfants à l’égard des intervenants masculins (en relation avec le fait que 90 % des abuseurs sont des hommes). Quoi qu’il en soit, il nous apparaît primordial de respecter le désir de l’enfant à ce niveau et d’être à l’écoute de ses craintes éventuelles. Notons encore que la rencontre avec un adulte masculin respectueux et au comportement non sexualisé sur un terrain aussi délicat, peut constituer une expérience positive et avoir un impact sur le développement futur de la sexualité.
c) L’impuissance
Une réaction d’impuissance se développe lorsque la volonté, les désirs, les stratégies d’évitement et la perception d’efficacité personnelle de l’enfant sont continuellement violés et mis en échec. Cette impuissance se produit quand son corps est constamment envahi contre sa volonté, que ses tentatives pour échapper à l’emprise de son abuseur échouent et qu’il se sent pris au piège.
L’enfant est persuadé d’avoir manifesté de nombreux signes de refus par rapport aux gestes que posait son abuseur. Tous ces signes, celui-ci a fait mine de ne pas s’en apercevoir et l’enfant s’est senti progressivement annihilé, impuissant à avoir la moindre efficacité pour contrôler sa vie. Ce sentiment d’impuissance, loin de se cantonner aux seuls moments d’abus sexuel, va bientôt contaminer toutes les sphères de sa vie : d’abord, impuissance à se faire écouter par d’autres adultes concernant ce qu’il a vécu (ex. parfois même sa mère), puis impuissance au plan scolaire, affectif, professionnel …
L’enfant éprouve le sentiment de ne pas pouvoir contrôler sa propre vie, comme si il ressentait la mort, se perdait, et criait dans sa tête sans jamais trouver de l’aide.
Sur différents aspects de l’entrevue, il est possible de restituer une part de maîtrise à la victime :
  • Intervenant : « Moi, j’avais pensé qu’on pourrait se parler pendant une demi-heure. Qu’en penses-tu ? As-tu une autre idée ? »
  • L’utilisation du joker qui permet à l’enfant de refuser de s’exprimer au sujet d’une question délicate, sans que l’intervenant n’insiste si celui-là a laissé entrevoir son malaise.
  • Solliciter l’accord de l’enfant pour enregistrer l’entretien sur bande vidéo ou audio ou encore pour rapprocher notre siège : « Ecoute
  • Nathalie, tu vis quelque chose d’important ; accepterais-tu que j’approche ma chaise de la tienne ? » Quelle que soit sa réponse, nous validons. Si elle répond non, nous lui disons, par exemple : « Ce n’est peut-être pas très souvent que tu as eu l’occasion de t’opposer et d’être acceptée dans ton refus. Comment cela se passait avec ton père quand tu lui disais non ? » Si elle accepte que nous rapprochions notre chaise, nous la remercions de nous faire confiance.
  • Lui permettre de découvrir comment elle peut mieux se protéger.
  • Lui donner des éléments de compréhension afin qu’elle puisse mieux saisir le contexte dans lequel elle se trouve.
d) La trahison
Marinella Malacrea (op. cit.) résume ce sentiment de trahison à travers ces mots :« J’ai reçu du mal de quelqu’un de qui je n’attendais que du bien ». La possibilité de faire confiance à l’adulte est dès lors brisée.
Ce sentiment de trahison peut se poursuivre dans le temps, et – point très important – peut être plus exacerbé vis-à-vis de l’adulte qui n’a pas protégé que vis-à-vis de l’abuseur. Ceci constitue une caractéristique qui différencie l’abus sexuel de la maltraitance. Bien que la maltraitance émerge souvent de dysfonctionnements graves au sein des relations intrafamiliales, c’est surtout la relation entre l’adulte maltraitant et l’enfant qui est vue comme la plus problématique. Dans l’abus sexuel, la relation entre l’enfant et le parent non abuseur passe très vite à l’avant-plan.
Afin de ne pas amplifier le sentiment d’avoir été trahi par un adulte en qui il avait confiance, nous décidons de travailler dans la clarté. Nous ne conservons pas de carte sous la table. Nous répondons honnêtement aux questions que nous pose l’enfant ; nous lui expliquons notre mission avec des mots qu’il peut comprendre et nous lui laissons la possibilité de continuer la relation s’il le souhaite.
Un enfant qui a été victime d’abus sexuel est un enfant trahi. C’est un être qui a cru être aimé pour lui-même et qui s’est retrouvé utilisé comme un objet. N’est-ce pas le conforter dans son statut d’objet que de lui envoyer ce message : « Peux-tu me donner tous les détails de ce que tu as vécu ? Ensuite, je ferai un rapport au juge (ou une autre autorité qui nous a mandatés) et après mon travail sera fini. » Si l’enfant a pu se confier, c’est souvent parce qu’il a investi la relation. Et celle-ci prendrait fin sans qu’il ait pu donner son avis là-dessus ! Voilà les éléments réunis pour qu’il y ait reviviscence du sentiment de trahison : demander à quelqu’un de donner ce qu’il a de plus intime dans une « fausse » relation !
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Marshall W.L. (1993) : The juvenile sex offender. Guilford Press, New York.
 
NOTES
 
[1] Samira Bourhaba, Caroline Devos, Catherine Denis, Christelle Lequeux, Claude Seron, Yves Stevens, Gabrielle Verhulst et Natalie Verschueren, Liège, Belgique.
[2] Marinella Malacrea : formation sur le traitement des abus sexuels organisée par le CEFA à Paris, septembre, 1997.
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