Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux
De Boeck Université

I.S.B.N.2804151255
180 pages

p. 5 à 8
doi: en cours

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no 37 2006/2

2006 Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux

Lieux et liens familiaux

Introduction

Edith Goldbeter-Merinfeld
Si la famille est l’un des systèmes humains où les liens sont parmi les plus prégnants et chargés, elle se crée et se développe le plus souvent dans des lieux qui, eux-mêmes, acquièrent une identité affective ; en plus de leur fonction protectrice, ils sont porteurs de valeurs symboliques. Châteaux, maisons, appartements, studios, tentes, roulottes, sacs de couchage ou coins tapissés de cartons, ils devraient garantir la sauvegarde physique de leurs occupants, et de là, leur offrir un certain degré de sécurité. La perte, la destruction ou l’envahissement de ces lieux de vie suscite un sentiment de dépossession partielle de soi, de sa famille voire de son clan.
Les thérapeutes de familles et de couples découvrent chaque jour auprès de leurs patients combien leur logis concrétise le lien entre identité et filiation.
Pour étudier ce rapport entre lieux, liens et filiation, nous avons proposé à différents cliniciens et penseurs de présenter leurs réflexions et expériences à ce sujet.
Le dossier s’ouvre sur le texte d’un philosophe qui côtoie depuis longtemps le champ psycho-social ; nous lui avons demandé de nous aider à situer le thème de ce numéro dans le domaine de la pensée. Ainsi, Alain Boyer s’interroge sur l’éventuelle relation de cause à effet qui pourrait exister entre le lieu et le lien : l’un serait-il fait par l’autre ? Sa réflexion aborde l’articulation de la notion de lieu avec ce qui définit l’individu et ses liens de réciprocité avec les autres.
Ce premier texte introduit les questions qui vont être traitées par les auteurs suivants ; ils aborderont sur un terrain plus clinique les rapports affectifs qui existent entre l’homme et son lieu de vie. Ils relèvent pour la plupart la fonction identitaire que revêt la « maison » pour l’individu comme pour sa famille.
Ainsi, François Vigouroux souligne qu’en participant à l’identité de celui qui y vit, les maisons acquièrent en quelque sorte des personnalités qui reflètent ses besoins affectifs : besoin de protection, d’action ou de transformation. Il remarque que certains logis présentent un caractère maternel, ou paternel, ou transformationnel. Il conclut son propos en déclarant que nous avons nos maisons dans la peau…
De son côté, Alberto Eiguer étudie notre relation à l’espace habité en faisant un parallèle entre notre corps – « notre bâtisse » – et cet espace. Ce thérapeute familial d’orientation psychanalytique propose d’utiliser une figuration inconsciente – l’habitat intérieur – qui animerait notre relation à l’espace habitable. Dans cette optique, il lui arrive de demander aux familles qu’il traite de dessiner la maison telle qu’elle est, et ensuite telle qu’elle pourrait être idéalement ; il leur propose aussi de tracer un « spatio-génogramme » qui souligne en quelque sorte le chevauchement des lieux et des temps des générations.
Si les maisons sont le reflet des individus qui les habitent, elles constituent également une métaphore de toute la configuration familiale. Edith Goldbeter souligne le parallélisme qu’elle observe fréquemment entre l’évolution relationnelle d’une famille en thérapie et les changements que celle-ci introduit dans son/ses lieu(x) de vie. Elle se penche également sur les résonances qu’on observe entre les particularités du lieu de vie élu et les singularités émotionnelles du groupe humain qui l’occupe.
Prolongeant cette perspective, Yveline Rey s’interroge, à partir de cas cliniques, sur le lien existant entre les places prises par chacun dans la famille, dans la maisonnée et dans la maison. Elle relève que ces places ne sont pas toujours données : elles sont parfois à (re)conquérir ou à inventer. Elle remarque que le brouillage de ces places dans la maison et dans la famille risque même de rendre fou.
Les équipes psycho-médico-sociales qui interviennent au sein d’institutions sont amenées à imposer (à leur insu parfois) un lieu qui ne respecte pas l’identité et les besoins affectifs de ceux qui y sont hébergés. Il est vrai que les institutions ne sont pas construites, pensées et organisées par leurs futurs « bénéficiaires ». Jacques Pluymaekers souligne combien les espaces offerts par les institutions peuvent heurter la sensibilité de ceux à qui elles s’adressent, malgré les bonnes intentions de ceux qui y travaillent, dans la mesure où elles sont soumises à des impératifs souvent contradictoires (économiques, techniques, organisationnels, etc.). Il insiste sur l’importance vitale de préserver pour chaque individu ce qu’il nomme un « espace-cabane », où l’on peut se retrouver avec soi-même.
À l’intérieur des maisons, au sein-même des familles et des couples, d’une manière moins palpable, il existe des territoires qui représentent un espace affectif personnel sécuritaire. Dans cette optique, Alfons Vansteenwegen a développé une approche de couples fondée sur les théories de territorialité animale issues de l’éthologie, qui met l’accent sur l’importance du territoire pour le développement de l’individu et du couple. Il souligne combien il est essentiel que chaque partenaire sente qu’il « possède certaines choses comme si elles lui appartenaient » et décrit, à l’aide de nombreux exemples, les manières de manifester le besoin de territoires au sein du couple. Considérant que la plupart des difficultés apparaissent à la suite d’une répartition de ces domaines vécue comme injuste, Alfons Vansteenwegen propose une forme de « thérapie didactique » pour aider les couples à être à même d’instaurer et de restaurer un partage de territoires plus équitable à leurs yeux.
Certaines étapes du cycle de vie concourent à une transformation conjointe des liens de filiation et des lieux familiaux. Cindy Mottrie, Lotta de Coster et Isabelle Duret ont étudié en particulier ce processus lors des grossesses survenant à l’adolescence en regard de la place occupée dans l’ordre généalogique. Elles soulignent que la maternité adolescentaire déplace au sein de sa filiation chaque membre de la famille en un lieu symbolique différent. Elles concluent en se demandant si ce passage du lieu de l’enfance au lieu des adultes ne pourrait pas constituer en soi une sorte de rite de passage marquant le changement de génération.
Nous choisissons des lieux, nous les habitons, nous nous identifions à eux…mais que se passe-t-il lorsque nous les quittons (pour longtemps si pas pour toujours), que ce soit par obligation ou par plaisir ? Marie-Annick Grima et Annig Segers abordent chacune un aspect spécifique de ces départs.
Ainsi, Marie-Annick Grima évoque les ruptures provoquées tant avec les lieux qu’avec l’histoire familiale. Elle relève que dans certains cas, la migration est précisément organisée afin de mettre un terme à une histoire familiale scandée par des événements traumatiques. En même temps, vu l’absence de rites marquant cet évènement, il demeure bien souvent des blessures non cicatrisées. A l’aide d’une situation clinique, cette thérapeute réunionnaise décrit une manière de renouer une famille migrante avec son histoire tout en bloquant les répétitions traumatiques.
Inspirée par le voyage aller-retour d’Ulysse, d’Ithaque à Ithaque, Annig Segers-Laurent analyse les notions d’ancrage, et de bien-être chez soi, en soi ou ailleurs. Elle relève qu’Ulysse a dû quitter sa maison, son couple, sa famille, se retrouver seul dans les épreuves pour se trouver enfin, s’unifier, revenir et reconquérir sa place à Ithaque. Elle observe que tout départ d’un lieu contient une idée de retour mais que rien ne sera pareil à ce moment-là. Le « voyageur » a changé à la suite des expériences qu’il a vécues, ceux qui sont restés sur place ont évolué eux aussi. Ce voyage – l’Odyssée – représenterait en quelque sorte celui que tous, nous aurions à faire pour nous trouver…
Un autre déplacement particulier est celui qui est constitué par l’adoption : les adolescents adoptés sont nés dans une famille en un lieu et ont ensuite été dirigés vers une autre famille et un autre lieu. Zoé Rosenfeld, Julie Burton, Lotta de Coster et Isabelle Duret proposent les hypothèses qu’elles ont élaborées sur base d’une série d’entretiens menés avec des adolescents adoptés, à propos de la double filiation. Elles se sont appuyées en particulier sur les génogrammes qu’ils ont produits. Se situer dans une filiation implique d’une certaine façon l’établissement d’un territoire symbolique au sein de l’histoire familiale et en lien avec ses autres acteurs.
L’ensemble des textes présentés dans ce Cahier ne recouvre évidemment pas le domaine extrêmement vaste abordé par ce dossier. Nous espérons cependant avoir sensibilisé le lecteur à la richesse des rapports entre les lieux, les identités et les liens verticaux et horizontaux de la généalogie familiale.
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