Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux 2006/1
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux
2006/1 (n°36)
236 pages
Editeur
I.S.B.N. 2-8041-5124-7
DOI 10.3917/ctf.036.0209
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Dossier

Vous consultezLa souffrance des intervenants : perte d’idéal collectif et confusion sur le plan des valeurs[1] [1] Article déjà paru dans la Revue québécoise de psychologie...
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AuteurLucie Biron[2] [2] Centre de santé et de services sociaux Jeanne-Mance –...
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du même auteur



Les enjeux pouvant éclairer la souffrance vécue par les intervenants des professions de la relation d’aide, particulièrement par les intervenants psychosociaux du réseau de santé et de services sociaux, sont des thèmes qui me sollicitent. On retrouve chez les intervenants beaucoup de fatigue, d’épuisement et de démotivation : 25 % à 50 % de ceux-ci obtiendraient un résultat élevé aux différentes échelles de mesure du burn-out (Fecteau, 1999). Je fais l’hypothèse qu’une part de cette souffrance s’éprouve autour de l’absence, dans nos organisations, d’un idéal collectif pouvant soutenir les professions d’aidants. Ce manque serait l’écho d’un phénomène propre à nos sociétés occidentales contemporaines : une perte de référence à toute transcendance, entendue comme référence à un idéal, qu’il soit laïque ou religieux. Nous sommes plongés dans un contexte où il n’y a pas de consensus sur ce qui pourrait constituer un horizon de sens. Chacun est renvoyé à lui-même pour explorer le mystère de son existence. Le désarroi qui caractérise le monde contemporain (Bouchard, 2004) confronte les professionnels de l’aide d’une façon particulière en les plaçant dans une position de double épreuve : d’une part, l’intervenant est lui-même un citoyen qui, baignant dans cet air du temps caractérisé par la confusion, porte le défi de conduire sa propre vie ; d’autre part, il a la responsabilité d’accompagner des personnes souffrantes immergées dans ce même contexte. Désignés socialement comme des experts du soulagement de la souffrance, les intervenants psychosociaux semblent au cœur d’un profond paradoxe.

2 L’aspect de la souffrance exploré dans cet article est forcément partiel et circonscrit. Il s’est imposé à partir de mon ancrage d’intervenante et de ma sensibilité aux questions existentielles. L’étanchéité des champs de connaissance et des disciplines professionnelles prive le regard d’une richesse qui ne peut être donnée que par la complémentarité des angles de vue sur le monde. Lancer des ponts vers des disciplines offrant une distance critique par rapport à notre société et notre temps m’est nécessaire. La moindre petite fenêtre ouverte sur la compréhension du contexte élargi dans lequel s’inscrit le quotidien de ma pratique a, pour moi, un effet apaisant : elle éclaire des perspectives qui me permettent de ne pas être submergée par la souffrance côtoyée chaque jour. « Il s’agit de percevoir dans quelle mesure les souffrances, les ruptures, les conflits vécus sont l’expression individualisée de contradictions sociales et de processus collectifs » (de Gaulejac, 2004, p. 4). La conscience d’enjeux sociaux influençant les expériences singulières des intervenants, loin de les déresponsabiliser, leur donne une prise pour y réagir. C’est dans cet esprit que s’inscrit la réflexion présentée ici et qui aborde quelques-uns des facteurs susceptibles de contribuer à la souffrance des intervenants.

3 Afin de situer les valeurs qui fondent le monde occidental d’aujourd’hui, la première partie de l’article rappelle l’héritage de ce qu’on appelle communément la modernité, dont l’idéal de liberté s’est par la suite perverti dans un excès d’individualisme. La deuxième section met en relief deux idéaux individuels qui paraissent influencer l’expression contemporaine de la souffrance et confronter les intervenants dans leur pratique d’accompagnement : 1) l’impératif du bonheur comme nouvelle norme sociale et 2) la réalisation de soi, une quête qui paraît écrasante pour l’individu et qui l’entraînerait de plus en plus dans la dépression. Viennent ensuite les traits dominants du monde du travail actuel avec ses risques de maladies, particulièrement pour l’aidant. En conclusion, des repères sont proposés à l’intervenant pour soutenir sa pratique.

Contexte idéologique

Un souffle qui s’est perdu

4 Il y a une vingtaine d’années, quand j’ai commencé à exercer comme intervenante en relations humaines dans un quartier montréalais très défavorisé, j’ai senti – telle la queue pâlissante d’une comète – qu’un idéal de justice portait les équipes de travail auxquelles j’ai été intégrée, bien que peu de gens le nommaient explicitement. Les mouvements féministe d’une part, et socialiste d’autre part, nous permettaient de croire que nous contribuions à l’émancipation citoyenne des personnes que notre profession nous amenait à soutenir. Le projet nationaliste québécois en inspirait d’autres. Des horizons politiques étaient là et nous permettaient d’inscrire notre contribution individuelle dans une perspective plus vaste. Malgré les situations sociales difficiles et un travail exigeant, un souffle collectif nous habitait encore, des valeurs nous animaient. Autrefois, avant la professionnalisation des services sociaux, les valeurs religieuses de charité avaient été, au Québec, un puissant moteur pour les personnes engagées dans les œuvres de soutien et de bienfaisance.

5 Je conçois encore aujourd’hui ma profession comme un travail de solidarité, mais je perçois que les intervenants sont bien seuls dans un environnement appauvri de sens. Sur ces questions, chacun est renvoyé à lui-même. Je suis persuadée que cette solitude a un impact sur la capacité de tenir dans un métier qui expose à la souffrance humaine. Que s’est-il donc passé ?

La conquête moderne de la liberté et ses dérives

6 Rappelons brièvement la nouveauté que recèle ce qu’on appelle communément l’avènement de la modernité. Incarnée politiquement par les Révolutions française et américaine, il s’agit de l’émancipation collective vis-à-vis des anciennes formes de pouvoir basées sur l’autorité absolue du droit divin, les croyances religieuses ou toute forme de superstition. Au XVIIIe siècle, le développement de la pensée critique des Lumières dans la foulée des progrès de la science a contribué à l’érosion des pouvoirs traditionnellement basés sur la force et l’ignorance (Tanguay, 2003).

7 Dès lors, la reconnaissance de la raison humaine, comme base légitime du débat pouvant définir le projet politique d’une société, va ouvrir un espace d’argumentation auquel tous les citoyens sont conviés : c’est la démocratie. Cet espace démocratique reconnaît, en principe, les personnes comme égales en dignité et en droit ; celles-ci définiront alors un projet collectif orienté vers le bien commun, autour des valeurs de justice et de liberté. Parallèlement se produit sur le plan individuel la conquête de la liberté du sujet : la possibilité accordée à chacun de maîtriser son destin et d’améliorer sa vie. L’individu, n’étant plus aliéné à une autorité absolue, acquiert de plus en plus d’autonomie pour déployer son projet personnel et devenir authentiquement lui-même. Il se trouve ainsi responsable de sa vie.

8 Cette conquête de liberté culmine au vingtième siècle : dans les années 1960, l’espace de liberté s’étend à tous les domaines de l’existence de l’individu (Ehrenberg, 2000). On assiste à une remise en cause massive de diverses autorités morales, traditionnelles, religieuses qui inspiraient et conseillaient jusqu’alors l’individu dans l’exercice de sa liberté, préparant le triomphe de l’individualisme : à chacun de déterminer les repères qui vont fonder ses jugements et ses actions. Nous sommes, depuis, devenus des hommes sans guide (Ehrenberg, 2000).

9 Avec la chute du communisme à la fin des années 1980, les utopies et les grands projets idéalistes sont devenus suspects. Depuis, la seule avenue politique qui se propose comme légitime est le néolibéralisme, c’est-à-dire l’alliance entre la démocratie libérale, comme régime politique, et le capitalisme comme système économique (Tanguay, 2003). Ce régime a réussi à nous faire croire au mythe de la fin des idéologies puisque nos sociétés en seraient arrivées à maturité : seuls les faits et la réalité devraient être pris en compte afin de se prémunir contre les dérives d’éventuels rêves collectifs (Pichette, 2001). On assiste à l’hégémonie du pragmatisme. Dans cette mouvance, la société est, elle aussi, en voie de disparaître comme projet et finalité pour n’être plus qu’un système d’organisation et de moyens pour gérer efficacement (Freitag, 1995). Cette dissolution de la société comme système symbolique riche de sens a fait place à une logique gestionnaire du social, logique pour laquelle importent l’efficacité et la recherche de solutions immédiatement applicables et quantifiables (Freitag, 1995).

10 Cette primauté de la rationalité instrumentale traverse de part en part les organisations de services publics. On y gère les employés comme des ressources humaines. On multiplie les protocoles d’intervention et les politiques administratives afin de réduire au maximum l’espace de l’imprévu et du particulier. Les communications sont de plus en plus encadrées par l’intermédiaire de formulaires. Les objectifs d’intervention doivent être mesurables. Des établissements sont fusionnés afin d’élaborer des réseaux intégrés de services ; dans les méga-structures ainsi créées, les appartenances construites à petite échelle se dissolvent au détriment du pouvoir d’influence des équipes d’intervenants. Cette perte de reconnaissance ne se confirme-t-elle pas par le fait que les intervenants n’apparaissent plus dans les organigrammes des très grosses institutions, et que seulement les gestionnaires y figurent ? Si des intervenants exercent leur esprit critique vis-à-vis de ces transformations ou ont du mal à s’y adapter, on leur offre de consulter une firme de psychologues afin d’apprendre à envisager le changement de manière constructive. Aussi, dans leur rapport à la population, nos institutions privilégient une approche client, calquée sur le modèle de la société de consommation, pour lequel prédomine une réponse efficace à la demande individuelle et sa satisfaction immédiate ; cela n’est pas sans contradiction avec le travail psychosocial qui demande, le plus souvent, temps et investissement pour que des changements soient perceptibles. Dans cette perspective, la souffrance est interprétée comme un problème à solutionner pour une bonne adaptation à une société qui n’a d’autre visée qu’un fonctionnement efficace ; les intervenants sont alors définis comme des techniciens de la résolution de problème.

11 Bref, il semble bien que la liberté gagnée, conquise, l’ait été au détriment de nos boussoles. Comment orienter notre liberté, lui imprimer un sens ? C’est dans ce climat d’errance sur le plan des valeurs que l’intervenant est aujourd’hui appelé à côtoyer la souffrance humaine et à en être lui-même éprouvé. Dans un monde qui ne sait plus ce vers quoi il serait souhaitable de s’orienter collectivement pour l’avancée de l’humanité.

Idéaux individuels promus par la société contemporaire

L’impératif du bonheur : mise en échec de l’intervenant

12 Avec la conquête moderne de la liberté, nous avons gagné le droit au bonheur : ce n’est plus seulement la fatalité du sort qui pourvoit à la chance et à la bonne fortune puisque, désormais, chacun a le pouvoir d’agir sur sa vie et sur la société. Dans son livre, L’euphorie perpétuelle, le philosophe Pascal Bruckner (2000) démontre comment ce droit au bonheur s’est insidieusement transformé, depuis la deuxième moitié du XXe siècle, en une terrible injonction : l’obligation d’être heureux. Comme si la liberté conquise avait rendu possible l’accès au bonheur à volonté. Depuis toujours les humains cherchent à être heureux, mais ce qui est nouveau et qui caractérise l’Occident depuis les Révolutions française et américaine, affirme Bruckner (2000), c’est la volonté de bonheur comme idéologie qui amène à tout jauger sous l’angle de l’agrément. Il dénonce ce dérapage qui nous enfermerait dans une illusion douloureuse en déniant la souffrance inhérente à la condition humaine. Ainsi, l’homme d’aujourd’hui souffrirait de ne pas vouloir souffrir : « Le malheur n’est pas seulement le malheur : il est, pire encore, l’échec du bonheur » (Bruckner, 2000, p. 17). La souffrance, n’ayant plus de légitimité, devient paradoxalement la base de revendication de droits toujours nouveaux (Bruckner, 2000). Souffrir est devenu une injustice. Les épreuves n’ayant pas de place dans l’idéologie laïque moderne, elles deviennent insupportables : « Mais quand l’hédonisme s’impose en valeur absolue, mort et souffrance deviennent de purs non-sens, d’intolérables atteintes à nos droits » (Bruckner, 2000, p. 221).

13 Comment se surprendre que les demandes d’aide que de nombreux jeunes adressent aux services psychosociaux et médicaux se fassent autour des idées suicidaires ? « Le suicide ne pose pas tant un problème de sens qu’un problème de souffrance ou alors d’une souffrance qui n’a plus de sens. » (Chabot, 1997, p. 19). En effet, les jeunes que je côtoie dans mon travail m’apparaissent laissés à eux-mêmes avec leurs préoccupations existentielles, questions qui, implicitement, appellent une manière d’intégrer la souffrance humaine. Quel est le but de l’existence ? Qu’est-ce qui est le plus important dans la vie ? Est-ce que j’ai un véritable contrôle sur ma vie ou est-ce que mon destin l’a déjà déterminée ? Plusieurs jeunes, au fil des ans, m’ont parlé de ce type de questions en évoquant leur peur d’approcher la folie tant ils trouvaient anormal d’être habités par des thèmes de cette nature ; les adultes autour d’eux leur avaient reflété qu’il s’agissait là de vaines considérations, de « questions sans réponse » et qu’il valait mieux ne pas y penser. Cette solitude des jeunes les rend vulnérables devant une difficulté. D’autant que l’adolescence est précisément une étape d’émancipation par rapport à l’enfance au cours de laquelle le développement de la pensée critique éveille à la dureté du monde ; il est rare que cette période se traverse sans que soit éprouvé un certain mal de vivre. À l’écoute de propos sur le suicide, je crois que l’intervenant est invité à un échange sur les questions existentielles, vertigineuses certes, mais fondamentales et incontournables. Il est d’abord invité à les reconnaître comme légitimes et à se commettre comme être humain. Encore faut-il que l’intervenant ait réfléchi à ce qui donne sens à sa vie, lui-même fragilisé par l’idéal impossible du bonheur. A-t-il des horizons de sens à nommer, à suggérer, à faire percevoir et à laisser pressentir ? Lui-même, qu’est-ce qui lui a permis de traverser les épreuves ? Sans quoi, il peut se contenter d’intervenir en s’appuyant sur des protocoles de prévention du suicide, stratégie de protection pour lui-même et son établissement, qui ne sont pas sans pertinence, mais qui risquent de laisser l’autre bien seul avec sa détresse. Ce partage doit être envisagé avec humilité, car rien ne dit qu’il fera le poids contre le projet de suicide élaboré par la personne rencontrée. Enfin, accompagner des êtres humains en détresse dans un contexte où la souffrance n’a plus de légitimité est un mandat lourd et anxiogène, voire épuisant pour de nombreux intervenants.

14 Faire une place à la souffrance ne signifie pas qu’il faille renoncer au bonheur. Pour Bruckner, la sagesse à propos du bonheur, se résumerait ainsi : « […] le tenir toujours et partout secondaire puisqu’il n’advient jamais qu’à propos d’autre chose » (Bruckner, 2000, p. 271). Il le décrit comme un sentiment fragile, une énigme qui échappe à toute tentative de la cerner, voire de l’atteindre ; il affleurerait comme une grâce, une faveur. Si difficilement saisissable, le bonheur ne saurait être la fin ultime des sociétés humaines ni le fondement de l’action ; comme la souffrance il doit être subordonné à la liberté, à la justice et à l’amitié (Bruckner, 2000).

15 À partir de cette prise de conscience du piège engendré par ce devoir de bonheur, nous avons le défi d’instaurer « […] un art de vivre qui inclut en lui l’intelligence de l’adversité sans tomber dans l’abîme du renoncement, c’est un art d’endurer qui nous permet d’exister avec la souffrance et contre elle » (Bruckner, 2000, p. 261). C’est assumer notre liberté dans les limites de la condition humaine ; accepter notre inachèvement, selon Bruckner (2000), c’est la chance d’œuvrer à notre perfectionnement puisque l’épreuve est un accès à l’humanité.

16 Je suis toujours touchée par ce moment où, dans le travail thérapeutique, la personne accompagnée réalise que sa démarche n’a pas été miraculeuse : bien que satisfaite des changements réalisés, elle doit assumer la part difficile de la vie. Encore faut-il que l’intervenant soit conscient de cette limite à la plénitude humaine pour l’entendre et la reconnaître.

17 Cette lucidité dans l’accompagnement des personnes m’apparaît d’autant plus importante que les diverses thérapies font partie, de nos jours, d’une panoplie de moyens pour trouver le bonheur. Le développement des psychotropes a contribué à ce mirage. En incarnant l’espoir de se débarrasser de la souffrance psychique, le Prozac ne représente-t-il pas la pilule du bonheur (Ehrenberg, 2000) ? Les psychotropes offrent des possibilités inédites « d’usiner son intérieur mental » (Ehrenberg, 2000, p. 12). L’intervenant ne se perçoit-il pas comme un Prozac, n’est-ce pas ce qu’on lui demande ? L’aidant n’est-il pas aussi pris avec cette impression de pouvoir et de devoir guérir le client ? Quand la personne accompagnée se plaint de ne pas atteindre le bien-être souhaité, exprimant souvent dans un premier temps sa déception et sa frustration, l’intervenant ne risque-t-il pas d’être happé dans une attitude de défense s’il perçoit cette étape comme une limite à sa compétence (ce qui est aussi possible !) ou qu’il fasse porter l’échec à l’aidé, estimant qu’il n’y est pas encore arrivé, qu’il doit travailler sur lui jusqu’au contentement recherché ? Dans un cas comme dans l’autre, l’intervenant est mis en échec. De plus, l’impossible impératif du bonheur a pour effet secondaire un appauvrissement de la conscience existentielle. Être lucide sur le fait que le devoir de bonheur sature l’air du temps c’est déjà, pour l’intervenante que je suis, être moins vulnérable à cette intoxication.

La réalisation de soi : un idéal écrasant pour l’intervenant aussi

18 Dans son ouvrage, La fatigue d’être soi, Alain Ehrenberg (2000) pose, d’un point de vue sociologique, un regard sur le monde contemporain complémentaire à la pensée de Bruckner. Pour lui, la conquête de la liberté marque une véritable mutation dans la définition de l’individualité et du sujet.

19 Au cours des années 1960, la perte de pouvoir des autorités morales traditionnelles entraîne la levée de nombreux interdits et modifie profondément les mœurs : comme nous l’avons mentionné précédemment, chacun est de plus en plus amené à déterminer les valeurs qui vont fonder ses jugements et ses actions. Jusqu’aux années 1950, affirme Ehrenberg (2000), les repères moraux restaient assez importants pour que l’exercice de la liberté individuelle se fasse entre les bornes du permis et du défendu. Les balises traditionnelles ayant été balayées, l’exercice de la liberté se joue maintenant entre le possible et l’impossible. Les normes sociales invitent dorénavant les individus non plus à l’obéissance, mais à la responsabilité de leur vie et à l’initiative; ce n’est plus un ordre extérieur qui doit motiver leur action, mais des ressorts internes (Ehrenberg, 2000).

20 Ce nouvel individu paraît avoir bien du mal à s’assumer. Ses nouvelles possibilités de réalisation de soi semblent avoir dérivé en une quête sans fin, une course sans repos. Sa souveraineté est écrasante de potentialités. La place massive occupée par la dépression dans la deuxième moitié du XXe siècle en témoignerait (Ehrenberg, 2000). Le nouvel individu souffre d’insuffisance, il n’est pas à la hauteur de tous les possibles qui s’offrent à lui, il est fatigué d’avoir à devenir lui-même. La dépression supplante alors les maladies de la faute et de la culpabilité d’un individu alors écartelé entre le permis et le défendu, qui avaient dominé la première moitié du XXe siècle (Ehrenberg, 2000). La place occupée par la dépression dans les sociétés occidentales ne signifie pas que la vie soit plus difficile à notre époque, mais rend compte du changement de l’individualité où insécurité intérieure et panne de l’action sont le prix à payer de la libération nouvelle de l’individu. L’individu contemporain serait confronté à une interrogation identitaire inédite depuis les années 1960 : la dépression est l’expression d’un sujet qui a peine à se trouver (Ehrenberg, 2000).

21 Éprouvant dans tout notre être le poids de la liberté, devons-nous regretter notre émancipation ? Je crois que nous avons à apprendre à vivre avec elle en acceptant que cette souveraineté nouvelle ne nous rend pas tout-puissant. Que nous soyons davantage maîtres de nos vies n’élimine pas la part d’immaîtrisable de la condition humaine ; l’être humain reste lié à un système symbolique qui le dépasse et le constitue simultanément (Ehrenberg, 2000).

22 L’intervenant n’échappe pas à l’illusion et au poids de la toute-puissance : l’épuisement des professionnels en relations humaines n’est-il pas souvent associé au sentiment d’impuissance – comme l’envers de la toute-puissance – devant l’ampleur des problèmes psychosociaux et l’intensité de la détresse des personnes rencontrées ? La logique technocratique présente les professionnels comme des experts du soulagement de la souffrance; endosser un rôle d’expert, c’est, dans une certaine mesure, prétendre à l’omnipotence dénoncée plus haut. Il s’agit là d’un mandat piégé. C’est du reste ce qu’affirme Bruckner (2000) en considérant les spécialités en médecine : plus on attend des promesses de leur science, moins on tolère les limites d’un médecin en particulier ; la voie de l’avenir sera, croit-il, de compléter la compétence du spécialiste par l’intelligence humaine du généraliste afin de favoriser la rencontre de « deux sujets, conscients de leurs limites, [qui] essayent ensemble la meilleure cure possible dans un respect réciproque » (Bruckner, 2000, p. 230). Le parallèle peut être fait avec la souffrance psychique. Quels que soient les obstacles, structurels ou idéologiques, l’intervenant doit résister à la tentation de l’expertise. Aussi compétent soit-il, il ne peut enrayer la souffrance, constitutive de notre condition. Même avec des possibilités nouvelles de réalisation de soi, nous faisons l’expérience existentielle d’un monde où l’on ne peut nier les contingences matérielles, sociales et relationnelles.

23 Réhabiliter la part d’immaîtrisable de la vie autorise, chez l’intervenant, un certain lâcher-prise dans l’accompagnement des personnes. Cela lui permet de ne pas entretenir d’attentes excessives d’actualisation de soi à l’endroit de l’individu qui consulte, ni à l’endroit de lui-même, les attentes irréalistes étant souvent source de burn-out.

24 Le recul que permet la mise en lumière de facteurs sociétaux qui inclinent à l’humeur dépressive, tels l’impératif du bonheur et l’idéal de réalisation de soi hypertrophié par l’individualisme, m’aide à leur résister ; mieux comprendre me donne chaque fois du courage et de l’élan. Même conscient de ces obstacles, l’intervenant reste particulièrement vulnérable aux exigences contemporaines du marché du travail. Voyons comment.

Le monde du travail et ses contre-sens

Les intervenants vulnérables au surtravail

25 Comme nous l’avons déjà mentionné, nos sociétés hyperindustrielles sont dominées, notamment depuis l’échec des projets socialistes, par un seul modèle socioéconomique : le néolibéralisme. Ce dernier privilégie, comme mode de gestion, le productivisme optimal et, faute de mouvement de résistance qui lui imposerait un cran d’arrêt, il sert de référence à tous les secteurs de travail de notre société, incluant le réseau de santé et de services sociaux (Rhéaume, 2001). Le productivisme est caractérisé par un surcontrôle de la qualité de la production, une flexibilité et une polyvalence des travailleurs, une exigence constante d’excellence (Rhéaume, 2001). Ce modèle sollicite des individus hyperproductifs, aptes à être entraînés dans une logique de surtravail (Rhéaume, 2001). Ce sont les « chanceux » du système car nombreux sont ceux qui, dans ce modèle, connaissent la réalité du travail partiel et précaire – le sous-travail – avec l’insécurité inhérente à ce statut, et nombreux aussi sont ceux qui tout simplement sont exclus et contraints à la survie (Rhéaume, 2001).

26 La crise profonde des valeurs et de la famille entraînée par l’affaiblissement des références traditionnelles dans nos sociétés occidentales a produit une quête profonde d’identité que comblent de moins en moins les réseaux hors travail, créant une sorte de vide. Ce contexte amènerait l’individu, dans l’élaboration de son identité, à surinvestir son travail. Il deviendrait ainsi plus vulnérable aux maladies du surtravail : épuisement, démission, décrochage, burn-out. Étant donné la survalorisation de la dimension professionnelle dans la définition de la place de chacun dans la société, on comprend l’importance de la blessure identitaire qu’entraîne l’échec d’un travailleur qui n’a pas su tenir le coup (Rhéaume, 2001) ; le même sentiment de disqualification guette les personnes contraintes à un travail précaire ainsi que celles qui sont exclues de tout travail. À défaut d’idéaux collectifs, c’est le travail lui-même qui se trouve idéalisé.

27 On retrouve les effets du productivisme dans le contexte de rationalisation du réseau de la santé et des services sociaux. La charge de travail des intervenants s’est considérablement accrue et les procédures administratives se font plus pressantes et contraignantes pour eux. Les rapports de rendement deviennent des critères d’allocation de budget et d’émulation entre les établissements. Devoir rendre des comptes à l’État des services dispensés grâce aux fonds publics paraît tout à fait légitime. Mais dans le domaine des problèmes psychosociaux, jauger de l’efficacité des intervenants doit se faire avec de l’intelligence, un sens des nuances, un respect du particulier et de l’imprévisibilité qui se trouvent rarement pris en compte par les outils statistiques prescrits, axés sur des mesures quantitatives. Devoir comptabiliser des interventions sans égard au temps qu’on y a consacré ni au niveau de difficulté rencontré confronte les aidants à l’incohérence, ce qui constitue en soi une forme de surcharge et peut contribuer à user leur motivation. Enfin, polyvalence et performance sont de plus en plus demandées aux jeunes intervenants qui circulent d’un programme à l’autre dans nos institutions, selon les besoins des postes à combler : un grand stress découle de cet état de fait.

28 Déjà la plupart des intervenants, sensibles à la souffrance des autres, sont enclin au surtravail devant l’ampleur des besoins autour d’eux ; nombreux sont ceux pour qui mettre une limite à leur disponibilité demeure un défi. La pression supplémentaire du contexte productiviste contribue évidemment aux risques d’épuisement de ceux-ci.

La névrose existentielle et l’épuisement professionnel

29 Selon Estelle Morin (1996), le culte de la performance dans une organisation, en plus d’exercer une pression sur les employés, entraîne une perte de sens pour eux, en raison d’une définition réductrice de la notion d’efficacité. Dominée par des critères économiques, l’efficacité s’y trouve restreinte à l’atteinte de résultats financiers au détriment d’une contribution collective à des valeurs sociales, morales, environnementales. Rappelons l’étymologie du mot : « Être efficace est avant tout une expérience existentielle, où un individu agit dans le monde […] » (Morin, 1996, p. 277).

30 Selon l’approche existentialiste, en psychothérapie, la quête de sens équivaut à une recherche de cohérence : c’est « l’harmonie que l’individu trouve dans son travail, grâce à des actes d’engagement pour un but ou une cause qui le transcende » (Morin, 1996, p. 276). Cette cause appelle un réel dépassement de soi, pour des valeurs qui visent un au-delà de l’intérêt personnel : ces valeurs sont par exemple le courage, la lutte contre l’oppression, la solidarité humaine. Dans cette perspective, l’actualisation de soi n’est pas une fin en elle-même ni un projet narcissique, mais plutôt une conséquence du dépassement de soi qu’appelle la réalisation de ces valeurs ; c’est le besoin de transcendance qui est au fondement de la motivation. Toujours selon la pensée existentialiste, le sens est une notion vitale pour l’être humain : dans la civilisation, il a remplacé l’instinct pour guider ses conduites (Morin, 1996). Ce sens n’étant plus livré par la tradition, comme nous l’avons vu, chacun doit le trouver par ses propres moyens.

31 Et nombreux sont ceux qui paraissent avoir du mal à le trouver. Parmi une variété de symptômes de ce que l’approche existentialiste appelle la névrose existentielle, un tableau clinique s’apparente particulièrement à l’épuisement professionnel ; il s’agit du végétatisme, défini comme un profond désarroi causé par l’absence de raison d’être et une incapacité à croire en la valeur de la vie (Morin, 1996). Ses manifestations sont caractérisées par du cynisme, des épisodes dépressifs et un faible niveau d’activité. La névrose existentielle traduirait une peur de la liberté et de la responsabilité envers son existence (Morin, 1996).

32 Une volonté authentique de la part des gestionnaires de situer l’organisation dans une perspective de contribution et d’échange avec la société favorise l’engagement des travailleurs. Les valeurs qui invitent l’individu à sortir de lui-même pour concentrer ses efforts sur un idéal qui le transcende paraissent être une importante source de motivation.

33 Dans cette perspective, je crois qu’une part du malaise des intervenants est liée au fossé qui sépare, d’un côté, la forte pression du modèle productiviste qui influence l’organisation des services de santé et de services sociaux et, de l’autre, les idéaux éthiques au fondement d’un travail de solidarité et d’entraide, qui sont à peu près absents du discours social. Mais comment expliquer que nos institutions, qui ont pourtant un mandat public articulé autour du bien commun, valorisent si peu cette mission et négligent de rallier le personnel autour de ce qui pourrait constituer un projet collectif ? Comment expliquer qu’on passe à côté de cette possibilité de nourrir le sens de ce travail ?

34 D’une part, les gestionnaires paraissent happés, eux aussi, par la logique technocratique du surtravail et ont très peu de recul pour jouer le rôle d’éclaireurs, sans compter que plusieurs d’entre eux sont également en détresse. Selon une étude menée dans le réseau de la santé et des services sociaux, un cadre supérieur sur cinq se dit « démoralisé » et près de la moitié d’entre eux affirment souffrir d’anxiété (Lemieux, 2003). D’autre part, au cours des dernières décennies, sous l’influence prédominante de la vision néolibérale, les questions sociales ont été écartées ; ébranlé dans sa légitimité, le secteur public, désormais évalué à l’aune de l’entreprise privée, a largement été critiqué (Bouchard, 2004). Pas étonnant donc, que les valeurs de bien commun ne soient pas mises de l’avant par le secteur public : elles sont dévalorisées par l’air du temps. Cela n’est pas sans conséquences pour les intervenants. Ils sont privés d’un relais fondamental à leur motivation, et conséquemment, d’un soutien à leur santé mentale.

En guise de propositions

35 L’intervenant se trouve donc au carrefour d’enjeux sociaux qui l’exposent à plusieurs facteurs susceptibles d’avoir une incidence sur son moral. Comme les personnes qu’il accompagne, il est citoyen d’un monde qui a largué ses repères traditionnels et que mystifie l’idée d’un bonheur exempt de souffrance. La dépression constitue la maladie de son époque et sa quête identitaire le rend vulnérable au surinvestissement professionnel. Aux défis de l’intervenant s’ajoute la nécessité de développer la capacité de tolérer une certaine dose de non-sens, sans quoi la névrose existentielle le guette.

Inspiration des sagesses millénaires

36 Pas étonnant que les intervenants du réseau de la santé et des services sociaux se tournent plus que jamais vers l’éthique, s’attendant à y trouver un soutien ressourçant afin de ne pas laisser glisser entre leurs doigts l’humanité indispensable à leur pratique. Malheureusement, dans nos milieux de travail, ce besoin est surtout traité sous l’angle des normes et des codes de conduite professionnelle. Une telle réponse balise et enferme plus qu’elle n’ouvre l’espace d’une réflexion inspirante.

37 Pourtant, la vie reste difficile, la condition humaine, souvent tragique. De tout temps les hommes ont cherché à se consoler de la souffrance, à inventer une façon de la tolérer ou de l’assumer. Les sagesses, philosophiques ou spirituelles, ont permis aux humains d’intégrer la part douloureuse de l’existence, d’une manière qui ouvre et enrichit les perspectives de la vie humaine.

38 Avec les libertés que nous avons acquises au fil du temps, la production de sens ne relève plus d’aucune autorité, mais demeure un exercice vital. Il faut, dorénavant, le chercher, le construire, le découvrir. Cette quête exige de nous, aujourd’hui, d’être plus actifs et explorateurs que par le passé. Il faut reconnaître, toutefois, que nous avons accès à une multitude de sens et de voies, héritages culturels et religieux que nous ont légués les civilisations. L’histoire de la pensée est riche de méditations sur le malheur humain. Parcourir ses grands axes où sages, philosophes et intellectuels ont exercé leur capacité à creuser le mystère de la souffrance est fort instructif et source de suggestions pour les intervenants. C’est, du moins, un exercice nécessaire pour moi.

La rencontre : lieu d’élaboration de sens

39 Mais cette quête de sagesse n’est pas seulement un travail de l’esprit. Enracinée dans l’expérience qu’elle permet d’éclairer et d’approfondir, elle se fait nécessairement en relation avec les autres. Malgré sa désignation d’expert, le rôle de l’intervenant est d’abord et avant tout – c’est ma pratique et ma conviction – de favoriser, par son ouverture, une rencontre humaine où la reconnaissance et l’acceptation de la souffrance existentielle peuvent être envisagées comme compatibles avec un certain bonheur. Au cœur de la rencontre loge une possibilité de dénouement de la part emmurée du sujet. Je crois, comme Bruckner (2000), que lorsque les humains se relient les uns aux autres à partir de leurs tragédies communes et de leur volonté de s’en affranchir, ils construisent ainsi du sens. C’est dans cet esprit que s’inscrit, selon moi, le travail de l’intervenant.

40

L’être humain n’existe qu’accompagné.Seul, il n’est rien.L’amour de soi ne suffit pas à l’humanité.Un miroir ne nous comblera pas de bonheur. […]Nous avons besoin de nous savoir existant pour les autres.(Chabot, 1997, p. 15)

Reconnaître la finitude humaine et la légitimité d’un idéal

41 Force est de constater que l’humanité n’en est encore qu’à ses premiers pas dans l’apprentissage de la liberté. Comme dans tout apprentissage, on ne peut faire l’économie des essais, des erreurs, des « cent fois sur le métier… » Les progrès prodigieux de la technique et des sciences nous ont fait perdre la conscience de notre finitude. Cette dernière, part de mystère inhérente à la vie humaine, nous amène à reconnaître notre incomplétude et permet, me semble-t-il, de travailler à nous parfaire et à améliorer l’état du monde tout en sachant que rien ne sera jamais achevé. Le citoyen contemporain a besoin de rêver à nouveau le monde dans lequel il vit et je ne veux pas « renoncer à faire de notre monde la résidence de l’idéalisme, [car sinon] qui pourra faire souffler sur l’habitat humain les idéaux de solidarité et de liberté, une liberté irréductible au simple choix de consommateur ? » (Pichette, 2001, p. 18). S’enfermer dans le pragmatisme, c’est s’interdire de penser le monde autrement et d’œuvrer à de nouveaux possibles.

42 Heureusement, de plus en plus d’intellectuels et de mouvements sociaux appellent à un réenchantement du monde, en proposant des voies de résistance au néolibéralisme (Bouchard, 2004). Il ne s’agit pas de revenir en arrière : les conquêtes de liberté et d’authenticité fondent une éthique de la responsabilité qui ne condamne pas au repli sur soi. Il s’agit plutôt de lutter contre les excès et les dérives de l’individualisme. Pour cela, une question fondamentale est posée : quelles limites à nos libertés individuelles serons-nous prêts à consentir collectivement pour l’émergence et la défense d’un bien commun ? Ce travail d’élucidation de valeurs et de visées collectives est, et continuera à être, d’un grand soutien pour les intervenants.

Bibliographie

Références

BOUCHARD, G. (2004): En quête d’un nouvel idéal : pour une pensée du lieu et du lien social. Annuaire du Québec 2004. Montréal, FIDES.

BRUCKNER, P. (2000): L’euphorie perpétuelle. Essai sur le devoir de bonheur. Paris, Éditions Grasset et Fasquelle.

CHABOT, M. (1997): En finir avec soi. Montréal, VLB éditeur.

DE GAULEJAC, V. (2004): Sociologie clinique. La genèse sociale des conflits psychiques. Revue Équilibre en tête, 18(3): 1-5.

EHRENBERG, A. (2000): La fatigue d’être soi. Dépression et société. Paris, Odile Jacob.

FECTEAU, D. (1999): Le « burn-out » ou les attentes déçues. Revue Intervention, 109: 7-15.

FREITAG, M. (1995): Le naufrage de l’Université. Et autres essais d’épistémologie politique. Québec et Paris : Nuit Blanche Éditeur et Éditions La Découverte.

LEMIEUX, R. (2003): Épuisement professionnel, surcharge de travail, précarité… Les conséquences : une détresse de plus en plus manifeste. Les psychologues sonnent l’alarme. Après tout, on n’est pas des robots. Revue Québec Science, mars, 18-25.

MORIN, E. M. (1996): L’efficacité organisationnelle et le sens du travail. In T.C. Pauchant et coll. (Éds), La quête de sens - Gérer nos organisations pour la santé des personnes, de nos sociétés et de la nature (p. 257-287): Montréal, Éditions Québec/Amériques, Collection Presse HEC.

PICHETTE, J. (2001): La nuit du monde. Revue Relations, 673: 18-21.

RHÉAUME, J. (2001): La fin du travail ou le travail sans fin. Crise de société… recherche de sens. Actes du Colloque du 10 mai 2001 (p. 31-48): Association canadienne pour la santé mentale.

TANGUAY, D. (2003): Le 11 septembre en regard du problème théologico-politique contemporain. Argument 5(1): 32-47.

 

Notes

[ 1] Article déjà paru dans la Revue québécoise de psychologie (2005), vol. 26, n° 2, p. 163-177.Retour

[ 2] Centre de santé et de services sociaux Jeanne-Mance – CLSC des Faubourgs Montréal (QC).Retour

Résumé

Le présent essai propose l’idée selon laquelle l’état de désarroi qui marque le monde contemporain – en raison de l’absence de consensus sur ce qui pourrait constituer un horizon de sens – a un impact sur l’épuisement professionnel vécu par les intervenants psychosociaux. Désignés comme les experts du soulagement de la souffrance dans un monde qui fait du bonheur sa norme, les professionnels de la relation d’aide se trouvent dans une position paradoxale. Ils paraissent tiraillés entre, d’une part, le modèle productiviste qui domine les milieux de travail et, d’autre part, les idéaux éthiques au fondement d’un travail de solidarité humaine.

Mots-clés

souffrance, épuisement professionnel, modernité, éthique, valeurs



This essay explores the idea that the state of disarray which characterizes our modern world (due to a lack of consensus about significant sense of meaning) has a direct impact on the burn-out suffered by so many professionals in the field of social and psychological care. Those professionals are seen as, and are expected to be, experts in the relief of suffering in a world which has made happiness its paramount norm: thus they are in a paradoxical position. They are torn between the productivist model of their working environment and the ethical ideals which form the basis of human solidarity.

Keywords

suffering, burn-out, modernity, ethics, values

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Lucie Biron « La souffrance des intervenants : perte d'idéal collectif et confusion sur le plan des valeurs », Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux 1/2006 (n°36), p. 209-224.
URL :
www.cairn.info/revue-cahiers-critiques-de-therapie-familiale-2006-1-page-209.htm.
DOI : 10.3917/ctf.036.0209.