Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux
De Boeck Université

I.S.B.N.2804154257
264 pages

p. 261 à 264
doi: en cours

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In memoriam

n° 38 2007/1

2007 Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux In memoriam

Jay Haley et Paul Watzlawick disparaissent mais leur enseignement vit avec nous…

Entretien avec Mony Elkaïm  [1]
Edith Goldbeter : Mony, j’ai rencontré quelques fois Jay Haley et Paul Watzlawick, ce dernier m’ayant supervisée à Palo Alto, mais tu as été leur ami très proche. Peux-tu, pour nos lecteurs, dire quelques mots de ces personnalités cruciales pour notre domaine.
Mony Elkaïm : C’est un triste printemps que celui qui a vu disparaître deux des fondateurs du champ des thérapies familiales qui m’avaient honoré de leur amitié : Jay Haley et Paul Watzlawick.
L’un comme l’autre ont fait évoluer le domaine systémique d’une manière fondamentale, Jay en aidant à passer d’une vision linéaire à une vision circulaire par son concept de double contrainte réciproque, Paul en nous amenant au départ d’une vision de la thérapie axée sur un système pathologique à traiter, vers une approche où l’essentiel du travail se passait au sein du système thérapeutique où le thérapeute était inclus.
J’avais rencontré Jay Haley au début des années 70 alors qu’il travaillait avec Salvador Minuchin à la Child Guidance Clinic de Philadelphie.
Rapidement, nous étions devenus amis, et c’est avec son aide que j’ai organisé en 1975, à New York, le premier congrès de l’école de thérapie familiale que j’avais fondée à l’Ecole de Médecine Albert Einstein dans la même ville. Ce fut un congrès consacré à la formation de psychothérapeutes familiaux exerçant dans les quartiers défavorisés des grandes villes américaines. Jay y était venu avec des personnes qu’il formait à l’époque à Philadelphie. J’avais obtenu des subsides qui m’avaient permis d’organiser cette rencontre sur le campus du Bronx State Hospital sans que les participants aient à intervenir financièrement. De surcroît, les repas étaient fournis gratuitement, ce qui avait permis une présence significative des habitants du sud du Bronx, venus participer à certains des ateliers. Jay avait été particulièrement sensible à ce tout premier congrès gratuit de thérapie familiale aux Etats-Unis . Il y avait d’ailleurs rencontré des tenants de l’antipsychiatrie européenne : Félix Guattari, Robert Castel et Giovanni Jervis.
Jay et moi, nous nous rencontrâmes régulièrement pendant les années qui suivirent, soit aux congrès auxquels j’étais invité aux Etats-Unis en même temps que lui, soit aux rencontres que notre Institut organisait à Bruxelles, ou encore lors d’autres manifestations scientifiques en Europe. Nous avions fréquemment des discussions sur le lien entre les thérapies stratégiques et l’approche systémique qu’il avait tendance à opposer, et sur les derniers développements en thérapie familiale qu’il analysait avec un intérêt critique.
Son épouse, l’anthropologue Madeleine Richport, et lui, furent des amis chaleureux et fidèles. Pour son dernier ouvrage, (non encore publié aux États-Unis) Directive psychotherapy, il m’avait demandé l’autorisation de reprendre des extraits d’un entretien que nous avions eu ensemble il y a quelques années.
Jay a toujours souhaité séparer clairement sa vie professionnelle de sa vie privée. Je ne peux que respecter ce choix et dire simplement que sur l’origine des travaux de l’école de Palo Alto, sur le rôle pour notre champ de Milton Erikson, sur le débat qu’on lui prête avec Gregory Bateson à propos de la notion de pouvoir ou sur la thérapie stratégique, il m’a appris énormément, et ma pratique lui doit beaucoup.
Avec Jay disparaît quelqu’un qui non seulement a été un fondateur du champ, mais à qui nous devons le passage fondamental de « qui fait quoi à qui » à « qu’est ce qu’ils font ensemble ». En effet, c’est à son article sur la double contrainte réciproque paru en 1959 [2] que nous devons le saut épistémologique du passage de la vision linéaire de la double contrainte (« une mère piège son enfant ») à une vision circulaire (« la mère et l’enfant sont piégés par leur relation »).
Jay n’est plus là, mais ce qu’il nous a appris vit avec nous, et en particulier, la responsabilité du formateur vis-à-vis de son étudiant aussi bien que du thérapeute vis-à-vis de son patient.
* * *
J’ai rencontré Paul Watzlawick alors que j’étais invité par l’école de Palo Alto à donner un séminaire sur la manière dont j’avais introduit en thérapie systémique les concepts d’Ilya Prigogine sur les systèmes à l’écart de l’équilibre. C’était au début des années 1980, et Paul m’avait dit combien ce modèle rejoignait mieux leur pratique que celui de Ludwig von Bertalanffy sur les systèmes à l’équilibre, modèle introduit pourtant par l’école de Palo Alto dans le champ des thérapies familiales. J’avais alors été étonné par l’ouverture et la gentillesse de Paul Watzlawick.
Il m’a ensuite invité très régulièrement, aussi bien pour donner des séminaires à Palo Alto qu’à de nombreux congrès organisés par le MRI (Mental Research Institut) aux Etats-Unis ou en Europe, et aux cours d’été organisés par le MRI à l’Université de Stanford.
Notre amitié s’est enrichie grâce aux choix que nous avions fait tous les deux d’une approche systémique constructiviste en thérapie familiale. Paul, Heinz von Foerster et moi étions devenus un trio portant la bonne parole constructiviste dans différents contextes et différents congrès.
Lorsque mon ouvrage Si tu m’aimes ne m’aime pas était sur le point de paraître aux Etats-Unis en 1990, et alors que Heinz von Foerster en avait déjà fait la préface, mon éditeur américain en avait envoyé à Paul les épreuves, comme à d’autres fondateurs du champ, pour avoir un commentaire qui figurerait au dos de l’ouvrage. Paul me fit la surprise de rédiger une seconde préface à mon livre en me disant son enthousiasme à la lecture du manuscrit ! Cette générosité d’un homme qui, avec Jay Haley, partageait la modestie et la discrétion, m’avait énormément touché.
Quand j’étais de passage à San Francisco pour un séminaire, Paul avait la gentillesse de venir me voir à l’hôtel pour que je n’aie pas à me déplacer jusqu’à Palo Alto. Ces dernières années cependant, j’avais pris l’habitude de m’arrêter chez lui, à Palo Alto, lorsque je me rendais chez Heinz von Foerster. Vera, son épouse et lui me recevaient avec beaucoup de chaleur. Nous nous étions vus pour la dernière fois à Palo Alto, lors d’un congrès organisé en son honneur ainsi qu’en celui de Heinz von Foerster peu avant la mort de ce dernier.
C’est à Paul Watzlawick que nous devons le fait que l’impact de l’école de Palo Alto n’ait pas disparu avec le départ de Grégory Bateson et la mort de Don Jackson. C’est grâce à son énorme culture et à sa capacité d’importer dans le champ des thérapies systémiques des concepts venus d’ailleurs, comme les travaux des biologistes chiliens Maturana et Varela et ceux du cybernéticien Heinz von Foerster, que l’approche constructiviste a pu gagner la thérapie familiale et maintenir ainsi vivante l’influence de l’école de Palo Alto.
C’est grâce à lui et à ses travaux que nous sommes passés de la question « Qu’est-ce qu’ils font ensemble ? » à « Qu’est-ce que nous faisons ensemble ? » [3]. L’accent n’est plus mis sur le couple ou la famille mais sur le système thérapeutique intégrant le thérapeute.
Bien que diminué par la maladie, Paul restait encore ouvert et accessible. J’avais encore parlé avec lui au téléphone quelques mois avant sa mort. Avec sa disparition, c’est une page de l’histoire de la thérapie familiale qui se tourne. Et avec lui s’en va l’une des dernières grandes figures de notre champ…
 
NOTES
 
[1]Directeur de cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux.
[2]Haley J. (nov. 1959) : An interactional description of schizophrenia. Psychiatry 22(4):321-322.
[3]Watzlawick P. (1984) : The Invented Reality. Norton, New York. Trad. Fr. (1988) : L’Invention de la réalité. Le Seuil, Paris.
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Haley J. (nov. 1959) : An interactional description of schi...
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[3]
Watzlawick P. (1984) : The Invented Reality. Norton, New Yo...
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