2006
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux
Revue des livres
Revue des livres
Alain Marteaux
Thérapeute systémique et formateur à l’IEFSH et l’IFISAM à Bruxelles
Thérapies brèves : principes et outils pratiques, Yves Doutrelugne & Olivier Cottencin, MASSON, Paris, 2005
Si Gregory Bateson fut le théoricien brillant du Mental Research Institute, Don Jackson et Milton Erickson développèrent, eux (accompagnés plus tard par Richard Fisch et John Weakland) le concept de thérapie brève. À la fin des années 1960 fut crée le Brief Therapy Center. Il s’agissait de réaliser un modèle opérationnel et transmissible se déroulant sur un nombre limité de séances (10 au départ).
De cette époque s’originent les affirmations célèbres : « ce sont les solutions tentées qui font que le problème se maintient » ou « un problème ne persiste que dans la mesure où il est maintenu par le comportement ou les interactions entre le patient et son entourage » ou encore « si le comportement qui alimente le problème est éliminé ou modifié de manière adéquate, le problème disparaîtra ou évoluera autrement
[1] ». C’est de cette époque aussi que date la grille en cinq points de Palo-Alto ainsi que les stratégies et tactiques de changement (doubles-contraintes thérapeutiques, prescription du symptôme, suivre le rythme et parler le langage du patient etc.).
Pour avoir participé à un séminaire d’une semaine (en 1988) avec Paul Watzlawick et John Weakland, nous restions sceptiques devant les procédés « magiques » dont les résultats s’inscrivaient dans la durée et s’étayaient sur un processus court.
Depuis lors, ces thérapies simples (illogiques par rapport à la logique des solutions amenées par le patient) se sont complexifiées, diversifiées pour former des corpus théoriques et des applications pragmatiques exigeant une rigueur certaine.
Dans leur ouvrage, les docteurs Doutrelugne et Cottencin retracent avec beaucoup de clarté l’évolution de ce courant thérapeutique issu de la systémique. Enrichis de leurs pratiques d’hypnothérapeutes (les références au maître Erickson sont légion), ils énoncent au fil des 170 pages du livre historique et concepts, principes et outils ainsi que les stratégies de la thérapie brève. Ils s’inscrivent également dans le courant constructiviste et n’ignorent pas la place et la fonction de l’intervenant dans le système thérapeutique.
Les deux grands courants actuels de la thérapie brève se rejoignant dans les thérapies orientées solutions (TOS) de Bill O’Hanlon et Steve de Shazer (récemment disparu) sont abondamment décrits ainsi que l’apport de thérapeutes/formateurs tels Nicholas Cummings, Franck Farelly et notre compatriote Luc Isebaert.
La lecture est agrémentée de nombreuses vignettes cliniques et le ton, pétri d’humour, le dispute à la croyance que tout peut changer tout le temps, et que plutôt que de s’axer sur le problème, il faudrait peut-être travailler avec les ressources du patient.
L’éveil (ou le réveil) aux thérapies brèves est récent en Europe. Comment peut-on guérir, et durablement, en quelques séances ? Ces techniques ne sont-elles pas par trop manipulatoires ? Est-ce un signe des temps : tout doit aller vite et les résultats ne peuvent se faire attendre !
Resituons la Brief Therapy dans son contexte socio-économique et géographique : il s’agissait, sous la pression des compagnies d’assurances, de diminuer le poids des dépenses de santé mentale (débat d’actualité s’il en est dans nos pays). La pression de patients ne voulant pas traîner des symptômes toute leur vie ou ne voulant pas éterniser une thérapie promettant un hypothétique changement, ainsi que les recherches publiées sur les résultats de ces thérapies brèves prouvant que « ce n’est pas parce que c’est plus long que l’on va plus profond ! », ont fait que ce courant acquit ses lettres de noblesse.
Nous croyons cependant que les termes « thérapies brèves » sont inducteurs de croyances irrationnelles chez le patient et nous emprisonnent (nous sommes liés par le temps). Nous leur préfèrerions « thérapie stratégique orientée vers les solutions », la thérapie ne s’arrêtant non pas après 10 ou 20 séances, mais lorsque l’objectif accessible et défini concrètement par le patient est atteint.
Si le livre de Doutrelugne et Cottencin décrit davantage des interventions thérapeutiques individuelles (quoique Yves Doutrelugne applique ces modèles dans des groupes en conflits en entreprise), nous croyons que ces concepts peuvent être étendus au couple et à la famille, même si la thérapie brève ne vise pas à restructurer ou modifier le système familial et vise peu à élaborer la structure transgénérationnelle des patients. Le fait de se focaliser sur la plainte, l’analyse des interactions (dans un contexte relationnel donné) maintenant le symptôme, le changement à terme de la vision du monde et du/des problème(s) ainsi que la prise de conscience par le patient des comportements inadéquats entretenant la souffrance, situent bien la thérapie brève dans le champ des thérapies systémiques.
[1]
WATZLAWICK P., WEAKLAND J. (1977) :
Sur l’interaction, Paris, Le Seuil, 1981.